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LES
CO?^FESSI()>S
DE .1. .). KOLSSEAU
TVl'IlCIlAriIIK
.ACn.VMPE KT f.llM I
ijf'^ nu- DAmiolIr, 2. ^.^^
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i)i: J. ,1. uoi ssi:m
\ IC. MVITF.S
Pdi MM T. Johannol, H Baron, K Girardel. E. Laville, C. Nanleuil, elc.
PARIS
i{\i;r.ii.i',. 1.1)1 rr.rii, lu k dk la MiciioniKiîi: . i:î.
18i6
V'«„
piu:>jii:kj: rviniE
LIVRK PHKMIER
(1712 - 1719.) Je forme une cnlropriso qui neul jamais tlcxemiile,
cl dont l'exécnlion n'aura poinl iriniitatcur. Je veux montrer à mes
somlilahlis un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme,
ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis lait
comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être lait comme aucun
lie ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si
la nature a bien on mal fail de briser le moule dans lequel elle ma
jeté, c'est ce dont on ne peut jui;er qu'après m'avoir lu.
Oue la trompette du juj;ement dernier sonne quand elle voudra, je
viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je
dirai hautement : Voilà ce que j'ai fail, ce que j'ai pensé, ce que je fus.
J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de
mauvais, rien ajouté de bon; et s'il m'est arri\é d'emi)Ioyer quelque
ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occa-
1
J I I s ( (IN I l.>S|()\S.
siiiiiiic |>''i>' iiiKii (Ii'ImiiI ilr iiiciiiiiirc. .1 ;ii |)it sii|i|)(iS('i' M'ai ce ipic je savais
axoir pu l'i'liv, jamais rc (jnr je savais vl\v faux. Je me suis moulré tel
iiiie je lus: mé|)risalili' cl vil (jiiaud je l'ai été; bon, généreux, sublime,
(iiiaiiil je lai été : j'ai dévoilé mon intérieur tel (|ue lu l"as vu toi-même,
Kire éternel. ISassemble autour (!<' moi I iniiomliralili' loiiii' t\r mes
semblables; {[u'ils éeuutenl mes eonl'essioiis, ([u'ils gémissent de mes
indi"nilés, (luils rougissent de mes misères, Oiie cbaenn d'eux dé'cnnvi'e
a scui tour son cirur au pied de ton trône avec la même siiieeiite, et puis
iiiinn seul te dise, s'il l'ose. Je fus iinullciir (jiir cet liminiii'-là.
.Il'' suis né à(îenève, en 1712, d Isaae Ibuisseaii, eitoven, el de Snsanne
lîeriiard, cilovenuc. Ln bien l'oit médioeie, a partager entre (|uin/.e en-
l'.ints, ayant réduit presque à rien la portion de mon père, il n'axait pour
subsister que son métier d'horloger, dans le(|uel il était à la vérité fort
babile. Ma nn'^re, lille du ministre Bernard, était jilns rielie : elle avait
de la sagesse et de la beauté, (le n'était pas sans |)eine ([ue mon ])('re
l'avait obtenue. I.eiiis amours avaient commencé' j)ies(|iie avec leur \ie;
des l'âge de liuil à neuf ans ils se promenaient ensemble! tous les soirs
sur la Treille ; à dix ans ils ne pouvaient |)lus se quitter. La sym])atliie,
l'accord des âmes, afriM'init en eux le senliinent ipravait |)iiidiiil Tliabi-
tiide. Tinis deux, nés tendres et sensibles, ii'altciidaient (|iie le niomeni
de trouver dans nu autre; la même disposition, on plutôt vv. iiHunent les
allendail eux-mêmes, et cliacuu d'eux jeta son cœur dans le premier qui
s'ouvrit pour le recevoir. Le sort, qui semblait contrarier leur passion,
m^ lit (Hie raiiiiiicr. l-c jinin' aiiiaiil. ne ponvaiil (ditcnir sa maîtresse, se
consumait de dcuilenr : elle lui conseilla de voyager pour l'oublier, il
vovagea sans fruit, et revint i)lus amoureux <|ue jamais. Il ntronva celle
qu'il aimait tendre et lidèle. Après cette épreuve, il ni' restait (pi'à
s'aimer Imili' la vie; ils le jurèrent, et le ciel luMiit leur serment.
(iabriel bernanl, Irere d<: ma nii're, devint amoureux d'unedes smirs
de mon père; mais elle ne consentit à épouser le frère (pTà coiidilloii
que sou frère épouserait la sœur. I. animir arrangea loiil, et les dciiv
mariages se firent le même j(uir. Ainsi mou oncle était le mari de ma
tante, et leurs enfants furent doublement mes cousins germains. Il en
naquit uu de part et d'antre au bout d'une année; ensuite il fallut encore
se séparer.
Mou oncle IJernard était ingénieur : il alla servir dans l'Kmpire et en
Hongiie sous le prince Eugène. Il se distingua au siège et à la bataille
di' Itelgrade. Mou pi're, après la naissance de mon frère unique, partit
pour (ionstautinople, où il était a|)pelé, et devint horloger du sérail.
Durant son absence, la beauté' de ma mère, smi (^sprit, ses talents, lui
allirereuides hommages. M. delà (llosiire, résident de rraiice, fut un des
pins empressés à lui en offrir. Il lall ait (|iit' sa passion lût vive, puis-
(lu'an ImiiiI de trente ans je l'ai \u s'attendrir en iiir pailaiil d'elle. Ma
i'\i! m I. I i\ m; i r.
niôre avait plus (|ii(' de la \«ilii |ituir s'i'ii di IiikIii'; rlic aiiiiail Iciidic-
ineiil son mari. Kilo If |>iessa de rt-M-iiir : il iniilla Imil, tl rcNiiil. Je lus
le triste IViiil de le retour. Dix mois après, ji; iiaipiis iiilirme et malade.
Je eoùlai la \ie à ma mcre, il ma iiaissaiieiî lut le |ircmn i dr iiie< inal-
iieurs.
Je n'ai jias su eommenl ukiu |ierr >ii|([nirla (ille |ierle, mais je sais
<|irii ne s'en eonstda jamais. Il eroyait la lesuir en moi, sans |Mm\(iir
(Uildier (|iu- je la lui a\ais olée ; jamais il ne m'emltrassa que je no sen-
tisse à ses soupirs, a ses idn\ulsi>es étreinles, (|n'nn regret amer se mêlait
à ses earesses : elles u ru elaii'ul (|ue plus l<'ndres. Ouand il rue disait :
Jean-JaecjiU's, parltuis de la meic; je lui disais : Ile bien ! iihmi piii', inuis
allons (idiic plcuicr : el ce iiml seul lui lirait déjà îles larnu's. Ah!
disail-il eu ^l'Uiissanl. reiuis-la-uioi, eousole-moi d'elle, remplis le >ide
i|n'elle a laisse dans mon àme. T'ainu'rais-je ainsi, si In n'elais (|in'
unui lils' Ouaiaule ans apri's l'avoir perdue, il i>l uiiut dans les bras
d'une seconde l'enune, mais le mun de la i>remi('re a la honclie, et son
ima^e au tond du cienr.
Tels lurent les auteurs de nn^s jours. De tous les dons (pie le ciel leur
avait départis, un eienr sensible est le seul qu'ils me laissèrent : mais il
avait l'ait leur bonbeur, et lit tons les mallienrs de ma vie.
J'étais né presque mourant; on espérait peu de me conserver. J'appui--
lai le ^'crine d'une iiuoininodilé que les ans ont renl'oreéc', elqui iiiaiii-
lenant ne me donne (|U(l(iii( Inis des iclàelies (|ue pimr me laisser souH'rir
plus cruellement d'une anlie laeou. l ne sœur de mou prri', lille aimable
el sage, prit si grand soin de moi (ju'elle me sauva. Au monuMil oii j'écris
ceci, elle est enem-e eu vie. soignant, à I âge d<- (luatre-vingls ans, un
mari jdiis jeune (|u'elle. mais usé |)ar la boisson, (do'ie lanle, je vous
pardonne de m'avoir l'ait vivre, et je m'aillige de ne pou\oir vous rendre
à la lin de vos jours les tendres soins que vous m'avez prodigués an
commencement des miens' ! J'ai aussi ma mie Jacqueline encore vivante,
saine et robuste. Les mains qui m'ouvrirent les yeux à ma naissance
pourront me les fermer à ma mort.
Je sentis avant de penser; c'est le sort commun de riiumanilé. Je
l'éprouvai plus (in'un autre. J'ignore ce que je lis jusipia cinq ou six
ans. Je ne sais comment j'appris à lire; je ne nie souviens que de mes
premières lectures et de leur elTet sur moi : c'est le temps d'où je date
sans interruption la eoiiscieiiee d(! moi-même. Ma mère avait laissé des
romans; ikuis mous mimes à les lire après s(Miper, mon jiere el iioii. Il
' Celait une rclciiliini il'iiriiic prcsqiio coiilimiclle, causée par un vice de coufornialiim diiiis la
Tcssic.
' Celle lanle s'appelail madame Goiieeru. En mars I7C7, llimsseau lui lil sur son revenu une
renie de 100 livres, el même dans ses plus ^'raiides déhesses, la pa\a Imijours avec une evacti-
lude rell';ieu!ir.
4 IIS CdNKKSSIONS.
ii'rlail (]iit'sli(iii (l'almiil (|iic di' iiicxcrriT i'i la IcrIiin" par des livres
aiiiiisaiils ; mais liicnii'il iiiilfrc'l licvinl si vil', (|iio nous lisimis Imir à
linir sans ri'làclio, ft passions les nnils ii celle occupation. Nous ne pou-
vions jamais (juiller qn'à la lin tlu vohune. Ouel(|iierois mon père, cnlen-
tlant le malin les liirondelles, disaittoul lumleuN : Alldus nous c(uic]u'r;
je suis plus erilanl ([ue loi.
Mil peu de leuips j"ae(|uis. par celle tiaiigcrousc mélliode, iioii-seiile-
ineiil une exlrème l'acililé à lire e| a nrentendre, mais uik; intelligence
iiiiii|iie à mon âge sur les passions. Je; navais ancuni! idée des clios(!s,
i|iie Ions les senlimenls in'c'laient déjà connus. Je n'avais rien conçu,
j'avais lonl senti, (.es émolums coiiriises, (|iie j e|)r(iii\ai coup sur coup,
n'alléraient point la raison ([lie je n'avais |)as encore; mais elles m'en
rorméreiil une d'une autre lremj)e, et me donnèrent de la vie humaine
des notions bi/arres et roinanes(jues, dont l'expérience cl la réllexion
n'ont jamais liien |)ii me guérir.
\~\\)-\~'2'\. Les lomau-; liuirentavee l'été de 1719. I/iiiver suivant,
ce lut autre chose. La l)ihliotlu'(iue de ma mi're épuisée, on eut i-eeums
à la portion de celle de son père i|ui imus elait échue. Heurcuseiiieut il
s'v trouva de lions livres; et cela ne pouvait guère être autrement, cette
l)ihliothèqii(> ayant été formée par un ministre, à la vérité, et savant
même, car c'était la mode alors, mais hiuiime de goût et d'esj)ril.
L'Histoire de l'Lglise et de l'Empire par le Sueur, le Discours de Hossiiel
sur l'histoire universelle, les Hommes illiislres de IMular(|ue. l'ilisloire
de Venise par Nani, les Métamor|)hoses d'ihide, la Ihuyère, les M(Uid(!S
de Fonteiielle, ses Dialogues des morts, et (|iiel(pies tomes de Molière,
lurent transportés dans le cabinet de mon père, (?t je les lui lisais Ions les
jours durant son travail. J'y pris un goût rare, et ])eut-èlre unique à cet
âge. i'iiitarqiie surtout devint ma lecture favorite. Le plaisir que je pre-
nais à le relire sans cesse me guérit un peu des romans, et je préférai
hientùt Agésilas, Hriilus, Arisliilc, à Oïdiidalc. Ailaiiièiie et Juha. De
ces intéressantes lectures, des eiitrelieiis (|u'ellt's (>ccasi(uinaient (Mitre
iiiiui père et moi, se forma cet esprit libre et républicain, ce caractère
indomptable et lier, impatient de jong et de servitude, qui ma toiir-
menlé tout le temps de ma vie dans les situations les moins propres à
lui donner l'essor. Sans cesse occupé de Home et d'Athènes, vivant pour
ainsi dire a\cc leurs grands hommes, né moi-même citoven d'une repu-
lilii|iir. il (ils (l'uM |n're doiil rainniii' (if la pallie était la plus lorle pas-
sion, je m'en enilammais à son exemple, je me croyais Grec ou Honiain;
je devenais le personnage dont je lisais la vie : le récit des traits de
constance et d'iiitre|>idili'" (|iii m'avaient frappé me rendait les yeux étin-
celants et la voix forte. I ii jnur i|U(! je racontais à tabh; raveiiliin' de
Sc('vola, on fut effrayé de me voir avancer el leiiii- la main sur un recliaml
|ioiir représenter son action.
i'\iî rii; I. I i\ m: i. n
J'a\ais MM IViTc |»liis à^o (|U(' iimi de sc|)l ans. Il apprenait la pi-ofix-
slnii (II- iiKiii père. i.°e\U'èiiie atïei'lidii (|ii'iin avait putir iiiiii le taisait un
peu nej;li}j;or; el ce n'est pas i-ela (|iie j'appniu\e. Son éilncation se sentit
(le lelle ncj;lij;eiice. Il piil le train du lilui lina^e, niènie asaiit l'àj^u
(I èlre un Mai libertin. On le mit elie/ nn autri' maître, d'oi'i il taisait
des escapades conuiie il en a\ail lait de la maisnn paternelle. Je ne le
voyais presque point, à peine pnis-je dire aMiir lail ((hi naissance avec
lui ; mais je ne laissais pas de l'aimer tendrement, et il m'aimait autant
(in'nn iiolisson p<'nt ainiiM' (inelcpie cliosi'. Je nu' souviens (pi'une l'ois
(|ue mon père le iliàliail rudement et avec colt're, je me jetai impétueu-
sement eutn- eux deux. I l'niKrassant étroitement. Je le enuM'is ainsi de
}T /-7^^
mon corps, recevant les coups qui lui étaient portés; et je nTobslinai
si l)ien dans cette attitude, qu'il fallut enliu (|ue mon père lui lit ^^ràee,
soit désarmé ])ar mes cris et mes larmes, soit pour no pas me maltraiter
plus que lui. Kniin mon Irèrc tourna si mal, qu'il s'enfuit et disparut
luul à lait. nuel(|ue temps après ou sut qu'il était en Allemagne. Il n'écri-
vit pas une seuli; fois. Ou n'a |)lus eu de ses nouvelles tiepuis ce temj)s-là;
et voilà comment je suis demeuré lils unique.
Si ce pauvre garçon fut élevé négligemment, il n'en lut pas ainsi de
sou frère; et les enfants des rois ne sauraient être soignés a\i'c i>lus de
zèle que je le fus duiMnt mes premiers ans, idolàln'' de tmit ce i|iii m eu-
li IIS C.OM KSSKINS.
xii'oMMait, l'I loiijoiirs, ce qui r^t l)ieM plus rare, traité en eiilaiil chéri,
jamais en entant gâté. Jamais une senle l'ois, jnsqn'à ma sortie de la
maison paterm'lle, on lu' ma laissé coniir seni clans la rue avec les
aiili'i's entants ; jamais on n ent a i'('|innier en mm m à satislaire ancnne
(le ces l'antas(|nes luinniiis ([n un imimle a la natnre, et (|ni naissent
tontes (le la senle éclncation. .I.nais les délants de mon à^e ; jetais i)a-
hillard. f^ourmand, qneKinelois menteni'. J'aurais volé des IViiits, des
Imnlicins, de la manueaille; mais jamais je n'ai pris plaisir à tain: dn
mal, du de;;al, a cliaij;er les autres, a toiirmcnter de pauvres animaux.
Je niesiuniens pourtant d"a\oir nue lois piss('' dans la niarmite d une de
nos voisines, appelée inailame (ilôt, tandis (in'eili' l'Iait an prêche. J'a-
\(iiie mr'iiii' i|iie ce son\riiir me lait encore rire, parce (pie madame (Dut,
liipiine léinme au demeuraiil, était hien la vieille la jjIiis i^roi;non que je
eonniis de ma vie. \oilà la courte et véridi([ue histoire de t(ms mes mé-
laits enlanlins.
Comment serais-je devenu méchant, qiianil je n'avais sons les yeux
(|ne des exemples de ilouciMir, et autour de moi (|U(! les meilleures gens
du momie? Mon pi-re. ma tante, ma mie, mes parents, nos amis, nos
voisins. Inul ce qui mCin ironiiait ne m'nhi'issait pas à la vérité, mais
m'aimait; et moi je les aimais de iiiènic. .Mes Nolontés étaient si peu
excitées et si peu contrariées, (ju'il ne me venait pas dans l'esprit d'en
avoir. Je puis jurer que, juscju'à mon asservissement sous un maître, j(;
n'ai pas su ce (|iie c'était (|ii une l'antaisie. Hors le temps que je passais
à lire ou écrire auprès de UKUI |)ère, et celui oii ma mie me menait pro-
mener, j étais liiiiioiirs avec ma tante, ii la voir hroder, à reutendic
( hantei', assis nu dcliniit à C(')té d'elle; et j'étais content. Son enjouement,
sa douceur, sa ligure agréable, m niit laissé de si fortes impressions, que
je vois encore son air, son regard, son attitude : je me souviens de ses
petits propos caressants; je dirais eommeiil elle était vêtue et coiffée,
sans oiihlier les deux croehcis (pie ses clie\enx noirs faisaient sur ses
tempes, selon la iiinde di' ce temps-la.
Je suis |)ersuadi' que je lui dois le goût on plutôt la passion jxuir la
musi(|U(<. <|ui ne s'est hien dévehq)pé en moi (|ue longtemps après. Elle
sa\ait une qiiaiilile |irodigiense d'airs et di^ chansons (ju'ellc chantait avec
un lilet de voix tort douce. I.a sérénité d'âme de cette excellente lilh; éloi-
gnait d'elle et de tiiiit ce (|ni l'envirimnait la rêverie et la tristesse. L'attrait
(|ne son chint a\ait pour moi fut tel, ((ne non-seulement j)lusieurs de
ses chansons nn; sont toujours restées dans la mémoire, mais qu'il m'en
revient même, aujourd'hui <|ne je l'ai |)erdne, qui, totalement onhliées
ilepnis mon enl'ance, se retracent a mesure <]ue j(! vieillis, avec nu charnie
que Je ne puis exprimer. Dirait-on qui; moi, vieux radoteur, rongé (h-
Mincis et de peines, je me surprends quelquefois à pleurer comme un
enfant, en marmottant ces petits airs d'une voix (h'jà cass(''e et li'emhlaiile'.'
I'm; I II I. i.iN iti: I. 7
Il \ l'ii a lin siii'Iciiit (|iii m'est liii'ii icm'Iiii IimiI iiilirr (|ii:iiiI .i l'aii' ; mais
la secdiide MiDilu' tlfS iiaroli's s'osl cmislammciil n'Iuscc à Iniis iiii's l'I-
lorls pour me la ia|)|>i'lcr, (|iini(|iril iii'i-ii rrvii'iiiic confiisi'iiii'iil 1rs
riinos. Noii'i K- oommciu'cmciil. i-l ce (|iir j'ai pu me rappcliT du ri'sd- :
Tiri-is, jo n'use
Kruiilor Ion clialiinu'nn
Sous ronnciii ;
Cnr on en cause
lU'jn dnns noire linuirnn.
un liorgcr
s'eiig.ipor
sans Haiifrer;
Kl loiijonrs l'épine esl sous la rose '.
Je clicrclic oi'i csl le eliarme alteiidrissant (jiio mon cœur lioiive à celle
chanson : c'est un caprici» auquel je ne eompieiuls rien ; mais il m'est de
toute impossibililé de la clianler jusqu'à la fin s.nns être arrêté par mes
larmes. J'ai cent fois projeté d'écrire à Paris pour faire cherclier le reste
des paroles, si tant est que (|uel(|u"un les connaisse encore. Mais je suis
presque sûr que le plaisir que je prends à me rap|>eler cet air s'évanoui-
rait en partie, si j'avais la preuve que d'autres que ma pauvre tante Siisoii
l'ont clianté.
Telles lurent les premières affections de mon entrée à la vie : ainsi
commençait à se former ou à se montrer en moi ce cœur à la fois si
fier et si tendre, ce caractère efféminé, mais pourtant iii(liiiii|ilalile, (|tii,
llottant toujours entre la faiblesse et le coiirnpe, entre la mollesse et la
vertu, m'a jusqu'au bout mis en contradiction avec moi-même, et a l'ait
que l'abslinence el la jouissance, le plaisir el la sagesse, m'ont également
échappé.
Ce train d'éducation fut interrompu par un accident dont les suites
ont inlliié sur le reste de ma vie. Mon père eut un démêlé avec un
M. (iaiitier, capitaine en France, et apparenté dans le conseil. Ce (îaulier.
homme insolent et lâche, saigna du nez, el, pour se venger, accusa mon
père d'avoir mis l'épée à la main dans la ville. Mon père, qu'on \oulul
envoyer en prison, s'obstinait à vouloir que, selon la lui. laccusaleur y
' Celle clianson, Irès-conniie .i Paris, se rlianic encore dans la classe ouTrIére.
Tirfis, je n'ose
Keoutcr ton chalumeau
Sous l'ormeau ;
Car ou en rau.e
rii-jà dans noire hameau.
l'n cœur j'cipo,c
A trop s'engager
Atcc un herjîcr;
Fl l4>njour* l'cpine c*l «l'U* la ri>.e.
8 I.IS CdM KSSKINS.
iMih'àt aussi liini (|iii' lui : u'aMiiil pii I nlilcinr, il aima iniciix soilir de
(îoiirvc et s't'Npalricr pour le rcsk- di' s;i \u'., ([iic de (•('■dci' sut' un |i(iinl
où riioiiiiiMir fl la liln'rli; lui |)araissai(Mil rouiproiuis.
Je rt'slai sous la lulclle de mou oucli' liiTuaid, alors cmployi" aux foi-
lilicatituis de (îciu'vc. Sa lillc aiui'c était uiiiilc, uiais il a\ait un lils dr
mt'Uio à|;i' (|Ut' moi. Nous IViuics mis t'usi'mld<" à iSosscy en pension chez
le ministre l.amiiercier, pour y apprendre, avee le latin, tout le menu
Fatras dont on raccoinpafîne sous le ikuii d'ediiealioii.
Deux ans passés au village adoueireni un jieii uidm àprelé romaine, et
me ramenèient à l'état d'enfant. A (iene\e, où l'on ne m'imposait rien,
j aimais l'apiilieation, la leetiire; c'était pres(|ue mou seul aiiiiisenieiil :
à Bossev, le travail me lit aimer les jeux (|ui lui servaient de ndàclie. I.a
eampaj^ne était pour moi si nouvelle, ([ue je m- pouvais me lasser d'en
jouir, .le |)ris pour elle un ^ont si vil', cpril n'a jamais |)n s'éteindre. Le
souNenir des jcuirs heureux (jih! J'y ai passés m'a lait regretter son séjour
elses plaisirs dans tmis les àf^es, jns(iira celui i|iii m'y a ramené. .M. l,am-
bercier était un homme fort raisouuahie, (jui, sans né{;li>;er notre instruc-
tion, ne nous chargeait |)oiiit tie devoirs extrêmes. La preuve ([u'il s'y
prenait bien est (juc, maigre mon aversion pour lii '^èwc, je ne me suis
jamais rappelé avec (h'iioùt mes heures d'étude, et (|ne, si je n'appris
pas de lui heaiicoiip de choses, ce (|iie j appris je l'appiis sans peine, et
n'en ai rien ouhlie.
La simplicité' de cette vie chaïupt'lre nie lit un bien d'un |iri\ inesti-
mable, eu ouvrant luiui cu'iirà I auiitie. .Iiis(|u alors je n'avais connu (jiie
des sentiments élevés, mais iiiia;:iuaires. L'habitude de vivre ensemble
ilans un état paisible m'unit tendrement à mon cousin Hei'iiard. Lu peu
de temps j'eus pour lui des sentiments |iliis affectueux (|ue ceux iju
j'avais eus pour mon frère, et cjni ne s(! sont jamais effacés. C'était un
prand parçtui fort elllnnqné, fort fluet, aussi doux d'esprit que faible de
corps, cl qui n'abusait pas trop de la prédilection (|u'oii avait pour lui
dans la maison, eoiume (ils de mon tiileiir. Nos tiavaux. nos ainnse—
ments, nos goûts étaient les mêmes : nous ('lions seuls, nous étions de
même àj;e, chacun des deux avait besoin d'un camarade; nous séparer
•■tait, en (pielqne sorte, nous anéantir. Onoi(jue nous eussions peu d'oc-
casions de faire preuve de notre atlaehemenl lun [Muir l'autre, il était
extrême; et non-seulement nous ne pouvions vivre un instant séparés,
mais nous n'imaginions pas que nous pussions jamais l'être. Tous deux
d'un esprit facile à céder aux caresses, complaisants (|uaiul on ne voulait
|)as nous contraindre, nous é'tions tonjiuirs d'accord sur Imit. Si, parla
faveur de ceux ([ni nous goiiveruaieul, il avait snrmoi ([iielque ascendant
sous leurs yeux, quand nous étions seuls j'en avais un sur lui qui réta-
blissait l'équilibre. Dans nos élmlcs, je lui soufflais sa leçon quand il
liésitail; quand iimn llieiue ('tait fait, je lui aidais à faire le sien, et.
i;
ivMi I II I I i\ lii. I. n
ilaiis nos amiiscmt'iits, imuii ^'hùI plus aclil lin >fi\.iit toujours do ^iiido.
Kiillii nos iltMix caiacltTt's s'aroonlaii'nl si liicn, <'l l'ainilir ipii ntiiis
nnissail clail si vraie, (|ni'. dans plus dr (-in(| ans que nous l'ùnics picscpie
inseparalili's, lanl à lîosscy <|n'à (îcncvi', nous nous Itallimes sonvrnl,
je l'avKiii'. mais jamais on nCul Itesoiu de nous séparer, jamais une <le
nos (piei'elles ne dura pins d'un ipiart d'Iienre. el jamais nous ne por-
tâmes Iiin eontre l'antre anium> acensation. (les n'iuar(|ues sont, si l'on
veut, puériles, mais il on résulte pourtant un exemple peut-être nni(|ne
depuis qu'il existe dos enfants.
I.a manii'r(> dont je vivais à itossiy me eonvenait si bien, (|iril ne lui
a man([ue (|ne de duriM' plus longtemps pour lixer alisoinnient mon < a-
ractère. Les sontinionl< triidies. alTecliienx . paisiides. en l'aisaiiiit le
fond. Je crois que jamais individu do notro espèce n'eut naturellement
moins de vanité que moi. Je m'élevais par élans à des monvenienls su-
blimes, mais je relomliais aussitôt dans ma lanjj;nenr. KtreaiuK" de tout
ce qui m'approchait était le plus vif de mes désirs. J'étais doux, mon
cousin l'était; ceux qui nous <;ouvernaient l'étaient eux-mêmes. Pendant
deux ans entiers je ne fus ni témoin ni victime d'un sentiment violiMit.
Tout nourrissait dans mon cœur les dispositions qu il reçut de la nature.
Je ne connaissais rien d'aussi charmant que de voii' tout le monde con-
tent de moi et de toute chose. Je me souviendrai toujours qu'an temple,
répondant au catéchisme, rien ne me tronhlait plus, quand il m'arrivail
d'hésiter, que do voir sur le visage de matlemoiselle l.amhercier des
marques d'iiKiuiitndc et de peine. Cela seul maflligeait plus (jne la
honte de man([uer en |)nhlic, ([ui m'affectait pointant i^xtrênicmenl :
car, quoique peu sonsihle aux lonaiif^es, je le fus toujours beaucoup à la
honte; cl je puis dire ici que l'attente des réprimandes de mademoiselle
l.amhercier me donnait moins d'alarmes que la crainte de la chagriner.
Ce|>endant elle ne man(]iiait pas au besoin de sévérité, non plus (pie son
frère; mais connue cette sévérité, presque toujours juste, n'était jamais
emportée, je m'en affligeais et ne m'en mutinais point. J'étais plus fâché
de déplaire que d'être puni, et le signe du mécontentement m'était plus
cruel que la ]>i ine afflictive. Il est embarrassant de m'expliqiior mieux,
mais cependant il le faut. Ou'on changerait de méthode avec la jeunesse,
si l'on vovait mieux les effets éloignés de celle qu'on em])loie toujours in-
distinctement, et souvent indiscrètement ! Lagrande leçon qu'on peut tirer
d'un exemple aussi commim que funeste me fait résoudre >à le doinier.
(".ouHue mademoiselle I.ambercier avait pour nous l'affection d'une
mère, elle en avait aussi lautorité. et la portait quelquefois jusqu'à nous
infliger la piniilion des enfants quand nous l'avions méritée. Assez long-
temps elle s'en tint à la uu-nace, et celte menace d'un châtiment tout
nouveau pour moi me semblait très-effrayante; mais après l'exécution
je la trouvai moins lerrildi- h \'v\wfu\o ty\f Tallenle ne l'avail été : et ce
2
10
l.i:S (.ONIKSSIONS.
iin'il \ n ili' jiliis liiziine ost que ce eliàlimeiil m'aCfcclidiiiia (lavaii(aj>c
ciuiiri' a (l'Ile (|iii me l'avail im|insé. Il fallait même toute la vérité de
celle aiiecliou et toute ma douceur naturelle pour m"empèclier de cliei-
clier le retour du môme Iraitomenl en le nuritaiit; car j'avais trouvé
tiaiis la douleui-, daiis la lionle iniiiii', iiii inclaii;^!' de sensualité (|ui
ni axait laisse plus de ilésir <|ue de crainte de I éprouver derecliel' par la
même main. Il est vrai (|uc, comme il se mêlait sans doute à cela rpielque
inslincl précoce du sexe, le même cliàliment reçu de son frère ne ment
poinl du lont paru plaisant. Mais. Ar riiiiinciir doiil il était, cette sub-
stitution n'(''tait ^'uère à eiaindie : et si je m'abstenais de mériter la cor-
rection, c'était niiii|Mement <le |(enr de lâcher mademoiselle l.amiiercier ;
car Ici (•;.( Cl Il l'inipiir di' la liiciix lillance, et même de celle (|ue les
."(ens ont lait naître, (juclle leur donna toujours la loi dans mon cœur.
(!elle récidive, (|ue j'éloijinais sans la craindre, arriva sans (|n'il y eût
de ma faute, c est a-dire de ma v(donté, et j'en pnditai, je puis dire, en
snieti' de conscience. Mais celle seconde fois fui aussi la de iinire; car
madrmniselli' Landicrcier, s'elanl sans dmilc .iprK iic a i|iirl(|iii' sit;ne
l'MU II. I I l\ 111. I. il
i|iu' l'c cliàlinii'iil ualLiil [tas à son Iml, déulaia (infllc > rfiitiiii,itil, cl
(|iril la l'alij^'iiait lni|). Nous a\ ions jiisi|iic-l;'i i-mu-|if dans sa clianilirc.
cl miMiic en lii\i'r (|iii'l(|iii'rciis dans Sdii lit. l)on.\ jiinrs après on nous lit
roncInT dans uio' aiilrc ciiandiii', et jV-us désormais riioiincnr, dmil je
1110 serais l)ion |>asso, d'èlri' Irailc par tllc fii j,'rand j,'a!»,-»)n.
Oui croiiail (|ne ct> cliàlinicnt (reniant, rui-ii à hiiil ans par la main
d'une lille de ticnte, a décide de mes j;oùts, de mes désifs. de mes pas-
sions, de moi pour le resle de ma \ie, et cela |»recisémeMl dans le sens
contraire à ce (|ni de\ail s'ensnixie nalui< llenn'iil? lin même temps (|ne
mes sens lurent allumés, mes désirs prirent si Itien le elian^e, (|ne,
bornés à ce cpie j avais éprouvé, ils ne s'uvisèreiil point de clierclier antre;
chose. Avec un saii;^ in iilaiil de sensualité pres(jne dès ma uaissauce, je
me conservai pur de ((Uile souillure jus(|u'à Tà^c où les lempéramenls
les pins i'roids et les plus tardifs se développent. Tiuirmenté longtemps
sans savoir de quoi, je dévorais d'un œil ardent les belles personnes;
mon iniaj^inalion me les ia|)pelail sans cesse, iinif|neMH'iit pour les
mettre en teuvreàmamode, et en l'aire autant île demoiselles l.aniliercier.
.Même a|)rès l'à^e luiltile, ce goût bi/arre, toujours per>istanl l't porté
jusqu'à la dépravation, jns(|n"à la l'idie, m'a conservé les mœurs lion-
iièles (piil semhlerail avoir dû m ôter. Si jamais éducation lui modeste
et chaste, c'est assurément celle cpie j'ai reçue. Mes trois tantes n'étaient
pas seulement des |)eisouin's d une sagesse exemplaire, mais d'une ré-
sei've (|ne depuis lonjiteinps 1rs l'ennues ne connaissent plus. Mon |iére,
homme de plaisir, mais i;alanl a la vieille mode, n'a jamais tenu, près
des femmes (pi'il aimait le pins, des projios dont nue vierge eut pu ron-
nir; et jamais on n'a |)oussi'' plus loin que dans ma lauidle et devant
moi le res|K'el ipion doil aux enfauls. Je ne trouvai pas moins d'allen-
lion chez M. I.amhercier sur le même article; et nue fort bonne servante
V fut mise à la porte pour nn mot un peu ijaillard (ju'elle avait prononcé
devant nous. .Nou-seulen)eiit je n'<Mis jusqu'à mon adolescence aucune
idée distincte de l'union des sexes, mais jamais celle idée conl'nse ne
s'offrit à moi (jne sons nue image odieuse el dégoùtanle. J'avais pour
les lilles publiiiues nue horreur (|ni ne s'est jamais effacée : je ne pon-
vais voir nn débauché sans dédain, sans effroi même; car mon aversion
|iourla débauche allait jusque-là, depuis qu'allant nn jour au petit Sac-
conex par un chemin creux, je vis, des deux côtés, des cavités dans la
terre, où l'on me dit (jne ces gens-là faisaient leurs accouplements. Ce
que j'avais vu de ceux des chiennes me revenait aussi toujours à l'cspril
en pensant au\ autres, et le eunr un' soulevait à ce seul souvenir.
Ces préjugés de l'cducalion, propres par eux-mêmes à retarder les
premières explosions d'un tempérament comlinslilde , huent aidés,
comme j'ai dit, i)ar la diversion ipi<' (irenl sur moi les premières |ioinles
de la sensualité. N'imaginant (|ue ce t\uv j'avais senti, malgré des effer-
lî I.KS (.(INKKSSIONS.
vesci'iices île siiiv^ très-iiicoiniiioiles, je ne savais [nulci mes ilésiis que
vers l'es|)èce île volupté iiui m'étaileimmie, sansallci jamais jusqu'à cell(>
(|u'on uravail remlue liaïssalile, el(|ui tenait de si |)rès à laulre sans que
j'en eusse le iiiniiidri' siiii|i< un. Dans mes sottes fantaisies, ilans nicséroti-
ques i'uri'urs, dans les aeles extravagants an\(|n('ls elles me |)ortaient(|nel-
iinel'ois, j'em|irn niais iniajiinaiiemiMit le secours de l'antre sexe, sans penser
jamais qu'il lut [iropre à nul autre usa^e qu'à celui ([ueje brûlais d'en tirer.
Non— seulement donc c'est ainsi qu'axcc un li'm|>(iament tri'S-ardeul,
très-lascif, très-|iri'coce, je passai tontelois 1 àj;e de pnherté sans désirer,
sans connaître d'antres |vlaisirs des sens qini ceux dont madenuiiselle
l.ainhercier m'avait tres-innoccninienl iIiuiik'^ l'idée : mais quand enlin
le progrès des ans nioul fait homme, c'est encore ainsi que ce qui devait
me perdre me conserva. Mon ancien poùt d'enfant, au lieu do s'éva-
nouir, s'associa tellement a lantic, (|ue ji; lU' pus jamais l'écarter des
désirs allumés par mes sens; et cette folie, jointe a ma timidité nalii-
rellc, ma toujours rendu très-peu entreprenant près des femmes, làule
d'oser tout dire ou de pouvoir tout faire, l'espèce de jouissance dont
l'autre n'était pour moi (ju(^ le dernier terme ne pouvant être usur|)ée
par celui ([ui la désire, ni devinée par celle (jui peut l'accorder, .l'ai
ainsi passé ma vie à ctnivoiler et me taire auprès des |)ersonnes que j'ai-
mais le plus. .N'osant jamais déclarer mon j;oùt, je l'amusais du moins
par des rapports qui m'en conservaient l'idée. Etre aux genoux d'une
maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons h lui de-
mander, étaient |iour nuù de ti'ès-douces jouissances; et |)lns ma vive
imagination m entlammait le sang, plus j'avais l'air d'un aniant transi.
On coni'oil que cette manièi-e de faire l'amour n'ami-ne pas des progrès
bien rapides, et n'est pas fort dangereuse à la vertu de celles qui en sont
l'objet. J'ai donc fort peu possédé, mais je n'ai pas laissé de jouir beau-
coup à ma manière, c'est-à-dire pai- rimagiiiation. Voilà coninu'ut mes
sens, d'accord avec mon liumeni- timide cl ninii esprit romanesque,
m'ont conservé des sentiments purs et des nueuis honnêtes, par les
mêmes goûts qui, peut-être avec un peu plus d Cffrontei'ie, m'anraienl
plongé dans les plus brulales volupti'S.
.l'ai fait le premier ])asetle plus pénible dans le labyrinthe obsi ni- et lan-
genx de mes confessions, (le n'est pas ce (|ui est ciiminel (|ui coûte le plus
à dire, c'est ce qui est ridicule et honteux. Dès à présentje suissûrde moi ;
après ce que je viens d'oser dire, rien ne peut plus ni'arrèter. On peut
juger de ce ([u'ont pu me coûter de semblables aveux, sur ce (|ue , dans
tout le cours de ma vie, (emporté (|U(l(|nel(iis près de celles que |"aimais
l)ar les fureurs d'une passion qui m'ùtait la faculté de voir, d'eiiteiidre,
hors de sens et saisi d'un Iremblemcnt convulsif dans tout iikhi corps,
jamais je n'ai pu |)rendre sur moi de leur déclarer ma folie, et d'iniplorei-
d'el!e~. dans la plus intime laniiliarit('', la seule faveur (|ni inan(|iiail aux
l'MU II. I . I IN Kl I 15
aulros. Cela iio iii'i'sl jamais arrive c|n iiiif l'ois dans l'iiitami' a\fc un
cnraiil (le iihui îi\n\ l'iicorc l'iit-i'c clli' (|iiicii lit la |iifiiu('ii' |ii'<i|)i)sitiiiii.
Km iciiiiiiilaiil (le l'ollc soric aii\ ini'iiiicri'S traci'S de iiiiiii vin- scii-
silile, jf liiiiivc tics éli'iiu'iils (jiii, semhlaiil (|iiel(|iiL'r()is iiK()iii|>alil>les,
iiOiil pas laissé do s'unir pour produire avec force un elïel uniloriue el
siiiiplc; et j'en Irouvc d'aulrt's (|ui, les inôincs en apparcMcr. ont Idriin''.
par le cuiK'onrs di' rcilaiiirs circoiistanri's, lUi si (liHcrciilrs rniiijiiiiai-
sons, (|u\in n'iniai^iiicrail jamais (|irils russtMil cnirr cmi\ aucun rappurl.
Oui croirait, par exemple, (|u'uii des ressorts les plus vi^'ourenx de mou
âme l'ut trempé dans la même source d'tui la Inxiire et la mollesse! ont
coulé dans mon sau^? Sans (|uilter le sujet dont je viens de p.irler, on
en va voir sortir une impression l)i<'ii dillérente.
J'étudiais un jour seul ma le<,on dans la cliamhre contij^uë à la cui-
sine. I.a servante avait mis sécher à la plaipie les peignes de mad(!moi-
selli' i.amherciei'. Ouaml elle revint les |)rendre, il s'en trouva un dont
liiut un eôle de diiils elait luise. A qui s'en prendre' de ce dé^àf.' per-
sonne autre (|ue moi u Ctait entré dans la cliamlire. On minlerrofic : je
nie d'avoir touché le peiji,iie. M. et mademoiselle l-aml)erei(!r se réunis-
sent, m'exhortent, me presseul. me menacent : je persiste avec opiniâ-
treté; mais la iiin\ letiiui était trop lorte. elh; rem|iorta sur lonles mes
prulestaliinis, i|inii(|iie ce lut la première lois (|u'(m m'eût trou\é tant
d'audace à mentir. La chose lut prise au si'rieiix; elle mi-ritait de létre.
I.a méchaiic(!té, le mensonge, l'obstination, parurent également dignes
de punition; mais \ut\t\- le con|)ce ne lut |ias par mademoiselle l.amher-
cier ([u'elle nu> l'ut iniligée. On écrivit à mon oncle Bernard : il vint.
.Mcni pauvre cousin était chargé d'un autre délit non moins grave; nous
fûmes enveloppés dans la même exécnlion. Illle lui terrilile. (Juand,
cherchant le remède dans le mal même, on eût voulu poui- jamais amor-
tir nit's sens dépravés, on n'aurait pu mieux s"v prendre. Aussi me lais-
sèrent-ils en repos poui' longtemps.
Ou iu> put m'arracher l'aveu epi'on exi;^eait. Kepris à plusieurs fois et
mis dans l'état le plus alïreux, je lus iuehranlalde. J'aurais sonlTert la
mort, et j'y étais résolu. Il fallut (jue la l'iuce même cédât an (liaholi(|ue
entêtement d'un enfant; car ou n'appela pas autrement ma constance.
Kulin je sortis de celle criudle épreuve eu pièces, mais ti'ioni|)hant.
il va maintenant pi'ès de cimpiaute ans de cette aventure, et je n'ai pas
peui- d être puni derechef p<Mir le même fait : hé bien ! je déclare à la l'ace
du ciel (|ue j'en étais innocent, qiu' je n'avais ni cassé ni touché le peigne,
que je n'avais |)as approclK' de la plaque et (|ne je nv avais |ias même songé.
Ou'on ne medemande pas comment le dégât se lit. je l'igucu'e et ne le puis
comprendre; ce que je sais tri-s-certainemenl, c'est que j'en étais innocent.
Ou'cm se figure nu caractère timide et docile dans la vie oïdinaire,
mais anlenl. lier-, iniloniplahie dans les passions; un enjant toujours
u
LKS CONKKSSIO.NS.
^iiiiNiiMc |>,ir la M)i\ tli' la laisoii, t()U|niii's Irailc ,i\ci- {IdiKciir, ((juih',
('iiiii|i|aisaiK'i', i|iii iTaxait pas iik'mih' I mIi'c de rinjiislK'c, l'I i|im |miiii' la
|ii'i-iiiii'rt' luis en f|)i(iii\(' iiiic si (cnililc de la jiail pi^rcisùmciil tics gens
([u'il clu'i'il fl (|n il rcs|ii(lc Ir plus : (|iiil n'ii\( rsciiiciil diclées! quel
ili'siirdci' lie siMilimciits ! {|iicl lioiiIr\t'rsciiiiiil dans son cœur, dans sa
ifivi'llc, dans [nul S(ni pclil ("'tif iiiirlli^ciil ri nimal 1 ,ji' dis (jn'on s'inia-
Lrini" Unil icla, s'il csl possiMf; car pnui- nmi je ne ine sens pas capaldc
(le diiuc'lrr, di' .-ui\ le la luoiiidic liacc de Ci' i|iii sc passait aioi's en moi.
Je n'avais pas encore assi'Z de raison pour senlir combien les appa-
lences me condamnaiiiil, et pour me mettre à la place des antres. Je me
tenais à la mienne, et (uni ce (|ue je sentais, c'était la rigueur d'un clià-
limcnl cMi ii\alilc pour nu ciinie i\uc je n'a\ais pas commis. I,a douleur
du corps, (|noii|ne \i\e, m'était peu sensible; je ne sentais (|in' l'indi-
gnalion, la laj^c, le di'sespoir. .Mon cousin, dans un casa peu |)rès sem-
lilalile, et (|u'(Ui avait puni d'une l'aule involontaire comuie d'un acte
prémédité, sc mettait en Ini-eur à nuin exemple, et se montait, pour
ainsi dire, à mon uuissiui. Tons deux dans le même lit. nous nous eni-
lu'assions avec des lian>|)orls convnlsils, unus ilonllions; et (|uand nos
jeunes C(Pnrs un jn'U siuilatié-s pouvaicnl cxlialir leur ccdt'i'e, nous nous
levions sur notre séant, l't nous nous meINons Ions deux à ciier cent lois
de luiilc nuire l'orce : ( iiniiff.r ! ruDiifc i ! r,ir)iifi\r .'
l'Ait I II I II \ Kl I 1.1
Je sens cm i''i'ii\aiil ci'ci (|ii(' ninii |miuIs s'i'li'vo oiicori'; fi's iiKunriils
iiii' siMdiit tdiijiuirs prcsciils, (|ii;ni(lj(' \ ivrais ccnl iiiillc ans. Ce |ii'i'iiiiiM'
si'iiliiiii'iil (il' la \iiiliiic(' cl (le riiijiistic(î csl reste si |ii (il<iJiileiiicnl ^ia\(''
dans iiuiii aille. (|iie Imiles les idées (|iii s'\ i'a|i|i(irl('ii( me reiidciil ma
preiuiiTO émolioii; cl ce sentiment, rclalil' à moi dans son orijiine, a |iris
une Icllc eonsislance en Ini-imMiic, cl s'est tellement (U'iaclie de loiH
inl(''i("'l personnel, (|iie mon ((cnr s'cnllamme au spcclacio on an f(''cil d(î
tonte aclioii inJMsIi', ijMi I ipi Cn soit 1 (dijel et en (|iiel(|iie lien i|n('lle so
cdinmcllc, ((mime si l'ellet en reliniiliait snr moi. Oiiaiid je lis les
crnanl(''s d'un tvran Icroce. les snlililes noircenrs d'un ionilic de pr("'lro,
je |)artirais \(doiiticrs pour aller poi^iiaider ces inis(!'ral)les, (lnss('-j(! cent
lois y périr, .le me suis soinenl inis en najic à ponrsnnre à la e(nirse
ou à coups de pierre un eiii|. nue \aclie. nu cliieii, un animal (pic je
voyais eu loui'iuculer un aiilre, uiii(picnieiit jiarec fpi'il se sentait le plus
l'orl. (le nionvemeiil peut iii'(~'lr(! nalurcl, cl je crois (pi'il Test; mais le
souvenir prolond de la |)i'emicre injustice (pie j'ai sonlïerte y lui trop
hm^leiups et lro|i rorteuicnt lii' pour ne I axinr pas licaiicoup renrorce.
I.à lut le tenue de la s(''ri''nite de ma vie cnraiitinc. Dès ce moiueul je
cessai de jouir d'un lionlieur pur, et je sens aujourd'hui même que le
souvenir des ( liarmes de mou eulauee s'airèle là. Nous reslàincs encore
à Hosscv (|uel(iucs mois. Nous v l'ùmcs comme on nous re|)r('seute h'
premier liomiue enc(U'e dans le paradis terrestre, mais avant cess('' d'en
jouir ; e Clail en apparence la nuMiie Mliialioii, et en elTel une tout antre
manière d'i'tre. L'atlacliemeiil, le respect, rintimili', la C(miiauee, ne
liaient plus les ('lèves à leurs j^uides; nous ne les regardions plus comme
des dieiiv ipii lisaient dans nos C(eurs : nous ('lions moins lioutenx (l(^
mal faire cl |iliis eraintils d'être accusés : nous ((mimeiieions à nous
cacher, à nous mutiner, à meiilir. Tous les \ices de notre âge corrom-
paient notre innocence et enlaidissaient nos jeux. I.a campagne nuMiie
lierdit à nos veux cet atlrail de douceur et de simplicité (|ui va au cœur :
elle nous semldait déserte et somlire; elle s'était comme cnnvcrle d'un
voile (|ui nous eu cachait les hcaiités. Nous cessâmes de cultiver nos |)e-
tits jardins, nos herhes, nos tleiirs. Nous n'allions plus gratter légère-
ment la terre, el crier de joie en découvrant le germe du grain que nous
avions scnu'. Nous nniis dégoûtâmes de celle vie ; ou se dégoûta de nous ;
iiKUi oncle nous reliia, et nous nous séparâmes de M. el mademoiselle
l.amhercier, rassasies les nus des autres, el regrettant peu de nous
(juilter.
l'i es (le trente ans se sont passés depuis ma sortie de Hossey, sans que
je m'en sois rappelé le sé'jour d'une manière agréahle par des souvenirs
un peu liés : mais depuis (prayant passé l'âge mûr je decliiu! vers la
vieillesse, je sens (|ue ces mêmes souvenirs renaissent taudis (pie les
antres s'eHaeeilt. et <e uiaxenl dans ma memcnre avec des traits dont le
U; I.KS CONCESSIONS.
cliai'inc <'l la forn; aii^mi'iili'iil de joiii' en jour; coiniiu' si, scnlant tli'jà
la \ic (|iii s'ochapiu", je clii'icliais à la ressaisir |)ai- ses (•oiiiiiicihciihmiIs.
l.i'S moiiidrc's l'ails de ce l('m|is-la iiii' plaisrnt [tai' cela seul (piils sont do
C(> ll■|ll||^-l I. Il' me i.i|i|n lie liMilis les CMCdllsIailccs des !irii\. des pci'—
Sdiiiifs, des lieiires. .le \(iis la servanle ou le \aiel agissant dans la
cliamlirc, imc liiroiididle enlrant par la ienèli-e, une iiiouclie se poser
sur ma main tandis (|iie je récitais ma leeoii : je \(iis tout l'arranj^cmeiit
de la iliamhre où nous étions; le cahincl do .M. l.aiMlieiclei- a main
droite, nne estampe représentant tons les papes, un liaromi'tre, un ;;rand
calendrier, des i'ramlioisiers ipii, d'un jardin tort élevé dans lecpiel la
maison s'cnfonvail sur le derrière, \enaient omlira^er la i'enétre et |)as-
saienl (iuel(|uefois jnscpi'en dedans. Je sais liien (pie le lecteiii- n'a pas
"rand besoin de savoir tout cela, mais j'ai besoin moi de le lui dire. Oiio
n'osé-je lui raconter de même toutes les |)etitos anocdotrs de (il heureux
à^o, (ini me font encore tressaillir d'aise (piand je me les lappollo ! cinq
011 six snrioul... Composons, .le vous lais ^ràc(^ des cin(| ; mais j'en veux
nne, nu(; S(!ule, pourvu (pi'ou me la laisse conter le plus longuemcnl
(pi'il lue scTa possible, jiour |)rolongcr mon ])!aisir.
Si je ne clierchais (pie l(> v(")tre. Je pfuirrais cboisir c(dlc du derrière
de mademoiselle l.anibercici-. (pii, par une mallieureuse culbute au bas
du iir('', l'ut ('talé tout eu plein devant le roi de Sardai^iie à son |)assape :
niais ciiie du no\er de la terrasse est jdus amusant(> jiour moi cpii lus
acteur, au lieu (|ue je ne lus (|ue spectateur de la culbute ; et j'avoue
(Hie je ne trouvai j)as le moindre mot pour lire à un accident ([ui, bien
(]ue comiciue eu lui-même, m'alarmait |>(uir une personne (jiie j'aimais
comme une iiieie. et peut-être plus.
(.) vous, lecteurs curieux de la {grande bisloire du noyer de la terrasse,
éconlc/-en l'borrible ti'a;j;édie. et vous abstenez de Irémir si vous jmuvczl
Il V avait, hors la jiorte de la cour, une (errasse à franche en entrant,
sur ia(|U(dle on allait sou\eiit s'asseoir l'après-midi, mais (pii n'avait
point d'ombre, i'oiir lui eu donner, M. I.ambercier y fit planter un
iiover. La plaiitati(Ui de cet arbre se lit a\ee solenniti' : les deux pen-
sionnaires en luii'nt les parrains; et, tandis (pi ou (dniliiail le creux,
nous tenions l'arbre cliaciin d'une main avec des clianis de tri(Uiipbe.
On lit, |)oui l'arroser, une espèce de b.issiu tout autour du pied. (',ba([iie
jour, ardents spectateurs de cet arrosemeul . nous nous ((uilirmions ,
mon C(Mlsiu el omi d \u> I idée très— nal nielle ipi il ilait plus beau de
piauler un arbre sur la ferrasse (ju'un drapeau sur la broche, et nous
rés(dùines de nous procurer cette gloire sans la partager avec (|ui f|iie
ce IVil.
l'oiir ((dii iKUis allâmes couper une Imiiliire d un jeune saule, el nous
la plantâmes sur la teri'asse, a huit ou dix juids di' 1 augusle nover.
Nous n'oubliâmes pas de faire aussi nu ( reiiv aiilinii de noire arbre : la
l'Ail m: I. i.i\ iti. I. i^
iliinfiijli' l'hiil (l';i\oii- (le (|iiiii II' l'iMiiplir ; c.ic iCaii \cn;iil d'asso/ Itiiji,
cl un ne iiinis laissait pas cniini' |>oiir i-ii alliT |in'ii(li r. (!i'|irii(laiil il en
lallail alisiiliiiiii'iil pdiir iiulic saiilr. Nniis ('iii|i|(i\àtiit's louli's siirics de
ruses pour lui en lomnii' (liiiaiit (|U(li|uis jours ; cl cela lui réussil
si liieii. (lue nous le viuies bourgeonner el pousser de poliles feuilles
(loiil nous mesurions raceroissenienl d'heurt' en heure, persuadés, (|uoi-
i|u'il ne lui pas à nu pied de terre, qu'il ne larderait pas à nous oni-
lirager.
Comme notre arlire, nous occupant tout entiers, nous rendait iiica-
pahles de tonte application, de loule i'lu(h', (|ne nous étions comnie en
délire, el (|ue, ne sachant à ipii ihmis en ,i\i(uis, on nous tenait de plus
coiui (|n\'iuparavanl, nous \luies I iusiaul lalal m'i j'caii imus allail ruau-
qncr, el nous nous désidions dans rattenle de voii- imlre arhre pi'rir de
sécheresse. KnIin la nécessité, mère de l'industrie, nous sujif^éra une in-
vention pour garantir Tarhre el nous d'une mort certaine : ce fut de faire
|)ar-dessous terre une rigtdi' ipii conduisît secrètement au saule une
|)arlie de l'eau dont ou ariosail le noyer. Celle entreprise, exécutée avec
ardeur, ne réussit pourtant |)as d'ahord. Nous avions si mal pris la pente,
que l'eau ne coulait point; la terre s'éboulait et bouchait la rigole ; l'eu-
Irée se remplissait d'ordures; tout allait de travers. Rien ne nous re-
buta : I.dhor oDnii'a riiicit inipralnts. Nous creusâmes davantage la terre el
notre bassin, jionr donner à l'eau son écoulement; nous coupâmes des
foiuls d(> boîtes en |)eli(es i)lauchcs étroites, dont les unes mises de plat
à la fde, et d'aulrcs jmsées en angle des deux côtés sur celles-là, nous
firent un canal liiaiigulaire pour iiotreconduii. Nous piaulâmes à l'entrée
(le petits bonis de bois niincesetà claire-voie, qui faisant une espèce i\o
grillage ou de crapaudine. rctcnaieul le limon et les pierres sans bou-
cher le j)assago à l'eau. Nous recouvrîmes soigneusement notre ouvrage
de terre bien foulée; et le jour oii tout fut fait, nous altendîmes dans
des transes d'espérance el de crainte l'heure de l'arrosemeul. Après des
siècles d'attente, cette heure vint euliti : M. l.ambercier vint aussi à son
ordinaire assister à l'opération, durant bujuelle nous nous tenions tous
deux derrière lui ])our cacher notre arbre, au(|uel très-heurensemeni il
tournait le dos.
A peine achevait-on de verser le ])reniier seau d'eau, (jne nous com-
mentâmes d'en voir couler dans notrt^ bassin. A cet aspect, la prudente
nous abandonna; nous nous mîmes à pousser des cris de joie qui tirent
retourner M. I.nmbercier : et ce fut dommage, car il prenait grand j)laisir
à voir Cf)niineiit la lerre iln noyer était Imh , cl buvait avidi'ineul son
eau. I"ra|)pc de la voir se partager en deux bassins, il s'écrie à son tour,
regarde, aperçoit la friponnerie, se fait brusquement apporter une pio-
che, donne un cou|), fait voler deux ou trois éclats de nos planches, et.
criant à pleine tète : Un aquedur .' un itijiiedurl il frappe de toJitcs parts des
3
IS
i.i'.s (.OM r.ssioNs.
fiiii|ts imiiilii\;ilili's, duiil cIliciiii [xnlait ,111 iiiilii'U de nos cinirs. V.n un
niiMHiMil lis [ilandics, le ((Midiiil, le li.issiii, Itî saule, (oui lui di'liuil,
Iniil lut ialtiiuré, sans (|u'il \ cùl, iliiiaiil ecllc expédilioii Icnihlc, nul
aiilrc iiiiil |)i(PiiiiM((', sinon rcxclanialion (|ii"il ir|ii'lail sans cesse : in
aqitediu! s'éciiait-il en luisant Icmt, un injinilur! un (iijiicilnr!
Ou ei'oiiM (jue l'avenlnre (init mal |Hinr les petits arcliitcctes; on se
trouipi'ia : tout l'ut tirii. M. I.ainliercier ne nous dit pas un mot de rc-
|)roelH', ne ncnis lit pas pins man\ais visage et ne nous en |iaila plus;
nous reiitcndinies même un peu après rire auprès de sa sœur à gorge
déployée, car le rire de M. Lauihercier s'entendait de loin : et ce qu'il
V eut (le pins élonnanl encore, c'est que, passé le premier saisissement,
nous ne fûmes pas nons-mcmcs fort affligés. Nous planlànn's ailleurs un
autre arbre, et nous nous rappelions souvent la calastroplie du premier,
en répétant entre nous avec emplias(>: Un aqueduc! un aqucducl Jusiine-là
j'avais eu des accès d'orgueil par intervalles, quand j'étais Aristide ou
{{rutus : ce fut Ici mnn premier mou\ement de vaiiilé hien marquée.
ANoir pu ciinstrnire un a(|uedue de nos mains, a\oir mis en concurrence!
nue bouture avec un grand arbre, me paraissait le suprême degré de la
gloire. A dix ans j'en jugeais mieux que César à trente.
L'idée de ce noyer et la petite bistoire qui s'y rapporte m'est si bien
restée ou revenue, qu'un de mes plus agréables projets dans mon voyage
de (îenève, en IT.'i'l-, était (Taller a l$ossey revoir les monuments des jeux
de mon enfance, et surtmil le «lier novei-, qui devait alors avoir déjà b;
tiers d'un siècle. Je fus si continuellement obsédé, si peu maître de moi-
même, (|ne je ne pus trouver \c moment de me satisfaire. Il y a peu
l'Ail 1 II. I. iiviir. I. l'.i
(ra|)|ini'(Mu>c <|iic celle (n'cnsioii renaisse jamais |iiiiir moi : ee|ieti(larit je
iTeii ai |ias [lerdii le <lésir avec l'espéiaiici! ; cl je suis i)rest|iie sûr (jue si
jamais, rcloiii n ml ilaiis ces licMix cliéiis, j'y lelroiivais iiinii cher iiuycr
eiict>re en èlii', ji' lai loseiais de mes pleurs.
De l'etdur à (ieiie\e. je passai deux ou trois ans cliez nxm oncle, en
atlendaiit (|u'on lesoli'it ce (pie l'on leiait de mui. (iomiiie il desliiiail son
(ils an };eiiie, il lui lil :i|i|iri'iidre un pi'u de dessin, et lui enseignait les
Kléments dKiiclide. J'apprenais tout cela par compagnie, '1 j \ pris ^'m'iI,
surt(Hit au tlessin. (".ependant on déliliérait si l'on me lerail lioiloger,
|U'ociirenr ou ministre. J'aimais mieux élrt; ministre, car je IroiiNais bien
lieaii de prêcher; mais le petit re\enii dn liien de ma mère à j)arlager
entre mon frère et nmi ne snllisail |)as pour pousser mes éludes, (lommtî
làge oii j'étais ne rendait pas ce choix hien pressant encore, je restais
<'n attendant du'/, mon oncle, j)erdant à peu |irès mon temps, et ne lais-
sant pas de paver, comme il était juste, nue asst'z iorte pension.
Mon oncle, homme de plaisir ainsi cpie mon pèn; , ne savait |)as
comme lui se captiver pour ses devoirs, et |)renait assez peu de soin de
nous. Ma tante était une dévote un peu [)iétiste, (jui aimait mieux chanter
les psaumes que veillera notre éducation. Ou nous laissait presque une
liherté entière , dont nous n'ahusàmes jamais. Tonjtuirs insépaïahles,
nous nous sullisions l'un a l'autre; et, n'étant point tentés de rré(|iienter
les polissons de noire âge, nous ne prîmes aucune des habitudes liberti-
nes que l'oisiveté nous |i(in\all inspirer. J'ai même loi! de nous supposer
oisil's, car de la vie nous ne le lïimes moins; et ce(|u'il > a\ait d'heureux
était (jne tous les amusemeiils dont nous nous passionnions successive-
ment nous tenaient ensemble occupés dans la maison, sans que nous fus-
sions même tentés de descendre à la rue. Nous faisions des cages, des
llùtes, des volants, des tambours, des maisons, des équifflcs', dc^ arbalè-
tes. Nous gâtions les outils de mon bon vieux grand-père, pour faire des
montres à son imilatioii. Nous avimis suilont un goût de préléreiice pour
barbouiller du papier, dessiner, laver, enluminer, faire un dégât de cou-
leurs. Il vint à Genève un charlatan italien a|)]ielé Gamba-Ciorta ; nous
allâmes le voir une fois, et puis nous n'y voulûmes plus alhîr : mais il
avait des marionnettes, et nous nous mîmes à faire des marionnettes : ses
marionnettes jouaient des manières de comédies, cl nous fîmes des co-
médies pour les nôtres. Faute de pratique, nous contrefaisions du gosier
la voix de l'olicbiuelle, pour jouer ces charmantes comédies que nos
liainres bons parents avaient la patience de voir cl d'entendre. Mais mon
onch; Bernard avant un jour lu dans la famille un très-beau sermon de
sa fat,'on, nous (|nittâmes les comédies, et nous nous mîmes à composer
' TiTiiio cil usage à Goiièvc pour désigner ee (|ue les écoliers en l'ranei' .iiniellenl une <ii-
tiDimiere.
ÎO I.LS r.ONKKSSIONS.
(les ft'itiiiiiis. (les (li'lails lu' sont pas fort inli'i'cssaiils, je I a\(piit^ ; mais ils
iiKiiilifiil a(|iul puiiil il rallail(|ii(' ridlic pri-iiiièrt' éducation uni ('le hieu
ilirijçéi-, |>iim(iui'. luailrcs |tr('S(iii(' de iiolrr leiiips et de nous dans un âge
si tendit-, nous lussions si peu tentés d'en abuser. Nous avions si peu
liesoin de nous l'aire des eauiarades, (pie nous en néjJ!lij;ions mèiiie l'oe-
easion. Oiiaiid nous allions nous promener, nous remaniions t'ii |)assant
leurs jeux sans coiuoitise, sans songer inéine à y prendre pail. I.'aiiiilic
remplissait si bien nos cœurs, (pTil nous sul'lisait d'èlre ensemble pour
c|ue les |)lus simples goûts lissent nos délices,
A force de nous voir inséparables, on y prit garde; d'autant plus (pie
uuMi cousin elaiit très-grand et moi très-petit, cela faisait un ((uipbNas-
sez ])laisammfnt assorti. Sa longue figure effilée, son petit visage de
pomme cuite, son air mou, sa démarcbe nonclialaute, excitaient les en-
fants à se moquer de lui. Dans le patois du pays on lui donna le sur-
uom de ISanià lircilniuia : et sitôt que nous sortions nous n'entendions
(pie Ihinu) llrcdiiiiiia tout autour d(! nous. 11 endurait cela plus Iranquii-
leinent (jue moi. Je me làeliai, je voulus me battre; c'était ce que les
petits coquins demandaient. Je battis, jo fus battu. Mon pauvre cousin me
soutenait de son mieux ; mais il était faible, d'un coup de poing on lu
renversait. Alors je devenais furieux. Cependant, quoique j'attrapasse
force lierions, ce n'était pas à moi (pr(Ui en voulait, c'était à Itariui lirc-
ilauna : mais j'augmentai telleineiit le mal par ma mutine colère, que
nous n'osions plus sortir ([u'aux lieures où l'on était eu classe, de peur
d'être bues et suivis par les écoliers.
Me voilà déjà redresseur des torts, l'onrètre un paladin dans lesformes,
il ne me manquait que d'avoir une dame ; j'en eus deux. J'allais de temps
en temps voir mon père à Nyon, petite ville du pays de Vaud, oii il s'était
établi. Mon père était fort aimé, et son lils se stuitait de cette bienveil-
lance, l'endant le peu de sc'jour (pie je faisais près de lui, c'était à qui
me fêterait. Une madame de Viilsnn suilnul me faisait mille caresses;
et, pour y mettre le eoml)le, sa fille nw! prit pour sou galani. Ou sent ce
<pie c'est qu'un galant de onze ans pour uih' fille de vingt-deux. Mais
toutes ces friponnes sont si aises de mettre ainsi de petites poupées en
avant |)our caeber les grandes, (ui pdur les Iciilci' |iai l'image d'un jeu
qu'elles savent rendre attirant! l'onriiioi, (jui ik; voyais point entre elle
et 1111)1 de (lisconvmancc, je pris la cliose au sérieux ; je me liv rai de tout
miiii ciiiii-, (iM pi M lui (le 11 m le ma tète, car je n'étais guère amoureux (|iie
par la, (|uoi(jiie je le fusse à la fidie, et que mes transj)orts, mes agita-
tions, mes fureurs, donnassent des scènes à pâmer de rire.
Je connais deux sortes d'amours tri's-distiucts, très-réels, et (pii n'ont
prcs(|uc rien de eiuiimuii. (|ui>i(iMi; liès-vils l'un et l'autre, et tous deux
différents de la tendre amitié. Tout le cours de ma vie s'est partagé entre
ces deux amours de si diverses natures, et je les ai même éprouvés tous
PAIITIK I, Il Mil; I. il
doux à la lois; car, par cvcmiilc, au iiHiiiu'iit dont je pailt', tandis qm.'
ju iirtMiipaiais de luadiMiKiistlIf de Viilsoii, si piildiiiiiciiiciit rt si h laiiiii-
(|iieiiieiit t|uoJ(' iu< pouvais soultVir ([u'aiicuii lioiiiiiic ajtprocliàl d'ollf,
j'avais avec une [h lilc iiiadcinoisellt' (îoloii des lèle-à-tèle assez coiirls,
mais assez vils, dans lesquels elle dait;iiait l'aife la maîtresse d'école, et
celait tout : mais ce tout, i|ui en eliet était tout pour moi, me |iai'aissait
le honlieur suprême; cl sentant déjà le prix du mystère, (|uoi(|ue je n'en
susse user ([n'en enl'anl, je rendais à ui.uli nioiselle de Vulsou, (|ni ne
s'en tloutait i;iière, le soin (|u'elle prenait de m'emploxcr à eaclicr dan-
Ires amours. Mais à nutn j;rand rej^ret mou secret l'ut découvert, ou
moins liicn j;ai(lé de la part de ma petite maîtresse d'école que de la
mienne, car on ne tarda pas à nous séparer '.
C'était en vérit<' une sinfiulière personno (|uc cette petite mademoi-
selle (iotou. Sans être belle, ellt; avait nue (ij^iire diiliciie a oiiMicr, et
(|ue je me rap|)elle encore, souvent lieaucoup li'op pour un vieux Ion.
Ses yeux surtout n'étaient pas de son àye, ni sa taille, ni son maintien.
Klle avait un jietit air imposant et lier très-|)i()|)re à son lôle, et (|ui en
avait occasionné la première idée entre nous. Mais ce qu'elle avait de plus
bizarre était un mélange d'audace et de réserve dil'licile à concevoir. Elle
se permettait avec moi les plus grandes i)rivantés, sans jamais m'en per-
mettre aucune avec elle; elle me traitait exactement en enfant : ce (jui
me fait croire, ou qu'elle avait déjà cessé de l'être, ou (|n'au contraire
elle l'était encore assez elle-même pour ne voir ([u'un jeu dans le péril
auquel elle s'exposait.
J'étais tout entier, pour ainsi dire, à cliacuue de ces deux personnes,
cl si parfaitement, (ju'avec aucune des deux il ne m'arrivait jamais de
songer à l'autre. Mais du reste rien de semlilaMe en ce qu'elles me fai-
saient éprouvei'. .l'aurais |)assé ma vi<' entière avec mademoiselle de Vul-
son, sans simger à la quitter; mais en l'aliordanl ma joie était trancinille
et n'allait pas à l'émotion, .le l'aimais surtout en grande compagnie; les
plaisanteries, les agaceries, les jalousies même, m'altacliaient, m'inté-
ressaient ; je triomphais avec orgueil de ses préférences près des grands
rivaux quelle paraissait mallrailer. J'étais tourmenté, mais j'aimais ce
tourment. Les applaudissements, les encouragements, les ris m'cchauf-
faient, m'animaient. J'avais des emportements, des saillies, j'étais trans-
porté d'amour, dans un cercle : têle à tête j'aurais été contraint, froiil,
|)eut-être ennuyé, (cependant je m'intéressais tendrement à elle, je souf-
frais (|uau(l elle était malade : j'aurais donné ma sanlé pour rétablir la
sii'une ; et notez que je savais très-bien par expérience ce que c'était (jue
maladie, et ce que c'é-tait (jue santé. Absent d'elle, j'y pensais, elle me
' Nau — iiutij sépiirtr; cl ([iiili[iic leiiips apros, do rt loin- à Geiiovi', j'euloiulis, en pussaiil h
l.iiulaiico, (le pelilos lillcs nie crier à ilt'iiii-\cii\ : ImiIimi lic-l.ii- Umisric.'iu.
u
I.KS CONFESSIONS.
Miaii(|iialt ; pirsciil, ses caresses m'élaieiil (louées au eo'ur, non aux sens.
Jeliis iiM|iuut nietil lauiilier a\ee <'lle'. iiuiu luia^iiiatiiiu ne me deuiaii-
(lait i|ue ee (|u ille m aceonlail ; eejxiKliiiil je n'aiiiais |ui su|i|i(iiler de
lui eu Miii' laire aulaul à d'aulies. Je I aiuials eu IVere; mais j'eu elais
jalduv en amant.
Je luusse elé de madeuKiiselle (ioliiu eu 1 nie, eu furieux, eu li;;i'e, si
j'a\ais senlemeni imai;ini' (luclle pùl laire ;i un aiilre le mT^me liaile-
uieiil (|n'elle in'acciirdail ; car cela même élail une ^làee (ju'il l'allail de-
mander à ijeudux. J'aliordais mademniselN; de Vulson avec un plaisir
M>
Ires-vif, mais sans Irnnblc; au lien qu'en voyant seulement madonini-
selle lloldu je ne vnvais |)lns rien, Ions mes sens étaient bouleversés,
J elais familier avec la première sans av(;ir de i'amiliarite ; au eoniraire,
j étais aussi tiemblant (|u"a^ité devant la seconde, même an fort des plus
grandes familiarités. Je crois (|ue si j'étais resté trop lon^'tcmps avec elle,
je n'aurais pu vivre; les |);dpitali(ms m'auraienl étouffé. Je crai|iiiais l'^^a-
I en H- II! i\r Irui' dé|)laire; mais j'étais plus ci m i plaisant jiniir I Hue et plus
o|(ei-.s.nil pour r.intre. I'r)ur rieu nu nnmde je u'.iurais voulu làclier ma-
IVMt I II I. I l\ Kl I. t3
ilciiKiisrlIi- (le ViilsDii ; mais si inailcinoiscllt' (întoii in'iM'it ordonné de me
jcicr liaiis les tlainincs. je iTois (|ii":i riiistanl jamais oltt'i.
Mes amiiiii's, ou jiliilôl mrs ii'iulc/.-Ndiis a\fi' tcllc-ci, diiri'ii'iit pi'ii,
livs-luMirensemriil |)oni- clic cl |Mmr iiicii. Oiiiii(|iic mes liaison!^ avec
ni.ulomoist'lle de Viilsoii n'cussenl pas le mémo danj;cr, elles ne lais-
scrcnl pas d'avoir aussi leur calaslroplic, après avoir un peu plus loii;,'-
leiii|is duré. Les lius de loiil l'cla devaient l(Miiours a\iiii' l'air un peu riuna-
nest|ue, cl doiiuer prise aux exclamations. Ouoii|iie niim cduinu'rce avec
mademoiselle de Vulson l'ut moins vif, il était plus attachant peut-être.
Nos séparations ne se Taisaient jamais sans larmes, et il est sinj,Milier dans
(|ucl vide ac<aldanl je me sentais pliMij;é a|)rcs l'avoir (initiée. Je ne pciii-
vais parler (pie d'elle, ni penser (pi'à elle : mes regrets étaient vrais cl
vils; mais je crois (juau fond ces liéroï(]ues rej;rets n'étaient pas tons
pour elle, et (|ue, sans que je m'en aperçusse, les amusements dont elle
était le centre y avaient leur lionne part. Pour tempérer les doideurs de
l'absence, nous nous écrivions des lettres d un patliéli(|nc à faire fendre
les rochers. Kniin j'eus la j^loire (pi'elle n'y ])ut pins tenir, et (jnelle
vint me voir à Genève. Pour le coup la tète acheva de me tourner; j(' fus
i\ie et l'on les denx jours qu'elle y resta. Onand elle partit, \o voulais
Mie jeter dans l'eau a|)rès elle, et je lis longtemps retentir l'ali- de mes
cris. Unit jours a|)rès, (die m'envova des honhons et des gants; ce qui
m'eût paru fort galant, si je n'eusse appris en même temps qu'elle était
mariée, et que ce voyage, dont il lui avait |iln de me faire honneur, était
pour acIuMer ses haliils de noces, .h; ne décrirai pas ma liiieiii-; elle se
coiH'oil. 'le jni'ai dans mou ludile coiirrcuix de ne plus revoir la perfide,
n'imaginant pas poiii' elle de plus lenilde |iuiiili(Mi. Klle n Cn mourut pas
cependant; car vingt ans a])rès, étant allé voir nmn père et me prome-
nant avec lui sur le lac, je demandai (pii étaient des dames que je voyais
dans un liateau peu loin du lu'itre. ('.i^imment! me dit mon pi-re en sou-
riant, le C(enr ne te le dit pas? ce sont tes anciennes amours; c'est ma-
dame (jisliii, c'est inadeuioiselle de \iilson. Je tressaillis à ce nom
[iresque oublié ; mais je dis aux bateliers de changer de route, ne jugeant
pas, quoi(|ue j'eusse assez beau jeu pour prendre alors ma revanche,
que ce fut la peine d'être parjure, et de renouveler une querelle de
vingt ans avec une femme de quarante.
(172;î-1T28 . Ainsi se iierdail en naiseries le plus précieux temps de
mon enfance avant qu'on eût décidé de ma destination. Après de longues
délibérations pour suivre mes dispositions naturelles, on prit enfin le
parti pour lequel j'en avais le moins, et l'on me mit chez M. Masseron,
greffier de la ville, pour ajiprendi-e sous lui. comme disait M. liernard,
l'utile métier de grapignan. (le surnom me déplaisait souverainement;
l'espoir de gagner force écus par une voie ignoble flattait peu mon hu-
meur hautaine; l'occupatioii me paraissait ennuyeuse, insupportable;
H l.r.S CONFESSIONS
rassiiliiiti-, rassiijcltisscinctit, acilcvrri'iil de nrcii n'iiiilcr, cl je n'cii-
liais jamais an fiicirc ([iravcc mic lidrn'iir (|iii cidissail de jdiir en jour.
M. Masscron. de sini inli'. |i('ii cniiti'iil Ar iiuii, nie Irailail avec nu-pris,
me iT|irncliiml sans cesse mon l'n^'onrdisscmi'nl. ma hrlisc; nu- ré|i('(anl
|(ins les JDnrs (pie mon oncle l'avait assnré (iiic je savdis, (jiic je savais,
tandis (ine dans le vrai je ne savais rien ; (|M'il Ini avail promis nn j(di
"arcdii, rt (jii'il ne lui a\ail dminc iiiTmi àin'. l'.iiliii je lus renvoyé dn
'M'elie i"nominienseinenl |)oni' mon ineplie, et il lui prononci' par les
clercs de M. .Masser(Mi ipie je n'i'lais lion i\\\'h mener la lime.
Ma vocation ainsi dilerminee, je Ins mis en apprentissage, non tonte-
lois die/, nn horloger, mais chez un graveur. Les dédains dn greftier
m'avaient extrêmement humilié, et j'ohéis sans murmure. Mon maiire.
M. Dnctnnnnin. était nn jeniie homme instre et violent, qui vint ;i honi,
en très-peu de ti'mps, de ternir loni reelat de mon enlauee, d'alniilir
mon caractère aimant cl vil', et de me réduire, par l'esprit ainsi que pai
la fortune, à mon véritahle étal d'apprenti. Mon latin, mes antiquités,
mon histoire, tout loi jionr longtemps onhiié; je ne me souvenais pas
même lin il \ ti'il en des Uomains au monde. Mon père, quand je l'allais
voir, ne trouvait pins en moi sou idole; j(! n'étais pins pour les dames
le "alaiit .h'an-.lacqn(!s ; el je sentais si bien moi-même que .M. et niadc-
moiselle l.amhercier n'auraient plus reconnu en moi leur élève, que j'eus
lu, nie de me représenter a eux, el ne les ai |iliis revus depuis lors. Les
"outs les iiliis vils, la pins hasse polissonnerie siieeédèrent à mes aimahles
amusements, sans m'en laisser même la moindre idée. Il tant que, mal-
gré l'éducation la plus honnête, j'eusse un grand penchant à dégénérer;
car cela se fil très-rapidemenl, sans la moindre peine, et jamais César si
précoce ne devint si [iromptement Laridon.
Le métier ne uu^ (i('plaisail pas en liii-iuème : j'avais un goût vii'iioiir
le dessin, le jeu (\\\ liiiiin m'amusait assez; et emnme le talent dn gra-
veur pour l'horlogerie est Irès-horné, j'avais res|toir d'en atteindre la
|)erfection. J'y serais parvenu peut-être, si la brutalité de mon maître et
la gêne excessive ne m'avaient rebuté du travail. Je lui dc'robais mon
temps jioni' l'emploveren occnpalions du même genre, mais qui avai(!nt
pour moi l'attrait de la liberté. Je gravais des espi'ces de médailles ])onr
nous servir, à moi el à mes camarades, d'ordre de clu^valerie. Mon maître
me surprit;! ce travail de contrebande, et nu; roua de coups, disant que
je m'exerçais à faire de la laiisse monnaie, parce (jne nos médailles
avaient les armes de la ri''piildi(|ne. Je puis bien jurer que je n'avais nulle
idée de la fausse monnaie, et tri'S-peu de la véritable; je savais mieux
comment se faisaient les as loin lins (|ue nos pièces de trois sons.
La tvrannie de mon maître linit par me lendre insup])ortable le tra-
vail (|ue j'aurais ainu', et |)ar me donni'r des \iees (jiie j'aurais haïs, tels
que le mensongi!, la fainéantise, le vol. Ilien ne m'a mieux ajipris la
l'AUlll I. I l\ Kl. I
IK
tliflViciu'i' iju'il ^ a lit" la (Icpcmiaiui' lilialc a 1 Csiiaxa^'i- scrvili-, (|ii(> I(«
sdiiNcnir tics fliaiij;t'inonls (jut' protluisil fii iiitii celle c|iip(|iif. Naliiii'lli'-
iiii'iil liiiiitlu cl houleux, je ii'cua jamais plus irélui^iu-niiiil |iciiir aiit un
ilélaut (|U0 |tuiir rcnronlerie; mais j'avais juiii d'une liherle IumiiiôIc,
i|ui seiileuienl s't'-tail reslreiiite just|ue-l:'i par tlefiit's, el s'i-Nainuiil eulin
Uuil a lait. .1 étais liartii clie/. niiui pei'c, lihre elle/. .M. I.anihei'tiei'. ilis-
cret ciu'/. niim oncle; je ile\iiis crainlil" cliez uitui maître, et îles lois jt;
fus un enlanl pciclu. Accoulumii à uni; t'j|;alilt'' parlailc avec mes supé-
rieurs dans la maniiMc de vivre, à ne pas connaître un plaisir qui ne lui
à ma portt'-e, à ne pas voir un mets ilonl je n'eusse ma part, à n'avoir
pas un désir que je ne lémoi jouasse, à mettre eiilin tous les nidUMiiii nls
de mon cœur sur mes lèvres : qu'on juj;e de ce que je dus devenir dans
une maison où je n'osais pas ouvrir la houclie, où il fallail sortir de
table au tiers du re|)as, el de la chambre aussitôt que je n'y avais rien
à faire; où, sans cesse enchaîné à mon travail, je ne voyais (ju'ohjels de
jouissances pour d'autres et de privations pour moi seul ; où rima{j;e do
la lilicrté du maître el des compagnons augmentait le poids de mon assu-
jcllissemenl; où, dans les disputes sur co que je savais le mieux, je n'o-
sais ouvrir la bouche; où tout enfin co que jo voyais devenait pour mon
coMir un objet de convoitise, uniquement parce que j'étais privé de tonl.
Adieu l'aisance, la gaieté, les mots heureux ipii jadis, souvent dans mes
fautes, m'avaient l'ait échapper au châtiment. Je ne puis me rappeler
sans rire qu'un soir chez mnii |ière, (''tant condamné |)(iiir (iiiehiue espié-
in I.KS CONKKSSIONS.
};l('rio ;i nriillcr cniHlifr sans soiiitci', et |iass;inl par la cMisinc avor iiion
li-lsli' morceau ilc |)aiii, je \is li llaiiai le rô(i loiirnant à la liioclic. On
clail aiiloiii ilii Irii : il lailiil rii passant saliici' tniil li' iikiikIc. Oiiaiid la
roiiilc lui laili', li)i'};naiil du coiii de l'd'il ci' rôli, qui avait si honui; mine
cl i|ni scnlail si lion, je ne j)us m'alislenir d(' lui lairn aussi la rcvcrcucc,
cl de lui dire d nn Inii pili ii\ : Adifu^ rùli. (".elle saillie do naïveté parut
si |ilai^anle, (pion me lil rester à sou|)er. l'eiil-i'lre cùl-elle en le même
I Iiciir clic/, mou maître, mais il est snr (pi'eiie ne m'y serait pas venue,
(Ml (|uc j(! nani'ais osi' mv Inicr.
Voilà commenl j'appris a lonvoilt r en silence, à me cacher, à dissi-
miilci. .1 meiilii-. et a dérober ouliu ; l'antaisie qui jusqu'alors ne m'était
pas venue, et dont je n'ai pfi depuis lors hien me guérir. i,a convoitise
et l'impuissance mènent toujours la. \oilà poui(|noi tous les laquais
soni lripoii<, (i poui(|noi Ions les apprentis doivent l'être : mais dans un
étal égal et tran(|uille, où tout ce qu'ils voient est à leur portée, ces der-
nicM'S perdent en fii-aiidissanl ce lionteux penchant. N'ayant pas eu le
même a\anlaj;e, je n'en ai pu tirer le même profit.
Ce sont presque toujours de lions sentiments mal dirigés qui font faire
aux enl'ants le premier pas vers le mal. Malgré les privations cl les tcn-
Inlions continuelles, j'avais demeuré plus d'un an chez mon maître sans
jionvoir me rc'soudre à rien |irendre, pas même des choses à manger.
Mon premier v(d fut une affaire de complaisance; mais il ouvrit la porte
à d'autres qui n'avaient pas une si louahle fin.
Il y avait chez mon maître nn compagnon appelé M. Verrat, dont la
maison, dans le voisinage, avait un jardin assez éloigné qui produisait
de Irés-helles asperges. Il prit envie à M. Verrat, (|ui n'avait pas beau-
ciiii|> d'argent, de voler à sa mère des asperges dans leur primeur, et de
les vendre pour faire (|uel(jues bons déjeuners. Comme il ne voulait pas
s'exposer Iiii-inêni(\ et (ju'il n'était pas fort ingambe, il me choisit pour
cette e\j)é(liti()n. Après quehjucs cajoleries préliminaires, qui me ga-
gnèrent d'anlant mieux (pie je n'eu voyais pas le Iml, il me la proposa
comme une idée (pii lui venait sur-le-champ. Je disputai beaucoup; il
insista. Je nai jamais pu résister aux caresses; je me rendis. J'allais Ions
les malins moissonner les plus belles asperges; je les portais au Molard,
oi'i (piehiue bonne femme, (pii voyait (|ue je venais de les voler, me le
(lisait pour les avoir à meilleur coniple. Dans ma frayeur je prenais ce
([n'elle \oiiliil me (idiiiicr ; |e le portais a M. Nerrat. Cela se changeait
piomptemeiit en un déjeuner dont j étais le pourvoyeur, et (ju'il parCa-
geait avec nn autre camarade; car pour moi, trJ's-content d'eu avoir
(pielipies bribes, je ne louchais pas même à leur vin.
(!(' petit manège diiia plnsieiirs jours sans (jn'il me vînt même à l'es-
prit de voler le voleur, et de dîmer sur M. Verrai le produit de ses as-
perges. J'exécutais ma l'ii|ionuerie avec la plus gi-aiide fidélité; mon seul
l'AUTir. 1, I.IVIU. I. <ii
lliolil cluit (le l'oiiiplaire à celui (]ui iin' la Taisait laire. ('.('|iciiilaii( »!
j'eusse élé surpris, t|ue de eou|>s, ([ue tljujures, (jncls IrailiMiiciils cruels
n'eussé-jo |K)iiil essuyés, tandis que le misérable, eu i Iiineiitaiil, eiil
été cru sur sa parole, et uioi douldi-iueul piiui pour avoir usé le cliarf;i!i-,
alleudii (|u'il était couipa^uiui, et <|ue je uélais (|u'appreuli ! Voilà c<uu-
nieiit eu tiuil état le lort coupalile se sauve; aux di'pi'iis du l'ailde iuiuieeul.
J'a|)pris aiusi (juil u'elail pas si terriMc de V(der ijue je i'asais ciii ;
et je tirai hieiilôt si l)(Ui parti de lua scieiu-e, (|ue rieu de ce ijue je cou-
voilais u'était à ma portée eu sûreté. Je n'étais pas altsoliiiuenl uial nourri
cliez nu)n maître, et la sobriété ne m'était pénible qu'eu la lui \ovaut si
mal garder, l/usago do l'aire sortir de table les jeunes j;eus quand on >
sert ce (|ui les teule le i>lus, nie parait Ircs-bieu eiileiidu pour les rendre
aussi Iriands (|Uo Iripiuis. Je devins en peu de temps l'un et l'autre; et
je m'en trouvais fort bien pour l'ordinaire, quelquefois lort mal quand
j'étais surpris.
In souvenir qui me fait frémir encore et rire tout à la fois, est celui
d'une cbasse aux pommes (jui mo coûta clier. tJes pommes étaient au
fond d'une dépense qui, ])ar uiu; jalousie élevée, recevait du jour de la
cuisine. In jour que j'étais seul dans la maison, je nmniai sur la may
pour remanier dans le jardin des liesjjérides ce précieux fruit dont je ne
pouvais approclier. J'allai cliercher la broclie pour voir si elle v pourrait
atteindre : elle était trop courte. Je l'allongeai par une autn; petite broche
qui servait pour le menu gibier; car iiimi inaîlic! aimait la chasse. Je
piquai plusieurs fois sans succès; cnliii je sentis avec transport (]iie j'a-
menais nue pomme. Je tirai Irés-doucement : déjà la pomme toucliail à
la jalousie, j'étais prêt h la saisir. Qui dira ma douleur"? I.a pomme elait
trop grosse, elle ne put passer par le trou. Que d'inventions ne mis-je
point en usage pour la tirer! Il fallut trouver des su|)porls pour tenir la
broche en état, un couteau assez long pour fendre la poniine, une latte
pour la soutenir. A force d'adresse et de temps je parvins à la partager,
espérant tirer ensuite les |)ièces l'une après l'autre : mais à peine furent-
elles séparées, (juelles tombèrent toutes deux dans la dépense, l.ecleiii'
pitoyable, partagez mon afilictiou.
Je ne perdis point courage; mais j'avais perdu beaucoup de temps. Je
craignais d'être surpris ; je renvoie au lendemain une leulative plus iieu-
reuse, et je me remets à l'ouvrage tout aussi lran(iiiillenieiit {[ue si je
n'avais rien fait, sans songer aux deux témoins indiscrets qui déposaient
contre moi dans la dépense.
I.e lendemain, retrouvant l'occasion belle, je tente un nouvel essai. Ji;
monte sur mes tréteaux, j'allonge la bien lie, je l'ajuste; j'étais prêt à pi-
quer... Malheureusement le dragon ne ilormait pas : tout à coup la porte
de la dépense s'oiimc; iikui maître en sort, croise les bras, me regarde,
et me dit : Courage!... I.a plume me tombe des inaiiis.
28 I.ES CONFESSIONS.
HiiMilùt, à forci' (IV'ssuycr de inaiivais Irailcnicnls, j"y devins moins
si'Msililc; ils nu- |»arm(Mil onlin uni" sorte de conipensalion du vol, qui
me incitait en droit de le conliiiner. Au lien di; retourner les yeux en
arrière et de rep;ardcr la piinilion, je les portais en avant et je regardais
la vciiijeancc, .le jugeais (|iie me liatire coninic tii|ioii, c'(''lait in'autoi'isci'
a rètre. .le trouvais (jue voler et être battu allaient ensemble, et consti-
tuaient en (jin'lqnc sorte un état, et qu'en remplissant la partie de cet
étal (|ui dépendait de moi, je pouvais laisser le soin de l'antre à mon
maître. Sur cette idée j(! me mis à voler plus tranquillement qu'aupara-
vant. ,lo me disais : Qu'en arrivera-t-il enlin"? Je serai battu. Soit : je suis
fait pour rélre.
.Vaime à manj^er, sans être avide; je suis sensuel, et non pas gour-
mand. Trop d'autres goûts me distraient de celui-là. Je ne me suis jamais
occupé de ma bouche que quand mon cœur était oisif; et cela m'est si
rarement arrivé dans ma vie, «pie jt! n'ai guère en le temps do songer
aux bons morceaux. Voilà pourcjuoi je; ne bornai pas longtemps ma fri-
ponnerie au comestible, je rétendis bientôt à tout ce qui me tentait; et
si je ne devins pas un voleur en forme, c'est que je n'ai jamais été beau-
coup tenté d'argent. Dans le cabinet commun mon maître avait un autre
cabinet à part, (pii fermait à clef : je trouvai le moyen d'en ouvrir la
porte et de la refermer sans qu'il y parût. Là je mettais à contribution
SCS bons outils, ses meilleurs dessins, ses empreintes, tout ce qui me
faisait envie et qu'il affectait d'éloigner de moi. Dans le fond ces vols
étaient bien innocents, puisqu'ils n'étaient faits que jiour être employés
à son service : mais j'étais transporté de joie d'avoir ces bagatelles en
mon pouvoir; je croyais voler le talent avec ses productions. Du reste, il
y avait dans des boîtes des recoupes d'or et d'argent, de petits bijoux, des
pièces de prix, de la monnaie. Quand j'avais quatre ou cinq sous dans ma
poche, c'était beaucoup : cependant, loin de toucher à rien de tout cela,
je ne me souviens pas même d'y avoir jeté de ma vie un regard de convoi-
tise : je le voyais avec plus d'effroi que de plaisir. Je crois bien que cette
horreur du vol de l'argent et de ce qui en produit me venait en grande
partie de l'éducation. Il se mêlait à cela des idées secrètes d'infamie, de
prison, de châtiment, de potence, qui m'auraient fait frémir si j'avais été
liMité; au lien que mes tours ne me semblaient que des esj)ièglcries, et
n'étaient pas autre chose en effet. Tout cela ne pouvait valoir que d'être
l)ien étrillé par mon maître, et d'avance je m'arrangeais là-dessus.
Mais, encore une fois, je ne convoitais pas même assez pour avoir à
m'abstenir; je ne sentais rien à cond)allre. l De seule feuilh; de beau pa-
j)ier à dessiner me tentait plus que l'argent pour en payer une rame.
Celle bizarrerie tient à une des singularités de mon caractère ; elle a eu
tant d'influence sur ma conduite qu'il importe de l'expliquer.
J"ni ries passions très-ardentes, et tandis qu'elles m'agitent rien n'égale
l'Ail 1 II I. I i\ m; I. au
nidii iiii|H''tiiiisil('' : je m- tiiiiiiais |iliis ni iiii'ii,ii;cniciil, ni i't'S|tccl, ni
ciaiiilf, ni liii'iisraiicf ; je suis f\ iii(|iii-, tHr(iiilt', moIciiI, iiilrt'jiiili' : il n'y
a ni lionli' (pii nraiirlt', ni dan^'ci- ijui irrrlIVaii' : liors le snil dltjct i|iii
nroccnpc, I iiniNcrs nfsl |>lns rien |Mim- iiku. Mais IoliI cela ne diiii!
qu'nn iiionicnl. cl li' nKiiiunl (|iii snil nie jcllc dans l'unoanlissenii'iit.
l'rcni'z-nidi dans le lalnic, je suis l'indolence cl la liniidilé niènn's; (ont
m'eUaroiiche, tonl me rel)nlc; nne inonclie en V(danl nie lail peui-; un
mol ;i (lire, un gcslc à faire, ô|)(ui\anle ma paresse; la ciainle et la IhmiU!
me sul)ju};nent à le! poinl (|ue je voudrais m'éelipser aux yeux de lous
les morlels. S'il faut af;ir, j(! ne sais ([ne l'aire; s'il faut parler, je ne sais
(jue (lir<'; si l'iui me regarde, je suis déconlenaucé. Onand je me pas-
sidiinc, je sais li'ouver quehiuel'iiis ve (|ne j'ai à diic; mais dans les en-
tretiens ordinaires je ne Irouxe rien, rien dn tout; ils me sunl insuppor-
tables ])ar cela seul qne je suis (dili^a- de parler.
Ajoutez (|u'ancnii de mes },'oùts dominants ne consiste en choses qui
s'achètent. Il ne me iaul qne des plaisirs purs, et l'argent les empoi-
sonne tons. J'aime, par exemple, ceux de la tahle ; mais, ne pouvant souf-
frir ni la gène de la bonne compagnie ni la crapule du cabaret, je ne
puis les goûter qu'avec un ami; car seul, cela ne m'est pas possible :
mon imagination s'occupe alors d'antre chose, et je n'ai pas le plaisir de
manger. Si mon sang allumé me demande des femmes, mon c(eur ému
me demande encore plus de l'amour. Des femmes à prix d'argent per-
draient pour moi tous leurs charmes; je doute même s'il serait en moi
d'en prolller. Il en est ainsi de tons les plaisirs à ma ])(irlée ; s'ils ne sont
gratuits, je les trouve insipides. J'aime les seuls biens (jui ne sont a per-
sonne qu'au premier qui sait les goûter.
Jamais l'argent ne me parut une chose aussi précieuse (|u'(tii la trouve.
Bien plus, il ne m'a même jamais paru fort commode : il n'est bon à
rien par lui-même, il faut le transformer pour en jouir; il faut acheter,
marchander, souvent être dupe, bien payer, être mal servi. Je voudrais
une chose bonne dans sa qualité : avec mon argent je suis sûr de l'avoir
mauvaise. J'achète cher un œuf frais, il est vieux; un beau fruit, il est
vert; une fille, elle est gâtée. J'aime le bon vin, mais où en prendre?
Chez un marchand de vin"? comme que je fasse, il m'empoisonnera.
Veux-je absolument être bien servi? que de soins, que d'embarras! avoir
des amis, des correspondants, donner des commissions, écrire, aller,
venir, attendre; et souvent au bout être encore trompé. One d(> |)eiiie
avec mon argent! je la crains plus que je n'aime le bon vin.
Mille fois, durant mon apprentissage et depuis, je suis sorti dans le des-
sein d'acheter quelque friandise. J'approche de la bouti(|ue d'un |)àtis-
sier, j'aperçois des femmes an comptoir; je crois déjà les voir rire et se
UKKiner entre elles du petit gourmand. J<( passe devant une fruitière, je
lorgm- du coin de Tceil de belles poires, leur parfum me tente; deux ou
-Il l.r.S CONFESSIONS.
trois jiMinos gons lont près de là iiic ri'i^ardL'iil; un liomme qui me eon-
iiait est (levant sa l)oiiti(|iie ; je vois de loin venir une lille : n'est-ee point
la servante de la maison? Ma vue courte me l'ait mille illusions, .le ])reuds
tous i('ii\ i|ui passent pour des m'iis de ma connaissance; partout je
suis iiilimiile, retenu par (|U('l(itH' (dislacle; mon désir croît avec ma
luMite, et je rentre enlin eomiui' [[i\ sol, dévoré de convoitise, ayant dans
ma poche de (|uoi la satisl'airc. et n "aviiil osé rien aclictcr.
.l'enlicrais dans les plus insipides détails, si je suivais dans remploi
de mon ar;.'ent. soit par moi, soit par d'autres, l'eniharras, la lionti', la
répiijîuance, les iucouNeuients, les déi;oùts de toute espèce (jue j'ai tou-
jours éprouvés. .V nu'sure (|n'avan(,'anl dans ma vie le lecteur prendra
connaissance de nuui liumeur, il seutiia lont cela sans ([ue je m'appe-
santisse à le lui dire.
Cela com[)ris, on coniprcndia sans peine une de mes prétendues con-
tradictions, celle d'allier une avarice presque sordide avec le plus grand
mépris pour l'argent, (j'esl un meuble pour moi si peu commode, que
je ne m'avise |)as même de désirer celui (pie je n'ai pas, et que quand
j'en ai je le garde longtemps sans le dépenser, faute de savoir l'employer à
ma fantaisie : mais roccasioii ((immode et agréable se présente-l-elle,
jeu pr«dite si bien (pie ma bourse so vide avant que je m'en sois aperçu.
Du reste, ne cliercbez pas en moi le tic des avaies, celui de dépenser
pour l'ostentatioii ; tout au contraire, jo dépense en secret et pour le
plaisii' : Idin de nu^ faire gloire do dépenser, je m'en cache. Je sens si
bien cpie l'argent n Cst pas à mon usage, (pie je suis pres(pie honteux
d'eu avoir, encore plus de m'en servir. Si j'avais eu jamais un revenu
snflisant pour vivre commodément, je n'aniais point été tenté d'être
avare, j'en suis Irès-sùr; je dépenserais tout mon revenu sans chercher
à l'augmenlcr : mais ma situation précaire nio lient en crainte, .l'adore
la liberté; j'abhorre la gène, la peine, l'assujeltisseniunt. Tant (]iie dure
l'argent (pie j'ai dans ma bourse, il assure mou indépendance; il me
(lis|iense de in'inliigiier |)oiir en trouver d'autre, nécessité que j'eus
Idiijciiirs en horreur; mais de peur de le voir liiiir. je le choie, b'argent
(pi (111 jxisséde est rinstriimciil de la lilxMté ; celui qu'(ui ]>oiii('liasse
est celui de la servitude. Voilà ponrcpioi je serre bien et ne convoite rien.
Mon désintéressement n'est donc que paresse ; le plaisir d'avoir ne
vaut pas la peine d'acquérir : et ma dissipation n'est encore que paresse ;
(piaiid l'iiccasion de dépenser agreableiiicnl se jirésente. on ni- peut trop
la inelire .1 ludlil. .le suis iiinins Iciilc de I aigcnl (pie des choses, parce
(pi'entre l'argent et la possession désirée il y a toujours un intermédiaire;
au lieu (pi'entre la chose même et sa jouissance il n'y en a point. .le vois
la chose, elle me tente ; si je ne vois (pie le moyeu de rae(piérir, il ne
lin- tnilf pas. J'ai donc été l'ri|)on, ci (piehpiefois ji; le suis encore de
bagatellr» (|iii nie Icnleiil, et (pie j aiiiie mieux prendre (pie demander :
l'M'.Tii: I,
l\ UK
:fi
mais, lU'Iil ou prantl, jo ih' iiic stiiiviciis pas d'avoir pris do ma vio un
liartl à in-rsoiiiu'; liors iiiic sculi' luis, il u'\ a pas (|iiiii/(' ans, (|iii' je
volai scpl livres dix stuis. I. aMiilmc \.iiil la pi'inc drlri- chhIit, car il
s'y trouve un concours impaxaldc di-HroMlerie et de lièlise, (|iir j'aurais
peine moi-même à croire s'il regardait un autre (|ue moi.
('■était à Paris. Je me |)romeuais avec M. de Irauciieil au l'alais-lloyal,
sur les einij heures. Il lire sa montre, la rej;arde, el nie dit : Alliiiis à
l'Opéra. Je le veux bien; nous allims. Il prend deux liiilets d'ami)lii-
lliéàlre, m'en donne nu, et passe le premier avec l'autre : je le suis, il
entre. Kn entrant ai)rès lui, je trouve la porte embarrassée. Je regarde,
je vois tout le monde delmnl; je juge que je pourrais bien me perdre
dans celte l'oule, ou du moins laisser sujtposer à M. de rraneueil (|ne j'y
suis perdu. Je sors, je reprends ma contre-man[ue, ])uis mon argi'ut, el
4' ,'c*?t>?^^;^
je m'en vais, sans songer qu'à peine avais-je atteint la porte que tout le
monde était assis, el (pi'alors M. de rraneueil voyait claireinciil i)iie je
n'y étais plus.
Comme jamais rien iir lut plus éloigné de nmn liiinirm (|ne ci' trait-la,
je le note, pour montrer qu'il y a des moments d'une espèce de délire
oii il ne faut point jujicr des hommes par leurs actions. Ce n'était pas
précisément \olercet argent; c'était en voler l'emploi : moins c'était un
vol. plus c'était une infamie.
Je ne finirais pas ces détails si je voulais suivre lonles les routes par
c>
r.i l.KS CO.NKKSSIONS.
Icsiniflli's, (luiaiit mou appronlissago, ji; passai ilc lu Éiihlimitc; do l'Iic-
i()ïsmi> à la Itassosso d'im vaiirii'ii. (ii'iiiMulaiil en |)r('iianl les vices tle
iiiiiii clat. il lue lui iiii|icissil)l(' ilCii inciidic Imil ;i lail les |;(iùls. Je uren-
im\ais des ainiiscmeiils de mes eamaïades ; el (|iiand la lro|) ^qaiide gène
m dit aussi reliiilé du tiaxail, je nreniitivai de tout. Cela nie rendit lu
OUI de la leelnie, que j'avais perdu depuis longlemps. Ces lectures,
prises sur iimn Iraxail. ilexiiiicol iiii imuM'aii erime i|iii ni'altira de
iioiiMMiix eliàtimeiits. Ce goiil iiiile par la eontraiiile devint passion,
liieiitot lureur. I.a Tiilm, rameuse loueuse de livres, m'en rournissail de
loule espèce. Bons el mauvais, tout passait; je ne clioisissais point : je
lisais tout av<'e une égale avidité. Je lisais à l'établi, je lisais en allant
faire mes messages, ji' lisais à la garde-rohe, et m'y oubliais des heures
eiilii'res; la tète nie tournait de la lecture, je ne luisais jilus que lire. Mon
maître m'épiait, me siii|ireiiait. me battait, me prenait mes livres. Que
de volumes lurent déchires, brûlés, jetés par les l'enèlres! que d'ouvrages
restèrent dépareillés chez la Tribu! Quand je n'avais plus de quoi la
i)ayer, je lui donnais mes ehemises, mes cravates, mes bardes ; mes trois
sons d'étreniies tous les dimaiicbes lui étaient régulièrement portés.
Voilà donc, me dira-t-on, rargent devenu nécessaire. 11 est vrai, mais
ce fut (piand la lecture m'eut ôté toute activité. Livré tout entier à mon
niinveau goût, je ne faisais plus que lire, je ne volais plus. C'est encore
iii une de mes différences caractéristiques. Au fort d'une certaine habi-
tude d'être, un rien me distrait, me change, m'attache, enfin me pas-
sionne : et alors tout est oublié ; je ne songe plus qu'au nouvel objet qui
m'occupe. Le cœur me battait d'impatience de feuilleter le nouveau livre
que j'avais dans la poche; je le tirais aussitôt que j'étais seul, et ne son-
geais plus à fouiller le cabinet de mon maître. J'ai même peine à croire
(|ne j'eusse volé, quand même j'aurais en des passions j)lus coûteuses.
iJorné au moment présent, il n'était pas dans mon tour d'esprit de m'ar-
ranger ainsi pour l'avenir. La Tribu me faisait crédit : les avances étaient
petites; et ([iiand j'avais empoché mou livre, je ne songeais plus à rien.
L'argent ipii me venait nalurcllcmciit jiassait de mèiiu? à celte femme; et
(piand clic devenait iircssaiilc, ricii n'ctail plus tôt sous ma main que
mes propres effets. Voler par avance était trop de prévoyance, et voler
pour payer n'était pas même une tentation.
\ force de (|ii('rclles, de coups, de lectures dérobées et mal choisies,
mon liiimciir devint taciturne, sauvage; ma lète commeii(,ail à s'altérer,
el je vivais en vrai lonp-garou. Ce|)endanl si jnon goût ne me préserva
pas des livres plats el fades, mon hoiiheiir me |)réserva des livres obscènes
cl licencieux : non que la Tribu, femme à tous égards trt'S-aceommodanle,
se lit nu scrupule de m'en prêter; mais, pour les faire valoir, elle me
les nommait avec nu air de mystère (|iii me forçait piécisiMiient à les
refuser, tant par dégoût (|iie par lioiitc ; et li^ hasard seconda si bien
l'Mrrir. i . i i\ iik i. —,
mon limiKMir pmliciiK', (jiii' j avais plus i1l> tri'iilo ans avant i|ii(' j'oussc
ji'tc les M'U\ sur ani'iiti di' cfs (laiij;i'i('u\ livres (|u'uiic licllc dauii' de
par le nioiidc Irouvo incoinmodi'S, eu ce (judii nr |iiiit les lire que
d Mlle niaiii.
Kii moins d'un an j'i puisai la inii\« r liouli(|U(' de la Trihn, cl alors je
nn> Irouvai ilans mes loisirs iruelIcnuMit dcsœuvré. (iuéri de mes }^oùls
d'enlanl et de pidisson parcelui de la leclure, el môme j)ar mes lectures,
(|iii. Iiien (|ue sansilioiv et souvent mauvaises, ramenaient poiirtanl n
eirur à des senlimiMits plus nnides (jue ceux ([ne m'a\ait donnes num
état; dégoûté de tout ce (pii était à ma portée, et sentant ticpp loin de
moi tout ce (iiii m'aurait tente, je ne voyais rien de possiKIc ipii jiùt
flatter nmn cieur. Mes sens émus depuis lonj^temps me demandaient une
jouissance dont je ne savais pas même imaiiiner Tobjet. .l'étais aussi
loin du véritable que si je n'avais point eu de sexe; et déjà puliére et
scnsil>le, je pensais quelquefois à mes jolies, mais je ne voyais rien au
delà. Dans cette étranfje situation, mou inquiète imagination prit un
parti qui me sauva de moi-même et calma ma naissante sensualité : ce
l'ut de st^ nourrir des situatimis qui m'avaicMil inté-ressé dans mes Icc-
liires, <le les rappeler, de les varier, de les combiner, de me les appro-
prier tellement que je devinsse un des personnages que j'imaginais, (|uc
je me visse toujours dans les positions les plus agréables selon mon
goût; eiilin que l'état fictif où je venais à iiout de me mettre me fît ou-
blier mon élat réel, dont j'étais si mécontent, (ici amour des objets ima-
ginaires et cette facilité de m'en occuper achevèrent de me dégoûter de
tout ce qui m'entourait, et déterminèrent ce goût pour la solitude ([ui
m'est toujours resté depuis ce temps-là. On verra plus d'une fois dans la
suite les bizarres effets de cette disposition si misanthrope et si sombre
en apparence, mais qui vient en effet d'un cirur trop affectueux, trop
aimant, trop tendre, qui, faute d'en trouver d'existants ([ui lui ressem-
blent, est force de s'alimenter de fictions. Il me suffit, quant à présent,
d'avoir marqué l'origine et la première cause d'un penchant (jui a mo-
difié toutes mes passions, et (|ui, les contenant par elles-mêmes, nia
toujours rendu paresseux à faire, par trop d'ardeur à désirer.
J'atteignis ainsi ma seizième année, inquiet, mécontent de (ont et de
moi, sans goût de mon état, sans plaisir de mon âge, dévoré de désirs
dont j'ignorais l'objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans
savoir de (pioi ; enliii caressant tendrement mes chimères, làule de rien
voir autour do moi (|ui les valût. Les dimanches, mes camarades ve-
naient me chercher après le prêche pour aller m'ébatlre avec eux. Je
leur aurais volontiers échappé si j'avais pu ; mais une fois en train dans
leurs jeux, j'étais plus ardent et j allais plus loin qu'auctin autre; dilli-
cile à ébranler et à retenir. Ce lut là de tout temps ma disposition con-
stante. Dans nos promenades hors de la vilii', j'allais toujours en avant
I I s ( (IM I.SSlo.NS.
siiiis suiijicr an ntoiir, ,i iiiniiis (jiic d'aiiIrL's n'y stuij^oassciit pour moi.
J'n lus pris (liMi\ lois; les poilrs i'mciil rcrim'os avant (|ii(' je pusse ar-
lixt'i'. I.e li'iiili'inaiii ji' lus liaili' (•(uiiiuc (ui s'iinajjiiie; cl la seconde lois
il me lui promis uu Ici ait iieil pour la ti-oisième, (|ue je résolus de ne
ni'\ |)as exposer, (lelle lidisième lois si reiiouli'c ariiva iiouilanl. Ma
\i}j:iianee lut mise en défaut par un maudit capitaine appelé .M. .Minuloli,
(jui fermait toujours la porte oi'i il était de j^arde nue demi-lieni'e avant
li's antres, .le icvenais a\ec deux l'amarades A demi-lieiie de lu vilUî
jenlends stniner la retraite, je donldc le pas ; jeiitends liallre la caisse,
je tiHirs à toutes jamlies : j'arrive ess<iiiftle, tout en iiajj;c; le cicnr me
liât : je vois de loin les s(ddals a leur poste; j'accours, je cric d'nno voix
étouffée. Il était Irop lard. \ ^in;;l pas de l'avancée je vois lever le pre-
mier p(ml. .le frémis en voyant en l'air ces cornes terribles, sinistre et
fatal anoure du sort inevilal)le ipie ce moment tommein'ait jxinr moi.
Dans le premier IransjKul de m.i douleur, je me jetai sur les {glacis et
mordis la terre. Mes camarades, riant de leur mallieur, prirent à linstanl
leur parti, .le pris aussi le mien ; mais ce lut d'une .iiilre inaiiier(>. Sur le
lieu même je jurai de ne retourner jamais clie/ mon maiire; et le lende-
main, r|nand à l'heure de la découverte ils rentrèrent en ville, je leur
dis adieu jiour jamais, les priant seulement d'avertir en secret mon cou-
sin Itern.ird de la residniion (|ne j'avais prise, et du lien où il pourrait
me voir encore une lois.
A mon entrée eu apprenlissajie, étant |)liis séparé de lui, je le vis
moins : toutefois, diiranl (pielrpie temps nous nous rassemldicms les
PAUTIK. I I l\ l;l I. 3S
illiiiaiiclics ; mais iiisi'iisilili'iiiciil cIi.k un |ii il d aiilic.s lialiiliidrs. et iiinis
nous \iiiH'S plus 1 ai'ciiii'iil. Je suis iicisiiadi' (|iir sa iiicii' ciiiiliiliiia licaii
i'oii|) à t-c l'haii^ciiuMil. Il clail. lui, un ^ar^oii ihi limit : iikiI, cliflil a|i-
|)reiili, je n'étais plus <|irtiii ciiruiit de Saiiil-Gervais. Il n'y avait plus
l'iilro nous d'éj;alilc, iiial;,'rt' la iiaissanec ; c'était dértij^cr (|ue de nie fct;-
(|Ui'iili'r. t'.cpi'iidaiit les liaisons ne resséi'eut piiiiit luiil à lait eiitre nous;
et eoiiiiiie e'ilait un ^aieoii il un Imui naturel, il suivait (|ni'l(|iii'ri>is son
ea'ur malj^ré les levons di; sa mère, liisirnil dr ma residulimi, il accou-
rut. iHMi pour m'en dissuader ou la parla|;er, mais pour jeli'r. par du
petits présents, (|iiel(|ue aj;rémeut ilaiis ma liiile; car mes propns res-
sources ne pou\aienl me mener lorl loin. Il me diuiiia ciiiii' aiilrcv nue
petite épée, dmil j'étais liirt épris, et (|ue j'ai portée jus(|u'a Turin, oii le
besoin m'en lit délaire. et oii ji; me la passai, comme im dit, au travers
ilu corps. l'Ius j'ai rélieclii depuis à la manière dont il se conduisit avec
moi dans ce niomml (rilii|iie, plus je me suis persuadi' (juil siii\il les
instructions de sa mi're, et pent-éire de son pi'ie ; car il n'est pas possilde
(|ne de lui-même il n'eût l'ait (luehjue elt'orl [lonr im: retenir, ou (jn'il
n'eût été tenté de me suivre : mais [)oinl. Il m'enconraj^ea dans mon
dessein plnliM (|n'il ne m'en dél(Miriia : puis, (juand jI u\r \il bien ré-
solu, il me (|uilta sans beaucoup de larmes. Nous ne nous sommes jamais
écrit ni revus, (i'esl dommage : il était d'un caractère esseuliiilemeiit
bon; nous étions laits pour nous aimer.
Avant de m'aliandoiiuer à la l'atalité de ma destinée, qu'on me per-
melle de tourner un moment les yeux sur c<'lle qui m'altendail natu-
rellement, si j'étais tombé dans les mains d'un meilleur mailir. Iticii
n'était plus convenable à mou liiimenr, ni |dus pro|Me a iiu' rendre lieu
reux, (|iu! l'état traïupiille et (d)scnr d'un bon artisan, dans certaines
classes surtout, telle ([u'cst à (jeiieve celle des [graveurs. Cet étal, assez
lucratif pour dminer une subsistance aisée, et pas assez pour ineiiei- à la
fortune, eût borne mon ambition piuir le reste de mes jours; et, me
laissant un loisir honnête pour cultiver des f^oûts modérés, il m'eût
contenu dans ma sphère sans m'oflVir aucun moyen d'en sortir. Ayant
une imaginaliim assez ricin; pour orner de ses chimères tons les états,
assez puissante |)iinr me liansporl(.'r, j)onr ainsi dire, a mon j;ré de l'un
à l'autre, il m'imporlail peu dans le(|uel je fusse en effet. Il ne pouvait
V avoir si loin du lieu où j'étais an premier château en Kspa;,Mie, (pi'il ne;
me fût aisé de m'y établir. De cela seul il suivait que l'état le plus simple,
celui qui donnait le nnjins de tracas et de soins, celui (jui laissait l'es-
prit le plus libre, était celui ([ui me convenait le mieux; et c'était pré-
cisément le mien, .l'aurais passé dans le sein de ma relij;ion, de ma pa-
trie, de ma famille et de nu'S amis, nue vie paisible et douce, telle (|u il
la fallait a iikui caraclcre, dans rniiifiuniili' dnii tiavail i\f noin -oui cl
d'une société selon mon ((cnr. .rainais rie Iimi clintir]), lion i iIomii.
:^) m: s coMT.ssiONs.
lioii [loi'c (If laiiiilic, IxHi iiiiii, Ixiii (iiiM'ii'r, Imii liuiiiiiic cii loiilc chose.
J'aurais aimé mon état, ji' ramais honoré pciit-éli-c; et, après avoir
passé une \'n' ohsciirc cl siiiiph', mais égah' cl douce, je serais iiiorl
paisililcmcnl dans le sein des miens. IJicnlôl onhlié sans {h)iile, j'au-
rais été reyrellé ilu moins aussi longlemj)s qu'on se sciait souvenu de
moi.
.Vu lieu de cela... Oucl tableau vais-je faire? Ah! n'anticipons point
sur les misères du ma \ie; jo n'occuperai <|ue trop mes lecteurs de ce
triste sujet.
LIVllh: SECOiM)
(1728-1731.)
Autant le moment où l'effroi me suggéra le projet de fuir m'avait
paru triste, autant celui où je l'exécutai me parut charmant. Kncore
enfant, quitter mon pays, mes parents, mes appuis, mes ressources;
laisser un ai)prcnlissage à moitié fait sans savoir mon métier assez pour
en vivre; me livrer aux hoircMirs (h; la misère sans avoir aucun moyen
d'en sortir; dans l'âge de la faiblesse et de rinnoccnce, m'exposer à
toutes les tentations du vice et du désespoir; chercher au loin les maux,
les erreurs, les pièges, l'esclavage et la mort, sous un joug bien plus
inflexible (pie celui <|ue je n'avais pu souffrir; c'était là ce que j'allais
faire, c'était la perspective que j'aurais dû envisager. Que celle que je
me peignais était différente ! L'indépendance que je croyais avoir acquise
('■lail le seul sentiment (|iii m'affcclail. Libre et maître de moi-même, je
croyais pouvoir tout faire, alieiiidre à tout : je n'avais (ju'à m'élancer
j)our m'élever et voler dans les airs. J'entrais avec sécurité dans le vaste
espace du monde; mon mérite allait le remplir; à chaque pas j'allais
trouver des festins, des trésors, des aventures, des amis prêts h me servir,
des maîtresses empressées à me |)laire : en me montianf j'allais occuper
de moi l'univers; non pas pouilaiil l'univers tout entier, je Feu dispen-
sais en {[iiihpK' sorte, il ne m Cii lallait pas laiil ; une société charmante
me sullisait, sans iTiembarrasscr du rest(\ Ma modération m'inscrivait
dans une sphère étroite, mais délicieusement choisie, où j'étais assun;
de régner, lu seul château bornait mon ambition : favori du seigneur et
(le la dame, auiaiil de la liciiioiselle, ami du frère et jjfoleclcur des voi-
sins, j'étais cfuilent; il ne m'en fallait pas davantage.
Ln attendant ce modeste avenir, j'errai (pielques jours aiilour de l,i
i'\ii m. I, I IN 111. II. M
\i\\f, loi^caul flii'Z «U's |);iN>aiis tic iiia ('uiiiiaissaiicc. i|iii (nus iiif ri'-
(■iirfiil aM'f plus lie huuli' (|ih' u'auraii-ul lail «lo uiltanis. IN ru'ai--
cucillaicut, un' K><{eau>iil, iiu' unuri'issaicnl li'i)|i linuuiiui ul |i(Mir i-ii
avoir le im-rili-. r.t-la iif |)oii\ail pas s'appeler laiir l'auiiioui'; ils uv
iiifltaii'iit pas assez l'air de la superiurilé.
.\ liuee (le voyager el de pareouiir le uidude. j'allai jusqu'à (!()uli;.'unn,
lerres de Savoie à deux lieues de (îenève. I,e euié s'a|>pelail M. de l'uul-
verre. Ce tioiu, laineux dans l'iiisloire de la répiildique, nie liapiia Iteaii-
eoup. J'étais eurieux île voir euiunieiil élaii'ut lails les deseeiidauls des
geiililslKuimies de la Cuiller. J allai voir M. de IVuilvene. il lue re(,ul
bien, nie parla di' l'iuiesie de (îenèvo, de l'aulnrite de la sainte mère
r.^liso, el me donna à dîner. Je trouvai peu de elioses à répondre à des
arj;unienls qui linissaienl ainsi, et je ju^'eai que des curés eliez (|ui l'on
diiiait si bien valaient tout an moins nos ministres. J'étais certaine-
ment ])lns savant ([ne M. do l'ontverrc, tnut ^entillioiiinie qu'il riait;
mais j'étais trop l)on convive pour être si bon tlu'olo^ien ; et son vin de
Frangi, (|ui me parut t!xcellent, argninenlait si victorieusement p(Mir lui,
que j'aurais roiijii de fermer la bouche à un si bon hôte. Je cédais donc,
ou du moins je ne résistais pas en face. A voir les ménaf^emenls dont
j'usais, on m'aurait cru faux. On se fût trompé; je n'étais (|u'bomiè(e,
cela est certain. La llalterie, ou plutôt la coutlescendaiice, n est pas tou-
jours un vice; elle est plus souvent une vertu, surtout dans les jeunes
gens. La bonté avec la(|uelle un Iiihumic nous traite nous attache à lui;
ce n'est pas ])our l'abuser qu'on lui ceile, c est pour ne pas l'attrister,
pour ne pas lui rendre le mal pour le bien. (Juel intérêt avait .M. de
Ponlverrc à m'accueillir, à me bien traiti i'. à vouloir me ciuivaincre?
nul antre que le mien propre. Mon jeune cœur se disait cela. J'étais tou-
ché de reconnaissance et de respect pour b; bon prêtre. Je sentais ma
su|)ériorile, je ne voulais pas l'en accabler pour prix de son hospitalité'.
11 n'y avait point de motil livpocrite à cette conduite; : ji^ ne songeais
point à changer de religion ; et, bien loin de me familiariser si vite avec
celte idée, je. ne l'envisageais (]u'avec une horreur qui devait l'écarter de
moi pour longtemps : je voulais seulement ne |)oint fâcher ceux rpii nie
caressaient dans celte vue; je voulais cultiver leur bienveillance, et leur
laisser res|)oir du succès, en paraissant moins armé que je ne l'étais en
elfel. Ma faute en cela ressemblait à la coquetterie des honnêtes femmes,
qui (juelquefois. pour parvenir à leurs lins, savent, sans rien permettre
ni rien promettre, faire espérer plus qu'elles ne veulml liiiir.
La raison, la pitié, l'amour de l'ordre, exigeaient assurément (|ue,
loin de se prêter à ma folie, on iiréloignàt de ma perte oii je courais, en
me renvoyant dans ma famille. C'est là ce qu'aurait fait ou tâché de faire
tout homme vraiment vertueux. Mais ([uoiiiue M. de l'ontMire lût un
bon homme, ce n était assurément pas un homme vertueux; au cou-
:1S I.KS ('.((NI'I'.SSIONS.
Iiaiic!, «'l'iail nu duvol (iiii ne connaissait d'autio vortn (jin; ilailorci' les
iniajj;i's cl (le (lire le rosaire ; iiikï es|>è('e do inissioiiiiaire (|ni n'imaginait
rien de mieux, jiniir le hieii de la lui, (|iie de faire des lil)ell(!S contre les
ministres di; (icmk'VC. Loin de penser a nie renvoyer chez moi, il prolila
du désir (jiic j'iivais d(! nreii ('loi^iier, pour me inellro liors d'(Jtal d'y
relonriicr (juand méMiic il m'en prendrait envie. Il y avait tout à parier
(|ii il lu'eiivoNail péril' de misère, on devenir iiii vaurien. (]e n'é'Iait point
la ce ([tiil vovait. 11 vovait une âme ôlé'e à I liert'sie et rendue à l'hl^lise.
lIoniR'te homme ou vani'ien, (ju'im|)ortait cela, p(jnrvu (|iie j'allasse à la
messe? Il ne l'aiil |>as croire, an reste, que cette ïiiçon de penser soit par-
iiciilière aux (alliiili(|ues, elle est celle de toute religion (lojj;mati(|ue où
l'on lait ressciiti(d, non de laire, mais de croire.
Dieu vous appelle, mc' dit M. dt' l'onlverre : allez à Annecy; vous y
trouverez une hoiiiie dame liien charilalile, que les hienl'aits du roi
mettent en état de retirer d'autres âmes de l'erreur dont elle est sortie
elle-même. Il s'agissait de madauu! de Wareiis, nouvelle convertie, que
les prêtres f()i\-aient en elïet de partager, avec la canaille qui venait
vendre sa loi, une |)eiision de t\i'u\ mille francs que lui donnait le roi de
Sardaigne. .le me sentais fort humilié d'avoir besoin d'une bonne dame
bien charitable, .l'aimais fort qu'on me donnât mon nécessaire, mais non
pas qu'on me fît la charité ; et une dévole n'était pas pour moi fort atti-
rante. Toutefois, pressé par M. de Poiitxerre, par la faim (jui me talon-
nait, bien aise aussi (h; l'aire un voyage et d'avoir un but, je prends mon
parti, quoi(]ue avec peine, et je pars pour Annecy. J'y pouvais être aisé-
ment en un jour; mais je ne me pressais pas, j'en mis trois. Je ne voyais
pas un château à droite ou à gauche, sans aller chercher l'aventure que
j'étais sur (]ni m'v attendait. Je n'osais entrer dans K; chàleau ni heurliM-,
car j'étais fort liinidc!; mais je chantais sous la fenêtre qui avait le plus
d apparence, fort surpris, a|)rès m'èlre longtemps époumoné, de ne voir
parailre ni dames ni demoiselles qu'attirât la beauté de ma voix ou le sel
de mes chansons, vu ([ue j'en savais d'admirables (|ii(! mes camarades
m'avaient apprises, et (|iie je chaulais admirablement.
J'arrive eiiliii : je vois iii.idaine de Wareiis. (!elle é|)0(|iie de ma vie a
décidé de mon caractère ; je ne puis me résoudre à la passer légèrement.
J'('tais au milieu de ma seizii'ine année. Sans être ce qu'on appelh; un
beau gar(;on, j'i'lais bi(!n pris dans ma petite taille, j'avais un j(di pied,
une j.imhe Une. l'air d(;gagé, la physi(uiouiie animée, la bouche mi-
giKume, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même en-
foncés, mais (|ni lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé.
.M.ilheureusement je ne savais rien de tout cela, el de ma vie il ne m'est
ariivi'; do songer à ma ligure (|ue lorsqu'il n'élail plus leiiips d'en tirer
parti. Ainsi j'avais avec la timidité de mou âge celle d un naturel tres-
aiinanl, toujours troublé par la crainte de déplaire. D'ailleurs, (juoique
^■;^,;.
I' \ i; 1 1 1 I . I I \ Il I 1 1 ',-1
j'i'tissf l\'S|Mil .'issc/ oriif, ii ;i\;iiil jaiii.us mi \r iiioinlc, je iMMiiiiiiais lo-
lalcincnl i\i' Miitnit'i'fs; <•! mes ('(iiinaissaïK-cs, Iniii d'v sii|i|ilct'i-, ne ser-
vaient i\\\'i\ m'iiitiinider ilavanta^e en nn' l'aisanl senlir eoinhlen j'en
niaiii|nals.
(.rai^nanl dune (jin- mon almiil ne |in'\iiil pas en ma TaNenr. je inis
an (renie ni mes avantages, el je lis iiii<' lielle Ici Ire en sl\le il'oralenr, mi,
consanl des [dirasos de livres avee des locnlioiis d'apprenli. je de|il(iviii!(
toute mon élo(|iienee pour eapler la liienveillanee de madame de Warens.
.renl'ermai la lettre de M. de l'nntverre dans la mienin', et je partis pour
celle ternlile audience. Je ne trouvai point mad.iiiic de Warens; on me
dil i|u elle venait de sortir pour aller a I l'j^liso. ('."elail le piiir des Ha-
meaux ili' l'année I72S. Je ccuiis pnnr la suivre : je la vois, je ratleins,
je lui parle... Je dois me siuivenir du lien, je l'ai sonvent depuis iiiuiiilli'>
de mes larmes el couvert de mes liaisers. Oui" ne pnis-je eiilonier d nii
i)alnslre d'or celle lieiireiise place! (|ue n'\ piiis-je allirer les liommagos
de tnnto la terre! Qiiieon(|iie aime à liimorer les monnmenls du saint
«les himiines n'en d<>vrait approcher qn'à genoux.
('.'('•tait lin passajio ilerrière sa maison, entre un ruisseau ii main droiti-
i|ui la sé|)nrait du jardin, et le mur de la cour à ;];nnche, conduisant par
une fausse porte à l'cjjlise <les cordeliers. Prèle à entrer dans celle porte,
madame de Warens se retourne à ma voix. (Jne devins-je à cette vue! Je
m'étais tigiiré nnc vieille dévote liieii reclii^'iiée; la lionne dame de M. de
Ponlverre ne pouvait être antre chose à mon avis. Je vois un visaj;e pétri
de pràres, de lieanx veux Meus pleins de douceur, nu leint eldoiiissaul,
le contour d'une j,'orj;c enchanteresse. Uieii n'échappa an rajude coup
(l'œil (In jeune prosélyte; car je devins à l'instant le sien, sûr (luuiie
iTJijîion prèchee par de lels missionnaires ne pouvait niau(|uer de mener
eu paradis. l'IIi' luend en sonriaiil la lettre i|ue je lui |)r(''seu(e d'une
main trcmhlaiile, l'ouvre, jette un coup d'(eil sur c(dle de M. de l'onl-
verre, revient à la mienne, (pi elle lit tmil entière, et (ju elle eût relue
encore si son la(|uais ne reùt avertie (|u"il était temps d'entrer. Kh ! mon
enfant, me dit-elle d'un ton (pli me lit tressaillir, vous voilà courant le
pavs liieii jeune; c'est domma;;e eu vérité. Puis, sans allendre ma ré-
ponse, elle ajouta : Allez chc/ moi m'attcndre; dites (lu'oii vous donne
a déjeuner; après la messe j'irai causer avec vous.
l.ouisoHléonore de Warens était une demoiselle de la Tour de i'il.
nidilc et ancienne famille de Vevai, ville du pays de Vaud. Klle avait
épousé fort jeune M. iK Warens de la maison de Loys, lils aîné de M. de
Villardin, de Lausanne. (À- mariaf;e, (|ui ne produisit point d'enfauls,
u'avant pas trop réussi, madame de NVarcns, poussée par (piehjue cha-
fjrin domesti(iue, prit le temps ([ue le roi Victor-Amédéc était à Kvian,
pour passer le lac et venir se jeter aux pieds de ce prince, ahandonnani
ainsi son mari, sa famille et son ])a\s jiar nue étonrderie assez semhlahle
M
LES (;()N1''ESS10NS.
;i la iiiii'iiiio, ci {\u'c\\c a ou tniil le tennis de plonror aussi. Le roi, qui
aimait à l'aire l(> zélé callu)li(|iie. la prit sous sa piotecliou, lui (l(uina une
pension lie ipiiii/e eeiils li\n's île l'ii iniuil, ce (|iii l'iail hcanconp inMir nn
prince aussi |)cn piodijfue ; et, voyant que sur cet accueil on l'on croyait
amoureux, il l'envoya à Annecy, escortée par un détacluMnent de ses
gardes, (u~i, sons la direclion de Micliel-tlahriel de tiernex, évèquc titu-
laire de (ienève, elle lit alqiiratioii au coinciil de la Visitation.
Il y avait six ans (|u"elle y était (|uarul j'y vins, et elle en avait alors
vin|;t-liuit, étant née avec le siècle. Kilo avait do ces beautés qui se con-
servent, parce qu'elles sont plus dans la physionomie que dans les traits;
^^irsj/ft
aussi la sienne était-elle encore dans tout son premier éclat. Klle avait nn
air caressant et tendre, un ref^ard très-doux, un sourire angélique, une
lidiiclie à la mesure de la mienne, des cheveux cendrés d'une beauté peu
commune, et aux(|iiels elle donnait nn tour ni'gligé qui la rendait très-
piquante. Klle était petite do stature, courte même, et ramassée un peu
dans sa taille, quoique sans difformité; mais il était impossible de voir
niie plus lirlle lèle, nn pins lieaii sein, do plus belles mains et dc plus
beaux liras.
l'Mi I I I I I l\ 1. 1 II II
Sdii ('(IiiimIioii a>ail cli' Iml iiiclii' : elle a\.iil aiiiM i|iif iinii iierdii
!^a iiiiM'c tics sa naissaiiCL' ; i-l, rni-xaiit iiKlilieiciiiiiiriil des iiLsIi (i(.'litiii>
('(iiiiiiie elles s'élaieiil |irésciil('es, elli; a\ait a|i|ii'is un peu de sa f;uu\er-
iiaiile, un peu île son |iere. un peu île ses uiailres, cl lieaucniip do ses
aniauls, suitoul d'un M. de TaM-l, i|ni. avant du ^nnl et des eunuais-
sani'i's, eu mua la persiuine i|u il aiui.iil. Mais tant de genres dilierents
Si! nuisirent les uns au\ auti'es, et le peu d oiilie ipi'c Ile \ mit enipêelni
i|uo ses di\erses études n'étcndissunt la justesse naturelle de son esprit.
Ainsi, t[Uiii(|u'elle eût (|uel(|ues principes de pliilusiipliie et de plivsiiine,
elle ne laissa pas de pieinlre le mml (|ne smi père a\ail |((iur la médecine
einpiii(|ne et pour l'aleliiniie : elle taisait di'S elixiis, des teintures, des
huunies, des n)aj;isti!ies ; elle |)rélendait a\oir des seerets. Les eliarla-
lans, prolitant de sa l'aibiesse, s'ein|)ai('rent d'elle, l'olisédèrenl, la lui-
uèienl, et consunièrent, an milieu des inniiiean\ et des ditij^nes, sun
esprit, ses talents et ses charmes, dont elle eut pu laiie les délices des
meilli'ures sociétés.
Mais si de vils liipons ai)nsèicnl de son éducati(Ui mal diii;:éc pour
oliscuicii' les lumières di; sa raison, son l'xcelli'iit cienr lut a 1 ej)reiive et
demeura toujours le même : son caractère aimant et doux, sa sensibilité
|iour les malheureux, son inépuisable honte, sou humeur gaie, ouverte
et tranche, m; sallérérent jamais; et menu-, aux a]>itroches de la vieil-
lesse, dans le sein de l'indijjence, des maux, des calamités diverses, la
sérénité de sa helle âme lui conserva jnscju'à la lin di' sa vie toute la
jjaieté de ses pins beaux jours.
Ses erreurs lui vinrent dnn londs d'activité inépuisable (jui voulait
sans cesse de l'occupation. Ce n'était pas des intrigues de lemmes (|u'il
lui fallait, c'était des entreprises à faire et à diriger. Elle était née pour
les grandes alïaires. A sa place, madame de i.ongueville n'eût éti' (|u'nue
Iracassière ; à la place de madame de l.ongueville, elle eut gouverne l'Ktat.
Ses talents ont été dé|)lacés; el ce qui eût lait sa gloire dans une situation
plus élevée, a lait sa perle dans celle on elle a \é( n. Hans les choses qui
étaient à sa portée, elle étendait lonjoiirs son jdan dans sa tète et vovail
toujours son f>bjel en grand. Cela Taisait qn'emplovaiit des moyens pro-
portionnés à ses vues plus (|u à ses forces, elle échouait jtar la faute des
autres; et son proj<,'l venant à manquer, elle était ruinée où d'autres n'au-
raient presque rien perdu, {'a- goût des alïaires, (|ni lui lit tant de maux,
lui lit (lu munis nu grand bien ilaiis son asile nionastii|ue, en rempéchant
de s \ liver pour le reste de ses juins i ninnir elle en était tentée. I.a vie
uniforme et simple des religieuses, leur petit cailletage de parloir, tout
(ela ne pouvait llaller nu esprit toujours en mouvement, (pii, formant
chaque jour de nouveanv svstemes, avait besoin de liberté' pour s'y
livrei. I.e bon i véqiie île Uernex, avec moins d'esprit que l'iançois de
.Ndes, lui ressemblait sur bien des points; et madame de Wareus, qu'il
4-2 LF.S C.ONKP: SSIONS.
,ip|)i'I;iil s:i lillr, cl ([iii r('SJ.(Miil)l:iil il niadaiiii' de Chanl.il sur I)(';lii(()ii|)
d'autros, eût [)ii lui ri'ssrmhlcr encore diiiis sa rciraile, si son ^où( ne
l'eùl détournée de l'oisivcle d un couveiil. Ce no lui point niaiwjMc de
zèle si cette .limable i'eninie ne se livra pas aux menues |uati(|ues de dé-
votion (|iii S(Miil)laicnt convenir à une nouvelle converlii! vivant sous la
direction d'un prélat. ()ur\ ([u'eùt été le motif de son elian^cment de reli-
iiioii clic lui sincère dans c(dlc iiirclli' avait embrassée, hllle a pu se
r<M)entir davoir commis la Faute, mais non pas désirer d'en revcMiir. Klle
n'est pas seulement morte homie catliolicjue, elle a vécu telle de bonne
loi ; et j'ose allirnier. moi qui pense avoir lu dans le fond de son âme,
que c'était uiiii|iienu'Ml par aversion pour les simagrées ([u'elle ne faisait
point en public la dévote. Klle avait une |)iélé trop solide j)our alfeeter
de la dévotion. Mais ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur ses prin-
cipes; j'aurai d'autres occasions d'en parler.
Que ceux qui nient la sympathie des âmes expliquent, s'ils peuvent,
comment, delà première entrevue, du premier nmt, du premier rej^ard,
madame de Wareiis nrins|)ira non-seulement le plus vif attailiement,
mais une conlianee parfaite et qui ne s'est jamais démentie. Supposons
que ce que j'ai senti pour elle fût \éritablenient de l'amour, ce qui pa-
raîtra tout au moins douteux à qui suivra l'histoire de nos liaisons, com-
ment cette passion fut-elle accompagnée, dès sa naissance, des senti-
ments qu'elle inspire le moins, la ])aix du cœur, le calme, la sérénité, la
sécurité, l'assurance? Comment, en approchant pour la première fois
d'une femme aimable, polie, éblouissante, d'une dame d'un état supé-
rieur au mien, dont je n'avais jamais abordé la pareille, de celle dont
dépendait mon sort en quelque sorte par l'intérêt plus ou moins grand
(|u'elle y prendrait; comment, dis-je, avec tout cela me trouvai-je à
l'instant aussi libre, aussi à mon aise que si j'eusse été parfaitement sûr
de lui plaire? Comment n'eus-je pas un moment d'embarras, de timidité,
de gène? Naturellement honteux, décontenancé, n'ayant jamais vu le
monde, comment piis-je avec elle, du premier jour, du |tremier instant,
les manières faciles, h; langage tendre, le ton familier (jue j'avais dix
ans après, lorsque la plus grande intimité l'eut rendu naturel? A-t-oii
de l'amour, je ne dis pas sans désirs, j'en avais ; mais sans inquiétude,
sans jalousie? Ne veut-on pas au moins a|)prendre de l'objet qu'on aime
si l'on est aimé? C'est une question qu il m; m'est pas plus venu <lans
l'esprit (le lui faire une fois en ma vie que de me demandera moi-même
si je m'aimais; et jamais (dh; n'a été [dus curieuse avec moi. il y eut
certainement (|uel(jue chose de singulier dans mes sentiments ])onr cette
cliarmanli! femme, et l'on y trouvera dans la suite des bizarreries aux-
(|iu;lles on ne s'attend pas.
Il fut (piestion de ce que je deviendrais ; et jxmr eu causer plus à loisir,
elle me retint a diner. Ce fut le premier repas tic ma vie où j'eusse man-
l' Ml I II I I i\ l; I il. i?,
(\Uf il'apiiitit ; t't >.i ri'iiiiiir lie I li.iinlii'c. i|iii iimis si'r\ail, dit aussi (|iic
j'i'lais le |»ri'iMirr vn\a;;riir «le imni à^c ri de inriii ('•InlTc (lu'cllr m ri'il
Ml inaiii|iii'i'. ('.l'Ile i'i'inari|iic, (|iii ne iui> iiiiisil pas dans l'i-spril dr sa
inailrcssi-, loinliail un peu a ploiiili sur iiti ^i-4)S iiiaiiaiil qui diiiail avec
nous, (■( qui dévora lui loiit seul uii repas li<iiiiièle pour six personnes.
IVinr inni. j'elais dans un ravissenieiil ipii ne nie perinellait pas de
inaii"!'!'. Mon cn'iir se noiirrissail d'un seiiliim-nl lnnl noiiNeaii <l<inl
il occiipail Ixiil iiiciii elle; il ne nie lai>sait des esprils ptiur nulle
aiilre roiurnui.
Madame di' Wareiis voiiliil saMiir les delails de ma pelile liisloire : je
lelroiivai pour la lui eoiiler loiit le leii (jiie javais perdu l'iiez mim maiire.
i'hisj'iiiléressais celle exi'elleiile àme en iii.i la\riir. pin- elle plaignait le
sorl aii(|iiel j'allais m'exposer. Sa tendre cimipassioii se inar(|uail dans
son air, dans son regard, dans ses gestes. Klle n'osait m'exliorler à re-
tourner à (ieiiéve; dans sa position l'eût été nu erime de lèse-catliolicilc,
el elle iilj^noiait pas eoiiiliieii elle était surveillée et combien ses discours
étaient |>esés. Mais elle me parlait iriin Ion si loiieliaiit de raHliclion de
mon père, (luon vovait liieii (|u\'lle cùl approuve (|iie j'allasse le consoler.
Klle ne savait pas comhien sans v sonj;er elle plaidait cnntiv olle-mème.
Outre que ma résolution était prise, comme je crois l'avoir dil. plus je
la lroii\ais elo(|iiente, persuasive, |iliis ses discours mallaieiil an c(eiir.
el moins je pou\ais me résoudre a me détacher d elle. Je sentais (|ue
retourner a (îenève était mettre entre elle el moi nue barrière prescpie
iiisiirmonlalde. a moins de re\eiiir à la (li'uian lie que j'avais faite, el a
laipii'lle mieux valait me leiiir lont d'iiii c(m|i. .le m'y lins donc. Mad.ime
de Warens. vovaiit ses elïoris inutiles, ne les poussa |)as jiis<|u"a se eoin-
promellre; mais elle me dil avec un regard de commisération : Pauvre
petit, tu dois aller où Dieu t'a|)pelle; mais quand tu seras j^rand, tu le
souviendras de moi. .le crois qu'elle ne pensait pas elle-même que celle
predicti(ui sacconiplirail si cruellement.
!,a difliciilté restait Imil entière. Comment subsister si jeune liors de
mon pavs'? \ peine à la moitié de mon ap|irr'ntissage, j'étais bien loin
de savoir mon métier. Oiiand je l'aurais su, je n'en aurais pu vivre en
Savoie, pavs trop pauvre pour avoir des arts. Le manant i|ui dînait |ioui'
nous, forcé de faire une pause pour reposer sa màcboire, oiimiI un avis
(\\i'\\ disait venir du ciel, et (|ui, à juj^'cr |)ar les suites, venait bien pliilol
du côté contrairi' : ci-lait que j'allasse à Turin, où. dans un bospice éta-
bli pour I inslriiction des catéchumènes, j'aurais, dit-il, la vie tempo-
relle et spiriluelle, jusiiu'à ce qu'eiilre dans le sein de l'Kj^lise je trou-
vasse, par la charité des bonnes âmes, une |dace (|ui me cimvinl. A
l'égard des frais du voyage, conlinua mon homme. Sa (irandeiir monsei-
gneur l'évèque ne mnn(|uera pas, si madame lui propose celle sainte
œuvre, de vouloir charitablement y pourvoir; et madame la baronne.
■n i.r:s (".ONFESsioMs.
(|iii est si clKiiiliililc, (lil-il l'ii siiicliiiaiit sur sdii assicllc. sCninrcssora
sùiciiu'iit (l'y (•(iiilril)U('i' aussi.
.le tcoiivais Idiilcs ces cliarili's bien diii-cs : j'a\ais le cd'iir s('it(''. Jl' ne
(lisais ri(Mi ; cl iiiadanic de Waiciis, sans saisir ce pioji't axer aiilani
(rai'ilciii- ([u'il ('lait olTci-t, so coiilcnla ilc r(''|)(iii(li-i' (|U(' cliacim (l(!vait
(•(inliiliiici- an bien selon son [lonvoii-. cl (jncllc en parlerait à nion-
seij^inMii- ; mais nnni (lial)lc d'Iioninic, (pii craignait (|n'elle n'en pailàl
pas à son grcî, cl (jui avait son |)elit inl(''r(H dans cette alTaire, conrnl
pri'vcnir les anni(")niei's, et cnilioncha si bien les bons [n^'lics, (|ne
(|nand niadanu! de NVarons , (|iii craignait |)oiir moi ce voyage, en
\oiilnl parler a r(''\('(|ne, clin tronva (pu' c\''tait (ine affaire arrangï'c, et il
lui roniil à l'iiislant l'argent destin('! pour mon petit viali(iiie. Mlle n'osa
insister pour me faire rester : j'approchais d'un âge on (nuïfenmu^ dn sien
ne pouvait (b'cemment vouloir retenir un jeune boninie aui)r('s (r(dle.
M(Ui vo\age ('tant ainsi r(''gle par ceux i|iii prenaient soin de )uoi, il
fallut bien nu^ sounu'ttre, et c'est nuMue ce (|ue je lis sans beaucoup de
répugnance. (Juoi(|ne Turin lut plus loin que Genève, je jugeai (|u'c'tanl
la capitale, elle avait avec Annecy des relations plus étroites (ju'unc vilb;
étrangère d'c'tat cl de icligion : et puis, partant pour obéir à madame (1(>
Wareiis, je nu^ regardai-s connue vivant toujours sous sa direction : c'était
plus ([ue vivre à son voisinage. Knlin l'idée d'un grand voyage llattail ma
manie ambulante, ([ui déjà commençait à se déclarer. Il me paraissait
beau de passer les monts à mon âge, el de m'élever au-dessus de mes
camarades de tonte la baulenr des Alpes. Voir du i)ays est un appât au-
ipiel un (ienevois ne rc'sisle guère : je donnai donc mon consentement.
Mim manant devait |iartir dans deux jours avec sa femme. Je leur lus
( (inlié et recommandé. Ma bourse leur l'ut remise, renforcée par madame
de Warens, qui de plus nu" donna secrètement un petit pécub^ auquel
elle joignit d'amples insirmtions ; et nous partîmes le mercredi saint.
Le lendemain de inmi deparl d'Annecv, mon père y arriva, ccuirant à
ma |)isle avec un M. iti\al, son ami, horloger comme lui, homme d'es-
prit, bel esprit mènu', (jui l'aisait des vers mieux que la Molle, et parlait
presqn(! aussi bien que lui; de plus, |)arfaitement honnête homme, mais
dont la lillcratuie déplacée n aboutit (pi'à faire un de ses (ils comédien.
(^es nu'ssieurs virent madame de W arens, et se conl(Mil('rent de pleurer
mon sort avec elle, an lieu de nu' suivre et de ni'attcindre, couinic ils
l'auraient pu facilement, étant à cheval el moi à pied. La même chose
elail arri\ee à mon oncle Heru.ard. Il était venu à Confignon ; et de là,
sachant ((ue j'étais à Annecy, il s'en ictourna à (îenJ've. Il send)lail (|ue
mes proches conspirassent avec mon étoile pom' me livrer au destin qui
m'attendait. Mon frère s'était perdu par nue semblable négligence, et si
bien perdu, (pi'un n"a jamais su ce (|n'il était devenu.
Mon père n'était |)as seulement \\\\ homme (riiouncnr, c'était nn
l'Ml 1 II I I IV III II 4.%
Iinininc (l'iinr |)i'ii|iilr si'ii'i-. il il a\.iil uni' ilr ers àiiifs fiii'li's i|iii rmil l^^
t;raii(li's mi lus; dr plus, il clail lion |icic, surtmil |i(inr nini. Il ni'iiiin.iil
Irt-s-lriiili'fini'iil ; mais il aiiiiiiit aussi ses plaisirs, cl tTaulrcs ^m'ils
avaient un pmi atlicdi ralTcclinii palcriirllr ilcpuis qui' je \i\ais Inin dr
lui. Il s'i'lail l'cinarii- à N\(hi ; ri (|iiiiii|iir sa rcinini- iir lui plus m à^r
(II* nu- (liiiiiii'r (li's li'crcs, clli' a\.iil tirs parcnls : irla laisail une aiilrc
l'aiiiillo, (l'auli'fs oliji'ls, un nouM'an uii'iia^i'. ipii ih' rappclail plus si
s()n\('iil Miuii soiiviMiir. Mmi pi-rc virillissail, cl n'avait anciiii Iticii pnin
siuitciiir sa \icillcssc. Nous avimis, mon l'icrc cl moi, i|iii'Ii|mc liicii ilc
ma mcrc, liont le reveiin iloail a|ipai'li'nii' a iiioii pei'c (liiiaiit iinln- cjoi-
^lUMiieiil. Ilclle iilée ne s'olTiail pas a lui ilirectenieiil, il ne i'empccliail
pas de iaire son devoir; mais elle agissait sourdement sans tpril s'en
aperçùl lui-même, et ralentissait (|ucl(|uelnis son zèle, (piil eût |ioiiss<'
plus loin sans cela. Noilà, je crois, poiin|uoi, venu d aiionl a Aiinecv
sur mes traces, il ne iiic >ui\il pas jus(|irà Cdiamhéii, où il ilait niorii-
lemeiit sûr de nralteindre. Voila pour(|uoi encore, l'étant allé voir sou-
vent depuis ma liiite, je reçus toujours de lui des caresses de pcre, mais
sans grands clTorts pour me retenir.
('.cite condnitc d iiii pire dont j"ai si liicii connu la tendresse et la
vertu, m'a lait l'aire des rcllcvions sur moi-îiicme ipii n ont pas peu coii-
Iriliué à me maintenir le cccur sain. Jeu ai tiré cette grande maxime de
morale, la seule peut-être d'usage dans la piati(|ue, d'éviter les situations
qui nit>ltent nos devoirs eu o|tpositi(m avec nos intérêts, cl qui nous
mollirent noire bien dans le mal d'aiitrui, sûr (|uc, d;ms de telles situa-
tions, (juclqne sincère amour de la vertu (|u"on y porte, on laildit toi ou
tard sans s'en apercevoir; et l'on devient injuste et méchant dans le fait,
sans avoir cessé d'être juste et imn dans rame.
Cette niavime rorlemenl impninec an fond de mon cœur, et mise en
pratique, quoi(ju un peu tard, dans toute ma conduite, est une de celles
(|ui m'ont donné 1 air le plus bizarre et le plus fou dans le public, el sur-
tout parmi mes connaissances. Ou lu'i inipulidc Miuloirètrc original et
faire autrciiicnl que les autres, lin veiileje ne songeais guère à faire ni
comme les autres ni autrement (|u"en\. Je di-sirais siiicèremenl d<' Iaire
ccqui était bien, le me dérobais de toute ma force à di-s situations qui
me donnassent nu intérêt contraire à l'intérêt d'un antre homme, el
par consé(]ucnl un di'sir secrel . (|uoi(|ue iinoloiilaiie . du mal <h" cet
homine-l.i.
Il v a deux ans que milord Maréchal mmiIuI me iiiellri' lians sou Icsla-
iiieiit. Je m y opposai de toute ma force. Je lui marquai (|ue je ne vou-
drais pour rien au monde me savoir dans le testament de qui que ce lût.
et beaucuii[i moins dans le sien. Il se rendit : niaintenaiit il veut me faire
une pension viagère, et je ne m'y oppose pas. On dira que je trome mon
compte à ce changement : cela peut être. Mais, ô mon bienfaiteur cl
41! l.l'.S COM'KSSIONS.
mon |iri'(', si j'.ii le iiialliiMir de vous survivre, je sais ipi'i'ii vous |wM(laui
j ai (oui a |)('rilri'. cl ijui' je n'ai lifii à j^agncr.
(IVsl la, selon Mioi, la liouue |)liil()so|)hio, la seule vraiiuenl assortie au
eieui' iuiuiaiii. .le uu' |ieueti(' riia(|ue joui' davanlago de sa pidi'onde soli-
liili', ci je 1 ai reloniiiei' de diiïeicules inauières dans tous mes derniers
eerils ; mais le pulilie. (|ui est IVivole, ne l'y a pas su remar(|uer. Si je
survis assez à cette eulrc|)rise consommée |iour eu re|U'emire une autre,
je me |iro|iose de donner dans la suite de V lùnilc un exemiile si cliar-
manl cl si tia|>|)anl de celte; même ma\inu>, (|ue mon lecteur soit forcé
d y faire attention. Mais c'est assez de réllexions ponr nu voyageur; il esl
temps de re|ii'eudi(' ma route.
.le la lis plus a;.;réal)lemenl ([ue je n'aurais dû m'y allcndrc, cl mon
manani ne fut |ias si bourru qu'il eu avait l'air. C'étail un homme entre
deux âges, portant en (|uen(! ses cheveux noirs firisoiinanls, l'air fçi'ena-
diei', la voix finie, assez gai, marchant hien. mangeant mieux, et (jui l'ai-
sail toutes sortes de nu'tiers, taule dCn savoir aucun. Il axait propose,
je crois, d'établir à Annecy je ne sais ([uelle manufacture. Madame de
Warens n'avail pas manqué di; donner dans le |)rojet. et c'élail pour
lâcher de h; faire agi'éer au minisire, f|u'il faisait, bien défrayé, le voyage;
de Turin. Notic liomine avait le talent dintiiguer en se fourrant toujours
avec les prêtres; et, taisant I euiiiressi' peuir les servir, il avait pris à leur
l'Mt I II I I l\ 111 II 47
('(■(lie iiii ciTluiii jar^iin iIcmiI ilcint il ii-itil sans ccssu, i>c |iii|iiaiil ili-lii-
nii ^raïul |iiv(liiali'ur. Il sa\ail iiiimih' un |)assa>;i> laliii ilc li llilili'; it
t'i'lail itiimiii' s'il ni a^ail su iiiillc, |>ai(i' (|iril Ir ri|iilail niilii- ims le
jour. Du l'i-slc, inan<|iiati( rarcinciil ({.ir^iiil i|iianil il rri saxail dans la
Ixuirsc (les anltrs. Tins adroit |iiinilinl i|uc rri|iiiii, t'li|iii, dilulaiil d'un
lini de l'ai-idcnr ses ('a|Mii'inadfS, resscnildail a Ifiniili' l'icin', |iii''< liant
la iTdisadi' If saln'f an foli'-.
Pour inadaini- Saliran son i|icnisi', l'clail unr a^<(/ Imnin' Inninc, idnv
lrau(|nill>' le jinir i|ii<' la nuit, (inninic je (iiiii liais Imiiiiiii ^ dan^ leur
t'hainln'f. ses iMiixanlcs insinnnii's m rM-dIaicnl soiixiil, ri m'aniaicnl
fVfillé liii-n ilavantaj;c si j'en a\ais rnni|iris le sujet. Mais je ne m'en dou-
tais pas inènii', el j'étais siirio chapitu' d nin- liètise (|ni a laissé à la st-nlo
naluri' tout le soin de innii insti iiclinn.
Je in'aclicininais ^aicincnt avfc mon dcvol j^niidi" l'I sa si''ini!lanli- coni-
pagiio. Nul accident ne tionlda mon \ovif,'e : j'étais dans la plus iien-
iTUse sitiialion de corps et d'es|nit (u'i j'aie éU'- de mes jours. Jeune, \i-
},'ourenx, plein de saule, do séeurilé, de eonliaiice en moi el aux autres,
j'étais dans ce court mais précieux moment de la vie où sa plénitude
expansixe éteiul pour ainsi dire notre être par tontes nos sensations, et
emliellil à nos \en\ la nature eutiire du cliarino de notre existence, .Ma
douce iiKiuiélnde avait un (dijel (|ui la rendait moins errante et fixait mon
imagination. Je me regardais comme l'ouvraf^e, l'élève, l'ami, piesiine
l'amant tie madame de Wareiis. Les choses oldigeaules (|n'elle m'avait
dites, les petites caresses qu'elle m'avait laites, rintérétsi tendre (|nelle
avait paru prendre à moi, ses regards charmants, qui me semhlaieut
|deins d'amour |>arce (pi'ils m'en inspiraient; tout cela nourrissait mes
idées durant la marche, et me Taisait rêver délicieusement. Nulle crainte,
nui doute sur mon s(ut ne tiinildail ces rêveries. M'envover à Turin.
c'était, selon moi, s'cnj;a^'er a m'y l'aire vivre, à m'y placer convenahle-
mcnt. Je n'avais plus de souci sur moi-même; d'antres s'étaient chacés
... ^
de ce soin, .\insi je marchais légèrement, allégé de ce poids; les jeunes
désirs, l'espoir enchanteur, les hrillants projets remplissaient mon âme.
Tous les oiijets que je voyais me scmldaienl les garants de ma prochaine
lélicité. Dans les maisons j'imaginais des lestins rustiques; dans les prés,
de i'idàtres jeux; le long des eaux, les bains, des promenades, la pêche;
sur les arbres, des fruits délicieux; sous leur ombre, de voluptueux lêle-
a-tête; sur les montagnes, des cuves de lait et de crème, niu' oisiveté'
charmante, la paix, la simplicité, le plaisir d'aller sans savoir (ui. Knliii
rien ne frappait mes yeux sans porter à mon cœur (pichpu' attrait de
jouissance. La grandeur, la vaiieti', la Iteanté réelle du -pectacle ren-
daient cet attrait digne de la raison ; la vanité- même v mêlait sa pointe.
Si jeune aller en Italie. av<)ir déjà vu tant de |iavs, suivre Annihal a tra-
vers les monts, nie paraissait une gloire au-dessus de mon âge. Joigne/, à
48 l.i;s COMKSSIONS.
loiil ci'l.i (Ifs slalioiis rro(|iieiites cl Ihhiiics. un j^iaiid appélil cl de (|iioi
II- loiili'iiler ; car (mi vérité ce n'était pas la pciiii' di! iul'ii l'aire l'aiile, cl
sur le (liiier de M. Sahran, li; mien ne paraissait pas.
.le ne nie snuMi'ns pas d'avoir en dans loni le cduis de ma vie d'inter-
valle plus parlaitenuMil exempt de soucis et de })eine que celui des sept
(lu huit jours que nous mimes à ce voyage; car le pas de madame Sa-
Iiran, sur lecincl il l'allail régler le nôtre, n'en lit (|u'une longue prome-
nade. Ce siin\enir m a laissé le goût le pins \ il' pour loni ce (|iii s'y rap-
porte, surtout poui' les nmniagnes et les vo\ages pédestres. Je n'ai voyagé
à pied que dans mes beaux jours, et toujours avec délices. IJientùt les
devoirs, les afl'aires, un bagage à porter, m'ont forcé de faire le monsieur
(I de preinlie des voitures; les soucis rongeants, les embarras, la gène,
y sont montés avec moi; et dès lors, au lieu (ju'auparavant dans mes
voyages je ne sentais (jue le plaisir d'aller, je n'ai plus senti que le be-
soin d'arriver, .l'ai cherché longtemps, à Paris, deux camarades du même
uoùt ipu' nuii (|ni \onlnssent consacrer chacun cin(]nante louis de sa
bourse et un an (h; son temps à l'aire ensemble, à pied, le tour de l'Ita-
lie, sans autre étiuipage (jn'un gar(,'ou qui portât avec nous un sac de
nuit. Beaucoup de gens se sont présentés, enchantés de ce projet en
apparence, mais au fond le prenant tous pour un pur château en Es-
pagne, dont on cause en conversation sans vouloir l'exécuter en effet.
Je me souviens que, parlant avec passion de ce projet avec Diderot et
(il inim, je leur en donnai enlin la fantaisie. Je crus une l'ois l'affaire faite :
le lout se réduisit à vouloir faire un voyage par écrit, dans lequel Grimm
ne trouvait rien de si j)laisant que de faire faire à Diderot l)eaucoup
d'impiétés, et de me faire fourrer à l'iinjuisition à sa place.
Mon regret d'arriver si vite à Turin l'ut tempéré par le |)laisir de voir
une grande ville, et par l'espoir d'y faire bientôt une ligure digue de moi;
car déjà les fumées de lambilion mo montaient à la tète; déjà je nie
regardais comme inlîniment au-dessus de mon ancien état d'apprenti :
j'étais bien loin de prévoir ((lu^ dans peu j'allais être fort au-dessous.
Avant (|iic d'aller plus loin , je dois au lecteur mon excuse ou ma jus-
tilication tant sur les menus détails oîi je viens d'entrer que sur ceux où
j'entrerai dans la suite, et qui n'ont rien d'intéressant à ses yeux. Dans
I l'iitriiprise que j ai laile (\r me montrer tout entier au |>ublic, il faut
(|ue rien d(! moi ne lui iesl(; obscur ou caché; il faut que j(^ me tienne
incessamment sous ses yeux; (ju'il me suive dans Ions les égarements
d(! mon cœur, dans tous les recoins dr ma vie ; cpiil ne me perde pas de
MIC un seul instant, de peur <|ue, trouvant dans mou récit la moindre
lacune, le moindre' vide, et se demandant, (Jua-t-il fait durant ce; tcm|)s-
l.i? il ne m'acH use de n'avoir pas \oiilii lout dir<'. Je donne ass<^z de prise
à la malignité des hommes par mes récits, sans lui en (ioiincr encore
ii.ir mon silence.
l'MM II I I l\ 1. 1 II
4fl
Mmi pi'lit lu'ciilc liait |)ai-li : j'iixais jasi* , i>l iiinii iiiiliscivlioii iii> lui
pas |Miiii' iiirs ('niiiliii'li'iii's à |iiii'i' |ici'li-. Matlainc Saluai) Innixa \r ninvi'ii
(II- inaiiaclicr jusiiiia iiii petit ruliaii ^laci- il'ar^fiil i|iic iiiiulaiiic de
Waifiis m'axait ilniiiu- pour ma petite épée , i-t (|ue je regrettai pins <|iie
tout le reste; l'épée même eût resté dans leni-s mains si je m'étais moins
iilisline. Ils m'avaient liililement delravi' dans laronte; mais ils ne m'a-
\aienl rien laissé. J'anive a luiin siins liaiiits , sans ;iij;ent, sans lin^e,
el laissant très-exaetement a nnm seul iin'iili' Innl l'Iionnenr ili' li for-
tune (|ni' j'allais l'aire.
J'avais des lettres, je les poilai ; et tout de suite je lus mem- à l'hos-
pice (les raléeluimines , pnur y être instruit dans la religion pour la-
(|uelle ou lue \eii(lail ma snltsistaiiee. I'!n eiilrant je \is une ;.'rosse jiorte
à liarreaux de lei , (|ui des (|iie je lus passé l'ut iériiiée à doiilde tour sur
mes talons. (!e delmt me parut jtlus im|>osant (iu"a;iréal)le , el coiumen-
«.•ail à me donner à penser, ipiaud on me lit entrer dans une assez grande
J',
))ièee. J'v vis pour tout meulde un autel de liois surmonté d'un ^raiid
«'rncilix au loiid de la cliamlu'e. el autour, (pialre ou eiiii| eliaises aussi
de Lois, (jiii paraissaient avoir été cirées, mais (|iii seulement étaient
5(1 LES ('.ON FASSIONS.
Iiiisiiiili's à lortc (le s'en S(M'vir cl de les IVolliT. Dans ictlt- salle d asscm-
lili'o claiiMil (jiiali'C ou ciiKi alïiciix h.iiulits, mes camarades d'insliiiclion
cl qui seinhlaiint jdiilùt des arclicrs du dialil(! que des aspirants à se
l'aire enl'anls do Dieu. Deux de ces coquins étaient des Ksclavous, (jui se
disaient Juifs et Mores, et qui, comme ils me ravoiuM-eut , passaient
leur vie à courir lEspague el l'Italie, emhiassant le diristianisme et se
faisant baptiser partout où le produit en valait la peine. On ouvrit une
autre porte de fer qui partageait en deux un faraud halcou relouant sur la
cour. Par cette porte entrèrent nos sceurs les catéchumènes, qui comme
moi s'allaient régénérer, non parle baptême, mais par une solennelle
alijuratiiui. C'étaient bien les plus grandes salopes et les plus vilaines
coureuses qui jamais aient empuanti le bercail du Seigneur. Une
seule me parut jolie et assez intéressante. Elle était à peu près de
mon âge, peut-être nu an ou deux de jilus. Elle avait des yeux
fripons qui rencontraient quelquefois les miens. Cela m'inspira quel-
(lue désir de faire connaissance avec elle : mais , pendant près de deux
mois qu'elle demeura encore dans cette maison, où elle était depuis
trois, il me fut absolument impossible de l'accoster, tant elle était re-
commandée à notre vieille geôlière , et obsédée par le saint missionnaire
(lui travaillait à sa conversion avec plus de zèle que de diligence. 11 fal-
lait qu'elle fût extrêmement slnpide , ({uoiqu'elle n'en eût pas l'air, car
jamais instruction ne fut plus longue. Le saint homme ne la trouvait tou-
jours point en état d'abjurer. Mais elle s'ennuya de sa clôture, et dit
(|u'elle voulait sortir, chrétienne ou non. 11 fallut la prendre au mol
landis ([u'elle consentait encore a. l'être, de peur qu'elle ne se mutinât el
([u'elle ne le voulût plus.
l.a petite communauté fut assemblée en l'honneur du nouveau venu.
On nous fit une courte exhortation : à moi, pour m'engager à répondre à la
grâce (jue Dieu me faisait; aux autres, pour les inviter à m'accorder
leurs prières cl à modifier par leurs exemples. Après quoi , nos vierges
étant rentrées dans leur clôture , j eus le temps de m'étonner tout à mon
aise de celle où je me trouvais.
Le lendemain matin on nous assembla de nouveau pour l'inslruclion;
et ce l'ut alors que je commençai àrélléchir pour la première fois sur le
l)as que j'allais faire , et sur les démarches qiù m'y avaient entraîné.
J'ai dit, je répète et je répéterai peut-être encore une chose dont je suis
Ions les jours plus pénétré : c'est que si jamais enfant reçut une éduca-
tion raisonna^)le et saine, c'a été moi. N'é dans une famille que ses
mœurs distinguaient du peuple, je n'avais reçu que des leçons de sa-
gesse et des exemples d'honneur de tous mes parents. Mon j)ère , quoi-
que homme de plaisir, avait non-seulement une probité sûre, mais
beaucoup de religion. Galant homme dans le monde, et chrétien dans
l'inté'rieur. il m'avait inspiré de bonne heure les sentimeiils don! il elail
l'MM I I I I l\ Kl II
iiciirti'f. I>r iiK-s trois laiilcs, liiiilfS sii^cs i>l \i-rlii<'iisi'!i , les ilciix alliées
claieiil tle\<>les ; et la II «lisiiine, lille à la luis pleine de niàee , ires|iiil el
lie sens , l'était |(eut-(lie eiinne plus i|u'elles . (|iiiii(pie a\ee inniiis il'u^-
leiilalion. Ihi sein de celle cstiinalile lainilleje passai elie/ M. I.iinhei-
cier, inii , bien (pilim e d'Il^lise el pri''ilieal<'iir. était <niyanl en <le-
dans . et faisait piesipie aussi liieii (piil disail. Sa suiiret lui ruIliMreiil.
par (les insliiit lions douées et juduieuses, les juineipes de piile (piils
tioiivéreiil dans mon iniir. (!es dignes ^eiis employèrenl poui ( el.i des
inovens si Mais, si discrets, si raisoiiiiahlos, (]iie, loin de ni'euniiyer au
sermon, je n'en sortais jamais sans être intérieurement totielié et san-
r.iire des résoluli(Uis de liieii >ivre. anv(iiMdies je mam|uais rarement en
\ pensant. l!lie/ ma lanle lit rii:ir>l la devoliuii m i niiin.iil iiii peu plus,
parée (pi'elle en faisait un métier, ('.lie/ mon maître je n'y pensais i>lns
j.'nère. sans pourtant penser dillëreminent. Je ne trouvai point déjeunes
j;ens t|ui me perveiiissenl. Je deN ins pidisson , mais non liliertin.
J'avais doue de la reli-iion tout ce ([u'iin enfant à l'àpe où j'étais en
pouvait avoir. J'en avais même davanta-ie, car p(mrqnoi dé^niiser i( i ma
pensée? Mon enfance ne lut point d'un enfant; je sentis, je pensai tou-
jours en lioinine. Ce n'est (pi'eii ^'landissant (pie je suis rentré clans la
classe ordinaire ; en naissant, j'en elais sorti. L'on riia de me \oii- me
donner modestement pour nn prodij;e. Soit : mais (|u.nid on aura Inen ri.
cpidn trouve un enfant (pi'à six ans les romans attaciieiit, intéressent,
transportent an |)oini d'en pleurer à chaudes larmes; alors je sentirai
inn vanité ridicule , et je conviendrai (jiujai tort.
.\insi , (juand j'ai dit (|ii'ii ne laliail point parler aux enfants de reli-
},'ion si l'on vuidait cjunn jour ils en eussent, et ([u'ils étaient im a|)aliles
de connaître Dieu, même à notre manière, j'ai tiré mon sentiment de
mes observations , non de ma propre expérience : je savais qu'elle ne
concluait rien |)our les antres. Trouvez des Jean-Jae(]ues Houssean à six
ans, et parlez-leur de Dieu à sept, je vous re|tonds (|nc vous ne courez
niiciin risque.
On sent . je crois, qu'avoir de la relif;ion . pour nn enfant, el même
polir nn lionime, c'est suivre celle où il est né. Oiielquefois on en (Me;
rarement on v ajoute : la foi (lo^mati(]ue est un fruit de rédiuaiion.
Outre ce principe commun ipii m'attacliail au culte de mes pères , j'avais
l'aversion particulière à notre ville pour le catholicisme, qu'on muis
donnait pour une affreuse idolâtrie, et dont on nous peii;iiait le clei;ie
sous les plus noires couleurs. ('.(> seiiliment allait si loin iliez moi , (jii'au
commencement je n'entrevoyais jamais le dedan- (l'une église, je ne ren-
contrais jamais un prêtre en surplis , je n'entendais jamais la soimelte
d'une |)rocession. sans nn frémissement de terreur et d'ellroi . (pii me
ipiilla l)ieiit(:it dans les villes, mais (|ui souvent m'a repris dans les pa-
roisses de cainpaj;iie, plus senildaM«s à celles m'i je I ava<s d'altonl
52 LIS COM KSSIONS.
rpioinc. Il est Mai (juc cfllc iniprcssioii t'Iiiil siii^iilii-rcim'iil ((inliasli'c
par le souvt'iiii' dos (.'ai'csscs {|in' les cuirs di's cm irons de (Iciicviî loiil
voloiilioi's an\ ciilanls Ac la \illc. lin mciiic lein|ts (|iic la somiclU; du
\iali(iiR' me l'aisail |ieiir, la cloche de la messe cl de vêpres me rap|iclait
lin tlcjeimer. un j^oùler, du heurre frais, des fniils, du lailai;!'. I,(^ Imn
dîner de M. de l'(inl\erre avail |)roduil encoi'c un ^laiid elTel. Ainsi je
in'clais aiscnicnl cinurdi sur Imil cela. .NCin isa};('aiil le |ia|iisin(' (|iic jiar
ses liaisons avec les aimisements el la goiiiinandise, je m'étais apjui-
voisé sans peiiu; avec l'idée d'y vivre; mais celle d'y eiilrer solennclle-
menl ne s'élail présentée à moi qu'en fuyant, el dans un avenir éloigné.
Dans ce momeiil il un ciil plus nuiyn de [)icndie le (liante : je vis avec
l'horreur la plus ^iv(! res|)ece d'enj^anemenl que j'avais pris, et sa suite
inévitable. Les futurs néophytes qiu! j'avais autour de moi n'étaienl pas
projires à soutenir mon courage par leur exemple, et je ne pus mi; dis-
simuler qui" la sainte u'iivre «pie j'allais faire n'était au fond (jiie l'action
d'un handit. Tout jeune encore, je sentis que (jiichjue relii^ion (|ui lût la
vraie , j'allais vendre la mienne , el que . (|naiul même je choisirais hieii,
j'allais au fond de mon cœur mentir au Saint-Ksprit et mériter le mépris
des hommes. Plus j'v jx'iisais, pliisji; m indignais conire uioi-ménic; et
je gémissais du sort (jui m'avait amené là, comme si c(' sort n'eût j)as été
mon ouvrage. Il v eut des nKunentsoii ces réllexioiis devinrent si foites,
(|ue si j'avais un instant trouvé la porte ouverte, j(! me serais certaiin'-
incut évadé : mais il ne me fut pas possible, et cette résolulion ne tint
pas non plus bien fortemeut.
Tidp de désirs secrets la combattaient pour ne la pas vaincre. D'ail-
leurs l'obslination du dessein formé de ne pas retournera (ieiiève, la
honte, la difliciilté même de repasser les monts, l'embarras de nie voir
loin de mon pavs sans amis, sans ressources; tout cela concourait à me
faire regarder comme un repentir tardif les remords de ma conscience :
j'affectais de me reprocher ce (|ue j'avais fait, jionr excuser ce que j'allais
faire. Kn aggravant les loris du passé, j'en regardais l'aviinir comme une
suite nécessaire, ic ne me disais pas : Rien n'est fait encore , et lu
pen\ être innocent si tu veux; mais je me disais : Gémis du crime
dont tu t'es rendu coupable, etque lu l'es mis dans la nécessité d'achever.
Kn effet, ([uelle rare force d'àine ne me fallait-il point à mon âge
pour révo(iuer loiil ce que jusque-là j'avais pu promettre ou laisser es-
pérer, pour rompre les chaînes que je m'étais données, pour déclarer
avec intrépidité que je voulais rester dans la religion de mes pères, an
risque de tout ce i|ui eu pouvait arriver! Cette vigueur n'élail pas de mon
à"e , et il est peu probable qu'elle eût eu un heureux succès, bes choses
étaient trop avancées pour qu'on voulût en avoir le démenti; et plus ma
résislance eùl été grande, plus, de manière ou d'autre, on se fût fait
une loi de la suinionler.
r\u 1 1 1 I I IN m. Il hs
l.e $o|iliisnii' i|iii iiU' |ici-(lil est celui de la |)lii|iai't ili-s linniiiii's , qui i«('
|>lai^'iifnl (le inaii(|Ufr (l<* Inrcr <|tiaii(l il csl ilcja (i°ci|i lard |ioiir en user.
I.a x'ilii ni" iKiiis fdùlf <|iii' \y.\v m>trc laiili- ; i-l si ikhis miiiIioiis l'-lif
liiiijotirs sa^cs . rai'cnicnl aiirii>ii>-ii(iiis lit'Sdiii (l'c'lrc v<*iiiifii\. .Mais Jrs
|ii'ii('liaiils l'acilcs a siiiiikiiiIit iidiis ciitraiiiciit sans icsislaïu-c; nous cr-
iions ailes lenlalions légères iloiit iniiis ineprisons le ilan;.'ei'. liisensilile-
inent nous loinlxtns dans des silualimis iicriileuses. dont nous |)ou\ions
aiséinenl nous ^aranlii', mais dnnl nous ne |Min\oiis plus nous tirer sans
des elïiu'ls hei'oï(|ues (|ui nous eHra\eul; el nous loiulions enliu dans
ral)inu> , en disant a Dieu : l'onr(|uui m'as-tu l'ait si lailde? Mais maigre
nous il répond à nos consciences : Je l'ai l'ail trop lailde pour sortir du
^o u l'Ire , parce (|ne je l'ai lait assez fort |)iiui- n'y pas tonilter.
Je ne pris pas précisément la nsidution de me taire calliolique; mais.
\()yanl le lernu' encore éloigne . je pris le temps dcî mapprnoiscr à celle
idée; et on altendanl je me tij;urais (iuel(|ne événement imprévu qui nu-
lirerail d'eniharras. Je résolus, pour ^apner du temps , de iaiie la plus
helle dt-l'ense ipiil me serait pnssilde. bientôt ma \anite me dispensa de
sonjjer a ma resolution ; et des que je m aperçus (|ue jemliarrassais ijuel-
quefois ceux qui voulaient m'inslruiro, il ne m'en fallut pas davantage
pour clierclier à les lerrasser loul à fait. Je mis même à celle entreprise
un zcle liien ridicule ; car. tandis (piils travaillaient sur nnii . je voulus
tra\ailler sur eux. Je croyais bonnement (|u'il ne iallait (|ue les con-
vaincre pour les cnfïager à se faire prolcslants.
Ils ne Irouvèrent donc pas en moi loiit à fail autant de facilité quils en
allendaiinl ni du côté des lumières, ni du côté de la volonté. Les |)rn-
tcslanls sont f;énéralemenl mieux instruits (jue les latiioliqucs. (!ela doit
être : la doctrine des uns exige la discussion, celle des autres la soumis-
sion. Le catholique doit adopter la décision qu'on lui donne; le protes-
tant doit ap|)rendre à se décider. On savait cela; mais on nattendail ni
de mon état ni de mon âge de grandes dilliciillés pour des gens exercés.
D'ailleurs je n'avais point fail encore ma première communion , ni reçu
les instructions qui s'y rapportent : on le savait encore ; mais on ne sa-
vait |)as qu'en revanclie j'avais été bien instruit chez M. l.ambercier, el
que de plus j'avais par devers moi un petit magasin fort incommode à
ces messieurs dans l'Histoire de l'Kglise et de l'Kmpire, (|ue j avais ap-
prise presque par cœur chez mon père, el depuis à peu près onbiicr,
mais qui nu' revint à mesure que la dispute s'échauffait.
In vieux prêtre, petit, mais assez vénérable, nous lit en commun la
première conférence. Celle conférence ctail pour mes camarades un calé-
chismc plutôt qu'une controverse, et il avait plus à faire à les instruire
qu'à résoudre leurs objections. 11 n'en fui pas de même avec moi. Ouand
mon tour vint, je l'arrêtai sur tout; je ne lui sauvai pas une des difli-
cullés qui- ji' pus lui faire. Cela renrlit la conférence forl longue et fort
54 I.KS CONFESSIONS.
ciiMUM'iisc |i(iiir les assistants. Mon vieux prrirc jtailait Itcancoiip, s'i'-
(.iiaull'ait, l)attait la campagne, et se lirait d'ailaire en disant iju'il n'en-
tendait pas bien le français. Le lendemain, do peur que mes indiscrètes
objections ne scandalisassent mes camarades, on me mit à part dans une
autre cbanibn; avec un antre ])rètre, j)liis jeune, beau parleur, e'est-a-
diie faiseur de lonjj,ues plirases, et content de lui si jamais doeleur le
fut. Je ne me laissai pourtant pas trop subjuguer à sa mine imposante ;
et, sentant (|u"après tout je faisais ma tàclie, je me mis à lui répondre
avec assez dassurance, et à le bourrer par-ci par-là du mieux (jne je
pus. Il croyait m'assommer avec saint Augustin, saint (irégoin" et les
autres Pères, et il trouvait, avec une surprise incroyable, que je maniais
tous ces Pères-là prcscjue aussi légèrement qiu' lui : ce n'était pas que je;
les eusse jamais lus, ni lui peut-être; mais jeu avais retenu l)eancou|>
de passages tirés de mon le Sueur; et sitôt qu'il m'en citait un, sans dis-
puter sur la citation, je lui ripostais par un antre du morne Père, et qui
souvent l'embarrassait beaucoup. 11 l'emportait pourtant à la fin, par
deux raisons : l'une, qu'il était le plus fort, et que, me sentant pour
ainsi dire à sa merci, je jugeais très-bien, quelque jeune que je fusse,
qu'il ne fallait pas le pousser à bout ; car je voyais assez que le vieux petit
prêtre n'avait pris on amitié ni mon érudition ni nmi : l'antre raison
était que le jeune avait do l'étude et que je n'en avais point. (>ola faisait
qu'il mettait dans sa manière d'argumenter une méthode que je ne pou-
vais pas suivre, et que, sitôt qu'il se sentait pressé d'une objection impré-
vue, il la remettait an lendemain, disant que je sortais du sujet présent.
Il rejetait même quelquefois toutes mes citations, soutenant qu'elles
étaient fausses; et, s'offrant à m'aller chercher le livre, me déliait de les
y trouver. II sentait qu'il ne risquait pas grand'chose, et qu'avec tonte
mon érudition d'emprunt, j'étais trop pou exercé à manier les livres, et
trop [)eu latiniste pour trouver un passage dans un gros volume, quand
même jo serais assuré qu'il y est. Je le soupçonne même d'avoir usé de
l'intidélité dont il accusait les ministres, et d'avoir fabriqué quelquefois
des passages pour se tirer d'une objection qui l'incommodait.
Tamiis que duraient ces petites ergoteri(>s, et que les jours se passaient
à disputer, à marmotter des prières, et à faire le vaurien, il m'arriva une
petite vilaine aventure assez dégoûtante, et qui faillit même à tourner
tort mal pour moi.
11 n'y a [)oint d'âme si vile et de cœur si barbare qui no soit suscep-
tible de quelque sorte d'attachement. L'un de ces deux bandits qui s<"
disaient Mores me prit on affection. Il m'accostait volontiers, causait
avec moi dans son baragouin franc, nu^, rendait de petits services, me fai-
sait part quelquefois de sa portion à table, et me donnait surtout de fré-
(|uenls baisers avec une ardeur (|ui m'était tort incommode. Ouelipie
olïidi (|no j'eusse naturollc'ment do c(^ visage de pain d'epiee oriK' d'uni'
l'MM II I I i\ lii: Il .vt
iMiii^iic li.ilafri', il ili' <•!• iv;;artl allniin- i|iii si-iiililail |>lii(ri( furieux iiin-
Ifinlif, j l'iuliiiais «-fs liaiscrs ••ii nu- disaiil i-n iiKii-iiièinc : l.c iiaiiMT
lioniiiic a itiiivu |ioiir iium une aiiiilie l)ieii \ive; j'aurais Iml de le le-
luiler. Il passait par (lej^iés a des inaiiieres plus lilues, et me tenait unei-
ipielois de si siii}:idieis propos. i|ue je «rusais (|ue la lèle lui axait tourné.
( u soir il xoulut \(>uir eouelier a\ee moi; je ni v opposai, disant iine
mon lit était trop petit. Il me pressa d'aller dans le sien; je le refusai
encore : ear ce inisérahli* était si uialprnpre el pu.iil >i liul le l.iliae mâ-
ché, (|u'il me faisait mal au eo'ur.
Le ieudeniaiu, d'assez, lion matin, nous étions Ions deux seuls dans
la salle d'assemhlée; il recommença ses caresses, mais avec des mouve-
ments si violents, qu'il eu elail effrayant. Kniin il mmiIiiI pisMi par
degrés aux privantes les plus elio(|uantes. et me forcer, en disposant de
ma main, d en faire aiilaiit. Je me de^a^eai im|ietueusemeul en p(uissanl
lin cri el faisant un saut eu arrière; et, sans mar(|uer ni indij;uation ni
colère, car je n'axais pas la moindre idée de ce dont il saj^issait, j'exi)ri-
mai ma surprise el mou (h'^oùt avec tant d'énerj,'ie, (pTil me laissa là :
mais tandis (|u°il aciievail de se démener, je vis partir vers la ciieminée
et tomber à terre je ne sais i|uiii de gluant et de Idaïuliàire (|iii me lit
soulever le cœur. Je m'élançai sur le ltale<m, plus ému, jdiis Irouldé,
plus effrayé même (|ue je ne l'avais été de ma \ ie. il prêt à me Iriuner mal.
Je lie pouvais compreiidie ce (|u avait ce malheureux ; je le crus atteint
du haut mal, ou de (|uelqne autre frénésie encore |)Ius lerrihle; et véri-
tahlement je ne sache rien de plus hideux à voir pour (luehpi'ini de
sauu'-froid (jne cet obscène et saie maintien, et ce visage affreux eiillamiiié
de la plus brutale concupiscence. Je n'ai jamais vu d'autre homme eu
pareil état; mais si nous sommes ainsi près des femmes, il faut qu'elles
aient les yeux bien fascinés pour ne pas nous prendre en horreur.
Je n'eus rien de plus pressé que daller conter à tout ie monde ce qui
venait de m'arriver. Notre vieille inlendaiile me dit de me taire; mais je
vis que cette histoire l'avait fort affectée, el je l'entendais grommeler
entre ses dents : Can maledet I hnilta beslia ! (^Miime je ne comprenais pas
pour([uoi je devais me taire, j'allai toujours mon train malgré la di-fense.
el je bavardai tant, que le lendemain un des administrateurs vint de bon
malin m'adresser une mercuriale assez vive, m'accnsaiil de commettre
l'honneur d"uiu> maison sainte, et de faire beaucoup de bruit pour |>eu
de mal.
il prolongea sa censure en nrcxpliqiianl beaucoup de choses que j'i-
gnorais, mais ((u'il ne croyait pas m'appieiidre. persuade que je m'étais
défendu saeliaiit ce qu'on me voulait, mais nv voulant pas consentir. Il
me dit gravement que c'était une leuvre défendue comme la paillardise,
mais dont au reste rinlenlion n'était j)as |ilus offensante pour la personne
qui en était l'objet, et rpi'il u'v avait pas de ipioi s'irriter si lort |»oui
Mi I.KS CCtM' ISSIONS.
avoir ('■l(- trouve- aiinalilc. Il nie dit sans détour (pic liii-niiMiio, dans sa
ji'unosse, avait en le même lionnenr, et qu'ayant été surpris hors d'état
de l'aire résistance, il n'avait rien trouvé là de si cruel. Il poussa Timpu-
dence jusqu'à se servir des propres termes; et, s'imaginant ([ne la lause
de ma résistance était la crainte de la douleur, il m'assLira que cette
crainte était vaine, et ((n'il ne fallait pas s'alarmer de rien.
J'écoutais cet inl'àme avec un étonnenuMit d'autant plus grand, (|u'il ne
parlait point pour lui-même; il semhlail ne m'inslruire que pour mon
bien. Son discours lui |)araissait si simple, qu'il n'avait pas même cher-
ché le secret du tête-à-tête ; et nous avions en tiers un ecclésiasli(|iie que
tout cela n'elïaronchait pas pins que lui. (Jet air naturel m'en imposa
li'llement, ([ue j'en vins à croire que c'était sans doute un usage admis
dans le monde, et dont je n'avais pas en plus tôt occasion d'être instruit,
delà lit ([ue je l'écoulai sans colèi'c, mais non sans dégoût. L'image de ce
(|ui m'était arrive, mais suitout de ce que j'axais vu, restait si fortement
empreinte dans ma mémoire, (ju'en y pensant le cœur me soulevait en-
core. Sans que j'en susse davantage, l'aversion de la chose s'étendit à
l'apologiste; et je ne pus me contraindre assez pour qu'il ne vit pas le
mauvais ellet de ses leçons. Il me huu a nu regard peu caressant, et dès
lors il n'épargna rien pour me rendre le séjour de l'hospice désagréable.
Il y par\int si bien, que, n'apercevant pour en sortir (ju'une seule voie,
je m'empressai de la prendre, autant que jusque-là je m'étais efforcé de
l'éloigner.
Cette a\(Miture me mit pour l'avenir à couvert des entreprises des clie-
xaliers île la manchette ; et la vue des gens qui passaient |)our en être me
rappelant l'air et les gestes de mon effroyable More, m'a toujours in-
spiré tant (riiiurenr. (|ue j'avais peine à la cacher. An contraire, les fem-
mes gagnèrent beaucoup dans mon esjjrit à cette comparaison : il me
semblait cpie je leur devais en tendresse de sentiments, en hmnmage de
ma personne, la it'paralion des offenses de mon sexe; et la plus laide
guenon devenait à mes yen\ un objet adorable, jiar le souvenir de ce
fau\ Africain.
l'our lui, je ne sais ce (ju'on put lui dire; il ne me parut pas (|ue,
excepte la danu: boreuza, personne le vit de plus mauvais (eil qu'aiiiiaïa-
xant. (lepeiulanl il ne m'accosta ni ne me parla plus. Huit jours après,
il lut baptisé en grande cérémonie , cl habillé de blanc de la tête aux
jiicds , pour représenter la candeur de son âme régénérée. Le lendemain
il sortit de l'hospice , et je ne l'ai jamais revu.
Mon tour \int un mois ajirès ; car il fallut l(Uit ce temps-là pour don-
ner il mes directeurs l'houneur d'une coii\ersion diflicile, et l'on me lit
))asseren revue tous les dogmes, pour triompher de ma iiiuivelle docilité.
Kniin, snriisammeiit iiislinit et suflisammeut disposé au gré de mes
maîtres , je ln> mciie prucessioniiellenu'iit à 1 église métropolitaine de
l'MMIl l M\ Kl II
fn
Sainl-Ji'an |>nnr y fairi- iiiic alijiiralinn solciincllo cl rcrcvoir li»s acrp»-
soirt's (In l)a|tlrinr , i|ii()ii]iriin iir nir ri'lia|ilis;il pas rri'lli'incnl : mai<
«•iiiiimc Cl" sont à |>i'n [très li's inrini-- ccrcinonu-s. cela sert a iirr-inadcr
an |)cn|)lf (|nf les |ii'<il('slaiits ne siinl pas rlirrlii'iis. J'cl.iis rr\<''ln «l'nin-
«•orlaino toIm' «îrisc ■lariiic de l)ran(l(^lii>nrj;s lilancs , ri (Irslinrc pour cps
sorics d'orcasions. hciiv Imninirs |)iii'laii'nl , ilcNanI l't diM'rii'rf' moi, dfs
^Uf". .**• 7
liassins de cuivre snr Icsqncls ils fiap|>aii ni avec une ricf, ol on rliaciin
niellait son aunif'ino au ftrc de sa dévotion ou de i'inlérêt qu'il prenail an
nouveau converti. Kniin rien du faslc catholique ne fut omis pour rendre
la solennité iilns éililiaiilc pour le |>nl>lic, el |»lns Immilianle pour moi.
il n'y eut que lliahit blanc qui in"eùl été fort utile, et qu'on ne me
donna pas comme au More , attendu que je n'avais pas l'honneur d'être
Juif.
(!e 111 fut |>as tout : il fallut ensuite aller à l'inquisition recevoir Tah-
soluliou (lu crime d hérésie . et rentrer dans le sein de l'Kglise avec la
même cérémonie à laquelle Henri IV fut soumis par son anihassadeur.
I.'air (t les manières du très-révérend père inquisiteur n'étaient pas
propres a dissiper la terreur secr(le fpii m'avait saisi en entrant dans celte
maison. .\|)res plusieurs (|iiestions sur ma foi, sur mon état, sur ma l'a-
nnlle. il me demanda hrusquement si ma mère était damnée. L'effroi
me lit réprimer le premier mouvement de mon indignation; je me con-
riS ll'.S C.ONF F.SSIONS.
Iciihii (If rt'pnndri' (juc je \(ml;iis ('S|)('r('r (|ii"('ll(' ne IClail pas, cl qui;
ilit'ii avail pu 1 l'claiicr a sa (Icrnicrc liciirc. \.v iiuiiiic se lui , uiais il lil
une grimace qui ui^ nie [larnl [idiiil liii Inul un si|^ui' d'approljation.
Tout cela l'ail , au niouicnt où je pensais èiro eulin ])lacé selon mes
espérances, ou me mil à la i)orle avec un peu plus de viu^l lianes en
pi'lilc nuiuuaic (|u"avait prodnils nia qnèlc. On me rccouiuiauda de vivre
eu luin cliri'licn , d'èlre lidcle à la ^ràce ; on me sonliaila liniinr i'iuhiue,
on ferma sur moi la poile , et loul disparul.
Ainsi s'éclipsèrent en un instant tontes mes fjjrandes espérances, et il
ne nu' l'csla de la démarche intéressée que je venais de faire, (|ue le sou-
venir da\oir été apostat ' cl dupe tout à la fois. 11 est aisé de jn^er (|nelle
l>rus(ine révolnliou dut se faire dans mes idées, lorsque de mes brillants
|)rojets de fortune je me vis tomber dans la plus complète misère , et
qu'après avoir délibéré le matin sur le choix du palais que j'habiterais ,
je me vis le soir réduit à coucher dans la rue. On croira que je commen-
(^-ai par me livrer à un désespoir d'autant plus cruel que le reji;ret de mes
fautes devait s'irriter, en me reprochant que tout mon malheur était
mon ouvrage. Rien de tout cela. Je venais pour la première fois de ma
vie d'être enfermé pendant plus de deux mois. Le premier sentiment que
je goûtai fut celui de la liberté que j'avais recouvrée. Après un long es-
clavage, redevenu maître de moi-même et de mes actions, je me voyais
au milieu d'une grande ville abondante en ressources, pleine de gens
de condition , dont mes talents et mon mérite ne pouvaient man-
quer de me faire accueillir sitôt que j'en serais connu. J'avais de plus
tout le temps d'attendre, et vingt francs que j'avais dans ma poche me
semblaient un trésor qui ne pouvait s'épuiser. J'en pouvais disposer à
mon gré , sans rendre compte à personne. C'était la première fois que
je m'étais vu si riche. Loin de me livrer au découragement et aux lar-
mes, je ne fis que changer d'espérances, et l'amour-propre n'y perdit
rien. Jamais je ne me sentis tant de conliance et de sécurité : je croyais
déjà ma i'cutune faite, et j(; trouvais beau de n'en avoir l'obligation qu'à
moi seul.
La première chose que je fis fut de satisfaire ma curiosité en parcourant
toute la ville, ipiand ce n'eût été que pour faire un acte de ma liberté. J'al-
lai voir monter la garde; les insiruments militaires me plaisaient beau-
coup. Je suivis des piocessions; j'aimais le faux-bourdon des prêtres. J'allai
voir le palais du roi : j'en approchais avec crainte; mais voyant d'autres
gens entrer, je fis comme eux ; on me laissa faire. Peut-être dus-je cette
grâce au ])clit paquet que j'avais sous le bras. Quoi ([u'il en soit , je con-
çus une grande opinion de nmi-inéme en mc! lrou\ant dans ce palais;
' Rousseau l'Iail à peine âgé de seize ans; il en a\,iil i|n.'ii'.inli' lor^i|n'il rrnli.i (l.in< l.i reli
iiou de ses pères, pn'iend.nni rpi'on il<'\.iil IdiijdMrs r-r-lrr i\,\n< ri<llr mi l'un il.iil ni-.
l'A II t 1 1 I . M \ II I I I r,9
ticj.t je iii'i'ii remaniais |ti'i-s(|(i<' (oiiiiih- un lialiilaiil. Kiiliii, a riiirc tl'al-
liT ft \i-iiir, je me lassai ; j'a\ais laiiii , il Taisait cliaiitl : j'cnlrai clir/
une inairliatiilcilc laitage; un nit- (Iniiiia de la ^iiitaa, ilii lait (aille; i-l
a\cc tlfiu gi'issos tlu ci'l cvrcllcnl |iaiii dr l'iriiinnl , <|iiu j'aime plus i|n'uii-
t'iiii autre, je lis |)(Uir mes riiii| ou si\ mius um ile> lHm> iliiiers (|ue j'aie
laits (le mes jours.
Il lallut (liercliei- un ^ite. ('.(uiime je suNais déjà assez de piéinoiitais
|M>ui me lairo entendre . il ne lut pas dillieilu à trouver, et j'eus la pru-
dence de le choisir plus selon ma lioiirse (|ue selon mon ;^oùt. Ou m'en-
seigna ilaiis la rue du l*ù la leuime d'un soldat (|ui retirait a un sou par
nuit lies domesli(|ues luus de service. Je trouvai clie/. elle nu ^raliat
Mlle, ri je in'v ctaldis. Mlle ctail jeune il MouM'lleiMeiit mariée, i|uoi-
cpielle eiil déjà cin(| ou si\ enlauls. Nous coneliàmes tous ilaus la même
cliamluf, la mi-re, les enlanls. les lioles ; et cela dura do cette layon
laiil(|ueje restai chez elle. Au (leinemant celait une Luiinc feiniiic, ju-
rant comme un charretier, toujours déhruilléc et décoiffée, mais douce
de cd'ur, oflicieuse, (|ui me prit en amitié, et qui même me fut utile.
Je passai plusieurs jours à me livrer uni){uement an pl.iisir de 1 indé-
pendance et de la curiosité. J'allais errant dedans et dehors la ville, fure-
tant, visitant tout ce ({ui me paraissait curieux et nouveau; et tout l'était
|)our un jeune homme sortant de sa niche, qui n'avait jamais vu de capi-
tale. Jetais surtout fort exact à faire ma cour, et j'assistais réjjjnlièrement
tous les matins à la messe du roi. Je trouvais beau de me voir dans la
même chapelle avec ce prince et sa suite : mais ma passion pour la mu-
sique, qui commenvail !> se déclarer, avait plus de part à mon assiduité
que la [tompe de la cour, qui, bientôt vue, et toujours la même, ne frappe
pas longtemps. Le roi de Sardaigne avait alors la meilleure symphonie de
l'Kurope. Somis. Desjardins, les Be/nzzi, y brillaient allernativemenl. Il
n l'ii fallait pas tant pour attiier un jeune homme que le jeu du moindre
instrument, pourvu ([u'il lût juste, transportail daise. Du reste, je n'a-
vais |)onr la magniliceuce ([ui frappait mes yeux ([u'une admiration stu-
pide et sans convoitise, l.a seule chose qui m'intéressât dans tout l'éclat
de la cour était de voir s'il n'y aurait point la (|uelque jeune princesse
qui méritât mon hommage, et avec laquelle je pusse faire un roman.
Je faillis en commencer un dans un état moins brillant, mais où, si je
l'eusse mis à lîn, j'aurais trouvé des plaisirs mille lois plus délicieux.
Quoique je vécusse avec beaucoup d'économie, ma bourse insensible-
ment s'épuisait. Cette économie, au reste, était moins l'effet de la pru-
ilence que d'une simplicité de goût que même aujourd'hui l'usage des
grandes tables n'a point altérée. Je ne connaissais pas, et je ne connais
|tas encore, de meilleure chère (|ue celle d'un repas rusticjue. Avec du
laitage, des œufs, des herbes, du fromage, du pain bis et du vin pas-
sable, ou est toujours sur de me bien régaler; mon bon appétit fera le
lit» I.KS CO.NKKSSIO.NS.
reste (|ii;iiul un luaide tl'liùlul et des la(|uais aiiluiif de moi ne nie rassa-
sieront pas de leur inipoitun aspect. Je taisais alors de heaneouj) meil-
leurs repas îivec six ou sept sous de dépense, que je ne les ai laits depuis
à six ou sept francs. J'étais donc sobre, faute d'ctic tiMilé de ne pas l'être :
encore ai-je tort d'ajUM'Ier tout cela sobriété, car j'y mellais toute la sen-
sualité possihlii. Mes i»oires, ma ^iuncà, mon iromage, mes prisses, et
<iueli|iies ven'es d'un ^ros vin dt; Montl'errat à couper par tranches, nu;
rendaient le plus heureux des gourmands. Mais encore avec tout cela
pouvait-on voir la lin i\c vinj^t livres, (l'était ce ([iie j'apercevais i)lns sen-
siblement th; jour en jour; et, malj'ré l'étourderie de mon à^i;, mon in-
([uiétude sur l'avenii' alla bientôt jusqu'à l'elTroi. De tous mes châteaux
en Espai^ne il ne me resta (|ue celui de trouver une occupation (]ui me
lit vivre; iMicore n'élait-il pas facile a l'éaliser. Je songeai à mon ancien
métier ; mais je ne le savais pas assez pour aller travailler chez un nuiître,
et les maîtres même n'abondaient pas à Turin. Je pris donc, en atten-
dant mieux, le parti d'aller m'ofirir de bouti(|ue en bouti(|Me pour graver
un chiffre ou des armes sur de la vaisselle, espérant tenter les gens par
le bon marché, en me mettant à leur discrétion. Cet expédient ne fut pas
fort heureux. Je fus presque partout éconduit ; et ce que je trouvais à faire
était si peu de chose, ([u'à peine y gagnai-je (|Mel(jues repas. In jour
cependant, passant d'assez bon matin dans la Contra nova, je vis, à tra-
vers les vitres d'un comptoir, une jeune marchande de si bonne grâce
el d'un air si attirant, que, malgré ma timidité près des dames, je n'hé-
sitai pas d'entrer, el de lui offrir mon jietit talent. Elle ne me rebuta
point, me lit asseoir, conter ma petite histoire, nu' plaignit, me dit d"a-
voir bon courage, et que les bons chrétiens ne m'abandonneraient pas;
puis, tandis qu'elle envoyait chercher chez un orfèvre du voisinage
les outils dont j'avais dit avoir besoin, elle monta dans sa cuisine, et
m'ap[)(uta elle-même à déjeuner. Ce début me parut de bon augure;
la suite ne le démentit pas. Elle parut contente de mon petit travail, en-
core plus de mon petit babil quand je me fus un peu rassuré : car elle
était brillante el parée; et, malgré son air gracieux, cet éclat m'en avait
iujposé. Mais son accueil plein de bonté, son ton compatissant, ses ma-
nières douces et caressantes, me mirent bientôt à mon aise. Je vis que je
réussissais, et cela me fit réussir davantage. Mais ([uoifjue Italienne, et
trop jolie pour n'être pas un peu coquette, elle était pourtant si modeste,
et moi si timide, qu'il était difficile que cela vînt sitôt à bien. On ne nous
laissa pas le temps d'achever l'aventure. Je ne m'en rajipelle qu'avec
plus de charmes les courts moments ([ue j'ai passt'S aupiès d'elle ; et je
puis dire y avoir goûté dans leurs prémices les plus doux ainsi que les
plus purs plaisirs de l'amour.
C'était une brune extrêmement pi(iuanle, mais dont le bon naturel
peint sur son joli visage rendait la vixaeité toueliaulc. l'.lle s"ap|)elail ma-
i-\i( I u I I i\ m II
«•1
itaine HmsIIc. Son mari, |iliis a^i- i|ii iIIl' vi |M^sal)li'iiii-iil j ilmix, la lai>-
sail, (liiraiil si's >o\a^fS, sous la };.titli' d un (■oiimiii> Iioj) iiiaiis'-atir |ioiu
i>tr(> S('>iliiisaiit. cl i|iii ne laissait pas ({'.iNoir |ioiii' son ('oiii|ilc des |ii'i-Iimi
(ions, <|ii'il lie iiioiilrail \nù'iv i\\\e par sa iiianvaisi- liiiiiiiiii . Il iii pril
liiMiicoiip i-oiili'i' moi, (|iioii|ii(' j'aimassi' à ri-ntciiili'f iniicr ilr l.i lliilt.-,
iloiil il jotiail a>s('/. Iiicii. (le iioiimI l!^i>llir ^lo^n.ut lonjoius (|iiaii<l il me
vdvail fiiln r dic^ sa dame : il me traitait avec un dédain ipiCllf lui ruii-
duit liien. Il semMait iiièiiu' (iircllc se |dnt, pour li* lourtuculcr, à iiir
rart'ssi'r on sa lU'i'scnrf; l't fi'lti' sorte de M'tijieaiu'e, (|iioi<|ne Tort de mon
L.JjiArTAl.;^
j;oiil, iL-nt été bien jjIus dans le léte-a-létc. Mais elle ne la poussait pas
jusi|ue-là, on du moins ce n'élail pas de la même manière. Soil qu'elle
me l^ou^àl trop jeune, soil ([u'elle ne sut point faire les a\ances, soil
qu'elle voninl sérieusement être sa^e, elli' a\ait alors une sorte de ré-
serve ([ni n'était pas repoussanle, mais (|ui nrinlimidail sans que je susse
pourquoi. (Juoiqne je ne me senlisse pas pour elle ce respect aussi \ra!
que lendre que j'a\ais pour madame de Warens. je me sentais plus de
1!^ I.KS CONKKSSIONS.
rritiiito et bien moins de l'aiiiiliarité. J'ôlais i'ml)arrass(''. Iromblaiil ; je
n'osais la ri'f;aitler, je n'osais respirer auprès d'elhî ; eependanl je erai-
t;nais plus <|iie la iiioil de iiTen él(iij;iier. Je d(''Mirais d'un (eil avide toul
ee (|ue je pouvais regarder sans èlre a|)eri,'u, les Heurs de sa robe, le bout
de son joli pied, l'iulervalb; d'un bras ferme et biaiie ([ui paraissait entre
son gant et sa mancbetle, et eelui qui se faisait (iuel(|uei'ois entre son
tour de gorge et son mouchoir. Chaque objet ajoutait à limpressioii
lies autres. A forée di; regarder ee (|ue je pouvais voir et même au delà,
mes yeux se troublaient, ma poitrine s'oppressait; ma respiration, d'in-
stant on instant plus embarrassée, me donnait beaucoup de piiiiu! à gou-
verner, et tout ee (pu.' j(; pouvais faire était de liler sans biiiit des sou-
[lirs f(trt incomuKides dans le silence où nous étions assez souvent.
Heureusement niadaun; Basile, occupée à sou ouvrage, ne s'en apercevait
pas, à ce qu'il me semblait. Cependant je voyais quelquefois, ])ar une
sorte de sympathie, son liehu se rentier assez fréquemment. Ce dange-
reux spectacle achevait de me perdre; et quand j'étais prêt à céder à
mon transport, elle m'adressait qnel([ue nu)l d'un ton tranquille, qui me
faisait rentrer en moi-même à l'instant.
Je la vis plusieurs fois seule de cette manière, sans que jamais un mot,
un geste, un regard mènui trop expressif, marquât entre nous la moindre
iril( Iligenee. (]et étal, très-tourmentant pour moi, f.iisait cependant mes
délices, et à peine dans la simplicité de mou C(eur pouvais-je imaginer
pour(|uoi j'étais si tourmenté. Il |)araissail que ces petits tète-à-tète ne
lui déplaisaient pas non plus, du moins elle en rendait les occasions
assez fréquentes; soin bien gratuit assurément de sa part, pour l'usage
qu'elle en faisait et ([u'elle m'en laissait faire.
lu jour (ju'ennuyée des sots colloques du commis, elle avait monté
dans sa chambre, je me bâtai, dans l'arrière-boutique où j'étais, d'a-
chever ma petite tâche, et je la suivis. Sa chambre était entr'ou verte; j'y
entrai sans être aperçu. Elle brodait près d'une fenêtre, ayant en face le
côté d(' la chambre ojqtosé à la porte. Elle ne pouvait me voir entrer ni
nreulendre, à cause du biiiil que des chariots faisaient dans la rue. Klle
se mettait toujours bien : ce jour-là sa parure approchait de la coquette-
rie. Son attitude était gracieuse; sa tête un peu baissée laissait voir la
blancheur d(i son cou; ses cheveux, relevés avec élégance, étaient ornés de
Heurs. II régnait dans toute sa ligure un charme qiu^ j "us ^^ temps de
considérer, et qui nu; mit hors de moi. J(; me jetai à genoux à l'entrée
de la chambre, en tendant les bras vers elle d'un mouv(!ineut passionné,
bien sûr (|u'elle ne pouvait m'eutendre, et ne pensant pas qu'elle pût
me voir: mais il v avait à la cheminée une glace (jui me trahit. Je ne
sais (|ii(l rlïcl ce ti'ansporl fit sur elle : elle ne me regarda point, ne nii'
paila poiiil; mais tournant à demi la lèle, d'un simples mouvement (h;
doigt elle nie monlia la natte a ses pieds. Tressaillir, pousser un cri. nié-
l'MM II I I n i:i II m
Iniu'or à la placo (in'i-llc m a\;iil iiiari|iii-i-, m- lui pniir moi i|ii'iinc iiii^inc
rlidSi- : mais ci- iin'uii aiirail |u-iin- à (loin-, est ipir dans ci-l clal je n'usai
l'icn cnliciirriKli'c an drla. ni dire nn scnl mol, ni Ii'MT les \fu\ sni'
clli'. ni la liiHcliiT nii'nir, dans nm' aitlindc anssi ('iniliainli'. |miiii' m a|i-
|)nyr nn inslant sur si-s ^rmniv. J'ilais minl. inimidnlc, mais non |ias
lran(|nillc assnicmcnt : loni m.ii'i|nai( en nmi raftilalion, la joir, la rc-
(-onnaissancc, li's ardents désirs im'crlains dans ji-nr <d)|rl, <( conli-nns
par la lra\i'iir de diplairc, sur la(|urllr mon iiinii' iii'ur ni' |)on\ait se
rassmcr.
Kllc in> itaraissail ni plus Irainpiilli' iii moins liiiiidi' (pic moi. Troiildi'i'
do mo \oir là, inicrdilc de m'y avoir allirc, cl i-ommiMii aiit à scnlir lonio
la consécpicncc iriiii siLiiic parli sans dmid' .ivaiil la ri''lli'\iiiii. l'Ilc m*
m'acciicillail ni ne nn' rcponssail ; l'Ilc n'olail pas les veux de dessus son
omra^e, elle làeliait de Liire eoiiime si elle ne meiil pas vn à ses pieds :
mais tonle ma bélise lu' m Cmpèeliail pasde jn^cr (pielle parta^'eail mou
embarras, peiil-èlre mes désirs, el qu'elle élail retenue par nue lunitc
seml)lal>le a la mienne, sans cpie eela me donnât la loree de la sur-
monter. (!in(| on six ans (pielle a\ait de plus (pie moi dexaient, sel<ni
moi, mettre de son côte tonte la li inliesse; et je me disais que piiistprelle
ne faisait rien pour exeiter la mienne, elle ne vonlait pas que j'en eusse.
M("'nie encore anjourdluii je tr(Uive cpie je pensais juste, et sûrement elle
avait trop d'esprit pour ne pas voir ipi un iioxiee tel (pie moi avait besoin
non-seulement d être eiiconra^e. mais d'clii' luslriiil.
Je ne sais comment eût lini celte scène vive et muette, ni combien de
lem|)s j'aurais demeure imiindiilc dans cet ('tat ridicule el ilélicieiix, si
nous ireiissions été iiiterroiiipus. Au jdiis loii de mes a^'ilalions, j'en-
tendis ouvrir la pniii' de l:i iinsinc (pu toiicliail la i liaiidu'e oii nous
(•lions, et madame IJasile alarmée me dit vivenient de la voix et du ^'oste :
l.evez-vons, voici Uosina. Kn me levant en bâte, je saisis une main (pielle
me tendait, et j"v ajipliipiai deux baisers brûlants, an second desquels je
sentis cette cbarmante main se presser nn peu contre mes lèvres. De mes
jours je n'eus un si doux moment : mais l'occasion que j'avais perdue
ne revint plus, et nos jeunes amours en restèrent là.
C'est peut-être pour cela même que l'ima^'e de cette aimable femme
csl restée empreinte au fond de mon co-iir eu traits si cbarmants. Elle s'y
est même embellie à mesure que j'ai mieux connu le monde et les
femmes. Pour peu (pi'elle eût eu d'expérience, elle s'y lût prise aiilre-
nn'ut pour animer un jx-tit garçon : mais si son cœur était faible, il était
bonnète; elle cédait iinolonlairement au pencbant qui l'entraînait : c'é-
tait, selon toute apparence, sa premii'ie inlidélité, et j'aurais peut-être
eu plus à faire a vaincre sa boiiti! ipie la mieiiiie. Sans en être venu la,
j'ai poûlé près d'elle des douceurs iiie\|uiuialiles. lîii n de tout ce (|iie
m'a fail sentir la possession des femmes ne vaut les deux miiinles ipie j ai
(U
i,i:s r.oM'EssioNs.
passi'os à SOS piods s;iiis iiK'rnc (ist>r Idiiclicr ;i sa rolu'. .Non, il n'y a point
(k> jouissances itarcillcs à celles (|iii' peut donner nne lionruMo femme
(]n'on aime; tout est faveur auprès d'elle. In ])elit sij;ne du doigt, nne
main léfjèrement press(''e eonlre ma lioiielie, sont les seides faveurs (|ne
je reçus jamais de madame Basile, et le souvenir de ces faveurs si lé-
gères nu" lransp(u-to encore en y pensant.
F.os deux jours suivants j'eus hoau gnettei' nu nouveau lèle-à-tèle, il
me fut iiiipossilde d'en trouver le monieni, et je n'apc^rcus de sa |iarl
aucun soin pcuir le nu'uager. Klle eut nuMue le maintien, lum plus froid,
mais plus retenu (ju'a 1 ( rdinairc; et je crois qu'elle évitait nu'S regards,
de peur do ne pouvoir r.ssez gouverner les siens. Son maudit commis fut
plus (Icxdant ([uc jamais : il devint mènui railleur, goguenard; il nu; dit
que je ferais mon cliemin près des dames, ,1e tremblais d'avoir commis
(|ucl(|Me indiscrétion ; et, nu- r<'gardant d(''jà connue <rinlelligeuee avec
elle, je \(iulus couvrii' du mystère un goût qui jus(pral(U's n'en avait j>as
gratul besoin, delà me i-cndit plus circonspect à saisir les occasions de le
satisfaire; et à force do les vouloir sûres, je n'en trouvai plus du tout.
Voici eiK'or(> une autre folie romanesqiu> dont jaiuais je n'ai pu me
guérir, et (|ui, jointe à ma timidité naturelle, a beaucoup démenti les
prédictions du commis. J'aimais trop sincèrement, tro[) parfaitement,
j'ose dire, poiu' pouvoir aiséuKiut èli'o heureux. Jamais passions ne furent
en même temps plus vives et plus ])ures que les miennes; jamais amour
ne fut plus ten(lri\ plus vrai, j)lus désintéressé. J'aurais mille fois sacri-
lié mon honlieiir à celui de la personne que j'aimais ; sa réputation m'é-
tait plus clièr(! (|ue ma vie, et jamais, pour tous les plaisirs de la jouis-
sance, je n'aurais voulu compromettre un moment son repos. Cela m'a
fait a|>])orter tant d(' soins, tant de secret, tant de précaution dans mes
entreprises, que jamais aucune n'a pu réussir. Mon peu de succès près
des femmes est toujours venu de les trop aimer.
Pour revenir au (lùteur Égisthe, ce qu'il y avait de singulier était (jn'eii
devenant plus insupportable, le traître semblait devenir plus complai-
sant. l)('s le premier jour que sa dame m'avait pris en affection, elle avait
son"é à UK! reiulie utile dans le magasin. Je savais passablenu'ut l'a-
ritliniétiqne ; elle lui avait proposé de m'apprcndre à tenir les livres :
mais mon bourru reçut très-mal la proposition, craignant peut-être d'être
supplanté. Ainsi tout mon travail, après mon burin, était de transcrire
(|iiil(|ues comptes et ménH>ires, de nu'ttre au net quelques livres, et de
traduire (|uel([ues lettres de commerce d'ilaiien en français. Toul d'un
coup UKUi homme s'avisa de r(;venir à la propositi(Mi faite; et rejetée^, et
dit (juil m'apprendrait les comptes a parties doubles, et qu'il voulait me
mettre en état d'olfrir mes services à .M. Basile quand il serait de retour.
il \ avait dans son Ion, dans sou air, je ne sais quoi de faux, de malin,
d'iriHiiiiue, (|ui ne me donnait pas de la coniiaiu'o. Madame Basile, sans
I-Mt I II I I l\ lit II. (;n
alli'iiilro ma ri'|i()iisi>, lui dit Mclitiiiciil (|ii(' ji- lui •'lai> (ililif;c ili; sr*
dHi'i'S, <|irt'llc fs|u'i'ail (|uc la lotliiiic ravoriscr.iit riiliii iiiuii iiirrili', ri
i|ii(< et* stM'ait -{raïul iliiiiiiiia;;i- «pravfc laiil il r'^iMil y im* Iu-m' i|u un
ciUMiiiis.
Kllc lu'aNail liil |ilusi('ur> l<ii> i|n'i'll<' mmiLiiI iih' lairc lairr une itm-
iiaissaiii'c (|ui pourrait ni'i'li'c utile, lilie pensait assez, sa^eiiiciil piiiir sen-
tir i|u il était temps de me ilétaelier d'elle. Nus muettes deelaiatimis s'é-
taient laites le jondi. Le dimanche elle donna un dimi nu je lue Iminai,
et «Ml se ti'diiNa aussi nii jactdiiii de luuiue mine, aui|uel elle me prt'--
sonla. I.e moine me traita lies-aHe{tueusemi'iil , me félicita sur ma i (in-
version , et me dit |dusii'uis ( liuses sur mon histoire i|ui mappiirnit
qu'elle la lui a\ait détaillée; puis, me donnant deux petits coups d'un
ie\ersde main sur la jonc, il me dit d'être .sa;.'e , d'aMjirlion ((inra;.-!', et
de laller ^oir; (|iie nous eauserions plus à loisir ensemlile. Je juj;eai ,
par lesé;;ards (|uo tout le inonde a>ait pour lui , <|iie c'était un liommcde
considération ; cl par le ton paternel qu'il prenait avec madame Hasile ,
qu'il était sou couresscnr. Je me ra|)|)elle bien aussi que sa décente lami-
liaiile était mélee de marques d'estime et même de respect |iiuir sa iieiii-
lenle, i|iii me lireiil alors moins d'impression qu'elles ne m'en loiit aii-
joiirdliui. Si j avais eu plus d"inlellii;ence, comhien j'eusse été touché
tl'avoir pu rendre sensihie nue jeune femme respectée jiar s<in con-
fesseur!
I.a laide ne se trouva pas assez grande pour le nombre que nous étions :
il en fallut une petite, où j'eus l'agréable lète-à-léle de monsieur le
commis. Je uy perdis rien du côté des alleiitions et de la bonne chère;
il y eut bien des assiettes envoyées à la petite table, dont l'intention n'é-
tait sûrement |)as pour lui. Tout allait très-bien jusqnc-là : les lémmes
élaieiil fort gaies, les hommes fort galants; madame Hasile faisait ses
liouneurs avec nue grâce charmante. Au milieu du dîner, l'on enl( nd
arrêter une chaise à la porte; qiiel(|u'un monte, c'est M. Hasile. Je le
vois comme s'il entrait acluellemenl , en habit d'écarlale à boutons d'or,
cfiuleiir que j'ai prise eu aversion depuis ce jour-là. M. Hasile ('lait un
grand et bel homme. (|ui se |irésenlail Ires-bien. Il entre avec tracas, et
de l'air di- (jiie!(iu un ipii surprend son monde , quoiqu'il n'y eût là c|ue
de ses amis. Sa femme lui santé an cou .lui |irend les mains, lui fait
mille caresses qu'il reçoit sans les lui rendre. Il salue la com|)agnie, on
lui donne un couvert, il mange. A peine avail-f>n commence de parler
de son voyage, que, jetant les yeux sur la petite table , il demande d'un
ton sévère ce que c'est que ce petit garçon qu'il aperçoit là. Madame
Hasile le lui dit tout naïvement. Il demande si je loge dans la maison,
(hi lui dit que non. l'our(|uoi non? reprend-il grossièrement : puisqu'il
s'v tient le jour, il peut bien y rester la iinil. I.e moine prit la parole;
et après nn éloge gra>e et vrai de madame Hasile, il lit le mien en |m ii
r.ii
IIS COM r.SSlONS.
(le mois, ajoiitiiiil (pic, loin de lilàmcr la jti(!usc cliarilé do sa femme,
il (Icvail s'(Mii|)r('ss('r (l'y prendn' |»art, piiisque rien n'y passait les Ixirnes
de la (liscrélion. I.c mari i(''pli(|iia d'un Ion dlininenr. doiil il eachnil la
nniitié , coiilrnii pai' la in-ésence dn moine, mais ipii siillil ponr mr
l'aire senlir (jn'il avait d(!s instruetions snr mon compte , et (|mc le commis
m'avait servi de sa façon.
A peine ('tait-on hors (\v talde . (|ne celui-ci , (K'p(''cli('' par son limir-
gcois, vint en triomphe me sij;ni(iei' de sa part de sortir a l'instant de
chez Ini , et de n"v remettre les pieds de ma vie. Il assaisonna sa com-
mission de tout Ci) qui pouvait la rendre insultante et cinelle. ,1e partis
sans rien dire, mais le C(enr navré, moins de quitter cette aimable
femme, (|uede la laisser en proie à la hriitalitc'; de son mari. Il avait raison
sans doute de ne vouloir jias ([u'elle lut in(id('le ; mais, (|uoi(jue sage et
bien née, elle était Italienne, c'est-à-dire sensible et vimiicative; et il
avait t(M-t , ce me semble, de prendre avec elle les moyens les plus pro-
j)res à s'attirer le malheur qu'il craignait.
Tel fut le succès de ma première aventure. Je\oulus essayer de repasser
deux on trois fois dans la l'ue, pour revoir an moins celle que mon cœnr
regrotlait sans cesse; mais au lieu d'elle je ne \is qiu; son mari et le vi-
gilant commis, (pii, m'ayant aperçu , me lit, avec l'aune de la boutique.
nn geste plus expressif (jnattirant. Me voyant si bien gnetté , je perdis
conirige. et n'y passai plus, ,1e voulus aller voir an moins le ]iatr(ui
(|u ''Ile m a\.iit ménagé. .Malheuieusement je m; savais pas S(ni nom. .le
n'idai plusieurs fois iniitilemenl auloui' du coiivenl pour l.'icher île le
I'\ Il I II I I I \ i; I 1 1 07
i'cii('()iili-iT. Kiiliii ilaiilrcs <'\)'iii'ini'iil.*< m olrii-iil li-'< iliai iiiiiii(!« siiinr-
iiirs (le inailaiiic llasili-, cl tiaiis |iiii jr l'otililiai si liicii , (lu'aiissi siiii|ilf
il aussi Mo>i('i- i|iraii|iaia\aiil , je ne restai |ias inèiiiL- arii'iniiili- di- jolies
reiiiiiies.
(ii'|ieii(laiil ses liliei alites axaient iiii peu teiiioiite iiioti |ielit e<|ui|ia^e,
Irès-iuiiilestenient liiuteluis . el avec la precauliiiii d'une leninie |iruileiile
<|iii remaniait plus à la jiniprele (|u'a la parure, et i|ui \oulail ni'einpé-
l'IuT lie suuHiir. et non |>as me taire luillei . Mon IkiIhI . (|iie j'axais ap-
porté de (iene\e . était lion et |i(U talde encure ; elle n ajouta seulement
un eliapean et i|uel(|ue liu};e. Je n'a\ais point de manelu'ttes ; elle ne
xonlut point m'en ilonm r, t|nni(|nt' j'en iiisse lionui' envie, Klle se eon-
tenta de iiir iiiillir m il. il lie me tenir propre, et c'est un soin i|u'il III'
r.iilut pas me reeiuiimaiidei' l.iiil i|ii<' j<' parus de\aiit elle.
l'eu de jours après ma ealastioplie , miui liolesse, (|ui, ((Uiiiiie j ai
dit, m a\ait pris en amitié, me dit (|u'(lle m'a\ait penl-èire trou\e une
|daic, et (|u'niie dame de eomlilioii \oulait me \oir. A te mot , je me
crus tiMit de lion dans les hautes a\eiilures : car j'en revenais toujours
la. (!(dle-ei ne se trouva jias aussi luillaute (|ue je me l'étais li^nree. Je
lus liiez celle dame avec le domestiiiue ijui lui avait parlé de moi. Klle
m'inlerrogea, m'examina : je ne lui déplus pas; et tout de suite j'entrai
à son service, non pas tout à lait en ([ualité do favori, mais eu t|nalité
de la(|nais. Je lus vétn de la couleur de ses gens; la seule distiiietiou lut
(ju'ils portaient l'aiguillette, et (luoii ne me la donna jias : comme il
n'y avait point de galons à sa livrée, cela faisait à peu près un lialiit
bourgeois. Voila le terme iualleiidii au(]uel alioiilireiit eiiliii toutes mes
grandes espérances.
Madame la comlessede Vcrcellis, cIk /. (|ui j'entrai , était veuve et sans
enfants : son mari était l'iémoiilais; pour elle, je l'ai toujours crue Sa-
voyarde, ne pouvant imaginer (junne l'iemontaise parlât si liieii fran-
çais el eut un accent si pur. lùlle était entre deux âges, dune figure forl
noble, d'un esprit orné, aimant la littérature française, el s'y connais-
sant. Klle écrivait lieauconp, et toujours eu frayais. Ses lettres avaient le
tour et pres(|ue la grâce de celles de madame de Sévigné ; on aurait pu
s'y tromper a (luelijues-nnes. Mon principal emploi, et qui ne medéplai
sait pas, était de les écrire sous sa dictée, un cancerau sein, ([iil la fai-
sait lieanemip souffrir, m; lui |iermellaiil plus d'écrire elle-iiiéme.
Madaniede Vercellis avait iion-seulemeiit beaucoup d'esprit , mais une
âme élevée et forte. J'ai suivi sa dernière maladie; je l'ai vue souffrir el
mourir sans jamais marcpier nu iiistaiil de faiblesse, sans faire le
moinilre elïort pour se contraindre, sans sortir de son rôle de femme,
vi sans se douter qu'il v eût a cela de la pbilosopbie : mot qui n i tait
pas encore à la mode , et ([u'ellc ne connaissait même pas dans le sens
qu'il porte anjourd'Ilui. (lelle l'orée de «aractt-re allait i|ueIqnel'ois jus-
(j8 m:s confessions.
qu'à la sécheresse. Elle m'a toujours paru aussi peu sensible pour autrui
que pour cile-mèmc; et quaiul elle faisait du bien aux malheureux,
c'était pour faire ce qui était i)i(Mi eu soi, plutôt que par une véritable
commisération. Jai un [leu éprouvé celte insensibilité pendant les trois
mois que j'ai passés auprès d'elle. 11 était naturel (|u'elle prît en affection
un jeune homme de quelque espérance, (ju'elle avait incessamment sous
les yeux, et qu'elle songeât, se sentant mourir, qu'après elle il aurait
besoin de secours et d'appui : cependant, soit qu'elle ne me jugeât pas
digne d'une altenliou ])articnlière , soit que les gens qui l'obsédaient ne
lui aient permis de songer (|u'à eux, elle ne fit rien pour moi.
Je me rappelle pourtant fort bien qu'elle avait marqué quelque curio-
sité de me connaître. Elle m'interrogeait quelquefois; elle était bien aise
(jue je lui montrasse les lettres (jue j'écrivais à madame de Warens, que
je lui rendisse compte de mes sentiments; mais elle ne s'y prenait assu-
rément pas bien pour les connaître, en ne me montrant jaijiais les siens.
Mon cœur aimait à s'épancher, pourvu qu'il sentît que c'était dans un
autre. Des interrogations sèches et froides, sans aucun signe d'approba-
tion ni de blâme sur mes ré[)onses, ne me donnaient aucune confiance.
Quand rien ne m'apprenait si mon babil plaisait ou déj)laisait, j'étais
toujours en crainte, et je cherchais moins à montrer ce que je pensais
qu'à ne rien dire qui pût me nuire. J'ai remarqué depuis que cette ma-
nière sèche d'interroger les gens pour les connaître est un tic assez com-
mun chez les femmes qui se piquent d'esprit. Elles s'imaginent qu'en
ne laissant point paraître leur sentiment elles parviendront à mieux pé-
nétrer le vôtre : mais elles ne voient pas qu'elles ôtent par là le courage
de le montrer. Un homme qu'on interroge commence par cela seul à se
mettre en garde; et s'il croit que, sans prendre à lui un véritable intérêt
on ne veut que le faire jaser, il ment, ou se tait, ou redouble d'attention
sur Ini-mème , et aime encore mieux passer pour un sot que d'être dupe
de votre curiosité. Enfin c'est toujours un mauvais moyen de lire dans
le cœur des autres que d'affecter de cacher le sien.
Madame de Vcrcellis ne m'a jamais dit un mot qui sentît l'affection , la
pitié , la bienveillance. Elle m'interrogeait froidement ; je répondais avec
réserve. Mes réponses étaient si timides qu'elle dut les trouver basses et
s'en ennuya. Sur la fin elle ne me questionnait plus, ne me parlait pins
que pour son service. Elle me jugea moins sur ce que j'étais que sur ce,
([u'elle m'avait l'ait; et à force de ne voir eu moi qu'un laquais, elle
m'empêcha de lui paraître autre chose.
Je crois que j'éprouvai dès lors ce jeu malin des intérêts cachés qui
m'a traversé toute ma vie, et qui m'a donne une aversion bien naturelle
poui- l'ordre apparent (pii les produit. Madame de Yercellis, n'ayant
point d"(Uifants, avait pour héritier son neveu le comte de la Roque, qui
lui faisait assidùnuMit sa cour. Outre cela, ses principaux domestiques,
l'Mll II I. I l\ Kh II ifj
«|iii la vovaii'Ot tirei' a sa lin , iii' s inihliaii'iil pas ; cl il \ a\ail laiil deiii-
prossés atilour (l'fltc, qu'il el.iit (lilliciii' (lu'clli' l'i'it du l<'iii|is pour |icii-
ser à iiiui. A la U'ie do sa iiiaisun élait un iumuiih' M. I.iiii-n/i , Iniuiiiii'
adroit, dont la letniuc, uiHori* |ilus udruito , s'éluil IcIIcMU'iil insinuer
tians li's Ikuiuos grâces de sa inaitrcssi' , <|u"('ll<' tlait |dulùl (lu/ ilK- sur
le pied d'uiu! amie (|ue d'une leinuie a ses ({âges, lille lut aNail donné
pour leninie de chambre une nièce ù elle, a|)pclée mademoiselle l'onlal;
fine mouche , (|ui se donnait des airs de demoiselle suivante, et aidait sa
tante à ohséder si hien leur niailri'sse , qu'elli' ne voyait (|ur par leurs \eu\
et n'a>;issait (|ue [>ar leurs mains. Je n'eus pas le hiuilieur d agréer à ces
trois personnes : je leur obéissais, mais je no les servais pas ; je n'imagi-
nais pas (|u\)ulre le service de notre commune maîtresse je dusse être en-
core le vah'l de ses valets. J'étais d'ailleurs une es|)i'ce de personnage in-
i|uiétaiit poureux. Ils vovaienl bien <|ue je n'étais pas a ma place ; ils crai-
gnaient que madame ne le vit aussi, et (|ue ce qu'elle ferait pour iiiv
mettre ne diminuât leurs jiortions : car ces sortes de gens, troj) avides
l)our être justes, regardent tous les legs qui sont pour d'antres comm<;
pris sur leur prtqire bien. Ils se réunirent donc pour m'ecarter de ses
yeux. Klle aimait à écrire des lettres; c'était un amusement pour elle
dans son état : ils l'en dégoûtèrent et l'on firont détourner par le méde-
cin, en la persuadant que cela la latiguail. Sous prétexte que je n'enten-
dais pas le service, on employait au lieu de moi deux gros manants de
porteurs de chaise autour d'elle ; enliii I un lil si bien, ([iie, quand elle
lit son testament, il y avait huit jours que je n étais entré dans sa cbaiiibre.
Il est vrai (ju'après cela j'y entrai comme auparavant, et j'y lus même
|)lus assidu (|ue personne, car les douleurs de cette pauvre femme mo
déchiraient; la constance avec laquelle elle les souffrait me la rendait
extrêmement respectable et chère, et j'ai bien versé, dans sa chambre,
des larmes sincères, sans quelle ni personne s'en aperçût.
•Nous la perdîmes enfin. Je la vis expirer. Sa vie avait été celle d'une
femme d'esprit et de sens; sa mumI fut celle li'iiii >age. Je puis dire
qu'elle me rendit la religion calhnli(|ue aimable, par la sérénité d'âme
avec laquelle elle en remplit les devoirs sans négligence et sans alleda-
tion. Elle était naturellement sérieuse. Sur la (in de sa maladie elle prit
une sorte de gaieté trop égale pour être jouée, et qui n'était qu'un contre-
poiils donné par la raison mèim; contre la tristesse de son état. Klle ne
garda le lit que les deux derniers jours, et ne cessa de s'entretenir pai-
siblement avec tout le monde. Enlin, ne parlant pins, et déjà dans les
combats de l'agonie, elle lit un gros pet. Bon! dit-elle en se retournant,
femme qui pète n'est pas morte. Ce furent les derniers mots (ju'elle pro-
nonça.
Klle avait légué un an de leurs gages à ses bas domestiques; mais,
n'étant point couche sur l'état de sa maison, je n'eus rien, dépendant le
70 l.r.S CONFESSIONS.
comte (11' l;i lloquo me lit donner trente livres, et me laissa lliahit nenl'
(|ue j'avais snr le corps, et que .M. l.orenzi vonlait ni'ùter. Il promit
même de chercher à me placer, et mi; piu'mit de l'aller voir. .Iv lus
deux on trois l'ois, sans pouvoir lui parler. J'étais facile à rebuter, je n'v
retournai |)lus. On veri'a bientôt cjue j'eus tort.
Que n"ai-je achevé tout ce que j'avais à dire de mon séjour chez ma-
dame de Vercellis! Mais, bien que mon apparente situation demeurât la
même, je ne sortis pas de sa maison comme j'y étais entré, .l'en emportai
les l()iij;s souvenir's du ci'imiî et l'insupportable poids des remords iloiit,
au bout de quarante ans, ma ct»nsci('nce est encore chargée, cl dont l'a-
mer sentiment, loin de s'aiïaiblir, s'irrite à mesure que je vieillis. Oui
croirait que la faute d'un enfant pût avoir des suites aussi cruelles? C'est
de ces suites plus (jmo probables (pie mon cirur ne saurait se consoler.
.l'ai peut-être fait jiérir dans roj)[)r(d)re et dans la misère une iille ai-
mable, honnête, estimable, et qui sûrement valait beaucoup mieux
(|ue moi.
Il est bien difficile que la dissolution d'un ménage n'entraîne un peu
de confusion dans la maison, et qu'il ne s'égare bien des choses : cepen-
dant, telle était la fidélité des domestiques et la vigilance de monsieur
et madame Lorenzi, que rien ne se trouva de manque sur l'inventaire.
La seuh; mademoiselle l'ontal perdit un petit ruban couleur de rose et
argent dé'jà vieux. Beaucoup d'autres nnùlleures choses étaient à ma por-
tée; ce ruban seul me tenta, je le volai ; et comme je ne le cachais guère,
on me le trouva bientiM. On voulut savoir oi!i je l'avais pris. Je me
trouble, je balbutie, et enfin je dis, en rougissant, que c'est iMarion qui
me l'a donné. Marion était une jeune Mauriennoise dont madame de Ver-
cellis avait fait sa cuisinière quand, cessant de donner à manger, elle
avait renvoyé la sienne, ayant plus besoin de bons bouillons que de ra-
goûts fins. Non-seulement Marion était jolie, mais elle avait une fraîcheur
de coloris qu'on ne trouve que dans les montagnes, et surtout un air de
modestie et de douceur qui faisait qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer;
d'ailleurs bonne fille, sage, et d'une fidélité à toute épreuve. C'est ce qui
surpi'it (juand je la nommai. L'on n'avait guère moins de confiance en
moi qu'en elle, et l'on jugea ([u'il importait de vérifier lequel était le fri-
pon des deux. On la fil venir : l'assemblée était nombreuse, le comte de
la Koque y était. Elle arrive, on lui montre le ruban : je la charge effron-
tément; elle reste interdite, se tait, nie jette un regard (jui aurait dés-
aiTué les démons, et au(jiiel mou barbare cd-ur résiste. Elle nie culiii
avec assurance, mais sans empiulcnient, m'apostrophe, m'exhorte à ren-
trer en moi-même, à ne pas déshonorer une Iille innocente qui ne m'a
jamais fait de mal; et moi, avec une impudence infernale, je confirme
ma déclaration, et lui soutiens en face qu'elle m'a donné le ruban. La
pauvre Iille se mil à jileuifr, cl ne me dit (|ue ces mots : Ah ! Ibuisseau,
l'MU I I I I IN IIK II
71
j*' vtiiis croyais un Imii caiat Utl'. \<iii^ iiii' tcnclr/ liicii iiialliiMirriisc, mais
jf m- Munirais pastlii' a voln' |ilaii'. \uila IdiiI. Kllc roaliiiua (!«• se di-
rt'iiilrt* avec aillant de sini|>li('ilé i|tic de rcriiirlc, mais sans se ncrmclln-
aillais ciinlif moi la moindre invcclivc. Ct-tle modrialion. lomiiait-i- a
mon Ion drcidc. lui lit loti. Il ne scinlilail pas naliirrl (le snitoosor d'nii
coté iiiK- andact^ aussi dialioliqno. d de rantic une aussi aiigéli(|U(; dou-
ceur. On ne parul pas se décider al)S(diimcnl, mais les préjugés élaicnt
pour moi. Dans le Iracas où l'on étail. on ne se donna pas le temps d'ap-
profondir la chose; et le comte de la Uoqne, en nous ren\ovant tous
deux, se contiMila de (lii'e que la conscience du coupalile veiij;erait assez
rinnocenl. Sa prédiction n'a pas été vaine; elle ne cesse pas un seul
jour de s'accomplir.
J'ij;nore ce (jue devint cette victime de ma calomnie; mais il n'v a
pas d'apparence (|u"elle ail après cela trouv('' facilement à se bien placer:
ille emportait une imputation cruelle a son lioinieur de toutes manii-res.
I.e vol n'était qu'une Ita^'atelle, mais enfin c'était un vol, et, qui pis est,
employé à séduire un jeune garçon : enfin, le mensonge el l'ohslination
ne laissaient rien à espérer de celle en qui tant de vices étaient reunis,
.le ne regarde pas même la misère et l'abandon comme le plus granri
danger auquel je l'ai exposée. Qui sait, à son âge, où le découragement
de I innocence avilie a pu la porter? Kli ! si le remords d avoir pu la
rendre malheureuse est insupportable, qu'on juge de celui d'avoir pu la
rendre pire que moi!
7-2 l,ES CONFESSIONS.
(le souvenir cruel me Iroiihh! ([iH'I([iicfois, i-t me l)oiiloverse au point
de voir ilans mes iusouinics colle pauvre fille venir nie reprocher mon
crime comme s'il n'était commis que d'hier. Tant que j'ai vécu tranquille
il ma moins tourmenté, mais au milieu d'une vie orageuse il m'ôte la
plus douci! consolalion des innocents persécutés : il me fait bien sentir ce
(|ue je crois avoir dit dans (|uel(jue ouvrage, que le l'cmords s'endort
durant un destin prospère, et s'aigrit dans l'adversité. Cependant je n'ai
jamais pu prendre sur moi de décharger mon cœur de cet aveu dans le
sein d'un ami. La plus étroite intimité ne me l'a jamais fait faire à per-
sonne, pas même à madame de Warcns. Tout ce que jai pu faire a été
d'avou(M' ([ue j'avais à me reprocher une action atroce, mais jamais je
n'ai dit en quoi elle consistait. Ce poids est donc resté jus(ju';ï ce jour
sans allégement sur ma conscience; et je puis dire que le désir de m'en
délivrer en quchjuc sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai
prise d'écrire mes confessions.
J'ai procédé rondement dans celle que je viens de faire, et l'on ne
trouvera sûrement pas que j'aie ici pallié la noirceur de mon forfait. Mais
je ne remplirais pas le but de ce livre, si je n'exposais en même temps
mes dispositions intérieures, et que je craignisse de m'excuser en ce qui
est confoi'me à la vérité. Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi
dans ce cruel moment; et lorsque je chargeai cette malheureuse tille, il
est bizarre, mais il est vrai, que mon amitié pour elle en fut la cause.
Klle était présente à ma pensée ; je m'excusai sur le premier objet qui
s'offrit. Je l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire, et de m'avoir
donné le ruban, ])arce que mon inlention était de le lui donner. Quand
je la vis paraître ensuite, mon cœur fut déchiré ; mais la présence de tant
de monde fut plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition,
je ne craignais (|ue la honte; mais je la craignais plus que la mort, plus
f[ue le crime, plus que tout au monde. J'aurais voulu m'enfoncer, m'é-
louffcr dans le centre (h; la lerr(; : l'invincible honte l'emporta sur tout,
la honte seule lit mon impudence ; et plus je devenais criminel, jilns l'ef-
froi d'en convenir me r(Mi(lait intrépide. Je ne voyais que l'horreur d'être
reconnu, déclaré ])ul)li(juement, moi ])résent, voleur, menteur, calom-
niateur. In trouble universel m'ôtait tout autre sentiment. Si l'on m'eiit
laissé revenir à moi-même, j'aurais infailliblement tout déclaré. Si M. de
la Roque m'eût pris à part, qu'il m'eût dit : Ne perdez pas cette pauvre
lille; si vous êtes coupable, avouez-le-moi ; je me serais jeté à ses pieds
dans l'instant, j'en suis parfaitement sûr. Mais on ne lit que m'intimider,
(|Mand il fallait me donner du courage. I^'àgc est encore une attention
ijuil est juste de faire; à peine étais-jc sorti de l'enfance, ou plutôt j'y
étais encore. Dans la jeunesse les véritables noirceurs son! j)lns crimi-
nelles encore que dans l'àgc mûr; mais ce qui n'est que faiblesse l'est
beaii(OM|) moins, cl ma faute au fond n'(''tait guère autre chose. Aussi son
I'\U I I I I 1 l\ lil III. "3
S()ii\L'iiii- m'aHlim'-l-il iikuiis à cause du niai ru lui-mr-uiu (ju'a rausir ilc
«fini qu'il a ilù «aiis. r. Il m'a iin'uu' lait ce liicu dr lue j^araiilir piuir It;
rcsif (le uia vil' tlf li'ul a» Ir icuiiaul au ciinn-, par riui|U('>!>i<Mi linihlc
qui Mi't'sl roslti- du siul (|ui' j'aif jamais cMuiiuis; tl ji- crois sentir que
nu>u aversion [mur le nu'usunjie nie vient en j^raiule partie du rej;ret d'i-n
avilir pu faire un aussi noir. Si c'est un criiiu' ipii puisse être expie,
cduiiue j'ose le eroin-, il <loit l'être par tant de niallieurs dont la lin de
ni.i vie es! atcaldie. par cpiaraiite ans de dioiture et d'Iiouiieur dans des
occasions diliiciies; et la pauvre Marion trouve tant de veiif^i'urs en ce
nuuule. que, (|Utd(|ue j;raiule (|u'ait été mon (dïeiise envers elle, je crains
peu d'eu emporter la coulpe avec moi. Voilà ce que j'avais a dire sur cul
article. Oui! me suit permis de n'eu reparler jamais.
i.iviu: Tuoisii:)!!-:
(t7-2S- IT.n.)
Sorti de clie/. madame de Verceilis à peu pies ciuiimo j'v étais entre,
je retournai chez mon ancienne liotesse, el j'y leslai cinq ou six semaines,
durant lescjnelles la santé, ia jeunesse et l'oisiveté me reiulireiit suuveiil
mon tempérament importun. J'étais inipiiet, distrait, rêveur; je [ileiirais,
je soupirais, je desii'ais un i)oiiiieiir iloiit je ii avais |ias d'idée, el dont
je senlais pourtant la privaliou. I.et élat ne peut se décrire; et |ieii
d'Iiommes même le peuvent ima^'iner, parce que la plupart ont prévenu
cette plénitude de vie, à la lois tonrinentaiile et délicieuse, (jni, dans
l'ivresse du désir, donne un avaiit-;;oùt de la jouissance. Mon saii}^ allumé
rem|)lissait incessammeiil mou cerveau de lilles el di' lemiiies; mais n'en
sentant pas le véritable usa<;e, je les occupais hizarrement en idées a
mes lantaisies sans en savoir rien faire de plus; et ces idées tenaient mes
sens dans une activité très-incommode, dont, par bonlieur, elles ne
in'apprenaienl point a uie liiliMcr. l'aurais donné ma vie jiour retnmver
un (|uait d'Iienre une demoiselle (ioloii. Mais ce n'était |)lus le temps oii
les jeux de l'enfance allaient la comme d'eux-mêmes. La houle, com-
paj,'ne de la conscience du mal, était venue avec les années; elle avait
accru ma timidité naliireiie au point de la rendre invincible; el jamais,
ni dans ce temps-la ni depuis, je n'ai jui parvenir a iaire une |)roposi—
lion lascive, que celle à (|ni j(.' la faisais ne m y ait en (|uclqne sorte ciui-
Iraiiil par ses avances, quoique sachant qu'elle n'était pas sornpnleiisc,
et |)resque assure d'être pris au mol.
10
Il I.KS COM'FSSIONS.
Mon ;ii;il(itioti crut an point (\m\ ne pouvant coTilcnlci' mes désirs, je
les attisais par les plus ('xliM\a|;ant('S niano'nvrcs. J'allais chcrclicr dos
alli'os sonihros, des r(''duits caclirs, où je pnssc nri'\|>os('r de loin aux
personnes du sexe dans IClat on j aniais \oiiln ('lie auprès d'elles. Ce
(pTelies voyaient n'était pas l'cdijet ohscène, je n'y songeais mémo pas;
cotait l'objol ridicule. I.e sot plaisir ([uo j'avais de l'étaler à lonis yeux ne
pont se <léerii-e. Il n'y a\ait de là plus (ju'un |)as à l'aiic pour sentir le trai-
tenu'iil desiié', et je ne doute pas (pie (pielipie résolue lU' m'en eût, eu pas-
sant, donne I amusement, si j'euss<! eu l'audace d'alleudre. (lelte lolio eut
une calastroplu' à peu |)rès aussi eomi(|ue, mais moins plaisante pour moi.
In jour j'allai m'elalilii" au l'oud d'une cour ilaus la(|U(dle était un
pulls où les (illes de la maison venaient souvent eherciicr de l'eau. Dans
ce fond il y av.iil ime pelile descente (pii menait à dos caves par plusieurs
(•(unmunicalions. Ji^ sondai dans I (d)S<urili'; ces alli'es souterraines, et,
les trouvant longues et oliscures, je jugeai (ju'elles ne liuissaient j)oiut,
et qiu), si j'étais vu et snr[)ris, j'y trouverais un refuge assuré. Dans celte
conliance, j'(d'frais aux (illes qui venaient an pnils nn spectacle pins ri-
sihle (|ne séducteur. l.( s [ilus sages feignirent do no rien voir; d'antres
se mirent à rire; d'autres se crurent insultées, et lii'ont du Lruit. Je me
sauvai dans ma retraite : j'y fus suivi. J'entendis une voix d'homme sur
hupiolle je n'avais ]>as compté, et qui m'alarma. Je m'enfonçai dans les
souterrains, au risipie d(! m'y perdre : 1(! hruit, les voix, la voix d'homme,
me suivaient toujours. J"a\ais compté sur l'cdjscnrité, je vis de la lu-
niioro. Je frémis, je mCnfonçai davantage. In mur m'arrêta, et, no pou-
vant aller plus loin, il fallut attendre là ma destinée. En nn moment je
fus atteint et saisi [)arnn grand homme portant une grande moustache, un
grand chapeau, \\u grauil salue, escoiii' de (piaire ou ciM([ \ ieilles femmes
armées chacune d'un manche à halai, |)arnii lesquelles j'aperçus la petite
co(|nine (pii m'avait décelé, et (|ui voulait sans doute me voir au visage.
I/homme au sahr(>, en me prenant par le hras, me demanda rudement
ce (pie je faisais la. Ou ((uiçoit (pie ma réponse n'était pas prèle. Je me
remis cependant; et, nr(''vertuaiit dans ce monuMit criti(pie, je lirai de
ma tète nn expédionl roinanes(pie (jui me lénssit. Je lui dis d'un ton
suppliant d'avoir ])itié di; mon âge et de mou ('tat; que j'étais un jeune
étranger de grande naissance, dont le cer\eau s'était dérangé; (pie je
m'étais écha|i|té de la maison ]iaternidlo, parce (jn'on voulait m'enlermer ;
(pie j'étais perdu s'il me faisait coniKiiIre ; mais que s'il voulait hien
me laisser aller, je pourrai.-; peul-èlre un jour reeonu.iilre celte grâce,
(ionire toute attente, mon discours et mon air liront effet : l'homme ter-
rihle en fut touché, et après une réprimande assez courte il me laissa
doucement aller, sans me questionner davantage. A l'air dmit la jeune
et les vieilles me virent paitir, je jugeai ipie riiomme (pie j'avais tant
craiiil iii'elail 1(11 I iilile. cl qu'avec elles seules je n'en aurais pas (•l(''
l'Mt I II I I i\ m III
iiiiilli- a si Itou iiimuIh'. Je li-> l'tiU'ndis iiiiii'iniini- je iii> sais quoi ilmil ji-
lie m(> soiuiais }{iifir; rar, pitiirvii que le salni- i-l riiniiiinc m- s'<ii iiu'-
lasx'iil lias, j'flais liifii siïr. Irslf cl \i;:iiiii''ii\ cniimii' j'/lais, ili- i U-
li\nr ilf K'iirs hicols il ircllcs.
Oiii'l(iiios jours aprè's, passant dans uni' nie a\fc un jciiiic alilir, ninn
voisin, j'allai donner du nez conlrc riioniinc au saltri". Il inc rctonniil,
fl, nie conhrfaisanl d'un Ion railleur : « Je snis prince, me dil-il, je
« suis prinee; el moi je snis un eoïon : mais(|ue son altesse n'y revienne
« pas! » Il najcnila lien île pins, il je m'esiiuivai en liaissant la lèle. el
le remereianl dans mon eienr de sa discnliiui. .l'ai juj;é ijiie ces mau-
dites ^i(■illes lui avaient l'ail lionle de sa crédulilé. Onoi (|u'il en soit, tout
l'iiMuonlais (|n'il l'Iail, c'était un Itou liomme, el jamais je ne jiense a lui
sans un moiiM'ini'nt dr reconnaissance : car l'histoire était si |)laisanle,
que, pour le siiil désir de faire rire, tout autre à sa place iirent déslni-
noré. Celle a\eiiture. sans avoir les suites que j'iii pouvais craindre, ne
laissa pas de me rendre sa^e pour longtemps.
76 l.i:S CONFESSIONS.
Mon séjour chez inadamo de Vcrcellis m'avail ])riKiiré qiiolqiu-s coii-
Maissaiu-i's,(|iir i"(Mitni(>nais(lans rosiwirqircllospoiirraioiilm'riiiMililes.
J'allais voir (|iicl(|iii'l()is ciilrc antres un ahljé savoyaril appelé .M. (iaime,
précepteur des cnlants ilu coinle de Mellari'de. il était jeniic encore et peu
répandu, mais plein de bon sens, de probité, de lumières, et l'un des
plus bonnètes bommes (pie j'aie connus. Il ne me fut dancune ressource
pour l'objet qui m'attirait ebez lui, il n'avait pas assez de crédit |)onr me
placer; mais je trouvai près de lui des avanlai;('s plus piM'cieux (|iii mont
profité toute ma vie, les leçons de la saine nuirale, et les maximes de; la
droite raison. Dans l'ordre successif de mes goûts et de mes idées, j'a-
vais toujours été trop liant ou trop bas, Acbille on Tliersite, tantôt béros
et tantôt vaurien. M. (îaime prit le soin de me mettre à ma place, et de
nie montrer ii nioi-iiiéni(^ sans m'i'pargner ni me décourai^er. Il me parla
très-bonorablemenl de mon naturel et de mes talents : mais il ajouta (ju'il
en voyait naître les obstacles qui m'empècberaient d'en tirer parti; de
sorte qu'ils devaieul, selon lui, bien moins me servir de degrés pour
monter à la fortune (|ue de iess(uirces pour m'en passer. Il me fit un
tableau vrai de la vie luimaine, dont je n'avais (jue de fausses idées; il
me montra comment, dans un destin contraire, l'homme sage peut tou-
jours tendre au bonheur et courir au plus près du vent pour y parvenir ;
comment il n'y a point de vrai bcuihenr sans sagesse, et comment la sa-
gesse est de tous les états. Il amortit beaucoup mon admiration pour la
o^randeur, eu me prcuivant (]ue ceux ([ui doininaient liîs autres n'étaient ni
plus sages ni plus heureux qu'eux. 11 me dit une chose qui m'est souvent
revenue à la nuMiioirc : c'est que si chaque homme pouvait lire dans les
cœurs de tous les autres, il y aurait plus de gens qui voudraient descendre
que de ceux (pii viuidraient monter. Cette réflexion, dont la vérité frappe,
et qui n'a rien d'outré, m'a été d'un grand usage dans le cours de ma
\ie pour me faire tenir à ma place paisiblement. Il me donna les pre-
mières vraies idées de rhonnéle, que mon génie ampoulé n'avait saisi
(iiie dans ses excès. 11 me (it sentir (jiie l'enthousiasme des vertus sii-
. blinies était peu d'usage dans la société; qu'en s'élançant trop haut on
était sujet aux chutes; que la continuité des petits de\oirs toujours bien
remplis ne demandait pas moins de force que les actions héroïques;
(lu'ou en tirait meilleui- jiarli pour rboiiiicur et pour le bonheur ; et (ju'il
valait iiitininu'ut mieux a\oir t(uijuiirs l'estime des h(uumes, (pie quel-
(|uefuis leur admiration.
Pour établir les devoirs de riiomiiie il fallait bien remonter a leurs
principes. D'ailleurs le pas que je venais de faire, et dont mon état pré-
sent était la suite, nous cmidiiisait à parler de religion. L'on con(,'oit déjà
que l'honnête .M. (Jainie est, du moins en grande partie, l'original du
Vicaire savoyard. Seulenu'ut la prudence l'obligeant à parler avec plus
de réserve, il s'expliqua moins ouvertement sur certains points ; mais au
l'Ml M I I I l\ III III 77
ri'sti' SCS iii.'ixiiui's, SCS sciiIimumiU, ses a\is litii'iil les iiicincs, cl. jiis(|irati
(oiiscil lie icloiiriicr dans ma |>alric. loiil lut ciiiiiiiic je l'ai rcmlii ilc|iiiis
au |iulili('. Ainsi, sans m'clcniiic sur des cuirclieiis dont ( lia<'un peul \iiir
ia sultstaïu'c, je dirai ijucscs leçons, sn>;cs, inaisd'aliord sans i-ricl, furciil
dans mon eo-ur un ^cmn- de \ertu cl de religion ipii ne s'v clouffa jamais,
cl i|ui n'allcndail pour Iruelilier i|ue les soins d iitu- main plus chérie.
Ouoi(|uc alors ma conM-iMun lut peu sidide, je ne laissais pas d'être
cmu. Loin lie nieiinnvcr de ses cnlrcliens, j'\ pi is j^oùt a cause de leur
clarté, de leur simplicile. cl snrioul d'un cerlain iiilerèl de coMir dimt je
sentais qu'ils étaient pleine. J'ai I àme aimanie, et je mi' suis toujours
ntlaclic an\ };cris moins à propoilion du iiieii (jn'ils m'ont lait i|iir d(>
celui (|n'ils m'ont \oiiln ; cl c'est sur (|uoi mon tact m> me trompe ^iiére.
Aussi je m'arrcctionnais xerilaliicmcnl à M. (îaime ; j'i'tais poui' ainsi diic
son sccomi disciple; et cela me lit |iiini' le ninmenl iiiéiiie I iiieslimalde
bien de me (Iclniiiner de la peiile au \i('e oii in'eiilraiii.dl mon nisivclé.
I n jour i|uc je III' pensais à rien moins, on \iiil me clierclier de la
pari du comte de la llo<|uc. A force d'y aller et de ne poiiNoii- lui paiiei-,
je m'i'lais ennnvé. et j(> n'v allais pins : je crus (pi'il m a\ait oiildii', ou
qu'il lui était reslt- de mauvaises impressoins de moi. Je me Iriuiipais.
Il avail clé lémoin plus d'une fois du plaisir avec le(|uel je reiii|>lissais
mon devoir auprès de sa lanle; il le lui avail même dit. et il m'en reparla
(|uand nioi-méme je n'y sim|;eais plus. Il me re(,-ul iiieii, me ilil que,
sans m'amnser de promesses vagues, il aval! clieieln' à me placer; f|iril
avail réussi, (lu'il me niellait en clicmin de devenir (|iieli|ue cliose, qmr
c était à moi de faire le reste; que la maison oi'i il me faisait enirer était
piiissaiile cl considérée; que je n'avais pas liesoin d'antres prolecleiirs
|»our m'avancer; il que, (pioiquo Irailc ilalmnl m simple diimesliqiie,
comme je venais de l'être, je |)ouvais être assuré (|iic, si l'on me jiij;eai<
par mes sentiments et par ma conduite au-dessus de cet élal, on était dis-
posé à ne m'y pas laisser. La lin de ce discours démentit cruclicmenl les
lirillanles espérances (|iie le commencemenl m'avail données. Quoi ! tmi-
joiirs laquais! me dis-je en moi-même avec un dépit amer que la cim-
liance cllaça hienlol. Je me sentais tro|) peu fait pour celle place pour
craindre qu'on m'y laissai.
II me mena cliez le comle de (ionvon, premier écuyer de la reine, et
elle! de I illustre m.iison de Solar. I/air de di^'iiilé de ce respectable v ieil-
lard me reiulit plus toiulianle l'affabilité de son actiieil. Il m'interrojiea
avec intérèl, el je lui répondis avec sincérité. Il dit au comle de la Hoqiic
que j'avais une physionomie agréaide, il qui prniiiellail de l'esprit; (|iril
lui paraissait (|u'en effet je n'en mam|iiais |)as, mais (|iie ce n'était pas là
liuit, el (|ii il fallait voir le reste : puis, se loiirnanl vers moi : Mon cn-
fanl, me dil-il, presque en lonles choses les commencemenls sont nules;
les vôtres ne le seront ponrlanl |)as beaucoup. Soyez sage, el cherche/
I.KS COM'I'.SSIONS.
a [ilaiic ici à lonl K; iikhkIi'; voilà, (|iiaiil à pivseiil, volro uiii(|iic ('iii|)I(ii :
(lu ri'slc, ave/ bon coiiiago ; ou vciil j)nMi(lio soin (1(3 vous. Tout de suile
il passa cluv. la uiai(iuis(' dt; Breil, sa hellc-lillL', cl uic prcseula à elle,
puis à l'abbé de (îouvou, son iils. Ce début me parut de bon augure.
J'en savais assez déjà pour ju^cr (|u"(in ne l'ail pas lanl de l'açou à la ré—
cc|)liou dun bupiais. Kii etlel, (ui ne nu; traita jjas comme tel. Jeus la
tabl(.' de lollice, ou ne me donna point d'Iiabit de livrée; et le comte de
Favria, jeune étourdi, m'ayaul voulu faire monter derrière son carrosse,
son- graiul-pere dd'cndil ([ne je moulasse derrière aucun carrosse, cl (|ue
\c suivisse personne luu's de la maison, (iepeiuiant je servais à lal)l(\ cl
je faisais à peu jirès au dedans le service d'un lupuiis; mais je le taisais
eu (jnebpu' iai,iiii librenu'ut, sans cire allaclie nommément à personne.
Mors (pudcjucs Icllres (pidn nu' dictait, et des images (pu' le comte de
l'avria me faisait découper, j'étais jucscpie le maîlic de Icuil mou leui])s
dans toute la jouruée. Celle épreuve, doni je lU' m\iperce\ais |)as, était
assurément Irès-dangci'cuse : elle n'dail pas inéme l'(ul liumaine ; car
celle grande oisiveté ])OU\ail nu' iaire conhaclcr des vices (jne je n'au-
rais pas eus sans cela.
Mais ("est ce ipii triis-beureuscuii ni n ani\a point. I.c> le(;(ms de
M. (iainic avairnl fait impressimi sur nuui ctenr, et j'y piis lanl de goût
<|U(! je m'écbaitpais (|iirli|ucf(iis |iiiiii- allci' les l'iilnidre cncoic. le crms
I'M: 1 1 1 I . I i\ III III. ->.t
(iiic 0(Mi\ i|iii nu* Mivaiciil soiiir ainsi rni'ti\i'ini'iil ni- ili'Mnairiil ;:iii-rc oii
j'allais. Il iii' SI' |ii-iil rii'ii ilc plus sciisi- i|ui' \r- ,i\i> (|ii il un' il)iiiii;i >ni'
ma ('oniliiili'. Mes (-nninii'iu'i'iiiriils riiti'iil ailiiiii .ililr> ; j rl.ii> iliiiii' as^i-
(liiitc, triiiii- alli'nlii>n, il un /< Ir i|ni i liai iiiauiil Imil \i- iiinntli'. I.'alilu'
(■aiiiic m'avait sa^ciufiil axTli ilc miulcrcr cclli' preniiiTc lri-\cnr, ilc
piiir iin'illt' ni' \inl à se iflàclii'i- cl (|ii"i)ii n'y |iril panlc. Vnlri' dilinl.
nii' ilil-il, rsl la ri'^li' ili' it ipiiiM i'\ij;rra di' \mis : tàrlir/ di- miiis nn-iia^rr
tir i|iii>i r.iii'i' |iliis dans la snilr, mais pardi'/.-Miiis dr lairi' jainai> iiinins.
(awiimo un ni! m avait ^^ni'ir cvaminé sur im-s prlils lali'iils, et i|ii°on
ne nu> snnposait (|ni> cimiv qnr m'a\ait duniit's la nalnri', il nr |iai'aissail
pas, tnal^n!' l'c (pif le conilr de (ionvon m'avail pu din-. ([n'oii siin^ràt à
lirri' paili di' moi. Kfs alïaires \inri'ul a la liaM'isi', et jr lus à ju'ii jhcs
oultlii'. \.v maripiis de Hicil. lils t\i\ comte de (ionvon, riait alors amlias-
sadi'ur à Vienne. Il sur\iul des mouvements à la e(nir (|ni se lirenl seiilir
dans la famille, et IHu \ lut quelipies semaines dans une a^'ilatimi <|ni
ne laissait {jnère le temps de penser à moi. dépendant jnsqne-là je mé-
lais peu relâché, lue chose nu' lit du hien et du mal, en ni'('loij;uant de
tunte ilissipatioii extérieure, mais en me rendant un peu plus distrait sur
mes devoirs.
Mademoiselli' de iîieil était nne jenne personne à peu près de mou
îv^ti, hien laite, assez helle, Irès-hlanche. avec des cheveux très-noirs, et,
i|iM>i(pie hrnne, portant sur son visajic cet aii' de douceur des hlondes
aiupiel mon cieur n"a jamais résisté. I.'hahit de coiir, si favorai)le aux
jeunes personnes, mari|nait sa jolie taille, dé^a^eait sa poilrine et ses
épaules, et remlait son leinl eiuoie plus éhlouissant par le deuil (pi'on
portait alors. On dira i|ne ce n'est pas à nu domi'slii|ue de sapeiccMiir
de ces clioses-là. J'avais tort sans doute; mais je m'en apercevais tonte-
fois, el même je n'étais pas le seul. I.e maître d'hôtel et les valets de
ehamhre en parlaient (]ui'l(iuefois à lahie avec nne j,Mossièreté t|ui ukî
faisait cruellement soullVir. La télé ne me tournait pourtant pas au point
d'être ainonreux Imit de Inui. .le ne m duhliais point; je me tenais a ma
|)lace, et mes désirs mêmes ne s'émancipuieut pas. J'aimais à voir ma—
denu)iselle de Breil, à Ini entemire dire (|nel(|ues nmls (|ni marquaient
de l'esprit, du sens, de riiounéteté : nnjii amhilion. hornée an plaisir
de la serxir, n'allait |)oinl an delà de mes droits. A tahle j'étais attentif à
chercher I occasion de les faire valoir. Si son latjuais (|nittait nn moment
sa chaise, à l'instant on m'y voyait étahli : hors de la je me tenais vis-a-
vis d'elle; je cherchais dans ses veux ce (lu'elle allait demaiuler, j'épiais
le moment de changer son assiette. Mue n anrais-je point lait pour ipielle
daii.'nàl m ordonner ([neh|ue chose, me rej;ai(ler, me ilire un seul mot!
mais point : j'avais la mortilication d être nul |iour elle ; elle ne s'a|)erci'-
\ait pas inênu' (|ne j'étais là. dépendant son fii're.qui m'adressait (|nel(pn'-
fois la jtarole à laide, m'avaut dit je ne >ais i|uiii de peu oldi^eaiit. je lui
SI» I.KS CONFESSIONS.
lis iino réponse si fine et si l)ien loiirnée, qu'elle y fit attention, et jeta les
veux sur moi. Ce coup d'œil, (jui lut court, ne laissa pas de me trans-
l)orter. I.e lendemain l'occasion se présenta d'en obtenir un second, et
j'en priilil.ii. On dniinait ce joui-i.i ou i;iand dîner, (iii pour la preiuiéi'O
l'ois je vis avec beaucoup (rétouncuienl le niaîlre diiôlel servir l'épée au
côté et le cliapeau sur la tèic. l'ar hasard on vint à parler lie la devise de
la maison d(> Solar, qui était sur la ta|)isserie avec les armoiries, Tel fierl
ijiti ne (uc jKis. Ciiinnie les l'iémonlais n(^ sont jtas poui' I ordinaire con-
sommés dans la langue l'rauçaise, quelqu'un trouva dans celle devise
une faute dortho^raplie. et dit qu'au mot fiert il ne i'allait pas de t.
Le vieux comte de (iouvon allait répondi'e ; mais ayant jeté les yeux sur
moi, il \il que! je souriais sans oser ri(;n dire : il m'ordonna de |)ailer.
Alors je dis (|ue je no. croyais pas (pic le ( lui (b; trop; que ferl était un
vi<'ux mot l'rançais ((iii ne venait pas du mot /crax, lier, menayant, mais
du verbe ferit, il frappe, il blesse; qu'ainsi la devise ne nie paraissait pas
dire, Tel menace, mais Tel frappe qui ne (uc pas.
Tout le monde me rej;ardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de
la vie un pareil étonnement. Mais ce qui me llatla davantage fut de voir
clairement sur le visage de mademoiselle de lîreil un air de satisfaction.
Cette personne si dédaigneuse daigna me jeter un second regard qui valait
tout au moins le premier; puis, tournant les yeux vers son grand-papa,
elle semblait attendre avec une sorte d'impatience la louange qu'il me
devait, et (]u'il me donna en effet si pleine et entière et d'un air si con-
tent, (|ue t(uile la table s'empressa de faire chorus. Ce moment fut court,
mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces moments trop rares qui
replacent les choses dans leur ordre naturel, et vengent le mérite avili
des outrages de la fortune. Quelques minutes après, mademoiselle de
lireil, levant derechef les yeux sur moi, me pria d'un Ion de voix aussi
timide qu'affable de lui donner à boire. On juge que je ne la lis pas
attendre; mais en approchant je fus saisi d'un tel tremblement, qu'ayant
trop rempli le verre, je répandis une partie de l'eau sur l'assiette et
même sur elle. Son frère me demanda élourdimcnt pourquoi je tremblais
si fort. Cette question ne servit pas à me rassurer, et mademoiselle de
lireil rougit jusqu'au blanc des yeux.
Ici finit le roman, où l'on remarquera, comme avec madame Basile et
dans toute la suite de ma vie, que je ne suis pas heureux dans la conclu-
sion de mes amours. Je maffeclionnai iuutil(;ment à l'antichambre de
madame de Ur<'il : je u'nblins plus une seule mar(|ne d allenlinn de la
jiart de sa lille. Klle sortait et entrait sans me regarder, cl moi j'osais à
peine jeter les yeux sur elle. J'étais même si bêle et si maladroit, qu'un
jour qu'elle avait en passant laissé tomber son gant, au lieu de m'élancer
sur ce gant que j'aurais voulu couvrir <le baisers, je n'osais sortir de ma
place, et je laissai ramasser le gant jiar un gros butor de valet (|ue j au-
(4.
I-\IM II I I I \ l;i III Hl
rais vitldiiliiTS riT.isi'. l'oiir ,i«ln'\t'r ilf nritiliMiiili'i, jr m'aiMTciis qui' je
n'axais iia> li- liiiiiluMir il'a^rrci' a iiiailanii' ili' llicil. Nnii-si'iili-iin'iil rllr
ne nr<ii(li)iiiiail rien, mais rllr ii.k ripiail jaitiais iiinii srixiii'; il diiix
fois, iiif Iroiixant dans son anlii'liainliii'. l'Ilf nie (Innaiida d un Imi rml
SIC si jf n'avais ririi à lairc. Il lallnl rcnonciT a iciU- cln-rc anlicliain-
l>n-. J i-ii rns d'aliiird dn rc^nl; mais les dislrarliniis \inriiil a la lia-
xn-sc, cl liicnlnt je n'\ pensai pins.
J'eus de (|ii(>i liH' ciinsidei' du dedaiii de madame île llreil iiar les linn-
tcs (If son lieaii-|)crc. ipii s apcicnl enlin (|ne j fiais là. i.c soir dn diner
donl j'ai paili-, il eut a\cc moi nn cnirelieii d'uni' demi-lieuie. dmil il
parut content et dont je Ins enclianli'. (.e hon xn'illard. ipioii|ue liumme
d'esprit, en axait mnins i|Ui' madame de Nercellis; mais i\ axait plus
dentiailles, cl je réussis mieux auprès de lui. Il me dit de m'atlaclier a
l'aldic dclionvon son lils, ipii in'a>ait pris en alïection ; ipic celte alTee-
lion. si j en prolitais, pinixait m être utile, et me l'aire aci|nerii' ce ipii me
maui|uail pour les x ues iiu'ou axait surrmii. Ites le lendemain malin je
xolai chez monsieur l'aldie. Il ne me rc^ul point en domeslii|ue ; il me lit
asseoir an coin de son ieu. cl, ininlerro^eanl avec la plus ^lande dou-
ceur, il vit hientol ipie mon l'iliieation, commencée sur tant de cimscs.
n était ailo'xée sur' aMciiue. Trouxaut surloul (|Ui' j axais peu de latin,
il entreprit de m'en enseiu'uei- davanta^'e. .Nmis convînmes (lue je me
rendrais chez lui tous les malins, cl je comnu-nçai dès le lendemain.
Ainsi, par une de ces hi/arreries qu'on lrnn\era souvent dans le cmirs de
ma vie. en mènn" temps an-dissns et au-desMuis de mon elal, j'élais
disciple et \alet dans la mèmi" maison, et dans ma servitude j'avais ce-
pendant un précepteur d'une naissance a ne l'être (|ne deseiii'anls des
rois.
M. l'ahhé de liouvon étail un cadet destiné par sa famille à l'épisco-
pal, et dont |>ar celle laison on avait poussé les études plus ipril n'est
ordinaire aux eiiranlsde qualité. On l'axait envoyé à rnniversilédeSienne,
où il avait reste plusieurs années, cl dont il axait rap|)orlé une assez forte
dosedccmscanlisme |)our être à |)en prés à Turin ce(|n'élait jadis à l'aris
l'ahhé de Danjieaii. I.e di'j;ont de la tln'olo'jie l'avait jeli" dans les helles-
letlres; ce (|ui est Ires-ordinaire en Italie à ceux qui courent la carrii're
de la prélatnre. Il avait liieii lu les poêles, il faisait passahleincnl des vers
latins et italiens. Kn un nmt. il avait le ^oùt qu'il fallait pour l'ormer
le mien, et mettre (|uel(]ne elioix dans le fatras dont je m'étais f.irci la
lèle. Mais, soit (|ue mon haliil lui eut lait quelque illusion sur mon sa-
voir, snit i|n d ui' put siippiii'li'i' l'ennui du laliii l'Ii'Mnentaire, il me mil
d ahiiril lieauinup tnqi liant; et a peine in'eul-il fait traduire (|iielques
laides de l'Iiedre. i|n'il me jeta dans Vii-^ile, où je n'entendais presque
rien, .l'étais destim'-. comme on xerra dans la suite, a lapprcndre soii-
xenl le latin et a ne Ir saxuir jamais. Cependant Je Iraxaillais avec assez
II
H'î I.F.S f.0M■ESS10^S.
de zèlo, cl inonsiiMii' l'ahhc me prodiguait ses soins avec uiio Itoiilo iloiil
le souvenir lualleudiil eneoie. Je passais avec lui une |)artie de la uia-
linée, laiil pour mou iiisliiiclion (|ue pour son service; non pour celui
(le sa prrsdiinc. car il ne soulliil jamais (|iie je lui eu icudisse aucun,
mais i)onr eciire sous sa diclée el pour copier; cl ma l'onclidu de secré-
taire me l'ut plus utile (jue celle d'éccdier. Non-seulenu'ul j'appris ainsi
l'ilalien dans sa pureté, mais je pris du goût pour la littérature el quel-
(|iic disceiiuMuiMit des Ixuis li\res, (|ui ne s"aer|ii(''rait ]>as clu'z la Tril)n,
et ([ui nie servit lieauc(uip dans la suite (juand je nu; mis à tiavailler
seul.
Ce temps lut (clui de ma \ie où. sans projets romanes(|ues, je pou-
vais le plus laisonualdemeut me livrer a l'espoir de parveuii'. .Mdiisieiir
laldie. Irés-content de moi. le disait a tout le nuiiide ; el son |>(re m'a-
vait luis dans nue aricclinti si siugulièic, <jue le c(unle tle Favria m apprit
(|u'il avait |)arlé de moi au roi. Madame de IJreil elle-même avait (juilté
poui- moi sou air méprisant. Kniin je devins un(! espèce de favori dans
la maison, à la grande jalousie des auti'es domestiques, qui, me voyant
houoié des instruclious du tils d(^ leur maître, sentaient bien que ce n'é-
l.iit jias pour rester longtemps leur égal.
Autant (juc j'ai pu juger des vues (jnen avait sur moi par quelques
mots lâchés à la volée, et auxqncils je n'ai relléchi (ju'après coup, il m a
i)aru qiu" la maison de Solar, voulant courir la carrière des ambassades,
et peut-être s'ouvrir de loin cidle du ministère, aurait été bien aise de
se l'ormer d'avance un sujet (|ui eut du mérite et des talents, el qui, dé-
pendant nniquemenl d'elle, eût pu dans la suite obtenir sa conliance et
la servir utilement, ('e projet du comte de (ionvon était noble, judi-
cieux, magnanime, et vraiment digne d'un grand seigneur bienfaisant
et nrévovant : nuiis outi'c (|ue je n'eu vovais pas alors tonte l'étendue,
il était trop sensé pour ma tète, el demandait un trop long assujetlisse-
nicnl. Ma folle ambition ne cliercliait la bn-lnue qu'a travers les aven-
tures : et, ne voyant point de femme à lout cela, cette manière de par-
venir me paraissait lente, pénible el triste; tandis (|ne j'aurais dû la
trouver d autant plus liouorable et sure que les femmes ne s'en mêlaient
pas, l'espèce de mérite qu'elles protègent ne valant assurément i)as ce-
lui qu'on me su|)posait.
Tout allait à merveille, .l'avais obtenu, presque airacbé l'estime de
tout le nuiude : les épreuves étaient linies, el l'on me regardait géné-
raleinenl dans la maison comme un jeune Ikhuuu' de la plus grande
espérance, qui n'était pas à sa place el qu'on s'attendait d'y voir arri-
ver. Mais ma place n'était pas celle qui m'était assignée parles liomuies.
et j'v devais i)arveuir par des cbemins bien dillérents. .le louebe à un
(le CCS traits caractérisliques ipii nie sont propies, cl (pi il sullil de pré-
senter au leeleiir sans v .liiuilrr de rellcMoii .
!■ u; I 1 1 I M \ Il I I I I 8:^
O(ioi(|iril \ iiit à Turin licaucdiiii di* iHiuvcaiix (-iin\i-i'lis ili- iiinii cs-
|ic('i>. ji- III' li-N aimais pas. cl n'eu avais jamais xoiilii vitir iiiiciiii. Mais
j'a\ais Ml iiiicliiiics lii'iii-Miis i|iii iif l'i-laiciil |ias. cnlri' aiilii's un M. Mu^-
sai'il, siiriKiiiiiiii' I i>i')l-(iiii'iilr. |M'iiilir en nniiialiiii', ri un peu iiinii
|iarfiil. (le M. Miissaid ililcna ma ilcmciirc clir/ li- cnmli- de (iitiiMui.
••1 \iiit m'\ \(iir amc nn aiilii' (îfiii'vois a|>|irli' Hàclc, iloiil j'a\ais clé
i°amai'aili> iliiraiil iikhi a|>|)ri-iilissa<;c. C.f Hàtlr l'Iait un i^airnii Iri-s-aiiiii'
suni, li'i>!«-<{ai, jilfiii de riaillii-s lioiilïmiiics i|iir son à<;)> n'iulait u^rôaMes.
Mo Miila liiiil iriin ntn|i cii^imic de M. Kàclc, mais (mi^oiii- an |ii)iiil do
ne |>(iii\uii le (|iiill('i'. Il allait parlir liiciilôt |ioiir son l'olniiriior à (îo-
iii'\o. Oiitlli' iHiif j'allais l'airo! J'en soiilis l)ioii loiilo la firaiidciir. l'nnr
mottro (In moins à protil le (om|is (|iii m'olait laisso, jo no lo i|iiill lis |iliis :
DU |diili'it il 110 mo i|nitlail pas liii-iiiomo. car la Icio no mo litiirna pas
ilalioid an poiiil <l aller Imis do I In'ilcl passer la jmirnoo aMc lui sans
coii^o; mais Itionltil, voyant ([n'il m'olisôdail cnlioromonl. on lui dé-
londit la porto; ot jo m'icliaiiriai si hioii, ((n'onltliant Imil, liois iiion
ami Itàcio, jo n'.illais m clic/ nionsiciir !°ald>e ni die/ iii(iii>ieiii' le cninte,
cl l'on ne nio vovait plus dans la maison. On me lit des l'cpriinandcs,
que je n'écoulai pas. On mo menaça do me con^odior. (!otlo moiiaco lut
ma porto : ollo mo lit eiilrcvoir qu'il était possiido (ino Hàcio ne son al-
lât pas soiil. Dis lots jo lie vis plus d'antio plaisir, dantro sort, d'antre
lionlionr, (|no celui do laire un |)arcil vova^c, cl je no voyais à cola (jne
l'inelTahlo félicité du voyage, au Imul dii(|iiel pour snrcroit j'entrevoyais
madanio do Warons, mais dans un éloij;nomenl immense; car |)our re-
loiirnor à (ionevo, c'est à (pioi jo ne pensai jamais. Les monts, les prés,
les liois, les ruisseaux, les viHaj^os se succédaient sans lin et sans cesse
avec de nouveaux cliarmos; ce hioulieuroux liajol semlilail devoir absor-
her ma xie entii-re. le me rappelais avec délices comliien ce mémo voyage
m'avait |)arn charmant on vouant. One dovait-co être lorsiin'à tout l'at-
irail do riiuloponiiaiice se joindrait celui do faire route avec nn cama-
rade de mon âge, do mon goût et de lionne Inmieiir. sans gène, sans
devoir, sans coiitraiiile, sans oldigation d'aller ou rester (jne coinnn' il
nous plairait! Il fallait être fou pour sacrilier une |)areille fortune à dos
projets d'amliition dune exécution lente, dillicile. incertaine, ot (|ui.
les sup|>osaiit réalisés un jour, ne valaient pas dans tout leur éclat un
quart d'Iieiiio de vrai plaisir et do liliorti- dans la jonnosse.
l'Ieiii de celte sage fantaisie, je me conduisis si bien (jiie je vins à bout
de me faire ebasser, et en vérité ce ne fut pas sans peine, lu soir, comme
je rentrais, le maître d'bôtel me signilia mon congé de la part do inoii-
sioiir le coiiilo. (i'olait |»réciséniont ce (|uo jo demandais; car. sentant
malgré moi rexiravagauce de ma condiiilo, j'y ajoutais. |)onr m'excuser,
l'injustice et ringralilndc, croyant mettre ainsi les gens dans leur tort,
et mo jnslilior à moi-même un parti pris par iiecessile. On me dit jIo la
M
LKS CONFESSIONS.
jtarl (lu (•(iiiilc (le l'.ivria (l'iillcr lui iiailcr K; Iciulcmiiiii malin avant
mon (Icpail; il inimmc on voyait (|n(', la liMc m'ayanl tonriié, jV'lais
capable de n'en rien laiic, le maîlie d'InMel remit ajjivs e(,'ltc visite à
me donner (ineUpie argent (|n'(in m'avail (leslin(-, cl qu'assurément j'a-
vais l'orl mal ^agu(' ; car, ne voulant |ias nu: laisser dans l'iMal de valet,
on lU! m'avait |ias lixi' de tiares.
Le cmnte de h'avria, l(ml jeune et tout etoui'di (|u"il (•lait, me liut eu
celte occasion les discours les plus seiis(is, el j'oserais pres(|ue dire les
[dus Icndrcs, tant il m'exposa d'une manière flatteuse et toucliaut(! les
soins de sou (Uicle et les int(>ntions de sou f;raiul-pèro. Kiilin, a])rès
m'avoir mis vivenu'nt devant les ven\ Imit ce (|ue je saciiliais pour
ciHirirà ma perte, il m'olTril de l'aire ma paix, exigeant pour toute con-
dition (|ue je ne visse plus ce petit nuilheurcux qui m'avait sé'duil.
Il t'iait si clair ([u'il ne disait pas tout cela de lui-même, qiu', uial-
}ir('; mon slupide aveugiiMueut, je sentis toute la l)ont(!' de mon vieux
maître, et j'en lus IoucIr' : mais ce cher voyage c'tait trop empreint dans
mon imagination pour que rien put en balancer le charme. J"(!:tais tout
à fait hors de sens : je me ralïermis, je m'endurcis, je fis le lier, el je
lépondis arrogamiiient (|ue puisijn'on m'avait douiu' mim e(mg(!', je l'a-
vais pris; (|n'il n'idait plus temps de s'en dediii\ et (jue, (|uoi qu'il
|)iit m'airiver en ma vie, j'c'tais Lien ri'soln de ne jamais me f'aiie chas-
ser deux lois d'une maison. Alors ce jeune homme, justement irrit(î,
me donna les noms que je méritais, me mil hors de sa chambre par
les ('paules, et me ferma la porte aux talons. .Moi je sortis triom])hant,
comme si je venais d'eiuporter la plus grande victoire; el. de peur d'a-
voii' un second combat à soutenir, j'eus l'indignité de j)artir sans aller
riMuercier monsieur rabb(î de ses bonti's.
l*our concevoir jus(|n*oii mon d(51ire allait daus ce moment, il l'andrail
connaître à quel jxiinl mou cœur est sujet à s'c-cbanlTer sur les moindres
choses, et avec (pudle loree il se plonge dans l'imagination de 1 objet
(|ni l'attire, (|ncl(]ne vain (pu; soit ([ludquefois cet objet. Les plans les
plus bizarres, les plus cnlantius, les plus Ions, viennent caresser mon
idée favorite, et me montier de la vi-aisemblance à m'y livrer. C-roirail-
on (|u"a |ires de dix-neuians on puisse i'iuuler sur une li(de vide la sub-
sistance du l'esté de ses joni'S'.' Or e((nite/.
L abbe de (îouvim m'avait lait préseul, il v avait (jiii hpies semaines,
d'une petite lonlaine de berim loit jolie , el dont j étais lraus|)orlé. A
force de faire jouer celt(! fontaine cl de parler de notre vnvage, nous
|)ensàmes, le sage IJàcle et moi, (|ue l'une pmiiiait bien servira l'antre,
et le |uolungei'. On v avait-il daus le mmide d aussi curieux (|n'nm' kui-
taine de lierou'.' lie principe lui le liiiidement sur lei|iiel nous bâtîmes
l'édilice de notre lorlune. Nous devious dans cba(jne village assemblci-
les jtavsans antnur de notre l'oulatue, el là les icpas et la iMiiine c!i('re
l'A KHI I M \ Il I III
KS
tloiiiciit iiiiiis liuiilii'r uM'c il'aiil.iiil \>\n> il .iliiiiuLiiirc, <|iii- nous i-tioiis
|>fr>na(li's I nii il I aiitn- (|iic li-s \iM'<'s iir corilfiil rien a i-ciu i|iii les
l't'ciirillriil, ri i|iii' (|iiaiiil ils ii en ^(ii';:i'iil |ias les |iassiiiils, c'csl itnri'
inamaisc Noldiili- di' leur |>.nl. Nuiis ii'iiiia;;iiiiiiiis |iarliiiil i|iii' l'csliiis
cl iKK'rs, ciiiMiilaiil i|iii', >aii> i ii'ii (IcImuii scr i|iii' li' m-iiI tic uns iinii-
iiioiis cl l'caii (le iiiili'c liiiilainc, clic |iiiii\ail iiiiiis ilcIraNcr en l'icniniil,
en SaMiic, en liante, cl |iar loiil le ini>iiilc. Nous laisions ties pi-njcls
(le \ti\a;;c t|iii ne linissaicnl |>i>iiil, cl iitnis iliri^ions d alini il imlrc course
an iiDi'il, [iliilol |uinr le |ilai>ii' tic |iasscr les .\l|ies i|iii' | r l.i iii'cessilt}
sn|i|)i>st'c lie MOUS ari'i'lcr eiiliii t|iiclt|iie pari.
IT.'t I- iT.'t'i . Ici lui le |il,iii Mir lei|uel |e iiic nus en eaui|ia)rnc,
alKiiiilonnanl sans rc^rcl inuii iniilcclcnr. iiiiiii |irt'-cc|ilcnr, nies einilcs,
mes es|»''raiiccs cl rallcnle trniic l'urtniic |>rcsi|iic assurée, |K)iir coiii-
iiiencer la ^ic li'nii Mai xa^aiuiiiil. Atlicn la ca|)ilale; ailicii la ciinr, lani-
liition, la \aiiile. I aiiniui', les licllcs, cl Imilcs lt>s ^raniles aveiiliiies iliuit
ros|ioir iii'a\ail aiiiinc raiincc |irc('C(lcnlc. Je pars a\cc ma lonlainc cl
nuui ami Hàclc, la inmrse {('••{(•remcnl j^arnic, mais le ctcnr salure de
jtiic, cl ne soiificanl i|u à jiinir de celle amlinlanlc rclicili- à laiiucllc j'a-
vais Imil à ciiiip lioriic mes liriilants projcls.
Je lis ccl c\lra\a^airl \ti\aj;e presi|iic aussi a;.'iéaldciiienl luuleluis (|nc
je m'y clais atlcndii, mais imn pas Imil a l'ait de la nu'Miie manière; car
liieii i|ue iinlie rniitaiiie aiiiusàl (|iici(|iics momeiils dans les caliarcls les
liùlcsses cl leiii's servaiili's. il n eu lallail pas niniii^ paver l'ii sorlanl.
8(i I.KS CONFESSIONS.
Mais ci'la ne nous hdiililail j^nrrc, et nous ne sonj^ions à liier paiti lont
(Itî bon (le (l'Ile rcssonicc ([nu (jiiand rar};unl vicMulrail à nous nian(|uer.
In accidt ni nous en évita la peine ; la l'onlainc se cassa prèsde Uiainanl :
et il en elail temps, car nous senlions. sans oser- nous le diic, (|n"(dle
eonuneneail à nous ennii\er. Ce nialiieiii' nous rendit plus ;;ais (|n'aiipa-
ravaiit. et nons rimes heaneoup (h- notre ('lonrdeiie d'avoii- onhlii' (jne
mis lialiils et MHS sonlieis s'useraient, nu d avoiiern les renoiividei' avec
le jeu de noire loiitainc. Nous coiilinnànies notre voyage aussi allègre-
nuMit i|m' nons l'avions commencé, mais (ilant un peu plus droit vers
le ternu', où notre lionise tarissante nons faisait nue nécessité d'arriver.
A (]liandi(''ii je de\ iiis pensif, non siii- la sottise (jue je venais de faire,
jamais luimmc ne prit sitôt ni si bien son parti sur le passé, mais sur
l'accueil qui m'attendait cliez madame de Warens; car j'envisageais exac-
lomenl sa maison comme ma maison paternelle. Je lui avais écrit nmii
entrée chez le comte de (inuvon ; elle savait sur ipud pii'd j'y étais; et
en m'en félicitant, elli; m'avait donné des leçons très-sages sur la ma-
nière dont je devais correspondre aux bontés qu'on avait pour moi. Elle
l'egardail ma lorhine comme assurée, si je ne la détruisais pas par ma
faute. Ou'allait-idie dire en me voyant arriver'.' Il ne nu^ vint pas même
a l'esprit qu elle pût nU' fermer sa porte : mais je craignais le cbagrin que
j'allais lui donner, je craignais ses reproches, plus durs pour moi (jue la
misère. Je résolus de tout endurer en silence, et de tout faire pour l'a-
paiser. Je ne voyais plus dans l'univers (lu'elle seule : vivre dans sa dis-
grâce était une chose ipii ne se jiouvait pas.
(le (|ui m iu(|iiii''tait le plus l'Iait mon compagnon de vo>age, dont je
ne voulais pas lui donner le surcroît, et dont je ciaignais de ne poirvoir
me débarrasser aisiMiicni. .le préparai cette si'paration en vivant assez
froidement avec lui la dernière joui'ni'e. Le drôle me comprit; il était
plus fou (|ue sot. Je crus (juil s'affecterait de mon inconstance; j'eus
tort, mon ami Bâcle m; s'affectait de rien. A peine en entrant à .Vn-
necy avions-nous mis le pied dans la ville, qu'il me dit : Te voilà chez
loi, m'embrassa, me dit adieu, lit une pirouette, et disparut. Je n'ai ja-
mais plus entendu paiJcr de lui. Notre connaissance et noti'e amitié du-
rèrent en liiiit environ si\ semaiiu's; mais les suites en diii'eront autant
(|ue moi.
Oue le cieur me battit en approchant de l.i maison de madame de
Warens! mes jaml)es tremblaient sous moi, mes yeux se couvraient
d lin Miilc; jr ne \o\ais rien, je n'enleiidais rien, je n'aurais reconnu
jiersonne : je lus coiilrainl de m ai'rèler plusieui's fois pour respirer et
i"iq)rendre mes sens. I!tiit-ce la crainte de ne pas oblenlr les secours
dont j'avais besoin (jui me ti'oiildail a ce poinl? A l'âge oii j'étais, l,i |)eur
de moiiiir de faim donnc-t-elle de p.iicilli's alarmes? Non, non; je le
dis avec .iiitaiit de v/tIIi' (|iii' de lii'ili'. j.iin us en .iiieiin temps de ma
r
l'MM II I I l\ Itl III H7
\ii! il ira|>|>arlin( ii l'iiilt ici m a liiiili^ciK c de iir(-|i.'iii<Miii- (iii ili- iiii'
soriHT le l'ii'iir. Ihiiis li- ciinrs il'iiiic \\v iiii-j;alc i-l inciiini'alilr piir (>ch \i-
«issiliiilcs, soiiNfiil sans asili- cl sans pain, j'ai liiiijiiurs \ii du nu ini' inl
I <i|inlrni'c et la niiscir. \ii lirsnin, j'aurais pu nii-ndin ou \iilci' ounnii*
un aulrc, mais nini pas me liiiulilcr pnur m l'-lri' rrduil la. l'eu d'Iinniiiii'H
mil aniani gi-nii (|u<' inni, pru oui aniani mmsc de plcuis dans Ifur \ii-;
mais jamais la |>auM'i-lt- ni l.i ciaiiilc d'\ liunliir nr m'onl fail poussrr
un siiupir ni n-pandir une Liiriic. Mnn ànn-, a l'i pnuM- de la Inrlunr,
n'a c-iinnn de Mais liicns ni d<> Mais maux i|Uf ceux (|ui nr di-pcndrni
pasd'cllo; cl c est i|uaiul rien ne m'a matii|U(' pour le nict-ssairc (|iii- je
me suis scnli le plus mallienniix At- niuilels.
A peine paiiis-je aux mux cle iiiailaiiic de Waiens (|ue snii air me ras-
sura. Je tressaillis au piemier son de sa voix; je me preeipilea ses pieds,
et dans les lran>poiis de la plus \ i\e joie je eojle ma l)ouelie sur sa main.
l'onr elle, jif^nore si elle axail .-n de mes iuhim Iles; mais je \is peu de
surprise sur son visa-ïc, el je n'y xis autiiii cliayrin. l'aiiMe pelil, me
dil-elle d'un Ion earessanl. le revoilà doiu? Je savais liieii ipie lu elais
Irop jeune pour ee vo\aj;e; je suis bien aise au moins (|u'il n'ail pas
aussi mal tourne (|iie j'avais crainl. Knsuile elle me (il t miler mou his-
toire, (|ui lie lui pasionjîue, el que je lui lis Irès-lidelemenl , en sup-
primant eepeiidaiit (|uel(|ues arlieles, mais au reste sans m"(''par;,'ner ni
m'exeuser.
Il lui (|ueslion de mou ^ile. Klle eonsiilla sa reinine de eliamlire. Je
n'osais respirer dur.mt celle dilihération ; mais quand j'entendis (|uc je
coucherais dans la mais(Mi. j fus peine à me contenir, el je vis porter
mtm petit pa(|uet dans la chamhre<|ui m'était destinée, à peu prés comme
Sainl-I'reiix vit remiser sa chaise chez ma<lame de Wulmai. J'eus pour
surcroît le plaisir d'apprendre (|ue cette faveur ne serait pas |»assaf;ére;
el dans un moment ou l'on un' crovail altentilà toiil autre chose, j'en-
tendis <|uelle disait : Ou dira ce qu'on voudra; mais pnis(|ue la l'rovi-
dence me le renvoie, je suis déterminée à ne pas rahandoiiner.
Me voila donc enliii étahli chez idle. Cet étahlissemeiil ne lui pmii tant
pas encore celui iloul je date les jours heureux de ma vie, mais il servit
à le préparer. Ouoique celle seiisihililé de ca-ur, qui nous l'ail vraimenl
jouir de nous, soil l'ouvrage de la nature, el peul-èlre un produit de
l'organisation, elle a hi'soin de situaliims (|ni la dév(doppeiit. Sans ces
causes occasionnelles, iiu homme ne lics-seiisihle ne sentirait rien, el
inourrail sans avoir connu son être. Tel a peu près j'avais élé jusqu'alors,
el tel j'aurais toujours élé peul-èlre, si je n'avais jamais connu madame
de W'arens, on si. même l'avant connue, je n'avais |)as vécu assez huig-
lemps auprès d'elle pour contraeler la douie liahitude «les sentiments al-
fertiieux (ju elle ni inspira. J'oserai le dire. (|ui ne seul (|ue l'amour m' seul
pas ce (|u il X a de plie^ doux dans i.i vu'. Je connais nu autre senlimeiil.
88 IIS CONFESSIONS
moins iiiipotnciix |>i'iit-(Mn'. mais plus délicieux uiillc l'ois, (|iii (|iu'I(]uc-
Ibis osl joint il lanuMir. il qui souvcnl en es( S(''|)ar(''. Ce seuliiiieiil n'es!
pas non plus rauiilié seule; il est plus \(ilup(ucux, |)lus tendre : je n'i-
magine pas (ju'il |tuissc agir pour (|ni'li|\riiii du nu'ine sexe; du uuiius
je tus ami si jamais homme le l'ut, et je ue Tc'prouvai jamais près d'au-
cun de mes amis. Ceci n'est pas clair, mais il le deviendia dans la suite; ;
les sentiments ne se décrivent bien que par leurs elTels.
Klle habitait uiu' vieille maison . mais assez grande puni- avoir une
belle pièce de réserve, dont elle lit sa chamhi'e de parade, et qui l'ut
celhi où 1 on me logea. Celte chambre! était sur le ])assage dont j"ai
parlé, 011 se fit notre première entrevue ; et au delà du ruisseau et di's
jardins ou décou\rail la campagne. Cet as|)e(l n'e'lail pas pour le jeune
habitant uiu' chose iudilTérenle. C'était de|)uis IJossev la preinièie l'ois
(lue j"avaisdu vert devant uh's feiuMics. Toujours masqué par des murs,
je n'avais en sous les yeux (|ue des toits ou h; gris des rues. Combien cette
uouveaulé me l'ut sensible et douce! elle augmenta beaucoup mes dis-
posili(Uis à ratleudrisseuH'ul. .le Taisais île ce charmant pavsage encore un
des bienlaits de ma clière patremne : il me siMublail (ju Clle l'avait mis là
tout exprès pour moi; je m'y plaçais paisiblenu'nl auprès d'elle; je la
voyais partout entre les Heurs et la verdure ; ses charnuis et ceux du prin-
temps se confondaient à mes yeux. Mon cœur, jusqu'alors comprimé, se
trouvait plus au large dans cet espace, et mes soupirs s'exhalaient plus
librement parmi ces vergers.
On ne trouvait pas chez madame de Warcns la magnificence que j'a-
vais vue à Turin ; mais on y trouvait la pro])reté, la décence, et une abon-
ilance patriarcale avec laquelle le l'asle ne s'allie jamais. Elle avait peu de
vaisselle d'argent, point de porcidaine, point de gibier dans sa cuisine,
ni dans sa cave de vins étrangers ; mais l'une et l'autre étaient bien gar-
nies an service de tout le monde, et dans des tasses de faïence elle don-
nait d'excellent café. Quiconejue la vemait voir était invité à dîner avec
elle (lu chez elle; el jamais ouvrier, messager on passant ne sortait sans
mander ou boire. Son donu'sliqiu' était composé d'une femme de chambre
IVibourgeoise assez jolie, appelée Merceret, d'un valet d(3 son pays appelé
Claude Auet, dont il sera question dans la suite, d'une cuisinière, et de
deux porteurs de louage (piand elle allait eu visite, ce qu'elle faisait ra-
rement. Voilà bien des choses pour deux mille livres de rente; cepen-
dant S(ui ])etit re\enn bien ménage'' eût pu sul'lii-e à tout cela dans un pays
où la terre est très-bonne et l'argent Irès-iare. MalheurensiMuenl l'éco-
nomie ne fut jamais sa veitu favorite : elle s'endettait, elle payait; l'ar-
gent faisait la navette, el tout allait.
I,a manière dont son ménage était nmulé était précisément celle que
j'aurais choisie : on peut croire (|ue j'en pndilais avec plaisir, lie (|ui
m'en plaisait moins ('lait ([u'il fallail rester ln'S-loun|(.m|)s ,i lable. Mlle
l'M! I II I. I l\ lil III Kl»
siiitpnriail n\rv |iniii' la |ii'i'tiiirri' odeur ilii |Mila;;c l'I il<'> iiirU ; cclli!
11(1)111' la laisail |ii-<-s(|iic IiiiiiIhm' l'ii tlcl.iillaïu-f, cl te di^unl ilnrail loii^-
l('iii|)s. l'illi- se ii-nit'llail |ii'ii à |)imi, «aiisiiil, cl ne iiiaii};cail |ti)iiil. i'.v ii'c-
lait i|ii'aii liiiiil (liiiic ticiiii - Ih'iiii' iincllc cssa>ail le |ireiiiier iiior-
ccaii. J'aurais iliiie liois lois dans cet iiiler\allc; iiimi i'e|ias clail lail
loii^lciiiits aNaiil tiu'ellc eût coiiiiiiciici' le >icii. Je recoiiiliiciivais de cniii-
|ia^iiie; ainsi Je inaii|;cais potir deux, cl ne m'en Inuixais pas plus mal.
Kniin je me lixrais d'aiilani plus au doux senlinuiil du liicn-ètic que j'é-
itroinais au|ire> d'elle, (|ue ce hicn-cli'c don! je joni>sais n'i'lail mêlé
d'aucune iiu|uielude sur les moyens de le suiilenir. .N elanl point eucon;
«lans rélroite coiiliilencc de ses affaires, je les supposais en étal d aller
tonjouis sur le même pied. J'ai retrouNe les mêmes agréments dans sa
maison par la suite; mais, plus instruit de sa situation ic<'lli", et xoyanl
(juils anticipaient sur ses rentes, je ne les ai plus j;onlis si trani|uille-
ineiit. la prévoyance a toujours gâté die/ moi la jouissance. J ai mi l'a-
>enir à pure perte ; je n'ai jamais pu ré\iler.
IK'S le premier jour, la familiarité la plus douce s'étalilit entre nous
au même deure oii elle a cinitimie tout le reste de sa xie. l'élit lut imui
nom ; Maman lut le sii'ii ; et toujours nous demonràmes l'elil et Mainaii,
même (|uand le nomlire des années en eut pres(|ne effacé la dilïercnce
entre nous. Je trou\e (|ue ces deux noms rendent à merveille l'idée
de notre ton. la simplicité de nos manières, cl surloiil la relation de
nos cii'urs. Klle fut itoiir moi la plus tendre des mères, ijiii jamais ne
clicrclia son plaisir, mais toujours mon liien; et si les sens entrèrent
dans mon atlacliemcnt pour elle, ce n'était pas pour en clianner la na-
Inre. mais pour le rendre seulement plus exfpiis, pour m'eniMcr du
charme d'avoir une maman jeune et jolie qu'il m'était délicieux de ca-
resser : je dis caresser an pied de la lettre, car jamais elle n'imaj,'ina de
mépargner les liaisers ni les plus tendres caresses maternelles, cl jamais
il n'entra dans mon opur d'en aliuser. On dira que nous avons poiirlanl
en à la lin des relations d'une autre espèce : j'en conviens; mais il faut
attendre, je m' puis tout dire à la fois.
I.e con|) d'ii'il de mitre première entrevue fut le >eiil imuneiil vraimeiit
passionné ([u'elle m'ait jamais l'ail sentir; encore ce moment fiil-il l'ou-
vrage de la surprise. Mes regards indiscrets n'allaient jamais fureter sous
son mondioir. (|uoiqu'un emlioupoint mal caclie dans cette |ilace eût liien
pu les y attirer. Je n'avais ni transports ni désirs auprès d elle ; j étais
dans un calme ravissant, jouissant sans savoir de quoi. J'aurais ainsi
|iassé ma vie et 1 éternité même sans m'ennnyer un inslant. Klle est la
seule personne avec (|ui je n'ai jamais senti cette sécheresse de conversa-
tion qui me fait un supplice du devoir de la soutenir. Nos tête— a-tête
élaienl moins des enlreliens qu'un liahil intarissalile, qui pour finir avait
besoin d'èlre inlerronipn. Loin de me faire une loi de parler, il fallait pln-
12
9(»
I.KS COM'KSSIONS.
lot inCii raii'i- iiMi' (le me tiiii'c. A l'ori'c de iiK'dilcr ses projets, ell(i loin-
l)ail soiiveiil dans la rêverie. V.h I)ieii ! je la laissais l'èver; j(> me taisais,
je la eniileiii|dais. et j'<'tais le plus lieiireiix des hommes, .l'avais encore
iiM lie Tort siii!.;iilier. Sans prelendre aii\ l'avciirs du tèle-à-lèle, je le re-
eliereliais sans eesse, et j'en jonissais avec une passion (|ni déj^enerail
en liireiii' (|iiand des importuns veuaieu! le tr{ml)ler. Sitôt (|ne quelcjuiin
arri\ail, liouime on lemme. il u'impiulait jias, je sortais en mnrninraul.
ne ponvaul sonlt'rir de rester en tiers auprès d'elle, ,1'allais coinjjter les
minutes dans son aiitieliamhre, maudissant mille l'ois ees t'iernels visi-
teurs, et ne ])ou\ant eoneevoir vc qu'ils avaient tant à dii'e, parce (jue
j'avais à dire encore plus.
,)e ii(^ sentais t(Uite la l'oi'ce de nmn atlaelienuMit pour elle que quand
je ne la vo\ais pas. Ouaud je la voyais, \v n'clais (|ue contcmt; mais mon
in(|uiétude eu S(m alisence allait au point d'être douloureuse. I.e besoin
de \ivie n.\vc (die nu' donnait des élans d'atlendrissemeut, qui s(m\(uit
allaient jus(|u'aux iarnu-s. .le me souviendrai toujours qu'un jour de
grande l'êtc, tandis qu'elle était à vêpres, j'allai me promener hors de la
ville, le C(rur i)lein de son inutgc; et du désir ardent de passer mes jours
auprès d'elle. .1 avais assez de sens jxiur \o\v cpie (|uaut à présent cela
n'était pas possible, et (lu'uu bonheur que je [^(lùlais si bien serait court.
Cela dotinail à ma rêverie nue tristesse qui n'avait pourtant rien de som-
bre, et qu'un espoii- llatleur tempérait. Le son des cloches, (jui ma tou-
jours singulièrement alTeet(''. le <hant des oiseaux, la beauté du j<uir, la
(buHcur du p,i\saf,'e, les maisons éparscs et champêtres dans lesquelles
je plarais en uli'e uoli-e e(uumune deiiu'ure; tout cela me frappait telle-
l'MU II I. I IN l;l III Oi
iiioiit d'une iii)|)i'fSsioii \i\f, Iciulii', lrisl*> et luiiiliaiili-, i|iic je iiio \i«
cuniiiic en l'xlasf tiaiisiiorlc dans cil luinrux lcni|ts ri ilaiis n-l Iiiuil-ux
scjmir iii'i mon «'iriii', iinsM'danl tmili' la Iclinli' <|im |itin\ail lui |ilairc,
lu ^l>ùlail dans des laxisscniciils iiir\|irinialilcs, sans songer nu nie a lu
V(dn|ilf des sens. Je ne inc smoirns |ias de nrèlrc liante jamais ilans l'a-
\i-nir aM'(° |dns ili> Ini'rr rt d'illiisiiin ijui' ji' lis aliirs ; l'I ri' ipii m'a IVaniii-
II- [tins dans Ir soiui-nii' de ri'llc n'-MMif, i|iiand rllr sV-sl ri'alisi'i', c'rsl
d'avoir irtnuivf drs olijrls lils ivarirnn ni i|ni' ji; les a\ais ima^iin-s. Si
jamais ir\f d'nn Imninif i'\i-illi'' cnl l'aii' d'nnr \isioii |)ro|ilii-lii|iir , ci;
fnl assnrcmcnl ccini-la. Je n'ai clc iltçn i|in' dans sa ilnni- inia;;inairi' ;
caries jours, et les ans, et la \ii' entièie, s'y passaient dans une iiialti'-
ralile trani|nillite ; an lien ({ii'rii rlïel Icnil ei'la ii a iliiir iinnii nKJniiiil.
Ilela^l mon |diis iiiiislaMt lionlu'nr Int en son;;e : son aeeom|dissemen I
lut |n'esi|ne a rin>tant suivi du i-e\eil.
.le ne iinirais pas si j'entrais ilaji> le di (ail de tontes les l'olies ijue le
souvenir de cette chère maman nie faisait taire i|iiaiid je n'étais plus sous
SOS \en\. ('.innhien de lois j'ai liaisi' nntn lit en songeant i|n'elle v avait
concile; mes rideaux, tous les menltles de ma cliainlire, en sonm'ant
qu'ils étaient à elle. i|ue sa belle main les avait touchés; le plancher
même, sur lequel je nn' prosternais en songeant qu'elle \ avait marciié!
Ouelquelois même en sa présence il m'échappait des e\lravajj;ances ipie
le pins violent amoni' seul pouvait inspirer. Lu jour a laide, an momi;nl
(jnelle avait mis nu morceau dans sa houche, je m'écrie que j'v vois
un cheveu : elle rejette le morceau sur sou assiette; je m'en saisis avide-
ment et l'avale. I'!n un mot, de moi à l'amant le |diis passionin- il n'y
avait qn une iliHV'reuce unique, mais essentielh', et ijui rend mon étal
presque inconcevable à la raison.
J'élais revenu d'Italie non tout à fail comme j'y élais allé, mais comme
penl-èlre jamais à mon à^'c on n'en était revenu. J'en avais rapporté non
ma viij.;inite, mais umn piieelaj.'e. J'avais senti U' progrès des ans; mou
tempérament inquiel s'était eiilin déclaré, et sa première éruption, Irès-
involontaire. m'avait donm- sur ma santé des alarmes qui jieignent mieux
(|ne tonte antre chose l'innocence dans la(|uelle j'avais vécu jus(]u'al(ns.
liieutôt rassuré, j'appris ce dangereux su|)plément ipii trompe la nature,
el sauve aux jeunes gens de mon hnineur beaucoup de désordres au i)rix
de leur santé, de leur vigueur, el quelqucl'oisde leur vie. Ce vice, que la
honte ella timidité trouvent si commode, a de pins nn grand attrait pour
les imaginations vives : c'est de disposer, pour ainsi dire, à leur gré. de
tout le sexe, et de faire servir à leurs plaisirs la beauté qui les lente, sans
avoir be.-oin d'obtenir son aveu. Séduit j)ar ce funeste avantage, je tra-
vaillais à détruire la bonne constitution qu'avait rétablie en nmi la na-
ture, et à qui j'avais donné le temps de se bien former. Ou on ajoute à
cette disposition \r bual de ma situation présente, luge elie/. nue jolie
M i.Ks (;oiNi''i;ssi().Ns.
Iriimic. cMii'ssinil son image îiti l'oiul de iiKni rd'iir, la >(ivaMl sans cesse
dans la jonrnrc, le suii' (Milunié irohjcls (|ui nie la ra|>|)('l!(Mil. couché
dans lia lit oii je sais (|n"('llc a lonclic. Otie de slininlanls! le] h-cleiir
qui se les rc|)réseule me i-egai-di; déjà comme à demi mort. Tout au con-
traire, ce ([ui devait me [H'idrc lui |)récisément ce qui mcsauva, du moins
pour un tem|)s. Kiiivié du cliarnie de \ivi'e auprès d'elle, du désir ardent
d'v |)ass('r uu's joiii-s, ahsenle on pi'csenle, je voyais loujonrsen elle une
Icndrc nirie, une soMir cli/'iie, nue délicieuse amie, et rirn de plus. Je la
voyais toujours ainsi, toujours la même, et ne voyais jamais (|u'elle. Son
image, toujours présente à mon cceur, n'y laissait place à nulle- autre;
elle élait poui- moi la seule femme ([ui i'ùt au monde; et Texlrème dou-
ceur des sentiments (|u'clle m'iiispiiail, ne laissant pas à mes sens le
temps de s'éveiller pour d'autres, me garantissait d'elle et de tout son
sexe. Ku un mot, j'étais sage, parce que je l'aimais. Sur ces elTets, que;
je rends mal, dise (|ui pourra de qu(dle espèce était mon altacliemenl
poui' elle, l'otir moi, t(uit ce (|ue j'en puis dire est que s'il paraît déjà
loit extraordinaire, dans la suite il le paraîtra beaucoup plus.
.le passais mon temps le plus agréablement du monde, occupé des
choses qui me plaisaient le moins. C'étaient des projets à rédiger, des
miMUoires à mettre au nrl, des recettes à Iranserire; c'étaient des herbes
à trier, des drogues à piler, des alambics à gouverner. Tout à travers
tout cela venaient des foules de passants, de mendiants, de visites de
toute espèce. Il fallait entretenir tout à la fois un soldat, un apothicaire,
lin cliaudini', une belle dame, un frère lai. Je pestais, je gronmielais, je
jurais, je donnais au diable toute cetti! maudite cohue. Pour elle, qui jire-
nuit tout en gaieté, mes fureurs la faisaient rire aux larmes; et ce ([ui la
faisait rire encore plus était de me voir dautant plus furieux que je ne
jwuvais moi-même m'empècher de rire. Ces petits intervalles où j'avais
le ]ilaisir de grogner étaient charmants; et s'il survenait un nouvel im-
|)ortun durant la qu(M('lle, elle en savait encore lirei' ])arti pour l'amuse-
ment en prolongeant malicieusement la visite, et me jetant des coups
d'oeil |)Our lesquels je l'aurais volontiers battue. Elle avait peine à s'abs-
tenir d'éclater (!n me voyant, contraint et retenu par la bienséance, lui
l'aire des yeux de possédé, tandis qu'au fond de mon cœur, et même en
dépit de moi, je trouvais tout ccda très-comique.
Tout cela, sans me plaire en soi, m'amusait pourtant, parce qu'il fai-
sait [)artie d'une manière d'être qui m'était charmante. Uien de ce qui
se faisait autour de moi, rien de tout ce qu'on me faisait faire n'était
selon mon goût, mais tout ('lait sehui mon ca'ur. Je crois que je serais
l)arveuu à aimer la médecine, si mou dégoût pour elle n'eût fourni des
scènes folâtres qui nous égayaient sans cesse : c'est peut-être la première
l'ois que cet art a produit un pareil effet. Je prétendais connaître à l'odeur
nu livre de mi'decine; ri ce qii il \ a de plaisant, est (|iie je m'v Irom-
l'MM II I I l\ l.l III 'J^
liais niiciiiciit IHIi- iiu- liiisail jioi'ilrr dfs plus ili hslaltlcs ilroj-iii-s. J'a\ais
ïii-aii fuir ou xonloir nir (lilViiilif ; inal^rr ma rcsislaiiii' fl uns lioii ililcs
primat (•>;, iiialj;ri- iiioi il un- driils. i|uaiMl jf \ii\ais ces jolis iloi^ls liar-
lioiiillcs s'a|i|)i-orlit'i dr ma lioiiclu'. il fallait liiiir par roiiMiict sucer.
Oiinnd loul son polit ménage était rassenil)lé tians la même cliamhic, à
nous enli'uilit' courir cl crier au milieu tics celais de rire, ou eût cru
qu'on V jouait i|ucli|ne farce, et iiou pas (|u'on \ faisait de l'opiat ou de
1 eiixir.
Mon temps ne se passait pourtant pas tout entier à ces polissonneries.
J'avais trou\é (|ueli|nes livres dans la cliamlue ipie j'occupais : le Spec-
tateur, l'ulïendorf. Sainl-KMcuuiiid . la ll( iiriaile. (Juoi(|uc je n'eusse
pins uu)ii ancienne fureui- de liclure, par désieuv renient je lisais un peu
de loul cela. Le Spectateur surtout me plut hcaucoup et me lit du liien.
M. l'ahhé de Gouvon m'avait apjiris à lire moins avidement et avi-c plus de
réilevion ; la lecture me piolilail mieux. Je m'accoutumais à léllécliir
sur rélticntion, sur les constructions élégantes; je m'eNcreais à discer-
ner le français pur de mes idiomes |)rovinciaii\. Par exemple, je fus cor-
rigé d une faute d'orlho^raplie. que je faisais avec tous nos (ienevois,
par ces deux vers de la llenriade :
S<iii 1(11 1111 iiK ien rwpori |iiitir le saiig «le U-iiin iiinilrc'
l'ai'làl ciuore |Miiir lui ilnii- le rii'iir il<' cc> Irnill1•^.
i»i LES CONFESSIONS.
(le mol jitirUil. (|iii iiii! ri;i|i|)a, m"a|)|)iil ([iril l'iillait un (h la Iroisièiiii!
[•(■isdinic (In siiliionclii', au lieu (|iraii|iaiavaiil je Trcrivais et pronoiirais
liiiihi ((imiiic le paiiail de l'iiiilicalil'.
Oiiil(|ii('liiis j(! causais axcc iiiaiiiaii (le mes Iccdiics, (iiicNiuclois je li-
sais au|ircs d'clli' : j'y prenais ;^ian(! plaisir; j(' m'exerçais à liien lire,
cl cela me i'iil iilile aussi. J'ai clil (|u'elle avait l'espril orné. Il était alors
dans toute sa lleni-. l'insicurs <i;ens do lettres s'étaient empressés à lui
plaire, el lui a\ai(iil appris à juger des ouvrages d'esprit. Elle avait, si
je puis |)arler ainsi, le goni un peu protestant; clli' ne parlait (jiie de
Hayle, et l'aisail grand cas de Sainl-llN rennuid. (|ui dcj)nis longtemps était
moi t eu l'rance. Mais cela n'empécliait pas (|u"elle ne connût la bonne lit-
térature, et qu'elle n'eu parlât fort bien, l'allé avait été éhivée dans des so-
ciétés choisies; et, venue en Savoie encore jeune, elle avait perdu dans
le commerce eliarnuint de la noblesse du pays ce ton maniéré du pays
de \and, oi'i les l'eunnes |)i'enuent le bel esprit pour l'esprit du monde,
et ne savent parler (|ue par é|)igrammes.
Onoifju'elle n'eût vu la cour ([u'eu passant, elb; y avait jeté un coup
(l'œil rapide qui lui avait siilTi pour la connaître. Elle s'y conserva tou-
jouis des amis, et, malgré de secrètes jalousies, malgré les murmures
(|u'e.\citaient sa conduite et ses dettes, elle n'a jamais perdu sa j)ension.
l'Ile avait l'expérience du monde, et l'esprit de réflexion qui fait tirer
parti de cette expérience. C'était le sujet favori de ses conversations, et
c'était pr('cisémeul, vu mes idées cbimériques, la sorte d'instruction dont
j'avais b- plus grand besoin. Nous lisions ensembb^ la l{ruv('i"e : il lui plai-
sait plus que la Uocbefoucauld, livi-e triste et désolant, principalement
dans la jeunesse, où l'on n'aime pas à voir l'homme comme il est. Quand
elle moralisait, elle se perdait quelquefois un peu dans les espaces; mais,
en lui baisant de temps en t(Mnps la bouche ou les mains, je i)renais pa-
tience, et ses longneuis m' m'ennuvaient pas.
Cette vie ('tait lr(q) douce pour pouvoii' durer, .le le sentais, et 1 iu-
(piiétude de la voir finir était la seub^ chose qui en troublait la jouis-
sance. Tout en folâtrant, maman m'étudiait, m'observait, m'interrogeait,
et bâtissait pour ma fortune force projets dont je me serais bien passé,
ileni-eusemeiit ce u'(''tait pas le tout de connaître mes penchants, mes
goûts, mes ])etits talents; il fallait trouver ou l'aire naître les occasions
d'en tirer parti, et tout cela n'était pas l'affaire d'un jour. Les préjugés
même f|u'avait coikmis la pauvre femme en faveur de mon mérite recu-
laient les monu'uls de le mellic en œuvre, en la rendant plus difficile
sur le choix des movens. Kniin tout allait au gi'é de in(js désirs, grâce à
la l)onn(! o|)ini(m (prellc avait de moi : mais il en fallut rabattre, et dès
lors adieu la tranquillité. Un de ses parents, appelé M. d'Aubonne, la vint
Miir. (.'elail un homme de beaucoup d'esprll, inli'iganl, gi'uie à |)roj(!ls
cdunne elle, mais (pu ne s'\ i iiinail pas, nue espèce d'aventurier. Il \e-
I'm: I II I . I i\ lu III m
iiiiit (le |»i-o|ii>s«T iiii iiiiiliiial de l'lciii'> iiii |iliiii «It- lolrrii* Iri'S-niiiiiKiKri*,
(|ni M a\iill pas rli- ^ontc. Il allait le |irii|itisri' :i la ((mii' di- Tiii'in, ni'i il
lut aili)|il(' <-t mis en cxcciilidii. Il s'arrrla i|ii)'l<|iii' lciii|is a Aiiiii-cx, cl >
ili-viiit aiiioiirciix di- iiiadaiiii- riiilciidaiit*-. (|iij clail iiiir |iitsimiiii' loii ai-
maldc, IihI lif mnii -^onl, cl la siiilc i|ii(' y \issi- aM-r plaisir <licz iiiaiiiaii.
M. d' AiiIhiiiiii' MU' > il ; sa |iai'i'iili- lui parla de iiini ; il se cliar^ca de iii'cxa-
iiiiiu-r. (Il- Ndir a i|ii<ii j'étais pioprc cl. >'il me troiiNail i\r ritiillc. de
chiTchcr a me placer.
Madame de Wareiis lu'eiiMixa clie/ lui deux on liciis malins de suite,
sons pri'lexle de (|iiel(|nc commission, et sans me prcveiiii' de rien. Il s'\
prit tres-iiicn pour me faire jaser, se familiarisa avec moi, mi- mit a imm
aise antani i|u il était possilde, me pat la de niaiseries et de tontes soi'tos
de sujets, le tmit sans paraître nroiiscrxer, sans la moindre allectation.
et comme si, se plaisant a\ec moi, il eut vonin ctmveiser sans j,'ène. .Pi-
lais enclianlc de lui. I.e resnitat de ses ohservations lut (|nc, mal;,'ri' ce
(|ne promettaient mon extérieur <'l ma pli\ Monuniie animée, j'c'-tais, sinon
tout à Tait inepte, an moins un ^'arçon de peu d'cspiit. sans idées, pres-
que sans ac(inis, très-l)oriié «mi nii mot à tons ej,'ards. et (|in' riinniienr
de dexenir {|nel(|ue jour curé de vilja^'c était la pins liante lortnne à la-
qnelle je <lnsse aspirer. Tel l'nt le compte (|n'ii rendit de moi à madame
de \\arens. Ce lut la seconde on troisième l'ois (|ne je lus ainsi jifé : c»;
ne fut pas la dernière, et lairét de M. .Masseron a soiixent été' conliriné.
I.a cause de ces jugements lient trop à mon caracti're pour naxoir pas
ici besoin d'explication ; car en conscience on sent liieii (|iii' je ne puis
sincèrement v souscrire, et (|n'a\ee tonte l'imparlialile possilde. iiiioi
qu'aient pu dire messieurs Masseron. d Anhoniie et heanconp d'antres.
je ne les saurais prendre au mol.
Deux choses presque inalliahles s'unissent en moi sans qnej Cn i)uissc
concevoir la manièrt> : nu tempi'-rameiit tres-ardent, des passi<ms vives,
iin|>étneuses, et des idées lentes a naître, einliarrassées, et iini ne se pré-
sentent jamais (ju'après coup. On iliiait que mon comii et mon esinit
n'appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus pioin|)t que
l'éclair, vient remplir mon âme; mais, au lieu de m'eclairer, il me hn'ile
el m l'Idonil. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporte, mais stu-
pide; il faut f|ne je sois de sang-froiil pcuii |)enser. (ie (|n"il v a d'eloii-
nant est (|ue j'ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la (inesse
même, pourvu qu'on m'atleinle : je lais d'excellenis im|ironiplu à loisir,
mais sur le temps je n'ai jamais rien l'ait ni dit (|ui vaille. Je ferais une
assez jolie couvei-sation par la j)osle, comme on dil que les Espajiiiols
jouent aux échecs. Oiiand je lus le trait d'un duc de Savoie (pii se retour-
na, faisant route, pour crier : .1 ralrv iji'i'iif. iniirrlininl ih l'iirl<. je dis :
Me voila.
(!elte leiili'iir de penser jointe a <elli viv.iciti- de sentir, je ne l'ai pas
!l(i I.KS r.OMM'.SSIONS.
sculonitMil (l;iiis la c-onvi-rsalioii. je lai môme seul cl (|iiaii(l je (lavaiilc.
M(>s idées s'ari'aii|ient liaiis ma lèle avec la plus iiK'royal)li' (lilliciillé : elles
V eiiciilenl sourdemi'iit, elles v rermeiitiiil jiiS([u à m"emiin\(iir, m'é-
cliaiilïef. me tloniier des palpilalions ; et, au mili(!u de lowle celle! émo-
liou, je Ile ^ois ricii nellemenl, je ne saurais écrire un seul mol; il l'aut
(|ue j'alleiule. Insensililemeul ce };rand inouvemenl s'apaise, ce chaos se
dt'liniiiilii', (liaiiiii' cliose \ieiit se mellre à sa plac(!, mais leiileiiieiil, el
ai)rès une Imi^iie el c(Uiluse aj4ilation. N'avez-voTis jioinl vu (|ueli[uerois
l'opéra en llalie? Dans les clianj^enicnls de scène, il rè<;ne sur ces j^rands
lliéàlres un désoidrc! désagréable et qui dure assez lonf^lemps; tontes les
décorations sont enlremèlées, on vnil de loules pails nu (iraillenH'nl qui
fait peine, on eroil (|ne lonl va renverser; ee|)endanl peu ;i peu loul s'ar-
l'ange, rii'u ne mampu', el l'on est lonl surpris de voir succéder à ce
long tumulte un spcclacle ravissant, t.elk' man(ru\re est a peu près celle
qui se fait dans mon cerveau (juand je veux écrire. Si j'avais su pre-
mièrenicul attendre, et puis rendre dans leur beauté les choses qui s'y
sont ainsi peintes, peu daulenrs m'auraient surpassé.
De là vient l'extrême dil'licnlti' (jue je trouve à écrire. Mes maunserils
raturés, barbouillés, mêlés, imléchilTraMes , alleslenl la |)eine ([u'ils
m'ont contée. Il n'y en a pas un qu'il ne mail l'allu transcrire quatre
ou cinq l'ois avant de le donner à la ])resse. Je n'ai jamais pu rien l'aire
la plume à la main vis-à-\is d'une laide el de nuni papier; cesl a la
promenade, au milieu des locliers el des bois; cesl la nuit dans mon
lit cl durant mes insomnies, (pu? j'écris dans mon cerveau : l'on peut juger
avec quelle lenlenr, surtout pour un homme absolument dépourvu de
mémoire verbale, et ipii de la \ie n'a ])u relenii- six vers par cœur. 11 y
a telle de mes |)i''rio(les (pie j'ai tournée el retournée cin(| ou six nuits dans
ma tète avant qu'elle lût en état d'être mise sur le papier. De là vient
encore que je réussis niieiix aux ouvrages qui demandent du travail qu'à
ceux (pii M'iilenl être laits avec une certaine légèreté, comme les
lettres; genre dont je n'ai jamais pu pnMidre le ton, et dont l'occiipa-
lion me met an su|)p]ice. ]t'. n'écris point d(^ lettres sur les moindies su-
jets (pii ne me content dc^ heures de fatigue, ou, si je veux écrire de
suite ce (|ui me vient, je ne sais ni commencer ni linir; ma lettre est
un long et confus verbiage; à peine m'entend-on (|uand on la lit.
.Non-seulenienl les idées me coûtent a rendre, elles me coulent même
à recevoir, .lai étudié les hommes, el je me crois assez bon (d)servaleur :
cependant je ne sais rien voir de ce que je vois; je ne vois bien qiu; ce
(|ue je me rap|)elle, el je n'ai de l'esprit que dans mes souvenirs. De
tout ce ((HOU dit, de tout ce qu'on fait, de tout ce qui se passe en ma pré-
sence, je ne sens rien, je ne pénètre lien. I.e signe extérieur est tout ce j
fpii me l'iap|ii'. Maisensuile tout cela me rexient, je me ra|)])elle le lieu, 1
le lemps. le ton, le regard, le geste, la circonstance; rien ne m'échappe. *
I' \ Il r I K I M \ lit 1 1 1 <J7
Alurs, sur t'<' t|ir<iii a Tait <iii ilil, ji' lii>ii\t' ir iin'un ,i |i)'ii>l-; ri il i-^|
raro i|iic jt- me li'iiiii|if.
Si |ii-ii iiiailn* do mou t'S|u°il srui aM'i- luiu-iut'uu'. i|u nu ju^r ilr cf
i|ui' je (luis ôlri* ilaus la cituNcrsalitiu, ou, |ii>ui |iai'lcr a |)i'o|tus, il laul
|ii'uscr à la fois et sui'-li--('liaiu|> à luillc clniscs. i.a m'uIi* idée- dr laut de
('ou\onau(-i's. doni je suis sur d Ouldu-r au uuiins (|uil(|u'uu(-, sullit iioui
iiriiiliiiiidiT. Jt' tu' l'oiMpronds pus iiiôtnc i-onum-nl on ose |iarlci- dans
un l'iTck-; car à cliai|ui! nuit il faudrait |»asser eu ir\ur Inus les «{(mis
qui siuil là; il faudrait (iiuuailii- tous loiirs laraclcrts, savoir leurs liis-
loiros, j)our étri' sTir de uc ricii dire i|ui [uiissc idifusi'i' ()Ui'|i|u'uu. I,a-
dossiis, ci'UX i|ui \i\rul daii> le uioruir luit un ;;raiid avanla^'i* : sachant
mieux ce i|iril faut taire, ils sont plus sûrs de ce cpiils disent; encurc
leur éclia|i|>e-t-il souvent des balourdises. Ou'oii ju^e de celui i|iii toinlii-
là lies uui's : il lui est presi|ue inipossdile de parler une luinule iriiitu-
nénieiit. I>aus le léte-à-tète il \ a un autre ineonvéïmiit (|iie je trouve
pire, la nécessité de parler toujtuirs : cjuand (ui vous paile, il faut ré-
|>ondre; et si l'on ne dit mot, il faut relever la conversation, dette insup-
portable ciHitrainte m'eût seule dé{,'oùte de la société, .le ne trouve point
de gène plus terrible (|iie l'iddigation de parler siir-ie-i lianip et toujours.
Je ne sais si ceci tient à ma nnu't( Ile aversion pour tout assujeltissemenl;
mais c'est assez (piil faille absolument i|ue je parle, poiii- (]ue je dise
une sottise infailliblement.
{'a' (|u'il V a de [dus fatal est (|u'au lieu de savoir me taire (|uaiiil je
n'ai rien à dire, c'est alors (|ue, pour paver plus lot ma dette, j'ai la lii-
renr de vouloir parler. Je me bâte di; balbutier pr(Mnpteineiit des paroles
sans idées, trop heureux (|uand elles ne si^'iiitiLut rien du tout, lin von
laiit vaincre ou cacher mon iue|)tie, je mam|ue rareniiMil de la motiticr.
Knlre mille exemples que j'en |toiirrais citer, j en prends un qui n'est
[tas de ma jeunesse; mais d un temps uii, ayant vucn plusieurs années
dans le monde, j'en aurais pris l'aisanci! et le Ion, si la chose eût été
possible. J'étais un soir entre deux <;randes dames et un homme i|u'ori
peut nommer; c était .M. le duc de (iontaul. Il n'v avait personne autre
dans la chambre, et je m'eiforçais de fournir quel(|ues mots, Dieu sait
•luels! à une conversation entre quatre personnes, dont trois n'avaient as-
surément pas besoin de mon supplément. La mailresse de la maison se lit
ap[)orter une opiate dmit elle pn-nait tous les jours deux fois pour son
estomac. L'antre dame, lui voyant faire la j;iiinace, dit en riant : K^l-ce de
l'opiale de M. Troncbin? Je ne crois pas. répondit sur le même ton la
premit're. Je crois (|u'elle ne vaut guère mieux, ajouta galamment le spi-
rituel llousseau. Tout le momie resta interdit; il n'échappa ni le nmindre
mot ni le nioiiidre s(uirii'e. et riu>lant ilapres la conversalion pnl nu
• Mille tour. Vis-à-vis d'une antre la balourdÏM- eût pu ii eh e que |)|,ii>aiile ,
mais adressée à nue lemme Imp aimable pmir n avoir p.i> un peu lui
iTi
!»S I.F.S CONFKSSIONS.
liailcnrclli'. l'I ([irassiiriMiient je n'avais pas dessein (rdlÏLMiser, elle élait
Ici rilile ; el je crois (jin; les deux témoins, homme et l'emnie, eurent bien
de la peine à s'empêcher d'éclater. Voilà de ces traits d'esprit qui m'é-
chappciii pour xouloir parler sans trouver lien ;i dire. J'onlilierai dil'iici-
IcnnMit celni-la; car, outre (|u'il est par lui-niénie Irès-memoiahle, j'ai
dans la tète ([n'il a en des suites ([ui ne me le ra|)pellent (|ne trop sonvent.
Je crois que voilà assez de (jnoi faire comprendre comment, n'étant pas
nn sot. j'ai cependant souvent passé pour l'être, même chez des gens en
état de bien ju^cr : d'autant ])lus malheureux que ma plivsionomie et
mes veux promettent davantage, et (|ue cette atlent(! iVnsIrce rend pins
choiniaiilc aux autres ma stupidité. Ce delail, (|u une (tccasi(ui pailicu-
liorc a lait naître, n'est pas inutile à ce qui doit suivre. Il contient la
clef de bien des choses extraordinaires (pi'on m'a vu l'aire, et qu'on
attribue à une humeur sauvage ([ue je n'ai point. J'ainu'rais la société
comme un autre, si je n'étais sur de m'y montrer non-seulement à
mon désavantage, mais tout antre que je ne suis. Le parti que j'ai pris
d'écrire et de nie cacher est précisément celui qui me convenait. Moi
présent, on n'aurait jamais su ce que je valais, on ne l'aurait pas sonp-
(,'onné même ; et c'est ce (|ui est arrivé à madame Dupin, quoique femme
d"esi)rit. et ([U(ti([ue j aie vécu dans sa maison ])lusicurs années : elle me
l'a dit bien des lois elle-même depuis ce temps-là. Au reste, tout ceci
souffre des exceptions, et j'y reviendrai dans la suite.
La mesure de nu-s talents ainsi lixée, l'état qui me convenait ainsi
désigné, il ne fut j)lns (piestiou, pour la S(>coude fois, que de remplir
ma vocation. La diiliculté lut ([ue je n'avais pas fait mes éludes, et que
je ne savais pas même assez de latin pour être prêtre. Madame de Warcns
imagina de nie faire instruire au séminaire pendant (|nelque temps. Elle
en i)arla au supérieur. C'était un lazariste appelé M. Gros, bon petit
homme, à moitié borgne, maigre, grisou, le j)lus spirituel et le moins
pédant lazariste que j'aie conn u ; ce ([ni n'est pas beaucoup dire à la vérité.
11 venait quelquefois chez maman, qui l'accneillait, le caressait, l'a-
"■açait même, et se faisait quel(|ucfois lacer par lui, emploi dont il se
chargeai tassez volontiers. Tandis ([u'il élait en fonction, elle courait parla
chambre de côté et d'autre, faisait tantôt ceci, taulôt icla. Tire par le lacet,
monsieur le supérieur suivait en grondant, et disant à tout moment :
Mais, madame, tenez-vous donc. Cela faisait nu sujet assez pittoresque.
M. Gros se prêta de bon cœur au piojit de iiianiau. il se contenta
d'une pension très-modi([uc , et se chargea de riuslruclion. il ne fut
(luestion (|ue du coiisentement de l'évêque, (jiii non seulement l'accorda,
mais qui voulut payer la pension. Il pcrinil aussi que je restasse en ha-
bit laïque jusqu'à ce qu'on pût juger, par un essai, du succès qu'on
devait espérer.
Ourl rli.inL;('iiieiil ' Il lalliil in'\ snumcllii'. .l'allai au si'iniuairi' coiniiic
ivMt I II I I n i;i III m
I aurais i-lc an sii|i|ili('c'. la lii^lc inaiMUi i|n un Mininaiir, -niliiiit pnnr
i|iii sort (le n-llc d iiiic aiinalilr Iriiiinc! J'y |Mii'lai nii seul liMt-, niif
j'u\ais iirié inaniaii de me |ii'i''lir, il <|ni inc lui il iiin- f;ranilc n-ssimiri-.
On lit' ili'Mnrra |ias i|nrlli' mh'Ii' iIi' liM'r : c'i'lail un li\ir ilr nin>ii|nr.
l'anni 1rs lali-nis i|n i-lir a\ail rnlliMS, la ninMi|iw n'a\ail pas clc mi-
lilii'i'. I'!llr a\ail ili' la Mii\. clianlail |iassalilrini'nl, rt jiniail nn pru du
rlavrrni : clii' axait rii la rniiiplaisaïui' de nir ilnniii'i' i|ni'!i|nrs irrons
dr rliaiil ; l't il lalliil riiiiinii'iici'r di' li>in. i.ir a pcinr savais— jr la iiin-
sii|iii' di- iiDS psaninrs. Iliiil un dix Icrniis di- Iriiinir. ri l'ni'l inli'i iinn-
pncs, liiin dr iiii' ini'lli'c rii l'Iat de sidiii'r, iir m appiiiiMil pas Ir i|iiaii
des signes de la iniiM(|iii'. (.rpriidanl j°a\ais iiiir Iclli' pa^>iiiii iiinir
cri ail, t|iii' ji' MHiliis l'ssaytT (II- nrt'xercer seul. Le livre (|ii(> ji'iiipnr-
(ai n'i-lail pas iiir-nii' drs pins l'acilrs; c'claiiMil li'S canlalrs di' (.li'ranilianlt.
On rinii'i'vra i|iirlli- lut mon appliralinn ri mon idislinalinn, i|iiand ji' di-
lai (|iii\ sans ronnailrr ni lraiis|)i)siliiiii m (pianlitc, jr paiMiis a di'iliil-
l'ivr l'I ilianii'r sans lanlc le pri'mier n'cilalil" et lo preiiiii-r air d'/l/y^/KT
tl Arrdiusr; et il esl vrai (|iu' ii'l air osl scandé si jnslo, <|n'il ne liinl
qnc ri'citor les vers avee leur mesure ]tiinr v metlie celle de l'air.
il \ a\ail an si'-ininairi' nn maiidil la/ariste <|ui inentrepril, il ipii
1110 lit prendre en horreur le laliii (|u'il voulait mensei^ner. Il a\ait des
elievenx |>lals. j;ras et noirs, un visaj;o de pain d'épice, une voix de litilde,
un regard de cliat-liuant, des crins de saiif,'lier an lieu de liarhe; sou
sourire elail sardouique; ses niciiilncs jonaieni nniunr 1rs poulies d'un
mannei|niii. J'ai onlilié son odieux nom; mais sa li<{nre eliravante et don-
eoreusc m'est liien restée, et j'ai peine à me la rap|)eler sans frémir, .le
crois le rencontrer encore dans les corridors, avam-aiil <,'racieusement
son crasseux lionuet carré pmir me fairi! sijjne d iiiliei dans sa chambre,
plus arirense pour moi (|n'uii cailiol. On'on jnm' du roiilrasie d'un pareil
inaiire pour le disciple diin aldié de eoiir!
.*^i j'étais resté denv mois à la merci de ce inouslrc je suis inisnade
i|iic ma tèlc n'y aurait |)as résiste. Mais le lion .M. (ims, qui s'aperçut
que j'étais triste, (pie je ne manj,'ais pas, que je inaij,'rissais, devina le
sujet de mon dia^riii ; cela n'était pas dillicile. Il in'ota des jifitles de
ma héle, et, par un autre contraste encore pins marque, me remit au
plus doux des hommes : c'était un jiune ahhé faucij^neran . a|q)clé
M. (îàtier, qui faisait son séminaire, et ipii. par com|ilaisaiice pour
.M. (iros, et je crois par linmanile, voulait hieii prendre sur ses études
le temps ijuil donnait à diriger les mionnes. .le n ai jain.iis mi de phy-
sionomie plus toudiante que celle de M. (îàtier. Il était lilond, et sa
harhe tirait sur le roux : il avait le maintien ordinaire aux gens de sa
province, qui, sous une ligure épaisse, cachent tmis lieancon|» d'esprit;
mais ce qui se ni irf[uait vraiment en lui ilait une âme sensible, affec-
tueuse, aimanli'. Il \ avait dans ses grands veux hlens un mélange de don-
uni I r.s c.oNrr.ssioNs.
ci'iir, (If It'iulii'ssi; cl de Irislcssi', i|ui laisail (juOii ni' |)()iiviiil lo \oirsaiis
s'iiiliTcsscr à lui. \u\ regards, au Idii de ce pauvre jeune liiunnie, on eùl
il il i|n il |)ii'\ii\ail sa ilcsIiniT, el (|u il se senlail m'' |)oui' èlre nialiieureiix.
Son faiacli'ie ne iléuienlail pas sa pliysiouomie : plein de palience el
de complaisance, il senihlail plnlôl étudier avec moi que m insliniie. Il
n'en i'allail pas lanl jinur me le faire aimer, son prédécesseur avail lendn
cela Irés-l'acilc. ('.epiinlant, malj^ri' Imil le Icnips ipril me ilonnail, mal-
j^rc loule la lionne vnhmli' (|ue nous y melliiuis l'un el laulre, el ipioi-
(|iril s"y pril Ircs-hien, j'avançai |)eu en Iravaillanl lieanconp. il est sin-
gulier qu'avec assez de conceplion, je n'ai jamais pu rien ap|)rendre avec
lies maîtres, excepté' mon père et M. Lamiiereier. I.e peu ijui' je sais de
pins je l'ai ap|>ris seul, comme on vei-ra ci-après. .Mon esprit, impatient
de toute espèce de joiiij, ne peut s'asservir à la loi du moment; la
crainte même de ne pas appreinire m'empèclie d'être atteutir : de peur
d'impatienter celui qui me parle, je feins d'entendre; il va en avant, el
je n'entends rien. Mon esprit vimiI niardicr à son heure, il ne |ietit se
sonmelire à celle d'aiilrui.
I.e temps des ordinations étant venu, .M. (îàtier s'en retourna diacre
dans sa province. Il emporta mes regrets, mon attachemenl, ma recon-
naissance, .le Ils pour lui des vœu.\ qui n'ont pas été plus exaucés que
ceux ([ue j'ai faits pour moi-même. Ouelqnes années après j'appris qu'é-
tant vicaire dans nue paroisse, il avail l'ail un enlant à une fille, la seule
dont, avec un cieur très-tendre, il eût jamais été amoureux. Ce fut nn
scandale effroyable dans un diocèse administré très-sévèrcnicnt. Les
prêtres, en bonne règle, ne doivent faire des enfants qu'il des femmes
mariées. Pour avoir mani|in'' à celle loi de convenance, il fut mis en
prison, diffamé, cliassé. .\{' ne sais s'il aura pu dans la suite rétablir ses
affaires : mais le sentiment de son infortune, profondément gravé dans
mon cœur, me revint quand j'écrivis l'iim/Ze; et, réunissant .M. (iàlier
avec M. (îaiiue, je fis de ces deux dignes prêtres l'original du vicaire sa-
vovard. .le me Halte qtie l'imitation n'a pas désbonoré ses modèles.
Pendant que j'étais au séminaire, M. d'Aubonne fut obligé de quitter
Annecy. Monsieur l'intendant s'avisa de trouver mauvais qu'il fil la-
nioiii- à sa femme. C'était faire comnu^ le chien du jardinier; car, quoi-
que madame C.orvezi fut aimable, il vivait tort mal avec elle; des goûts
iillranionlains la lui reiulaienl inutile, et il la traitait si lirnlaienuMit qu'il
lut (|neslioii de séparation. M. Corvezi étail un \ ilaiii homme, noir comme
une taupe, fripon comme une chouette, et qui à force de vexations finit
par se faire cliasser Iui-nu*mo. On dit rpie les Provençaux se vengent de
leurs ennemis par des eiiansoiis : .M. il".\ubonne se vengea du sien par
une comédie; il i'nvo\a eelte jiièce à inadame de Warens. qui me la fil
voir. Elle me plut, et me fit naître la fantaisie d'en faire une, pour es-
saver si j'élnis en effet aussi hèle que l'anleur l'avait proiionci' : mais ce
r \ Kl II I ii\ lu III
lin
iir fui (|U .1 (iliainliiTi i|iii' j l'Xiiiil.ii te intijct en iiriNaiit / Aiuitnt de lui-
iiiéiiir. Ainsi (|iiaiiil j'ai ilil ilaiis la iirt-liici* tic celle pieee ipie je l'aMiis
écrile à ili\-liiiil ans, j'ai nienli de (|nel(|nes aniu-es.
(l'est a |ien près a ce leni|is-ei ijne se i'.i|i|iniie nn éxeiienieiil |>en
irn|)iii'lan( en Ini-inènn', mais <|ni a en |ionr Mn>i îles suites, et (|ni a
fait tin lirnit ilans le nnnnle i|iianil je l'avais onltiie. Tmiles les semai ni>it
j'avais une l'tiis i.i iiciiiii^^ion de snrlii'; je n'ai pas lie-nin de din' ijiiel
nsa^e j'en faisais. In dimanelie i|iie j i-lais ciie/ maman, le leii piit a un
liàlimenl des eonlelieis allen.inl a la mai>iin i|n elle iieenpail. (!e liali-
nn'nt. du était leur lonr, l'-tail plein jnsiin'an iiiinlili' di' laseines si'clios.
l'ont fut emlnase en Ires-peii de temps : la maison était en |;ranil péril,
et t'tmverte par les llammes qne le vent y pintait. On se mit en deMiir
(le ilen)éna^er en liàte el de porter les nn-niiles ilans le iaidin, i|iii elail
vis-à-vis mes anciennes reni"'tres, et an deli dn rnissean duni j ai parle.
J'étais si tronhié, i]ne je jetais inililTéremment par l.i leni'lrc Itmlce qui
me tomliail sons la main, jnsqn'à nn jjros mortier de pierre, (|n"en tout
antre temps j'anrais en peine à sonlever; j'étais prêt a v jeter de même
une grande {ilace , si ([nrli|ii un ne m'erit retenu. I.e Imu e\r(nie. ipn
était venu voir maman ce jonr-là, ne resta pas non |dns nisil ; il l'em-
mena dans le jarilin, on il se mit en prières avec elle el tons ceux i|ni
étaient là; en sorte t|n'arrivanl t[iielt|ne lein|)s après, je vis timt le
monde à genonx et m'y mis comme les autres. Durant la prière iln saint
homme le vent eliangea, mais si brusquement el si à propos, que les
(lammes. qui convrnienl la maison et entraient déjà par les l'enètres,
102 LES CONFESSIONS.
liiccMil porU'L'S (II! 1 autre rôle (!<• la Cdiir, et la iiiaisdii nCiil aiicmi mal.
Doux aiisa|)ri'S, M. de Hcincx élaiil iiiorl, les aiildiiiiis. ses ancioiis con-
frères, coinineiicèreiil à recueillir les pièces qui puuvaieut servir à sa béa-
tilicaliou. A la prière du l'. IJoiulel, je joifiuis à ces pièces une attcslalion
du fait que je\iens de ra|ip(Mler, en (|U(ii je lis bien : mais eu quoi j<! lis
mal, ce lui de dduner ce lail pour uii miracle. J'avais \u révè(|ue en
prière, et durant sa piii're javais xu le xeut changer, et nuMue très à
pi-opos; voila ce (|ue je ponxais dire et ccrlilier : mais (|u'uue de ces
deux choses lût la cause de l'autre, voilà ce ([ue je ne devais ])as attes-
ter, jiarce que je no pouvais le savoir, (cependant, autant (|ue je puis me
rap|)elcr mes idées, alors sincèrement catlioli(jue, j'étais tie bonne foi.
i. amour du merveilleux, si natuiel au cu'ur humain, ma vénération
pour ce \erlui'ux piélat, l'orgueil secret d'avoir peut-être contribué moi-
même au miracle, aidèrent à me séduire; et ce qu'il y a de sûr est que
si ce miracle eût été l'effet des plus ardentes prières, j'aurais bien pu
m'en attribuer ma part.
IMus de trente ans après, lorsque j'eus publi('' les Lettres de la Monta-
gne, M. Fréroii déterra ce certificat je ne sais comment, et en fit usage
dans ses feuilles. Il faut avouer que la découverte était heureuse, et là-
propos me parut à moi-même très-plaisant.
J'étais destiné à être le rebut de tous les états. Ouoicjue M. (îàtier eût
rendu de mes j)rogrès le comjjte le moins défavorable qu'il lui fût j)Os-
siblc, on voyait qu'ils n'étaient pas proportionnés à mon travail, et cela
n'était pas encourageant pour me faire pousser mes études. Aussi l'é-
vêque et le supérieur se rebutèrent-ils, et on me rendit à madame de
Warens comme un sujet qui n'était pas même bon pour être prêtre; au
reste, assez bon garçon, disait-on, et point vicieux : ce qui lit que, mal-
gré tant de préjugés rebutants sur mon compte, elle ne m'abandonna pas.
Je rapportai chez elle en triomphe son livre de musique, dont j'avais
tiré si bon parti. Mon air (VAIpliée et Aiélliuse éinil à peu près tout ce que
j avais appris au séminaire. Mou goût marqué j)our cet art lui lit naître
la pensée de me faire musicien : l'occasion était commode; on faisait
chez elle, au moins une fois la semaine, de la musique, et le maître de
musique de la cathédrale, qui dirigeait ce petit concert, venait la voir
très-souvent, (l'était un l'arisicn nommé M. le Maître, bon compositeur,
for! vif, foit gai, jeune encore, assez bien fait, peu d'esprit, mais au
deuH'urant tri's-bon homme. Maman me lit faire sa connaissance : je
m'attachais à lui, je ne lui déplaisais pas : on parla de pension, l'on en
convint. Bref, j'entrai chez lui, et j'y passai l'hiver d'autant plus agréa-
blement, <|iie la maîtrise n'i'tant (\u'h vingt |kis de la maison de maman,
nous étions chez elle en un momenl, et nous v sou|)ions très-souvent
ensendde.
On jugera bien (jiic la \ie de la maîtrise, l(Uijours ciianlanle et gaie,
|-\U I II I I l\ lil. III. ta-,
avi'c les iiiiisii'ifiis ft les ('iiLiiit- lie cliii'iir, un' |il.ii>,iil |ilii^ c|iii' ci'lli' du
séiiiinaii'f .inci- Ii's pcrfs ilc Saiiil-l.;i/.;iii'. (!f|iciMlaiit «•l'ili- \ic, podrolrc*
ii|ii> lilx'i'. Il rii ('lait |ias iiiiiins l'^alc et l'c^li'c. Jetais lail |iiiiii' aiiiifr
riiiili-iiriiilaiicr cl |hiiii' ii'i'fi alxiscr jamais, hiiraiil six iimis riilicrsic
lie sortis nas iiiic m'iiIc Ims i|iii' |iiiiii' allrr iIh'/. iiiaiiiaii nii .1 l'cj^lisc, et
je n'en fus pas iiiènie tente, (.cl iiilcivallu est un de ceux où j'ai vécu dans
le |dns jjraiid ealnie, et <|uc je me suis rap|ielcs a\ec le plus île plaisii-.
Dans les situatimis ilixcrscs nii je me suis trouM-, (|ueli|iics-iiiis oui elé
iiiar(|ués par nu tel scnliinenl de liieii-èlre , i|ii°cii les remeiiKuanl j iii
suis affecté comme si j'y étais encore. Non-sculcnient je nie rappelle les
leiii|>s, les lieux, les personnes, mais tous les olijets eiivirouiiaiils, la
lenipérature de l'air, son odeur, sa couleur, une cerlaiiie iiiipre>sion
locale <|ui ne s'est lait seiilir (|iie i.i. el dmil le Miineinr \il mv trans-
porte de nouMMii. l'ar exemple, tout ce i|u"on répétait a la maitrise, tout
ce (|n'on cliantait au clio-ur, tout ce (|n"oii y faisait, le liel el nolile lialiit
des cliaiioines, les cliasultles d<'s prêtres, les mitres des cliaiilns. la
figure des ninsiciens, un vieux charpentier lioili ii\ (|iii joiiail de |,i (dn-
lre-l».isse, un petit ahbé lilondiii (|iii jouait du xiidon. le lanilieau de
soutane (|n'apr('S axoir post; son éjtée M. le .Maître endossait par-dessus
son liahit laï<|iie, et le liean surplis lin dont il en coiiMait les loinies
pour aller au elhiiir; rori.'iieil a\ec lequel j'allais, leiiaiil ma petite llùte
à l>ec. m'etaldir dans l'orchestre à la trihuiie pour un petit hout de récit
que M. le Maître avait lait exprés pour moi, le i)on diuer qui ixuis at-
tendait ensuite, le hon appétit qu'on y portait; ce concours d'ohjets vi-
vement retracé m'a cent fois charmé dans ma mémoire, antani cl p|ii.<
que dans la n'alilé. .l'ai ^'ardé toujours une aflettiou tendre pour un
certain air du Condilur aliiif stderiiin (|ui marche par ïamhes, parce (|n'un
dimanche de l'Avent j'entendis de mon lit chanter celte livmiie avant le
jour sur le perron de la cathédrale, selon 11 11 rit de cette église-là. Ma-
moiselle Mcrcerel, femme de chamhre <le maman. sa\ail un peu de mu-
sique : je n'ouhlicrai jamais un petit niolet A/fcrlf que M. le .Maitre me lit
chanter .ivec elle, et que sa luiiitresse écoutait a\cc tant déplaisir. Kiilin
tout, jusqu'à la hoiine servante Perrinc, qui était si honne lille et que
les enlaiils de chœur faisaient tant cndéver, tout, dans les souvenirs de ces
temps de bonheur el d'innocence, rcNienl souvent me ra\ir il iii'al-
Irister.
Je vivais à .\nnccy depuis près d'un an sans le moindre reproche :
tout le monde était content de moi. Depuis mon déjiart de Turin je na-
vais point fait de S(dtise. et je n'en lis point tant (|ue je fus sous les veux
de maman. Klle me coudnisail. et me coudiiisail toujours hien : mon
attachement pour elle était devenu ma seule jiassion ; et ce qui prouve
(|ne ce n'était pas une passiiui folle, c'est <|ne mon co-iir formait ma
raison. 11 est vrai qu'un seul scntimeiit, ahsorhaut pour ainsi dire loiito
Mil I.KS CONFESSIONS.
lilt's racillti's, iiir liirlUiit liurs ililal de nrii ;i|)|iicii(ln', |);is iiiriiic l;i
iiiiisii|in', liicii (|iic j V lisse tous mes cU'uiIs. Mais il ii'\ avait |i<iiiit de
ma laiilc; la hoiiiie voloiilé y ('lail loiil oiilicTC, I assidiiilé y était. J'étais
distrait, rêveur, je soupirais : (|ii'\ |i()tivais-JL' l'airr? Il no iiiaïKjiiait à
mes j)rog;rès rien (|ni ilépiMidit de moi; mais pour ([iic jo lisse (!(; iiou-
vellos folios il iio l'alhiit (jii'iiii siijol ([iii vint mo los inspirer. C.o sujet se
présenta; le liasaiil airanj;ea les cliosos, et, comme on veria dans la
suil<\ ma man\aise tète en tira parti.
In soir (in mois de lévrier, ([u'il Taisait liion froid, comme nous étions
tous autour du l'eu, nous eulondimcs fra])per à la porte do la rue, Per-
rine prend sa lanlorno, descend, ouvre : un jeune liomnio enti'c avec
elle, monte, se présente diin air aisé, et lait à M. le Maitre un compli-
ment court (!t i)ien tourné, se donnant pour un musicien français que
le mauvais état de ses finances ftuçait de vicarier pour passer son che-
min. A ce mot de musicien français, le cœur tressaillit au bon le ^Maître :
il aimait passionnément son pays et son art. Il accueillit le jeune passager,
lui offiit le j;,îte dont il paraissait avoir grand besoin, et (|u'il accepta
sans beaucoup de laçons. Je l'examinai tandis qu'il se chaiil'iait et qu'il
jasait en attendant le souper. 11 était court de stature, mais large de
carrure! ; il avait je ne sais (|noi de cdiilicfait ilans sa taille, sans aucune
difformité |)artieulièr(! ; c'était pour ainsi dire un bossu à é|)aules plates,
mais je crois (|u"il boitait un peu. 11 avait un habit noir plutôt usé que
vieux, et qui tombait j)ar pièces, une chemise très-line et tros-sale, de
belles manchettes d'cflilé, des guêtres dans chacune desquelles il aurait
mis les deux jambes, et, pour se garantir de la neige, un petit chapeau
à porter sons le bras. Dans ce comi([ue équipage il y avait pourtant
([indque cliosi; de noble (jue sou maintien ne démentait pas; sa physio-
nomie avait de la finesse et do l'agrément; il parlait facilement et bien,
mais très-peu modestement. Tout marcpiail en lui un jeune débauché
qui avait en de l'éducatiou, et qui n'allait pas gnonsant comme un gueux,
mais comme un fnn. Il nous dit (|u"il s'appelait Ventuie dii Nilleneuvo,
([u'il venait de l'aris, qu'il s'était égaré dans sa route; et, oubliant un
peu son rôle de musicien , il ajouta ([u'il allait à Grenoble voir un pa-
rent qu'il avait dans le parlement.
Pendant le soii|ier ou parla de iniisi(iue, et il en parla bien. 11 con-
naissait tous les grands virtuoses, tous les ouvrages célèbres, tous los
acteurs, toutes los actrices, toutes les jolies femmes, tous les grands
seigneurs. Sur tout ce qu'on disait il paraissait au fait; mais à peine un
suj(;t était-il l'utame. (pi'il brouillait reiilictieii |iar qnebine polisson-
nerie qui faisait rire, et (uiblier ce (iiie Idii avait dit. C'était un samedi;
il v avait le leudeniaiu musi(|ui' à la callK'drale. M. le Maiti'o lui pnqxisa
d'y chnnlev; très-voloti tiers: lui driiiamle (|iielli' est sa partie; huute-
(olilrc: et il parle d'autre eh(i>e. \\anl d'aller a l'eglise mi lui nITiit sa
l'MU II I. I l\ Kl III KiS
|>artif a piL-xoir; il n \ jcla pas les ynx. I.tlti- ^Il^(-ulllladl■ siir|irit li-
Mailrt* : Nous vi'itc/, iiic tlil-il a l'urrillf, (|iril ii<- ^ail pas une iiiile Jo
iiiusii|iic. J'en ai (■iMiid'iiriir, lui ri-|ii)riilis-ji'. Je les siii\is li'cs-iiii|iiic(.
Oiiaiiil on l'iiinincnva , le cu-iir ni<' liallil d iinr Irnilili- loi'i-c, car jf
iii'iiiti'i'i'ssais li('aii('iiu|i a lin.
J'fiis liiciili'il (le (|tiiii iih> rassiii'i-i. Il ilianla >i'> (jeux ri'cils axi-c.
Umtf la jdsifssc cl l(inl le ^nùt iiii:i;;inalili-s. il. i|iii plus est, avec
uii«' tri'S-jniii' M)i\. J( 11,11 ^ucii' «'Il lii' plus a};rcalilc surprise. Apres
la messe, M. \eiiliire reçut îles eninpiiuieiils a peile île \ ue îles ilia-
iiuincs et îles innsieieus, au\(|(icls il rrpouilait eu pnlissnunant . uiais
luujuiii'S aM'c lieauioiip île j^iàce. M. le Maihc I ( inhrassa île lion
cœur; j'en lis aulaul : il \il ijne j'ilais liieu aise, cl eela parut lui faire
plaisir.
Ou cniiMeiiilra, |e iii assiirc, iiu'apres iii elre eii^ciiii' île M. liàele. iiui
tuut compte u'i'tail i|u iiii luaiiaiil. je piiu\ais ureu;_'nuer île M. Neiiliire,
(|ui avait île rédiicalion, des talents, de res|iril, de l'usaj^t' du monde,
et i|ui pouvait passer pour un aimalde di-liaui lu-. C'est aussi ce qui
marrixa. et ce qui serait arrivé, je pense, à tout autie jeune Imninie a
ma place, d'autant plus l'acilement encore qu'il aurait en un meilleur
tacl pour sentir le mérite, et un meilleur j;oùt pour s'y atlaclier : car
\enlnre en avait sans contredit, et il en avait surtout nu liien rare a son
âge, celui de n'être point presse de moulrer son acquis. Il i-sl vrai qu'il
se vantait de beaucoup (le i liuses qu'il ne sa\ail pniiit; iiiai> pniir celles
(|U il savait, et (|ni étaient en assez grand nombre, il nV-n disait rien : il
attendait l'occasion de les montrer; il s'en pré\alait alors sans empres-
sement, et cela Taisait le |)lus grand ell'et. (ioiiime il s'arrêtait après
clinqiie chose sans parler du reste, on ne savait plus qiianil il aurait
tout montré. Itadin, folâtre, inépuisable, séduisant ilans la conversation,
souriant toujours et ne riant jamais, il disait du ton le plus élégant les
choses les plus grossières, et les faisait passer. Les femmes même les
|dus modestes s'étonnaienl de ce qu'elles enduraient de lui. Klles avaient
beau sentir qu'il fallait se fâcher, elles n'en avaient pas la force. Il ne
lui fallait que des tilles perdues, et je ne crois pas qu il lût fait pour avoir
de bonnes fortunes; mais il était l'ait pour mettre un agrémeiil inlini
dans la société des gens (|ui en avaient. Il el.iit dillicile qu'avec tant de
talents agréables, dans un pa\s oii l'on s v connaît et où on les aime, il
restât borné longlemps à la splii're des musiciens.
Mon goût pour M. Venlure, plus raisonnable dans sa cause, fut aussi
moins extravagant dans ses effets, quoique |iliis vif et plus diirabli' que
celui que j'avais pris pour .M. bâcle, .l'aimais a le voir, à l'eiilendre ; t<iul
ce qu il faisait me paraissait cliaruiant. tout ce (|u'il disait me semblait
des oracles: mais mou engouement n'allait point jusqu'à ne pouvoir me
séparer de lui. .l'avais â iiinii \oisinage uii bmi préservatif contre cet
li
inc i.i;s coMT.ssioNs.
(■\c(-s. D'ailliius. Iixiii\aiit ses inaxiiiii's lrôs-l)oiiiius pour lui, je soiltais
([n'cllcs n'élaiciil pas à inoii iisa^i^ ; il me fallait iiiu! aiilrc sorte de vo-
liiplc, (Idiil il iiavail pas l'idée, et dont je n'osais niènic lui parler, liieii
sur (ju'il S(? serait miKiiié de moi. Cepeiidaiit j'aurais voulu allier eel at-
laclieiiienl avec ci'lni i|ui nie dominait, .l'en |)arlais à maman av(!C Irans-
poi't; le Maître lui en parlait avec éloges. Kilo consentit ([u'on le lui
anu'uàl. Mais cette entrevue ne réussit point du liuit : il la lidiiva pr(''-
cieuse. elle le' trouva lilierlin ; et, s'alarmant |)our moi d'une aussi mau-
vaise connaissance, non-seulement elle nie délendil de le lui ramener,
mais elle me peignit si l'orlemenl les dangers que je courais avec ce jeune
lionime, (|ne je ilcxius uii peu plus circonspect à m'y livrer; et, très-
lu'ureusement pour mes UKcurs et pour ma tète, nous fûmes bientôt
séparés.
M. le Maître avait les goûts de S(hi arl; il aimait le vin. A UûAc ce-
pendant il était sobre, mais en travaillant dans son cabinet il fallait qu'il
bût. Sa servante le savait si bien, que, sitôt qu'il préparait son papier
pour com|)oser et (|u'il prenait son violoncelle, son pot et son verre ar-
rivaient l'inslanl d'après, et le pot se icnoiivelail de lenips à autre. Sans
jamais être absolument ivre, il était toujours ])ris de vin; et en vérité
c'était dommage, car c'était un gar(,'on essentiellement bon, et si gai que
maman ne l'appelait que /;c/('<-c/{r(^ IMalbenrensement il aimait son talent,
travaillait beaucoup, et buvait de même. Cela prit sur sa santé et ('"lin
sur son bumeur : il était quelquefois ombrageux et facile à offenser, '^i-
capabbî de grossièreté, incapable de manquer à qui que ce fût, il n'a
jamais dit une mauvaise parole, même à nn de ses enfants de chœur;
mais il ne fallait pas n(ui j)lus lui manquer, et cela était juste. Le mal
('lait (piavanl peu d'esprit, il ne discernait pas les tons et les caractères,
et premiil souvent la mouche sur rien.
L'ancien chapitre de Genève, on jadis tant de princes et d'évèques se
faisaient l'honneur d'entrer, a perdu dans son exil son ancienne splen-
deur, mais il a conservé sa fierté, l'our pouvoir y être admis, il faut tou-
jours être gentilhomme ou docteur de Sorbonne; et s'il est un orgueil
■ pardonnable après celui qui se tire du mérite personnel, c'est celui qui
se lire de la naissance. D'ailleurs tons les prêtres qui ont des laïques à
leurs gages les traitent d'ordinaire avec assez de hauteur. C'est ainsi que
Icschanoines traitaient souvent le pauvrele .Maître. Le chantre surtout, ap-
pelé M. l'abbé deVidonne, (juidu reste ('tait un très-galant liouune, mais
trop plein de sa noblesse, n'avait |)as toujours pour lui les égards que
méritaient ses talents; et l'autre n'endurait pas volontiers ces dédains.
Cette année ils eurent durant la semaine sainte un démêlé plus vil (|u'à
l'ordinaire dans un dîner de règle que l'évèque donnait aux cbanoines,
et où b; Maître était toujours invité. Le cbantie lui lit f|n('l(|U(' passe-
droit, et lui dit (pnbpie par(de dure (|ue celui-ci ne put digéier. Il prit
i-\i( m I I i\ m III 107
siir-lf-('li!iiii|i la rt'-S(iliitii)ii ilc s Ciirinr la iiiiil Miivanli'; <-| l'ii-ii iir |)nl
ri-ii faire (Iciiiiinlrf. i|iiiiii|iic rnailaiiir ilr Warciis. a i|iii il alla l'airr m's
ndii'iix, ii'i-pui'^iiàl ririi |i(iiii' l'aiiaiscr. Il iir put ri-iinncci' an plaisir dr
so M'iifiiT «II- SCS lyrans t-ii les laissant il m- I rmliaiijis aux IV-lcs «le l'à-
ipics, temps iiù l'on a\ait le pins ••rainl lu-soin de ini. Mais i-e ipii l'cin-
l>arrassait Ini-inènir était sa innsnpie (|n'il \onlail eiiipoiier, cr ipii n'é-
tait pas l'aeile : elle lorinail nue eai^-^r a»--.'/ M|ii.,..r> il Iml jnniile, ipii
ne s'einpoi'Iait pas sons le liras.
Maman lit ee(|nej"anraisl"ait etee(|ne je leiais encore a sa plaie. Apres
bien ties elïoils iiniliies pour le ictenir, \f Mivaiil ii'soln de pailir ecnmne
qnc ee Inl. elle prit le |iarll de l'aider en tout ee (jni dépendait d'elle.
J'ose dire iin'elle le devait. I.i' Maiti'e s'était consacré, pnnr aiii>i dire, à
son service. Soit eu ce (|ni tenait à son art, soit en ce (|ni tenait à ses
soins, il était entièremeni à ses ordres; et le cienr a\ec le(|nel il les sui-
vait donnait à sa complaisance nii non\eaii prix. Klle ne Taisait donc
(|ne l'cndre a un ami, dans nne occasion essentielle, ce i|iril Taisait ponr
elle en ilelail depnis trois on (|natre ans : mais elle avait nne âme qui,
pour remplir de pareils devoii-s, n"a\ait pas besoin de son;,'er rpie c'en
étaient ponr elle. Klle me lit venir, m'ordonna de snivre M. le Maître
au moins juscpi'à Lyon, et de m'altacber à Ini anssi longtemps (|ii°il
anrait besoiti de moi. Klle ma depuis avoué que le désir de in'éloi-
pner de Venture était entré pour beancniip dans cet arrarifiemenl.
Elle consulta (dande Anet, son lidele domeslicine, jionr le transport
de la caisse. Il Tut d'avis (|u'aii lieu de |)rendre à Annecy une i)éle de
somme, ipii nous Terait inlaillililement découvrir, il Tallait , (piaiid il
serait nuit, porter la caisse à bras jiis(|u'à nne certaine distance, et
louer ensuite un âne dans >in village pour la transporter jusqu'il Seys-
scl, où, étant sur terres de France, nous n'aurions [ilns rien à risquer.
Cet avis fut suivi : mms |iartinies le même soir à sept lieures ; et ma-
man, sous prétexte de payer ma dépense, grossit la |ietite bourse du
pauvre pelil-chal d un surcroit qui ne lui Tut pas inutile, (.lande Anet,
le jardinier et moi, portâmes la caisse comme nous pûmes jusqu'au pre-
mier village, où un âne nous relaya ; et la même nuit imus nous ren-
dîmes à Seyssel.
Je crois avoir déjà remarque (ju il v a des temps oii je suis si peu sem-
blable à moi-même, <|u un nie pniidi'.iil {luiir un antre lioinnie de ca-
ractère tout iqtposé. On en va voir un exemple. M. Hcvdelel. curé de
Sevssel, était clianoiue de Saiut-I'ierre, jiar ciiiise(|nenl de la cininais-
sance de M. le Maître, et l'un Ai'^ hommes demi il devait le plus se ca-
cher. Mon avis Tul au contraire d'aller nous |)résenterà lui. et Ini deman-
der L'Ile sons quelque prétexte, comme si nous étions là du consentemenl
du chapitre. I.e Maître goûta cette idée , (pii rendait sa vi-ngeance mo-
queuse et plaisante. Nous allâmes floiu' elfriMitemenl eln / M. Heydelel.
lus II.S (.OMI'.SSIONS,
i|(ii iidiis roriil lirs-lticii. I.c Mailic lui dilciii'il alliiitii ndlav, à la piicTC
(le l'évoque, ilirij^er sa miisHine aux l'èU's de l'à(jiies, ([u'il eomjilail re-
passer dans peu de jours ; et moi, a l'appui de ee mensoiif^e. j'en enlilai
eeul autres si nalurels, (jiic .M. Reydelcl. nie liniivaiil joli g^areon , nie
|>ril en aniilie et me lit iiiilh; caresses. Nous fûmes liien régalés, bien
eoueliés. M. lievdelcl ne savait quelle elii're lions faire; et nous nous sé-
|)aràmes les meilleurs amis du monde, avec |irornesse de nous arrêter
plu-; liuif;leni|)s au reloiii-. \ peine |)innes-noiis attendre que nous fus-
sions seuls |ioiir eomnienc(M' nos éclats de rire ; et j'avoue qu'ils me re-
prennent encore en v pensant; car ou ne saurait imaginer une espiègle-
rie mieux soutenue ni plus lieureus(\ Idie nous eût égavés durant tmite
la roule, si M. le Maître, qui ne cessait de boire et de battre la campa-
gne, n'eùl été attaqué deux ou trois fois d'une atteinte à laquelle il de-
venait très-sujet, et (|iii ressemblait fort à l'éjulepsie. ('ela me jeta dans
des emiiarras (pii m'effrayèrent, et (huit je pensai liienlot a me tirer
comme je pourrais.
Nous allâmes à Hellay passer les fêtes de l'àqiics. comme nous l'avions
dit à M. Heydelet; et, qiioi(|uc nous n'y fussions point attendus, nous
fûmes reçus du maître de musique et accueillis de tout le monde avec
grand plaisir. M. le Maître avait de la considération dans son art, et la
méritait. L(^ maître de musique de Bellay se fit lionneur de ses meilleurs
ouvrages, et lâcha d'obtenir l'approbation d'un si bon juge ; car outre
que le Maître clait connaisseur, il était équitable, point jaloux et point
flagorneur, il était si supéiieur à Ions ces maîtres de musicjne île pro-
vince, et ils le sentaient si bien eux-mêmes, qu'ils le regardaienl moins
comme leur coiilVer<' (|n(; coinnie leur cbef.
Après avoir passé très-agréablement quatre ou cinq jours à Bellay,
nous on repartîmes, et conlinnàmes notre roule sans aucun accident que
ceux dont je viens de parler. Arrivés à Lyon, nous fûmes loger à Notre-
Dame de l'itié; et, en allendant la caisse, qu'à la l'aveui- d'un antre men-
songe nous avions enibariiuée sur h; Rbône par les soins de notre bon
patron M. Reydelcl, M. le Maître alla voir ses connaissances, entre au-
' 1res le l'. Caton, cordelier, dont il sera pai'lé dans la suite, cl l'abbé l)or-
tan, comte de l.vmi. l/nn et l'autre le reçurent bien; mais ils le trahi-
rent, comme (ui \eira tout à Ibeure : son bonheur s était épuisé chez
M. Ueydelel.
Deux jours après noire arrivée à Lyon, comme nous passions dans
une pelilc rue non loin de noire auberge, le Maître fut surpris d'une de
ses atteintes, et celle-là fut si violente que j'en fus saisi d'effroi. ,Ie fis
des cris, ap|)elai du secours, nommai son auberge, et suppliai qu'on l'y
lîl porter; puis, tandis qu'on s'assemblait et s'empressait aulonr d'un
homme tombé sans sentiment et écumant an milieu de la rue, il fut
délaissé du seul ami sur lequel il eût dû compter, .le pris l'instant oii
I'\i: I II I ii\ l;i III \w
poriiiuiiio iM- soti^tMil il moi ; jr loiirnai le coin tic la i m-, ri jr ilisp.iiiis».
(iiàcc an fiel, j'ai fini ce lioisii'iiii- a\cii |iiiiililc. Si! iii'imi icsiail lican-
ciMi|> lie pareils à l'aire, j'aliainloiimi ii^ le li.ix.iil i|iii' | .il i onitiiefiee.
|ti ((Mit ce ()ue j ai dil justjn'a preseiil. il en csl rcsle ijiirli[iies traces
dans Ions les lieux oii j'ai vccn ; mais ce (jne j'ai à dire dans le livre sni-
\:\u\ est presfjnu enlierement i>,MU)ré. (le sonl les pins f^randes exliava-
^aiices (le ma vie, el il csl henrenx qu'elles n'aient pas pins mal lini.
Mais ma tète, inont(''e an ton d'ini iii>lrniiienl étranger, était Imrs de sdii
diapason : cdle y revint d'elle-même ; et alors je cessai mes Itdies, un dn
moins j'en lis de pins accordantes à mon natnrel. dette i''po(|ne de ma
jenncsse est celle dont j'ai l'iilé-e la pins conlnse. Ilien presipie ne s'v
est passé d'assez intéressant à mon cieni- ponr m'en icliacer \ivement le
snnvenir; et il est dillicile (jne dans tant d'allées et vennes, dans tant de
déplacements snccessiis. je ne lasse pas (|nel(|nes transpositions de temps
ou de lien. J'écris absolument de mémoire, sans monuments, sans ma-
Icrianx (pii loiissent me la rap|>el( r. Il \ a des événements de ma vie (|ni
me sonl aussi présents (|iw! s'ils venaient d'ari'iver; mais il v a des lacu-
nes el des vides que je ne peux rem|ilii- ipi a l'aide de récits aussi cmil'ns
que le souvenir (|ui m'en est reste. 1 ai dcini pu laire des ( rniirs (|uel-
quefois, cl j'en pourrai faire encore sur des bagatelles, jusqu'au temps
oi'i j'ai de moi des renseignements pins sûrs; mais en ce (|ui importe
M'.iimenl au sujet, je suis assure d'être exact et lidèle, comme je tàcbe-
rai loujonr< de l'i'li-e eu loul : \oilà sur fpioi 1 Un peni comptei'.
110 I.F.S CONFESSIONS.
Sitôt que j'tMis (|iiill('' M. le Maitrc. ma rc-soliilioii lut prise, et je re-
|»arlis pour Annecy. I.a cause et le mystère de notre départ m'avaient
donné un m'aïul intérêt |)our la sûreté de notre retrait(! ; et cet inteièt,
m'occupan! loiil ciilicr, a\ail l'ait diversion <inranl (|uel(|U('S jours à celui
(|ni me rappelait en arrière : mais dès (|iie la sécurité me laissa plus
lran(|uille, le sentinu-nt dominant reprit sa place. Uien ne inc ilat-
tail, rien ne me tentait, je n'avais de d esir pour rien (|im' pour retourner
auprès de maman. I.a tendresse et lu vérité de mon attaclienu'ut |)()iir
elle avait déracine de mon C(eur Ions les projets iniai^inaii'cs, toutes les
lidies de randiition. ,1e ne voyais jjIus d autre; lionlieur que celui de \i-
Me auprès d'elle, et je ne faisais pas un pas sans sentir que je m'(''loif;iiais
de ce honlieur. J'y revins donc aussitôt que cela me l'ut possible. Mon
retour fut si pi'ompt et mon esprit si distrait, que, (|noi(|ne je me rap-
pelle avt^c tant de plaisir tous mes autres vovaj^cs, je n ai pas le moindre
souvenir de celui-là, je ne m'en rappelle rien du tout, sinon mon départ
fie I-yon et mon arrivée; à Annecy. OuOn juge surtout si cette dernière
i|)oque a dû sortir de ma mcjnoire! En arrivant ji' ne trouvai plus ma-
dame de \\ arcns ; elle était partie ])our Paris.
Je n'ai jamais bien su le secret de ce voyage. Elle me l'aurait dit, j'en
suis li-ès-sùr, si je l'en avais pressée; mais jamais liomme ne l'ut moins
curieux que moi du secret de ses amis : mon cœur, uniquement occupé
du présent, en remplit toute sa capacité, tout son espace, et, hors les
|)laisirs passe's, (|ui l'imt désormais mes uniques jouissances, il n'y reste
pas un coin de vide pour ce qui n'est plus. Tout ce que j'ai cru entre-
voir dans le pe\i qu'elle m'en a dit est que, dans la révolution causée à
Turin par l'abdication du roi deSardaigne, elle craignit d'être oubliée, et
voulut, à la laveur des intrigues de M. d'Anbonm>, chercher le même
avantage à la cour de France, oii elle m'a souvent dit (ju'elle l'eût pré-
féré, parce que la multitude des grandes affaires fait ([u'on n'y est pas
si désagréablement surveillé. Si cela est, il est bien étonnant qu'à son
retour on ne lui ait pas fait plus mauvais visage, et qu'elle ait toujours
joui de sa |)ension sans aucune interruption. Bien des gens ont cru quelle
avait ('té chargée de (|uel(|ue commission secrète, soit de la part de I é-
\è((ue, i|ui a\ail abus ties affaires à la cour de France, où il lut lui-même
(d)ligé daller, soit de la paît de (|uelqn'un plus puissant encore, (|ui sut
lui ménager un heureux retour. Ce qu'il y a de sûr, si cela est, est que
I ambassadrice n'était pas mal choisie, et que, jeune et belle encore, elle ■
avait t(Uis les talents nécessaires pour se bien tirer d une négociation.
^-«*^^;
M\ Kl (M M uii:Mi<:
IT.JI
17.52.
J'îiirivi', fl je III' l;i Imiivc plus. Oiiim jn^o df ma smprisL' cl de ma
(loulfiiil C'i'sl alors (juc le ic^rcl daNoir liklifineiil aliaiiddiiiK- M. le
Maitrc comiiH-nvu (U'se l'aire sciilii'. 11 lui plus \ir encore (|iiaiid j°a|i|iri!;
le mallieiir (|iii lui clail arri\c. Sa caisse de miisi(|iic, qui cDiih-uail loiile
sa Imliiiie, celle précieuse caisse, saii\ée a\ec laiil de lali^ue, aNail éli';
saisie en arri\aiil à Lyon par les soins du coiiile iUirlan. à qui le cliapitie
avail lail écrire pour le |)ié\eiiir de cel ciilc\eiiieiil luilil. I.i' Mailreavail
en \ain réclamé son Iticii, son j;a^nc-paiii, le lia>ail de toule sa \ie. I.a
propricle de celle caisse elail lonl au moins snjelle à lilij^e : il n'y en enl
pninl. l.'alTaire lui décidée à Tinslanl même par la loi du plus l'orl, el
le pauvre le Maître perdit ainsi le liiiil de ses talents, l'ouvrage de sa jeu-
nesse, el la ressource de ses vieux jours.
Il ne niaii(|ua rien au coup ipie je re(,ns pour le rendre accablant. Mais
j'étais dans nn ïv^e où les «grands chagrins ont peu de prise, et je me for-
geai bientôt des consolations. Je comptais avoir dans peu des nouvelles
de madame de Warens, quoique je ne susse pas son adresse et (lu'elle
ignorât que jetais de retour : el (|uaiit à ma désertion, tout bien compté,
je ne la trouvais |)as si coupable. J'avais été utile à M. le Maître dans sa
retraite; c'était le seul service qui dépendît de moi. Si j'avais resté avec
lui en France, je ne l'aurais pas guéri de son mal, je n'aurais pas sauve
sa caisse, je n'aurais l'ait (jiie doubler sa dépense sans lui pouvoir être
bon à rien. Voilà commenl alors je voyais la chose : je la vois autrement
aujoiird'liiii. (!e n'est pas quand une vilaine action vient d'être faite
(|u'elle nous lourmenle, c'est quand longlenips après on se la ra|)pelle;
car le souvenir ne sCii éteint point.
Le seul parti que j'avais à prendre pour avoir des nouvelles de ma-
man était d'en atleiidre; car où l'aller cbercber a l'aris , et avec quoi
laire le vovage? Il n y avail point de lieu plussùr(|u Annecy pour savoir
lot ou tard oii elle elail. J y restai donc : mais je me conduisis assez
mal. Je n'allai point xoir révè(|ue, qui m avail protégé el <|iii me pou-
vait protéger encore : je n'aN.iis |du> m.i patronne auprès de lui, et je
11-2 l.i:S COM'KSSIONS.
ii;ii;;iiais les répriiiiaiulcs :iiir nulle évasion. J'allai moins L'iiiori' an sé-
iiiiiiairc : M. (iros n'y ('lait plus. Je ne vis perstinne de ma connaissance :
j'aurais [uinrlaiil liicii \(iiilii allii- xoir iiiadamc 1 inlendanlc, mais je iTii-
sai jamais. Je lis plus mal (jne loulcida : je retrouvai M. Venlnre, aiu[uel,
malgré mon cnlliousiasme, je n'avais pas menu; pensé depuis mon dé-
parl. Je le trouvai brillant, et l'été dans l(uil Annecy ; les dames se l'ar-
laeliaient. Ce succès aeliexa de me ((Uiiner la lèle ; je ne vis plus rien que
M. Venture, et il me lit prestjiie oublier madame de Wareiis. l'oiir proli-
ter de ses levons plus à mou aise, je lui proposai de partager avec moi son
gîte; il y consentit. Il était logé cbez un cordonnier, plaisant et bouffon
personnage, qui dans son patois n'ap|)(dail pas sa l'emnie aiilremeiit qin;
sdlopièrr, nom (|u elle méritait assez. 11 avait avec elle des prises que
Venture a\ait soin de l'aire durer en paraissant vouloir l'aire le contraire.
Il leur dirait d un Ion froid, cl dans son accent proM-ncal, des mots qui
faisaient le plus grand effet; c'étaient des scènes à pâmer de rire. Les ma-
tinées se passaient ainsi sans qu'on y songeât : à deux on trois beures
nous mangions nn morceau; Venture s'en allait dans ses sociétés, où il
sonpail ; et moi j'allais me promener seul, méditant sur S(ui grand mé-
rite, admirant, convoitant ses rares talents, et maudissant ma mallieu-
rense étoile qni ne in'a[)pelait point à celte beureuse vie. Kb ! que je m'y
connaissais mal! la miimne eut été cent fois plus cbarmanle, si j'avais
été moins bête, et si j'en avais su mieux jouir.
.Madame de Warens n'avait emmené qn'Anet avec elle; elle avait laissé
Merceret, sa femme de cbambre dont j'ai parlé : je h\ trouvai occupant
encore rapparlemenl de sa maîtresse. Mademoiselle Merceret était une
tille un peu ])lus âgée ([ue moi, non pas jolie, mais assez agréable; une
boiiiic KriboiirgiMiise sans malice, et à qui je n'ai connu d'antre défaut
que d'étn; quelquefois un peu mutine avec sa maîtresse. Je l'allais voir as-
sez souvent : c'était une ancienne connaissance, et sa vue m'en rappelait
une plus cbère, qui nie la faisait aimer. Elle avait plusieurs amies, entre
autres une mademoiselle (liraud. (jenevoise, qui, pour mes pécbés, s'a-
visa de jnciulre du goût ])our moi. Elle pressait toujours Merceret de
m'amener cbez elle : j(; m'y laissais mener, parce (pie j'aimais assez Mer-
ceret, et qu'ilyavaillà d'autres jeunes personnesqne je voyais volontiers,
l'our mademoiselle (liraud, qui me faisait tontes sortes d'agaceries, on ne
peut rien ajouter à l'aversion que j'avais pour elle. Onaiid elle appro-
chait de mon visage son museau sec et noir barbouillé de tabac d'Es-
pagne, j'avais peine à m'abstenir d'y cracher. Mais je prenais patience:
à cela près, je me plaisais fort an milieu de toutes ces tilles; et, soit
j)oiir faire leur cour à mademoiselle Giraud , soit pour moi-même,
toutes me l'étaient à l'eiivi. Je ne voyais à tout cela ipie de lamilie. J'ai
j»eiisé depuis qu'il n'eut tenu cpià moi d'v \oir davantage ; mais ji; ne
m'en avisais pas, je n'y ]»ensais pas.
I- vit II) I M\ III l\
\r,
h'aillciirs des l'oiitiiriiTcs. tlis lillcs di- cliaiiiliri-, ilr iictilcs in.'ircliaii-
(Ifs, III' me tt'iilaiciil ;;iirri- : il iiii' fallait ili-s (liMiiiiisi-llcs. (iliaciiii a ses
fanlaisifs, r'alonjoiirs ilc lu iiiifiitii-.tt je ne |ii>iisi'|iasi-(iiiiiiii' lluraci- sili-
ce |Hiiii(-là. (!i> n'i'st |M)ii|-|aiil pas du Imil la xanilr dr I rial rt du i ni^ i|iii
in'atlirc; c'csl un Iciiit iiiirii\ ciinsi't'xr, de |dll^ Indlcs iiiains, iiiii> iia-
riirf |tliis j-racii'tisf, iiii air de ilrlicali'ssi- cl de |ii'ii|)i'cli' >iir Imili- la iwi-
soiiiic, |diis de ^m'il dans la nianiùro de se niellrc cl de s'expriitui . une
rolic |dns Une et iiiieiu lailc, nue cliaiissnre plus nii^iKHiiie, des riiliaiis,
de la deiilclle, des clic\eii\ inieiiv ajiisli'S. Je lU'élV'i'ci'ais (oiijoiirs la
moins jidii' avaiil pins de liiut cela, .le tiunve iiiiii-nièiiii' celle idiMcrcnce
(rès-ridiciiie ; mais iiidii C(eui' la liiinni' iiial^re mm.
lié bien, cet u\aiitaj;c su préscnlail encore, et il ne (int encore (ju'à
moi d'en pndiler. Que j'aime à loinher de temps en temps sur les ino-
inents aj;iéaldes de ma jennesse! Ils m"etaie!it si dnuv; ils uni él<'- si
courts, si rares, et je les ai j;oùlés à si Ikui marclic ! Mil leur seul s(hi-
venir rend encore à mon cieiir une volupté pure, dont j";ii besoin |)oiii
ranimer mou couraj;i' et soutenir les ennuis du reste de mes ans.
I.aurore un matin me parut si belle. <|ue m'étanl habillé précipitam-
ment je me liàlai de {gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je
goûtai ce |)laisir dans tout son charme; c'était la semaiiu! après la Saint-
Jean. I.a terre, dans sa plus grande parure, était cou\erle d'herbe cl de
fleurs; les rossignols, presque a la lin de h iir ramage, scinblaicntse plaire
à le renforcer; Ions les oiscauv, faisant en concerl leurs adieiiv au
printemps, cinniaient \\ naissance d'un beau joui iVr[.'\ d'un de ces
tu l.r.S C.OM' RSSIONS.
jours (lu'on ne vnit plus ;i inoii ."if^c, cl (in'on n'a jamais vu dans le
triste sol que j'Iiahilc anjoiniriuii '.
Je m'étais iiisensiblcmcMil éloigne de la \illi'. la clialcur an);nion(ail,
cl je me promenais sous des ombrages dans un vallon le long d'un ruis-
seau, .l'entends derrière moi des ])as de dievaux et des voix de filles, qui
semblaient embarrassées, mais (|ni n'en riaient pas (h; moins bon cœur.
Je me retourne; on m'ap|)elle |iar mon nom ; j'approclie, je trouve deux
jeunes personnes de ma eonnaissanee , mademoiselle de (irallenried cl
mademoiselle (lalley, (|ui, n'étant ])as d'excellentes cavalières, ne sa-
vaient connueut l'orcer leurs cbevaiix à passer le ruisseau. Mademoiselle
de Gralïennrd était une jeune Bernoise loii aimable. (|iii, par (jnelquc
folie d(; sou âge ayant été jetée liius de son pays, avait imité madame de
Warens, eliez qui je ra\ais vue (|iiel(|nefois ; mais n'ayant pas eu une
pension connue elle, elle a\ail ele liop lieuiMUise de s'atlaeber à inade-
luoiselle Galley, (|ni, l'avinl prise en amili(''. a\ail engagé sa mère a la
lui donner pour eompagiu' jns(|u à ce (lu'on la pùl |)laeer de (|uelqu(>
faç(Ui. Mademoiselle Galley, d'un an plus jeune (|u'elle, était encore ])lus
jolie; ell(! avait je ne sais f|uoi de plus délieal, de })lus lin ; elle était en
même temps très-uiignomu' et très-fornu'e. ce (|ui est pour une lille le
plus beau nuunent. Touti's deux s'aimaient teudi(Mneiit, et leur bon ca-
ractère à riim; et à l'autre ne pouvait ([u'eiilrelenir longtemps cette
union, si ((iielque amant ne venait pas la déranger. Elles me dirent ipéel-
les allaient à Tonne, vieux cbàteau appartenant à madame (ïallcy; elles
imploi'èrent mon secours pour faire passer leurs clievaux, n'en j)Ouvant
venir à bout elles seules. Je v(uilus fouetter les clievaux; mais elles crai-
gnaient pour luoi les ruades et pour elles les liaut-le-coi-ps. J'eus recours
à un autre expédient ; je pris par la bride le cheval de mademoiselle
Galley, puis, le tirant après moi, je traversai le ruisseau ayant de l'eau
jusqu'à mi-janibes, et l'autre cheval suivit sans difficulté. Cela fait, je vou-
lus saluer ces demoiselles el m'en aller comme un benêt : elles se dirent
quebjues mots tout bas; et mademoiselle de Graffenried s'adressanl à
moi : Non pas, non pas, nuî dit-elle, on ne nous échappe pas comme
cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service, et nous devons en con-
science avoir soin de vous sécher : il faut, s'il v(uis plail, venir avec nous,
nous vous arrêtons prismiuier. I.e ca'ur me battait; je r(>gardais made-
moiselle Galley. Oui, oui, ajouta-l-elle en riant de ma uiiue effarée, pri-
sonnier de guerre ; montez en croupe derrière elle, nous voulons rendre
compte de vous. Mais, mademoiselle, je n'ai point riionnciu' d'être connu
de madame votre mî're ; que dira-t-elle en me voyant arriver? Sa mère,
reprit mademoiselle de (iraffenried, n'est ])as à Tonne, nous sommes
seules : nous revenons ce soir, et vous reviendrez avec nous.
' A Woolon, on Slaffonislilri'. .Ic,in-.l.ir(|iips y n ilrniriiii' ilcpiils li' "l^l niir^ \~l\Ci jiisi[ii\iii
50 .-mil I7C.7.
1t.
<
I-\I( I II I ll\ III l\
li:>
l.'clïfl lie rcli'cllifilt'' ii'c^l \).i< |>liis |iiiiiii|)l (|ii<' tiliii i|(ii- « t> iiinls
lil'l'llt sur llldi. Kll IM'clail(,Mlll mM' Ii' ( Ih'V.iI de lliailritiuisrlli' lie lii'iiMi'li-
rii'd, je trt'inlilais de joie; et i|ii.iiiil il l.illiil I i'iiilii.i>'<i'i |iiiiii un' liiiii-,
Iciiiiir Mil' lialtitil si fort. (|u'fllf s'en a|HM'(;iil : fllf nu- «lit ipu' li- sien
lin liallail aussi. |iar la JiaNfiir (!<■ tniiiliiT ; c'était |ircs<|iii> , dans ma
iiostiiif, iiiir iii\ itatiiiii ilr mi ilii r la iliosi- : je n'osai jamais ; ri dînant
liiiit If traji't iiK s (liii\ liras lui Mixiiriil de (ciiiliin', In-s-scrri'c à la
\t'ril(*, mais sans si> df|da(°i'r un iiMimi'iit. Iilli' li'niiiu' i|iii Ina cni iiir
sonl'llfltciait Milmiticrs, ri ii'ainail pas toit.
La uaii'li- du \(iva"t' et ii' lialul de i-fs tilles aii^uisùreiil l.lli un ni 1.
mien, (|iie jus([u'aii soir, ri laiil i|iu' nous IViines ensemlde, nmis ne de-
|»ailàines |ias un imimeiil. Llles m'avaient mis si bien à imin aise, (jne
mu lanj;ne parlait autant (|iie mes yeux. (|uoi(iirelle ne dit pas les inèines
choses. Oiielqiies instants seulement , (iiiaiid je un' Irouvais tète à lètu
avec l'une ou l'autre, reiilretien s'embarrassait un peu; niai< l'alisente
revenait bii-ii \ili'. el in' nniis laissait pas le temps d eclaneir ei't em-
barras.
Arrixés à Toun.', et moi bien secin', nmis déjeunâmes. Knsnile il fal-
lut procéder a l'iiiipui lante alïaire de préparer le diiic!'. Les deii\ deiimi-
selles, tout en eni-inant. baisaient de temps en leiiips les eiilanls de la
};raiii;i're ; et le |>ainre marmiton rej;ardait laire en ton^eaiit son Irein.
On avait envo>é des provisions de la ville, et ii \ avait de i|n(ii laiie un
très-bon diiier. surtout en friandises : mais malbeureuseinenl on a^ait
oublié du vin. (!et oubli n'était pas étonnant pour di-s lilles ipii n'en iiii-
vaieiit j^ui'ii' ; mais j'en fus IVulie, car j'avais un peu eoinpli' >mi' ce si;-
cours pour ni'enliardir. Klles en furent fàelues aussi, par la imiue rai-
son |)eul-ètre ; mais je n'en crois rien. Leur j^aieté vive et cbannante était
l'itmocenee même; et d'ailleurs (ju'eiissent-elles fait de moi entre elles
deux. Klles envovèrent cliercber du vin [lartout aux environs: on n'en
trouva point, lant les paysans de ce canton sont sobres et pauvres.
(!omme elles m'en niar(|uaient leur cbaj;rin. je leur dis de n'en pas être
si fort en peine, et qu'elles n'avaient pas besoin de vin pour m'cnivrer.
(le fut la seule galanterie que j'osai leur dire de la journée; mais je
crois que les frip(Hmes voyaient de reste que celle galanterie clail une
vi'rile.
^ous dînâmes dans la cuisine de la j,'ran>ière, les deux amies assises sur
dos bancs aux deux côtés de la lonf^ne table, et leur bote entre elles deux
sur uni' escabelle à trois jiieds. (JurI dinei'! (|uel souvenir plein ilr (li.ir-
mes! (iomment, pouvant a si peu de Irais ^(Miler des plaisirs si purs et si
vrais, vouloir en recbercber d'autres? Jamais souper des petites maisons
de Paris n'approcha de ce repas, je ne dis pas sculemenl pour la gaieté,
pour la douce joie, mais je dis pour la sensualité.
Après le diiier nous limes nue économie : au lien de prendre le café
110 I.ES CONKESSlOiXS.
(|iii nous rcsUiit ilii (Icjoiiiun-. nous le jianlànios ponr le poûlcr avec dn
1,1 crrnic et des gâteaux (ju'cjlcs avaient a|i|)oi((''s ; el pour lenir notre
a|)pi'lil en lialelne, luins allâmes dans le verger achever notre dessert
avec des cerises. Je montai sur l'arbre, et je leur on jetais des bouquets
dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches. Une l'ois ma-
demoiselle (ialley, avanç^ant son tablier et reculant la tète, se présentait
si bien el je visai si juste, que je lui lis tomber un lMiii(|uet dans le sein;
et de rire. Je nu' disais on moi-même : Oue mes lèvres ne sont-elles des
cerises! comme je les leur jetterais ainsi de bon cœur!
La journée se passa do cette sorte à folâtrer avec la plus grande li-
berté, et toujours avec la plus grande décence, l'as nu seul mot équivo-
<|ue, pas mu- seule plaisanterie liasardée : el cette décence nous ne nous
limposions point du tout, elle venait toute seule, nous prenions le ton
que nous donnaient nos cœurs. Enfin ma modestie (d'autres diront ma
sottise) fut telle, que la plus grande privante qui m'échappa fut de baiser
une seule! l'ois la main de mademoiselle Gallcy. Il est vrai que la circon-
stance donnait (In prix à celte légère laveur. Nous étions seuls, je respi-
rais avec embarras, elle avait les yeux baissés : ma bouche au lieu de
trouver des paroles, s'avisa de se coller sur sa main, qu'elle retira dou-
cenienf après (jn'olle fut baisée, en mo regardant d'un air qui n'était
point irrité. Je ne sais ce que j'aurais pu lui dire : son amie entra, et
me parut laide en ce moment.
Enfin elles se souvinrent qu'il ne fallait pas attendre la nuit pour ren-
trer en ville, il ne nous restait que le temps qu'il fallait ponr y arriver de
jour, et nous nous hâtâmes do partir on nous distribuant comme nous
étions venus. Si j'avais osé, j'aurais transposé cet ordre ; car le regard de
mademoiselle Cialley m'avait vivement ému le cœur: mais je n'osai rien
dire, et ce n'était pas à elle do le proposer. En marchant nous disions
que la journée avait tort de finir; mais, loin de nous plaindre qu'elle eût
été courte, nous trouvâmes que nous avions en le secret do la faire lon-
gue par tous les amusinnents dont nous avions su la remplir.
Je les (initiai à peu près au méuie endroit où elles m'avaient pris.
Avec (juel regret nous nous séparâmes ! avec quel plaisir nous projetâ-
mes de nous revoir! Douze heures passées ensemble nous valaient des
siècles de familiarité. I.e doux souvenir do cette journée no coûtait rien à
ces aimables tilles ; la tendre union qui régnait entre nous valait des plai-
sirs plus vifs, et n Cùt pu subsister avec eux : nous nous aimions sans
mystère el sans honte, et nous voulions nous aimer toujours ainsi. L^in-
noconce des mœurs a sa volupté, (pii vaut bien l'autre, parce qu'elle n'a
point d'intervalle et qu'elle agit coiitinuelhiment. l'our moi, je sais que
la mémoire d'un si beau jour me toiiclie plus, me charnie plus, me re-
vient plus au cœur, ([uc. colle d'aucuns plaisirs que j aie goûtés eu ma
vie. Je ne savais pas tr(q) bien ce (juo je voulais à ces deux charmantes
I
«
l'A II I IK I, I IVIU l\ 117
|ifrs<mii('s, mais elles iii'inleiessaienl lieain nii|» Idiiles ileiiv. Je ne ilis |iai>
i|iie, si j'eusse ele le maître île mes ai raiij;emeiils. iiioii euiir se sérail
parlait* ; j'y sciilais tiii |icii ili' prélëriMiee. J'aurais l'ail iniui lioiilieiir d'a-
voir |nnir mailresse inaileiimiselle île (iiari'eiuied ; mais aelmix.je crois
que je l'aurais mieux aimée pour iiiiilideiile. Oiioi i|iril en soit, il me
semlilait (Il les i|iiitlant (|ue je ne ponvais pins vi>re sans Inné e( sans
l'aulre. Oui ni iiil ilil i|ne je ne les re\eirais de ma >ie, cl <|iii' l.i lini-
raienl nos epliemeres amours".'
Ceux i|iii liront eeei ne mam|Ui'rinil pas de rue lic mes aventures ^a-
laiiles, en remar(|uant (piapres heaneoupde préliminaires, lesplnsavan-
cées Unissent par liaiser la main. 0 nus lecteurs, ne \ous \ hiiui|ii/.
pas. J'ai peut-être eu pins de plaisir dans uns amours en lini>sanl jtar
celle main baisée, ipn- \ons n'en aurez jamais dans les vôtres in e -
mençant tout au nuiins par là.
Vcnlnre, (|ni s'était conclu' lort lard la Mille, rentra peu di; temj»s
jiprès moi. l'onr cette fois je ne le vis pas avec le même plaisir (|n'à l'or-
dinaire, et je me j;ardai de lui dire comment j'avais passé ma journée.
Ces demoiselles m'avaient |>arlé de lui avec peu d'estime, et m avaient
paiu mécoiiteiiles de un' savoir en si mauvaises mains : cela lui lit torl
d.ms mon esprit; d ailli'iirs tout i e i|ui nu' distrayait d'elles ne pouvait
(|uc m'élre desaj;réal)le. (lependanl il me rappela bientôt a lui et à umi
Cil me parlant de ma situation. Elle était trop critique pour |niuvoir du-
rer. Quoi(|ue je dépensasse très-peu de cliose, mon petit pécule achevait
de s'épuiser; j'étais sans ressource, l'oint de nouvelles de maman ; je ne
savais i|ne devenir, et je sentais un cruel serrement de cour de voir I ami
de mademoiselle (îalley réduit à l'aumône.
Yenlure me dit qu'il avait |)arlé de moi à monsieur le juj;e-ma;;e, qu'il
voulait m'y mener dîner le lendemain ; que c'était un liomine en étaldc
me rendre service parscs amis ; d'ailleurs nnelionne connaissance à faire,
un homme d'espril cl de lettres, d'un commerce fort agréable, (|ui avait
des talents et qui les aimait : puis nu'laut, à son ordinaire, anv choses
les plus sérieuses la plus mince frivolité, il me lit voir un joli couplet,
venu de Paris, sur un air d'un opéra de Mourel qu'on jouait alors. Ce
couplet avait plu si fort à M. Simon (c'était le nom du juge-mage), qu'il
voulait en faire un autre en réponse sur le même air; il avait dit à Neii-
ture d'en faire aussi un ; et la folie prit à celui-ci de m'en faire faire un
troisième, afin, disail-il, qu'on vît les couplets arriver le lendemain
comme les brancards du Roman coniicpie.
La nuit, ne pouvant dormir, je lis comme je pus mon cou]>lel. Pour
les premiers vers que j'eusse laits ils étaient passables, meilleurs nuMue,
ou du moins faits avec plus de goùl qu'ils n'auraient clé la veille, le su-
jet roidant sur une situation fort tendre, à latpu'lle mon cœur était déjà
tout disposé. Je mollirai le matin iiioii couplet à Venliire. qui, le trou-
IIS I.KS C.O.M' KSSIONS.
\aiit Joli, 11' nul ilaiis s;i puclio sans iiio dire s'il ;ivail l'ail lu sien. Nous
allâmes chez M. Simon, qui nous recul bien. La conversation lui agréa-
ble : elle; 110 |)oii\ait manquer Ao. lèlre ciilie deux hommes d'esprit,
à (|ui la lecliire avait proliti'. Pour moi, je taisais mon rôle, j'écoutais cl
je me taisais. Ils ne |)arlereiil do couplet ni l'un ni lauli'o; je n'en parlai
pciiiil non plus, et jamais, quejcsacbc, il n'a été question du mien.
M. Simon parut content de mon maintien : c'est à peu près tout ce
(ju'il \it de moi dans cette entrevue. Il m'avait déjà \ u |)liisieiirs fois
chez madame de Waroiis, sans faire une jurande attenlion à moi. Ainsi
c'est de|)uis ee diiier (jiie je |)iiis dater sa connaissance, (jui ne me servit
de rien pour l'objet qui me lavait fait l'ain;, mais dont je tirai dans la
suite d'autres avantages qui nii! font rapp(dor sa mémoire avec plaisir.
.l'aurais tort de ne jias parler de sa ligure, ([ne, sur sa qualité de ma-
gistrat, et sur 1(! bel esprit dont il se pi(|iiait, on n'imaginerait pas si je
n'en disais rien. M. le juge-mage Simon n'avait assurément pas doux
pieds de liant. Ses jambes, droites, menues et mémo assez longues, l'au-
raient agrandi si elles eussent été verticales; mais elles posaient de biais
comme celles dim compas trî'S-onvort. Son corps était non-seulement
court, mais mince, et en tout sens d'une petitesse inconcevable. Il devait
paraître une sauterelle quand il était nu. Sa tète, de grandeur naturelle,
avec nn visage bien formé, l'air noble, d'assez beaux yeux, semblait
iino loto posticlie (iiidn aurait |)lanlée sur un moignon. Il eût pu
s'exem|)ler do l'aire ilo la dépense eu parure, car sa grande perruque
seule rhabillait |)arl'aitem(!nt de pied en cap.
Il avait deux voix toutes différentes, qui s'entremêlaient sans cesse
dans sa conversation avec un contraste d'abord très-plaisant, mais bien-
tôt très-désagréable. L'une était grave et sonore ; c'était, si j'ose ainsi
parler, la voix do sa loto. L'autre, claire, aiguë et perçante, était la voix
de son corps. Quand il s'écoulait beaucoup, qu'il parlait très-posément,
([ii'il ménageait son haleine, il pouvait parler toujours de sa grosse
voix; mais pour pou qu'il s'animât ot qu'un accent plus vif vînt se pré-
senter, cet accent devenait comme le sifllenient d'une clef, et il avait
Idiilo la poiiio (lu inonde il reprendre sa basse.
Avec la ligure ([ue jo viens de poindre, et qui n'est point chargée,
M. Simon était galant, grand conteur de llourettes, et poussait jusqu'à
la coquetterie le soin de son ajustement, (lomme il cherchait à prondro
ses avantages, il doiiiiail volontiers ses audiences du malin dans son lil;
car (|iiand on \o\ait sur ronillor une hollo lélo, poisoiiiio n'allait sima-
ginor que (■'('■lait là tout. ( Ida doiuiail lieu (jnehiuefois à des scènes dont
je suis sûr (jne tout Aiiiiocv se souvient iMicoro.
In inaliii (juil attendait dans ce lit, ou jilutôl sur ce lit, les plaideurs,
on licilo ((liiïo i\f unit bien fine et bien blanche, ornée de doux grosses
lioulleltes de ruban couleur de rose, un pajsan arrive, heurte à la porte.
l-\lt Ml I . I l\ Itl l\ ll'i
Ln scrvaiilc clail sorlii'. Moiisiriir le jii^i-ina^c, ciilciiilaiil ifiloiililrr.
(lie, Hiilrcz : l't ccln, (-oiiiiin' dit tiii |>t-ii Iriip fort, patill di- sa Mti\
ai^iii'. I.'Ihiiiiiiii' ciilro, il rlicrtlic d'oi'i \ii'iil «clli' M>i\ <!*■ rciniiii- ; *M
vo\aiit dans ce lil une nuiielle, uni* loiitaiij'e, il \eiil ii'>siii In i-n faisant
à madame de grandes exenses. M. Simon se làelie e( n en crie ipie |diis
clair. Le |)a\san, eonlirme dans son idciM-l se i'ri)>anl insnile, Iniclianle
ponille. lui dit (|n'a|>|>aremmenl elle n'est (|n'nne eonrense, et i|ne
inonsienr le jiifje-mafje ne dunne gnère l)(>n exemple elie/ Ini. I.r jn^c-
ma;:e riiiienx, et n'aNanl |i(iiir tonle arme (|ue smi put de clianilire, allait
le jeter a la lèle de ce panvre lioinnie, (|iianil sa ^nnNernaiile arrixa.
(le |)etil nain, si disgracié dans son corps par la nature, en avait clé
dédommagé dn côté de l'esprit : il l'avait natnreliemenl agrealile. il il
avait pris suin de l'orner. Oniii(ni'il IVil à ce iprun disait assez Imiii jiiiis-
consnlte, il n'ainiail pas son métier. Il s'é-lail jele dans la lielle lilleialnre,
cl il y avait rénssi. Il i ii a\ail pris snrloiil cette lirillanle sii|MMlicie, cette
llenrqni jette de l'agrément dans le commerce, mémo avec les femmes.
Il savait par coMir tons les petits traits des ona el antres scmldaldes : il
avait l'art de les faire xaloir, en coulant a\ee inleièl. a\ec nnstere, et
comme une anecdote de la veille. ce(|ui s'c'lail liasse il \ axait soixante
ans. il saxait la musi(|ue, et chantait agréablement de sa voix dliomme:
enfin il avait beaucoup de jolis talents pour un magistrat. \ force de ca-
joler les daines d'Annecv, il s'était mis à la mode |)arini elles : elles
I avaient à leur suili- toininc un pelil sajiajnu. Il prétendait même à de
bonnes fortunes, et cela les amnsail beancou]). Une madame d Kpagiiv
disait (|ue pour lui la dernii're laveur était de baiser une femme au
genou.
Comme il connaissait les bons livres, et (|iril eu parlait volontiers, sa
conversation était non-seulement amusante, mais instructive. Dans la
suite, lorsque j'eus pris du goût |)onr l'étude, jecultivai sa connaissance.
el je m'en trouvai Irès-bien. J'allais (|uel<|nefois le voir de (Ibambéri, où
j'étais alors. 11 louait, animait mou émulation, et me donnait pour mes
li'dnres de bons axis, dont j'ai souvent fait mon profil. Malbenreiise-
mcnt dans ce corps si (luel logeait une àme tres-sensible. Quebpus an-
nées après il enl je ne sais quelle mauvaise affaire qui le chagrina, el il
en monnit. Ce fut dommage ; c'était assurément un bon pelil bouinie,
dont on commençait par lire, el (pion finissait par aimer. Ouoi(|ue sa
vie ait été peu liée à la mienne, comme j ai reçu de lui des le(;ons utiles,
j'ai cru pouvoir, par reconnaissance, lui consacrer un petit souvenir.
Sitôt que je fus libre, je courus dans la rue de mademoiselle (îalley.
me flattant de voir entrer on sortir (|uel(|u'nii, ou du moins ouvrir (|nel-
qne lenélre. Hien ; pas nn cliat ne j)ariil, et tout le temj)s (jnt^ je lus li
la maison demeura aussi close que si elle n'eût j)oinl été habitée. I.arne
était petite et déserte, nn homme s'y remarquait : de temps en temps
MU
LES COiNFESSIONS.
(lii(-l(jirim passait, cntruil on sortait au voisinage. .Votais fort eniharrassé
(le ma ligiin' : il me soiultlail qu'on devinait pourquoi j'étais là; cl celle
idée me niellait an supplice, car j'ai toujours préféré à mes plaisirs
l'Iiiinniiir l'I le repos de celles (|ui m'étaient clières.
Kntin, las (le l'aire l'anianl espagnol, et n"a\ant |)oint de guitare, je
pris le parti d'aller écrire a mademoiselle de (iralïenried. J'aurais préléré
d'écrire à son amie; mais je n'osais, et il convenait de commencer par
celle à qui je devais la e(uiiiaissanee de l'autre, et avec qui j'étais plus
familier. Ma lettre faite, j'allai la porter à madenn>iselle (iiraud, comme
j en étais convenu avec ces demoiselles en nous séparant. Ce furent elles
qui UK^ donnèrent cel expédient. Madenmiselle (iiraud était contre-poin-
lièrc, et travaillant quelquefois chez madame Galley, elle avait l'entrée
de sa maison. La messagère ne me parut pourtant pas trop bien choisie;
mais j'avais peur, si je faisais des diflicultés sur celle-là, (ju'on ne m'en
proposai point d'autre. De plus, je n'osai dire qu'elle voulait travailler
pour son compte. Je me sentais humilié qu'elle osât se croire pour moi
du même sexe que ces demoiselles. Knfin j'aimais mieux cet entrepôt-là
([ui; point, et je m'y tins à tout ris(jne.
Au premier mot la (iiraud me devina : cela n'était pas diflicile. Quand
une lettre à porter à déjeunes filles n'aurait pas parlé d'elle-même, mon
air sdt il iinharrassé m'aurait seul décelé. On peut croire que cette com-
mission nr lui donna pasgrand plaisir à faire : (Ole s'en chargea toutefois.
l'AK m I I l\ III IV 1^1
r( ri>\c<-iita liili'Icini-iil. le Itiuliiiiiiii iiialiii y nuitiis clir/ l'Ilc, cl j'v
(ritiivai ma i'('|iuiisc. (.uiiiinc je iiif pressai ilc sorlir |i<iiir l'alli-r lire cl
huisci'ii mon aisi> ! t'cla n'a |>as lit'soin il èlrc ilil ; mais n- i|ui ni a lie-
soin ila\anta^e, c'est le paiii (|nc pril mailiMnoiscllc (iiiaud, cl un j'ai
tninM* pins de delicalesse cl di- mtidcr.ilKin ipie je n'en aurais allendii
ili-llc. Axant assez île lion sens pour voir iin'avec ses Irenlc-scpl ans.
SOS \en\ »le lièxre, son nez liarltonille, sa voix aigre cl sa pean noire, elle
n'avait pas jican jen eonlre <len\ jeunes personnes pleines de {grâces cl
dans toiil Tt-clat de la lieaiilt', elle ne voiiliil ni les Ir.iliir ni les servir, cl
aima mieux me perdre (|ne de me iiniia^'er pont elles.
(1732.) Il y avait déjà (|nel(|iie ti'inps ipie la Mereeiel, n'avanl am uni'
nouvelle do sa maiiresse, sonj;eait ii s'en retourner à l'rilionrg : elle j'v
(iélermina tout à Tail. Klle lit pins, elle lui lit entendre (pTil serait liieii
(|ue <|nel(|iriiii la l'onduisil eli<-/ son père, et me proposa. I.a pelile Mer-
ceret, à ipii je ne déplaisais pas non plus, trouva cette idée loi I lionne à
exécuter. Klles m'en parlèrent dès le même jourconinu' d'une affaire ar-
rangée ; et comme je ne trouvais rien i|ui me di'plùl dans celte manière
do disposer de moi, j'v consentis, regardant ce vovage comme nue affaire
de liiiil jours tout an \<\u<. La (jiraiid. qui m- pensait pas do même, ar-
rangea tout. Il fallut liicii avouer l'état do mes linances. On v pourvut : la
Morceret se cliargea de iuo défrayer ; et, pour regagner d'un coté ce (juelle
dépensait de raiilre, à ma prière on décida (|n'elle enverrait devant son
petit bagage, et (|ue nous irions à pied a petites journées. Ainsi fui fail.
Je suis facile de faire tant de lilles amoureuses de moi : mais comme
il n'y a pas de (pioi être bien vain du jiarti que j'ai tiré de tons ces
amours-là. je crois pouvoir dire la vérité sans scrupule. La Mercerel.
pins jeune et moins tiéniaisée (pie la (iiraiid. ne m'a jamais fait des aga-
ceries aussi vives; mais elle imitait mes tons, mes accents, redisait mes
mois, avait jioiir moi les attentions (|ue j'aurais dû avoir jiour elle, et
prenait toujours grand soin, comme elle était fort peureuse, (pie nous
couchassions dans la morne cliamlire; identité qui se borne rarement la
dans un voyage entre un garçon de vingt ans et une lille de vingl-ciii(|.
Elle s'y borna pourtant cette fois. Ma sini|ilicité fut telle, (|iie, qiioi(jue
la Mercerel ne fût pas désagréable, il ne me vint pas même à l'esprit durant
tout le voyage, je ne dis pas la moindre tentation galante, mais même la
moindre idée qui s'y rap|iorlàt ; etr|iiand celle idée me serait venue, j'étais
Irop sot pour en savoir prolilor. .le irimagiiiais pas comnieul nue lille et
un garçon parvenaient à coucher ensemble; je croyais qu'il fallait des
siècles pour préparer ce terrible arraiigemenl. Si la pauvre Mercerel, en me
défrayant, comptait sur (piel(|ue éipiivalent, elle en fut la dupe ; et nous
arrivâmes a l'ribourg exactement comme nous étions parli> d'Aimecv.
Kn passant à (jenève je n'allai voir personne, mais je fus |irél à me
Iroiiv.-r mal sur les ponts. Jamais je n ai vn les miiis de celle heureuse
lU
\-ll I.IvS COM' KSSIONS
\illi'. jimiais je ii'\ suis ciilic, sans scnlii- uni; ceiiaiiif (Ittailhnnc d.'
lu'iir ([iii vciiail tl un cxcôs (rallcndrissomoiit. Kn niènic U>rn[)s (|iie la
noblo ima^o de la libelle m'ilevail l'àmc, celles de l'é^alilé, de l'union,
d(' la doneenr des nniMirs, nu' Inneliaienl jus(|irau\ larmes, et nrinspi-
raienl nn vil' regret d'avoii- iieidu tons ces biens. Dans (|uelle eneni'
i'olais, mais qu'elle était natnirllc ! Je croyais voir tout cela dans ma pa-
irie, parce que je le |)nrlais dans mon cœur.
Il fallait passer à .Nvon. Passer sans voir nnni bon ])ère ! Si j'avais en
ce conrai;(\ j'en serais moi-l de rcfirel. .le laissai la Mereeret à l'auberge,
et je l'allai voir à toni ris(|(H'. I!b ! rpii' j'axais loit de le craindic ! Son
âme, à mon abord, s'ouvrit aux sentiments pateiiiels donl eiieétait pleine.
Oue de pleurs imus versànu's en nous embrassant ! Il crut d'abord ([ur.
j(? revenais à lui. Je lui lis num bistoire, et je lui dis ma l'éscdution. Il la
combattit l'aibliMuent. Il me lit voir les dangers au\(|nels je mCxposais,
me dit que les plus courtes folies étaient les meilleures. Du reste, il n'eut
pas même la tentation de me r(>tenir de force; et en cela je trouve qu'il
eut raison : mais il est icrlain ([ii'il ne lit pas. pour me ramener, tout ce
(ju'il aurait pu faiie, snil ([u'après li' pas (|ue j'avais fait il jugeât lui-
même qin\je n'en devais pas revenir, soit (|n'il fût embarrassé peut-être
à savoir ce f|u'à mon àf^e il pourrait faire de moi. J'ai sn depuis qn il eut de
ma compa<^ne de voya>;e nue o|)inion bien injuste et bien éloignée de la
vérilé, mais du reste assez naturelle. Ma belle-mère, bonne femme, nu |>en
mielleuse, lit semblant de vouloir nn- retenir à souper. Je ne restai |>oint,
mais je leur dis (|ue je complais m'arréter avec eux ]>lus longtemps au
retour, et je leur laissai en di'pot inmi petit paquet, que j'avais fait venir
par le bateau, et dont j'étais embarrassé. Le lendemain je partis de bon
matin, bien content d'avoir vu mon père et d'avoir osé faire mon devoir.
Nous arrivâmes benreusement à l'ribonrg. Sur la fin du \oyage, les
empressements de mademoiselle Merceret diminuèrent nn peu. Après
noire arrivée elle ne uu> marcjua ])lus que de la froideur; et son père,
qui ne nageait pas dans l'opulence, ne me fil pas non plus un bien grand
acciH'il : j'allai login- an cabaret. Je les fus voir le leiuleinain ; ils m'of-
frirent à dîner ; je l'acceptai. .Nous nous séparâmes sans pleurs ; j(! re-
tournai le soir à ma gargotle, et je repartis b^ surlendemain de mou ar-
rivée, sans trop savoir où j'avais dessein d'aller.
Voilà encore une circonstance de ma Nieiiiila l'i'o\ ideuce m'offrait
précisément ce ([u il me fallait |)our ((uilerdes jours lieureuv. I.a Mer-
ccrel était nue tri'S-bonne lille, point brillante, |)iiinl belle, mais point
laide non plus ; |)cu vive, fmt raisiuinalde, à quelcpies |)elites luimeurs
près, qui se passaient à |)leurer, el ipii na\ aient jamais de suite orageuse.
Klle avait nn vrai goùl pour nmi ; j'aurais pu l'épouser sans peine, el
suivre le UH'tier de son |iere. Mon goût pour la musique me l'aurait fait
aimer. Je me serais établi a l'iibourg, petite \ilb' peu jolie, mais peuplée
f\K M I I . M\ Itl I V \t^
*!<■ lidiiMcs ^ciis. J'aiii.ii> |ii'iilii >.iii> (Imilr <lc ^laiuls pliiisirs, iiiiiis j'iti:-
lais >i't'ii rii |iai\ JiiM|ii a ma tlrniiric liciin' ; ri ji- ilnis ■■aMiir iiin-iiv nui
|MM'si)iiiii> (|ii'il ii'v axait pas à lialaïu'cr mii'i-c iimi'cIu'.
.Il- ii'\iii>, iiKii |)as à Nyiii, niais à l.aiisaiiiic. Je vonliis nie nis^nsin
(le la Mit- (II- )'<> liraii lai- iin'oii Miit II dans sa plus ^laiiilc ili-tiiliic. I.ii
|ilu|iai'( lie mes sccrrls innlirs (Iclcniiiiianls ii'niil pas vir plus snliilrs.
IK'S Mit's l'Ioifiiii-rs mil lari mcnl a><i/ i\f inné pcuir iiif fain- af^ii'. I. iii-
ifilitiiili' (If I a\t'iiir m'a lonjmirs lail ic^anlcr li-s projets de lnn};iie i-xé-
euliuii Kimiiie des leurres de dupe. Je me lixie à lespuir enmriie un
autre, ptiur\ii ipi il ne me ein'ile rien a nourrir; mais, s'il lanl piruilic
luii>,'l('iiips de la pi'iiie, je n'en >iii< plii>. I.r iiinindrc |ielil plaisir ipii
s'olïre a ma [lorlee me tente plus (|ue les joies du paradis. J'exeepte
pourtant le plaisir (|iie la peine doit siiiM'e : eelui-là ne me lente pas,
parce ipieje n aime ipie des joiiissanees piiich, cl (|U(' jamais nu n'en a
lie telles (|iiaiid ou sail ipi'on s'apprèti' un ir|ii nlir.
J'a\ais <.'rand Ix-soin d'arri\er en <|iieli|ue lien i|ui' ci' Itil, et le plus
proelie était le mieux ; car. nrelanl e^are dans ma roule, je me Iroinai le
soir à .Mondoii, oi'i je dépensai le peu (|iii me restait, liors dix erenl/i'r,
i|ui partirent le lendcinain a la dinée : et, arri\e le Miir a nii petit vil-
lage auprès de Lausanne, j°x entrai dans un ealiaret sans un sou poiir
paver ma eoiieliée, et sans saxoir que devenir. J';i\ais ^rand'laim ;
je lis lumne eonlenaiiee. et je demandai à souper, comme si j'eusse eu
lie ipini liii'ii pa\er. .rallai me coiielier sans Miu^'er à rien, je dormis
lraui|ndiemenl ; il. après a\oir déjeuné le malin cl eomple a\ee l'Iiole,
je voulus polir si'pl lialz, a ipioi inonlail ma di''|)ense. lui laisser ma vestr
en }j;age. Ce brave liomme la relnsa, el me dil ipie ^ràee an ciel il n'axait
jamais dépouillé personne; (|ii il iir Miiilait pas cnmmriicer iioiir sept
liai/.. (|iie je gardasse ma veste, el (|iie je le paverais i|iiand je pourrais.
Je lus louclié de sa honlé, mais moins ipie je devais 1 être, cl ijue je ne
l'ai éic depuis en y repensant. Je ne lardai jtnère à lui renvoyer son ar-
;;entuxcc des remercimenls par un liomme sur ; mais quinze ans après,
repassant par Lausanne, à mon leloiir d'Italie, j'eus nu Mai rej;ret d'avoir
oiiliiie le nom du ealiaret el de 1 liole. Je l'aurais été voir; je me serais
lait un xrai |)laisirdelui rappeler sa lionne leiivre, et de lui prouver qu'elle
n'avait pas été mal placée. Des services plus importants sans doute,
mais rendus avec pins d'osteiilalion, ne m'ont pas paru si divines de recon-
naissance que riiiimanili' simple el sans éclat de cet lioniK'te liomme.
Kn a|»proclianl dt! Lausanne je révais à la détresse ou je me Innivais,
au moyen île m'en tirer sans aller montrer ma misère à ma lielle-mère ;
et je me comparais, dans ce peleiinaire jiedestre, à mon ami Wiilure ar-
rivant à Annecy. Je m'eclianliai si liien de celle idée, (|Ue, sans sonj;er
(|ue je n'avais ni sa gentillesse ni ses talents, je me mis en léle dr' l'aire à
i.aiisnnne le petit Nenliire. d'enseijiner la mnsiipie. que je ne savais pas.
l-i't l,i:s COM'KSSIO.NS.
t'I (II' Mil' i\nv (Ir l'ai'is, uii J(," n'avais jamais olr. Kn 0()iiS(''(|ii{'ii(f de ce
liiaii |ii(ij<'l, ((iinmoil n'y avait poiiil làdo inaîli-isfoii je |tiiss(' vioaricr, cl
(|iii' (railii'iirs ji' Il avais jj;ar(i(' d allrr iiir lomici' [laiiiii les i^ciisdo Farl.
je r(iiiiiiiciii;ai par iiriiiloi iiii'i' d'iiiic jM'tili' aiilicr^c oi'i l'on pnl (Mri' as-
sez liioii cl à lion iiiaiclu'. (hi in'ciisoij^na un iKiniiiK' l'cridict, (|ni lenail
ilos juMisionnaiics. Ce l'cnnlcl se lidiiva ("'Iro le nicilli'iir homme du
nidiide, cl nie recul lnii jiien, le lui cniilai mes j)clils mensonges comme
je les axais aiiaiij^cs. il me |>inniil de |iailer de moi, cl de làclicr de mo
procurer dcsécidicrs; il me <lil ([n'il ne me demanderait dc^ l'arj^csnt que
ijuand j'en aurais gagné. Sa pension était d(! cinq é'ciis Maiics; ce qui
était peu pour la chos(!, mais heaucouj) pour moi. Il me conseilla de ne
me mettre d'abord qu'a la demi-pension, (jui consistait pour le dîner en
une hoiine soiijie, et rien de plus, mais bien à souper le soir. J'y con-
sentis. Ce pauvre; l'errolel me lil liiiites ces a\aiices du meilleur C(eur du
immde, et n'épargnait rien jxuir mètre utile.
Pourquoi t'anl-il qu'ayant trouvé tant de bonnes gens dans ma jeunesse,
j'en trouve si peu dans un âge avancé ? Leur race est-elle épuisée? Non ;
mais l'ordre oii j'ai besoin de les chercher aujourd'hui n'est plus le même
où je les trouvais alors. l*arnii le peiijile. où les grandes passions ne parlent
que |)ar intervalles, les sentiments de la nature se tout plus souvent en-
tendre. Dans les états plus élevés ils sont étouffés absolument, et, sous le
masque du seiiliiiieiil. il n'y a jamais (juc rintérèt ou la \anilé(|iii parle.
J'écrivis de Lausanne à mon père, qui m'euvoya mou ])aquel, et me
marqua d'excellentes choses dont j'aurais dû mieux j)roliter. J'ai déjà
noté des moments de délire inconcevables où je n'étais plus moi-même.
Kn voici encore un des plus marqués. Pour comprendre à quel point la
lèle me tournait aloi-s, à quel point je m'étais jiour ainsi dire vcnturisé,
il ne faut ([lie voir comhit'ii tout à la fois j'accumulai d extravagances.
Me voilà maître à ciianler sans savoir déchiffrer un air ; car quand les six
mois que j'avais passés avec le Maître m'auraient profilé, jamais ils n'au-
raient pu suffire : mais outre cela j'apprenais d'un maître; c'en était assez
|)our aiqirendre mal. Parisien dedenève, et catholi([ue en ])ays protestant,
je crus devoir changer mon nom, ainsi (juc ma religion et ma patrie. Je
m'approchais toujours de mon grand modèle autant qu'il m'était possible.
Il s'était appelé Vcnture de Villeneuve ; moi je lis ranagramme du nom de
Rousseau dans celui de Vaussorc, et je m"api)elai Vanssore de Villeneuve.
Ventnre savait la composition, (ju(ii(|u'il n'en eût rien dit ; moi, sans la
savoir, je mcii vantai à tout le monde, et, sans pouvoir noter le moindre
vauileville, je me donnai pour compositeur. Ce n'est pas tout : ayant été
présenté à M. de Treytorens, professeur en droit, qui aimait la musique
et l'aisail des e(uicerls chez lui, je voulus lui ddiiiier un échaiilillon de
mou talent, et je me mis à conijuiser une pièce |)our sou concert, aussi
ellrimtément que si j'avais su comment m'y prendre. J'eus la constance
l'Ait m. I. i.iMu: IV lir.
tic ti'.uailli'r pciiilaiil i|iiiii/(' jours a ce licl iiiiM-a^c, df le iiirtln- au iicl,
(l'en (inr lis pai lii-^, it ilc l<'s ili>lriliU(-r a\c-r autant (ras>uianrf i|uc kI
i''('ril clc un clii'r-tru'UM'f illiarniinin'. liuliu, ce i|u'(iu aura |iriuc a
tiuirc l't (|ui fsl lirs-\rai, piiur iKurouutr ili^nciiiiiit icttc suliliuic |in»-
ilu(-tii>n. Jf mis à la lin un joli nu-iiuit, )|ui cuuiait les iiu's, cl ijuc tout
If luoiulc sf ra|)|i('lli' jn'ul-rlri' fiu-urf, sur ces panih-s jadis si coiiiiui-s '.
Venlmi; m'axait appris nt air aMc la liassi; sur d'aulri-s |)arulcs in-
rùinos, à l'aitli- dcs(iu(llts je l'axais retenu. Je mis dune a la lin de ma
romposilion ce menuet et sa liasse, en supprimant les paroles, et je le
donnai pour être de moi. tout aussi résolument (|ne si j'a\ais parlé a des
iialiitaiils de la lune.
On sassemlde pour evéenter ma piiee. J'explicjue a chacun le ^enre
du mouvement, le j;oùt de l'exécution, les renvois des jiarlies ; j'étais
fort allairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, (|ui lurent pour
moi cin(| ou six siècles. Knlin tout étant prêt, je l'rappe avec un beau rou-
leau de papier sur mon pupitre magistral les cimj ou six (dU|)s du /'/"<•-
iiezijarde à vous. On lait silence, je me mets jjravement à liattre la me-
sure, on commence Non. depuis qu'il existe des opéras français, de
la vie on n'ouït un semldahle charivari. Onni qu'on eût |)U penser «le
mon préleiidu talent, l'ertet lut pire (|ue tout ce (jii'oi) semldait attendre.
Les musiciens elouilaient de rire ; les auditeurs oux raient de jj;raiids xeux
et auraient bien voulu fermer les oreilles; mais il n'y avait pas moyen.
Mes bourreaux de symplionisles, qui voulaient s'éj|;ayer, raclaient à per-
cer le tvmpan d'un (iiiinze-vin^l. J'eus la constance d'aller toujours mon
train, suant il est vrai à grosses ^'outtes, mais retenu par la honte,
n'osant m'enfuir et tout piauler la. I'imh ma consolation, j'entendais
autour de moi les assistants se dire à leur oreille, ou plutôt à la mienne,
l'un, II n'v a rien là de supportable ; un autre, Ouelle musique enragée !
un autre, Ouel diable de sabbat! l'auvre Jean-Jacques, dans ce cruel
moment tu n'espérais guère (lu'nn jour, devant le roi de France et toute
sa cour, les sons exciteraient des murnuircs de surprise et d'applaudis-
sement, et que, dans toules les loges autour de toi, les jdus aimables
femmes se diraient a demi-voix, Ouels sons cliarmanls ! quelle musique
enchanteresse! tous ces chants-là vont au cour!
Mais ce qui mil tout le monde de bonne humeur fut le nienuel. A
peine en eut-on joué queUpios mesures, que j'entendis partir de toutes
parts les éclats de rire. C.hacnn me félicitait sur mon joli goût de chant;
on m'assurait que ce menu<'t ferait ]>arler de moi, cl (pie je nn'rilais
d'èlre chanté partout. Je n'ai pas besoin de dépeindre mon angoisse,
ni d'avouer (jne je la méritais bien.
l^a«ll« injiiflirc !
Quoi ! U LlAriee
Tr4luratl les fcm ! de.
lie. I r.s c.oN'r-KssioNS
l.i- Iciulciiiaiii. l'iiii cil- iiit'ss\iii|)li(iiiislcs, ;i|i|n'lc l.iilold. \lnl me M)ir,
l'I lui assoz Iioii lioinnii- |ti)iii- ne pas inc IVlicilcr sur mkiii smcci's. l.c pid-
loiul sciiliiui'iil (Ir iii.i Sdltisc. la IkiiiIc, li- rc^rcl, le (I(''S('S|)()ir de l'élal
«ii'i j'i'lais réduit, linipossiliililr de leuir ukhi cdMir IcruH' dans ses gran-
des |>eines, nie lirenl ouvrir à lui : je làcliai la Ixuide à nu's larmes ; et,
au lien de me eonlenter de lui avouer mou i^uorauee, j(! lui dis tout,
eu lui demaiidaiil le seeret. ([iid nir jiiomit. et qu'il me j;ai(la eouime ou
peut le croire. Dès le même soir tout l.ausauue sut (jui jetais ; et, ce qui
est remar(|uable, personne ne m'en lit semblant, pas même le bon l'erro-
tel, (|ui |iour tout cela ne se rebuta pas de me loger et de me nourrir.
.le vivais, mais bien tristement. I,es suites irim pareil début ne tirent
pas jiour moi de Lausanne un séjour fort agréable. Les écoliers ne se ])ré-
senlaienl pas en l'ouïe; pas une seule écolière, et personne de la \ille.
J'eus en tout deiiv ou trois gros Teutcbes, aussi stupidcs que j'étais
ignoi'anl, ipii m'ennuvaient à moiirii-, et (pii, dans mes mains, ne de-
Ninrent pas de grands cro(|ne-notes. Je lus appelé dans une seule maison,
oii un petit serpcMit de lillc se donna le jtlaisir de me montrer beaucoup
de musique dont je ne pus pas lire une note, et qu'elle eut la malice de
chanter ensuite devant monsieur le maître, |)our lui montrer comment
cela s'exi'cutail. J'étais si peu en état de lire un air de première vue, que,
dans le brillant concert dont j'ai parlé, il ne me lut pas possible de
suivre un moment l'exécution pour savoir si l'on jouait bien ce que
j'avais sous les yeux, et que j'avais composé moi-même.
Au milieu de tant d'bumiliations j'avais des consolations très-douces
dauij les nouvelles que je recevais de temps eu temps de's deux cbainiantes
ivviri III. I i\ iti i\ \i'
iiinirs. J'ai lnujiuirs troini' (l.iii> U- scvi' niu' |;i'aiiilc vciiii coiisohilrin- ; cl
ni' Il n'ailiMU'il plus iiicsalllulntiisilaiis iiii-s dis^iàct's i|iif(li- snilii iiniiiif
|ifrsi)iiiic aiiiialilf \ iniiiil iiili'irl. i.rliv ciii'ri-s|uiii(laiK'f l'OKsn |iiiiii'taiil
liienltM après, o( ne lut jamais iciKiiiic ; inaisic lui ma laiilc Kii iliaii^caiit
(Iclifii ji' iK'jilii^iMi ilf leur ilomu'i' mnii ailii'sst- ; «■(, Imcr par la lu'i-rssili'
lit' soii^t'rcoiitiiiiiclU'iiiciil .1 mni-mr'mi', je li'SDiililiai l>initi')l (■iili<'rfiiii>iil.
Il \ a lon^lcinps <|Uf je n'ai paili' il<- ma |iaiiM'i' iiiain.iii; niais >i l'ini
rriiil i|in' je l'oiililiais aussi, l'on se lniin|it' loil. Je ne cessais de penser
à elle, el (le désirer lie la retrouver, min-seiilemenl pniir le liesniii de ma
siilisislaiice, mais liien plus pinir le liesoiii de iiiim cieiir. Mon allaeliemeni
poiil elle, (|lleli|ih' xii. i|llel(|ili' lelldl'i' i|ll il lui, ne nrelllpriliail pas iliii
aimer d antres; mais ce n'était pas de la iiKiiie iaeon. I unies de\aieiil
e};alement ma tendresse à leiiis eliarines; mais elle tenait iiniipiement à
ceux des autres, el ne leur eût pas snrM'CU; au lien ijih' iiiaiiiaii {iinivail
devenir >ieille et laide sans ipie je I aimasse moins leiidreiiiriil. Mon
cdMiravait pleineiinnl transmis a sa personne I liomnia^i' ipi'il lil d'aliord
à sa lieante; et, (|iiel(|iie elianjiemeiit (in'ille eproii\àt, poiir\ii (|iie ce lut
loiijoiirs elle, mes seiitimcnls ne |)ouvaieiit elian^er. .le sais liien (|ik' je
lui devais do la reconnaissain e; ni.iis, en \eiile.je n'ysonfjcais pas. Otiui
qu'elle eût l'ail on n'eût pas i.iit |)oiir moi, c eut ilé toiijoiirs l.i même
chose. Je ne l'aimais ni par devoir, ni par intérêt, ni |)ar convenance ; je
rnimais parce (|ue j'étais ne pour l'aiiiiei. Ouand je devenais amoiironv
de (|iiel(|iie autre, cela faisait distr.u lion, je l'avoue, et je jiensais moins
souxent à elle ; mais j'v pens.iis a\ec le même plaisir, et jamais, amou-
reux ou non, je iit> me suis occupé d'elle sans sentir qu'il ne pouvait \
avoir pour moi devrai hoiiluiir clans la \ii' laiil ipie j'en serais séparé.
N'avanl point de ses nouvelles depuis si loiij;lemps, je ne crus jamais
que je l'eusse tout .i l'ail perdue, ni (|n'elle eût pu m'onldier. Je me di-
sais: Klle saura tôt ou tard ([iie je suis erianl. el me donnera (juel(|ue
signe de vie; je la retrouverai, j'en suis certain. Kii allendant, c élail
une douceur pour moi d'Iiahiter son pays, de passer dans les rues oii
l'Ile avait passé, devant les maisons où elle avait demeuré; el le lotit par
conjecture, car une de mes ineptes bizarreries élail de n'oser m'infor-
iner d'elle ni prononcer son nom sans la plus absolue nécessité. Il nie
semldail qu'en la nommaiil je disais loul ce qu'elle m'iuspirait, que ma
houclie révélaitle secret démon cœur, que je lacom|)romeltais en qiielinie
sorte. Je crois même (|iril se mêlait à cela quelque frayeur qu'on ne un*
dît dn mal d'ille. On a\ait iiailé beaucoup de sa démardie. el nii peu de
sa conduite. De peur (|n'on n'en dit |)as ce que je \oiilais entendre, j'ai-
mais mieux (|u'on n'en parlât [loiiit du loul.
Comme mes écoliers ne m'occupaienl pas beaucoup, el <|ne sa \ille
nalale n'élail qu'à cpialie liiiies de Lausanne, j'y lis une |ironienade de
deux on Irois jours, diiranl li^^qncls la pln< douce emoliioi ne nie quitta
t2S LES CONITSSIONS.
litùnt. L'aspect du lac do (îenôve et de ses adniirahles côtes eut Iniijmirs
à mes yeux un attrait iiarlieulier que je no saurais ex|di([uer, et (jui uv
lient pas sculeinml a la lieautc' du spectach', mais ii je ne sais quoi de
])lus intéressant (jui m'afrecte et m'attendrit. Toutes les l'ois que j ap-
proche du pays de Vaud, j'éprouve une impression composée du sou-
venir de madame de Warens, qui y est née, de mon père, qui y vivait, de
mademoiselle de Vulson', qui y eut les prémices de mon cieur, de plu-
sieurs voyaficis de plaisir que j'y lis dans mon eiilance, et, ce me semble,
de qu(dque autre cause encore plus secrète et plus i'orte que tout cela.
Ouand l'ardent désir de cette vie lieurcuso cl douce qui me fuit et pour
laquelle j'étais né vient enllammcr mon imagination, c'est toujours au
|)avs di; Vaud, près du lac, dans des caini)agnes charmantes, qu'elle se
lixe. 11 me laul ahsolument un verger au bord de ce lac, et non pas d'un
autre ; il me laul un ami sûr, une femme aimable, une vache, et un pe-
tit bateau. Je ne jouirai d'un bonheur parfait sur la terre que quand
j'aurai tout cela. Je ris de la simplicité avec laquelle je suis allé plusieurs
fois dansée pays-là uni(|nenient pour y chercher ce bonheur imaginaire.
J'étais toujours surpris d'y trouver les habilanls, surtout les femmes,
d'un tout auti'e caractère que celui que j'y cherchais. Combien cela me
seiublait disi)arate! I>e pays et le peuple dont il est couvert ne m'ont ja-
mais paru faits 1 un pour l'autre.
Dans ce voyage de Vévay, je me livrais, en suivant ce beau rivage, à
la plus douce mélancolie : mon cœur s'élançait avec ardeur à mille féli-
cités innocentes; je m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un
•îrrpoi.*»/.
enfant, (-oniliien de fois, m'arrèlanl pour pleurer à mon aise, assis sui
^ l-Mt Ml I I I s III l\ 1^1
mu' ^Tossi' piiMTi-, j<' me suis a musc a \()ii- Ininlu'i' iiio laniu-s iluiis l'i-aii!
J'ullai a \c\a> lii';ei- à la (lltl ; cl, |ninl ml tlcii\ joins ijiu- j'y restai
suiis voir persunne, jo pris pour i-rlU- \ill<' iiii aiiioiir i|ui m'a siii\i dans
lotis mes voyages, et (|iii m'y a lait élahlir eiiliii les iiéros de mon roman.
Je ilirais xolonlicrs à renx i|ni uni du ^oiit el (|ni sont seiisiMis . Alliz à
Vé\av, \isile/. le pa\s, examine/ les siles, |iriinn'nez-Mpiis sur le lae, et
ililes si lu nature n'a pas lait ee liean |ia\s |)(iin niie Julie, pour une
Claire el pour tin Sainl-I'renv ; iii.ii^ m' lc> \ elierelie/ pas. Je reviens à
mon histoire.
Comme j'étais eallioliiiiie et (|iie ji' me donnais pour tel. je suiviiis sans
mystère el sans sernpule le tulle (|ne j'avais embrassé. Les dimaiulies,
(|uand il taisait Iteaii, j'allais à la messe à Assens, il deux lieues de Lau-
sanne. Je faisais ordinaiicmenl cette course avec il'aulres catli(di(|iics.
surtout avec un lirodeiir parisien dnnt j'ai oiililié le nom. (!e n'élail pas
un Parisien eomiiie moi, c'etail un \rai Parisien de Paris, un arclii-Pari-
sien du iion Dieu, iiouliumme connue un Champenois. Il aimait si forl
son pays, qu'il ne voulut jamais douter tpie j'en lusse, de peur de perdre
celle occasion d'en parler. M. de (irouzas, lieulenanl haillival, avail un
jardinier de Paris aussi, mais moins complaisaul, el (|ui trouvait la ^'loirc
de son pays compi'omise à ctMpi'oii osât se di>nuer pour eu èlre lors(iu'(Mi
n'avait ()as cel honneur. Il me (|iieslioniiait de l'air d'un luuniiie sur de
me prendre en faute, el puis souriait mali^'nemeiil. Il me demanda une
fois ce qu'il y avail de remarquahle au Marché-Neiil. Je haltis la cam-
pa^'ue comme on peut croire. Après avoir passé vin^l ans a Paris, je dois
a présent couiiailre celle \ille; cependant, si Ion me faisait aujourd'hui
pareille question, je ne serais pas moins embarrassé d'y répondre, et de
cet embarras on pourrait aussi bien conclure que je n'ai jamais été à
Paris : tant, lors même qu'on rencontre la vérité, l'iui esl sujet à se fon-
der sur des principes trompeurs!
Je ne saurais dire exaclemenl combien de temps je demeurai à Lau-
sanne. Je n'a|)portai pas de celte ville des souvenirs bien iapj)elauts. Je
sais seulement que, n'y Irouvant pas à vivre, j'allai de là à Neulcliàlel,
el que j'y passai l'hiver. Je réussis mieux dans celle dernière ville; j'v
eus des écoliers, et j'y ga{:;nai de quoi m'acquiltcr avec mon bon ami
Perrolet. qui m'avait lidelemeiil envoyé mon petit bagage, quoique je
lui redusse assez d argent.
J'apprenais insensiblement la musique en l'enseignant. .Ma vie était
assez douce; un boinmc raisonnable eût pu s'en contenter : mais mon
canir iurjuiet me demandait autre chose. Les dimaiielics et les jours où
j'étais libre, j'allais courir les campagnes et les bois des environs, ttni-
jours erranl, rêvant, soupirant; et quand j'étais nue fois sorti de la ville,
je n'y rentrais plus que le soir. In jour élanl à Hoiidry j'entrai pour diuer
dans un cabaret : j'y vis un homme à granile barbe avec un habit vitdel
i:
I."n LES CONFESSIONS.
à la fîrecqiio, un hnnnol fourré, récinipa^c et l'air asso/ iiolik', et qui snu-
venl avait pciiio à se lairo piitcndrc, ne ])arlaiit ([iriiri jargon |)rcs(|nc
indéc-liifrrable. mais plus rcssoniblaiil a l'ilalirii ([ii'a riiillo anirc langue.
J'entendais prescjne tout ce qu'il disait, et j'étais le seul; il n(' pouvait
s'énoncer que par signes avec l'iiôle et les gens du pays. Je lui dis (|iielques
mots en italien, qu'il entendit parfaitement : il se leva, et \inl m'em-
brasser avec transport. I.a liaison fui hienlôt faite, et dès ce moment je
lui servis de truchement. Son diner était bon, b; mien était moins que
médiocre; il m'invita de prendre part an sien, je lis peu de façons. En
buvant et baragouinant nous acbcvàmes de nous familiariser, et dès la lin
du repas nous devînmes inséparables. Il nu; conta qu'il était prélat grec
et arcbimandrile de Jérusalem; (|u'il était cbargi'; de faire une (|uèle en
Kurope pour le rétablissenu;nt du saint sépulcre, il me montra d(! belles
patentes de la czarinc et de l'empereur; il en avait de beaucoup d'autres
souverains, il était assez content de ce qu'il avait amassé jusqu'alors;
mais il avait en des peines incroyables en Allemagne, n'entendant pas un
mot d'allcMuaiid, île latin, ni de fian(,'ais, et réduit à sou grtîc, au turc et à
la langue franque j)our f(uite ressource, ce (jui ne lui eu procurait pas
beaucoup dans le pays oîi il s'était enfourné. 11 me proposa de l'accom-
pagner ])ourlui servir de secrétaire et d'interprète. Malgré mon petit babit
\iolel. nouvellement acbeté, et qui ne cadrait pas mal avec mon nouveau
poste , j'avais l'air si peu étoffé qu'il ne me ciiit pas difficile à gagner,
et il ne se trouijia point. Notre accord fut bientôt fait; je ne demandais
rien, et il promettait beaucoup. Sans caution, sans sûreté, sans connais-
sance, je me livre à sa conduite, cl dès le lendemain me voilà parti pour
.lérusaicm.
Nous commençâmes notre tournée parlecautmi de Fribourg, où il no
fit pas grandcliose. ba dignité épiscopale ne permettait pas de faire le
mendiant, et de quêter aux particuliers; mais nous présentâmes sa com-
mission au sénat, qui lui donna une petite somme. De là nous fûmes à
Herne. Nous logeâmes au l'aucon, bonne auberge alors, oi'i l'on trouvait
l)oiine compagnie. La table était nombreuse et bien servie. Il y avait
longtemps que je faisais mauvaise cbère; j'avais grand besoin de me re-
faire, j'en avais l'occasion, et j'en profitai. Monseigneur l'arcbimandrite
était lui-même un bomme de bonne compagnie, aimant assez à tenir
table, gai, pailant bien i)our ceux (jni reutcndaieiil, ne manijuant pas de
certaines connaissances, et plaçant son érudition grecque avec assez d'a-
grément. In jour, cassant au dessert des noisettes, il se coupa le doigt
fort avant; et comme le sang sortait avec abondance, il montra son
(loi"l à la compagnie, et dit en riant : Mirait, siçjnori : queslo è sanguc
pclasfjo.
A Berne mes fonctions ne lui furent pas inutiles, et je ne m'en lirai pas
aussi mal (|ue j'avais craint. J'étais bien plus hardi et mieux |)ailanl que
l'AIlTIl I, IIS lU. I\ IM
ir n'aiiiais l'-ti' pour nini-iiiiMiii'. I.cs cIhim's iif se paMsiTciil pas aussi miii-
pli'iiKiit tiu ,1 I rilMiiii'; : il lilliil de lnii^iio rt lifinuiilo ((iiirtiriirc.»
avi'c lus pu iim Ts ilc IKlal. cl rcx.iiinii «it? si'S lilivs ne lui pa.s ralïaitv
«l'un jour. Kiiliii, loiil tiaiil rii iff-lc, il lui aduiisa l'auiliLiuc du Miial
J'cnliai avec lui roiumc suii inliMpiilf, fl l'ou lut- dil de paili-r. J<; ne
Mi'allciidais a ricti luoius, cl il ne ni'clail pas \cuu daii> l'opi il ipiaprcs
avoir itiii^lcnips coulcrc avec les iiicnduo. il laliiil >.iilris-ir au cnrps
tomiiic si rien u'cùl cic dil. Oudii juj;c d<' iiidii cmliari.i>! l'oiir un
liiiininc aussi lionlcuv, parler iiou-sculcnicnl en piililic, mais dcsanl le
scnal de Herne, cl parler iuipromplii sans avur une seule niinnle piiiir nie
préparer, il y avait là de (|n(ti in'aiiciiilir. le ne lus pas inr iiiliiiiide.
J'exposai succinolenienl et nellenieiil la cniiiiiiission de rareliiiiiaiidrile.
Je louai la piélé des princes (|ui avaieiil cnnlriiiui- à la collecte ipiil était
venu l'aire, l'iipiant d'éuiulati<ui celles de Leurs K\((llenccs, je dis qu'il
n'y avait pas iiiuius à espérer de ieiii iiiiiniliceiiCL' accoutuince ; et puis,
làcliant (le prtiiiM'itpie cette 1 nui ne u' livre en était éj;aleiiieiil une pour Iniis
les i- Il re tiens sans il isli net il unie sec te, je liiiis par p nu net Ire les lien edic lions
du ciel à ceux qui voudraient y prendre pari, .le ne dirai pas «pie mon dis-
cours lit eirol, mais U est sùr(|iril lut j;oùlé, et (in'au sortii île rauilieiicc
raicirmiandrile reçut un pié>eiit loi 1 lionnéte, et de plus, sur l'esprit de
siui secrétaire, des complimenls dont j'eus la^icalile emploi d être le trii-
cliemenl, mais (|iie jo n'osai lui rendre a la lettre. Voilà la seule lois de ma
vie que j'aie parlé en |>ul)lic cl ilevanl un souverain, et la seule l'ois aussi
peul-éire ([lie j'ai parlé liardiment et liien. nnelle dilïérence dans les dis-
positions du même lioiiime I II y a trois ans, ([n'étant allé voir a \ venlnii
mon vieiiv ami M. Ilomiin, je re(;iis une ilépulali(Mi piuir me icmrnitr
de (pielipies livresque j'avais donnés à la hililiotlieipie de celte ville. Les
Suisses sont j^rands liaran^;ueurs; ces messieurs me liaraiii;uèrenl. Je me
crus (d)ligé de répiuidie; mais je m'emharrassai telleinenl dans ma ré-
ponse, et ma tôle se iironilla si hien, ([ue je l'estai coiiil. et me lis mo-
quer de moi. Quoique timide nalurellemenl, j'ai été liaidi (incLpielois
«lans ma jeunesse; jamais dans mou àj,'e avanc(''. IMiis j'ai vu le monde,
moins j'ai pu me laire à sun ton.
Partis de Berne, nous allâmes à Soleure ; car le dessein de I arcliiman-
(Irili? était de re|)reU(lro la route d".\lleniaj;ne, et de s'en relourner par la
lluiij^rieuu parla l'olu^ne, ce qui faisait une nuite immense : mais comme
cliemin laisanl sa liourse s'emplissait plus (in'elle ne se vidait, il crai-
gnait peu les détoui's. l'uur moi, qui uie {>laisai> presipie autant a clieval
qu'à pied, je n'aurais pas mieux demande (pie de voyager ainsi loiilr iii.i
vie : mais il était écrit ({iie je n'irais pas si loin.
La première chose que nous limes arrivant à Soleure lut d'-dler saluer
monsieur l'ambassadeur de France. Mallieureuscment pour nnm évèipiecet
amljassadeurétaitleinar(iuisdeUuuac, i|uiavailétéamliassadeiira la l'iutc,
I"2
l.i;S CONFESSIONS.
il (|iii {levait rire an fait de tiuil co qui roganlait le saint st''|)nlnT. 1,'ar-
c-liiinanilrilc <'nt nnc andinioo d'un (|narl (i'iiciirc, où je ne fus pas admis,
parce (| Ml" nuinsiciii lanihassadt'iir t-nlcndait la lanj^uc franqui' et i)arlait
l'italien dn moins anssi Wirn (|nc moi. A la sortie de mon (iree je voulus
le suivre; on me retint, ee lut nmii tour. M'étanl donné ])onr l'arisien,
j'étais comme tel sons la juridiction de Son Kxeellence. Klie me demanda
qui i'c'Iais, in'e\liorta de lui dire la vérité : je le lui |>ron)is, en lui de-
mandant une audience jiarliculière ipii me fui accordée. Monsieur lam-
liassadeur m'emmena dans son eahinel dont il ferma sur nous la porte;
et là, me jetant à ses pieds, je lui lins parole, .le n'aurais pas moins dit
I
^■CV0 7
quand je n'aurais rien promis, car un continuel besoin d'cpanchement
met à font moment mon cœur sur mes lèvres; et, après m'ctre ouvert
sans réserve au musicien l.ulold. je n'avais j^arde de faire le mystérieux
avec le mariinis de Honac. Il fut si coulent de ma petite histoire et de
l'effusion de cœur avec laipielle il vit que je l'avais contée, qu'il me prit
par la main, entra citez tnadame ramliassadriee. et me iirésenta à elle
l'Mii M I I i\ nr IV r.r.
en lui laisaiit un aliir;;i' tic iiniii irnl. Mad.iiiii- ilc Itniiac m'ai rtinllil
avec lioiilc. ri dit i|ii'il m- lallail |ias im- laissii- aller aMi tr inoiiic ^in .
Il lui n'sdln i|iif je rcsU'rais à l'Iiôlil, iii allitnlaiil i|ii'i>ti \itro <|ir<iii
|toiirrnil faiic (le mol. .Ir voulus alii'i' laiii! iiirs adirux a lunii pauvre
arcliimandrili', pour lri|ucl j'avais cdiiru dr rallaclu'UK'nl : nu m- me U'
iicrmit pas. (tii l'uvova lui si^nilicr uws ai'i'èls, cl uu ipiarl d'Iiciirc a|irrs
je vis arriver mun pi'lil sac. M. il<' la Marliuicrc. sccri-taiic d auiliassadc,
fui vu (|U(>i)|n(> r.irou (liar^'é de uini. liu me couduisaul daus la (liaiulirc
cpii tn'clail dcsliuéc, il un' dit : ('.clic cliauihrc a cli' occupcc sous le couitc
du l.n( par nu homun- cclchrc du lucun- nom i|uc vous : il m- licnl qu'à
vous do le rcmidacei- de tonles Miaun-rcs. cl de l.iire dire nu jour, Unns-
scaii premier, llousseau second, (aile cindormile, (pialors je u espérais
guère, OUI moins Halle un-s désirs si j'avais pu prévoir à (|ucl prix jo
l'aclièlorais un j<nir.
Ce que m'avait dit M. de la M.irlinierc me dorin.i île la curiosité-, .le
lus les ouvrages de celui dont j'occupais la cliamlire ; cl. sur le conipli-
mont qu'on nt'avail lail, croyant avoir du j-onl pour la poésie, je fis pcnir
mon cou|) d'essai nne canlate à la louante de madame de Uonac. (logoùl
ne se sonlinl |)as. .l'ai lail de temps en temps de médiocres vers : e'esl
nu exercice assez Iton iioiir se rompri- aux inversions élt'^anles, cl aji-
preudre à mieux écrire en prose; mais je n ai jamais trouvé dans la poésie
Française assez d'allrail pour m \ livrer loul à fail.
M. de la Marliiiière vonliil voir de mon slyle, el me demanda par éeril
le même détail que j'avais fail à monsieur ramliassadeiir. .le lui écrivis
nne lonj;nc lettre, que j'ap|trends avoir été conservée jtar .M. de .Ma-
rianne, (|ui élail allaclié depuis lon{,'lemps au marquis de Bonac, et (|iii
depuis a succédé à M. de la Marliniérc sous l'ambassade de M. de (^our-
teilles. J'ai prié M. de .Malcslierlies de tâcher do me procurer nne copie
de celle lellre. Si je puis l'avoii- par lui on par d'antres, im la trouvera
dans le recueil (|iii doit accoiupa;j;ner nn-s Confessions.
L'expérience qm^ je commençais d'avoir modérail peu à peu mes ])rn-
jels romanesques; el, par exemple, non-senli-menl ji- ne devins point
anmureux de madame de Monac. mais je sentis d'abord (|ue jo ne pou-
vais faire un grand chemin dans la maison de son mari. M. de la Marli-
niérc en |ilace. el M. de Marianne pour ainsi dire en survivance, ne me
laissaient espérer |)our toute fortune (|u'nn em])loi de sons-secrélaire, qui
ne me tentait pasinlinimenl Cela (it(|ue(|nand ou me consulta sur ce que je
voulais faire, ji' niarcpiai beaucoup deiivic d'aller a Paris. Monsieur l'am-
bassadeur ;.'orita celle idi'e, (|iii tendait an moins à le débarrasser de moi.
.M. de .Merveilleux, secrétaire interprète de l'ambassade, dit (pu- son ami
M. (iodard, colonel suisse au service de France, cherchait quelrpTun pour
mellre auprès de son neveu, (|ni entrait fort jeune au service, cl pensa
i|ue je pourrais lui convenir. Sur celle idée, assez lépèremenl prise, mon
l'.i Lr;S C.OM'FSSIONS.
(I('|),nl lui rrsdiu; cl moi, (|iii voyais iiii voyaf^o à faire cl Paris au
lioiil. j (Il lus dans la joie de mou cauir. On me (loiiiia (jii(!lf|ues lettres,
cent francs pour mon voyage acconi|)aj^ués de loil lionnes levons, el je
|)arlis.
Je mis à ce voyaye une (|uiuzaiue de jours, (jne je peux com|)ler |)armi
les heureux de ma vie. J'étais jeune, je me ])orlais bien, j'avais assez
d'arj^ont, l>eaueou|) irespcManee, je voyageais à pied, et je voyageais seul.
On sérail l'ionné de me voir eomptei- un |)areil axanta^c, si déjà Ton n'a-
\ait dû se familiariser avec mon liumeur. Mes douces cliimères me te-
naient compagnie, et jamais la chaleur de nmn imagination n'en enfanta
de plus magniliques. Quand on m'cd'frait (|uel(|ue place xide dans une
voilure, on (pn- (|uel(|ii'un m'accostail en roule, je recliignais de voir
renverser la forliine dont je liàtissais l'édiliceen marchant. (À'tle fois mes
idées élaient martiales. J'allais m'atlacher à nn militaiie et devenir mili-
taire nioi-mèmo; c;ir on avait arrangé (jne je commencerais par être cadet.
Je croyais déjà me voir en hahil d'olficier, avec nn beau plumet hlanc.
Mon ctenr s'enliait a celte noble iilée. J'avais (jiu'hjue teinture de géo-
métrie et de fortiiicalions ; j'avais un micle ingénieur ; j'élais en (|uelque
.sorte eiifanl de la balle. Ma vue courte offrait un peu d'obstacle, mais
qui ne m'embarrassait pas; el je complais bien, à force de sang froid cl
d'intrépiditi', snp])léerà ce défaut. J'avais lu (|ue le maréchal Schomberg
avait la vue Irès-courle; |ionrquoi le maréchal Rousseau ne l'anrait-il
pas? Je m'échauffais lellenuMil sur ces folies, que je ne voyais plus que
troupes, remparts, gabions, batteries, et moi, an milieu du feu et de la
fumée, donnant trancjnillcment mes ordres la lorgnelle à la main. Ce-
pendant, quand je passais dans des campagnes agréables, ([ue je voyais
des bocages et des ruisseaux, ce touchant aspect me faisait soupirer de
regret; je sentais au milieu de ma gloire que mon cœur n'était pas fail
pour tant de fracas, el bientôt, sans savoir comment, je me relionvais au
milieu de mes chères bergeries, renonçant pour jamais aux travaux
de Mars.
(!oml)ien l'abord de l'aiis démenlil l'idée (pie j'en avais! La décoration
• exlerieiire (pie j'avais vue à Turin, la beauté des rues, la symétrie el l'ali-
gnement des maisons, me faisaient chercher, à l'aris, antre chose en-
core. Je m'étais figuré une ville aussi belle que grande, de l'aspect le plus
imposant, oii l'on ne voyait (|ue de superbes rues, des palais de marbre
el d'or. Kii eiiliaiit par le l'auboiirg Saint-Marceau, je. ne vis (pie de
petil(,'s rues sales et puantes, de vilaiiu's maisons noires, l'air de la mal-
propreté, de la pauvreté, des mendiants, des charretiers, des ravaudenses,
des crienses de tisane el de vieux chapeaux. Tout cela me frap])a d'abord
à tel |)oiiil, (pie tout ce (|iie j'ai \ii depuis à l'aris de magnilieence n'clle
n'a pu délriiire cette premii're im|)ression, cl cpiil m'en est resté toujours
nn secret dégoût pour riiabilalion de celle capitale. Je puis dire que tout
i>\u I II. I. i.n m: iv n:.
le k'iiips (|iif j'y ai M'cii <I.iii> la miiIc ne lui riii|tli>y i|ii'a > rlicicliiT ilrs
rfssDiit'i'i's |i(iiii' me iiK'tlrt' en l'-lal d'ni \»\iv i loi^iic. IVI t>l le Iriiil il nue
iina^iiialioii liii|) ai li\r, ipii rxa^crc |)ar-tlL-ssiis ri-.\a^ria(i(iii des liniiiiiirs,
cl >()it liiujiiiiis |iliis (|iii- n' i|iriiii lui <lil. On iii\i\ail laiil \.iiilc l'aiis,
(|iif je iiio l'rlais lij^iirc (-(Hiiiiic raiit-iriiiii' ltal)\liiiic, ilmil jr Iniiixi-rais
|iciil-riii' aulaiil a laliallir, si jr ra\ai> \in', du |nuiiail (|urjc in'cii suis
lail. I.a m«''inr clmsc m'aniva à r()|>ria. imi je mh' pressai daller le len-
dciuaiu de uion an'i>ee; la uièuie cliose ni an'i\a dans la suite a \i-r-
sailles; dans la suile eiieore en \ovtnl la niei'; el la niènn' rlmse in'arri-
\ei°a liinjiinrs en xovanl des S|ii;clac-|es i|u mi m aura li'ii|) antuineés : ear
il est iin|i(issiMe au\ liiunnies el dillieile à la iialiiic eili'-niénie di' passer
en rielii'sse umn iina^iualinn.
A la manière duni je lus reeu de IdUS eeu\ pour i|iii j a\ais des lellres,
je erus ma rurtuiie laite. I!elui à (|iii j'ùluis le plus reeniiini.iiHle, el ipii
me caressa le moins, était M. de Surheck, retiré du sei>ice et \ivanl
pliil(isi)pIii(|ueMU'iil à Haineux, oit je lus le voir plusieurs lois, et lu'i ja-
mais il ne nruirrit un \erre d'eau. J'eus plus d'aeeueil de madame de
McrvcilleuN , luiie-soMii- de 1 inlerprelc , el de Sun nexen. ollieier ,iu\
j^ardes : non-sculeinenl la mère et le lils me reyurenl hien , mais ils
m'olïrirenl leur l.dde.dont je |)r(dilai souvent durant nuui séjour à
l'aris. Madame de Merveilleux me j)arut avoir été lielle; ses clicveux
claienl d'un heau imir, et l'aisairnl, à l,i vieille nuide. le eiocliet sur ses
tempes. Il lui reslail ce (|ui ne péril point avec les attraits, un esprit très-
aj;réaltle. Kilo me parut goûter le mien, et lit toul ce (|u'elle put pour
me rendre service; mais personne ne la seconda, ri ji lus liieiilùl dés-
abusé de tout ce j^rand inléiél (|u'(>u avait paru |)rendre à nmi. Il jaul
pourtant icndre justice aux rrani,-ais : ils ne s'épuisent point autant i|u"on
dit en protestations, et celles qu'ils font sont presque toujours sin-
cères; mais ils ont une mauière de paraître s'intéressera vous qui tnunpe
plus que des paroles. Les gros compliments des Suisses n'en iieu\enl
imposer (|u'à des sots. Les manières des Français sont plus si'duisautes
en cela mènie-qu'elles sont plus simples : on croirait qu'ils ne vous di-
sent pas tout ce qu'ils veulent faire, pour vous surprendre plus agréalile-
menl. Je dirai plus; ils ne sont point faux dans leurs démonstrations;
ils sont naturellemi lit oilieieux, humains, Menveillanls, et même. (|uoi
qu'un en dise, plus vrais (|u'aueune autre nation : mais ils sont légers
el volages. Ils oui eu elïel le sentiment (|u'ils vous témoignent; mais ce
seulimeul s'en va comme il est venu. Kn vous parlant ils sont pleins de
vous; ne vous voient-ils plus, ils vous oublient, llien n'est |ierniaiienl
dans leur co'nr : tout est cliez eux l'a-uvre du monienl.
Je fus donc lieaucou|> llalté et peu servi, (le colonel (îodard. au neveu
duipiel on m'avait donné, se Irmiva être un vilain vieux avare, ipii.
(Iiuiicpu' tout cousu d'iu', vovani ma détresse, un- viuilul avoir pour rien.
ir.t; LES CONFESSIONS.
Il pivlciiilail (iiii' jf lusse auprès de son iioveii une espèce de valet sans
i;a^('s pinlôt (innn vrai gouverneur. Allaciié conlinnellenieut à lui, el
par là dispensé du service, il lallait (|ue je vécusse de ma paye de cadet,
c'est-à-dire de soldat; el à peine consentait-il à me donner runiforme; il
aurait voulu ([ue je me coulentasst! de celui du rèyiment. Madame de
Merveilleux, iudif^néc de ses propositions, me détourna elNî-mème de les
accepter; son iils lut du même sentiment. On chereliait autre chose, el
l'on ne lron\ait lien, (lependant je eonunenç^'ais d être [U'essé, el cent
francs sur lescjuels j'a\ais lait mou \(iyaye ne pouvaient me mener bien
loin, lleureuscinent je reyus de la part de monsieur l'ambassadeur en-
core une petite remise qui me (il grand bi(!n ; et je crois qu'il ne m'au-
rait pas abandonné si j'eusse eu plus de patience : mais languir, at-
tendre, solliciter, son! jiour moi cboses impossibles. Je me rebutai, je ne
parus plus, el tout l'ut Uni. ,1e n'avais pas oublié ma pauvre maman;
mais comment la trouver'.' où la chercber? Madame de Mcrxeillenx, qui
savait mon histoire, m'avait aidé dans cette recherche, et longtemps iim-
lilemenl. Kniin elli- m'apprit que madame de AVarens était repartie il y
avait plus de deux mois, mais qu'on ne savait si elle était allée en Savoie
dît à Turin, et (|ue (|uel(jues personnes la disaient retournée en Suisse.
Il n(! m'en l'allut pas davantage pour nie déterminer à la suivi'e, bien sur
qu'en quelque lieu qu'elle lût je la trouverais plus aisément en province
(jue je n'avais pu faire à l'aris.
A\anlde jiartir j'exerçai mon nouveau talent poétique dans une épître
au colonel Godard , où je le drapai de mon mieux. Je montrai ce bar-
bouillage à madame de Merveilleux, qui, au lieu de me censurer comme
elle aurait dû faire, rit beaucoup de mes sarcasmes, de même que son
Iils, (jui. je crois, n'aimait pas M. Godard; et il faut avouer qu'il n'était
pas aimable. J'étais tenté de lui envoyer mes vers; ils m'y encouragè-
rent : j'en fis un pa(iuet à son adresse ; et comme il n'y avait point alors
à l'aris de petite poste, je le mis dans ma poche, el le lui envoyai
d'Auxerre en passant. Je ris quelquefois encore en songeant aux gri-
maces qu'il dut faire en lisant ce panégyrique, où il était peint Irait pour
Irait. 11 commençait ainsi :
Tu croyais, vieux pcnurd, qu'uno folle manie
D'élever Ion ueveu m'inspirerait l'envie.
Celte petite pièce, mal faite à la vérité, mais qui ne manquait pas de
sel et qui annonçait du talent pour la satire, est ce])endant le seul écrit
satiri(iue (jui soit sorti de ma plume. J'ai le C(eur trop peu haineux pour
MIC prcvaliiir d'un |)areil talent : mais je crois (ju'on peut juger, par
(juchjues écrits polémi(|ues faits de temps à autre pour ma défense, que
si j'avais été d'humeur batailleuse, mes agresseurs auraient eu rarement
les rieurs de leur coté.
l'Ml Ml I. I l\ Ul IN ir.7
l.a (lioso (|iio je rc^n'llf le |ilns ilniis les ilclails île ma vie cloiil j'ai
ix'i'dii la iniMiii>iri*, csl ili< n'avoir |ias iail des jonriiaiix ili> iin's vo\a|ics.
Jamais jr n'ai laiit |H'iisf, laiil cxislc, tant vrcii, laiil fit- moi, si j'<isc aiii^^i
(lire, i|tio (laii> i-t-iu i|tio j'ai laits seul cl a |h<'(I. la iiiarclic a (|ii('li|uc
chose (|iii anime el avive mes idées : je ne |Kiis |iresi|iie penser <|nand je
reste en |ilaee ; il Tant que mon nir|>s soit en liraiile pour v inellre mon
esprit, l.a vue de la camp.ij^iie , la suceession des aspi-cls a^reaidrs, le
<;raiid air, le ^rand appétit, la lionne saiilé <|ue je ■{ajfne m niariiiaiil, la
lilii-rlé du ealtaret, l'éloi^nenu-nt de tinit ce «pii me fait sentir ma dépen-
dance, de tout ce (pii me rappelle à ma situation, tout cela de^'ai,'e mon
âme, nie donne une plus^rande auiiacede penser, me jetteeii ipn-l(|ue sorte
dans l'immensité des êtres |Miur les cnnihiner, les clmisii , mr 1rs appro-
|>rier à mon ^ré, sans gène et sans craiule. Je dispose en maître de la
nature entière; mon cirur, errant d'olijet eu objet, s'unit, s'identifie à
ceux qui le llatlent. s'entoure d'images cliarmantes. s'enivre de senti-
ments délieieuv. Si pour les li\er je m'aninse à les décrire en nioi-mcme,
quelle vigiu'ur de pinceau, (pielle iVaichenr di' coloris, quelle éueri;ie
d'expression je leur donne! On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes
ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Oh ! si l'on eût vu ceux
de ma première jeunesse, ceux quej'ai laits dur;tnt mes voyages, ceux que
j'aiconiposés et que je n'ai jamais écrits!... l'ouninoi. direz-voiis, ne les
pas écrire? Kt pourquoi les écrire".' vous répondrai-je : pourquoi m'ôler le
charme actuel de la jouissance, pour dire à d'autres que j'avais joui ! (Jue
m'im|»ortaient deslecteurs, un puldic, et toutela terre, tandis qncje planais
dans leciel".* D'ailleurs, porlais-je avec moi du pa|>ier, des jiiumes? Si j'avais
pense a tout cela, rien ne nie serait venu. Je ne j)ré\u\ais pas que j'aurais
des idées; elles viennent quand il leur plaît, non quand il nie plaît. Klles
ne viennent point, ou elles viennent en lonli'; elles m'accahlent de leur
ufinihre et de liiir force. Dix volumes par jour n'auraient pas sufli. I)ii
prendre du temps pour les écrire? En arrivant je ne songeais «jua liien
dîner ; en partant je ne songeais qu'à bien marcher. Je sentais qu'un nou-
veau paradis m'attendait à la porte; je ne songeais qu'à l'aller chercher.
Jamais je n'ai si bien senti tout cela (|ue dans le retour dont jr parle.
En viiiant à Paris, je m'étais borné aux idées relatives à ce que j'v allais
faire. Je m'étais élancé dans la carrière où j'allais entrer, el je l'avais
parcourue avec assez de gloire : mais cette carrière n'était pascelle mi mon
cœur m'appelait, el les êtres réels nuisaient aux êtres imaginaires. I.e co-
lonel (iodard et son neveu figuraient mal avec un héros tel qui' moi. tiràc(>s
au ciel, j'étais maintenant délivré de lous ces obstacles : je pouvais m'en-
fiuicer a mon gré dans le pays des chimères, car il ne restait que cela de-
vant moi. .Vussije m y égarai si bien, que je perdis réellement plusieurs
fois ma roule ; el j'eusse été fort fâché d'aller plus droit, car sentant (jiià
Lyon j'allais me retrouver sur In terre, j'aurais voulu n'v jamais arriver.
1R
13« LES CONFESSIONS.
l n jour l'iilrc! autres, m' ('tant à dessein détourné pour voii' de près un
lieu (|ni nie parut admirable, je m'y plus si i'ort et j'y lis tant de tours.
(|ne je me perdis eniin tout à fait. Apri-s ])lusieurs heures de course inu-
[\\c , his et ninnrant de soif et de faim, j'entrai chez un paysan dont la
maison n'avait pas lielle apparence; mais c'était hi seule <pie je vissi! aux
environs. Je croyais (jue c'était comme à (ienève ou en Suisse, où tous
les Iialiilants à leur aise sont en état d'exerciM" l'hospitalité. Je priai
celui-ci (le me donner à dinci' en |)avant. Il m'ul'frit du lait écréme et de
f,Mds pain d'or^'e, en me disant (|ue c'était tout ce (pi'il avait. Je huvais
ce lait avec délices et je mauj^'eais ce pain, paille et tout ; mais cela n'était
pas fort restaurant pour nu homme épuisé de fatij^ue. ('e pavsan. qui
m'examinait, juiica de la xcrité de mon histoire par celle de mon appétit.
ij-ï'^^ï?
r,;,n::i'i;,"ï2ff,:i,;iriiï!iin;!ii,n
' >,**■'
Iniil de suite, apri's avoir dit (|u'il voxail liien' (|iie j'étais un hon jeun(
' Aiiparfiiiiiiciil je ii'avai? pas encore alors la pliysioiioniif ipidn m'a iIoiiiht ilipiiis dans inos
porlrails.
I-Mt I II I. I l\ Kl. I\ IV.t
lioiiiictf liiiiniiif i|ui il l'Iail pas l.i |ii)ui le m-ikIic, il oiimiI uni- jiflilc
lra|t|>i' a l'uk- dv sa «•iiisiiu-, (Ifscrmlil, vl roiiil iiii iiioiiu-iit après aM'c
un lioii pain l)is di- pur Ironifiil, nu janilmn in-s-appttissaiil, (|nuii|uc
cnlainé, cl un*' Ixnilcilli' (li> \iu dont raspccl me rijouil K- cti'ur pins (|ul'
IduI le ivslc; on jui^uit a ci'la uni- nnu'iclli; assez, épaisse, el je lis un
(liner (ci qn antre (|u'uu pieluu n en eoniint jamais. (Jiiand ee \iiit a pa\ei',
voilà son iu(|nietndt> fl ses craintes qui le icproniieiil ; il ne Miulait point
de mon ar<;ent, il le repoussait avec un trouble extraordinaire; et ee qu'il
\ a\ail de |daisaiit elait que je ne pnuNais imaginer de (|uoi il a\ait pi iir.
Kniin, il proiioiiea en lieuiissant ees nmls lei lildes de euinmis et de rais
de ea\e. Il me lit enliiidre qu'il eaeliait son \iu a (anse des aides, i|u il
cacliait son pain à cause de la taille, et i|u'il serait un lioinme |ierdn si
l'on pou\ail se douter (pTil ne nnuirùt pas de laini. Tmit ce ipTil médit
à ee sujet, et dont je ii'aNais |)as la moindre idée, me lit une im|>ression
qui ne s'effacera jamais, i'.f lut la le ^eiiiie de cette liaiiie ine.vtiniiuilde
qui se dé\el(q>|ia depuis dans mon cœur contre les \eNatioiis (|u'épronYU
le mallienreux peuple, et ciuitre ses (q)presseurs. (!et iiomine, (pioi(|uu
aisé, n'osait maiij^er le pain qii il a>ait <4a;.;né à la sueur de sou trunt. et
uu pouvait éviter sa ruine qu'en montrant la même misère qui ré<,'nait
autour de lui. Je sortis de sa maison aussi indi<;né (|u'attendri, et dé|do-
ranl le sort de ces belles contrées, à (|ui la nature n'a pi'odiuné ses dons
que pour en faire la proie des barbares piiblicains.
Voilà le seul souvenir bien disliiut ipii me reste de ce qui m'est arrivé
durant ce voyafje. Je me rappelle seulement encore (]u'en ap])ro(liaiit
de Lyon je fus tenté de i)rolon^'er ma route j)onr aller voir les bords du
U^non ; car, parmi les romans que j'avais lus avec mon père. VAstrée
n'avait pas été oubliée, et c'était celui (|ui me revenait au cœur le plus lié-
(|uemmenl. Je demandai la roule du Feue/ ; et tout en causant avec une liô-
lesse, elle m'apprit (pie c'était uu i)on pays de ressource pour les ouvriers,
qu'il y avait beaucoup de forges, et qu'on y travaillait fort bien en fer.
(lel éloge calma tout à coup ma curiosité romanesque, et je ne jugeai pas
à propos il'aller cbereber des Dianes et des Svlvaudres ebe/, un |>oupIede
forgeriuis. I.a bonne femme (pii m'encourageait île la sorte m'avait sûre-
ment |)ris pour un garçon serrurier.
Je n'allais pas tout à fait à Lyon sans vues. Kn arrivant, j'allai voir
aux (".basottes mademoiselle du liliàtelet. amie de madame de Warens, et
pour la(|nelle elle m'avait donné une lettre (piand je vins avec M. le
.Maître : ainsi c'était une ccmuaissance déjà faite. Mademoiselle du C.bà-
lelet m'apprit (pi'en effet sou amie avait passé à Lvon, mais qu'elle igno-
rait si elle avait poussé sa route jusqu'en Piémont, et qu'elle était incertaine
elle-même en partant si elle ne s'ariéterait pas en Savoie; (pie si je vou-
lais elle écrirait pour en avoir des nouvelles, et que le meilleur parti (|ue
j'eusse à prendre était de les attendre à Lvon. J'acceptai l'offre; mais je
no l,ES CONFESSIONS.
n'osai (lire à inadoimiisellc chi (lliàlclet que j'étais pressé de la réponse,
l'I (|iu' ma pclite lioiirse é[)iiisée ne nie laissait i)as eu état tie l'attendre
longtemps, lie ipii nie retint nClail pas (|u Clic nreùl mal reeu ; au
contraire, elle m'avait l'ait beaucoup de caresses, et me traitait sur
un pied d'égalité (pii m'otait le courage de lui laisser voir mon état, et
de descendre du rôle de bonne compagnie ù celui d'un malheureux
mendiant.
Il mi; semble de voir assez clairement la suite de tout ce ([ue j'ai
marqué dans ce livre. Cependant je crois me rappeler, dans le même
intervalle, un autre voyage de Lyon, dont je ne puis marquer la place,
et où je me trouvai déjà toil ii l'étroit. Une petite anecdote assez dillicile à
dire ne me piM'mettra jamais de l'oubTuM-. J'étais un soir assis en IJellecour
ajiiès un trés-miiice souper, rèvaulaux moyens de me tirerd'alïaire,(juanil
un homme cnbonnetvints'asseoiràcôtédemoi. Cet hommeavait lair d'un
de ces ouvriers en soie qu'on appelle, à Lyon, des taffelatiers. Il m'adresse
la paroh; ; je lui réponds. A peine avions-nous causé un quart d'heure,
(jU(;, toujours avec le même sang-lVoid et sans changer de ton, il me
propose de nous amuser de compagnie.. l'attendais qu'il m'expliquât quel
était cet amusement; mais sans rien ajouter, il se mit en devoir de m'en
donner l'exemple. Nous nous louchions presque, et la nuit n'était pas
assez obscure pour m'empêcher de voir à quel exercice il se préparait. 11
n'en voulait pointa ma personne; du moins rien ne m'annonçait cette
intention, et le lieu ne l'eût pas favorisée : il ne voulait exactement,
comme il me l'avait dit, que s'amuser et que je m'amusasse, chacun
pour son compte; et cela lui paraissait si simple, qu'il n'avait pas même
supposé qu'il ne me le parût pas comme à lui. .le fus si effrayé de cette
impudence, que, sans lui répondre, je me levai précipitamment et me
mis à fuir à toutes jambes, croyant avoir ce misérable à mes trousses.
.l'étais si troublé, qu'au lieu de gagner mon logis par la rue Saint-Domi-
nique, je courus du côté du quai, et ne m'arrêtai qu'au delà du pont de
bois, aussi tremblant (|ne si je venais de commettre un crime. J'étais sujet
au même vice : ce souvenir m'en guérit pour longtemps.
A ce voyage-ci j'eus une aventure à peu près du même genre, mais
qui me mit en j)lus grand danger. Sentant mes espèces tirer à leur fin,
j'en ménageais le chétif reste. Je prenais moins souvent des repas à mon
auberge, et bientôt je n'en pris |)lus du tout, pouvant poui- cinq ou six
sous, cà la taverne, me rassasier tout aussi bien que je faisais là ])our mes
vingt-cin(|. N'y mangeant plus, je ne savais comment y aller coucher ,
non que j'y dusse grand'chose, mais j'avais honte d'occuper une cham-
bre sans rien faire gagner à mon hôtesse. La saison était belle. In soir
qu'il faisait fort chaud, je me déterminai à jiasser la nuit dans la place;
et déjà je m'étais établi sur un banc, qnaïul un abbé qui passait, me
voyant ainsi couché, s'approcha, et me demanda si je n'avais |)oint de
l'vuTii; I, I iviu. IV ui
ullo. Je lui aMiiiai iikhi t'a>, <( il iii p.ii iil Iniiclu'. Il s'assit a côté de iimi,
r( nous ( .iii>.iiiii'S. Il |iarl.iil a^rt'aliii'iiu'iit : loiit ci' ijuil iiir ilil iiic
(Jolllia (le lui la iiiclllriiii' <i|iiiiiiiii du iiiniicic. (Jiiaiiil il me \il lilcll dis-
|uisi-, il nu- (lit ({n'il n'était |ias lopc tnil an lai^c; ijnil n'aNail i|n'nne
seule cliamlne, mais (|n'assnr('inenl il ne me laisseiail pas cinielier ainsi
dans la |ila(-e ; ((Mil elail tard |iiiiii liotoer nn ^ile, et ipiil nriiliiait,
pour cette nuit, la imiilie de son lit. J aeceple I ollre, es|)ei'ant déjà me
faire nn unii (|ni pourrait m'ètre utile. .Nous allons. Il liât le Insil. Sa
cliamlire me painl propre dans sa |ietilcsse : il m'en lit les lionneiirs fort
poliiiiiiit. Il tira d nn pot de verre des cerises à l'eaii-de-vie ; nous en
liianj;eàmes cliacnn deux, ri nous liiiues nous ccun lier.
Cet homme avait les mêmes -jonts (|ne mon Juif de l'Iiospiee, mais il
ne les manileslait pas si lirnlalenuMit. Soit que, sachant ipieje pouvais
être entendu, il craignit de me forcer à me délendre, soit (|u"en ell'et il
fùl moins conliriné ilans ses |)rcjels, il ndsail m'en proposer oiiverte-
lement l'eNécntion. et cherchait à m'emonvoir sans m"im|niiter. IMiis
instruit que la première l'ois, je compris hienlôt son dessein, et j en Iré-
luis. .Ne sachant ni dans (|uelle maison ni entre les mains de qui j'é-
lais, je craignis, en faisant du luiiit, de le payer de ma vie. Je lei—
<;nis d'ignorer ce(|n'il me voulait; mais, paraissant tres-importune de ses
caresses et très-décidé à n'en |)as endurer le pro;;rès, je lis si hien ([u il
fut ohligé de se contenir. .Mors je lut parlai avec toute la douceur et
toute la fermeté dont j'étais capable ; et, sans paraître rien soupçonner,
je m'excusai de rinquiétude que je lui avais montrée sur mon ancienne
aventure, que j'affectai de lui conter en termes si pleins de dé^oùl et
d'horreur, que je lui lis, je crois, mal au caiir a lui-même, et i|u il re-
nonça tout à fait à son sale dessein. Nous passâmes tranquillement le
reste de la nuit : il me dit même heaucoup di^ dioses très-honnes, Irès-
sensécs; el ce n'était assiireuniit pas un homme sans mérite, (juoique
ce fùl un grand vilain.
Le njatin, monsieur l'ahhé, qui ne voulait pas avoir l'air mécontent,
parla de déjeuner, et ])ria une des lilles de son hôtesse, qui était jolie,
d'en faire ajq>oiter. Klle lui dit qu'elle n'avait pas le teni|is. Il s'adressa
à sa sœur, qui ne daigna pas lui répondre. .Nous attendions toujours;
point de déjeuner. Enlin nous passâmes dans la chanihre de ces demoi-
selles. Elles reçurent monsieur l'ahhé d'un air très-peu caressant. J'eus
encore moins à me louer de leur accueil. L'aînée, en se retournant,
m'appuva son talon pointu sur le hoiit du pied, où un coi- ioii doulou-
reux m'avait forcé de couper mon soulier; l'autre vint ôter hrusqne-
nienl de derrière moi une chaise sur laquelle j'étais prêt à m'asseoii';
leur mire, en jetant de l'eau par la fenêtre, m'en aspergea le visage;
on (|inMque place que je me misse, on m'en faisait ôter pour y chercher
queh]ne chose; je n'avais été de ma vie a pareille fêle. Je voyais dans
I ■ri l.KS COMMISSIONS.
Ii'iirs if^aiils iiisiillunls (.'l iiio(|iieiirs iiiic liii'L'ur caclicc à liKjiicllc j'a-
\aisla sliij)iilité de m- rien loiiiproiidrc. Khalii, stiipt'lait, prêt à Icscroict!
loiilfs j)()ssédc('S, je loiniiiciK^ais loiil de limi à nrcnVaycr, (|iiaii(l ral)l)é,
(|iii ne taisait S('iiil)lanl de voir ni d'ciitciidrc, jiij;('aiit l)i('ii ([ii'il n'y
avait [xiiiit de déjeuner a espérer, prit le parti de sortir, et je me hâtai
lie le suivre, fort content d'éehap|)(!r à ees trois furies. En niaieliant, il
me piiipdsa daller déjeuner au eaié. On(ii<|Me j'eusse j^randiaiin , je
n'aeeeplai point eette oi'l're, sur lacpu lie il n'insista pas lieaueoup non
plus, et nous nous séparâmes au trois ou quatrième eoin de rue; moi,
clianné île perdre de \U(! Imit ce (|ui appartenait â celte maudite mai-
son ; et, lui iorl aise, à ce que je crois, de m'en avoir assez éloigné pour
([u'elle ne me lût ])as aisée à reconnaître, (lommc à Paris, ni dans au-
cune antre ville, jamais rien ne m'est arrivé de semhialde â ces deux
a\enliires, il m'en est reste une impression peu avantageuse an peuple
lie Lyon, et j ai toujours regardé cette vill<' comme celle d(> l'Europe oii
règne la plus alTreuse corru|)tion.
I.e S(niviMiir des exlrémilés où j'y fus réduit ne conlriluK^ |)as non plus
â m'en ra|qieler agréablement la mémoire. Si j'avais été fait comme un
autre, (pie j'eusse eu le talent d'emprunter et de m'endetter dans mon
caliaret, je me serais aisément tiré d'affaire : mais c'est â quoi mon in-
ai>titnde égalait ma répugnance; et, pour imaginer à quel point vont
l'une et l'autre, il suftil de savoir qu'après avoir passé presque toute
ma vie dans le mal-èlre, et souvent prêt à manquer de pain, il ne
m'est jamais arrivé une seule fois de me faire demander de l'argent
par un créancier sans lui en donner â l'instant même. Je n'ai jamais
su faire de detti.'s criardes, et j'ai toujours mieux aimé souffrir que de-
voir.
C'était souffrir assurément (jue d'être réduit â passer la nuit dans la
rue, et c'est ce qui m'est arrivé plusieurs fois à Lyon. J'aimais mieux
employer ([uehjues sous qui me restaient â payer mon pain que mon
gîte, parce qu'après tout je risipiais moins de mourir de sonuneil que
de faim, (^e (piil y a d'i'tonuant, c'est que, dans ce cruel état, je n'étais
ni iu(|iiiet ni triste. Je n'avais pas le moindre souci sur l'avenir, et j'at-
tendais les iép(mses ([ue devait recevoir mademoiselle du Cliâtelet, cou-
chant â la helle étoile, et dormant étendu par terre ou sur un hanc, aussi
tran(iuillement <pie sur un lit de roses. Je me souviens même d'avoir
passé uni', nuit ih licieuse hors de la ville, ilans nu chemin qui côtoyait le
ilhône ou la Saône, car je ne me rappelle pas le(|uel des deux. Des jar-
dins éh^vés eu terrasse bordaient le chemin du côté oj)posé. Il avait lait très-
chaud ce jiiur-la; la soirée était charmante; la rosée humectait l'herbe
lietrie ; point de vent, une nuit tranquille ; l'air était frais sans être froid ;
le soleil, après son cnnehei', a\ail laissé dans le ciel des vapeurs rouges
dont la réllexion rendait l'eau couleur de rose; les arbres des terrasses
l'Ai; III I I n m iv
ii:>
clainit cliniycs de rtisM^iixils ipii ^<' ri'|iiiiiilairiil de I un :i l'unln-. Ji- mr
iiroinciKiis (Inns une miiIi- iliAlitsi', li\raiil mes sens i-l umii ciiMira l.i
j<iiii>saii«'i' (le iiiiiU'cla, et s<iii|iiraii( sriilcinciil un |icii <lii ri-;;i'rl «l'en juiiu'
si'iil. Alisorlii- tiaii- ma (loiicc ri'-M-iii-, je |ii'ii|iin^i-ai lurt avaiil ilans la
nuit ma itromcnadi-, sans m a|>('i'(-('\iiir i|in' j riais las. Je m'en a|ici\'ns
tMilin. Jf me lunu'liai xoliiiihicnscmcnl sur la lalilclli' d une es|>rrc
di> niclii* un dt> lanssr |t()i'li' ('iiiimci'i' dans un mnr de (errasse ; le riel
de nmn lit elail Inrine |iai° les lèles des arlnes ; un rnss-i^nol était |ir4'eise-
ineiit an ili-ssus de moi : je m eiidniinis a son eliaiit; ni<ni smnuieil lut
«l(in\, nnm n \eil le lui da\anla|;e. Il était i^raud jour : mes \eu\, eu
.o" ■» ' •:, — V.
s'oiiManl, \iicnt l'eau, la \erdnre, un paysa<;c admirnlilo. .le nie levai,
me secouai : la liiin me prit; je m'acheMiinai fjaieincut vers la ville, ré-
solu do mettre a un hmi dejeiinci' deu\ j>i('et's de six idancs i|ui me res-
laicnl eiRoro. J'étais do si lionne liumeui-,i|ue j'allais eliaul.inl toul le Ion;;
du cliemin; ot je me souviens môme (pie je eliaiilais niio oanlale do Ba-
tislin, inlilnléc/ps UainsdeTliomenj, <|uejo savais par ciriir. (Jnohéui soit
le lion Hatistin et sa lionne lantate. tpii m'a valu un iiioillour <léjeunoi
(|ue eeini sur lequel je complais, et un diner Ineii meilli'iir eiieore. sur
lo(|nel je n'avais point eonipte du tout ! Dans mon incilleur train d'allei-
el de olianter, jenlends (|uel(|M"iiii diii iere moi : je me lelonrue; je vois
Ht l,i:s CONFESSIONS.
iiii .iiitoniii' (|iii me suivait, et (|iii paraissail m'rcoiilcr avec plaisir. Il
iiiacc'oslo, nio saino, iiit' (Icniaïulc si je sais la niiisiqtio. Je réponds Un
ficii, pour fairo piilcndre hoaucoiip. Il (niiliiiiic à me qiioslionncr : je lui
coule une pai lie de mon liistoii'e. Il me demande si je n'ai jamais co-
pi<'' de la miisicine. Snnxenl. Ini dis-je. Kl ecda étail vrai, ma meilleure
manièfe de I a|ipreiidre élail dCn eo|)ier. Kli bien! lue dit-il, venez avec
moi; |e jionrrai vous oe(ii|i('r (|iiel(|iies jours, durant lesquels rien ne
vous manquera, pourvu que vous consentit;/ à ne pas sortir de la cliam-
hre. .l'acquiesçai très-volontiers, et je le suivis.
(]el anionin s'appelait M. IloliclHUi ; il aimait la mnsi(jue, il la savait, et
clianlail dans de petits eoneerts (|u'il taisait avec ses amis. 11 n'y avait rien
là (|ue dinniieeut et d'iionnète; mais ce goût dégénérait prohaMement
en fureur, dont il était obligé de cacher une partie. Il me conduisit dans
une jx'tite diamhre que j'occupai, et oii je trouvai beaucoup de musique
(|u"il avait copiée. Il m'en donna d'autre à copier, parliculièrement la
cantate (jue j'avais cbantée, et ([u'il devait chanter lui-nuuiie dans quel-
ques jours. Jeu deuu'urai là liois ou quatre à copier tout le tcm|)S où je
ne mangeais pas, car de ma vie j(; ne fus si affamé ni mieux nourri. Il
apportait mes repas lui-mènui de leur cuisine; et il fallait qu'elle fut
bonne, si leur ordinaire valait le mien. De mes jcuiis je n'eus tant de
|)laisir a manger; et il faut avouer aussi que ces lippées me venaient
fort à propos, car j'étais sec comme du bois. Je travaillais presque d'aussi
bon cœur que je mangeais, et ce n'est pas peu dire. Il est vrai que ji;
n'étais pas aussi correct qiu^ diligent. Quelques jours après, M. Holiehon,
<|ue je renecmtrai dans la rue, m"ap[iLit (pie mes parties avaient reiulu
la musique iiu^xécutable, tant elles s'étaient trouvées pleines d'omissions,
de duplications et de transpositions. Il faut avouer que jai choisi là dans
la suite le métier du monde anqu(d j'étais le moins propre : non que
ma note lu' fût belle et que je ne co|)iasse fort nettement; mais l'ennui
d'un long tr.ivail me donne des distractions si grandes, que je passe plus
de temps à gratter qu'à noter, et que si je n'apporte la plus grande at-
tention à collationner mes parties, elles font toujours manquer l'exécu-
tion. Je (is donc très-mal en voulant bien faire, et, pour aller vile, j'al-
lais tout de travers. Cela n'empêcha pas M. Uoliehon de iTie bien traiter
jus(pi'à la lin, t'I de me donner encoi'i^ en sortant un écu (|ue ji; ne mé-
ritais guère, et (|ui me remit tout à fait en pied; car peu de jours après
je reçus des nouvelles de maman, (|ni était à Cdiambéri, el de l'argent
pour l'aller joindre, ce que je lis avec ti'ansport. I)e|)uis lors, mes fi-
nances ont souvent été f(ut courtes, mais jamais assez pour ètn; obligé
déjeuner. Je marque cette époijue avec un cœur sensible aux soins d(!
* ]a'S antoïiins rlaifiil une coiiiMiiiiiaiile de iiioiiifs SfCnlanst's cl 4{iii |inilaii-iil la iroi\ di-
Malle pour a\(Mr aiilri'foi': donni' iiiir parlir de li-iirs liii-ns à <-el oi'<lro.
l'MU II I. I i\ lii i\ iir.
I.i l'i'iiMili'iit't'. (i l'-l la ilcniii rc lois dr ma \n- i|iii- j'ai <riili la inisri'c
cl la iaiiii.
Je restai a i.xiii sc|it ou liiiil jours i-ucorc |ioni' allfutln- les coiiiiiiis-
sioiis dont iiiaiiiaii a\ait iliai^i- inattcinoisclic du (iliàtcicl, i|iie je visilu-
raiil ce tciii|is-là plus assidùincrit i|n'an|iai-a\anl, avant le plaisir dr par-
U'V a\<c cllo di- son aniir, l't n"t tant plus disliail par ces cruels retours
sur ma situation (|ui nu> lorvaicnt de la caclicr. Madenuiisellc du (iliàte-
Ict n'était ni jeune ni jolie, mais elle ne inan(|uait pas de ^ràce; elle
était liante cl ramilicrc, et sou esprit donnait du prix à cette l'amiliarité.
Klle avait ce ^'oùt de morale oliservalriee (|ui porte a étudier les hommes;
et c'est d'elle, en j)reniière origine, que ce même goût m'est venu. Elle
aimait les romans de le Sage, et particnlièrcnienl (îil Itlas : elle m'en
parla, me le prêta ; je le lus avec plaisir; mais je n'étais |)as mùr encore
pour Ci'S sortes de lectures : il nu; lallait îles romans à grands sentiments.
Je passais ainsi mon temps à la grille de mademoiselle du C.liàtelet avec
autant de plaisir (|ue de profit; et il est certain que les entretiens inté-
ressants et s<Miscs d'une Icmnie de mérite sont plus pro|)res à former un
jeune homme (|ue toute la pcdantes(|ui' |)hiiosophie des livres. Je (is
connaissance aux (ihasoltes avec d'autres pensionnaires et de leurs amies,
entre antres avec une jeune personne de quatorze ans, appelée made-
moiselle Serre, à laquelle je ne lis pas alors nue grande attention, mais
dont je me passionnai huit ou neul' ans après, et avec rais()n, car c'était
une charmante iille.
Occupé de l'attente de revoir liienlôt ma honne maman, je fis un peu de
Irove à mes chimères, et le honheur réel qui m'attendait me dispensa
d'en chercher dans mes visions. Non-seulement je la retrouvais, mais je
retrouvais près d'elle et par elle un état agréahie; car elle marquait m'a-
voir trouvé une occupation qu'elle espérait qui me conviendrait, et qui
ne m'eloignerail pas d'elle. Je m'épuisais en conjectures pour deviner
quelle pouvait être celle occupation , et il aurait iallu deviner eu effet
|)our rencontrer juste. J'avais suffisaniment d'argent pour faire com-
modément la route. Mademoiselle du riiàtelel voulait (jue jo prisse un
cheval : je n'y pus consentir, et j'eus raison; j'aurais perdu le jjlai-
sir du dernier voyage pédestre que j'ai fait en ma vie; car je ne peux
donner ce nom aux excursions que je faisais souvent à mon voisinage
tandis que je demeurais à Motiers.
Lest nue chose hien singulière (|ue mon imagination ne se monte ja-
mais plus agréahlenient que quand iimui état est le moins agréahie, cl
(|n'au contraire elle est moins riante h)rsque tout rit anliuir de moi. Ma
mauvaise tète ne peut s'assujettiraux choses. Klle ne saurait emhellir, elle
veut tréer. Les (dqets réels s'y peignent tout an plus tels qu'ils sont ; elle
ne sait parer que les ohjets imaginaires. Si je veux peindre le printemps,
il faut que je suis en hiver; si je veux décrire un Immu pavsage, il fanl
l'J
14fi LES CONFESSIONS.
(jiie jf sois (lajis ck-s iiuirs; cl j'ai dit cent l'ois que si jamais j'étais mis ;'i
la liaslillc, j'y i'(M'ais le tahicaii de la liberté. Je ne voyais en parlant de
l.\on (|u"nn avenir ayiéal>le : j étais aussi eonlent. cl ja\ais tout lien
de l'èlie, »|ue je l'étais peu (juand je partis de i'aris. Cependant je n'eus
point, durant ee voyage, ces rêveries délicieuses qui m'avaient suivi dans
l'autre. J'avais le cœur serein, mais c'était tout. Je me rapprocliais avec
allendrisstinent de l'excellente amie que j'allais revoir. Je goûtais d'a-
vance, mais sans ivresse, le plaisir de vivre auprès d'elle : je m'y étais
toujours attendu ; c'était comme s'il ne m'était rien arrivé de nouveau.
Je m'in([uiélais de ce que j'allais faire, comme si cela eût été fort in-
(|uiétant. Mes idées étaient paisibles et douces, non célestes et ravis-
santes. Les objets fra]ipaient ma vue; je donnais de l'attention aux paysa-
ges; je remarquais les arbres, les maisons, les ruisseaux; je délibérais
aux croisées des chemins; j'avais peur de nie perdre, et je ne me perdais
point. En un mol, je n'étais plus dans l'empyrée, j'étais tantôt oii j'é-
tais, tantôt où j'allais, jamais plus loin.
Je suis en raccuitant mes voyages comme j'étais en les faisant : je ne
saurais arriver. I.e cœur me battait de joie en approchant de ma chère
maman, et je n'en allais pas plus vite. J'aime h marcher à mon aise, et
m'arrèter quand il me |)laît. La vie ambulante est celle qu'il me faut.
Faire route à pied par un beau temps, dans un beau pays, sans être pressé,
et avoir pour terme de ma course un objet agréable, voilà de toutes les
manières de vivre celle qui est le plus de mon goût. Au reste, on sait
déjà ce que j'entends par un beau pays. Jamais pays de plaine, quel-
que beau qu'il fût, ne parut tel à mes yeux. Il me faut des torrents, des
rochers, des sapins, des bois noirs, des montagnes, des chemins rabo-
teux à monter et à descendre, des précipices à mes côtés, qui me fassent
bien peur. J'eus ce plaisir, et je le goûtai dans tout son charme, en ap-
prochant de Cbambéri. Non loin d'une montagne coupée qu'on appelle
le Pas de l'Echelle, au-dessous du grand chemin taillé dans le roc, à
l'endroit ai>pelé (".bailles, court et bouillonne dans des gouffres affreux
une petile rivière qui paraît avoir mis à les creuser des milliers de siè-
cles. On a bordé le cliemin d'un parapet, j)onr prévenir les malheurs :
ceha faisait que je pouvais contempler au fond, et gagner des vertiges
tout à mon aise; car ce qu'il y a de plaisant dans mon goût pour les
lieux escarpés, est (piils nu^ font tourner la tèlc; et j'aime beaucoup ce
tournoiement, pourvu que je sois en sûreté. IJien appuyé sur le parapet,
j'avançais le nez, et je restais là des heures entières, entrevoyant de
temps en temps cette écume et cette eau bleue dont j'entendais le nuigis-
sement à travers les cris des corbeaux et des oiseaux de proie qui volaient
de roche en roche, et de broussailles en broussailles, à cent toises au-
dessous de moi. Dans les endroits où la pente était assez unie et la brous-
saille assez claire pour laisser passer des cailloux, j'en allais chercher
l'Ait I II I I l\ Itl l\ M7
ail lt>m il'aiis>i ^ros (|iir jr les |i()ii\iiis itiiiicr, jr les iM^scinlilais mit I<'
|iara|i(>l en pilf ; puis , les laniaiil I nii a|iiis l'aiilir, je nu- ililti iais a
li'S Miir riiiilcr, liniidir cl Mticr m iiiillr celais, avaiil i|iic (l'allciiiilrc
II- l'iiiul lin |iicci|iiii'.
l'ilis |>|-cs (le C.liailllicri, j'eus un speelaile sciiililalile en >.ru^ cnii-
liaire. I.e cliemin passe au |ticil «le la plus lielle caM-ade i|iie je \is île
mes juins. La iiiiiiila^nc est lelleincnl csearpcr, i|iie l'caii se ilclailii-
lU'l, el toiiilie en artaile assez loin pour i|ii°oii |uiisse passir enlre la cas-
cailo el la loilie, (|iiel(|ncr(iis sans èlie inonille ; mais si l'on ne preml
Itien ses mesures, nu v esl ai^cnu'iil Inniipc, iinniiic je le lus; car, a
cause de l'exlrèiiie liautiiir, l'eaii se divise cl lomhc eu poussit-re ; el
lorsiju'on s'approche un peu liop de ce iinaj^i', sans s apercevoir d abord
qu'on se inonille. a 1 inslanl on esl loiil trcui|)é.
J'arrive enlin ; je la revois. Klle n'elail pas seule. Monsieur liulendaul
jîéncral élail chez elle au moineul (jue j'enlrai. Sans me parler elle me
prend la niaiu et ine présenle à lui avec celle grâce qui lui ouvrait loiis
les creurs : Le voilà, monsieur, ce pauvre jeune liomini'; dai|;uez le pro-
léger aussi longlemps (ju'il le mérilera, je ne suis plus eu peine de lui
pour le resle de sa vie. Puis m'alressanl la parole : Mou eufani, me dit-
elle, vous apparlenez au roi; remerciez monsieur rinlendaul, ipii vnns
donne du pain, .rouvrais de grands veux sans rien dire, sans savoir trop
qu'imaginer : il s'en l'allul peu que rauiliilion naissaulc ne me loiirnàl
lis LES <;oM r.ssioNs.
I.i t("t(\ l'I (|iic je lie fisse déjà 1(> pelit inlendanl. Ma loiliino se trouva
moins idillaiili' i[iu) sur <e (ici)iil je ne l'avais iniaf^inée ; mais qnant h
présent c'était assez pour vivic, (M |i(iiii- moi c'était i)eanconp. Voici de
quoi il s'agissait.
I.o roi Victoi-Amédée, jui;('aiit, par le sort des guerres précédentes et
par la position de l'ancien patrimoine de ses pi-res, qu'il lui échapperait
([nel(|Ui' jour, ne cherchait qu'à l'épuiser. Il y avait peu d'années qu'ayant
résolu d'en mettre la noblesse à la taille, il avait ordonné un cadastre
général de tout le pays, afin que, rendant l'imposition réelle, on pût la
répartir avec plus d'équité. Ce travail, commencé sous le père, fut
achevé sous le fils'. Deux ou trois cents hommes, tant arpenteurs qu'on
appelait gé'omètres, ((u'écrivains qu'on appelait secrétaires, furent em-
l)loyés à cet ouvrage, et c'était parmi ces derniers que maman m'avait
l'ait inscrire. Le poste, sans être fort lucratif, donnait de quoi vivre au
large dans ce pays-là. I,e mal é'Iail (|ue cet emploi n'était qu'à temps,
mais il mettait en état de clierelier et d'attendre, et c'était \)av |)ré\ovance
([u'elle lâchait de m'ohtenir de l'intendant une ])roteetion jKuticulière,
pour |iouvoir passer à quelque emploi plus solide tpiand le temps de
celui-là serait fini.
J'enti'ai en fonction peu de jours après mon arrivée. 11 n'y avait à ce
travail rien de diflicile, et je fus hientôt au fait. C'est ainsi qu'après
quatre ou cw^i ans de courses, de folies et de souffrances depuis ma sor-
tie de Genève, je commençai pour la première fois de gagner nuin pain
avec honneur.
Ces longs détails de ma première jeunesse auront [)arn liien [inérils,
et j'en suis fâché : quoique né homme à certains égards, j'ai été long-
temps (Mifant, et je le suis encore à beaucoup d'autres. Je n'ai pas pro-
mis d'offrir du public un grand personnage : j'ai promis de me peindre
tel que je suis ; et pour me connaître dans mon âge avancé, il faut
m'avoir bien connu dans ma jeunesse. Comme en général les objets font
moins (rim[)ression sur moi que leurs souvenirs, et que toutes mes
idées sont en images, les premiers traits qui se sont gravés dans ma
tète y sont demeurés, et ceux qui s'y sont empreints dans la suite se
sont plutôt combinés avec eux qu'ils ne les ont effacés. Il y a une certaine
succession d'affections et d'idées qui modifient celles qui les suivent, et
(|u'il faut connaître pour en bien juger. Je m'a{)pli(pie à bien dévelop-
|ii 1 parlnut les premières causes, pour faire sentir l'enchaînement des
effets. Je voudrais pouvoir en quelque façon rendre mon âme transpa-
rente aux yeux du lecteur; et pour cela je cherche à la lui montrer sous
tons les points de vue, à r(''clairer par tous les jours, à faire en sorte qu'il
' C'cslsoiis le fils, (;iiarlcs-I'liiimamiel lll,i|iic lUmsscaii fui monuMilaïU'inenl cniiiloyë. Vicfor-
.Viniklc'ell a\nil al)ill(|iir la l'oiiroimc le 50 si'|ilcinl)rc 1750; il niniinil le 51 mldhrc 1755,
i-MU II I I i\ m \. IV)
iw s'> h.'iss*' |i;is un iiiiiini'iniiil <|ii il n ;i|iri cium', .iliii i|ii'il |>iiissc jii^cr
|i:ir liii-iiit'inc tlii |ii'iii('i|i(' i|iii les iirnilinl.
Si je mi' cliar^iais du iisiillal it (|iic jf lui disse. Tel r-i tnim «aiaf-
li-l'i' , il pourrait ri'ciii'i', miioii i|iii' je le lniiii|ii', au luniiis i|uc je inr
li'(iMi|i(' : mais eu lui ililailiaiit avir siin|ili('i(i- lout ic (|ui in'ol airi\<'.
Iiuit ce que jai lail, tout ii' (|Ui' j'ai pcusc, tiiul ti- i|ur j'ai siiili. je ne
puis r iiiiliiiri' ni ri'i'i'iir, a iiinins i|iir je ne li' m'iiiIK' ; rucdii', nii'iur m
le viuiiaiil, u'v parviciidrais-jc pas aiséinrn( de ccKc ra(,'uu. ("rsl à lui
d'assi'iiiidiT CCS iléniciils , cl di- délriiniiu'i' rt'lrc ipi'ils ciuiiposcnl :
If rrsiillal diiit èlri' sou ciuvim^c; ri s'il si; trompe alors, liuile l'i^i-reui-
sera de son l.iil. Or il m' siillil p;i^ pinir ccllr lin ijin' mes reeits soient
(idiles, il faut aussi (piils soient exaets. (!e n fsl pas à moi de juf;<'r
de l'importanee des laits; ji> les dois tous dire, et lui laisseï' le soin de
rlioisir. C'est à (pioi je me suis ap|di(pié jus(|u"iei dr Imil iiiini t(uira^e,
et je ne me relàclieiai pas ilaiis la suite. Mais les souvenirs de i'àjiçemovin
sont toujours moins vils <pie ceux de la première jeunesse. J'ai etunnieneé
par tirer de ceux-ci le meilleur parti (|n'il m'était possilde. Si les autres
me reviennent avec la même force, des lecteurs impalienis s'ennuieront
peiil-èirc. mais iniu |i' iic serai pas mécoiiliiil île iiinii lra\ail. .Ii' ii ai
(pi une chose a ciaiiidie dans celle cnircprise : ce nCsl pas de trop dire
ou de ilire des mensonj^es, mais c'est de ne pas tout diie cl de laiic des
vit! lés.
\A\ \\\: ciNoriKMi;
( HM — IT.Ki.
(a- fut, co nie semble, en 1732 (|ue j'arrivai à (diamlieri, comme je
viens de le dire, et que je commentai d'être employé au cadastie pour le
service du roi. J'avais vinj^tans passés, près de vin^t et nn. J'étais assez
formé pour mon âge du côté de l'esprit; mais le jugement ne l'était
^'ui-re, et j avais ^'rand besoin des mains dans Icscpudlcs je tombai pour
apprendre à me conduire. Car (lucbjncs années d'expérience n'avaient
pu me guérir encore radicalement de mes visions romanesques; et,
malgré tous les maux que j'avais soufferts, je connaissais aussi peu le
monde et les liommes que si je n'avais pas acheté ces instructions.
Je logeai chez moi, c'est-à-dire chez maman; mais je ne rclroM\ai
pas ma chambre d'Annecy. Plus de jardin, plus de ruisseau, plus de
paysage. La maison qu'elle occupait était sombre cl triste, cl in.i ( liainlue
était la plus sombre et la j)liis Iriste de la maison, lu mur pnur mic un
ir;(> Li:s c.om t.ssions.
cnl-dc-sac pour nn\ peu d'air, peu do jour, peu dCsimcc. des j^rillons,
des rats, des plaufhos poiirii(>s; tout cela ne t'aisail pas une plaisante
lialiitalion. Mais jClais eliez elle, auprès d'elle ; sans cesse à mon bureau
on dans sa ciianilirc, je m a])ereevais peu de la laideur de la mienne ; je
n'avais ]>as le temps d'y rêver. Il |)araîtra bizarre (lu'elle se l'ùl lixco il
(!liaml>éri ((Uil expri-s pour liai)iter cette vilaine; maison : cela même fut
nu trait d'Iialiileti' de sa part (|ue je ne dois pas taire. Idie allait à Tuiin
avec répugnance», sentant l>ien (lu'après des révolutions toutes récentes
et dans l'ai^italion où l'on ('tait encore à la cour, ce n'était j)as le mo-
ment do s'y présenter. Cependant ses affaires demandaient qu'elle s'y
nmntràl : elle ( lais^uait d'être oubliée ou desservie; elle savait surtout
(|ue le comte de Saint-I.aurent. intendant j;(''neral des tinaiices, ne la fa-
vorisait pas. Il avait à (.liamberi une mais(Ui vieille, mal bâtie, et dans
une si vilaine position iiu'elle restait toujours vide : elle la loua et s'y
établit. Cela lui réussit mieux qu'un voyage ; sa pension ne fut point sup-
|)rimée, et depuis lors le comte; de Saint-Laurent fut toujours de ses amis.
J'y trouvai son nuMiage à peu près nionti' comme auparavant, et le
fidèle Clande Anet toujours avec elle. C'e'tait, comme je crois l'avoir dit,
un paysan de Monlru, (|ui, dans son enfance, liorborisait dans le Jura
jtour faire du tlié de Suisse, et qu'elle» avait piis à son service à cause
ele ses elreigues, trouvant comnmele d'avoir un lu'rboriste dans son la-
epiais. Il se passionna si bien pour léhuli' eles plantes, e'I edle favorisa
si bien son gont, qu il devint un vrai botaniste, et que, s'il ne fût mort
jeune, il se serait fait un nom élans cette science, comme il en méritait
un parmi les honnêtes gens. Comnui il était sérieux, même grave, et
([ue j'étais |)Ins jeuine' epie lui, il elcvint pe)ur moi une espèce de gou-
verneur, qui me sauva beaucoup eb' folies; car il m'en imposait, et je-
n'osais m'oublicr devant lui. 11 en imposait même à sa maîtresse, qui
connaissait son grand sens, sa droiture, son inviolable attachement pour
edle, e't ejiii le lui rendait i)ien. Claude Anet était sans contredit un
homme rare, et le seul menu; de; son espèce que j'aie jamais vu. Lent,
posé, réfléchi, circonspect dans sa conduite, freiiel dans ses manii'res,
laconique et sentencieux dans ses propos, il était, dans se's passions,
el'nne impétuosité epi'il ue laissait jamais paraître, mais epii le elévorait
en eleelans. et qui ne' lui a fait faire en sa vie e|n'une sottise', mais terrible,
c est de s'êti'e' e'mpe)isonne''. Ce'lte scène tragiepu' se passa ])eu après nmn
arrivée : et il la fallait poni- ni'a|iprendre l'intimité de ce' garçon avec
sa maîtresse; car si elle ne me l'ejùt dit elle-même, jamais je ne m'en
serais douté. Assurément si l'attachement, le zèle et la fidélité peuvent
me'rite'r nue' pare'ille' récom|)e'nse, e'Ile' lui e'taitbie'u elu(>; et ce qui prouve
([u'il en e'tait digne', il n'en abusa jamais. Ils avaient rarenu'iit eles que-
relles, et elles linissaie'ut tejujeinrs bie'u. Il en vint pourtant une' qui linit
mal : sa maîti'e'sse lui dit élans la cob'i'e' un meit e)utrageant epi'il ne- put
^
l'Mt III I I i\ m \ I M
ili^crci'. Il lie l'onsiilta i|ii<' son tltS('S|iiiii'. cl lii>ii\aiil mmis sa main uni-
linlf (le laiiilaniiiii, il I avala, |iitis lui st' i-oik In r Irainpiilh incnl, ( iini|i-
lanl m- si- icvrilU-r jamais. ilitiriMiscmciil madann- ili* \\ai<'ns, in<|nii'lc,
;ij;ili'«' l'Ili'-nu'-nn', i-rianl diiis ^a maison, lionxa li linlc \i»lc, cl de-
vina le reste. Kn Milanl a son si'conis. elle poiissa <les cris «pii m'allirc-
lent. lille m'avon.i lont, implora mon assistaïue, el parviiil avec lieaii-
conp de [leiiie a lui l'aire vomir ru|iiuni. ieinoin de celle sct-iie, j'ud-
iiiirai ma hèlise de n'avoir jamais en le moindre soupçon des liaisons
i|n'elle m'apprenait. Mais ('.lande .\nel était si diseri't. i|ne de pins elair-
vovants i|ne moi anraicnt pu s'\ méprendre, l.e l'aecomnotilcment lut tel
que j'en ins \i\enniit tonelie nmi-mème; et depnis ce temps, ajonlunl
pour lui le respecl à l'estime, je devins en (juc hpie l'aeon son élève,
et m' m'en Ironvai pas pins mal.
Je n'appris |ionrtant |ias sans prim- ipie i|nrli|ii un ponvait vivre avec
elle dans une plus grande intimité (jne moi. Je n'avais pas songé inèmi!
à désirer pour im>i cette place ; mais il m'était ilnr de la voir remplii- par
un antre, cela était fort naturel. ('.e|)eudaiit, an lieu de prendre en aversion
celui (|ui me l'avait souillée, je sentis réellement s't''teiidre à lui l'attailie-
men II] lie j'avais |(oiir elle. Je désirais s m- tonte cliose <|u'ellcrùl lieiireusc;
et. pnis(|u'elle avait liesoin de lui pour l'être, j'étais content (]n'il Inl heu-
reux aussi. De son cc'ité, il entrait parraitemeiit dans les vues de sa maî-
tresse, et prit en sincère amitié l'ami qu'elle s'était choisi. Sans aiïecter
avec moi l'autorité que son poste le mettait en droit de prendre, il prit
nalnrellement celle (jne son juj;ement lui donnait sur le mien. Je n'osais
rien taire ipi'il parut désapprouver, et il ne désap|)rouvait ([lie ce (jni
était mal. Nous vivions ainsi dans une union qui nous rendait tons heu-
reux, et que la mort seule a pu détruire, l ne des preuves de l'excellence
du caractère de cette aimaltle lémme est (|ne tous ceux (|ui l'aimaienl
s'aimaient entre eux. I.a jalousie, la rivalité même cédait au sentiment
dominant qu'elle inspirait, et je n'ai vn jamais aucun de ceux qui l'en-
touraient se vouloir du mal l'un à l'antre. Que ceux qui me lisent sus-
pendent un moment leur h'cture à cet éloi,'e ; et s'ils trouvent en y j)en-
sant quelrjuc autre lemme dont ils puissent dire la même chose, qu ils
s'attachent à elle pour le repos de leur vie (fût-elle au reste la dernière
des catins').
Ici commence , depnis mon arrivée à Chamhéri jusqu'à mon départ
pour l'aris, en 17 il , un intervalle de huit on neiil ans, durant lecinel j an-
rai peu d'événements à dire, parce que ma vie a été aussi simple ijue
douce; et cette uniformité élait précisément ce dont j'avais le plus grand
' ('c JpniitT nipinlirp de plir.isc (fiil-pllc nii rcslc la ilcrnicre des cnlins) n'ejl pns dniis TimII-
lion lie Genève, soil que ltou>«c«ii , d.iiis son jeeoiid maiiusrril , «il iiu devoir le «iippriiiur
lui-inciae, soit que Ii'< cdileur? se «nieiil periiii» celle ?upprif>ioii.
I.Vi l.i;s C.ONI'KSSIO.NS.
Ijcsoiii pour iiclii'vcr ilc former mon caractère, que des (l'oulilcs conli-
miols i'in|i('(liaii'iil de se lixcr. ("est iliiranl ce précieux inlcrvalle que
mon éducalidii iiièléo et sans suite, ayant pris de la consistance, m'a l'ait
ce que je n'ai plus cessé d'être à travers les orages qui m'attendaient. Ce
i)roj,'rès tilt insensible et lent, cliarn;é de peu d'événements inémoraMes;
mais il mérite ci'itcmlaiit d'être suivi et développé.
Au commeiucmeiil je n'étais guère occupé que de mon travail ; la gêne
du bureau ne me laissait pas songer à antre cliose. Le peu de temps que
j'avais de libre se passait auprès de la bonne maman; et n'ayant pas
même celui de lire, la lanlaisie ne m'en prenait pas. Mais quand ma be-
sogne, devenue une espèce de routine, occupa moins mon esprit, il re-
prit ses inquiétudes, la lecture me redevint nécessaire; et, comme si ce
goût se fût toujours irrité parla diflicullé de m'y livrer, il serait redevenu
passion comme cliez mon maître, si d'autres goûts venus à la traverse
n'eussent l'ail diversion à celui-là.
Oiioicuril ne ialiùt pas a nos opérations une arillimélique bien trans-
cendante, il en fallait assez pour m'cmbarrasser quelquefois. Pour vain-
cre cette difficulté, j'acbetai des livres d'aritbmétique; et je l'appris bien,
car je l'appris seul. L'aritbmétique pratique s'étend plus loin qu'on ne
pense (jiiaiid on veut y mettre l'exacte précision. 11 y a des opérations
d'une longueur extrême, au milieu desquelles j"ai vu quelquefois de bons
géomètres s'égarer. La réflexion jointe à l'usage donne des idées nettes;
et alors on trouve des métbodes abrégées, dont l'invention flatte l'amour-
propre, dont la justesse satisfait l'esprit, et qui font faire avec plaisir un
travail ingrat par lui-même. Je m'y enfonçai si bien qu'il n'y avait point
de question solnble par les seuls chiffres qui m'embarrassât : et mainte-
nant que tout ce que j'ai su s'efface journellement de ma mémoire, cet
acquis y demeure encore en partie, au bout de trente ans d'interruption.
Il y a quelques jours que dans un voyage que j'ai fait à Davenport, chez
mon hôte, assistant à la leçon d'arithmétique de ses enfants, j'ai fait sans
faute, avec un plaisir incroyable, une opération des plus composées. Il
me semblait, en posant mes chiffres, que j'étais encore à Chambéri dans
'mes heureux jours. C'était revenir de loin sur mes pas.
Le Icvis des mappes de nos géomètres m'avait aussi rendu le goût du
dessin. J'achetai des couleurs, et je me misa faire diîs fleurs et des pay-
sages. C'est dommage que je me sois trouvé peu de talent pour cet art,
l'inclination y était tout entière. Au milieu de mes crayons et de mes
i)inceaux j'aurais passé des mois entiers sans sortir. Cette occupation de-
venant |iour moi trop attachante, on était obligé de m'en arracher. Il en
est ainsi de tous les goûts au\(|uels je commence à me livrer; ils aug-
mentent, deviennent passion, et bientôt je ne vois plus rien au monde
(|ue l'amusement dont je suis occupé, b'àge ne m'a pas guéri de ce dé-
fini, il ne l'a pas diniimié même; cl m.iinleiiaiil (|ue j'écris ceci, me
l'Ail I II I I l\ III \ I»
Vdila (iiininc un \\v\i\ lailulnir iii^inic triiiu- aiiln' rliulr iinilili- où je
ii'i'iili'iiils rii'ii , ri (|IU! irii\ im'iiu' ipii s'y sont livres dans li-ui- jiiiiii—«r
Minl ItiiTos tlaliandoniifr à l'àj-e où \v la vi-nv nininiiiitcr.
C.'i'lail alors i|ii'illc cùl cli' a sa |tlair. I,' occasion ilail licllf, et j iiis
(ini'ltinc liMilalion il iii prolili r. I.f loiidnlinniil (|ui- je \o\ais dans les
\i;ii\ d'Ain-l , n-M-nanl iliarj;i' di; plantes iioiimIIis, inc mit deux on
Iniis fois snr le [loinl d'aller lieilioriser a\ee lui. Je Miis presi|ne as-
siiii' r|iR' si j'y avais été une seule fois, ci-la m'aiiiait ^aj^né; et je serais
|ient-ètie anjourd'imi nn jjiand botaniste; car je ne connais |)oint d'é-
liiile an monde qui s'associe micuv avec mes goûts nitnnls (|iii iiliedus
plantes; et la vie (pie je mène depuis dix ans à la coinpa};ne n'est {^nèrc
(pi'niie lieihorisation coiitiniielle, à la véiiti- sans olijel et sans propres;
mais n'ayant alors aucune idée de la liolaniipie, je l'avais prise en une
sorte de mépris et même dedéj;oùt;je ne la rej^aidais que coiiune une
élude d'apolliicaire. Maman, (pii l'aimait, n'en faisait pas elle-même un
antre nsaj^e; elle ne reclicrcliait (|ne les plantes usuelles, pour les apjjli-
qiier à ses drofîues. Ainsi la l)ritani(|ne. la cliimie et l'analoinie. confcni-
dues dans mou e>ipiit sons le nom de nK'decine. i\r servaient iju'a me
in
I.ll ll'.S C.OM 1:SS]0NS.
loiirnir tics sarcasinos plaisants lonlc la joiiiiK'c, cl à m'allircr des soiil-
llcls (1(> Iciups on liinps. D'ailleurs un j^oùl (lilTiTcnl cl lio|) coiilraire à
celui-là croissait par degrés, cl lii<'nlô| al)S(ulia Ions les aulrcs. Je |)arledc
la ninsi(|iic. Il faut assuréinciil (jnc; je sois né |)oiir ccl art, |)uis(|ne j'ai
conuiicMcé (le l'aimer dès mon enraiico, et qu'il est le seul que j'aie aimé
ciiiislamment dans Ions les temps, ('e qu'il y a d'étonnanl est qu'un art
jwiur le(|ucl j clais ne mail ucaiimoins lanl enùlc de peine à apprendre,
cl avec des succès si lents, (pTaprès une prali(pie de loiile ma vie, jamais
je n'ai pu parvenir à clianler sûrement Idiil à livr(> ouvert, (le qui me
r(Mulail surtout alors eclU; ('Inde agréaldc élail que je la p(uivais l'aire
avec maman. Ayant des i;(iùls d'ailleurs l'orl diUcreiils, la musique clail
pour nous un point de i-('uiiion dont j'aimais à l'aire nsai^c;. Klle ne s'y re-
l'usail pas : j'étais alors à peu près aussi a\anc('' (pi'clle, en deux ou trois
fois nous dédiiffrions nu air. Ouciquclois, la voyant empressée autour
d'un roiiiiieaii, je lui disais : Maman, voici un duo charmant qui m'a
liien l'air de faire sentir rem|)yrcume à vos drop,iies. Ah! par ma foi,
nu' disait-elle, si tu me les fais hiùler. je le les ferai mander. Tout en
dispnt lut, je reiitraiiiais à son clavecin : ou s'y ouhliait; l'extrait de
genièvre ou d'ahsinthe était calciné : elle m'en harhouillait le visage, et
tout cela était délicieux.
On voit (pi'aviîc peu di' temps de icste j'avais heaucoiij» de choses à
quoi l'emplover. Il me vint poiiilaiit encore un amusement ih^ plus (|ui
lit hieu valoir tous les autres.
Nous occnjjions un cachot si étoulï(!, ([u'iui avait hesoiii (juelqucfois
d'aller prendre l'air sur la terre. Anet engagea maman à louer, dans un
faubourg, un jardin pour y mettre des plantes. A ce jardin était jointe
une guinguette assez, jolie, (|u'(Ui menhia suivant l'ordonnance : on y
mit un lit. Nous allions souvent y dîner, et j'y couchais cjnclquefois. In-
sensiblement je m'engouai de cette petite retraite, j'y misquclqucs livres,
lieaiicoiip d'estampes ; je |)assais une partie de mon temps à l'orner, et à
\ préparer a luamaii (juchiue surprise agréable lorsqu'elle s'y venait
promener, .le la (juittais pour venir m'occuper d'elle, pour y penser avec
plus de ])laisir : antre caprice (|ue je u'cxciise ni n'explique, mais <|ue
j'avone parce ipie la chosi! élail ainsi, .le me souviens qu'une fois ma-
dame de Luxembourg me i)arlail en raillant d'un homme qui (|uitlait sa
mailresse pmir lui écriri'. .le lui dis (|ue j'aurais bien été cet homme-Kà,
et j'aiir.iis pu ajouter (juc je l'avais été ([uelqnel'ois. .le n'ai pourtant
jamais senti près de maman ce besoin (h> m'éloiguer delli^ pour l'aimer
davantage; car tète à tète avec elhî j'étais aussi parfaitement à mon aise
(lue si j'(;nssc été seul; et cela ne m'cîst jamais arrivé près de personne
autre, ni li(unme ni femuu\ ([iielque allacliement (|ue j'aie eu pour eux.
Mais elle l'Iait si souvent enl<uir(''e, et de gens (|ni me convenaient si peu,
(|ue le di'pit et l'ennui me chassaient dans mon asile, où je l'avais comme
"-"- " p.stf>rp
«s.
r \ K 1 1 1 I I I \ u I \ i,M
je la Miiilais, sans l'i'.iiiili' <|iii' \<~ iiii|m>i Imis \iii>si'iit miii^ s Muvir.
T.iiulis i|ii'aiiisi parla^c iiilii' li> tia\ail, !<■ jilaisir r( l'iiislniclion, je
%i\ais dans le jilns ilonv ri-|ius, rKnr(i|ii- n t-lail |ias si ti'ani|nilli- (|ni- nmi.
I.a Franii- i-l i"iin|ii'ii'nr vinaicnl ilf s'fnlri'-ili'ilan-r lai;niiic : le idi dr
Sardai^nc clait ciiliv dans la i|iici'ill(-, cl I ai iiii'c li°an(,'aisi! lilail ni j'n--
inont |itiiiriMili°i'i'daiis !(■ Mil. mais, lien passa une r<diiiinc|iai°('.liaiiilii'i'i,
cl oiili'c aiilrcs le ré^inicnl di' (iliaiii|ia^iit', donl utail cidniirl M. le duc
de la Triiiioiiillf, aiii|iu'l je lus |ii-l-si-iiIc, i|iii iiif |ii'iiiiiil licaii('iiu|i de
cliuses, et (luisùreineiil n'a jamais repensé à imii. Noire pelil jardin clail
préeisémeiit au liant du ranliciiirt; par leipiel cnlraieiit les trniipes, de
sorte (|ne je me rassasiais du plaiMr d aller les voir passer, el je iiii' pas-
sionnais pour le succès de celle j^iierre eomiiie s'il m'eût lieauenup iiili'-
ressé. Jus(|ue-là je ne m'étais pas encore avisé de sonj^er aux alïaires
piil)li*|ues ; et je me mis a lire les ^a/eltes pour la première lois, mais a\ee
une lelle paiiialile pour la Iraiice, <jiie le co-ur me liatlail dt; joie à ses
moindres avantages, el (|iie ses revers m'arili^eaieiil comme s'ils lussent
tombés sur moi. Si celte lolie n'eût été ((ue passaj^ère, je ne daifj;nerais pas
en parler; iiiai> elle s est tellement enracinée dans mon cour sans aiuiine
raison, ijue lorS(|ne j ai lait dans la suite, à l'aris. l'anlidespole el le lier
républicain, je sentais eu il( pil de moi-même une prédilection secrète
pour celte même nation que je trouvais servile , et pour ce gouverne-
ment (|ue j'aH'eclais de Ironder. Ce (juil y avait de plaisant était qn avant
bonté d'un pi-nclianl si eoiilraire à mes maximes, je n Osais l'.iNoner à
personne, et je raillais les Français de leurs déluites, tandis (|iie le ctini
m'en saignait plus qu'à eux. Je suis sûrement le seul (|ni, vivant cluv
une nation (|iii le traitait bien et qu'il adorait, se soit lait cliez elle un
taux air de la dédaigner. Kiilin ce peiicliaiit s'est trouvé si tlésiiiléressé
de ma |)art, si lort, siconslanl, si invincible, (|iie même depuis ma sortie
du royaume, depuis (jue le gouvernement, les magistrals, les auteurs,
s y soûl àl'envi decliaines contre moi, depuis t(u'il est devenu tin bon air
de m'accabler d injustices el d outrages, je n'ai pu me guérir de ma l'olie.
Je les aime eu dépit de moi i|uoi(|u'ils me maltraitent.
J'ai clierelié longlemps la cause de celle [larlialilé, et je n'ai pu la
trouver que dans 1 occasion i|ui la vit naître, lu goût croissant pour la
littérature in'attacbait aux livres Iraneais, aux auteurs de ces livrer, el
au pays de ces auteurs. Au moment même <|ue délilail sons mes yeux
rarniée rraneaise, je lisais les grands eupilaines de Ibaiiloiiie. J'avais la
lète pleine des Idisson, des Bajard, des baiitrec, des Coligiij, des Monl-
inorency, des la Trimouille, et je m'aHectionnais à leurs desceiuiaiils
comme aux béritiers de leur mérite el de It ur courage. A cliaque régimeiil
(|ui passait, je croyais revoir ces rameuses bandes noires (|ui jadis avaient
lait tant d exploits en l'iémonl. Knlin j appliquais à ce qiw je vovais les
idées que je puisais dans les livres : mes lectures continuées et toujours
I.'iiî LES CONFESSIONS.
tirées de la iikmiic nalion iKiiiiiissaiciit innii alTcclidii [Kiiir clic, cl nrcn
lirciil une |)assi(iii aveugle (jiic ricii n'a |)ii siiriiioiitcr. .l'ai en dans la snilc
occasion (lo remarquer dans mes voyages que celle impression no m'clail
pas particulière, cl qu'agissant plus ou moins dans tous les pays sur la
partie do la nation qui aimait la lecture et qui cultivait les lettres, elle
balançait la liaine générale qu'inspire Tair avanlagciix des Français, i.es
ninians plus (jue les liommes leur adaclicnl les rcmnies de tons les pays ;
leurs cliels-dienvre dramatiques ariectionnenl la jenncssc à leurs théâ-
tres. La célébrité de celui de l'aris y attire des foules d'étrangers qui en
reviennont enlliousiasies. Kniin rexccllent goût de leur littérature! leur
soumet ((MIS les esprits qui en ont; et, dans la guerre si mallienreuse
dont ils sortent, j'ai vu leuis auteurs et leurs philosophes soutenir la
gloire (In lutm français ternie parleurs guerriers.
.l'étais donc Français ardent, et cela me rendit nouvelliste. J'allais avec
la foule des gohe-mouchcs attendre sur la place l'arrivée des courriers ;
et. pins hcte(iue l'âne de la fable, je m'inquiétais beaucoup pour savoir
de quel maître j'aurais riionncur de ]>orter le bat : car on pri'tendait alors
(jue nous appartiendrions à la France, et l'on faisait di; la Savoie un
échange pour le Milanais. Il faut pourtant convenir que j'avais quelques
sujets de craintes ; car si cette guerre eût mal tourné pour les alliés, la
pension de maman courait un grand risque. Mais j'étais plein de con-
fiance dans mes bons amis; et pour le coup, malgré la surprise de M. de
Broglie, cette confiance ne fut pas trompée, grâces au roi de Sardaigne,
à qui je n'avais pas pensé.
Taudis qu'où se battait en Italie, on chantait en France. Les opéras
de Hauu'au commençaient à faire du binit, et relevèrent ses ouvrages
théoriques, que leur obscurité laissait à la portée de peu de gens. Par ha-
sard j'entendis parler de son Traité de l'harmonie, et je n'eus point de
repos que je n'eusse acquis ce livre, l'ar un autre hasard je tombai nia-
la<le. Fa maladie était inllainmaloire; elle fut vive et courte, mais ma con-
valescence fut longue, et je ne fus d'un mois en état de sorlii'. Duranice
temps jébauchai, je dévorai mou Traité de l'harnu)nie; mais il était si
long, si diffus, si mal arrangé, qne je sentis qu'il me fallait un temps
considérable pour l'étudier et le débrouiller. J(; suspendais mon appli-
cation et je récréais mes yeux avec de la musique. Les cantates de Dernier,
snr les(|nelles je m'exerçais, ne me sortaient pas de l'esprit, .l'en appris
par cœur quatre ou cinq, entre autres celle des Amours dormanU, que
je n'ai pas revue depuis ce temps-là, et que je sais encore presque tout
entière, de même que Y Amour piqué par une abeille, très— jolie cantate de
(Ih'Tambaull. ([ue j'appris à peu près dans le méuu> temps.
Four urachever, il arriva de la Val-d'Aost un jeune organiste appelé
l'abbé Palais, bon mucisien, bon homme, et qui accompagnait très-bien
ilii clavecin, .le fais connaissance avec Ini ; nons voilà inséparables. Il
I
r\li I II I I l\ liK s. IS7
était l'cléx' (I iiii iiiuiiic italii-ji, ^raiitl ll^^allistl>. Il lui' |i.irl,ul ilc ros
|irinri|>es : ji- li>s coiiiparais aver ci-ii\ ilt- iiioii IS.iiiiiaii: ji' ri'tii|ilissais ma
Irtc iraccdiiipa^iiciiicnls, iracrords, (riiai'iiMUiif. Il fallait se toriiiiM' !'(>•
ifillc à tiiiil rcla. Ji' |>i'i)|i(isai à iiiainaii un |i('til < ihk ti t tous les mois : clic
y ciiiiseiitit. Me M>ilà si plein de ce l'imceii, (|tie ni jour ni nuit je ne m'oc-
cupais d'au lie l'Iiiise ;et l'éclleuient cela m'occupai I, et liraueiiu|). poiirras-
scmlilcr la niusM|ne, lesctuict-rtants, les instruments, tirer les parties, etc.
Maman cliantait. le i*. (iaton, dont j ai |iarlé et dont j'ai à parler encore,
ciiantait aussi; un maitre à dans(>r, appelé lloclie, et son (ils, jouaient
«lu \ioloii ; C.anavas. musicien |>icniontais, (|ui travaillait au cada^-lie, d
(|ui depuis s'est marié à l'aiàs, jouait du >iidon<'elle ; l'aidié l'alais acioni-
pa^uait du clavecin; j'avais II neiir de conduire la musit|ue. sans
oublier le bàtundn liùcherou. Ou peut juger comliien tout cela était beau!
pas tout à l'ait loiiinu' clie/ M. do Treytorcns, mais il ne s'en fallait guère.
I,e petit concert de ni.idaine de Warens, nouvelle convertie, et vivant,
disait-on, des cliarilis du roi, taisait murmurer la se(|uelle dévote ; mais
c'était un amusement agréable pour plusieurs iionnètosgens. On ne dcvi-
nerait pas(|ui je mets à leur tète en cette occasion : un moine, mais un
imiine homme de mérite, et même aimable, dont les infortunes m'ont
daus la suile bien vivement alli'cte, et dont la memoiie, liée à celle de
mes beaux jours, m'est encore chère. Il s'agit du 1'. Caton, cordclicr,
qui, conjointement avec le comte Dorlan, avait fait saisir à Lyon la mii-
sicjne du pauvre pelit-clial : ce (|ui n'est pas le |)liis beau Irait de sa vie.
Il était bachelier deSorbonne; il avait vécu longtemps a Paris dans le
plus grand monde, et Irès-faulilé surtout die/, le marquis d",\ntremonl.
alors ambassadeur de Sardaigne. ("était un grand homme, bien lait, le
visage plein, les yeux à lleur de tète, des cheveux noirs (|ui faisaient sans
affectation le crocheta côlé' du Iront, I aii- à la fois noble, ouvert, modeste,
se présentant simplement et bien, n'ayani ni le maintien cafard «m ef-
fronté des moines, ni l'abord cavalier d'un homme à la mode, quoiqu il
le lut ; mais l'assurance d'un honnête liomine (|ui, sans rougir de sa robe,
s'honore lui-même et se sent toujours à sa place parmi les honnêtes
gens. Quoique Ici', (ialon n ri'it pas beau((iu|) d'étude pour un clueleur, il
en avait beaucoup |>our un liomuu' du monde ; et n'étant point pressé de
montrer son aci|uis. il le plaçait si à propos qu il en |)araissait davantage.
Ayant beaucoup vécu dans la société, il s'était plus attaché aux talents
agréables <|n'à un solide savoir. Il avait de l'espiil. faisait des vers, par-
lait bien, chantait mieux, avait la voix belle, touchait lUrgue et h> clave-
cin. Il n'en fallait pas tant pour être recherché : aussi létail-il ; mais
cela lui lit si peu négliger les soins de son état, qu'il parvint, malgré des
concurrents Irès-jaloux, à être élu tiéliniieur de sa province, ou comme
on dit. un des grands colliers de l'ordie.
(.e 1*. (.aton lit connaissanc4> avec maman cln/. le niaïquis d .\ulr('-
Kis i.i;s coiNri'-.ssio.Ns.
muni. Il ciitriiilit parler de nos ciirHcrls, il mhiIiiI cii cire; il en lui, cl
les rciuiil hrillaiils. Nous l'ùnics hicniùl liés par iioiri! ^oùl ((iiimmii pour
la iiuisi(iiii'. (|iii, chez l'iiii cl cIk-z l'autre, clail une passion Irès-vivc;
avec celle diriV'rence ipi'il clail \raiu)out nnisicien , cl (|uc je n'clais
(1111111 liailMiullIdn. Nous allions avec Canavas cU'abbé Palais faire de la
iiiusiqut; dans sa cliainhre, cl quelquefois à son orgue les jours de fête.
Nous dînions souvent à son petit couvert; car ce qu'il y avait encore d'é-
tonnant pour nu moine est (|u'il était généreux, inagiiili([ne, et S(,'nsuel
sans grossièrel(''. Les jouis de nos concerts, il soupait clicz niamaii. Ces
soupers étaient très-gais, très-agréahlcs; on y disait le mol et la chose;
on y cliaiitait des duos ; j'étais à mon aise ; j'avais de l'esprit, des saillies;
le !'. C.alim était cliarmani , maman était adora])le ; l'alibé l'alais, avec
sa V(ii\ de IkimiI, clail le plastron. Moments si tloux d(! la folâtre jeunesse,
([u'il V a de temps (|ue vous êtes |iartis!
(lommc je n'aurai plus à parler de ce pauvie I'. (jalon, (juc j'achève ici
en deux mots sa triste histoire. Les autres moines, jaloux ou plutôt fu-
rieux de lui voir 1111 iiii'rile. uni! élégance de nnenis (|ui n'avait rien do
la crapule moiiasliinie. le |>rirent en haine, parct! (|u il n'était pas aussi
haïssable (|u'i,'ux. Les chefs se liguèrent coiilre lui, et ameutèrent les
moinillons envieux de sa place, et qui n'osaient auparavant le regarder. On
lui lit mille arfiouls, (ui ledestitua, on lui ôta sa chambre, qu'ilavail meu-
bli'i! avec goùl (|ii(ii(pie avec simidicité; on le relégua je ne sais où ; cnlin,
ces misiM'ahles rac<-aiilèrciit de tant d'outrages, que son âme honnête,
et lièrc avec justice, u') put résister; et, après avoir fait les délices des
sociétés les plus aimables, il mourut de douleur sur un vil grabat, dans
quelque fond do cellule ou de cachot, regretté, pleuré de tous les hon-
nêtes gens dont il fut connu, et qui ne lui ont trouvé d'autre défaut que
d'être moine.
Avec ce petit train de vie, je fis si bien en très-peu de tem|is, qu'absorbé
tout entier par la musique, je me trouvai hors d'étal de penser à autre
chose. Je n'allais plus à mon bureau ([u'a contre-cœur; la gêne cl l'assi-
diiili' au travail m'en lireiil un supplice iiisii|)p(irtable, et j'en vins enfin
à vonldir (|uiller mon emploi, |)our me livrer totah-ment à la musi([ue.
On peut croire qu(; cette folie ne passa pas sans o|)posilion. (J"'lh'r un
poste honnête et d'un revenu (ixe pour courir après des écoliers incer-
tains, était nu parti trop peu sensé pour plaircî à maman. IMême en sup-
posant mes progrès futurs aussi grands (|U(! je iiu! les figurais, c'était
borner bien modestement mou ambiliim (pie de me réduire pour la vie à
l'état de musicien. Elle, qtii ne formai! (|ue des projets magnifiques, et
(|iii ne me prenait plus tout à fait au nid! de M. d'Aubonne, me voyait
avec peine occiip('' sérieusement d'un lalcnl qu'elle trouvait si frivole, et
me répétait souvent ce proverbe de province, nu jieu moins juste à Paris,
ipie (/II/ liicn chante cl bien >lcmsc. fall mt inflicr (jui peu drancc. Mlle me
|-\ll I II. I. I l\ III > I.Vi
\(i\.iit (I lin iiiilrr iùlc ciilraiiit- |iar iiii ^<>i'il ii'ii'>islililr , ma iiassuni ili-
iiiiisi(|iii- ili>\etiait iiiio rinctir, vl il clail à rraiiiili(> ipic iiiini lra\ail, si-
si-iilaiil ili- nies tlislraclioiis. ne iirulliràl un con^t (ju'il \;iLii( liraii)tiii|i
iiin'U\ urciiilrr «li' inni-iin'ini'. ir lui ii'|iri'sriilais ciiciur (|ii<' itI ciiiiiliii
ira>ail |)as |(iii^tfiii|is a iliinr, (|u il iiu' laliait iiii (airiit |)iiiii' \iMr, cl
ijnil l'iail plus sûr irailicvrr (ran|Ui'i-ir |iar la |u-ali<|iic i-i-liii aiii|ucl imui
•{ont nu> portail, l'I iiutllt' iii'axail clinisi, (|iii' ilr un- nnllir i la nicrri
lies |ii'iit)H'lions. on île laii'i* ili- uiiii\i-aii\ i-ssais ipii |iiMi>aii'nl mal ii'-ns-
sir, l'I nu' laisser. a|iii's axiir |>a>sf I àj.'c ira|)|)i'i'mlrr , sans iTssiiurri'
pour ^n^uor mon jiaiii. liiilin j°f\li>n|iiai son iomsimiIimiumiI plus à forer
irimpoiiiiniU-s <■( île caresses, que de raisons don! elle se eonleiitàt.
Vnssitùl je eonrus remereiiT liérenieiil M. C.oeeelli, ilirerlenr ^(''iii'i-al iln
lailaslie. eoninie si j"a\ais lail i aele le plus liei-oi(|ue; el je i|iiillai Milim-
(airement mon emploi sans snjel. sans raison, sans prélevie, avec anlanl
el pins lie joie ipie je n'en avais eu à le premlre il n'y avail pas deux ans.
Celle déniarelie. lonle l'olle (jn'elle élail. matlira, dans le pays, une
sorle de eonsideialion i|ni me hil iilile. Les uns me supposèrenl des res-
sources "liiij'' n'a\aispas; d'anlres, nn' \o\anl liMcloiil à fait à la mu-
sique, jugèrent de mou talent |>ar mon saerilice, el crurent qu'avec tant
de passion pour cet art je devjiis le posséder supérienremeul. Dans le
royaume des aN enfles les liorj;ues sont idis : je |)assai là pour un lion
niaitre. parée i|nii n°\ en a\ait que de mau\ais. Ne iuan(|uant pas. au
reste, d'un certain ^oùt de citant, favorisé d'ailleurs par mou âge et par
ma liiiure, j'eus bientôt plus (recidières qu'il ne m'en iallail pour rem-
placer ma paye de secrétaire.
Il est certain que pour l'agrément de la vie on ne pouvait passer plus
raiiideinent d'une extrémité à l'antre. Au cadastre, occupé huit lieiires
par jour du |)liis maussade travail, avec îles gens encore plus maussades ;
enfermé dans un triste hnrean empuanti de l'haleine et de la sueur de
tous CCS manants, la plupart fort mal peignés et fort malpropres, je me
sentais quelquefois accablé jus(|u'au verlige par l'atlenlimi, l'odeur, la
gène et l'ennui. Au lieu de cela, me voilà tout à coup jeté parmi le beau
monde, admis, recherché dans les meilleures maisons; partout nu ac-
cueil gracieux, caressant, un air de fête : d'aimables denmiselles bien
parées nrattendeut, me re(oi\eiit avec empressement, je ne vois que des
objets charmants, je ne sens que la rose et la Heur d'orange; on chante,
on cause, on rit, on s'amuse; je ne sors de là que pour aller ailleurs en
faire autant. On conviendra qu'à égalité dans les avantages, il n'v avait
pas à balancer dans le choix. Aussi me trouvai-je si bien du mien, (|u'il
ne m'est arrivé jamais de m'en repentir; et je ne m'en repeiis pas même
en ce moment, où je pèse, au |)oids de la raison, les actions de ma vie,
el où je suis délivré des motifs peu sensés i|ui m'ont entraîné.
Voilà presque l'unique fois qii'i ii ir('<ontanl (pie riM< peu» hauts je n'ai
Ifilt I.KS COMKSSIO.NS.
|>(ts vil lidinpi'i' iiimi iillciitr. L'acciioil aise, Tcspiil liaiil, I liiiiiiciir l'acili'
(les lialiilaiils du |)a\s, iiu' rriidil le commerce du inonde aimablo ; et le
j^oiit quu j'y pris alors m'a bien prouvé ([ue si je n'aiine pas à vivre; parmi
les hommes, c'est moins ma l'aiile ipiela leur.
C'esl dommage que les Savoyards ne soient pas riches, ou peut-être
serait-ce doiumage qu'ils \o, fussent ; car tels ([u'ils sont, c'est le meilleur
<■[ le plus sociable |)eii|)1(" ([lie je connaisse. S'il est une petite ville au
momie où l'on goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable et
sûr, c'est Chambéri. La noblesse de la province, qui s'y rassemble, n'a
(|ue ce ([iiil laul de bien piiiirvivii', elle n'en a pas assez pour par-
venir; cl, ne pouvant se livrer à rambitioii, elle suit, par nécessité,
le conseil de Ciuéas. l'Jle dévoue sa jeunesse à l'état niililaire, puis re-
vient vieillir paisiblement chez soi. b'boniieiir et la raison présideiilà ce
partage. Les femmes sont belles, et i)ourraieul se passer de l'être ; elles
(uit tout ce f|ui ])eut faire valoir la beauté, et même y suppléer. Il est
>iiigulier qu'appelé par mon état à voir beaucoup déjeunes tilles, je ne
me rappelle pas d'en avoir vu, à (.Ihaiiibéri, une seule (pii ne fût pas
charmante. On dira que j'étais disposé à les trouver telles, et l'on peut
avoir raison; mais je n'avais pas besoin d'y mettre du mien ])Our cela,
.le ne i)uis, en vérité, me rappeler sans plaisir le souvenir de mes jeunes
écolières. Oue ne piiis-je, en nommant ici les plus aimables, les rap-
peler de même, et moi avec elles, à l'âge heureux où nous étions lors
des moments aussi doux (|u'innocen(s que j'ai passés auj)rès d'elles! La
prcinii-rc fut mademoiselle de Mellaiède, ma voisine, sœur île l'élève de
M. (îaime. C'était une brune très-vive, mais d'une vivacité caressante,
l'MM I 1 I. I l\ lu \ t,;|
[ilfiiie lit' grâces, l'I sans ctnurdcric. Kllc fl.nl un jn-ii iiiui^ri'. cuinitn-
sont lu |>lii|iart des tilli-s a soiià^c; mais sis yux biillaiils, <a tailli' lint-.
son air atliraiil, n'avaient pas licsoiii (l*fiiiliiiii|iiiiiil |iiiiir |ilairi-. J'\ allais
If iiialiii. l't (lit- riait riiciin- (irilinaircinciil en licslialiillc, sans nul|-i>
roilliMf t|nc SCS cIh-voux iH-j-lifîrininfnl rcloxfs, orin-s tli- inn'|(|ni's llciir»
(lu'un MM-I(ait a mon arrivée, et i|n'nn olaila mon iléparl |i(inr se coilTi-r.
Je ne crains rien tan( dans le monde iiu'une jolie personne en dislia-
hillù; je la redouterais eenl fois moins parée. Mademoiselle de Mentlmn,
eliez qui j'allais l'apris-midi, l'était toujours, et me faisait une impres-
sion tout aussi douée, mais dillerente. Ses clievenx étaient d un Idoml
tendre : elle était très-mi^'iionne, tres-timiile et tri's-l)lanclie . une \oi\
nelle, juste et llùtée. mais (|ui n'osait se développer. Klle avait au sein
la cicatrice d'une lutiluic d'eau lniuillante, (|u'mu licliu de cluiiille lileue
ne cachait pas extréuieuieul. t'.ellc man|Ue allii ait i|uel(|ueruis de ce côte
mon .ilteutitiM. (|iii Iticulùl u'clail plus pour la cicatrice. Madenioiselle de
(llialles, une autre de mes voisines, était une lillc faite; (iraudi . h.llc
carrure, de remlion|>oint : elle avait été tris-hieu. Co n'était plus um;
beauté, mais c'était une personne a citer poui- la hoiiue },'râce, pour Tliu-
incur éfiale. imiir le lion naturel. Sa so-iir, iiiailame de t.liarlv, la plus
hclle femme de (lliamluri, n'apprenait plus la musi(|ue, mais elle la fai-
sait apprendre à sa tille, toute jeune encore, mais dont la liiaiit'' nais-
sante eût |iromis d'é>;alcr celle de sa nit-re, si niallieiireusement elle
n'eût été i\n peu rousse. J'avais à la Visitation une petite demoiselle fran-
Vaise dont j'ai oublié le nom, mais qui mérite une place dans la liste
de mes prél'éreuces. Kilt; avait pris le ton lent et traînant des relij,'ienses,
et sur ce ton traînant elle disait des choses très-saillantes, qui ne sem-
blaient point aller avec son maintien. Au reste clic était paresseuse, n'ai-
mant pas à prentire la peine de montrer son esprit, et c'était une faveur
qu'elle n'accordait pas à tout le monde. Ce ne fut qu'après un mois ou
deux de leçons et de négli<îence qu'elle s'avisa de cet expédient pour me
rendre plus assidu ; car je n'ai jamais pu prendre sur nmi île l'être. Je
me plaisais a mes leçons quand j'y étais, mais je n'aimais pas être oblim-
tle m y rendre, ni (jue 1 heure me commandât : en toute chose la pêne et
l'assujettissement me sont insupportables; ils me feraient prendre en
liaine le plaisir même. On dit (|uc chezles mahométans un Inmiine passe
au point tlu jour lians les rues pour onloiiner aux maris de reiulre le de-
voir a leurs femmes. Je serais un mauvais Turc à ces heures-la.
J'avais quelques écolières aussi dans la bourgeoisie, et une entre autres
qui fut la cause indirecte d'un changement de relation, dont j'ai à parler,
puisque enlin je dois toutdire. Klleélait (ille tl'un épicier, et se nommail
madcmiiiselle l.artl.vrai modèle d'une statue grcctjue, et que je citerais
poui la |>liis belle (ille que j'aie jamais vue. s'il y avait quelque véritable
beauté sans vie cl sans àme. Son indolence, sa froideur, son insensibi-
21
K'.'i I.KS COM'KSSIONS
li
h-, allaii'iit M un pdiiil itiiToyablo. Il éliiil rnalemenl impossible de lui
plaire el de la IVulier : et je suis persuadé que si l'on eût l'ail sur elle
(|uel(|ue entreprise, elle aurait laissé faire, non par f^oùt, mais ])ar stupi-
dité. Sa lucre, (|ui n"eu \nulail pas eourir le risque, ne la ([iiillait pas
d'un jias. Kn lui taisant apprendre à chanter, en lui donnant un jeune
maître, elle laisail tout de sou mieux pour l'émoustiller; mais cela m;
réussit point. Taudis (|ue le maiire a<ia(,'ail la (ille, la mère agaçait le maî-
tre, et cela ne réussissait pas l)eaneonp mieux. Madauu' F.ard ajoutait à
sa vivacité naturelle toute e(dle (jne sa lille aurait dû avoir. (Tétait un
petit minois éveillé, cliilTouiu', marqué de petite vérole. Elle avait de
petits yeux Irès-ardeuts, et nu i)eu rouges, parce qu'elle y avait presque
toujours mal. Tous les matins, (|uand j'arrivais, je trouvais prêt mon
café à la crème; et la mère ne manquait jamais de m'accueillir par un
baiser bien appliqué sur la bouelie, et (|ue par curiosité j'aurais bien
Muilu rendie à la lilie, pour voir comment elle l'aurait [iris. An reste,
tout cela se faisait si simplenu'ut et si fort sans conséquence, que quand
M. Lard était là, les agaceries et les baisers n'en allaient i)as moins leur
train. C'était une bonne pâte d'homme, le vrai père de sa lille, et que sa
femme ne trompait pas parce qu'il n'en était pas besoin.
.II! un' prètîiis à toutes ces caresses avec ma balourdise ordinaire, les
prenant tout bonnement pour des marques de pure amitié. J'en étais
pourtant importuné quelquefois, car la vive madame Lard ne laissait pas
d'être exigeante; et si dans la journée j'avais passé devant la boutique
sans m'arrèler, il y aurait eu du bruit. 11 fallait, quand j'étais pressé,
que je prisse nu détour pour passer dans une autre rue, sachant bien
qu'il n'était pas aussi aisé de sortir de chez elle que d'y entrer.
Madame Lard s'occupait trop de moi pour que je ne m'occupasse point
tl'elle. Ses attentions me touchaient beaucoup. J'en parlais à maman
eoinme d'une chose sans mystère : et quand il y eu aurait eu, je ne lui
en aurais pas moins parlé; car lui taire un secret de quoi que ce fût ne
m'eût pas été possible ; mon cœur était ouvert devant elle comme devant
Dieu. Klle ne prit pas tout à fait la chose avec la même simj)licité que
luoi. Klle vit des avances où je n'avais vu que des amitiés; elle jugea que
iiiadanu! I.ard, se faisant un jioint d'honneur de me laisser moins sol
(|u'ellt; ne m'avait trouve, jiarviendrait de manière ou d'autre h se faire
entendre; et, outre qu'il n'était pas juste ([u'une autre femme se char-
geât de l'instruction de son élève, elle avait des motifs plus dignes d'elle
pour me garantir des pièges auxquels mon âge et mon état m'exposaient.
Dans le nH''nie temps ou m'en tendit nu d'une espèc(> plus dangereuse,
auquel j'écbajqjai, mais (jui lui lit sentir (|ue les dangers ([ui me mena-
çaient sans cesse rendaient nécessairi;s tous les préservatifs qu'cdie y
pouvait apporter.
Madame la eonilessi' de 'Nlenlliou. mère d'une de mes éccdii'res, était
I'\l( I II. I. I l\ Kl \
103
iiiio rciliiiU' (If ItiMiK <iii|) ir('s|iril, cl |i;issai( |iiiiii' n unoii' |ias iiiiiiii> ilc
iiicrliaiici'ti-. Kllc axait eh- caii»', a ci' iiu'iiii ilisail, ili- liicii des hriinil -
liM'ies, et (111111' entre adties (|iii ,i\ail l'ii des siiilos lalulcs a la iitiiison
irAiilri'iiioiil. Maman avait olù assez lice avec elle |ioiir|cuiiiiailrc son ca-
laclci'c : a\aiit tics-iiiiKiceiiiinciil iiispiré ilii ^nntii i|iiel(|iriiM siirqiii iiia-
(lailic (le Mi'iillmii a\ail des |ii'etcllliiiii.», clic rota ( liai ^c4' aii|ilc> d file
du crime de cette pré le renée, <|iii)ii|irelie ii i iil ele m ii'i lieirlice m ac-
ee|)lee ; et madame de .Meiitluiii chercha de|itiis luis a jouer a sa rivale
|iliisieiirs (ours, dont aucun ne réussit. J'en ra|i|>(M'(ei'ai un des plus cu-
mi(|ues, par manière d'echantilloii. Klles liaient eiisemlde a la campa-
gne avec plusieurs j,'eiilil>liiii ( s du vtiisinaj^e, et entre autres l'aspirant
en (|neslion. Madame de Mentli<iu dit un jour à un de ces messieurs i|ne
madame de Waieii'^ n était (|M"uiie précieuse, (|u'elle n'avait point de
goût, <|u'clie SI' niitt.iit mal, iiiTelle couvrait sa gorj;e comme une bour-
geoise. Ounnt a ce dernier article, lui dit rinmime, i|ui était un plaisant.
elle a ses raisons, cl je sais (in'clle a un j;ros vilain rat empreinl sur le
sein, mais si ressemhiani, (|u"on dirait (|u'il court. La haine ainsi (|ue
l'amour rend crédule. Madame de Meiilhon résolut de tirer parti de cette
découverte; et nn jmir i|iie maman était au jeu avec l'injjrat favori de
la dame, celle-ci piit scui leiii|)s pour passer derrii're sa rivale, puis ren-
versant .1 demi sa chaise elle décoiiviil adroilemeiil mmi mouchoir : mais,
au lieu du j^ros rat, le mnnsieiii- ne vil i|ii'mii idijet foil difli'H'iit. ([ii'il
IIH IIS COM i:ssi()NS.
ii'cl.iil |>n.s plus aise ddiiblKT (jnc ilc \(iii-; et ci'la uc lil pas le coiiipic ilr
la (laino.
Je II étais pas un persoiniafic a occuper iiiailaiiu' di' MciiIIkhi, qui iii>
Miiilait que dos liciis lirillaiils aiitotir d'elle : rependant elle lit (jiiel(|iie
atleiitidii à moi, non pour ma ligiuc, dont assurément elle ne se souciait
point du tout, mais pour l'esprit qu'on me supposait, et qui m'eût pu ren-
dre utile à ses goûts. Klle en avait un assez vil' pour la satire. Klle aimait
a faire des eliansons et des vers sur les j,'ens qui lui déplaisaient. Si elle
m eut lrouv('' assez de talent pour lui aider à tourner ses vers, et assez de
eomplaisance pour les éerire, entre elle et moi nous aurions hicnlôl
mis Chambéri sens dessus dessous. On serait remonté à la source de ces
libelles; madame de Mentlion se serait tirée d'affaireeii me sacrifiant, et
j'aurais été enlermé pour le reste de mes jours peut-être, pour in'appren-
(\vo h faire le l'iié'liiis avec les dames.
Heureusement rien de tout cela n'arriva. Jladame de Menlhon me re-
tint à dîner deux ou trois fois pour me faire causer, et trouva que je
n'étais qu'un sot. Je le sentais moi-même, et j'en gémissais, enviant les
talents de mou ami Venture, tandis que j'aurais du remercier ma bêtise
des périls dont elle me sauvait. ,Ie demeurai pour madame de Menlhon le
maître a chanter de sa fille, et rien de plus; mais je vécus tranquille et
toujours bien voulu dans Chambéri. Cela valait mieux que d'être un bel
esprit poui- elle et un serpent pour le reste du pays.
Ouoi fjii il en soil, maman vit (|ue ptuir marracher au péril de ma
jeunesse il était temps de me traiter eu homme; et c'est ce (|u'elle fit.
mais de la façon la jilus singulière dont jamais femme se soit avisée eu
pareille occasion. Je lui trouvai Tair plus grave et le propos plus moral
qu'à son ordinaire. A la gaii'té folâtre dont elle entremêlait ordinaire-
ment ses instructions, succéda tout ii coup un ton toujours soutenu, qui
n'elait ni fainilier ni sévère, mais qui semblait préparer une explication.
Après avoir cherché vainement en iiioi-mênie la raison de ce change-
ment, je la lui demandai ; c'était ce ([u'elle attendait. Klle me proposa
une |)romenade au petit jardin pour le lendemain : nous y fûmes dès le
-malin. Klle axait pris ses mesures pour qu'on nous laissât seuls toute la
journée : elle leniplova à me ju'é'parer aux boules qu'elle voulait avoir
pour moi, non, comme une autre femme, par du manège et des agaceries,
mais par des entretiens pleins de sentiment et de raison , plus faits pour
m'instruire i|ue pour me s(''duire, cl qui parlaient plus à mon cœur qu'à
mes sens. Cependant, (|uel(|ue excellents et utiles (|ue fussent les discours
qu'elle me tint, et quoiiju'ils ne fussent rien moins que froids et tristes,
je n'y fis pas toute l'attention qu'ils méritaient, et je ne les gravai pas
dans ma mémoire comme j'aurais fait dans tout autre temps. Son début,
cet air de préparalif m'avait donné de l'inquiétude : tandis qu'elle par-
lait, rêveur et distrait maigre moi, j'étais moins occupé de ce ([ii elle di-
fVIl I II I. I IV Kl N. <«l»
.•>ail (|iii' tli- ilii'iiliii a i|ii(>i illf «Il \(>iil:iil \t'iiir; ci siliM i|(i(' je l'eus
r(iiM|iris. l'c i|iii ne nii' lui pas r.'icilc, la iKiiivi'aiitc dr (l'Ilr iiln', (|iii )li>
|>iiis (|iic jr \ivais aii|>i'rs d'clli- iic iii'i-lail pas \riiiic iiiu' sciilr fois dans
I os|iril, nriicnipaiil alnis Imil ciilii'i-, ne nie laissa |dns le niaiire de
penser a ce (|n elle nie disait, .le ne pens;iis (pi'a elle, et je ne l'iM-nnlnis
Nonloir rendie les jennes ^;ens allenlifs à ee c|n'i>ri lenr miiI due, en
lenr nninlranl an ItonI nn ohjel Ires-inleicssanl ponrenx, esl nn enntre-
sons liès-nrdinaire anv inslilnlenrs, el i|neje n'ai pas exile m(ii-nn''iiie
(lan.s mon lùnile. Le jeune Imniine, liappe de r(dtjel ([n'oii lui présenle,
.s'en oeenpe nnii|nenienl. el saute a pit il> jnmls p;ii-dessns \os disconrs
pi'('liininaires |innr aller d'aiiurd nn mhis le niein-/. Iidp lentement a son
gre. Onand on mmiI le rendre allenlii', il ne i'ani jias se laisser penélier
d'avance; cl c'est en (jnoi maman lut maladroite, l'ar nno singularité (jni
tenait à son esprit svstemali(|ne, (die prit la précaution trcs-vaiiic de
l'aire ses conditions; mais silot (|ne j Cn \is le prix, je ne les ('■contai p;is
même, et je me depècli.ii de consentir à tout. Je doute même (|u'en
pareil cas il y ail sur la terre cnliire nn lionune assez franc ou assez con-
rapenx pour oser marchander, el une seule femme qui put pardonner
de l'avoir lait, l'ar suite de la même lii/arrei-ie. elle mit à cet accmd les
formalités les [dus jjraves, et me donn.i pour x [lenser huit jf>nrs. dont
je l'assurai faussement ((ne je n avais p.is besoin : car, pour comble de
sinfiularilé, je fus très-aise de les avoir, tant la nouveauté de ces idées
m'avait frappé, et tant je sentais nn bonleverstMnenI dans les miennes
qui me demandait du temps pour les arranger I
On croira (|ue ces Iniil joins me diiiireiil Imil siècles : tout au cfui-
traire, j'aurais voulu (pi'ils les eussent duré en effet. Je ne sais com-
menl décrire l'état où je me trouvais, plein d'un certain effroi nu'lé
d im|)alience, redoutant ce que je désirais, jiisqu à cbcrcbcr (piel(|uefois
tout de lidii dans ma tète (|nel(|iie lionuète moveu d'éviter d être hen-
reiiv. Ou'on se représente imni tempérament ardent el lascif, mon sanj;
enllaminé, mon creur enivré d'amour, ma vigueur, ma santé, mon âge.
Ou (ui pense (jue dans cet étal, altéré de la soif des femmes , je n'avais
encore approche d'aiicuiK»; (|iie l'imagination, le besoin, la vanité, la
cni'iosité. se i'(''unissaient pour me dévorer de l'ardent désir d être hrnnnie
et de le paraître. Ou'on ajoute surtout (car c'est ce (pTil ne faut pas qu'on
oublie) que mon vif el tendre attachement pour elle, loin de s'attiédir,
n'avait fait i|ii'augmeiiii'i île {nui en jum ; (|iir p n i l.ii'- iiirii qu'aupri-s
d'elle; (pic je m; m Cn éloignais (|iie pour \ penser; (pie j avais le
cœur plein, non-senlemenl de ses Ixnités, de son carai 1ère aimable, mais
de son sexe, de sa (ignre, de sa personne, d'elle, en un mot, |)ar Ions les
rap|>orls sous lesquels elle pouvait m'èlre chère. Kl qu'on n'imagine pas
ipie . pour dix ou doii/e ans (pi j',i\,ii< de mniiis (luellc. elle fui vieillie
iiii; i,i;s coM'Kssio.Ns.
(Ml iiii' |KU iil Iflic. Depuis ciiHi (Kl sixaiis (|iii' j'avais ('prouvé des Iraiis-
ports si (Idiix à sa première \iie, elle elail reelieiiieiit tres-pen cluingée,
cl ne me le paraissait point iln lont. Klie a toujours ('te cliarn)ant(; pour
moi, et IV'tait encore |)oiir tout le monde. Sa taille seule avait pris nn
peu plus de rondeur. Du reste, cV-tait le unnne reil, le m(5me leinl, ]i'
in('me sein, les in(~'nu's Irails, les nKMiics licauv ciu'\eu\ Mouds, lu même
;,Miet(', tout jus(|u'a la iniune voix, cette voix arj^cutee delà jeunesse, qui
lit toujours sur moi tant (Timpression, (|u'(!ncore aujourd'hui je ne puis
entendre sans c'molion le son d'une jolie voix de fille.
Naturellement ce (|ue j'a\ais à crainiire dans l'altenh; de la ])ossession
d'une personne si du'rie elait de l'anticiper, et (i(; ne pouvoir assez fçou-
\eniernies d(''sirs et mon ima^iiiati(Ui pour rester maitre d(! moi-même.
On verra (|ue, dans un à^e avancé', la seule idée de ([uehjncs légères fa-
veurs qui niattendaienl près de la personne aimée allumait mon sang à
tel point (|n il m'était impossil)l(Mle l'aire impunément le court trajet qui
me séparait (r(dle. (iommenl, par (|uel prodige, dans la fleur de nia jeu-
nesse, eus-je si [)eu d empressement pour la première jonissance?Com-
inent |)us-je en voir approcher l'heure avei; plus de peine cjne de ])laisir?
(iomment, au lien des délices qui devaient m'enivrer, sentais-je presque
do la ré|)ugnance et des craintes? 11 n'y a point à douter que si j'avais
pu me déroher à mon bonheur avec bienséance, je ne l'eusse fait de tout
mon cœur. J'ai promis des hizarrerics dans l'histoire de mon atlache-
ment pour elle; en voilà sûrement une à laquelle on ne s'attendait pas.
Le lecteur, déjà révolté, juge qu'étant possédée par un antre homme,
clic se dégradait à mes yeux en se partageant, et (piun senlimenl de mé-
soslimo attiédissait ceu\(iu'('lle m'avait inspirés : il se trompe, (ie partage,
il est vrai, me faisait nue cruelle |)cine, lanl par inn; délicatesse l'ort na-
liirelle, que parce qu'en effet je le trouvais peu digne d'elle et de moi;
mais quant à mes sentiments pour elle il ne les altérait point, et je peux
jurer (|ih; jamais je iio l'aimai plus tendrciuent (|ne quand je désirais si
|)eu de la posséder. Je connaissais Irop son co'iir chaste et son tempéra-
ment de glace pour croire un nionuiil ([iie le plaisir des sens eût aucune
part à cet abandon d'elle-même : j'étais parfaitement sur que le seul soin
de m'arraclier à des dangers autrement presque inévitables, et de me
conserver tout entier à moi et à mes devoirs, lui en faisait enfreindre un
(|u"elle ne regardait |)as du même ceil (iiie les autres leuimes, comnio il
sera dit ci-apii's. Je la plaignais et je me [)laignais. Jamais voulu lui
dire, Non, maman, il n'est pas nécessaire; je vous réj)onds de moi sans
cela. Mais je n'osais, premieiement parce ([ue ce n'était pas nue chose à
dire, cl puis |)aic(' (pi" au fond je seulais (|iie eeli n'élait pas vrai, et qu'en
effet il n'y avait (prune femme (jui put me gaiantir des autres femmes
et me mettre à r(''pi'env(' des lenlalloiis. Sans (h'sirer de la posséder.
j'('lais bien aise (pi'elle ni ôlàl le desii il'eii jiossi'der d'.iulres; lanl je
l'viu II I. I n iti. \. 107
l'c^ai'ilais loiil ce i|iii |u)ii\;ut me ilistr.tiii' il'i-llr ('oiiiiiic un iiialliriii.
I.a loll^lli' luiliillltli' (II' \i\|-(' clisi'iiililr et i\'\ \t\vv iiilliK fliiliinil, liiiii
d'uHaililir mes sfiiliiiK-iil> |i(iur clli'. Irs avait rcnlorcrs, mais leur avail
iii môme tciii|)s donné une aiilic lnunuiiL' <|iii les icmlail |iliis arfcchicia,
plus tenilies |ieul-èln'. mais moins st-nsinls. \ lincc tl<' l'a|i|i(li r ma-
Miaii. a loii-c d'user a\ee elle de la ramiliaiile d'un lils. je m'i'lai< aeeiui-
lume (1 nu' re^ardei' eiunme l<'i. Je eiius que Mula la \erilalde eausedu
peu d'empressement (|ue j fus de la posséder. (|u<ii(|u'ellc' \\\r lut s| clicre.
Je me souviens liés-ltion ijue mes premiers senlimeuls, sans être |dns
vifs, étaient plus voluptueux. A Anneey, j'étais dans l'ivresse; à(!liaiu-
liéri, je n'v étais plus. Je l'aimais (oiijoui's aussi passinum'uieul (|u'il lïil
possible ; mais je l'aimais plus |i(Mir ellr et mnins pdiir iiini. un iln umins
je cliercliais plus nuui lionlieur (|ue ukui plaisir auprès d'elle : elle était
|i(Uir moi plus qu'une steur, plus (|u'uue mère, plus (|u'une amie, plus
nu'Mue qu'une maîtresse; et c'était pour eela (lu'elle n'était jias nue maî-
tresse. Knlin, je l'aimais trop pour la eouMiilcr : voila ci' (|u'il \ a de plus
clair dans mes idées.
(le jour. |)lutr)t redoute (|u atleudu, vint eiilin. Je |)roinis tout, et je ne
mentis pas. Mou ctcur conlirinait mes en^ajiemenls sans en désirer le
prix. Je l'obtins pouitant. Je me vis p<iur la première lois dans les bras
ilune l'emme. et d'une l'emuie (|ue j'ailorais. l"us-je beureux? non. je
goûtai le plaisir. Je ne sais quelle invincible tristesse en empoisonnait
le charme : j'étais comme si j'avais commis un inccsic!. Deux ou trois
fois, en la pressant imc transport dans mes bras, j'iiuindai siui xin de
nu's larmes. Pour elle, elle n'était ni triste ni vive; elle était earessanlt!
et trancjudle. (inmine elle ét;iit peu sensuelle et n'avait point recbercbé
la volnjdé, elle n'en eut |)as les délices et n'en a jamais eu les remords.
Je le répète, toutes ses fautes lui vinrent de ses erreurs, jamais de ses
passions. Elle était bien née. son coMir était pur, elle aimait les choses
Imnnétes, ses peiicliants étaient droits et vei'lueiiv, son goût était délicat;
elle était faite pour une elépance tie uiieiirs ([u'ille a toujours aimée et
(|u'elle n'a jamais suivie, parce qu'au lieu d'écouter son cœur qui la me-
nait bien, elle écouta sa raison qui la menait mal. Quand des principes
faux 1 ont effarée, ses vrais sentiments les ont toujours denienlis : mais
malheureusement elle se pi(iuait de |ihilosophie . et la morale iju'elle
s'était faite fiàta celle (jue son cu'ur lui ilictait.
M. de Tavel, son premier amant, lui son niailre de pliiloso|diie, elles
principes (ju'il lui donna furent ceux dont il avait besoin pour la sé-
duire. I.a trouvant attachée à son mari, .i -c> (Icxolrs, Imijours froide,
raisiuinanle. et inatla(|uable |iar les sens, il ratla(|ua par des sopbismes.
el parvint a lui montrer ses devoirs auxquels elle était si attachée comme
un bavarda<;e de catéchisme fait uniquement pour amuser les enfants;
l'union des sexes, comme l'acte le plus indiili rent en soi ; la lidelllc eoii-
KiS l.l'.S CONFESSIONS
jii^jilc. comme mic iijiparcucf ohlij^aloire duiil toiile la iiioralilc rcj;;arclait
rdpiiiiiui ; le i('[i(is des maris , coiiuiie la seule rè^le du devuii' des
lemiues; en sorle que des iiilidéiiltis ignorées, nidies jxiur eelui ([u'elles
(illensaient, l'otaient aussi pour la conscience : enfin il lui persuada (jue
la chose en olle-niènie nélail rien, quelle ne priMiait d'tixistence que |)ar
le scandale, ol que toute femme qui paraissait sa^e, par cela seul Télail
en ellet. ('."est ainsi (|ue le mallieureux paiNinl à son liut en corrompanl
la raison dun eniani (huit il n'avait pu cori'om|)re le cieur. Il en lut puni
par la plus dévoranle jalousie, persuadé (ju'elle le traitait lui-même
comme il lui avait appris à traiter son mari. Je ne sais s'il se trompait
sui' ce iioinl. l.e niiinslre l'crret passa pour son successeur. Ce (|ue ji;
sais, c'est ([ue le tempérament iioid de celle jeum^ iemme. qui l'aurait
dû garantir di! ec svstènn\ lut ce qui rempéclia dans la suite d y renon-
cer. Elle ne pouvait conceMiir (|u'on donnât tant d'importance à ce qui
n'en avait point j)Our elle. Elle n'honora jamais du nom de \erlii nue
ahstinencc qui lui contait si peu.
Elle n'eût donc i;iièr(' ahusé de ce l'anx principi' pour elle-même; mais
elle en ahusa pour autrui, et cela par nue aulrc! maxime pres(jue aussi
fausse, mais plus d'accord a\cc la houle de son cœur. Elle a toujours
cru que rien n'attachait tant un homme à un(! femme (|ue la possession ;
et quoi(|u'elle n'alinàt ses amis que d'amitié, c'était d'une amitié si ten-
dre, (lu'elle employait tous les moyens (|ui dépendaient d'elle ])our se les
attacher plus fortemenl. (^e qu'il y a d'extraordinaire est (]ii'elle a presque
toujours réussi. Elle était si réellement aimahie, (jue plus l'intimité
dans laquelh; on vivait avec elle était grande, pinson y trouvait de nou-
veaux sujets de l'aimer, l ne autre chose digne de remarque est qu'après
sa première faihlesse elle n'a guère favorisé que des malheureux ; les
gens hrillanls ont tous perdu leur peine auprès d'elle : mais il fallait
qu'un homme qu'elle commençait par plaindre fût hien peu aimahie si
elle ne finissait par l'ainuT. Ouand elle se fit des choix pen dignes d'elle,
hien loin (jne ce lût par des inclinations hasses, qui n'approchèrent ja-
mais de son n(dde cœur, ce fut uni(juement j)arson caractère troj) géné-
reux, trop humain, trop compatissant, trop sensihle, qu'elle ne gouverna
pas toujours avec assez de discernemenl.
Si quelques principes fanx l'ont égarée, comhien n'en avait-elh; pas
d'admirahles don! <'lle ne se départait janniis! l'ar comhien de vertus ne
rachetait-elle pas ses faihlcsses, si l'on peut appeler de ce nom des er-
reurs où les sens avaient si peu de part ! Ce même homme qui la trompa
sur un point l'instruisit excellemment sur mille autres; et ses passions,
qui n'étaient pas fongueuses, lui permettant de suivre toujours ses lu-
mières, elle allait hien(jiiaiul ses sophisnu^s ne l'égaraient j)as. Ses motifs
étaient louahles jus(|uc dans ses fautes : en s'ahusant elle pouvait mal
faire, mais elle ne pouvait vouloir rien qui fût mal. Elle ahhorrait la du-
l-MM 1 1 I . I I \ i;i \ ir.u
|ilii'ilr. Il' iiiiMisuii<><> : )>lli> ctiùi jiisli', i''i|iiilalilc, liitiiMiiic. (li'-siiil('M'L>s<ii-c,
liili'lo à sa |>ai()|c', à ses amis, à ses devoirs (in'clli' ii'inmiaissail pour
tels, iiu-apalili' île \enj'eaiiee <'l de haine, el ne eoiu-evaiil pas iiièrne i|iril
V eùl je iiiiiindre niérilo à |iai(li>iiiiei-. Kiiliii, poiii- revenir à ce (|u'elle
avait «le moins e\ensal>le, sans esliiner ses lavenrs ee i|irelles valaienl.
elle n'en lit jamais nn vil enmmeree; elle les prodijinait. mais elle ne
les vendait pas, (|n(ii(|n'elle Int sans eesse aux expeilients pour vivre ; el
j'ose dire <|iie si Soerale put estimer .\s|»asie. il eût res|)eelé madame de
NVarens.
Je sais d'avance (pi'en Ini donnant un earacti re seiisilde et nn teni|)<''-
rament iroid. je serai accusé de contradiction comme à l'ordinaire, et
avec autant de raison. Il se peut que la nature ait eu tort, el que celte
combinaison n'ail pas dû être; je sais seidemcnl qu'elle a été. Tous ceux
<|ui ont connu madame de WartMis, et dont un si ^'raml lunnlu»' existe
encore, ont |iu savoir (|u'elle était ainsi. J'ose même ajcjuter (|n'(llr' n'a
connu qu'un seul vrai plaisir an innndi . r'. I.iil d'en faire à ceux qu'elle
aimait. Ttmtelois, permis à cliacnn d'ar^umeuler là-dessus toiità son aise,
et de prouver doctement (pie cela uesl |ias vrai. .Ma l'onction est de dire
la \eritt'\ mais non pas de la taire croire.
J'appris peu à peu joui ce i|iii' je viens de diiedans les entretiens qui
suivirent notie union, el qui seuls la rendirent délicieuse. Klle avait eu
raison d'espérer que sa complaisance me serait utile; j'en lirai pour mon
instruction de grands avantages. Elle m"a\ait jusqu'alors parle de moi
seul comme à un euiaut. Klle commença de me traiter en homme, et me
parla d'elle. Tout ce ([n'elle me disait mêlait si intéressant, je m'en
sentais si louciié, (|uc. me repliant sur moi-même, j'appliipiais à mon
prolit ses conlidences plus cpie je n'avais lait ses le(,ons. (Juaiid on sent
vraiment (pie lecteur parle, le notre s'ouvre pour recevoir ses épanchc-
ments ; et jamais toute la morale d un pédagogue ne vaudra le l)avarda"e
affectueux et tendre d une femme sensée, pour qui l'on a de l'attache-
ment.
L'intimité dans laquelle je vivais avec elle l'ayant mise à portée de
m'apprécier |tlus avanlageusemeni (|u'elle n'avait fait, elle jugea que,
malgré mon air gauche, je valais la peine d'élre cultivé pour le monde.
et que si je m'y montrais un jour sur un certain pied, je serais en état
d'y faire mon chemin. Sur cette idée, elle s'allachait non -seulement à
former mon jugenuMit. mais mon extérieur, mes manières, à me rendre
aimable autant qu'estimable; et s'il est \rai qu'on puisse allier les suc-
cès dans le monde avec la vertu (ce que pour moi je ne crois pas\ je
suis sûr au moins qu'il n'y a pour cela d'autre route (|ue celle qu'elle
avait prise, et (|u'elle voulait m'enseigner. (iar madame de Warens con-
naissait les hommes, et sa\ait supérieurement l'art de traiter avec eux
sans mensonge et sans imprudence, sans les troujper et sans les fâcher.
17«
IIS CONKKSSIONS.
.Mais ici art l'Iail dans son «■aiacli'ic liu'ii jtliis (|iii' dans ses Ict^'ons; elle
savait inii'ux les iiii'llrc (mi |)iali(ino (jiic IV'nseip;ner, cl j'clais l'iiiimnic
ilii monde le nidins |)i(i|)i(' à rapprendre. Anssi loni ee (juVIle lit a cri
éf^ard tnl-il, peu s'en lanl, peine perdue, de même (|ue le som (|u"elie
prit de me donner des mailics poui' la danse et pour les armes. Ouoifpie
leste ol bien |)ris dans ma taille, je ne pus aj)prendie à danser nn nie-
nnet. J'avais lellonicnl pris, à cause de mes cors, l'habitude de marciier
lin talon, que Uoclie ne put me la faire perdre; cl jamais, avec l'air assez
MiLjambe, je n'ai pu sanler un médiocre fossé, (le fut encore pis à la salle
d armes. .\|)rès Irois mois de le(;on, je tirais encore à la niiiiaille, liors
d'étal de faire assaut, et jamais je n'eus le j)oignci assez souple ou le
bras assez ferme pour relcnii- mon llenret quand il plaisait au maître de
inc le faire sauter. .Ajoutez (|ue j'avais nu dt'j^onl moitel pour cet exer-
cice, et pour le maître qui liuliait de me renseigner, .le nauiais jamais
cru qu'on put être si lier de I art de tuer nu homme. Pour mettre son
\ast(! génie a ma ])Oilée, il ne s'exprimait que par des comj)araisons ti-
rées de la mubi(|uu, qu'il ne savait point. Il trouvait (h's analoj^ies iia|)-
panles enlre les holliîs de tierce et de quarte et les intervalles musicaux
du niémt' nom. niiand il voulait faire une feinte, il me disait de prendiv
f;arde a ce dièse, j)arce ([u'anciennemenl les dièses s'ap|telaieut des
feintes: quand il m'avait fait s.iuter de la main mon llenret. il disait eu
ricanant (|ne c'était une pause. Kuliu je ne vis de ma vie nu pédant ])liis
insnpporlalili' (pie ce pauvi'c homme avec son plumet et son |)laslron.
.le lis doue peu de profjres dans mes exercices, que je quillai bientôt
l'M. I II. I I i\ m \ iTi
par |>(ir ilc^iiiit ; mais j en li> (la\aiila^f ilaiis nii ail plus iilili-, oliii
(l'i'Irc ciiiili'iil (le iiHtii suri, fl de nfii pas ilcsircr un plus lirillaiil, puni
lci|url je t-uiiiiiiciii ais a siiilir (|Ui- je ii'i-tais pas ne. l.iMi- Imil iiilifi an
désir (le rendre il iiiaiiiaii la \ii- liriireusi-, jr nn' plai>.ii> lnnjniirs plus
auprès d'elle; et i|nand il tallail m rn cldi^ner pour enurir en ville, mai-
gre ma passimi pour la niusii|ne, je nniiinencais a senlir la ^éne de mes
levons.
J'ignore si (ilande Anel s'apervnl <lc I inliinili' ilr nuire roiiinieti'c. J'ai
lieu (II- eriiire (|u'il ne lui iiil pas caelie. li'elail nn ^arenii Ires-elair-
\o\anl, mais Ires-diserel, ijui ne |iarlail jamais eonlre sa pensée, in.ii-
i|iii ne la disait |>as toujmirs. Sans me rair(! le moindre semidaiil (|ii il
lût instrnil, par sa condiiile, il paraissait l'être; et eette eonduite ne >e-
nait sùi'ement |>as de liassesse d'âme, mais de ee (|n'elaiit entré dans les
prineipes de sa maîtresse, il ne pouvait désa|)prou\er (|n elle agit const'-
(|uemment Ouui<|ue aussi jeune (|u'elle, il était si mur et si i^rave, qu'il
iluiis rejjardail presque eoninif lirux ( iilanis di;.'nes d indulgence, et nous
le regartliiins l'un et l'autre comme nn liomme roprclalde, dont nnu^
avions l'estime a ménager. (!e ne lut (|n ajtres (|ii'cll(' lui lut inlidéle (|ne
jeeonnns bien tout rattaelninenl qu elleavail pour lui t.iunme elle savait
que je ne pensais, iic sentais, ne respirais que par eJle, i Ile me iikhi-
Irait eomliien elle l'aimait, aliii (pie je l'aimasse de méiiK;; et elle ap-
puyait eneore moins sur son ainilie punr lui (|iie siii' mui estime, paicr
que c'était le seiiliment (pie je pouvais partager le |tliis piciurmcnl.
Combien de lois elle attendrit nos co-nrs et nous lit embrasser avec lar-
mes, en nous disant ipie nous ('lions nécessaires tons deux au bonlieui
de sa vie! VA (|ue les remiiies ipii liront ceci ne sourient pas maligne-
ment. Avec le lcni|K'iam('iil (|ii"(lli- avait, ce besoin n'était pas éqni-
V(K|iie: c'était iini(|nemeiit celui de son ca-iir.
Ainsi s'élablit entre nous trois nue société sans antre e.vempie peut-être
sur la terre. I otis nos V(eu\, nos soins, nos cd'iirs étaient en commun ; l'ieii
n'en jiassait au delà de ce petit cercle. I.'liabitude de vivre ensemble cl
d'y vivre eMiusivemenl devint si grande, (|ue si, dans nos repas, un des
Il (lis iiiaiit|uait ou ipiil vint un (|ualrieme, t(Mit élait dérangé, et, maigre
nos liaisons particulières, les tète-à-téte nous étaient moins doux que la
réunion. (>e (|iii pnveii ail entre nous la gène était une extrême eoiiliance
iécipro(pie. et ce (|ui prévenait reniini était que nous étions Ions Imt
occU|)és. Maman, toujours projetante et toujours agissante, ne nous
laissait gni-re oisils ni l'un ni l'antre, et nous avions encore cbaeuii
pour noire cninpli' di' (|iiiii bien l'ciiiplir noire temps. Selon moi. le dés-
(l'uv renient u'c>l pas moins le llean de la société que celui de la s(ditnde.
Ilieii ne rétrécit plus l'esprit, rien n Cngeiidre plus de riens, de rap|>(uls.
de pa(|iiels, de tracasseries, de mensonges, que d'être éternellemeiil
renlerines vis-à-vis les uns des autres dans nue cbambre. réduits |ioui
172 LES CONFESSIONS.
tout oiivra^o à la nécessité de babiller (■nntiniiclk'iiu'iil. Oiiantl loiil le
iiKUulc csl (icciipé, l'on iio |iarl(' (|ii(" (|iian(l ini a (|ii(l([nc ciiosi; à dire ;
mais (|iiaii(l du ne fail licii, il l'aiil absolmiioiit ])ail('r tonjours; et voilà
(le toutes les gènes la ])his inconinuult! et la jtliis dangereuse. J'ose
uiénie aller pins loin, et je soutiens (|ue pour icndre un e(;rclc vraiment
agréable, il faut non-soulenu'iit (jue eliaeun y lasse (|uel(jiic eliosc, mais
(|nrl(|iie ehose qui demande \\\) peu d'attention. Faiie des nœuds, c'est
lU' rien l'aire ; et il l'aut t(Hit autant de soin pour amuser une feuinu; (|ui
l'ait des nœuds que celle (jui tient les bras croisés. Mais cpiand elle brode,
c'est ;iutrc chose : elle s'occu]>e assez pour remplir les intervalles du si-
h'ncc. (!e (|u'il v a de clio(|uant. de ridicule, (!st (b; voir pendant ce
temps une (buizaine de llandiins se lever; s'asseoir, allcîr, venir, piicuu'l-
ter sur leurs talons, retourner deu\ cents l'ois les magots de la cheminée,
et fatiguer leur minerve à maintenir un intarissable llux de paroles : la
belle occupation! Ces gens-là, cpioi qu'ils fassent, seront toujours à
charge aux autres et à eux-mèuu>s. Ouand j'étais à Métiers, j'allais faii'(î
des lacets chez mes voisines ; si je retournais dans le uionde, j'auniis
toujours dans ma poche un bilboquet, et j'en jouerais toute la journée
|)our me dispenser de parler quand je n'aurais rien à dire. Si chacun en
faisait autant, l(>s hommes deviendraient moins méchants, leur com-
merce dovi<ndrait plus sûr, et, je pense, plus agréable. Kniin, que les
plaisants rient s'ils veulent, luais je soutiens que la seule morale à la
portée du présent siècle est la morale du bilboquet.
Au reste, on ne nous laissait guère le soin d'éviter l'ennui par nous-
mêmes , et les importuns nous en donnaient trop par leur afiluence
poiii- nous en laisser (|uand nous restions seuls, l-'impatience qu'ils m'a-
vaient donnée autrefois n'était pas diminuée, et toute la différence était
(|ue j'avais moins de temps pour m'y livrer, l.a pau\re maman n'avait
point perdu son ancienne fantaisie d'entreprises et de systèmes : au
contraire, plus ses besoins d(imesli(|ues devenaient pressants, plus pour
y pourvoir elle se livrait à ses visions ; moins elle avait de ressources
présentes, plus elle s'en forgeait dans l'avenir. Le |)rogrès des ans n(!
faisait c[u'augni(!ntcr en elle cette manie ; cl à mesure; qu'elle perdait ]o
goût des plaisirs du nH)ri(l(' cl (i(> la jcuiu'sse, elle IcM'emplaçait par celui
des secrets et des projets. i,a maison lu; désemplissait pas de charlatans,
de fabricants, de soullleurs, d'entrepreneurs de toute espèce, ([ui, dis-
tribuant par millions la fortune, finissaient par avoir besoin d'un écu.
Aucun ne sortait de chez elle à vide, et l'un d(> nu's étcuimuuents est
<(u"ell(; ait pu sulïire aussi longtem|)s à tant de pnd'usions sans en épui-
ser la soui'ce et sans lasser ses créanciers.
Le projet dont elle était le j)lus occupée au temps dont je paile, et (|ui
n'était ])as le |tlus déraisonnable qu'elle eût forme'', était de laiic établir
il f!hamb(''ii nu jardin roval de piaules, a\cc un <li'iuivnslialiMir ap-
l'AUl II. I l IN Kl \ \iy
poiiilé ; cl l'on coni|>rt'iiil »ra>an(i' a i|iii iillc place t'iail ilesliiice. I.a
piisilioM lii- telle \ille, an milieu des .\l|ies, ilail Irès-iaMnalile a la Im-
laiiii|iie ; el niamaii, (|iii laeililail tuiijoiirs un pnij.l par un aulii', \
joignit i-eliii iriin collège de pliaiinaeie, (jui Miilaldenieul paiaissail
très-nlile dans un pays aussi pauvre, où les apolliieaires sont presque les
seuls médecins I.a retraite du i)r(it()-médeein (îrossi à (llianiliéri, après
la nuul du roi Vietor, lui jiarul iavoriser Iteaueonp celte idée, et la lui
suggéra peul-élre. (Juoi «lu'il in soil, (Ile se mil a cajoler (îrossi, (|in
pourtant n'était pas tr(i|i cajtdalde ; car c'était liien le plus causti(|ne cl
le plus lirutal monsieur (|ue .j'aie jamais connu. On en jn^-era par deux
on trois traits (|ue je xais citer pour éclianlillon.
l n )iiiir il était en consultation avec d'autres médecins, un entre au-
tres t|u'on avait l'ail venir d'Annecy, el ipii était le nn-decin ordinaire
du malade. Ce jeune liomme, encore mal-ajipris ptmr un médecin, osa
n'être |)as de l'avis de monsieur le prolo. Celui-ci, pour tonle réponse,
lui demanda (piaïul il s'en retournait, par où il passait, et (|nelle voi-
lure il prenait. 1,'aulre, ajjrés l'avoir salislail, lui demande a son tour
s'il v a quel(|ue eliose pour son service. Uien, rien, dit (jrossi, sinon
que je veux m'aller mettre à une fenêtre sur voire passage, pour avoir
le plaisir de voir passer un âne à cheval. Il était aussi avare (|ue ricin- et
dur. In de ses amis lui voulut un jour emprunter d<' l'argent avec de
bonnes sûretés : Mon ami, lui dit-il en lui serrant le bras el grinçant les
dents, quand saint IMerre descendrait du ciel pour nrein|)runter dix pis-
loles, et (|u'il me donnerait la Trinité pour caution, je ni' les lui prête-
rais pas. In jour, invité à dîner chez M. le comte Picon, gouverneur de
Savoie, et très-dévot, il arrive avant llieure ; et S. Exe. alors occupée
à dire le rosaire, lui en propose l'amusement. Ne sacbant lro|i i|ue ré-
pondre, il fail une grimace affreuse et se met à genoux ; mais à peine
avait-il récité deux Are, (|ue. n'y pouvant plus Unir, il se lève brus(|ne-
menl. prend sa canne, el s'en va sans mot dire. Le comte l'icon court
après lui, et lui crie : Monsieur Grossi! monsieur Grossi! reste/. dtnK ;
vous avez là-bas à la broclie une excellente bartavelle. Monsieur le
comte, lui répond l'anlre en se retournant, vous me donneriez un ange
rôti (jue je ne resterais pas. Vuil i (|iu'l était .M. le proto-médecin Grossi,
que maman entreprit el vint à bout d'apprivoiser. Quoique extrènicnienl
t)ccupé, il s'accoutuma à venir très-souvent chez clic, prit Anet en
amitié, marqua faire cas de ses connaissances, en parlait avec estime,
et, ce qu'on n'aurait pas alleiidu d'un pareil ours, alTeclail de le traiter
avec considérati(Mi pour effacer- les impressions du passé. Car, quoique
Anet ne fût |»lus sur le pied d'un domeslicjue, on savait qu'il l'avait été,
el il ne fallait pas moins que l'exemple et l'autorité de monsieur le |)roto-
nu'*deciu pi>ur donner à son é-garcNe Ion qn"(Wi n'aurait pas pris de toni
autre. Claude Auel. avec un babil noir, une perruque bien peignée,
17 t
I.F.S CONFESSIONS.
iiii maintioii grave et ili'ceiil , une condiiilo safic et circonsix-ctc , des
eoimaissances assez étendues en matière niédieale et en l)olaui(|ue. el
la l'aNfui- (l'un elicl'de la l'aciillé, pouvait laisonnahlenuMit esi)ércr de
reini)lir avec apijlaudissenienl la place de démonstrateur royal des
plantes, si rélal)lissenienl projcti' avait lieu; et réellement (îrossi en
avait goùlé le plan, lavait adopté, et n'attendait pour le pi'oposer à la
cour que le moment où la paix peiiiietlrait de songer aux choses utiles,
l't laisserait dis|)oser de (|uel(|U(! argent pour y jiourvoir.
Mais ce projet, dont l'exécution m'eût probablement jeté dans la bo-
tani(|ue, pour laquelle il me semble que j.'étais né, manqua par un de
ces coups inattendus (|ui renversent les dessoins les mieux concertés,
.l'étais destiné à devenir jiar degrés un ex(!mple des misi'ics luunaines.
On dirait que la l^-ovidence, qui m"ap[)elait à ces grandes épreu\es ,
écartait de sa main tout ce qui m'ciil empêché d'y arriver. Dans une
course (|ii Vnct avait laite au haut des montagnes pour aller chercher du
génipi , plante rare (|ui ne croît (jue sur les Alpes, et dont .M. (îrossi
avait besoin, ce pauvre garçon scchaulïa tcllenu^nl, (|u'il gagna une
pleurésie dont le génipi ne put le sauver, quoiqu'il y soit, dit-on, spé-
cilicpie; et, malgré tout l'art de Grossi, qui certainement était un Irès-
liabile homme, malgré les soins infinis que nous prîmes de lui, sa bonne
Miailiesse et moi, il mourut le cin(|ui('Mie joui' entre nos mains, après
hi plus cruelle agonie, durant Luiurllc il n'eut d'autres exhortations ([uc
les miennes; et je les lui prodiguai avec des élans de douleur el de /.ele
>|in, s'il ('t. lit ru l'Ial de nrcnlciidii'. de\;iienl être de i|ii('l(|u<' ediistda-
I'\IU 11 I I l\ m. \ 175
lion |iiiiii lui. Nitila CDiiiiiD'iil ji- |ii'rilis h- plus snliilc ami i|iic j'eus in
liMilc ma \ii- : linmiiu- «■slimalili- rt rare en i|iii la iialuii' tint lieu «l'i ilii-
l'aliiHi, i|ui iiiiiirril ilaii> la sciMliiilr Iniih's les MM'tiis ilrs i^raiuls lidmmcs
«■l à i|iii |uMi(-èlr)> il ne iiian(|ii:i , |iiiiir sn innnirer tel a lonl le mitmle,
i|iie (II' \i\ie et d'ôlre |ilaii'.
l.e leiiilemaiii. j'en |iarlais .i\ee iiiaiiian tiaiis I alllu liim la iiliis M\e
el la plus suit (le. el, lotit il un «otip, an milieu île I eiilielieii, j'eus la
>ile il iiiili^-iie pensée (|iu> j'hùrilais lie ses nippes, et snrloiil d'un lui
habit noir ipii m'axait tlonné dans la vue. Je le pensai, par eonséiinenl
je le dis; lar près d'elle e'elail pour moi la même chose. Itieii ne lui fil
mieux sentir la |)erte i|n elle avait laite (|iie ee l.ielie et odieux mol, |i
ilésinléressemenl et la uoiilesse d'âme étant des (|iralili'-s iiiie le tii''riinl
avait éminemment possédées. I.a painre l'emme, sans rien répondre, se
tonriia de l'antre eoté et se mit a pleurer, (ihères el précieuses larmes!
elles lurent eiilendnes et conléreni lotîtes dans mou cdiir; elles v la-
vèrent jusqu'aux dernières traces d'un seiiliiiicnl lias il iiiallionnélc. Il
n'y en est jamais entré depuis ce temps-là.
Celle perle causa a maman aulanl de préjudice (|iie de douleur. De-
puis ce moment, ses allaires ne ci-ssèrent d'aller en décadence, .\iiel
i-lail nn parçon exact el ran^é, qui niainleiiail Toidre dans la maison de
sa mailresse. On craij;nait sa vi|,'ilance, el le j;aspillaf,'e était moindre.
Klle-méme craignait sa censure, et se contenait davanlajie dans ses dissi-
pations. Ce n'était |»as assez pour elle de son atlacliemenl , elle voiilail
conserver son estime, el elle redoutait le juste reproche (|u'il osai! «iin I-
(piefois lui l'aire, (iii'elle piodi;,Miait le bien d'aiitriii aulanl (|iie le sien.
Je pensais comme lui, je le disais même; mais je n avais pas le même
ascendant sur elle, el mes discours n'en imposaient pas comme les siens.
Ouand il ne fut plus, je fus bien forcé de prendre sa place, i>inir la-
quelle j'avais aussi |)eu d'apliliide ipie de rjonl ; je la remplis mal. J'élais
|>eu soii;neux, j'étais fort timide; tout en grondant a jiarl moi. je laissais
tout aller comme il allait, iraillenrs. j'avais bien obtenu la même con-
liance. mais non pas la même aniorile. Je vovais le désordre, j'en "é-
missais, je m'en plaignais, et je n'étais pas écoulé. J'élais trop jeune el
trop vif |i(uir a\(iir le droit d'éltc raisiuinable ; el ([nand je voulais me
mêler de faire le censeur, maman me donnait de petits sonfllets de ca-
resses, m'a|q)elail son |iilll Menlor, el nn' Imeail à reprendre le rôle qui
me convenait.
l.e sentiment profond de la détresse oii ses dépenses peu mesurées de-
vaient nécessairement la jeter lijt ou lard me lit une im|>ression d'autant
plus forte, qu'étant devenu rinspecleiir de sa maison, je jugeais par
moi même de l'inégalité de la balance entre le itoit et Vmoir. Je date de
celle époque le penchant a l'avarice que je nie suis loujotirs senti depuis
ce lemps-la. Je ii ai jamais été- follemenl prodigue que par hourras(|nes;
\H\ LKS CONFESSIONS.
mais jiis(nralors je ne m'étais jamais hoaiicoiip imiuii'-té si j'avais jioii
(Ml luMiuoiip (l'ar^ont. .le i'omiiR'ii(,'ai à l'aire eetle alleiilion, et à prendre
(lu sonei do ma bourse, .le devenais vilain par un molil' tri's-nohle ; car,
en vérité, je ne songeais qu'à ménager à maman quelque ressource dans
la catastrophe que je prévoyais. Je craignais que ses créanciers ne fissent
saisir sa pension, qu'elle ne lut tout à l'ail su|)primée, et je mimaginais,
selmi mes vues étroites, (pu; mou petit magnl lui serait alors d'un grand
secours. Mais pour le l'aire, et surtout pour le conserver, il fallait me
cacher d'elle; car il n'eût pas convenu, tandis qu'elle était aux expé-
dients, ([u'elle eût su que j'avais de l'argent mignon. J'allais donc cher-
ciiant par-ci par-là de petites caches oii j(! fourrais <pu'lqucs louis en
ilep(M, comptant augmenter ce dép(')t sans cesse juscpian moment de le
nu'ttre à ses pieds. Mais j'étais si maladroit dans le choix de mes ca-
chettes, qu'elle les éventait toujours; puis, pour m'apprendre qu'elle
hïs avait trouv('es, elle (ttait l'or (|ue j'y avais mis, et en nu^ttait davan-
tage en antres espèces. Je venais tout honteux rajiporter à la hourse
commune mon petit trésor, et jamais elle ne manquait de l'employer en
nippes ou meubles à mon profil, comme épée d'argent, montre on autre
chose pareille.
Hien convaincu qu'accumuler ne me réussirait jamais et serait pour
elle une mince ressource, je sentis euliii (|uc je n'en avais point d'aulic
eonlre le malheur ipu' je craignais, (|ue de me mettre imi elal de pour-
voir par moi-mènui à sa subsistance, (juaud , cessant d(; j)ourvoir à la
mienne, elle verrait le pain prêt à lui manquer. Malheureusement,
jetant mes projets du côté de mes goùls, je m'obstinais à chercher folle-
ment ma fortune dans la inusi(iue; el, sentant naître des idées et des
chants dans nui tète, je crus ([u'aussitôt (iu(! je serais en état d'en tirer
parti, j allais devenir un homme célèbre, un Orphée moderne, dont les
sons devaient attirer tout l'argent du Pérou. Ce dont il s'agissait pour
moi , commençant à lire passablement la musique, était d'apprendre la
composition. l>a difficulté était de trouver quelqu'un pour me l'ensei-
gner; car, avec mon Hameau seul, je n'espérais pas y parvenir par moi-
même; et depuis le départ de M. le Maître, il n'y avait personne en Savoie
(|ui entendît rien à l'harnionie.
Ici l'on va voir encore nue de ces iucousé(iuencesdont ma vie est rem-
|)lie, et qui m'ont fait si souvent aller contre mon but, lors même que
j'y pensais tendre directement. Venture m'avait beaucouj) ])arlé de l'abbé
Ulanchard, son maître de composition, homme de mérite et d'un grand
talent. r|ni pour lors était maître de musique de la cathédrale de Besan-
con, et (|iii Test maintenant de la chapelle de Versailles. Je nu' mis eu
télé daller a Hesançon pi'euclre leeou de I abbé Blanchard ; el eetle idée
me parut si raisonnable, que je parvins à la faire trouver telle a maman.
l.a voilà travaillant à mon petit équipage, el cela avec la profusion qu'elle
s
i'\ii 1 11 1 I i\ m: \ 177
ineUail à toulc chose. Ainsi, Imijoius nwc le |iiiij(| di- |iri-\<>iiir iiiir
liaïuiiuToiitc t'I (If ii-pariT ihiiis l'axciiir l'oiivraj;!' di- sa ilissipalioii , ji-
('(iiiiiiicrirai dans If iiiniiiciit nit'iiic par lui caiisi-r mit; (l('-|icn»' dr huit
ct'iils francs : j'accùh-rais sa riiiiu' |iiiui iin' iiullic iii clnl d'y rcinrdicr.
Oiicl(|iic Inllc iliic fùl celle euiidiiile, rillusioii elail eiilicre de ma |ia!'l,
cl iiièiiie de la sienne, ^(lus elimis persuades l'un el l'aiilre , iiini
ipie je Iravaillais ulilenieiil pour elle, elle cpie je lra\aillais iilileiiieni
pour moi.
J'avais eoniple lioiiver Veiiliire encore à Annecy, el lui (lemaiider une
lollre pour l'aldie Itlaiuliard. Il n'y élail plus. Il ialliil, pour loiit reii-
sei^nemeiil, me conlenter (l'une messe à (jiialre parlies, do sa composi-
tion cl de sa main , (|ii"ii m'a\ail iaissie. A\ec celle recommandalion ,
je vais à HesaïU'oii , passaiil par(ieiiè\e, où je lus \oiriiies parents, et
par Nyon, on je lus \oir mon père-, (jui me ret-iil comme à son ordi-
naire, et se charfjca de me l'ain; parvenir ma malle, (|iii ne venait
(|n'après moi. parce (|ue j'étais à cheval. J'ai ii\e à Besan(;oii. l/ahhé'
Ulanchai'd me re(,'oil hien , me promet ses iiislruclions el m'olïre ses
services. Nous i-tions pnHs ;'i cimimencer, <|uand j a|>|>reuds par une
Ictirc de mon père ([iie ma malle a éié saisie el conlisqiu''e aux llmisses,
bureau de France sur les fronlièrcs de Suisse. Effray(^' de celle nouvelle,
j'emploie les connaissances (pie je m'c'lais faites à Hesancon pour savoir
le motif de celle conliscalioii ; car, hien sûr de n'avoir point de cnnlii'-
hande, je ne pouvais concevoir sur (|uel priîlexlc on l'avait pu fonder.
Je l'apprends enfin : il faulle dire, car c'est un fait curieux.
Je vovais à Clianiiiéri un vieux Lyonnais, fort hon homme, appel(>
M. l>uvivier, (|ui avait travaille an ri'srt sous la légence, el (|ui. faute
d'emploi, (ilait venu travailler au cadastre. Il avait vécu dans le monde;
il avait des talents, (juehjue savoir, de la douceur, de la politesse ; il sa-
vait la musi(jue : et comme j'étais de chamhréc avec lui, nrms nous
(•lions liés de |)référcnce au milieu des ours mal léchés (pii nous en-
touraient. Il avait à Paris des correspondances ipii lui fnurnissaienl ces
petits riens, ces nouveautés éphémères (|iii courent on ne sait |)oiii(|iioi.
qui meurent on ne sait commenl, sans (jue jamais personne y repense
«|uand on a cessé d'en parler. Comme je le menais qnel([uefois dincr
chez maman, il me faisait sa cour en quelque sorte, et, pour se rendre
apréahie, il tâchait de nu^ faire ainu'r ces fadaises, pour lesfjuelles j'eus
toujours un lel déj^oùt. cjuil ne m'est arrivé de la vie d'en lire une à
moi seul. Malhenrensenient , un de ces maudits papiers resta dans la
poche de vesle d'un hahil neuf que j'avais porté deux ou trois fois pour
être en rJ'iile avec les commis. Ce ]>a|>ier ('lait une parodie jansiMiisIe
assez plate de la belle scène du Milhridale de Uaciue. Je n'en avais pas lu
dix vers, cl l'avais laissée par oubli dans ma poche. Voilà ce qui lit con-
lisqiiiM mon "'quipa;;!'. Les conimis lireiil à la lèle dr I iiivi'iilaii<> d'
l'X l.KS Cd.Nh KSSIONS.
((■Ile iiialli' MM MKi^iiili(|ML' iMcui's-vcibal , où, SMjijxjsaMl que ccl cciil
\(iiail (le (iciH'vc pour èlie iMi|)i'iiiio et disliihué en Fiance, ils s'éten-
daient eM saintes iii\eeti\es i(intr(ï les ennemis de Dieu et de l'Église, et
en él()t;('s de lenr jiieMse \i|^ilaMee, ([ni a\ail aiièti' l'exécMlidn de ce pro-
jet iiileiMal. lis troMNereiit sans donte i[ne mes eliemises sentaient aussi
l'iieic sle. car, en veitii de ce terrible papier, tonl l'ut confisqué sans que
jamais J aie en ni raison ni Mon\elle de ma pauvre pacotille. Les gens
des l'ermes à (|Mi l'on s'adressa demandaient tant d'inslrnctions, de ren-
seignements, de ceitilicats , de nuMnoires , (pie. me peidant mille l'ois
dans ce labyrinthe, je lus contraint de tont abandoMnei'. .l'ai nn vi'ai
regret de n'avoir pas conservé le procès-verbal du bureau des Rousses :
c'était une pièce à figurer avec distinction ])armi celles dont le recueil
doit accompagner cet écrit.
Cette perte nie lit revenir à Chambéri tout de suite, sans avoir rien
l'ait avec l'abbé lUancbard; et, tout bien pesé, voyant le malbeur me
suivre dans tontes mes entreprises, je résolus de m'attacbcr uniquement
à maman, de courir sa fortune, et de ne plus m'inquiétcr inutilement
d'un avenir au(|n(d je !ie pou\ais rien. Elle me reçut comme si j'avais
rapporté des trésors, remonta peu à peu ma petite garde-robe; et mon
malheur, assez grand pourlun et pour l'autre, fut presque aussitôt ou-
blié ([n'arrivé.
(Juoiqne ce malheur m'eiît refroidi sur mes projets de musique, je ne
laissais |)as d'étudier toujours mon Rameau; et, à force d'efforts, je par-
vins enlin à l'entendre et à faire quelques petits essais de composition,
dont le succès m'encouragea. Le comte de Bellegarde, fils du marquis
d'Antremont, était revenu de Dresde après la mort du roi Auguste. Il
avait vécu longtemps à Paris : il aimait extrêmement la musique, et avait
pris en passion celle de Rameau. Sou frère, le comte de Nangis, jouait
du violon, madauH' la comtesse de la Tour, leur sœur, chantait nn peu.
Tout cela mit à Chambéri la musique à la mode, et l'on établit une ma-
nière de concert public, dont on voulut d'abord me donner la direction :
mais on s'aperçut bientôt qu'elle passait mes forces, et l'on s'arrangea
autrement. .le ne laissais pas d'y donner quelques jxdils morceaux de
ma façon, et entre antres une cantate (pii plut beaucoup, (le n'était pas
une pièce bien faite, mais (die était pleine de chants nouveaux et de
choses d'el'l'et que l'on n'attendait pas de moi. Ces messieurs ne purent
croire (iiu', lisant si mal la niusi(|ue, je fusse en état d'en composer de
passable, et ils ne doutèrent pas (jue je ne me fusse fait honneur du
travail dautrui. l'our vérifier la chose, nn matin M. de Nangis vint me
trouver avec une cantate de Clérambault, (pi'il a\ail transposée, disait-il,
pour la coninioditi' de la voix, et à la(juelle il fallait faire nue autre basse,
1,1 transposition rendant celle de Clérambault impraticable sur l'instru-
inenl. le ripoudis c[ue c'était un iravail considérable, it i|mi ne pouxait
l'MM I I I . I I S m. \. WJ
ùUv lait snr-k'-fliam|'. Il inil i|iic je ilu-irliais iiiu' (l< Liilr. il me |iri'*sji
ili- lui l.iii'i' an iiidiiis la liasse iriiii ircilalil. Je la lis iliitic , mal sans
liniilr, |)ai'(-i- iiu'fii loiili' cliiisf il nu- i'aul, puni- liii-ii faiit'. nies aises el
ma iilieilc; mais je la lis du moins ilans les relies : el foinme il elail
in'i'senl, il ne |>mI liunli'i' i|ni' |e in" snsse les l'Iemenls de la eiim|iii-
silioii. Ainsi je ne perdis pas mes eeidieres, mais je nu- relVoidis nn
pen snr la mnsi(|ne, Mivaiil i|ne l'un Taisait nn enneeil el i|iie rmi s'y
passait de moi.
Ce Int à pen pri'S duns ei' lemps-l.i i|iii'. la |mi\ iManl laile, I armée
Iraiieaise repassa les monts. l'Insienis (illieiers vinrent Miir maman,
entre autres M. le cnnite de l.aniree, ndonel dn réjjiment dOrlians, de-
puis plénipotentiaire à (îenè\e. et enlin maréilial de Fianee. an(|Melelle
me présenta. Siiree (|ii'ill(' lui dit. il jiarnt s'intéresser lieanconp a moi,
el me promit lieaneoup de elioses dont il ne s'est souM'nn ipiela dernière
année de sa \ie, lorsipieje n'avais pins liesoin de lui. Le jeune marquis
de Sennoeterre, dont le père était alors ambassadeur à Turin, passa dans
le menu- temps à (!liand)eri. Il diiia eliez madame de Mentlnin : j'\ dînais
aussi re jour-là. Apn'-s le dînei- il lut i|neslioii de musi(|ue : il la sa>ail
tres-liien. I.opéra de .lepliti" était alors dans sa nonveauli' ; il en parla,
on le fit appoi'ter. Il nie lit Irémir en nie prci|)osant d eviciiler a nous
«lenx cet opéra; el, lonl en inneant le livre, il toinlia sur ee nnireean eé'-
lèluT à deux «lueurs :
1,(1 li'i're, l'eiifiT, lo ciri iiiiiiic,
TiMil lrrii)lili> ilr'viiiit \v Sri'^iii-iir,
Il nie dit : (ioml)ien vonle/.-vons faire de parties"? je ferai pimr ma pail
ees six-là. Je n'étais pas encore accontnmc à cette pétulance Iraneaise. et
ijunique j'eusse (pn'l(|nei'ois àn(uiné des partitions, je ne eomprenais p.is
comment le même homme |>on\ait faire en uu'miu^ temps si\ parties, ni
même deux. Hieii ne ma i)lus conté dans l'exercice de la ninsi(|ue (|iie
de saulcr ainsi légèrement d'une partie à l'autre, cl d'avoir l'œil .i la fois
snr toute une partition. A la nianière dmit je me lirai de cette entreprise,
M. de Senneclerre tint élie li'nle de croii'e ipie je ne savais |ias la mnsi-
i|ne. Ce fui peut-être pour vérilicr ce doute (|u'il me proposa de miter
une chanson qu'il voulait donner à mademoiselle de Meutlion. Je ne
pouvais m'en défendre. Il chanta la chanson ; je l'écrivis, même sans le
faire lieanconp lépetei'. Il la lui ensuite, cl trouva, comme il é-tail vr.ii,
qu'clleélait très-correctenienlnotée. Ilavait vu mon embarras, il prit plaisii
à faire valoir ce petit succès. C'était pourtant une chose Irès-simple. An
fond, je savais lorl bien la musique; je ne manquais (|ue de celte viva-
cité- du |)remier coup d'iril que je m eus jamais sur rien, et (pii ne s'ac-
quiert en nin>iqne (|iie j>ar une pratique consomnn'e. Onoi ipiil en soit.
ISO LES CONFESSIONS.
je lus sensible à riioimèle soin ([iril pril (rulï.iccr dans l'cspriUles au-
tres et iliiiis II! mien la piîlile honte ([ue j'avais eue; et douze ou quinze
ans après , nie rencontrant avec lui dans diverses maisons de Paris,
je lus lente |)liisieurs l'ois de lui rappider celte anecdote, et de lui mon-
trer ([ue j'en gardais le souvenir. Mais il avait perdu les yeux de|)uis ce
Ifinps-là : je craignis de renouveler ses regrets en lui rappelant l'usage
i|u il en avait su faire, et je me tns.
Je louche au nionieiit (|ui comniciRU! à lier mon existence passée avec
la présenle. Ouehiues auiiliés de eo lem|ts-là prolongi'ies jusqu'à celui-ci
me sont devenues bien précieuses. Klles m'init souviMit l'ait regrelter
cette heureuse (d)scurité oi'i ceux qui se (lisaient mes amis l'étaienl et
m'aimaient ponr moi, par pure bienveillance, non par la vanité d'avoir
des liaisons avec un homme connu, ou par le désir secret de trouver
ainsi pins d'occasions de lui nnire. C'est d'ici que je date ma première
eonuaissance avec mon vieux ami (îauffecourt, qui m'est toujours resté,
malgré les elTorts (|n'on a faits poui' me l'ôter. Toujours resté ! non. Hé-
las ! je viens de le perdre. Mais il n'a cessé de m'aimer qu'en cessant de
vivre, et notre amitié n'a fini qu'avec lui. M. de (îauffecourt était un des
lionmics les plus aimables qui aient existé. 11 était impossible de le voir
sans l'aimer, et de vivn; avec lui sans s'y attacher tout à fait. Je n'ai vu
de ma vie une physionomie plus ouverte, plus caressante, qui eût plus
de sérénité, qui marquât plus de sentiment et d'esprit, qui inspirât plus
de conliance. Quelque; réservé qu'on pût être, on ne pouvait, dès la prc-
mièj'^^ vue, se défendre d'être aussi familier avec lui que si on l'eût
connu depuis vingt ans : et moi, qui avais tant de peine d'être à mon aise
avec les nouveaux visages, j'y fus avec lui du premier moment. Son ton,
son accent, son propos, accompagnaient parfaitement sa physionomie.
Le son de sa voix était net, plein, bien timbré, une belle voix de basse
étoffée et mordante, qui remplissait l'oreille et sonnait an cœur. Il est
impossible d'avoir une gaieté plus égale et plus douce, des grâces plus
vraies et plus simples, des talents plus naturels et cultivés avec plus de
goût. Joignez à cela un cœTir aimant, mais aimant un peu trop tout le
monde, un caractère officieux avec un peu de choix, servant sesamis avec
zèle, ou plutôt se faisant l'ami des gens qu'il pouvait servir, et sachant
l'aire très-adroitement ses projn-es affaires en faisant très-chaudement
celles d'autrui. (îauffecourt était (ils d'un simple horloger, et avait été
horloger lui-même. Mais sa figure et son mérite l'appelaient dans une
autre sphère oi'i il ne (arda pas d'entrer. 11 fit connaissance avec M. de la
Closure. résident de i'rance à (ienève, qui le prit en amitié. 11 lui pro-
cura à i'aris d'autres connaissances qui lui furent utiles, et par lesquel-
les il parvint à avoir la fourniture des sels du Valais, qui lui valait vingt
mille livres de rente. Sa fortune, assez belle, se borna là du côté des
hommes ; mais du côté di>s femmes, la presse y é(ai( : il eut à choisir, et
l'Ml I I I I, I l\ Kl V IKI
lit cv qu'il MMiliil. i.v tin il \ lUl (l<; plus rare i-l ilc plus 1 (iialdc p(tur
lui lui (lu'avaiil ilfs iiaiscuis dans tous li's riais, il fui pailnul rluii, n-
ilienlu' ili' liiul le iiinudc, sans jamais ('Il r cinif ni liai ili- pcrsiinin-; il
il» iTdis (lu'il t'sl iiiorl sans avoir ou di- sa \if un seul rmiinii. Ilmn ii\
lioniini' ! Il venait tous les ans aux bains d'Aix, où s»- lassiuildf la linnur
loiniia'nii' des pavs voisins. I.ic' avec toute la niddcssr df Savoie, il ve-
nait d'Aix à (MiamiMi i voir le eonile de Uelle^arde et son père le niari|ui>
d'AnIrenioiil, i In / (|iii iiMiiiaii lit «l me lil laire eunnaissanie avee lui.
Celle connaissanie, i|ui seinidait devoir uahoiitir a rien, et l'ut noiulin'
d'années inlerroui|)ne, se renouvela dans Ideeasion ipu' je diiai, el de-
vint un véritalde altaehenienl. (l'est assez |>our nranliuiser a parler
d'un ami avee qui j'ai été si élroitemeiil In . mais quaiulje ne |ii-endrais
aneun intérêt personnel à sa mémoire, eetait un liomme si aiuialde el
si heureusement né, (|ue, pour l'honneur de res|ièci' humaine, je la
croirais toujours honne àeonservei'. Cet homme si eharmant avait ponr-
lanl SCS défauts ainsi (|ue les antres, comme on pourra voir ei-aprés :
mais s'il ne les eût pas eus, peul-élre eùt-il ité moins ainialde. l'oiir le
rendre intéressant aillant ([u'il pomail l'èlre, il fallait (|u on eût (|uel-
qiie chose à lui pardonner.
lue autre liaison du même ti'uips n'est pas éteinte, et me itiirre en-
core de cet es|)(iirdu lumiieur tem|)oi('l. (|ui iiKMirt si dillicileineiil dans
le ccriir de riiomme. M. de Conzié. ^entilhoiiime savoyard, alors jeune
el aimable, eut la fantaisie d'apprendre la musique, ou pinlôt de faire
connaissance avec celui (|iii l'enseijînait. Avec de l'esprit et du ^'ont
pour les belles eonnaissaiiies, M. de (".(Mizii'- avait une doueeiir de carae-
lère (|ui le rendait très-liant, et je l'étais beauconj) moi-même pour les
gens en qui je la trouvais. La liaison fui bientôl faite. Le germe de lil-
Icraturc et de philosophie (|ui commençait à fermenter dans ma lèlc. el
qui n'attendait ([111111 peu de culture et d"(''miilalion pour se d(''veIopj)er
loiil à fait, les trouvait en lui. M. de Coiizie avait peu de disposilimi
pour la musi(|ue : ce fui nii liieii pour moi ; les heures des leçons se
passaient à tout autre chose qu'à sollier. Nous déjeunions, nous cau-
sions, nous lisions quel(|ues noiiveaiilés. et pas un mot de musique. La
correspondance de Voltaire avec le prince royal de l'riisse faisait du
bruit alors : nous nous entretenions souvent de ces deux hommes célè-
bres, dont l'un, depuis peu sur le trône, s'annonçait dt-jà tel qu'il de-
vait dans peu se montrer; et dont l'autre, aussi décrié qu'il est admiré
maintenant, nous faisait plaindre sincèremeni le malheur (|iii semblait
le |)oursuivre, el (pi'ou voit si souvent être l'apanage des grands talents.
Le prince de l'russc avait été peu heureux dans sa jeunesse; el Voltaire
semblait fait pour ne l'être jamais. L'intérêt que nous prenions à l'un
el à l'antre s'étendait à loiit ce (|ui s'v rapportait. Rien de tout ce «pi'e-
erivail Noilaire ne imiis t'cliappait. Le L-uiit (|iie je pris à ces lectures
iSi I.KS C.OMKSSIONS.
m'iiis[iiia le (h'sir (rapinciulic à (■crirc avec l'irgance, et do lâclicr il'i-
iiiitor le beau coloris ilc ccl aiik-tir, iloiit j'élais eiiclianic. Oiiclquc temps
après parurent ses Lettres philosophiques, Ouoiqu'elles ne soient pas
assurément son meilleur ouvrage, ce lut celui qui m'attira le pins vers
l'étude, et ce j^oùt naissant ne s'éteijj;nit plus depuis ce lenips-là.
Mais le moment n'était pas venu de m'y livrer tout de bon. Il me res-
tait encore une liimn'iir un [leii volaj^c, un désir d'aller et venir (jui s'é-
tait plutôt borné qu'éteint, et que nourrissait le train de la maison de
madanu' de \Narens, trop bruyant pour mon humeur solitaire, (le tas
d'inconnus qui lui allluaient journellement de toutes parts, et la per-
suasion oi'i j'elais ipie ces gens-là ne cherchaient (|u'a la duper chacun
à sa manière, me taisaient nu vrai tourment de mon baltitalion. Depuis
qu'ayant succédé à Claude Anet dans la conlidencc de sa nuiîtrcsse, je
suivais de plus près l'état de ses affaires, j'y voyais un progrès en mal
dont j'étais effrayé. J'avais cent fois remontré, prie, pressé, conjuré, et
toujours inulilemenl. .le m'iUais jeté à si^s |)ie(ls ; je lui avais fortement
représenté la calaslropbe (|iii la menaçait; je l'avais vivement exhortée
à réformer sa dépense, à ecunniericer par moi ; à souffiir |)lutôt un peu
tandis (|u"elle était encore jeune. (|ue, nuillipliani toujours ses dettes el
ses créanciers, de s'e.vposer sur ses vieux jours à leurs vexations et à la
misère. Sensible à la sincérité de mon zèle, elle s'attendrissait avec moi
et me pronutlait les |ilus belles choses du momie. Un croquant
arrivail-il . a l'iuslant tout était (uiblié. ,\près mille épreuves de l'in-
utilité de mes remontrances , (pie me restait-il à faire, <pie de dé-
f\ii I II I M\ m \ IN5
lutiriiiM' li's yi'iix lin m. il i|ii(' j< ne |iiiii\.iis |iir\i'iiii ? Jr m rli>i^iuiir< iji- la
niaisiin iloiil jf lu' poiixais j;aiiU'r la |ii>i ti- ; jt- faisais ili- pilils M)\a(jn's à
Nvoii, à (h'IÙ'VP, Il l.\oii, (|iii , nri-liimdissaiil sur ma |ii'ine si-crfU- , eu
aii^iiiriitaieiit ru iiHirn' lrm|is !(• suji l |p,ir tii.i il)'|)i-iiS(-. Je puis jurer
i|Ui> j'en aurais stiiiilerl hius les lelrauclii'tiiiMils a\ef j<»ie, si maman
eùl >rainu'nt |)rolilé de cette i'|iarj;ne ; mais certain (|ue ee i|ue je me
refusais passait à des fripons, j'aliusais de sa facilité pnur |»arla};er a\ec
eux, et, comme le cliieii (|ui re\enait de la Ikhu lierie, j'emportais mou
lopin du moiciau i|ueje n'avais pu sauver.
Les piclc\les ne me maui|uaient pas jMiur Ions ces \n\a^es, et maman
seule m (Il eut luuini de reste, tant elle avait parlmil de liaisons, de nt^-
{{ociations , d'alïaires, do cumniissions à donner a i|ueli|u'un de sfir.
Elle ne ilemaridait (|n'à m'eiivoyer, je ne demandais qu'a aller: cela ne
pouvait mampier de l'aire une vie assez amlmlante. Ces M)\a;;es me nii-
reiil a portée de faire (|ueli|iies iioniics connaissances, ijui m'ont été-
dans la suite agréables ou utiles; entre autres à Lyon celle de M. l'erri
clion, (jue je me reproche de n'avoir pas assez cultivée, vu les lionti's
qu'il a eues pour moi ; celle du lion l'arisot, dont je parlerai dans son
lemj)s; à Grenolde, celles de madame Deyiiens et de madame la pn'si-
dente de Hardoiianclie, femme de lieaiicoup d'esprit, et (|ui meut pris
en amitié si j'avais été à portée de la voir plus souvent ; à lienéve, celle
de M. de la Closure, résident de France, qui me parlait souvent de ma
Hière, dont malgré la mort il le Icmps son cœur n'avait pu se dépreii-
dre; celle des deux Harillot, dont le père, (|iii m'appelait son petit-fils,
était d'une société très-aimable, et l'un des jiliis dignes iiommes (|ue
j'aie jamais connus. Durant les troubles de la répnbli(|ue. ces deux ci-
toyens se jctèronl dans les deux [larlis contraires : le (ils, dans celui de
la bourgeoisie; le j)èie, dans ctdiii des magistrats : et lorsqu'on prit les
armes en 1737, je vis, étant à (ienève, le pire et le (ils soitir armes de
la même maison. 1 mm jiomt monter à l'bôlel de ville, l'autre pour se
rendre à son quartier, sûrs de se trouver deux heures après l'un vis-à-
vis de l'autre exposés à s'entr'égorgcr. Ce spectacle affreux me (it nue
impression si vive, que je jurai de ne tremper jamais dans aucune
guerre civile, et de ne soutenir jamais au dedans la liberté |>ar les armes,
ni de ma |iersounc ni de mon aveu, si jamais je rentrais dans mes droits
de citoyen. Je me rends le témoignage d'avoir tenu ce serment dans une
occasion délicate ; et l'on trouvera, du moins je le pense, que celte mo-
dération l'ut de (|Mrli|Mi' prix
Mais je n'en étais pas encore à cette première fermentation de patrio-
tisme que (îenève en armes excita dans mon cœur. On jugera combien
j'en étais loin |iar nu fait très-grave à ma charge. (|Me j'ai oublie di'
nicllrc à sa place, el qui ne doit jias è(re omis.
Mon oMi b' liernard elail, di jimI- ijuclques amu'-es. passe dans la (iaio-
p
I8i LES CONFESSIONS.
loliiu' jjimr y Wùvo l)àlii- hi ville de (lliarlestowii , doiil il avait doiiiié le
|>laii : il V iiioiinil peu après. Mon pauvic^ consiii ("lait aussi iiiorl an ser-
vlic (lu 1(11 (le l'rnssc, cl ma lanlc perdit ainsi son lils et son mari pres-
(|iic (Il même temps. Iles pertes léelianri'èrenl un peu son amitié- pour
le plus proelie parent qni Ini restât, et qui était moi. Quand j'allais à
(ieiiève je logeais chez elle, et je m'amusais à liireter et i'enilleter les
livres et papiers que iikhi onele avait laissés. J'y trouvai beauconp de
pièees curieuses, et des kitics dont assurément on ne se douterait pas.
Ma tante. <[ni Taisait |)eii de cas de ces paperasses, m'eût laissé tout em-
porter si j'avais voulu. Je mécontentai de deux ou trois livres commen-
It'S de la main de mon grand-piTe IJernard le ministri!, et entre autres
les ()Eu\res postluimes de lU)lianlt, in-i", dont les marges étaient plei-
nes d'excellentes scolies qui me liront aimer les malliéinati(jues. Ce
livre est resté parmi ceux de madame de NVarens ; j'ai toujours été fâché
de ne l'avoir pas gardé. A ces livres je joignis cinq ou six mémoires ma-
nuscrits, et un seul imprimé, qui était du fameux Miclieli Ducret ,
homme d'un grand talent, savant, éclairé, mais trop remuant, traité
hien cruellement par les magistrats de (jenî'vc, et mort derni(;rement
dans la forteresse d'Arberg, où il était enfermé depuis longues années,
pour avoir, disait-on, trempé dans la conspiration de Berne.
Ce mémoire était une critique assez judicieuse de ce grand et ridicule
plan de forlitication qu'on a exécuté en partie à Genève, à la grande risée
des gens du métier, qui ne savent pas le but secret qu'avait le conseil
dans l'exéciilion de celte magnifique entreprise. M. Micheli, ayant été
exclu de la chambre des fortifications pour avoir blâmé ce plan , avait
cru, comme membre des deux-cents et même comme citoyen, pouvoir
en dire son ayis plus au long; cl c'était ce qu'il avait fait par ce mé-
moire, qu'il eut l'imprudence de faire imprimer, mais non pas publier,
car il n'en fit tirer que le nombre d'exemplaires qu'il envoyait aux
deux-cents, et qui furent tous interceptés à la poste par ordre du petit
conseil. Je trouvai ce mémoire parmi les papiers de mon oncle, avec la
réponse ([u'il avait été chargé d'y faire, et j'emportai l'un et l'autre.
J'avais fait ce voyage peu après ma sortie du cadastre, et j'étais demeuré
en quelque liaison avec l'avocat Coccelli, qui en était le chef. Ouelque
temps a|ir('s, h; directeur de la douane s'avisa de me prier de lui tenir
un ciiiant, et me donna madame C-occelli pour commères Les honneurs
me tournaient la tète ; et, fier d'appartenir de si pri's à monsieur l'avo-
cat, je làchai-i di^ faire rim|inrtaul. pour me montrer digne de celte
gloire.
Dans celle idée, je crus ne poinoii- rien faire de mieux (|ue de lui
faire voit mon mémoire imprimé de M. Miclieli, (|iii r('elleiiu'iil elail
une jiiece rare pour lui pi(iu\er (|ue j'app,iileiiai> a des notables de
IM( I II I I l\ lU \ Ih5
(iciii'Vi' <|iii sa>;iii'iil U--< spcivis «Ir riClal. ('.l'pi'iulanl. |i.ir iiiir ilcini-
ivs(M-\<- dont j'itiirais |ioiiie à iviidiv raisnii , je no lui mollirai point la
»«'|>oiisc ilo mon onrlc à ce mi-moiro, juMil-t-tic |iar(i- (|ii'il|,' était ma-
luiscritt' et qu'il ne l'allail à munsiciir laMnal i|iii' iln nioiili'. Il sentit
iioiii'tant si liieii le |ii'i\ de l'eei it i|ne i en- la lièlisc de lui i'onlier, i|ne
je ne pus jamais le raNoirni \c rcMiir, et <|iie, liieii eonxaineii de l'inn-
tilité do iiios elïorts, je nif lis nn mérite de la chose, et Iransritiinai ci'
V(d en |ii'eseiit. Je ne doute pas un moment qu'il n'ait liicii fait valoir a
la cour de Turin cette pii-ce pins ciiricnse cependant (inutile, et (|u'il
n'ait en j;raiid soin de se l'aire remlnuirsi-r de manière mi d'anire de
rangent qu'il lui en avait dû conter pour I acquérir. Ilenreiisemeiit, di-
tous les futurs continj.'enls, un des moins prolialdes est (|irnii jour le
roi de Sardaigne assiégera (.îonève. Mais coiniue il ii'\ a p.i- d impussi-
l)ilité à la chose, j'aurai toujours a reprocher à ma sotte \aiiile d'a-
voir montré l(>s pins j^rands delants de celle place à son plus ancien
ennemi.
.le passai denx on trois ans de celle façon entre la musique, les magis-
tères, les projets, les voyages, flollant incessammeirt d'une clioseà l'anlre.
cherchant à me lixcr sans savoir a (|noi. mais eiiliaîiu' pourtant par degrés
vcrs^l'élnde, voyant des gens de lettres, enlemlanl parler de littéral me,
me mèlantqiielqnefoisd'en parler moi-méine, cl pren anl plutôt le jargon
des livres (jne la connaissance de leur conlenu. Dans mes voyages de
(ienève, j'allais do tem|)S en temps voir en passant mon ancii'ii lion ami
M. Simon, qui fomentait beaucoup mon émulation naissante par des
nouvelles lonles fraîches de la république des lettres, liiées de Haillet ou
de C.olnmiés. Je voyais lieaiicou|i aussi à Chandiéri nn jacfdtin, proies-
seiir de physi(|ue, bonlioiniiie de moine dont j ai oublie le nom, et i|iii
faisait souvent de petites expériences i|iii m'amusaient exlfèmemenl. .le
voulus, à son exemple et aidé des Uécréations malhémali(|nes d'Oza-
iiam, faire de l'eiure de svmpathie^ l'oiir cet effet, après avoir rem|di
une bouteille plus (|u'à demi île chaux vive, d'orpiment et d'eau, ji' la
bouchai bien. L'effervescence commença pres(|ue à l'instanl très-vin-
lemment. .le courus à la bouteille \nn\v la déboucher, mais je n'y lus |)as
à temps; elle me sauta an visagi' comme une bombe, .l'avalai de l'orpi-
ment, de la chaux; j'en faillis mourir. Je restai aveugle ))lus de six .se-
maines; et j'appris ainsi a ne jtas me méiei de pli\si(|ue expérimenlale
sans en savoir les éléments.
Cette aventure m'arriva mal a |>ropos pour ma saute. (|ui <lepuis (|iiel-
(|uc temps s'allérait sensiblement. Je ne sais d'où yenait «pi étant bien
conformé par le coffre, et ne faisant d'excès d'aucune espèce, je déclinais
a vue d'iril. J'ai une assez bonne carrui'i'. la poitrine large, mes pou-
mons doivent y jouer à l'aise; cependant j'avais la courte haleine, je me
sentais oppressé, je soupirais inv(doiilairemenl, j'avais des palpitations,
•il
I8(i I r.S CO.MI'.SSIONS.
ji- ciaclKiis (In saii;;-, la lii'\ir Iciilc munIhI. cl je n'cii ai iani.ii> cli' liii'u
(initie, ("(inimcnl |i(Mit-(iM lonilici' dans ccl l'Ial a la (Icnr de l'àuc,
sans a\()ii- anciin Nisccrc \ii'it'', sans avoir rien l'ail [xinr (lc'lrnir(! sa
santé?
l/(3péc nsc lo fonncan, dit-on (inflcjncfois. Voilà mon liistoirc. Mes
j)assions m'ont fait viviv, cl mes passions m'ont tnc. Oiicllcs passions ?
iliia-t-on. l)(^s riens, les choses dn monde les pins pn(''riles, mais (|ni
m alïeclaieni comme s il se Ihl a^i de la possession d'll('lene on dn II ône
(le l'onivers. It'alxird les lemmcs. Unand j'en (mis une, nies sens l'iirenl
lianqnilles, mais mon cœnr ne le lut jamais, i.es licsoins de ranionr me
(h'voraient an sein île la jonissaiico. J'avais nue lendro mère, une amie
clierie ; mais il me lallail nue maîircssc. Je me la tigurais à sa place; je
me la crc'ais de mille ra(,(nis, pour me donner le clian^c à nioi-mi'Mnc. Si
j'avais cru tenir maman dans mes liras (|iiand je l'y Ic'iiais, mes lilreintes
n'auraient pas ùié. moins vives, mais Ions mes désirs se seraient éteints ;
i aurais sanj;;lote de leiulresse, mais j(^ n'aurais [)as joui. Jonii! ce sort
osl-il lait ponrlliomme? Ali! si jamais une seule lois en ma vie j'a-
vais goûte dans leur |)leniln(le tontes les délices de l'amour, je n'i-
magine pas que ma fri'^le existence eut |)n y snllire; je serais mort sur le
lait.
J'étais donc brûlant d'anionr sans olijel ; et c'est pent-èlie ainsi ipi'il
épuise le plus. J'étais in(piicl, tourmenté dn mauvais étal des alïaires
de ma pauvre maman et (i(^ son imprudente conduite, qui ne pouvait
maii(|uer d'opérer sa ruine totale en peu de temps. Ma cruelle iina-
"ination, (jni va toujours au-devanl des malheurs, me montrait celui-là
sans cesse dans tout son excès et dans toutes ses suites. Je me voyais
d avance l'orcémenl séparé par la misère de celle à qui j'avais con-
sacré ma vie, et sans (|ui je n'en pouvais jouir. Voilà comment j'avais
toujours l'àme agitée. Les désirs et les craintes me dévoraient allerna-
livcjnenl.
La innsi(|ne elail pour moi une antre passion moins longuense, mais
non moins consumante par l'ardeur avec laquelle je m'y livrais, par
iCluih! opiniâtre des ohscnrs livres de Hameau, par mon invincible ob-
-tinaliou à vouloir en charger ma mémoire (pii s'y relnsail toujours, pal-
mes C(nirses contiiniellis. par les compilations immenses (jne j'entassais,
passant très-souvcnl a copier les nuits entières, l'^t pourquoi m'arrètei
in\ choses permanentes, tandis (|ue toutes les folies qui |)assaieiit dans
mon inconstante lèle. les goûts l'iigitifs d'un seul jour, \in voyage, un
conceil. un somium. une promenade à l'aire, un roman a lire, une coiiK'-
dieà voir, loul ce (pii elail le imniis du monde piemcdile dans mes |)lai-
sirs on dans mes alïaires, devenait pour moi I(hiI aniani de passions vio-
lentes , qui dans leur impétuosité ridicule me doiinaieiil le plus vrai
loninieiil? 1,1 lecliire des malheurs imaginaires de l!lévelaiid, l'aile ave(
l'MM II I I n III- \ IK7
llIl'iMIl' cl Siill\Cll( IMl('ri')>lll|iMi', III .1 l.lll l.inr. |f l'Iiil-, |ill|v (le liiailVillS
^all^ (|ni' les mii'iis.
Il \ a\ai( iiii (■■■iii'M)i> iioiiiiiii' M. ita;^iii'n'l. Ii'i|iii'l a>ail itr i'iii|iliiM'
sous l'ierre h- (iiaïKi a la cour de Itussir ; un des plu- xiiaiiis Iiouiuii-m-I
tics itlus ^rauils Idiis i|iic j'aie jaiiiai< mis. Iiiiijiiiii> |ili-iii de [irojcls aussi
l'iius i|ue lui, (|ui iai>ai( Iniiilicr les iiiillii>ii> eiiuiiiii' la |iliiic, cl .1 <|ui le-
zéros neeoùlaieul rien, (.et lioiiiuie, claiit \eiiu à (iliaiuluri |ioui i|iiel)|iii
procès au scnal, s'cuipaia de iiiauiaii loiiii ii' raison, el, punr ses tré-
sors de zéros cpi'il lui pindi^uail nénereusenienl, lirait ses paiiMcs étiis
pièce à pièce. Je iii' 1 aimais point : il le vovait; avi-c iimi cela n'est pas
dillicile : il u'v avait sorte de bassesse (|u'il n'employai |i(iui me cainler.
Il s'avisa lie me |iroposer d'a|ipii'ii(lre les écliecs, i|u'il jiuiail nii |irii.
J'i'ssavai presipie maij;n' moi; et, après avoir tant hieii (|ne mal appris l,i
marche, mon propres lui si rapide, (in'avant la lin de la première séance,
je lui donnai la toiii i|ii il m avait (loniice en comineiiyaiit. Il ne m'en
lallul pas davanta}.'e : me voilà l'orcené des écliecs. .l'acliète un iclti-
(|iiier. j'achète le Calahrois : je m'enrerine dans ma eh.'imlire, j n passe
les jours et les nuits à vouloir appreiidie par cteur toutes les parties . .1
les fmirrer dans ma lèlo bon gré mal gré, à jouer seul sans relâche il
sans lin. Après denx ou trois mois de ce beau tiavail et d'eflorls iuima-
t.'inahles. ji; vais au eari'-. maigre, jaune, el presque liélu'té. .le m'essaye,
je rejoue avec M. ISagneret : il me bat une lois, denx lois, vin^t lois ;
tant de combinaisons s'étaient brouillées dans ma lète. el mon imagina-
lion s'était si bien amortie, que je ne voyais plus qu'un nuage devant
moi. Toutes les lois (|u"avec le livre de l'Iiilidor ou celui de Slainma j'ai
voulu m'exercer à étudier des parties, la même chose m isl arrivée; cl
après m'èlrc épuisé de l'atigue, je me suis trouvé plus faible qii aupara-
vant. Du reste, (|ue j'aie abandonné les échecs, ou qu en jouant je me
sois remis en haleine, je n'ai jamais avancé d'un cian depuis cette pre-
mière séance, et je me suis toujours retrouvé au même point où j'étais
en 1,1 liiiiss iiit. .le m'exercerais des milliers de siècles que je linirais p.u
poiivoii- donner la tour à IJagm-ret, et rien de plus. Voilà tlu temps bien
employé ! direz-vous. Kt je u'v en ai pas emplové peu. Je ne linis ce pre-
mier essai que (|uand je n'eus plus la torce de continuer. (Jnand j allai
me montrer sortant de ma chambic. j'avais I air d'un di Ici n'', et, sui-
vant le même tiain, je n'aurais pas resté déterré longtemps. On convien-
dra qu'il l'st dillicile, et surtout dans l'ardeur de l.i piim-sse , qu'iiin
pareilli- léti,' laisse toujours le corps en santé.
L'altération de la mienne agit sur mon liniin-iii cl lem|M'ra ranliiii
(II- mes lantaisies. .Me siutaiit allaiblir, je devins |)lns tran(|uille, et pei -
dis un peu la lureiir des voyages. l'Ius sédentaire, je lus pris, non dr
l'ennui, mais de la niidancolie ; les vapeurs succédèrent aux passions;
ma langueur ileviiil tristesse: je pleurais el soupirais a priqios de ricii ;
ISS LKS CONFESSIONS.
je sfiilais la vie iiVéchapitcr sans l'avoir ^'oùléi! ; je gémissais sur l'élat
où je laissais ma pauvre maman, sur celui où je la voyais prête à lom-
lier ; je puis dire (iiie la (juitter el la laisser à plaindre était mon uniijue
ref;rel. Kniin je tombai tout à l'ait malade. Klle me soigna comme jamais
mère n'a soigné son enfant; et cela lui lit du bien à elle-même, en fai-
sant diversion aux projets et tenant écartés les projeteurs. Ouelle douce
mort, si alors elle fût venue! Si j'avais peu goûté les l)i(!ns de la vie,
j'en avais peu senti les malheurs. Mon ànu' paisible pouvait partir sans
le sentiment cruel de l'injustice des hommes, qui empoisonne la vie el
la mort. J'avais ha consolation de me survivre dans la meilleure moitié
(le moi-même ; c'était à p{>in(! mourir. Sans les inquiétudes que j'avais
sur son sort, j(! serais mort coiniiie j'aurais pu m'endormir, et ces in-
quiétudes mêmes avaient nn objet afl'ectuenx et tendre qui en tempérait
l'amertume, .le lui disais : Vous voilà dépositaire de tout mon être ; fai-
tes en sorte qu'il soit heureux. Deux ou trois fois, quand j'étais le plus
mal, il m'arriva de me lever dans la nnit et de me traîner à sa chambre,
pour lui donner, sur sa conduite, des conseils, j'ose dire pleins de jus-
tesse et de sens, mais où l'intérêt que je prenais à son sort se marquait
mieux que toute autre chose. Comme si les pleurs étaient ma nourriture
et mon remède, je me fortifiais de ceux que je versais auprès d'elle,
avec elle, assis sur son lit , et tenant ses mains dans les miennes. Les
lu'ures coulaient dans ces entretiens nocturnes, et je m'en retournais en
meilleur état que je n'étais venu : content et calme dans les promesses
(|u"elle m'avait faites, dans les espérances qu'elle m'avait données, je
m'endormais là-dessus avec la paix du cœui' et la résignation à la Provi-
dence. l'Iaise à Dieu (ju'après tant de sujets de lia'ir la vie, après tant
d'orages qui ont agité la mienne et qui ne m'en font plus qu'un fardeau,
la mort qui doit la terminer me soit aussi peu cruelle qu'elle me l'eût
été dans ce moment-là !
A force de soins, de vigilance et d'incroyables peines, elle me sauva ;
et il est certain qu'elle seule pouvait me sauver. J'ai peu de foi à la mé-
decine des médecins, mais j'en ai beaucoup à celle des vrais amis; les
choses dont notre bonheur dépend se font toujours beaucoup mieux que
toutes les autres. S'il y a dans la vi(; un sentiment délicieux, c'est celui
(jue nous éprouvâmes d'êln^ rendus l'un à l'autre. Notre attachement
mutuel n'en augmenta pas, cela n'était pas possible; mais il l)rit je ne
sais quoi de plus intime, de plus touchant dans sa grande simjdicité. Je
devenais tout à fait sou œuvre, tout à fait son enfant, et plus que si elle
eût été ma vrait; mère. Nous commençâmes , sans y songer, à ne plus
nous séparer l'un de l'autre, à iiiellre en (juelqui; sorte toute notre exi-
stence en commun ; et, sentant (jue léciproquenu'ut nous nous étions
non-seulement nécessaires, mais suffisants, nous uous accoutumâmes à
ne pins p<'iiser à rien d'étiiniger à nous, à borner absolument notre; bon-
l'Mll II I ll\ Itl \. IK-.I
liciu cl liiti> mis ili'sirs à ct'llc |)ossi<ssi<iii iiiiiliii-ll)' cl |iciil-ctrc iiiii)|iic
parmi \r< liiimaiiis, (|iii n'clait |i<iiiil, cumim- je l'ai dit, celle ilc ramniir.
mais une posscssimi |>liis essentielle, ijni, sans tenir aux sens, au sexe,
à l't'i^i', à la ligure, tenait à tout ce par <|ii<ii l'on est soi, et (|u'un ne peut
|iei(lrc ipicn cessant d'elre.
V (|uiii linl-il (|ne celle précieuse crise n'aïuenàt le Imnlieur du reste
tl<' ses jours et lies miens? (!e ne lut pas a moi, je mi'ii rends le conso-
lant t(Mnui<;iia<;c. Ce ne lut pas non |ilus a elle, du moins usa vuluiité.
Il était (crit i|ue hienlot l'invinciltle naturel reprendrait sun empire.
.Mais ce fatal ictour ne se lit pas tout d'un coup. Il v eut, grâces au ciel,
un intervalle, court et précieux inter\aHe, i\\\\ n'a pas lini par ma laute,
cl dontjenenie re|uoclierai pasd'a\oii mai prolité.
^)uoi(|ue j^uéri de ma j:;rande maladie, je n'avais pas repris ma vi|,'ueur.
Ma poitrine n'était pas réialdie ; un reste de lièvre durait tonjmirs, et
nie tenait eu lan^'ueur. Je n'avais plus de ^(Uit à rien (|u a linir mes jouis
près de celle qui m «tait clière, à la maintenir dans ses lionnes résoln-
lions, à lui faire sentir eu quoi consistait le vrai clianne d'une vii' lu'u-
rousc, à rendre la sienne telle, autant (ju'il dépendait de nmi. Mais je
voyais, je sentais même (|ue, dans une maison somhre cl trisle, la con-
tinuelle solitude du lèlc-à-lèlc deviendrait à la Un triste aussi. Le remède
a cela se présenta comme de lui-mèine. Maman m'avait ordonné le lait,
et voulait que j'allasse le prendre à la campagne. J'y consentis, pour\ii
qu'elle y vint avec moi. Il n'en fallut pas da\anlaj;e pour la déterminer:
il ne s'agit plus que du cliuix du lieu. Le jardin du faubourg n'était pas
proprement à la campagne : entouré de maisons et d'antres jardins , il
n'avait point les attraits d'une retraite champêtre. D'ailleurs, après la
mort d'Anet, nousavious quitté ce jardin pour raison d'économie, n'avant
plus à cii'ur d'y tenir des plantes, et d'autres vues nous faisant peu re-
gretter ce réduit
l'rolilanl maintenant du degoiit que je lui trouvai pour la ville, ji; lui
proposai de l'abandonner toul à fait, et de nous établir dans une solitude
agréable, dans quelque petite maison assez éloignée pour dérouter les im-
portuns. Elle l'eût fait, et ce parti (|ue son bon ange et le mien me sug-
géraient nous eût vraisemblablement assuré des jours bcureux et tran-
quilles jusqu'au moment où la mort devait nous séparer. Mais cet état
n'était pas celui où nous étions appelés. Maman devait éprouver toutes
les peines de l'indigenco et du mal-èlre, après avoir passé sa vie dans
l'abondance, pour la lui faire quitter avec moins de regret; et moi, par
un assemblage de maux de toute espèce, je devais être un jour un exem-
ple à quiconque, inspiré du seul amour du bit ii public et de la justice,
ose, fort de sa seule innocence, tlire ouverlenient la vérili' aux liom-
mes , sans sétayei par des cabales , sans s être lait des partis pour le
prolégei .
190 LES CONFKSSIONS.
I Ht" mallii'iiiiHisc crainte la icliiil. Klle n'osa (|iiiUor sa \ilainc niai-
siin. (le |iciii' (le ràclicr le |iiopriclaii'i'. Ton projet de retraite est cliar-
niant. me ilit-elle, et tort de mon ^oùt ; mais ilaiis celte retraite il laiil
vivre. En qnitlanl ma prison je risqne de |)erdre mon pain; et quand
rions n'en anrons pins dans les l)ois, il en l'andra bien retourner cher-
cher à la ville, l'onr avoir moins hcsoin d"y venir, ne la ([uitlons pas
tout à lait. Payons cette petite pension an comte de Saint-I.aurent, pour
qu'il me laisse la mienne. Cherchons quelque réduit assez loin de la
vilhï pour vivre eu ])aix, et assez près pour y revenir lout(;s les l'ois qu'il
sera nécessaire. Ainsi l'ut l'ait. Après avoir un peu cherché, nous nous
lixàmes aux Charmeltes, nue terre de M. deConzié, à la jiorte de Cliaiu-
iiéri, mais retirée cl solitaire comme si l'on était à cent lieues. Kntre
deux coteaux assez élevés est un petit vallon nord et sud, au lond duquel
conlc une rigole entre des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon,
à mi-côte, sont quelques maisons éparses, fort agréables pour quiconque
aime nn asile un peu sauvage et retiré. Après avoir essayé deux ou trois
fois de ces maisons, nous choisîmes eulin la plus jolie, appartenant
à nn gentilhomme qui était au service, appelé M. Noiret. La maison
était très-logeable. Au-devant était nn jardin en terrasse, une vigne an-
dessus, nn verger au-dessous; vis-à-vis un petit bois de châtaigniers, une
l'ontaine à portée; plus haut, dans la montagne, des prés pour l'entre-
tien du bétail, enlln tout ce qu'il fallait pour le petit ménage cbam|)é-
ti(^ ([lie nous v voulions étal)lir. Autant (jiie je puis me rappeler les
temps et les dates, nous eu prîmes possession vers la lin del'éléde 1730.
J étais transporté le jiremier jour que nous y couchâmes. 0 maman !
dis-je à cette chère amie en l'embrassant et l'inondant de larmes d'at-
Icndrissenieiit et de joie, ce séjour est celui du bonheur et (h; l'iuiio-
cence. Si nous ne les trouvons pas ici l'iiii avec l'aiilie , il ne les faut
chercher nulle part'.
' l.ii nmi<(iri (ju'liiiliita Rousseau nvcc mailniiic de Wai'ciis au\ diiLiMiirlIis poi-lc riiis(i-i|iliiiii
Minanlo, i|ne Hcranlt de Séclicllcs \ lil placrr on I7!12, IiMSi|ii'il clail iiiiriiiM-;^,inv rio la ((iiivcn-
linii ilaiis le ilépariciiicnt du Monl-lilauc :
HimIiiiI [iir Ji'nti-JiicqilG li;i)iiK-
Tu iiio rLipiiclIc» son ^cnjc,
S.i M.lilndt, sa licTlo,
l-!t $cï tiiallltiurs et sj folit:.
A Ij gloire, -i la tiTili'
Il osii coïKafPtr sa vif.
Kt lui toujours {ivrsêriitr
■ )ii |>ar liii-iu^iiic, ou pai I'cuml-.
- ii
n m' 'fnk
(
-^■-r--^
,^'^-
LIN \\\: MX II: mi:
IT.U). ,
lluiiiiil l'i vulis rmii/ii.v n,'/i'i >i(»i iln miifiimt,
lliirlii.1 ul>i, fl teci» viriiiiis jur/is (((/iiir fous:
ftV jMlillum .ijilvir siifirr liis furfl ...
,lr rn' |iiii> ji;i> .ijntllcr :
.luc(iu.t iWi/iii'
/(i vif tius feifir .
mais iriin|uirl(', il ne m Cii lallait pas ihiNaiila^c ; il m- m rii lallail |ia«
iiuMiu' la |>ro|irifl(' : c'i'lail assez pour moi <li' la jniiissam-t'; ri il \ .1
li>ii^l(>m|)s ([lie j'ai ilil et si'iiii (|ni' Ir iiiupriclaitr cl le possi'ssi'iir smil
sniivoiil tlfiix porsoiiiii'S Ircs-dilTcrfiilfS , iiiriiic rii laissaiil a pari \<--
inaris ol les ainanls.
Ici commoiiciî le coiirl liiuiliciii- àv ma xie; ii'i Nii'iiiicnt les paisibles
mais rapides moments cpii iiiimiI (liMiiié le droii de dur (|iii' j'ai vécu.
Mumeiils précieux el si le^relles! ait ! recommence/ pour moi voire ai-
malile cours; coule/, plus leiilement dans mon souvenir, s'il est possilde.
(|ne vous ne files réellement dans voln- fuj^ilive succession. CommenI
lerai-jc pour prolonger à mon gré ce récit si loncliant et si simple, pour
redire toujours les mêmes choses, et n'ennuyer |)as plus mes lecteuis
1 11 les répétant, (jne je ne m ennuyais moi-même en les recommençant
^ans cesse? Kncorc si tout cela consistait en laits, en actions, en paroles,
je pourrais le décrire et le rendre en (|uelf|uc façon; mais comment din
«equi n'était ni dit ni l'ail, ni pense inènie. mais j;oùlé, mais senti, san>
ipie je puisse énoncer d'autre objet île mon bonlieur que ce senlimenl
même? Je me levais avec le soleil, el j'étais heureux ; je me promenais,
et j'étais lieureiiv ; je voyais niamaii. el j étais Ihiiiciix , je la i|uittais,el
j'étais heureux; je parcourais les liois. les coteaux, j Crrais dans les val-
lons, je lisais, j'étais oisit. je travaillais au jardin, je cueillais les h iiil>,
l'aidais au ménage, el le honlieurme suivait partout : il n rliil dans au-
cune chose assignalde, il é-lait tout eu nini-Miémc. il ne pniivail nie <|iiil-
ler un seul instant.
liicn de tout ce <|Ui m est arrive diiiaiil celte époque clierie, rien de ce
que j'ai fait, liil et pensé tout le l.inps (|u'elle a dure n est échappé de
\'M
I.F.8 C.ONFI'.SSIONS.
ma iiK'iiKiiro. i.cs l(>iii|is (|iii prt'cc'iUMit l't (|iii suivent me i<'viennenl |inr
mleivallcs ; je me les ia|)|)elle iiiéj^alemeiit et ('(inluséinenl ; mais je me
raiipelle eeiiii-la loiil entier comme s'il (hirait encore. Mon imagination,
(jni dans ma jcnncssc allait loiijonrs en avant, cl maintenant rétrograde,
eomi)ens(> |iar ces doux souvenirs l'espoir que j'ai pour jamais i)eriin. Je
ne vois plus rien dans l'avenir (jui nu' lente; les seuls retours du passé
peuvent me liatter. et ces retours si vifs et si vivais dans l'époqne ihuil
je parle me l'onl souvent vivre heureux malgré mes malheurs.
.le donnerai de ces souvenirs un seul exemple qui pourra l'aire juger
de leur force et de leur véi'ité. I>e premier jour que nous allànu^s coucher
aux Chariiietlcs , maman était en chaise à porteurs, et je la suivais a
pied. Le chemin monlt; : elle était assez pesante, et craignant de trop
fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin,
pour faire le reste à pied. En marchant, elle vit qiielque chose de bleu
dans la haie, et me dit : Voilà de la pervenche encore en fleur, .le n'avais
^;J
" FlU-T-p*-.*
jamais \u de la pervenche, je ne me liaissai |)as pour l'examiner, et j'ai
la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je
jetai seulement en passant un coup d'œil sur celle-là, et près de trente
ans se sont passés sans que j'aie revu de la pervenche ou que j'y aie fait
attention, lin 176i. étant a Cressier avec mon ami M. du l'eyrou, nous
montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon
(|ii'il appelh' avec raison Belle-Vue. Je coniiMeiiiMis .ilnrs d'Iierhoriser un
l'AHTIK I. I l\ m. \ I l'jj
|i<ii. I!ii inoiihiiit <'t regardant |>ariiii les iiiiissons , je |l<ltl^st■ iiii ni iIl*
joie : Ah! voilii de la pm-enrhe ! cl c'i'ii élail l'ii i-ff»-!. Du l'cyroii s'a|irrvii(
tin traiispoii, mais il en ignorai! la t'aiisc ; il ra|i|ir<'tiili'a, j<> ri'S|)i ri-,
li)r>i|(i'iiii jour il lira ceci. Le Icrti'iir |ii-iit ju;^cr. par I iiii|irr>>iuM d'iiii
si |)flil olijct, (le n-lii' i|iii' iii'iiiit l.iili' lotis l'ctiv t|iii si' ra|i|iiiiii'iil a la
iiu'iiief|i<ii|ti<'.
(!t>|ii'iul.iii( I air tic la t-aiii|ia;;ii(- ni' nif roiulil |iiiiii( ma |irfmii-rL-
snnio. Jetais lan^nissanl; je le deNins ila\aiila^e. Je ne |iiis sii|i|i<ir(t'i- |i;
lait; il fallut le (|iiitlei'. (!'élait alors la inmle de l'ean |innr IimiI nnieile ;
je me misa l'ean, et si |ien tlisentement, t|ii't'lle faillit me guérir, nmi
lie mes manx, mais de la vie. Tiins les matins en me levant, j'allais à la
fontaine avec nn fjrantl Roitelet, et j'en linvais snceessivement, en nie
promenant, la valeur tic deiiv limitoilles. .le i|uittai tout a fait le vin a
mes repas. L'eau t|iie je liiivais t'Iait un peu crue et ilillieile a passer,
comme sont la plupait îles eaux ties montagnes. Ilrcf, je lis si liien,
qu'en moins de deux mois je me détruisis totalement l'estomac, (|ue j'a-
vais en lrès-l»on justju'alors. Ne tligti-rant plus, je com|)ris i|u'il ne fal-
lait plus es|)i''rertle guérir. Dansée nu-me temps il m'arriva un aeiident
aussi singulier par liii-iiième que par ses suites, tpii ne liiiiniiit iiu'avcc
moi.
In malin que je n'étais pas plus mal qu'à l'ordinaire, en dressant une
petite taille sur son pietl. je sentis dans tout mon cor])s une révolution
subite et prest[ue iiicoiicevaltle. Je ne saurais mieux la comparer t|u'a une
espèce de lempète qui s'éleva dans mon sang el gagna dans l'instant tous
mes membres. Mes artères se mirent à battre dune si grande force, que
non-seulement je sentais leur battement, mais que je l'entendais même,
el surtout celui des carotiiles. Lu grand bruit tliireilles se joignit àcelu,
el ce bruil élait triple ou |)lutôt quadruple, savoir : un bourdonnemenl
grave el sourd, un murmure plus clair comme d'une eau courante, un
sifllemenl tris-aigu, et le battement ijue je viens de dire, el dont je pou-
vais aisément compter les cou|»s sans me tàler le pouls ni toucber mon
corps de mes mains. (!e bruit interne élail si grand, qu'il m'ôta la finesse
d'ouïe que j'avais auparavant, et me rendit non tout à fait sourtl. mais
dur d'oreille, comme je le suis depuis ce temps-là.
On peut juger de ma surprise el de mon effroi. Je me crus mort ; je
me mis au lit : le médecin lut appelé; je lui contai mon cas en frémis-
sant, el le jugeant sans remède. Je crois (|u'il en pensa de même ; mais
il lit son métier. Il m'eiilila de longs raisonnements où je ne con)pris
rien ilu tout ; puis, en conséquence de sa sublime Ibéorie, il commeni;a
in anima fili la cure expérimentale qu'il lui |>lut de tenter. Klle était si
pénible, si degoritaiile et opi'iait si peu. (|ue ji; m'en lassai bienti'it; et
au liont tie ipielt|ucs semaines, voyant tpie je n'étais ni mieux ni pis, je
<]uillai le lit et repris ma vie ordinaire avec mon balleuienl d'artères el
2»
p
194 I.IIS CONFESSIONS.
nies hoiiriioniiemtMils, (|iii ilcpiiis i(î temps-là, c'esl-à-dire depuis trente
ans, ne m'ont pas quillf une minute.
J'avais été )usi|u'alors grand dormeur. I.a tdlale pri\ali(in du sommeil
({ui sejoi^'nil à tous ces symptômes, et qui les a constamment accompa-
}j;nés jus(ju"ici, aelie\a de me persuader (ju'il me restait peu de temj)s à
vivre. Cette persuasion me tran(iiiillisa pour un (em|)s sur le soin de
uérir. Ne pouvant prolonger ma vie, je résolus de tirer du peu qu'il
m'en restait loiil le parti (|u"il m'était possible; et cela se pouvait par
une singulii're la\eur de la uatiirc. (pii, dans un étal si funeste, m'exemp-
tait des douleurs quil semblait deviiir mattirer. Jetais importuné de ce
bruit, mais je n'en sonflVais pas : il n'était accompagné d'aucune autre
incommodité liabituelle que de l'insomnie durant les nuits, et en tout
temps d'une courte baleine qui n'allait pas jusqu'à l'asthme, et ne se
taisait sentir que quand je voulais courir ou agir nu peu lorlement.
Cet accident, qui devait tuer mon corps, ne tua que mes passions; et
j'en bénis le ciel chaque jour, par l'heureux effet qu"il produisit sur
mon âme. Je puis bien dire que je ne commençai de vivre que quand je
nie regardai comme un homme mort. Donnant leur véritable prix aux
choses que j'allais quitter, je commençai de m'occuper de soins plus no-
bles, comme par anticipation sur ceux que j'aurais bientôt à remplir et
que j'avais fort négligés jusqu'alors. J'avais souvent travesti la religion
à ma mode, mais je n'avais jamais été tout à fait sans religion. Il m'en
coûta moins de revenir à ce sujet, si triste pour tant de gens, mais si
doux pour qui s'en fait un objet de consolation et d'espoir. Maman me
fut, en celte occasion, beaucoup plus utile que tous les théologiens ne
me l'auraient été.
Elle, qui mettait toute chose en système, n'avait pas manqué d'y met-
tre aussi la religion; et ce système était composé d'idées très disparates,
les unes tres-saines, les autres très-folles, de sentiments relatifs à son
caractère et de préjugés venus de son éducation. En général, les croyants
font Dieu comme ils sont eux-mêmes; les bons le font bon, les méchants
le font méchant; les dévots, haineux et bilieux, ne voient que l'enfer,
parce qu'ils voudraient damner tout le monde; les âmes aimantes et
douces n'v croient guère; et l'un des étonnements dont je ne reviens
point est de voir le bon l'énelon en parler dans son Téléniaque, comme
s'il y crovait tout de bon : mais j'espère qu'il mentait alors; car enfin,
quelque véridi(iue qu'on soit, il faut bien mentir quel(|nefois quand on
estévèque. Maman ne mentait pas avec moi ; et celle âme sans tiel , qui
ne pouvait imaginer un Dieu vindicatif et toujours courroucé, ne voyait
que clémence et miséricorde où les dévols ne voient que justice el puni-
lion. Elle disait souvent qu'il n'y aurait point de justice en Dieu d'être
juste envers nous, parce que, ne nous ayant pas donné ce qu'il laut |)our
l'être, ce serait reden)audi i plus (|u il n'a donin''. (!(■ {|u il \ a\ail de bi-
CMM II I I I \ m NI ttiri
/itrrt' cinil <|iii' siiiis «'i°oir«> ix rnili'i', clic ne liiissail pas de ci'iiiii' au itiii-
{{aloiic. ('.•■la vcnail de ce ([ii'cllc ne «.a>ail (|ne faire des âmes îles nie-
(liaiits, ne |)<)ii\aiit ni les daniiier ni les niclire a>c(- les Imiis jnsipia rc
i|n'ils le fnssenl devenns : cl il tant a\oner i|u'cn eilel , cl dans ce
monde et dans l'anliv, les niéelianls sont tonjunrs liien eniliarnissanis.
AmIii- lii/arrciie. On \oil (|ue lonlc la doctrine du pcclic o|•i^iuel et de
la rcdcin|iti(Ui est det|-uite par ce s\stcnic, (|uc la liase du cliristiaiiisuu-
vulgaire t>n csl éhrnniée, et que le callidliiisnie au moins ih> | t
subsister. Maman, ccpendaul. était Ikhiim' catholique, nu |irclcudait
r«Mre, et il est sur qu'elle le pn-lciidail de Ircs-lxuiric l'cii. Il lui --cuililait
qu'(Ui c\p!i(|uait Inq» lilliialcuieiil cl ti(q> durciuent I Kciilure. ioul ce
(|u"iiri \ il! des tourments éterm'ls lui paraissait couimiiialoire (ui li^uré.
I.a nnut de Jésus-(llirisl lui paraissait un evemple de cliaiitc \r.'iiuienl
divine, pour ap|u'endrc aux liouimes à .liincr Dieu cl à s'.iiuier eutit- eux
de même. Ku un mol. lidclc a la rcli<^ion (pi elle axait cmlirassec, elle ad-
mettait sincéremeul loulc la pidiession de loi ; mais quand on xen.iil a
la discussion de clia(|ue article, il se Iroiixail iiu'i Ile crovail tout autre-
ment cpie rfifilise, toujours en s'y soumcil.iiil. Lllc axait la-dessus une
simplicité île ctenr, nue Iraucliise plus elo(|uetite que des eij;oteiies. et
qui souvent embarrassait jusqu'à son oonlesscnr ; car elle ne lui dé};uisait
rien. Je suis bonne catholique, lui ilisait-elle, je veux toujours l'être;
j'ado|)te de tontes les puissances de mon âme les décisions de la sainte
mcre l'glise. Je ne suis pas maîtresse de ma loi , mais je le suis de ma
volonté. Je la soumets sans réserve, et je xeux Ioul croire. (Iik me de-
mandez-vous de plus".'
Oiiand il n'y aurait point eu de morale clirélienne, je crois (piClle
l'aurait suivie, tant elle s'adaptait bien à son caractère. Klle faisait toul
c>; qui était onlonné ; mais elle l'eût fait de même quand il n'aurait pas
été ordonné. Dans les choses indiffcTentes. elle aimait à obi'ir; et s'il ne
lui eût pas été permis, |)rescril même de faire gras, elle aurait fait mai-
gre entre Dieu et elle, sans que la prudence eùl eu besoin d'y enirer
pour rien. Mais tonte cette morale était subordonnée .iiix jirincipes de
.M. de Taxel, ou plutôt elle prétendait nv lien xoir de contraire. Klle eùl
couché tous les jours avec xiiigl hommes en repos de conscience, et sans
même en avoir plus de scrupule que de désir. Je sais que force dévotes
ne sont pas, sur ce point, ])lus scrupuleuses ; mais la différence est riu'el-
les sont séduites par leurs passions, et qu'elle ne l'é'lail (pie par ses so-
phismes. Dans les conversations les plus louciiaules, et j ose dire les
plus édifiantes, elle fût tombée sur ce |)oint sans changer ni d'air ni de
ton, sans se croire en contradiction avec cile-mème. Klle l'eût même
interrompue au besoin pour le lait, cl |)iiis reùt reprise avec la même
sérénité (piauparaxant : tant elle et.iit iiilimemeiit persuadée que Ioul
cela n'était ipinne maxime de police sociale dont toute personne sensée
I!)6 LES CONFESSIONS.
pouvait faire riiil('r|)i-(''la(ion, rapiilicalidii, l'cxccplinn, selon respiil de
la chose, sans le iiioiiulre risijue d olïcnser Uicu. Qiioicjuc sur ce point
je ne fusse assurément pas de son avis, j'avoue que je n'osais le com-
battre, hontenx du rôle peu galant (pril m'eût fallu faire pour cela. J'au-
rais Itien clierclié d'élahlir la règle pour les autres, ('u tâchant do m'en
excepter ; mais, outre (|ue son tempérament |>révenait assez l'abus de
ses principes, je sais (|u'elle n'était pas femme à prendre le change, et
(juc réclamer l'exception pour moi c'était la lui laisser pour tous ceux
qu'il lui plairait. An reste, je compte ici |)ar occasion cette inconsé-
quence avec les avitres, (pioi(iu'ell(î ait en toujours |>eii d'elïetdans sa
conduite, et (ju'alors elle n'eu eût point du tout : mais j'ai promis d'ex-
poser fidèlement ses principes, et je veux tenir cet engagement. Je reviens
à moi.
Trouvant en elle toutes les maximes dont j'avais besoin pour garantir
mon âme des terreurs de la mort et de ses suites, je puisais avec sécu-
rité dans celte source de conliance. Je m'attachais à elle plus que je n'a-
vais jamais fait; j'aurais voulu transporter tout en elle ma vie, que je
sentais prête à m'abandonner. De ce redoublement d'attachement pour
elle, de la persuasion qu'il me restait peu de temps à vivre, de ma pro-
fonde sécurité sur mon sort à venir, résultait un état habituel très-calme,
et sensuel même, en ce (juamortissant toutes les passions qui portent
au loin nos craintes et nos espérances, il me laissait jouir sans inquié-
tude et sans trouble du peu de jours qui m'étaient laissés. Une chose
contribuait à les rendre plus agréables : c'était le soin de nourrir son
goût pour la campagne j)ar tous les amusements que j'y pouvais rassem-
bler. Ku lui faisant aimer son jardin, sa basse-cour, ses pigeons, ses va-
ches, je m'affectionnais moi-même à tout cela; et ces petites occupations,
qui remplissaient ma journée sans troubler ma tranquillité, me valurent
mieux cpu' bî luit et tous les remèdes pour conserver ma pauvre ma-
chine et la rétablir même autant (jue cela se pouvait.
Les vendanges, la récolte des fruits, nous amusèrent le reste de cette
année, et nous attachèrent de plus en plus à la vie rustique, au milieu
des bonnes gens dont nous étions entourés. Nous vîmes arriver l'hiver
avec grand regret, et nous retournâmes à la ville comme nous serions
allés en exil ; moi surtout, qui, doutant de revoir le printemps, croyais
dire adieu pour toujours aux Charmettes. Je ne les quittai pas sans bai-
ser la terre et les arbres, et sans me retourner plusieurs fois en m'en
éloignant. Ayant ([uilli' (le|Hiis longtemps mes écolières, ayant perdu le
goût des amusements et des sociétés de la ville, je ne sortais plus, je ne
voyais plus personne, excepté maman et M. Salomon, devenu depuis peu
son médecin et le mien, honnête homme, homme d'esprit, grand carté-
sien, qui parlait assez bien du système du monde, et diuil les entretiens
agréables et instructifs me valurent mieux (jne toutes ses ordonnances.
|-\ll I IK I. I l\ lu. \ I
11)7
Je n'ai jamais |>ii snpporler ce sol et niais n>ni|>lissa^i* tles ninvcrsalions
ordinaires; mais des i'i)n\crsalions ulili's rt solidi-s m'ont loiijonr> fait
^r.ind |)l.iisir, t'I ji' m- ni'> snis jamais ri'lnsr. Iv |iris lM'aui'iiii|i dr j;onl
à ci'lles de M. Salomon : il nu- scniblail (|ni' j'anli('i|iais avi-c lui sur ces
liantes ciinnaissam-f> (|iir mon ;inii' allait aciimrir (|naiiil illi' aurait
jK-rdii ses enlravcs. Ce goût une j'avais ponr lui s'élendil aux sujets (juil
traitait, et je commençai de rechercher lis livres qui |iouvaient m'aider
à le mieux entendre. Ceux qui mêlaient la dévotion aux sciences m'étaient
les plus convenables : tels étaient |)articulièrenient ceux de l'Oratoire et
de l'ort-Hoyal. Je me mis à les lire, on plutôt à les dévorer. Il m'en tomba
dans les mains un du I'. I.aniy. intitule Itutretieiis niir les sciences. Célail
une espèce d'intro(huti()n à la connaissance des livres (jni en traitent. Je le
lus et relus cent fois ; je résolus d'en faire mon fluide. Enlin je me sentis
entraîné peu à peu, malgré mon état, ou plutôt par mon état, vers létude,
avec une force irrésistible ; et tout en regardant chaque jour comme le
dernier de mes jours, j'étudiais avec autant d'ardeur que si j avais dû
toujours vivre. On rlisait que cela me faisait du n:al : je crois, moi, que
cela me fit du bien, et non-seulement à mon âme, mais à mon corps;
car cette application, pour la<|uelle je me passionnais, nie devint si dé-
licieuse, <|ue, ne pensant plus à mes maux, j'en étais beaucoup mumus
affecté. Il est |)ourtant vrai ([ue rien ne me procurait un soulagement réel ;
mais, n'ayant pas de douleurs vives, je m'accoutumais à languir, à ne pas
I9« l.i;s C.OM'ESSIONS.
(Iitrmir, à penser au lien da^ir, cl enlin à regarder le (lé|iérissenient
successir el leiil de ma inacliine cnmnie nu |)roj;rès incvilahlc (|ue la
inorl seule |i<iiivail arièler.
Non-seulement celte opinion me délacha de tous les vains soins de la
vie, mais elle me délivra de l'imporlnnilé des lemèdes, aM\(|neIs on ni'a-
\ail jns(|n'aliirs soumis maigre moi. Salnmon, eonvairu'u (|ue ses (li(ij;nes
ne pou\aieiil me sauvei-, m'en épargna le déhoire, el se contenta d'amu-
ser la douleur de ma |)aii\re maman avec quelques-unes do ces ordon-
nances indilïereutes (|ii! leurrent l'espoir du nuilade el maiuliennent le
«■redit du médecin, .le quittai l'étroit ré|^imo : je re|)ris l'usage ilu vin el
l(Hit le li-ain de \ ie dun homme en santé, selon la mesure de mes Forces,
sobre sur toute eliose, mais ne in'ahslenanl de rien. Je sortis nu'inie, el
recommençai d';dler voir mes coniuiissanccs, surtout M. de Conzié, dont
le commerce me |)laisait foi't. Enlin, soit qu'il me parût beau d'appren-
dre jns(|u'a ma di'iiiii're lienre. soit qu'un reste d'espoir de vivre se ca—
cliàl au fond de m<m coMir, l'alleiile de la nmrl, loin de ralentir mon
goût pour l'étude, semblait l'animer; et je nie pressais d'amasser un peu
d'acquis pour l'autre monde, comme si j'avais cru n'y avoir que celui
que j'aurais emporte. Je pris en affection la bduticjue «l'un libiairc ap-
pelé Honcbard, oii se rendaient quelques gens de lettres; et le printemps
que j'avais cru ne pas revoir étant procbe, je m'assortis de quelques
livres pour les Charmettes, en cas que j'eusse le bonheur d'y retourner.
J'eus ce bonheur, et j'en profilai de mon mieux, La joie avec laquelle
je vis les premiers bourgeons est inexprimable. Revoir le printemps
était pour moi ressusciter en |iaradis. A peine les neiges commençaient à
fondre, que nous (jnillàmes nolie cachot ; et nous fûmes assez tôt aux
Charmettes pour y avoir les prémices du rossignol. Dès lors je ne crus
plus mourir; et réellement il est singulier que je n'aie jamais fait de
grandes maladies à la cam|)agne. J'y ai beaucoup souffert, mais je n'y ai
jamais été alité. Souvent j'ai tlit, me sentant plus uu\l qu'à l'ordinaire :
Onand vous me verrez prêt à mourir, portez-moi à l'ombre d'un chêne,
je vous promets que j'en reviendrai.
Ouoique faible, je repris mes fonctions champêtres, mais d'une ma-
nière proportionnée à mes forces. J'eus un vrai chagrin de ne pouvoir
faire le jardin tout seul; mais quand j'avais donné six coups de bêche,
j'étais hors d'haleine, la sueur nu' ruisselait, je n'en pouvais plus. Quand
j'étais baissé, mes battements re(i(uiblaient , et le sang me montait à la
tète avec tant d<' force (|u'il fallait bien vite me redresser. Contraint de
me bornera des soins nu)ius fatigants, je pris entr(^ autres eeliii du co-
lombier, et je m'y affectionnai si fort (|ue j'y passais souvent plusieurs
heures de suite sans m'y ennuyer un monuiit. I.e pigeon est fort timide,
et diflicile à apprivoiser ; cependant je vins à luuit «l'inspirer aux miens
lant de eiiriliauee. (ju'ils nu' suivaient partout el se laissaient jin'ndre
l'Ml I I I I I I S Kl \ I I!l>j
i|iiaiiil jf NiMiKiis. J<- lie |Miii\;iis |iui'aili'e au jardin m ilaiis la cuiir saiii«
m a\oit' à l'iiislaiil diiix nu Irois »ui- les lira.s, sur la lèU-; et eiiliii, iiial-
^vv liiiil If plaisir i|Uf j°\ |ir4-nais, rc corif'^i' me ilcxiiit si iiii-oiunioilc ,
i|iif je lus tiltiiui' (le Irur oli'r celle fauiiliarile. J'ai toujours pris un sin-
gulier jtlaisir a a|i|>ri\uis('r les aiiiiuaux. surloul eeu\ (|ui sont crainlifs
et sanxa^es. Il nie paraissait eliarniaiit de leur inspirer une coiiliance
(|ue je n'ai jamais trompée : je \uulais <|u'ils m'aimassenl eu lilierté.
J ai dit (|ne j'avais apporte des li\res : jeu lis usaj'e, mais d'une ma-
nière moins propre a m'iustruire i|u' a m'aeealder. La lanssu idée que
j'axais di's elioses me persuadait <|ue, pour lire un lixreaxec fruit, il Fal-
lait axoir tontes les couuaissauees iju'il supposait, Lien eloiyué de penser
(|ue souvent I auteur no ]es avait pas lui-même, et qu'il les puisait dans
d'autres livres à mesure c|u'ii en avait besoin. Avec celle lollo idée, j'é-
tais arrêté a clia(|ue instant, foi'cé de courir iucessaunuent d'un livi'e à
I autre; et quelijnelnis , avant d'être a la dixième paj^e de celui (jue je
voulais étudier, il m'eût lallu épuiser des bibliothèques. Cependant je
m'obstinai si bien à celle exlruvaj^aute niélhudc, que j'y perdis un temps
inliui. et taillis à un* [)rouiller la tète au point de ne pouvoir plus ni rien
Voir ni rien savoii-. Ileureu><'uu-nt je m'aperçus que j eiililais nue fausse
roule qui luV^arail dans un labyrinthe immense, cl j'en sortis avanl d'v
èlre lonl à lail perdu.
Pour peu qu'on ail un vrai i;niil |»our les sciences, la première
chose (]u'ou seul en s'y livrant c'est leur li.iison , (jui fait (ju'idles s at-
lirenl, s'aidenl, s'éclairent muluellenienl , et que l'une ne peut se
passer de l'antre. Ouoiqne l'esprit humain ne puisse suflire à toutes, el
(ju'il en faille toujours préférer une comme la principale, si l'on n'a (|uel-
qui notion des autres, dans la sienne même ou se trouve souvent dans
l'obscurilé. Je sentis que ce que j'avais entrepris était bon el utile en Ini-
nn'-me, qu'il n'y avait (|ue la méihude à chanj^er. Prenant d'ahord l'Ku-
cvclopedie, j'allais la divisant dans ses branches. Je vis qu'il lallail faire
tout le contraire, les prendre chacune séparément, et les poursuivre
chacune à part jusqu'au point où elles se réunissent. Ainsi, je revins à
la synthèse ordinaire; mais j'y revins en homme qui sait ce qu'il fait.
La méditation me tenait en cela lieu de connaissances, et une réihvxion
très-naturelle aidait à me bien guider. Soit <|ue je vécusse ou (|ue je
mourusse, je n'avais point de Icnips a perdre. Ne rien savoir a près de
vin^t-ciu(| ans, et vouloir tout apprendre, c'est s'engager à bien mettre
le temjis a profit. Ne sachant a ((uel point le sort on la mort ])ouvaient
arrêter mon zèle, je voulais, à tout événement, acquérir des idées de
tontes cho>es, tant pour sonder mes disjtositions naturelles que pour
juger pal' moi-même <le ce (|ni mêrit.iil le mieux d'être cultivé.
Je trouvai dans 1 exécution de ce plan un autre avantage au(|uel je
n'avais pas pensé, celui de mellri' lieaueoup de temps à prolit. Il faut
■im I.KS C.ONFESvSlONS.
(|iic je ne sois pas no pour rélutle, car une longue application me fatigue
à tel |)()int (]u'il m'est impossihh; de in'occnper une demi-heure de suite
avec i'iiree du même sujet, surtout en suivant les idées d'aulrui ; car il
m'est arrivé (juel(|uel'ois de me livrer plus longtem|ts aux miennes, et
même avec assez de succès. Quaiul j'ai suivi durant (jueiques pages un
auteur '(ju'il faut lire avec application, mon esprit rahaudonue et se
[)erd dans les nuages. Si je m'obstine, je m'épuise inutilement, leséblouis-
semenlsme prennent, je ne vois plus rien ; mais que des sujets différents
se succèdent, nu'-me sans interrnpiiou , luu me délasse de l'autre, et,
sans avoir besoin de relâche, je les suis plus aisément. Je mis à profit
celte observation dans mon plan d'études, et je les entremêlai tellement
que je m'occupais tout le jour, et ne me fatiguais jamais. 11 est vrai que
les soins champêtres et domestiques faisaient des diversions utiles; mais,
dans ma ferveur croissante, je trouvai bientôt le moyen d'eu ménager
encore le temps pour l'étude, et de m'occuper à la fois de deux choses,
sans songer que chacune en allait moins bien.
Dans tant de menus détails qui me charment et dont j'excède souvent
mon lecteur, je mets pourtant une discrétion dont il ne se douterait
guère, si je n'avais soin de l'en avertir. Ici, par exemple, je me rappelle
avec délices tous les différents essais que je lis pour distribuer mon
temps de façon que j'y trouvasse à la fois autant d'agrément et d'utilité
(juil était possible ; et je puis dire que ce temps, où je vivais dans la re-
traite et toujours malade, fut celui de ma vie où je lus le moins oisif et
le moins ennuyé. Deux ou trois mois se passèrent ainsi à tàter la pente
de mon esprit, et à jouir, dans la plus belle saison de l'année et dans un
lieu qu'elle rendait enchanté, du charme de la vie dont je sentais si bien
le prix, de celui d'une société aussi libre que douce, si l'on peut donner
le nom de société à une aussi parfaite union, et de celui des belles con-
naissances que je me proposais d'aciiuéiir ; car c'était pour moi comme
si je les avais déjà possédées, ou plutôt c'était mieux encore, puisque
le plaisir d'apprendre entrait pour beaucoup dans mon bonheur.
11 faut passer sur ces essais, qui tous étaient pour moi des jouissances,
mais trop simples pour pouvoir être expliquées. Kncore un coup, le vrai
bouheurnese décrit pas, il se sent, etse sent daulaiil mieux qu'il peut le
nmins se décrire, parce qu'il ne résulte pas d'un recueil de faits, mais
(|u'il est un état permanent. Je me répète souvent ; mais je me répéterais
bien davantage, si je disais la même chose autant de l'ois qu'elle me
vient dans l'esprit. Quand enlin mon train de \ie souvent changé eut
pris un cours uniforme, voici à peu près quelle en fut la distribution.
Je me levais tous les matins avant le soleil; je montais par un verger
voisin dans un très-j(di chemin qui était au-dessus de la vi^ne et suivait
la côte jusqu'à (Ihambéri. l.à. toni iii me puMiicuaiil , je faisais ma
prière, (lui ne consistai! pas i ii un \.ini ballMilienienl île b'vres, mais
:èt'i^
S3.
i'\ n I II I . Il \ m \i. )oi
(laii« iiiif »iiiL't-i'c L'It-valioii ili- l'iLMir a I aiiliiii' ilc crllu aiitialilr iialiin-
(luiit li-s bi'Uiilo^ L-taiciit smis nus y-iix. Je n'ai jamais aimé ù iirii-r (luii>
la l'haiiiliif ; il me siiiihlt- qiit- lis murs cl (mis cfs |iclils oiimm'is do
liomiiU'S s'iiil«'i'|>(>si'iit cmIi'c IIicu cl mni. J'aimr à le coiilcmiili'i' ilaii> sr»
u'iivri'S, tandis i|m- iiioii ciriir s'élève a lui. Me-- itiiéres éluirnt imics, je
|tnis II! dire, et dignes par l.i d'étro l'xancécs. Jr ne dcmaii<lais iionr mm,
el |i(iur celle diml mes Meu\ ne me se|iai'aienl jamais, i|n'iiiie \ieinn(i-
eenle el trani|nille, e\em|ile du nui, de la dunlenr, des penildes j)esi)ins ;
la iiiDil des justes, et leur sdit dans l'avenir. Du reste, let aile si; pas-
sait pins en admiration et en euntemplatiim i|n'eii demandes ; el je sa-
vais (|(ranpi-i'S du dispensalenr des Mais liiens, le meilleur moyen d'oli-
tenir ceux i|ni nous sont nécessaires est moins de les demander (|ue de
les mériter. Je revenais en me |)rouienanl par un assez ^rand tour, uecnoi-
à considérer avec intérêt et vtdiipté les olijets diampèlies dont j'étais
environné, les seuls ilont l'ieil el le coMir ne se lassent jamais. Je rejjar-
dnis de loin s'il était jour chez maman : i|uniul je voyais son contrevent
nuverl, je tressaillais de joie el j'accourais ; s'il était ieiini', j'entrais un
jardin en allendant qu'elle IVit réveillée, m'amnsanl a icpasseï- ce (ino
j'avais appris la veille ou à jardiner. Lv conlrevent s'ouvrait, j'allais l'em-
brasser dans son lit, souvent encore à moitié endormie ; et cet emltias-
senient, aussi pur que tendre, lirait de sou iunoceiice nième un eli.iirMi-
(|ni n'est jamais jniul à la voliiple des sens.
Nous déjeunions ordinairemeiil avec du café au lait, (i'elail le leiiijis
de la journée on nous étions le plus tran(|nilles, oii nous causions le
plus n nuire aise. Ces séances , pour l'ordinaire assez longues, m'ont
laisse un jioùl vif pour les déjeuners; el je j)réfère iiifinimenl l'usa"!!
d .Vngleterre el de Suisse, où le déjeuner est un vrai repas (|ui rassemble
tout le monde, à celui de France, oi» chacun déjeune seul dans sa cham-
bre, ou le pins souvent ne déjeune |Miinl du tout. Après une heure ou
deux de causerie, j'allais à mes livres jus(|n'au diner. Je commençais
par (juehjue livi-e de philosophie . comme la l.ogi(|ue di; l'oi'l-Uoval ,
l'Essai de Locke, Malehranche, l.eilniit/. Descartes, etc. Je m'aperçus
bicnlùt que tous ces auteurs étaient entre eux en contradiction presque
porpéluelle, cl je formai le chimérique projet de les accorder. (|ui me
fatigua beancou|i el me lil perdre bien du lt>mps. Je me brouillais la téli>
el je n'avançais point. Kniiii, renonçant encore à cette méthode, j'en
pris une inlinimenl meilleure, et à buiuelle j'atlribue tout le progrès que
je puis avoir fait, malgré mon défaut de capacité; car il est certain (iiie
j'en eus lonjoiirs fort peu pour l'c'tude. lui lisant cha(|ue anleiir, je me
lis une loi d'adopter et suivre toutes ses idées sans y mêler les miennes
ni celles d'un autre, et sans jamais disputer avec lui. Je me dis : (!om-
mençons par me faire un magasin d'idées, vraies ou fausses, mais rietirs,
en allendant que ma tète en soil assez fournie |)onr pouvoir les rompa-
3fi
2(1-2 I. i:s CO.NKKSStONS.
iL-r l'I c'Imisii'. (lillr inrtliodc ii'i'sl pas sans iiucuivoiiit'iil. je lésais;
mais clli' m'a roussi dans i'ohjcl de nrinslrnire. Au liout de quelques
aniM'cs passées à ne pciisci- cxatlciin'iit (|in' d'après auliiii, saus réfléchir
|iiuii- ainsi dire cl prcs(|nc s.ms raisonner, je me suis trouvé un assez
^rand l'onds d'acipiis pour me sul'lire à moi-même, el penser sans le
secours daulrni. Alois, ijuaud les voyaj^cis et les aiïaires m'ont ôté les
moyens de consullcr les li\rcs. je me suis amusé a repasser et comparer
ce que j'avais lu, à peser clia(|ue cliosc à lii balance delà raison, et à
juger quelijncl'ois mes mailics. l'onr avoir commencé tard à mettre en
exercice ma l'acuité judiciaire, je n'ai pas trouvé qu'elle eût perdu sa
Nigucnr; cl (juand j ai piiMic mes propres idées, on ne ma pas accusé
d'être un disciple servilc, el de juicr //( vcrha nuHjislii.
Je passais de là à la gét)mélric élémentaire; car je n ai jamais été
plus loin, nrohstiiiaiil à vouloir vaincre mon peu de mémoire à force de
revenir ccnl cl icnl lois sur mes pas el de recommencer incessamment
la même marclie. Je ne [;onlai pas celle d'Enclide, qui cherche plutôt la
cliaiiM" des démonstialiiins que la liaist)n des idées; je prélérai la géo-
métrie du 1'. I.ainv. (|ui dès lors devint un de mes auteurs favoris, et
dont je relis encore avec plaisir les ouvrages. L'algèbre suivait, et ce fut
toujours le P. l.amy (|ne je pris pour guide. Ouand je fus plus avancé,
je pris la Scienci; du calcul du V. Heyuaud, puis son Analyse démontrée,
(juc je n'ai l'ail qu'clllenrer. Je n'ai jamais été assez loin pour bien sen-
tir l'application de l'algèbre à la géométrie. Je n'aimais point cette ma-
nii're d'opérer sans voir ce qu'on fait ; et il me semblait que résoudre un
problème de géométrie par les éijuations, c'était jouer un air en tour-
nant une manivelle. La première fois (jue je trouvai par le calcul que le
carré d'un binôme était composé du carré d(! chacune de ses parties et
du double prt)duit de l'une par l'autre, malgré la justesse de ma multi-
plication, je n'en voulus rien croire jusqu'à ce que j'eusse fait la ligure.
(>e n'était pas que je n'eusse un grand goût pour l'algèbre en n'y consi-
di'ranl (|ue la (luaiitité abstraite; mais, appli(|uée à l'élendue, je voulais
voir l'opératioji sur les lignes, autrement je n y comprenais plus rien.
.\près cela venait le latin. C'était mon étude la plus pénible, et dans
hupudle je n'ai j;inuiis fait de grands progrès. Je me mis d'abord à la
nu'lhod<' latine de l'ort-Roval, mais saus fruit, (les vers ostrogoths me
i'aisaient mal an cu'ur, cl ne pouvaient entrer dans mon oieille. Je me
|)erdais dans ces lonics de ri'gles, el en a|)prenanl la dernière j'oubliais
hinl ( !■ (|ni avait précède. Ine élude de nmts n'est pas ce qu'il faut à un
lininme sans nu;nmire; el c était précisément pour forcer ma nu'moinîa
prendre de la capacité que je m'obsliuais a celle élude. Il fallut laban-
ilonncr a la lin. J cnliiiilais assez la construclioii pour pouvoir lire un
auU.'ur facile, a laide d'un dictionnaire. Je suivis cette route, et je m'en
trouvai bien. Je m appliipiai à la Iradnclion. non par écrit, mais meu-
I-\IM II I. I l\ Itl M 2(15
•aie, cl ji' m'en liii!< la. A lnicf «If li'iii|>> cl d i-\i'ici»T. jr suis pncvciiii a
lire assez eoiiiainineiil les ailleurs laliiis, mais jamais a |MiiiMiii ni |iailiT
ni écrire ilaiis ertli- langue : ee i|iii m'a suiMeiil mis dans j'ciuhaiias
i|iiaii(i je me suis litiine, je ne sais eiiiiiiiit-iil, iiinile |iai'iiii les ^ciis (Il-
lettrés. In antre ineoiiNenient, e<>nsi'(|niiil a ertlr manieie ira|i|n'i-nili'c,
est i|iie jamais je n'ai sn la |triis(tilie. eiieore moiiis li's rej^lrs de la \er-
siiiealion. DésirunI pourtant de sentir I liarnumii- dr la langue en \ers
et en prose, j'ai fait liieii th-s eliorts pimr \ par\rnir; mais je suis
convainen qn*.- sans inaiire eela est pi-es(|iii> imptissilde. A\ant ajipris la
coMi|»)silion du plus facile de tous les vers, (|iii est riiexametrc. j eus |,i
patience de scander presi|ne loiil Nii^iii', cl t\'\ tnari|nci les pieds cl la
quantité; puis i|iiaiid j'étais en dmile si une s\llalic était longue ou Ihcnc,
c'était mon Virgili! que j allais consnller. On sent (pie cela me faisait
faire liieii des fautes, à cause des altérations permises par les li-gles de
la vcrsilication. Mais s'il \ a de I a\antage a cliidier seul, il v a aussi di'
grands incoin énients, cl su il uni une |teiiie ineiovaliie. .le sais cela miciiv
i|iie (|ui (|uc ce soit.
.Vvant midi je quittais mes lixres. et si le diner nelait pas prêt, j'allais
faire visite à mes amis les pigeons, ou lra\aillcr au jardin en alleiidaiil
riieurc. Oiiaiid je m'entendais appeler, jaccomais fort coulent cl muni
d un grand appétit; car c'est encore nue chose à noter (|ue, (pieiiiiic
malade que je puisse être, l'appétit ne nie man(|nc jamais. Nous dînions
Irès-agréablemeiil, en causant de nos affaires, en atteiidaiil (|iie maman
put manger. Deux lui trois fois la semaine, (|iiaiiil il faisait lieaii, uniis
allions derrière la maison prendre le cale dans un caliinet irais et linilfii.
que j'avais garni de honlilon. et (|ui nmis faisait grand plaisir durant la
chaleur. Nous passions là une |)elite heure à visiter nos K'-giimes , nos
llenrs, à des entretiens relatifs à notre manière de vivre, et qui nous eu
faisaient mieux goûter la douceur, .l'avais nue aiilie |ielilc famille au
hoiit (lu jardin : c'étaient des abeilles. Je ne manquais guère, et soinenl
maman avec moi, d'aller leur rendre visite; je m'intéressais heancoiip
à leur ouvrage; je m'amusais inliniment à les voir icvenir de la pico-
rée, leurs petites cuisses (jncKjuefois si chargées qu'elles avaient peine a
marcher. Les premiers jours, la curiosité me rendit indiscret, et elles
me piquèrent deux on trois fois; mais ensuite nous finies si bien con-
naissance, que, quelque près que je vinsse, elles me laissaient faire ; et
quehiue pleines que lussent les ruches, piéles à jeter leur essaim, jeu
étais quelquefois entouré, j'en avais sur les mains, sur le visage, sans
qu'aucune me piquât jamais. Tons les animaux se délient de l'homme,
et n'ont pas tort; mais sont-ils sûrs une fois qu il ne leur veut pas nuire,
leur confiance devient si grande qu'il faut être |>Ius cpie barbare pour
en abuser.
le retournais a me» livres ; mais mes occupations de l'après-midi de-
■2n» |,i:s COM' KSSIO.NS,
N.iicnl iiniins |)(irli'i- le ikiiu <lr lia\ail el (liHiKle (jiHi de récréation cl
iramusiMiK-iit. .Il' n'ai jamais pu siipporlor l'aiiplitalioii du caliiiicl après
iiHiM (liiiiT. il (Ml ^cncial toiilc point' ini' ronlc ilmant la clialonr du jour,
.le in'(imi|)ais pomlanl, mais sans '^ruv cl presque sans rcj;lc, à lire sans
dudicr. La diosc que je suivais le |)lus exaclemenl étail l'hisloire et la
pénora|)liic; et comme cela ne demandait point de cmilention d'esprit,
j'y fis anlanl de progrès que lo permettait mon peu de mémoire, .le vou-
lus étudier le 1', l'élan, et je m'enfom-ai dans les lénchres de la clirono-
logie : mais je me déooùlai de la partie criti(nu% qui n'a ni fond ni rive,
et je nrai'feclionnai par ]iréférence à l'exacte mesure des temps et à la
marche des corps célestes. J'aurais même pris du goût pour l'astronomie,
si j'avais eu des insirnmenis ; mais il fallut me conlenler de- (pielques
él('menls pris dans les livres, et de quelques observations grossières fai-
tes avec une Iihk Ih^ d'a|iprocl)e, seulement pour connaître la situation
générale du ciel : car nia\ne conrte ne me permet pas de distinguer, à
yeux nus, assez nettement les astres. Je me rappelle à ce sujet une aven-
ture dont le souvi'uir m'a souvent fait rire. J'avais acheté un planisphère
céleste pour éindier les constellations. J'avais attaché ce planisphère snr
un châssis ; et les nuits où le ciel était serein, j'allais dans le jardin poser
mon châssis sur quatre piqnets de ma hauteur, le planisphère tourné
en dessons; et pour l'éclairer sans que le vent soufflât ma chandelle, je
la mis dans un seau à terre entre les quatre piquets : puis, regardant
alternativ(!ment le ])lanisphère avec mes yenx et les astres avec ma lunette,
je m exerçais à connaître les étoiles et à discerner les constellations. Je
crois avoir dit ([ue le jardin de M. Noirci était en terrasse; on voyait du
chemin tout ce qui s'y faisait, l ii soir, des paysans passant assez lard me
virent, dans un grolescpie ('(inijjage, occupé à mon opération. La luenr
qui doniiail sur mon planisphère, et dont ils ne voyaient pas la cause
parce que la lumière était cachée à leurs yeux par les bords du seau, ces
f|iialre |>iquets, ce grand papier barbouillé de figures, ce cadre, et le jeu
(le ma lunelte, qu'ils voyaient aller et venir, donnaient à cet objet un
air de grimoire qui les effraya. Ma parure n'était pas propre à les rassu-
rer: un chapeau clabaud par-dessus mon bonnet, et un pet-en-l'air ouaté
de maman qu'elle m'avait obligé de mettre, offraient à leurs yeux l'image
d'un vrai stu'cier; et comme il était près de minuit, ils ne doutèrent
pninl (|ue ce ne fût le commencement du sabijat. Peu curieux d'en voir
davanlage, ils se sauvèrent très-alarmés , éveillèrent leurs voisins pour
leur conter leur vision; et l'histoire courut si bien, que dès le len-
demain chacun sut dans le voisinage que le sabbat se tenait chez M. Noi-
rci. Je ne sais ce qu'eût produit enlin celle rumeur, si l'un des ])aysans,
témoin de mes conjurations, n'en eûl le même jour porté sa j)lainte à
deux jésuites ([ui venaient nous voir, et qui, sans savoir de qrioi il s'a-
gissait, les désabusèrent jiar provision. Ils nous contèrent l'histoire, je
l'MITII I I l\ Itl \ I tO%
lc>iir CM (lis la caiisf, cl nous riiiio licaiii oiip. (Icpciulnnl il fui résolu,
crainte tic nciilixc. <|iic j'oli>cr\crais ilcsorinais sans Inniirrc, cl qnc
j'irais ooiisnllcr le |ilanis|ilicrc dans la maison. (lcn\(|ni ont In lians les
l.cltres (If la Mouttujne ma ma^ic de Venise, Irouveronl, je massnre, qm-
j'avais de longue main nnci,'randc vocation pour être sorcier.
Tel était nimi train de \ie aii\ Cliarmclles quand je n'étais occupé
d'aucuns soins cliampétrcs ; car ils avaient toujours la préférence, et dans
ce qui n excédait pas mes forces je travaillais comme un paysan : mais
il csl vrai que mon rxtrcmo faiblesse ne me laissait guère alors" sur cet
article (|ue le mérite de l.i Imhiih' volunlc. D'ailleurs je voulais faire à la
fois deux onvraj.'cs. cl par celle raison je n'en faisais bien aucun. Je
m'étais mis dans la tète de un- donner par force de la mémoire; je m'olt-
slinais à vouloir beaucoup apprendre par cœur. Pour cela je portais tou-
jours avec moi ([iiebine livre, (|u'avec une peine incroyable j'étudiais
et repassais tout en travaillant, .le ne sais ]»as commcnl ropiniàtrelé de
CCS vains et continuels eiïorts ne m'a pas cnlin rendu stupide. 11 laiil que
j'aie appris et rappris bien vingt fois les Kglogucs de Virgile, dont je ne
sais pas un seul innt. .lai perdu on dépareillé des mulliludes de livres,
par riiabilude que j'avais d'en |)orler |)arlout avec moi, au colombier,
au jardin, au verger, à la vigne. Occupe d'autre chose, je posais mon
livre au pied d'un arbre ou sur la haie ; partout j'oubliais de le reprendre
cl souvent au boni de quinze jours je le retrouvais pourri, ou rongé des
20fi I.KS C.OM' KSSIONS.
Idiiiiiiis cl tk's limayons. C.elto ardeur irapprciulrc dovinl une manie
(|iii me rendait comme hébété, tout occupé que j'étais sans cesse à mar-
moiler quelque cliose entre mes dents.
Les écrits de l'orl-Hoyal et de rOraloire étant ceux (pie je lisais le
plus rré(|neiument, m'axaient rendu demi-janséniste; cl, malgré toute
ma confiance, leur dure théologie m'é|ioii\anlail quelquefois. La terreur
de rcnfer, que jusque-là j'avais très-peu craint, troublait peu à peu ma
sécurité; et si maman ne m'eût tranquillisé l'àme, cette efriavante doc-
trine m'eut enfin tout à fait bouleversé. Mou cont'esseur, qui était aussi
le sien, contribuait pour sa parla me mainlenir dans une boune assiette.
C'était le P. Ilemet, jésuite, bon et sage vieillard dont la mémoire me
sera toujours en vénération. Quoique jésuite, il avait la sim|)licité d'un
enfant ; et sa morale, moins rebàchée que douce, était précisément ce
(|u"il nie fallait pour iialaiieer les tristes impressions du jansénisme. (]e
bonliomme cl son compagnon, le 1'. ('.o|)pier. venaient souvent nous voir
aux (^barmt'llcs, (|uoique le chemin lut fort rude et assez long pour des
gens de leur âge. Leurs visites nie faisaient grand bien : que Dieu veuille
le rendre à leurs âmes! car ils étaient trop vieux alors pour que je les pré-
sume en vie encore aujourd'hui. J'allais aussi les voir à (lliambéri : je me
familiarisais peu à peu avec leur maison; leur bibliotliéque était à mon
service. Le souvenir de cet heureux temps se lie avec celui des jésuites au
point (le me faire aimer l'un par l'autre; et, quoique leur doctrine m'ait
toujours paru dangereuse, je n'ai jamais pu trouver en moi le pouvoir
de les haïr sincèrement.
Je voudrais savoir s'il passe quelquefois dans les canirs des autres
hommes des puérilités pareilles à celles qui passent quelquefois dans le
mien. An milieu de mes études et d'une vie inuocenie aniani qu'on la
puisse mener, et malgré tout ce qu'on m'avait pu dire, la peur de reiifer
m'agitait encore souvent. Je me demandais : En quel état suis-jc? si je
mourais à l'instant, serais-je damné? Selon mes jansénistes la chose était
indubitable ; mais selon ma conscience il me ])araissait que non. Tou-
jours craintif (!l (lollaiil dans cotte cruelle incertitude, j'avais recours,
■ pour en sortir, aux expédients les plus risibles, et pour lesipielsje ferais
volontiers enfermer un homme si je lui en voyais faire aiilanl. In jour,
rêvant à ce triste sujet, je m'exerçais machinalement à lancer des pierres
contre les troncs des arbres, et cela avec mon adresse ordinaire, c'est-à-
dire sans presque en loucher aiieiin. Tout au milieu de ce bel exercice.
je m'avisai de m'en faire une espèce de pronostic pour calmer mou
inquiétude. Je me dis : Je m'en vais jeter celte pierre contre l'arbre
(jiii est vis-à-vis de nmi ; si je le louche, signe de salut ; si je le manque,
signe de damnation. Tout en disant ainsi, je jette ma |(iene d'une main
tremblante et avec un horrible lialtenient de c(eiir, mais si lieiireuse-
ment (lu'elle \a l"iap]>er au beau milieu de l'arbre ; ce qui véritablement
l'A un K I. I IN III \ I ftr,
n'ctail |i;ts diriirili-, i'iirj'a\ais i-ti -niii de le t Ikumi lui! ^lll^l•l ftnl iiic!>.
|)f|>iiis lors je n'ai plus ilmili- de iiuhi saliil. Je no sais, rn mil- raiiiiclaiil
le fait, si je dois liiv on i,'i''niir sur nioi-inènu'. Vous nnirr» ^lantls
lu)nnn(*s, (|ni rie/ sin-cincnl, ri>lioilc/-vons ; mais n'insullt'/. pas à ma
misiTi-, car je mmis jnrr (|uc ji- la sens liicn.
An rt'sif, tt's trmildcs, tes alarmes, iiisi'paral)Ks ptut-rlrr de la dc-
votidii , n'élaient pas nn clat pcrniam ii(. (ionininiirmcnt j'i'-lais assez
lran(iuilli'. ri l'impression que l'idée d'une mort prochaine faisait sur
mon âme elail moins de la Irislesse qu'une lanj;ueur paisilde e( qui
même avait ses doui-eurs. Je \iens de relriui\er parmi de >ieu\ pa|)iers
une espèce d'i\liiM l.itiiui que je me Taisais à moi-même, et «u'i je me IV'-
licilais de mourir à l'âge où l'on trouve assez de courage en soi |>our
envisager la mort, et sans avoir ('prouvé de grands maux ni de coips ni
d'es|)rit durant ma vie. Une j'a\ais bien raison ! un pressenlinonl me
Taisait craindre de >i\re pcnir sunllrii'. Il semblait (|iir je |U"évoyais le
sort qui m'attendait sur mes vieux jours. Je n'ai jamais été si près de la
sagesse (|ue durant cette lieurense époque. Sans graiuls remords sur le
passé, délivré des situcis de l'avenir, le sentiment qui dominait conslam-
nu'ut dans mon âme était de jouir du présent. Les dévots ont pour l'or-
dinaire une petite sensualité très-vive qui leur Tait savourer avec délices
les plaisirs innocents qui leur sont permis. Les mondains leur en font
nn crime, je ne sais pourquoi; ou plutôt je le sais bien : c'est qu'ils en-
vient aux autres la jouissance des plaisirs simples dont eux-mêmes ont
perdu le goût. Je l'avais, ce goût, et je trouvais charmant de le salis-
Taire eu sûreté de conscience. Mon cieur, ncuT encore, se livrait à tout
avec un plaisir d'ciiTant. ou plutôt , si j'ose le dire, avec une volupté
d'ange ; car en vérité ces tranquilles jouissances ont la sérénité de celles
du jtaradis. Oes dîners faits sur l'herbe à Monlagnide. des soupers sons
le berceau, la réccdie des Truils, les vendanges, les veillées a leiller avec
nos gens, tout cela faisait pour nous autant de Tètes auxquelles maman
prenait le même plaisir que moi. Des promenades pins solitaires avaient
un charme plus granil encore, pane (|iu^ le coMir s'épanchait plus en
liberté. Nmis en iniies une entre autres qui fait époque dans ma mé-
moire, un jour de Saint-Louis, dont maman portait le nom. Nous par-
tîmes ensemble et seuls de bon matin, après la messe qu'un carme était
venu nous dire, au point du jour, dans une chapelle attenante à la mai-
son. J'avais proposé d aller parcourir la côte opposée à celle où nous
étions, et que nous n'avions point visitée encore. Nous avions envoyé
nos provisions d'avance, car la course devait durer tout le jour. Maman,
quoi(ju'un peu ronde et grasse, ne marchait pas mal : nous allions de
iidline eu colline et de bois en bois, (juelquefois au soleil et souvenl a
l'oudire, nous reposant de temps en temps et nous oubliant des heures
entii-res; ransant de nous, de iiolie union, de la douceur île notre S(Mt,
■iOS l.l'.S CO.MF.SSIONS.
(>l laisaiil [Kiiii' sa durfo tics vu'ux qui ne lïirciil |)as exauces, lout seui-
lilail conspirer au honlieur de celte journée. H avait plu cle|)uis peu;
point de poussière, et des ruisseaux i)i('n couranls; un iieiil vent Irais
afjitait les l'euillcs, l'air était jHir, l'Iiorizoïi sans niia^c; la sérénité ré-
gnait au ciel cnuiuie tlans nos ciruis. Notre diner l'ut l'ait clicz un paysan
et partaf^é avec sa lainille, (|ui nous bénissait de lion co'ur. (les pauvres
Savoyards sont si bonnes gens ! Après le dîner nous gagnâmes l'ombre
sous de grands arbres, où, tandis que j'amassais des brins de bois sec
pour l'aire notre cale, maman s'amusait à beiboriscr parmi les brous-
sailles; et avec les Heurs du li(iU(|iict (|ue clicniin l'aisanlje lui avais ra-
massé, elle me lit remarcpier dans leur structure mille choses curieuses
qui m'amusi'rent beaucoup et qui devaient me donner du goût pour la
botani(|ue : mais le momenl n'était pas venu, j'étais distrait par trop
d'aulics études, l ne i(l(''e (jui \inl me frapper lit diNcision aux Heurs et
aux plantes. l,a situation d'àmc où je me trouvais, tout ce que nous
avions dit (>t fait ce jour-là, tous les objets qui m'avaient fraj)pé, me
rappeléient l'espiïce de rêve que tout éveillé j'avais fait à Annecy sept ou
huit ans auparavant, et dont j'ai rendu coinple en son lieu. Les rapports
en étaient si frappants, (|u'en y pensant j'en fus ému jusqu'aux larmes.
Dans un transport (rallendrissemcnt j'embrassai cette cbère amie : .Ma-
man, maman, lui dis-je avec |)assion, ce jour m"a été promis depuis
longtemps, et je ne vois rien au delà. Mon bonheur, grâce, à vous, est à
son combl(! : puisse-t-i! ne pas décliner désormais! puisse-t-il durcu'
aussi longtemps que j'en conserverai le goût ! il ne linira qu'avec
nuii.
Ainsi coulèrent mes jours heureux, et d'autant plus heureux que,
n'apercevant rien qui les dût troubler, je n'envisageais en effet leur lin
qu'avec la mienne. Ce n'était pas que la source de mes soucis lût abso-
lument tarie; mais je lui voyais prendre un autre cours que je dirigeais
de mon mieux sur des objets utiles, alin (ju'elle poilàl son remède avec
elle. .Maman aimait naturellement la campagne, et ce goût ne s'attiédis-
sait pas avec moi. Feu à peu elle prit celui des soins champêtres; elle
- aimait à faire valoir les terres, et elle avait sur cela des connaissances
dont elle faisait usage avec |)laisir. Non contente de ce (|ui d(''|)en(lait de
la maison (ju'elle avait prise, elle louait tantôt un champ, tantôt un pré.
Knfin, portantson humeur entreprenante sur des objets d'agriculture, au
lieu de rester oisive dans sa maison, elle prenait le liMin de devcnirbi(!U-
lùt une grosse fermière, ,1e n'aimais pas trop à la voir ainsi s'éleiidn;, ctj(î
m'y opposais tant qiu' je pouvais, bien sûr (ju'elli' serait toujours trom-
pée,et que son humeur libérale et prodigue porterait toujours la dépense
au delà du produit. Toutefois, je me consolais en pensant que ce produit
du moins ne serait i)as nul. et lui aiderait à vivre. De toutes les entre-
|)rises qu'elle pousait former, celle-là nu; paraissait la moins ruiiu'use,
I-AK III. I. I l\ m M ilf.t
i-l, >ans V i"ii\isaj;fi' loimm- «'lli- un oliji-l de |ii(ilil, j > (•ii\i>aj;cais iiiu*
u(-cii|iali(iM (uiiliiiiifllt' (|iii la ^aranlirail ili - iiiaii\aiscs arraircx iM tics
(>!«ri°(K's. Dans rrllc iilcc, ji* dt'sirais urdciiiiiinit de n-cniiMrr .lulanl dr
roiTC (>( df saille i|ii'ii m'en rallait |ii)iii' \filli-rà ses alTaircs. |miiii' rln-
|ii(|ii(-iir d«' si'S oiiMitTs ou smi |iiriiiirr <iii\ricr ; cl natiiirliriiiriit l'cvi r-
l'ii'c (|(ic cela iiio faisait lairc iiraiiatliaiil souvent a nies Ijm-cs i-I iiicdis-
liavaiit sur iiiiui clat, devait le rendre iiieilleur.
l7.°t7-ITil. L'Iiiver suivant. Itaiillol reMiiaiit d'Italie in'a|i|Mii'ta
(|iiel(|ues livres, eiilie autres le Itmilviupi et la (iiriellii firr iiiusiid du iiére
Uaneliit'i'i, i|ui me diniiieii'iit du j:c'iil | i- I ln^liiire i\r l,i iuusi(|ue et
1)0111° les reelierelies llieori(|ues de ce liel art. Itarillol resta (|uel(|ue teniiis
aveciKuis; et eoniiiie j'étais majeur depuis |diisieuis mois, il lut ((uivenii
que j'irais le |uiuteui|is suivant a (ieiieve redemander le hien de ma
iiiere, ou (lu nmiu^ Il |iai'l i|ui m eu revenait, en allend.int iinon sut ce
(|iie iiioii Irère était devenu. (!ela s'exécuta coniine il avait été résolu.
J'allai il (ienéve; mon père y vint île son côté. Depuis longtemps il v re-
venait sans tiu'on lui cherchât (]uerelle. (|iioi<|u°il n'eût jamais |)iir};é
son décret : mais cointne on avait de l'eslime pour son courage et du
respect pour sa prtdiite , on reij,'iiail d avoir oublié son alTaire ; et les
magistrats, occupes il n grand projet qui éclata jien ajirés. no voulaient
pas eriaroiiclier avant le temps la hoiirgooisic, en lui rappelant mal à
propos leur ancienne partialité.
Je craignais <iu"on ne me lit des dil'licullés sur mon changement de reli-
};ion ; I on n'eu lit aucune. Les lois de Genève sont à cet égard moins
dures que celles de Herne, oii quiconque change de religion perd non-
senleinent son état, mais son liien. Le mien ne me fut donc pas disputé,
mais se trouva, je ne sais comiiieiil. réduit à fort peu de chose. Oijoi-
qu'on lût a peu près sur que mon Irere était mort, on n'en avait point
de preuve juridique. Je iiiiiKiuais d. titres sul'lisants pour réclamer sa
part, et je la laissai sans regret pour aider à vivre à mon père, qui en a
joui tant (|iril a vécu. Sitôt que les formalités de justice furent failes et
que j'eus reçu mon argent, j'en mis quehiue partie en livres, et je volai
porter le reste aux pieds de maman. Le ctvur me battait de joie durant
la route, et le moment où je déposai cet argent dans ses mains me fut
mille fois plus doux que celui où il entra dans les miennes. Elle le reçut
avec cette simplicité des belles ànies. qui. faisant ces choses-là sans ef-
fort, les voient sans .idmiration. Cet argent lut emplové presque tout en-
tier à mon usage, et cela avec une égale simplicité. L'einploi en eût exac-
tement été le même s il lui fût venu d'autre part.
Cependant ma santé ne se rétablissait point; je dépérissais an con-
traire à vue d'iiil ; j'étais pâle ccuiime un mort et maigre comme un
squelette ; mes battements d'artères étaient terribles, mes palpitations
plus fré(|uentes ; j'étais continuellement oppressé, et ma faibli sse eiilin
-2hi I.KS COM' l'.SSKINS
(lc\ ml Irllc (|iii' i aMiis |iciii(' ,1 me iiiniivoii' ; je ne |ion\;iis presser le pas
sans cloiiHer, je; ne jiniivais me liaisser sans avoir des v(M-ti;;cs, je ne
pouvais soulever le pins léi^er laitlean ; j'étais réilnil à l'inaetion la plus
lonrnientanle poni' nn lununn' anssi renuiani (pic moi. Il est certain (ju'il
se mêlait à tout cela Iteanconi) de vapenis. l,es vapeurs sont les mala-
dies des j;ens lienreux, c'était la mienne : les pleurs que je versais sou-
vent sans laison de plenicr, les l'rajiMirs vives an hrnit d'une feuille on
d'un oiseau, l'iiiéj^alite d'Iinmeur dans le calme île la plus douce vie,
tout cela inar(|uait cet ennui du liien-étre qui l'ait pour ainsi dire e\lra-
va^uer la sensibilité. NonssoLumes si peu laits ponrèlie lieui'cux ici-l>as,
(iii'il faut nécessairement (pu; l'âme ou le coips sonlIVe (|iiand ils ni-
soutirent pas tous les deux, et (|ne le l)ou état de l'un l'ait piesqne tou-
jours tort à l'autre. Quand j'aurais jiu jouir délicieusement de la vie, ma
luacliineen décadence m'en enipècluiil, saus(|u'on put dire; où la cause
du mal avait son vrai siéij;c. Dans la suite, malgré h; déclin des ans, et
des maux très-réels et très-graves, mon corps semble avoir repris des
forces pour mieux sentir mes malheurs; et nuiiutenant que j'écris ceci,
infirme et presque sexagénaire, accablé de douleurs de toute espèce, je
me sens, pour souffrir, plus de vigueur et de vie que je n'en eus pour
jouir à la fleur de mon âge et dans le sein du plus vrai bonheur.
Pour m'acliever, ayant fait entrer un peu de physiologie dans mes
lectures, je m'étais mis à étudier l'anatomie; et, passant en revue la
multitude et le jeu des pièces (|ni composaient ma machine, je m'atten-
dais à sentir détraquer tout cela vingt fois le jour : loin d'être étonné de
nu: trouver mourant, je l'étais (jue je pusse encore vivre, et je ne lisais
pas la description d'une maladie (jne je ne crusse être la mienne. Je suis
sûr ([ue si je n'avais pas été malade je le serais devenn par cette fatale
élude. Trouvant dans chaque maladie des symptômes de la mienne, je
croyais les avoir toutes; et j'en gagnai par-dessus une plus cruelle en-
ciue dont je m'étais cru délivré , la fantaisie de guérir : c'en est une
diiticile à éviter quand on se met à lire des livres de médecine. A force
de chercher, de; réfléchir, de comparer, j'allai m'imaginer que la hase de
mon mal était nn polype an cœur; et Salomon lui-même parut frappé
de cette idée. Uaisonnahlement je devais partir de celte oj)inion pour me
contirmer dans ma résolution |)récé(lente. Je ne lis point ainsi. Je tendis
tous les ressoits de mou esprit poni- cherelier comment on pouvait gué-
rir d'un polype an cieur, résolu d'entreprendre cette nHMveillense cure.
Dans un voyage qu'Auet avait fait à Montpellier pour aller voir le jardin
des plantes et le démonstrateur, M. Sauvages, on lui avait dit que M. Fizcs
avait gU'Mi un pareil polype. Maman s'en souvint et m'en parla. Il n'en
fallut pas davantage pour m'inspirer le désir d'aller consulter M. I''izes.
L'espoir de guérir me lait relr(ui\erdn courage! et i\c^ forc(>s pour entre-
prendre ce voyage. I.'ai'genl M nu lie (îeiH"'ve en ImMuil le rno\ en. Maman,
l'Mt I II I I I \ lll M
iii
Inlii lie III l'Il lit liilirilt'l, m \ r\lli>rlc' , ri iiji' Miil.i |i,'tl'll |iiilll Mii|il|ii'll|ri .
Ji> n'i'iis |ias Itcsiiiii il'alliT si loin |)iiiii Iimiimt Ii- nicili'i in (ju'il iiii-
lallail. I.r i-|i<-\il nif lali^iiaiil lrii|i, i'a>ais |iiis uni rliaii<(> a (în-iiolilc.
A Miiiiaiis, i'iiii| ou six aiili rs cliaisrs ari'i\i-n'iit a la lili' après la iiiii-iiiii-,
l'oiir le i'(iii|i r l'Iail Maiiin'iil ravi'iiliii'f îles liraiirards. La |ilii|iai'l «Ir ers
chaises élaiciil If tnili'^i' iriiiir iihiini'IIc iiiarii'c a|)|ii'li'i' inailaiiii- ilii
(ioloinltiiT. A\)'i' l'Ile clail iiiir aiilii' Iriiniii' a|i|M'li'i' iiiailaiiii' tir l.ariia^c,
iiitiins jriiiii- cl iiiiiins lirllr (|iic iiiailaiiic tiii (itiloiiiliici', mais iinii iiiiiiiis
aiiiialilc, l'I <|iii ili' Kdiiiaiis, on s'arrèlail crllc-ci. <lr\ail |ii)iii>iii\ rc sa
iciiili' jiisi|n an liiinr;; SainI- \ iidiuj , |ii,'^ le l'ipiil-SaiMl-l>|ii il. Amt la
timidité iin'iin me eniinail, <hi s'alleiid (|tie la (-iiiinaissaiiee ne lut |ius
sitôt l'aile UNee des leiiimes liiillaiiles et la suite (|iii les eiiloiirait : mais
eiiliii , siii\aiit la même roule. lo;,'eaiit dans les mêmes anlier;,'es, el ,
Sdiis peine de [lassi'r |>iiiir un li>u|>-|;,iniii. Inicc ijc un' |iri'^('ii li r a la
même taide. il lallait Inen (|ue cette connaissance se lit. Klle se lit donc,
et même [dus tôt <|ne je n aurais xoiilii; car tout ce fracas ne convenait
^nère à un malade, et surtout à nu malade de mon linmenr. Mais la cu-
riosité rend ces coijuiiies do l'eminos si iiisiiiiiaules, i|Ue |ii>iii |>.u venir a
(-oniiaitre nii liomine, idles commencent par lui laire tourner la lêle.
Ainsi arrixa de moi. Madame iln Colmnliier, trop eiitonrêe de ses jeunes
loquets, naxail j^nèrc le temps de inagaccr. el d ailleurs ce n'en était
pas la |)eiiie, puis(|ue iiims allions lions (|nitter; mais luadame de l.ai-
iKij^e , moins olisedee. avait des provisions à l'aire pour sa roule : voila
madame de l.arnage ipii m'entreprend ; et adieu le pauvre .lean-.laecpies.
on pliitùt adieu la lii'vre, les vapeurs, le |ir)lv|)e; toiil pari auprès d'elle.
i\i I.KS CONFESSIONS.
hors coitaiiR'S iialpitalions qui me restèrent el don telle ne voulait pas nie
gnérir. Le mauvais étal de ma santé l'ut le premier texte de notre con-
naissanec. On vovait ipie j'étais malade, on sa\ait (pie j'allais à Mont-
pellier; et il faut (|ue mon air et mes manières n'annoneassent pas un
déhanehé, ear il l'ut elair dans la suite qu'on ne m'avait pas soupçonné
d'aller y l'aire un tour de casserole. Quoique l'étal de maladie ne soit
|)as pour un homme une grande reeommandalion près des dames, il me
rendit toulefois intéressant pour celles-ei. Le malin elles envoyaient sa-
voir de mes nouvelles, et minviter à prendre le elioe(dat avee elles; elles
s'informaient <( eut j'avais passé la nuit, lue l'ois, selon ma louable
coutume de parler sans penser, je répondis que je ne savais pas. Cette
réponse leur fit croire que j'étais fou : elles m'examinèrent davantage,
et cel examen ne me nuisit pas. .l'entendis une fois madame du (lidom-
l)ier dire à son amie- : Il manque de inonde, mais il est aimable. Ce mol
me rassura beaucoup et fit que je le devins en effet.
Kii se familiarisant il fallait parler de soi, dire d'oi'i l'on venait, (pii
l'on était. Cela m'embarrassait; car je sentais très-bien que parmi la
Ikuiuc compagnie, et avec des femmes galantes, ce mot de nouveau con-
verti m'allait tuer. Je ne sais par quelle bizarrerie je m'avisai de passer
pour Anglais; je me donnai pour jacobite, on me prit pour tel; je m'ap-
|K'lai Dudding, et l'on m'appela M. Dudding. Un maudit marquis de To-
rit;nau (]iii était là, malade ainsi que moi, vieux au par-dessus et d'assez
mauvaise humeur, s'avisa de lier conversation avec M. Dudding. Il me
parla du roi Jacques, du prétendant, de l'ancienne cour de Saint-(îer-
main. J'étais sur les épines : je ne savais de tout cela que le peu que
j'en avais lu dans le comte llamilton et dans les gazettes; cependant je
lis de ce peu si bon usage, (|ue je me tirai d'affaire : heureux qu'on ne
se lût pas avisé de me questionner sur la langue anglaise, dont je ne
savais pas un seul mol.
Toute la compagnie se convenait, et voyait à regret le moment de se
quitter. Nous faisions des journées de limaçon. Nous nous trouvâmes un
dimaucheàSaint-.Marcellin. Madame de Larnage voulut aller à la messe,
j'v fus avec elle : cela faillit à gâter mes affaires. Je me comportai conune
j'ai toujours fait. Sur ma contenance modeste et recueillie elle me crut
dévot, et prit de moi la plus mauvaise opinion du monde, comme elle me
l'avoua deux jours après. Il me fallut ensuite beaucoup de galanterie
pour effacer cette mauvaise iiu])ression ; ou plutôt madame de Larnage,
en femnu' d'expérience et (|ui ne se rebutait pas aisémeni, voulut bien
courir les risques de ses avances |)our voir comiiu'nt je m'en tirerais.
Llle m'en lit beaucoup, et de telles ijuc bien iloigiic de jiresumer de
ma ligure, je crus qu'elle se moquait de moi. Sur cette folie il n'y eut
sorte de bêtise (pu; je ne fisse; c'était pis (pie le mar(juis du Legs. Ma-
dame de Lainage tint bon, me lit tant d'agaceries et me dit des choses si
l'Mt ni I I i\ m \ I il'
Ifiiilri's. i| Il 'il II liiiimiii- liiMiit'iiii|i iiiiiiii> Mili'i'il l'ii I uni (le la |>riiir,i |>ri'ii-
(lic Unil (fia sii Iciisiiiiiiil. l'Iii- rllf fii laisail. |iliiscllr lin- nmliiiiiaildaiis
mon idir; t-l n- «ini loin iiniil lil (la\aiilaj;c rlail ([u'a lion • ..iii|ilc jf
iiif piTiiais iraiiitiiir liuil de liiiii. Ji- iiif disais, cl je lui di>ais m •.mi|.i-
raiil : Ali ! iiin- Uml cela ii'fsl-il >iai ! je si-iais le plus liciircnv d<> I i-
iiU'S. Je nuis i|iu' ma siiii|>li(ilf ili' ii<i\in- iH' lit (|iriiiilt'r sa laiitaisic ;
cllo n'en muiIiiI pas uMiii le dniinili.
Nniis a>iiins laissi' à Uoiiiaiis inadaiin- du (".idoiiiliin- ri sa siiilr. Nmi';
(•Diiliniiiiins iiolif iiniti- le |>!iis Inilniiunl ri Ir |diis .i^n'aliliiiiiiil du
iniindf. iiiadanii' de lainage, h iii.iri|iiisdi'T(iiij;naii, cl un m. I.t iM:ii(|iiis,
i|iiiii(|ii(> malade el j;i(indeiir, clail un .i-m/ Imhi iiKiiime, mais i|iii ii ai-
mait pas trop à mander son pain a la rmini' dn loli. Madaiin' di' l.ariiane
radiait si peu iefioùt (|ii"i'lle aNait pour inni. iinil s'en a|in( ni |)liis lot
(|iie iiHii-mème; el ses sarcasmes marins aniaiinl dn nie donner au
moins la conliance que je n'osais prendre aux lionlés de la dame, si, par
un travers d'es|>rit dniil moi seul étais capable, je ne m'étais imagine
i|u'ils s'entendaient pour me persiller. Celle sotte idée aelie\a de me
reuM'iser la léle, el me lit laiie le plus plat personnaf;e dans une situa-
lion où mon cœur, élanl réellement pris, m'en pouvait dicter un assez
lirillaiil. Je ne conçois |)as comment madame de Larnaj^e ne se reliula
pas de ma maiissaderie. el ne me eoii'rjédia pas a\ec le dernier mépris.
Mais c'était une rniime d'esprit ipii savait discerner son monde, et
qui voyait liien qu'il v ,i\ail plus de hètise que de liédrnr dans mes jiro-
cedes.
Klle |iarviiil niiiii a se lair<' entnidie. et ce ne lut pas sans jieine. \
Nalnue, nous étions arrives pour diiier, et, selon iiotn; loiialile cou-
tume, nous y passâmes le reste du jour. Nous étions lo^es liors de la
ville à Sainl-.lac(|ues; je me souviendrai toujours de cette aiilier^e, ainsi
(|ue de la cliamliie que madame de l.arna;;e y occupait. .\près le dîner
elle voulut se promener : elle savait que le marquis n'était pas allant ;
c'était le moyen de se ménajier un tète à tète dont elle avait Ineii résidu
de tirer parti, car il n'y avait plus de temps à perdre pour en avoir a
mettre à prolil. Nous nous promenions autour de la ville le long des fos-
ses, l.à je repris la longue liistoire de mes complaintes, auxquelles elle
répondait d'un ton si tendre, me pressant (|iiflqiiefois contre son neiir
le liras qu'elle tenait, qu'il lallait une slujiiilité pareille a la mienne
pour m'empéclier de \erilier si elle parlait sérieusement. Ce (|uil y avait
il'impavalde était que j'étais moi-même excessivemenlému. J'ai dit (lu'elle
était aimalile : l'amour la rnidail cliamiante; il lui rendait tout l'éclat
de la première jeimessi', et elle méiiaj;eait ses agaceries avec tant d art.
qu'elle aurait séduit un liommeù l'épreuve. J'étais donc fort m il a mon
aise, el toujours sur le point de m'émancipcr; mais la crainte d ollenser
Mil de déplaire, la Iraveiir |diis ■:rande encore d'être liné, sifllé. Iierné,
2H I.i:s r,(»NI' KSSKtNS.
(le liHiriiir une liislolic ;i lalilr cl liVUrc (■(iiii|iliiii(iil(' sur mes cnlrcprisps
par l'ini|>iloyalil(' marquis, me rcliiircnt au |Miinl (Trlrc indijiné nioi-
nii'inc Ai' ma sdllc lionlc. cl de uc la |iou\(iir vaincre en me la repro-
cliaiit. .l'étais an sii|>|)lice : j'avais (léjà (initié mes propos de (léladon,
dont je sentais tout le ridicule en si beau clieinin : ne sachant plns(|nclle
conleiianee tenir ni (|ne dire, je nu' taisais; j'avais l'air houdenr, enfin
je faisais lont ce qu'il l'allait pour m'allirer le traitemeul (|ue j'avais re-
douté. Ileurensemenl madame de Larna^(; piil un parti plus humain.
Mlle inlerr(unpil hrus(|uement ce silence en passant un hras autom- de
mon cou, el dans l'instant sa honche parla Irop elaiicnuMit sur la mienne
pour me laisser mon cireur. La crise ne pouvait se l'aire plus à propos.
Je devins aimable. Il en était tem|)s. Kilo m'avait donné celle conlianc('
dont le (lél'aul m'a prcs([ue toujours empêché d'être moi. Je le fus
alors. Jamais mes yeux, mes sens, mon ca'iir el ma hoiiclie n'ont si
bien parlé ; jamais je n'ai si plciiUMiienl réparé mes torts; et si cette
petite conquête avait coûté des soins à madame de Larnagc, j'eus lieu de
croire qu'elle n'y avait pas regret.
Quand je vivrais cent ans, je ne me rappclhnais jamais sans plaisir le
souvenir de cette charmante femme. Je dis cliarmaiit(\ (|uoiqu'ellc ne
fût ni belle ni jeune ; mais, n'étant non plus ni laide ni vieille, elh; n'a-
vait rien dans sa fifrure (]iii empêchât son esprit et ses grâces de l'aire
tout leur effet. Tout au contraire des autres femmes, ce qu'elle avait de
moins frais était le visage, et je crois que le rouge le lui avait gâté. Rlle
avait ses raisiuis pour être facile, c'était le nioyeii de valoir tout son prix.
On pouvait la voir sans l'aimer, mais non pas la |iosséder sans l'adorer.
El cela j)roiive, ce me semble, qu'elle n'était pas toujours aussi prodigne
de ses bontés qu'elle le fut avec moi. Elle s'était prise d'un goût troj)
jirompl et trop vif pour être excusable, mais où le cœur entrait du
moins autant (|ue les sens; et durant le temps coiiil et délicieux que je
passai anpr('S d'elle, j'eus lieu de croire, aux ménagements forcés (jn'clle
m'imposait, (|ne, quoique sensuelle et voluptn(Mise, elle aimait encore
mieux ma santé ((ue ses plaisirs.
Notre intelligence n'(''(happa pas an inai(|iiis. Il n'en lirait pas moins
sur moi: an contraire, il me traitait plus (|ue jamais en paii\r(î amou-
reux transi, martyr des rigueurs de sa dame. Il ne lui échappa jamais un
mot, un regard, un sourire qui pût me faire soupçonner ([u'il nous eût
devinés; et je l'aurais cru notre (lu|)c, si inadanu de l.arnage, qui voyait
mieux (|U(! moi. ne m'eût dit (|n'il ne l'était pas, mais (|u'il était galant
homme; et en effet, on ne saurait avoir des allentioiis plus honnêtes, ni
se comporter plus poliment (|u'il lit toujours, même envers moi, sani
ses plaisanteries, surtout depuis mon succès. 11 m'en attribuait l'hon-
neur peut-être, et me supposait moins sot que je ne l'avais paru. 11 se
trompait, c(uiinn' on a vu : mais n'importe, je profitais de son erreur;
l'Mt I II I M\ ni: VI. i\n
i'{ il fSl \rai (|tral(il'S les liriil> i-Linl |miim' lllni, je |)|-r'lais \r ll.inr ili' Imhi
cci'iir cl il'a>si'/, lntmif j;ràcc a ses i-|ii^raMiiiii's, cl ( \ i'i|iiis(;ii'< (|iirli|H<--
liiis, iiièiiu' assez liriirciisi'inciil, Imil liir' di- un' l.iin- liniiiiriii' aii|ii'i-it
tic iiiadaiiic de Lainage de re>|iiil iiuClli' m .i\ iit dmiiii'. Je n'élais |iliis
le liièlile tldlMliie.
Niiiis elioiis daii- un |ia\s el dans nue >aisiin di' linnrie elieii' ; niin-< I i
faisions naitiml excelienle, ^ràee aii\ lions soins dti niai'(|nis. .le me SLM'ais
|ioniiant passe i|n il les elendil jns(|n'a nos clianilires ; mais il en\ovail
devant son la(|nais ponr les relenir; el le eo(|nin, soit de son eliel, soil
par l'ordre de son mailie, le logeait Imijoiiis à eolé de madame de j.ar-
iingc, el ine loiinail a I aiilre Imul de la maison. Mais cela ne m'emliar-
rassait unere, el nos i'ende/,-\ons n'en elaieiil i|iie [dus |)i(|iiants. (ielle vie
delieiense dura quatre ou eiiu) jours, |ieudaiil les(|nei> je m'enivrai des
pins douées voluptés. Je les contai pures, vives, sans anctin nielan^'e de
peines : ce sont les pi'emieres el les seuli's (|ne j'aie ainsi «jjoùlées ; et je
puis dire que je dois à niadaiiie de l.arna;;e de ne p.is niniitir sans avnir
euniui le plaisir.
Si ce que je sentais pion ille n'était pas précisénicnt tic l'anionr, c'é-
tait du nmiiis un retour si tendre pour celui (|u'elle me témoignait, c'é-
tait iin(> sensualité si lirùlanle dans le plaisir, et une inlimiti- si douce
dans les entreli<'ns, (|u'cile avait tout le charme de la passion sans en
avoir II' délire, i|iii liiiH III' la léle el lait qu'on ne sait pas jiniir. Je n'ai
jamais i^eiili rainour vrai qu'une seule lois en ma vie, el ce ne lut
pas auprès d'elle. Je ne l'aimais pas non plus comme j'avais aime el
eniiinie j'aimais madame de Warens; mais celait pour cela même ipie
je la |iossédais cent luis miriiv. I'ii'> dr niainan mon plaisir l'Iail liiii|iiiirs
Ironhié par nn sentiment de tristesse, par un secret serrement de eieiir
que je ne surmontais pas sans peine; an lieu de me l'elicilerde la pos-
séder, je me re|>riicliais de l'avilir. Près de madame de l.arnage. au con-
traire, lier d être liiniime el d'être lienreux, je me livrais à mes sens avec
joie, .avec conliance ; je partageais rimpression (jne je Taisais sur les
siens; j'étais assez à moi pour contempler avec autant de vanité (|ne de
volupté mon triomplie, el |iour tirer de là de quoi le redoulder.
Je ne me souviens pas de reiidroit mi nmis i|iiilla le inar(|uis. (|ni
était du pavs; mais nous nous tronvàtnes seuls avant darrivi i .1 Mon-
télimar, el di's lors madame de l.,arnage établit sa reiiimc de cliaiiihre
dans ma chaise, et je passai dans la sienne avec elle. Je puis assurer (|iii'
la roule ne nous eniiiiyait pas de celle manière, el j'aurais en Inen de la
peine a dire comment le pavs ijiie imus parcourions était fait. A Miuili'li-
mar, elle eut des allaires (|iii l'v retinrent trois jours, durant lesquels
elle ne me (|iiilla pourtant (|u'iin i|uai-t d heure pour une visite (|ni lui
attira des impmtunités désolantes et des invitalions qu'elle n'eut garde
d'accepter. l-!lli' pii''le\l,i di"- iiiei>miiiiidili''>. qui ne niois empécherenl
■2l(i I.ES r.ONPKSSlONS.
puuiiant pas J'allor ikuiî; pnmiciur l(»iis 1rs jours UMc à lèle dans le
plus beau pays et sous le plus beau licl ilii iikmhIc Oli ! ces trois jours!
j'ai tiù les rejjreller quel(|iiefois; il n'eu est pins revenu de semblables.
Des amours de voya^'e ne sont pas laits pour durer. Il fallut nous sé-
parer, el j'avoue qu'il en était temps, non que je lusse rassasié ni prêt à
l'être, je m'attachais chaque jour tlavant.i^c ; mais, maliiré l(uili' la dis-
ciélion de la dame, il ne me restait <incre (|ue la bonne volonté. Nous
donnâmes le change à nos regrets par des projets pour notre réunion. Il
l'ut décidé que, puisque ce régime me faisait du bien, j'en userais, et que
j'irais passer l'hiver au bourg Saint-Andiol, sous la direction de madanu;
de Laruage. Je ilevais seulement rester à Montpellier ein([ ou six semai-
nes, pour lui laisser le lemps de |)réparer les choses de manière à pré-
venir les caquets. Elle me donna d'amples instructions sur ce que je
devais savoir, sur ce que je devais dire, sur la manière dmit je devais
me comporter. En attendant, nous devions nous écrire. Elle me parla
beaucoup el sérienscmeul du soin de ma santé; m'exhorta de consulter
d'habiles gens, d'être très-attentif à tout ce qu'ils me prescriraient, et se
chargea, quelque sévère que pût être leur ordonnance, de me la faire
exécuter tandis que je serais auprès d'elle. Je crois qu'elle parlait sincè-
mcnt, car elle m'aimait : elle m'en donna mille preuves plus sûres que
des faveurs. Elle jugea par mon équipage que je ne nageais pas dans l'o-
pulence ; (jnoiqu'elle ne fût pas riche elle-même, elle voulut à notre sé-
paration me forcer de partager sa bourse, qu'elle apportait de Grenoble
assez bien garnie , et j eus beaucoup de peine à m'en défendre. Enfin, je
la quittai le cœur tout plein d'elle, en lui laissant, ce me semble, un vé-
lilable attachement pour moi.
J'achevais ma route en la recommençant dans mes souvenirs, et pour
le coup très-content d'être dans une bonne chaise pour y rêver j)lus à
mon aise aux plaisirs que j'avais goûtés et à ceux qui m'étaient promis,
.le ne pensais qu'au bourg Saint-Andiol et à la charmante vie qui m'y
attendait; je ne voyais (|ne madame de Larnage et ses enlours : tout le
reste de l'univers n'était rien jiour moi, maman même était oubliée.
Je m'occupais à combiner dans ma tête tous les détails dans lesquels
madame de Larnage était entrée, pour me faire d'avance une idée de sa
ilemeure, de son voisinage, de ses sociétés, de toute sa manière de vivre.
Elle avait une fille dont elle m'avait parlé très-souvent en mère idolâtre,
(lelle fille avait (juinze ans passés; elle élait vive, charmante et d'un
caracti're aimable. On m'avait promis que j'en serais caressé : je n'a-
vais j)as oublié cette promesse, et j'étais fort curieux d'imaginer com-
ment mademoiselle de Larnage traiterait le bon ami de sa maman. Tels
furent les sujets de nu'S rêverii's depuis le l'ont-Saint-Espril jusqu'à Re-
uioulin. Ou m'avait dit d'aller voir le pont du tiard ; je n'y manquai
pas. Après un déjeuner d'excellentes figues, je pris un guide, et j'allai
l-AUni. I . I IN Kl M
ÎI7
Miir II' |Ki|il ilu (iai'd. (/fiait le lucinii'i iiii\i';i^(' ilo it(iiii:iiii> nin- j'i-iissi-
\u. Jt' iii'altciulais à voir un iiiitiiiiMitiil ili^iii> des tnaiiis i|ui l'.ixaiiiit
roiistriiiL l'oiir Ir <'i>ii|i rolijrl y.{^>,[ iikhi aUi'iitc. et <<' lui la sriilc Tnis
en ma xic. Il ii a|i|iarli'iiail (|ii'aii\ llinnaiiis lir lu'oiliiiic cet rtïri. I.'as-
|i(H-t (le c<- siiii|ilc cl iiolili' (iii\ia^)- iii<- lra|i|ia d'aiilaiil |iliis (|iril
fsl au uiilicu iliin désert uti le sileiiio <-t la s<diludc rcndcnl l'oliji'l
plus ri-a|i|tunt fl l'adiiiiraliiHi pins vivt>, car ce prélciulu pont n'était
qu'un a(|iioduc. On se deinandi' (|uilli' lorcc a IraïKpmli' ces piiiics
'■vii. 's/^'irFr:
rsMîR
ônormos si loin de loulo cairii-ir, cl a irtini los bras de tant de milliers
d hommes dans un lieu où il n'en lialiile aucun. Je |)aic(iuius l<>s Irnis
étages de ce superbe édifice, ijui' le respect m'cmpècliail presque d'oser
fonicrsous mes pieds. Le relenlissemeni de mes jias sons ces immenses
Aontes me faisait croire entendre la forte \oix de ceux cpii les avaient bâ-
ties. Je me |)erdais comme un insecte dans cette ininiensilt'. Je sentais,
tout en me iaisant jK'lit, je ne sais quoi qui m'elexait l'àine ; et je nie (li-
sais en soupirant : One ne suis-je né Itomain ! Je restai là plusieurs
heures dans une contemplation ravissante. Je m'en revins distrait et rê-
veur, et cette rêverie ne fut pas favorable à madame de Larnaj;e. Klle
avait bien songé à me |)rémnnir contre les filles de Monipellier, mais
non pas contre le pont du (iaid. On ne s'avise jamais de tout.
A Mmes. j'allai voir les Arènes : c'est un ouvrage beaucoup pins ma-
pni(î(|ne que le pont du(îard,et qui me lit beaucoup moins d'impression,
soit que mon admiration se fut épuisée sur le premier objet, soit que la
situation de l'antre an milieu d'une ville lïil moins pmpre à l'iAcitir.
•ils l.i;s (.OMISSIONS
(!o vaslo l'I sM|)('il)c iii'(iii(; csl ciiloiiri! ilc viluiiios pdllcs maisons, ot
ilaiilros maisons plus politos cl plus vilaines encore en remplissent l'a-
rène : lie sorte que le lonl ne |iiiMliiil (in'im etl'el disparate et eonriis, oîi
le regret et rin(li;;nati(in etniilïi'iit le plaisii- et la snrpiise. .l'ai vu depuis
le eii'i|ue de NiM'ene, iniininieiit |diis petit et nuiins hean (|ue celui de
Ninies, mais enticlriiii i)[ conservé avec lonte la d(''eenee et la priipr<'lé
possililes, et (|ui par cela nu'Mne me lit une impression plus iorte et plus
aj;réalde. Les Français nonl soin d<' rien et ne respectiMil aucun monu-
nu'ul. Ils sont lonl l'eu pour cuIrepiiMidre, el ne savent rien Unir ni rien
iiiIreleMir.
J'clais clian<;é à tel point, et ma sensualité mise en exercice s'était si
bien éveillée, ([ui! je m'arrêtai un jour au pont de Luuel pour y l'aire
bonne clière avec de la ( iim|)aguie (pii s'y trouva. Ce cabaret, le plus cs-
linie (le ri'.iirnpe, nu'iitait abus de l'être. Ceux (|ui le tenaient avaient su
tirer i)arti de son beurense situation pour le tenir abondamment appro-
visionné et avec cboix. C'était réellement une cliose curieuse de trouver,
dans une maison seule et isolée au milieu de la campagne, une table
l'ournie en iioissou de nu'r el d'eau douce, en gibier cxcclleni, en vins
lins, servie avec ces attentions cl ces soins qu'on ne trouve que cliez les
glands et les ricbes. et lonl cela |)our vos trente-cin(i sous. Mais le pont
de l.unel ne resta pas longl(>nips sur ce pied, et à force d'user sa réputa-
tion, il la perdit enlin lonl à l'ait.
.l'avais oublié, durant ma roule, ([ue j'étais malade ; je m'en souvins
en arrivant à Montpellier. Mes va[)enrs étaient bien guéries^ mais tous
mes antres maux me restaient; el, qnoi({ne l'iiabitude m'y rendît moins
sensible, c'en était assez p(uir se croire mort à qui s'en trouverait atta-
qué tout d'un coup. En (îl'tet, ils étaient moins douloureux ([uel'l'rayants,
et faisaient plus souffrir l'esprit que le corps, dont ils semblaient annon-
cer la destrucliou. Cela faisait (|ue, distrait par des passions vives, je ne
songeais |)lus à mon état; mais comme il n'était pas imaginaire, je le
sentais sitôt que j'étais de sang-froid. Je songeai donc sérieusement aux
conseils de madame de Larnage et au but de mon voyage. J'allai consul-
ter les praticiens les plus illustres, surtout M. Fizes ; et pour surabondance
de précaution, je me mis en pension cbez nu médecin. C'était un Irlandais
appelé Filz-Moris, qui tenait une tabieassez uombrensed'étudiantseu mé-
decine; et il v avait cela il<; commode pour un malade à s'\ mettre, (jue
M. Fitz-Morissecontenlait d'une pension lionuéte pour la nourriture, et ne
])rcnait rien de ses pensionnaires pour ses soins comme médecin. 11 se
cliargea de rcxéculion des ordonnances de M. Fizes el de veiller sur ma
sanlé. Il s'acquitta fort bien de cet emploi quant au régime; on ne gagnait
pas d'indigestions à celle pension-là; el, (juoique je ue sois pas fort sen-
sible aux privations de celle espèce, les objets de comj>araison étaient si
procbes, que je ne pouvais m'empècberdc trouver quelquefois en moi-
CMi I II. I . I i\ m \ I >ji<i
iiKiiu- c|ni M. tU' iiin^iiiii < l.iit un lurilli m |miiiimisi'iii ijih' M. | ii/.
Moris. ('.f|iiMuhMil, loiniiic un nr inoiiiail pas de l.iini non |ilii-^, ri iinr
loiili- i-('|(t> jriiiicssc r-tuil l'iirl <;aii', ii'lli' ni.iniririlr mm.' mi' lit du liicn
l'ci-lli'inciil, cl iii'('iM|i(°-i'li.i (le l'i'liiinlii'i il. lus ini'N l.iM;;nriii'N. Je passais
l.i inalint'i- a prendre des drogues, suilonl je ne sais (jnelles ean\, je
iiois les eanv de Vais, el à écrire à madame de l.arna^i; ; car la cnrres-
pondaïue allait snn train, et Itoiisseaii se eliur^eail de retirer les iettri's
de son ami Hnddin;,'. A midi j'allais taire nn tiinr à la (!ai i^ne a\ec
i|neli|n lin de nus jeunes eiiiiimeiisaii\. i|iii tons étaient de tres-lions
enranis : on se rasseinidait. on allait diinr. \pi'i's diiirr une importante
affaire (iienpait la plupart d'entre nous jnsi|n'an suir, c'était d'aller liors
de 1,1 >ille jouer le coûter en deii\ on trois parties de mail. Je ne jouais
pas. je n'en a\ais ni la force ni I adresse, mais je pariais : et suivant,
avec l'interél du |i.iii, nos joueurs el leurs liiinles à travers îles i liciiiins
raboteux et pleins de |»ii'rres, je faisais un exercice afjréalde el salutaire
(|ui me convenait tout à fait, (tu ■;oùtail dans un cabaret liois de la ville.
Je n ai pas besoin de dire (|ue ces j^oùlers étaient j.;ais; mais j'ajouter.ii
i|ii'il> elaieiil assez décents, i|noi(|iie les lilles du cabaret fussent jolies.
M. l'itz-Moris, ^'rand joueur de mail, était notre président; et je puis
dire, malf^ré la mauvaise réputation des étudiants, (|iie je tioiivai plus
de UKiMirset d'honnêteté |iarmi toute celle jeunesse (|u'il ne serait aisi-
d'en trouver dans le même nombre d'bommes faits. Ils liaient plus
briivanls (|ue crapuleux, |>lus ^ais (|iie iibertiiis; et je me monte si aisé-
nuMit à un train de vie (|iiaud il est vidontaire, <jueje n'aurais pas mieux
demandé (|ue de voir durer celui-là toujours. Il y avait parmi ces étu-
diants plusieurs irlandais, ,'ivec les(|uels je tàcbais d ap|>i('iiilir <|ii< lijiies
mots d'anjilais jiar pri'eantion ]>oui- le boiirji Saint- Andiol ; car le temps
approcbait de m'y rendre. .Madaim- de l.ariia|;e m'en pi'essait ciiaipie or-
dinaire, elje mo préparais à lui obéir. Il était clair <|ue mes luédecins,
i|ui n'avaient rien compris a mon mal, nu- regardaient l'iiiniin' un ma-
lade imau'iiiaire, et me Irailaieiit sur ce pied avec leur S(|iiiiie. leurs eaux
cl leur petit-lait. Tout au conliaire des tliéo|oj;iens, les médecins et les
philosopbes iradmeltent pour vrai (|ue ce (juils peuvent expli(|ucr, cl
font de leur iulelli;;ence la mesure des possibles. i]c> messieurs ne coii-
naissaienl rien à mon mal; donc je n'étais pas malade : car commenl
supposer (jue des docteurs ne sussent pas tout? Je vis (|u'ils ne elier-
ebaii'iil (|u' i mamiiser el me faire mander mou argent ; et jiii.'(;uit ipie
leur substitut du bourg Sainl-Audiol ferait cela tout aussi bien (ju'eiix,
mais plus agréablement, je réstdiis de lui donner la pri'férenee. et je
(|iiillai MiMilpellier dans celle saj^e inli'uli<m.
Je partis vers la lin de novembre, après six semnincs ou deux mois de
séjour dans celle ville, où je laissai une douzaine de louis sans aucun
prolil pour ma santi' ni pour mon iii<truction, si ce n'esl un cours d'à-
'J-ili l.i:S CO.NKKSSIUN S.
iiatninii' ((iiiiiiii'iiLL' sutis M. Filz-Moris, et que je lus ol)li[,'é d'abandon-
iii'i- par riidiiible puanlcur des cadavres qu'on disséquait, et qu'il me
lut impossible de supporter.
Mal à mon aise au dedans de moi sur la résolution que j'avais prise,
j \ rétléebissais en m'avancant tdujoni's vers le INnil-Saiiil-llspril, qui était
également la rouir du Ikumi; Saint-Andiol et de (dianiberi. Les souve-
nirs de maman, et ses lettres, quoique moins fré(|uentcs que celles d(;
madame de l.arna|j;e, réveillaient dans mon eœurdes remords que j'avais
élonlTés durant ma pi'emière roule. Ils devinrent si vils au retour, (]uc,
balaueanl lainiinr du plaisir, ils nu' mirent en élat d'écouter la raison
seule. D'aluu'd. dans \e rôle d aventuiier (|U(! j'allais recommencer, je
pouvais être moins heureux que la première lois; il ne l'allait, dans tout
le bourg Saint-Andiol, qu'une seule personne qui eût été en Angleterre,
qui connût les Anglais, ou (jui sût leur langue, pour me démasquer. La
l'auiille de madanu' de Laruage pouvait se prendre de mauvaise humeur
contre moi, et im\ traiter peu liouuètenu:nl. Sa lille, à laquelle malgré
moi je pensais plus (pi il n'eût fallu, m iucpiiétait encore : je tremblais
d'en devenir amoureux, et celte peur faisait déjà la moitié de l'ouvrage.
Allais-je donc, pour prix des bontés de la mère, chercluîr à corrompre
sa lille, à lier le plus détestable commerce, à mettre la dissension, le dés-
lu)nnenr, le scandale et l'enfer dans sa maison? Cette idée me lit hor-
reur : je pris l)ien la fernu; résolution de me combattre et de me vaincre,
si ce maliieurenx penchant venait ;i se déclarer. Mais pourquoi m"expo-
ser à ce combat? Quel misérable état de vivre avec la mère dont je serais
rassasié, et de luùlci- pour la lille sans oser lui montrer mon cteur !
Oiu'lle nécessité daller chercher cet élat, et m'exposer aux malheurs,
aux affronts, aux remords, pour des plaisirs dont j'avais d'aNance épuisé
le plus grand charme? car il est certain que ma fantaisie avait perdu sa
première vivacité. Le goût du plaisir y était encore, mais la passion n'y
était j)lus. A cela se mêlaient des réflexions relatives à ma situation, à
mes devoirs, à cette maman si bonne, si généreuse, qui déjà chargée
(le dettes Tétait encore de nu's folles dépenses, qui s'épuisait pour
moi, et que je trompais si indignement. Ce reproche devint si vif (|u"il
l'emporta à la fin. En approchant du Saint-Esprit, je pris la résolution
d(! brûler l'étape du bourg Saint-Andiol, et de passer tout droit. Je
Fexéculai courageusement, avec (jnehjues son})irs, je l'avoue, nuiis
aussi avec cette satisfaction intérieure, <liu.' je goûtais pour la première
l'ois de ma vie, de me dire : Je mérite ma propr(! estime, je sais |u-élerei'
mon devoir à nmn plaisir. Voilà la première obligation véritable que
j'aie à l'étude : c'était elle (|ui m'axait a|(|)iis à rélléchii-, à cimiparer.
Aj)rès les principes si purs que j'avais adojiles il y avait peu de tem|)s,
après les règles de sagesse et de vertu que je m'('lais faites cl que je m'é-
tais senli si lier de suivre, la boule d'être si peu conséquent à moi-même,
I' Ml Ml I. I i\ m. \ I
tu
ilr iK'iiit'iilir sili'it l'I M II. ml iiirs |ir(i|iri's iiiaxiiiies, I i'iii|)iitl;i hiic l.i \ii-
lii|itL-. L'oi->;iu'il ont |iiMi(-t'-(n- aiiliiiit de |tartà mu ri-soliitinn <|iic la mtIii ;
mais si col orgin'il n'csl pas la vorlii iiiiiiii'. il a des olïots si 8irml)lal)lfs
(|iril fsl |iai'iliiiiiial)l<- (Ir s'\ (i'(iiii|ii'i'.
i.'iiii lies a\aMtaj;i's tics huniics ai-lioiis est (rilc\cr l'àiiu', l't di' la dis-
poser à en faire de nieillenres : car trilc isl la laibiessc liiiuiaiiii'. qu Un
doit mettre an nomhre des Ixinnes ueliuns l'alistinenee du mal (|n'iin est
lenlé de ennimetlre. Sitôt (|ne j'eus pris ma résnintion je de\iiis un
autre litunuie, nu |)luli<tje redcNins eelui <|iie j'étais anpara\ant, et (|ue
ee nitiinent d'i\ress(> avait lait disparaître. l'Iein di; hons sentiments et de
lionnes dispositions, je continuai ma route dans la Ixinne intention
d'expier ma faute, ne pensant qu'à régler désormais ma conduite sur les
lois de la M'rlu, à me consacicr sans r/'serve au service de la meilleure
des mères, a lui mmut autant de liilelite que j'avais d'atlacln'uii'ul pnnr
elle, et à n'écouter plus d'autre amour i|ue celui de nn-s devoii's. Ilelas !
la sincérité de mon retour an bien semidait nu> pronuttre une autre des-
tinée : mais la mienne était écrite et déjà commeiKi'-e ; et (|uanil mnii
cieur, plein d'auniur pour les elioscs bonnes et Imiinéles, ne \(i\ait
plus qu innocence et lionlienr dans la vie, je touchais an moment funeste
qui devait traîner à sa suite la hnigne chaîne de mes malheurs.
L'empressement d'arriver me lit faire plus de dilij;ence que je n'avais
eoui|ité. Je lui avais annonce de Nalence le jiuir il riiriiic i\r inoii aiii-
vee. Avant j,'ai;né nue demi-jonruee sur mou calcul, je restai aniant de
temps à (diapai'illan, alin d arriver juste au nu>inent i|ue j'avais mar-
(|né. Je voulais goûter dans tout son charme h; plaisir de la revnii .
J'aimais mieux le différer un peu, |)our v joindie ei lui d'iln' alliiidu.
dette jii'écaution m'avait lonjoins rt'ussi. J"a\ais vu Imijours iuar<|uer
nuiii arrivée par nue es|it'ce de petite fêle : je n'en alleiulais pas moins
cette fois ; et ces em|uesseniiiils, (pii m'étaient si sensibles, valaient
bien la peine d'être ménagés.
J'arrivai donc exactement à l'heure. De tout loin je regardais si je ne
la verrais pas sur le chemin ; le C(eur me battait de plus en |)lus à me-
sure (|ue j'approchais. J'arrive essoufllé, car j'avais quitté ma Miilnre en
ville : je ne vois personne dans la cour, sur la porte, à la fenêtre; je
commence à me troubler, je redoute (|ueh|ue accident. J'entre; tout est
tranquille; des ouvriers goûtaient dans la cuisine : du reste, aucun ap-
prêt. La servand" parut surprise di' uic \nic; elle ignorait que je dusse
arriver. Je moule, je la vois enlin cette chère maman, si tendrement, si
vivement, si purement aimée; j'accours, je m'élance à ses pieds. Ah ! te
voilà! petit, me dit-elle en m'embrassant ; as-tu fait bon vovage? com-
ment te porles-lu? Cet accueil m'interdit un peu. Je lui demandai si elle
n'avait pas reçu ma lettre. Klle me dit (|ue oui. J'aurais cru (|ue non,
lui dis-je; cl l'éclaircissement linil la. In jeune luunme était avec elle. Je
S22
LK.S CO.M KSSIO.NS.
Il' connaissais pour l'avtiir \u ili'jii dans la maison a\anl mon (Icpail ; mais
ci'lte lois il y paraissait élal)li , il l'clail. Kicl', je Inuixai ma place prise.
Ce jeune liommc était (lu pays de^an(l; son père, appelé Vintzcn—
ried, était concierge ou soi-disant capitaine du château de Chillon. Le
fils de M. le (■ai)itaine était <;arçon perruquier, et courait le monde en
cette ([ualilé (luand il vint se présenter à madame de Warens, qui le re-
çut bien, comme elle faisait tous les passants, et surtout ceux de son
|)avs. C'était un grand fade Mniulin, assez liieii l'ail, le \isage ])lal. l'es-
prit de même, parlant comme le hcau Liandie ; mêlant tons les tons,
tons les goûts d(! son état avec la longue liisloirc de ses bonnes fortunes;
ne nommant que la moitié des marquises avec lesquelles il avait couché,
et |)rétendant n'avoir pninl cdilTé de jolies femmes dont il n'eût aussi
coiffé les maris; vain, sol. ignoranl, insolent; au domenranl le meilleur
lils du monde. Tel fut le suhsiilnl qui me fol donné durant mon absence,
cl l'associé qui me fut offert après mon retour.
Oh! si les âmes dégagées de leurs terrestres entraves voient encore du
sein de l'éternelle lumière ce qui se passe chez les mortels, pardonnez,
ombre clièrc et respectable, si je ne fais pas plus de grâce à vos fautes
(|u'an\ miennes, si je dévoile également les unes et les antres aux yeux
des lecteurs. Je dois, je veux être vrai pour vous comme pour nioi-
nième : vous y perdrez toujours beaucoup moins que moi. Lb ! com-
bien votre aimable et doux caractère, votre inépuisable bonté de cœur.
l'Mi I II I, M\ itr VI. 2iri
\(ilr<' franclii>«' l'I It'iilcs mi- cm tIIcmIc-- mtIiis ne racln-lcul-cllrs |):l^ ilr
iaililfssi's, si l'on pi'iil .'i|>|M-lrr ainsi les linls dr Milrr srnli* raison I \ons
«ùU's (lis ti'irnrsi'l non pas «les vices; \oln iniidiiilr lui ii-|iir-liciisilili>,
■nais \olri> (iiMir Inl lonjonrs |iur.
I.t' nonvcan m-iiu s'dail nionliv zrli-, dilij^rnl, cxait |Mini' hmlrs si's
iM'iitfs coniniissions, (|iii l'-laifiit lonjonrs en ^rand nonilirr ; il s'rlail
lait II' itii|nrnr di- ses onM'iciN. \ii>si Iii'ii\.miI i|ni' jr li-lais |irn, il sr
Taisait \oir cl snrioni cnlcmln a la lois a la i liarrnc, aii\ l'oins. an\
hois, à l'ccnric. à la liassc-coui-. Il n'> axait «|nc le jardin i|ii'il in'-nli-
•jcait, i)arfc (|iic celait un travail trop paisible, et (|iii ne laisail point de
Itriiil. Son i;iaiid |daisir elail t\f i liar^ci' cl cliarrier, de scier ou rendre
du IikIs ; on le \o\ait toujours la liaelie on la pioelie a la main ; on l'eii-
teiidail courir, cojjner, crier à |di'ine lèle. Je ne sais de coinliieii d liniii-
nics il faisait le travail, mais il l'aisail Imijoiiis le linnl ili' i|i\ a doii/e.
Tout ce liiitamarre en imposa a ma pauvre maman; elle cnil ce ji'iine
liomine un trésor pour ses ailaires. Noiilaiit se I altaclier, elle eiiiplova
pour C( la tous les moyens iin'elle y crut |)ropres. et n'oiildia pas ce lui
sur lequel elle coin|)tait le plus.
On a dû connailro mon cicnr, ses scnliniciits les pins eonslanis, les
|)lns vrais, ceux surtout ipii me ramenaient en ce moment auprès d'elle.
(Juel prompt et plein Itouleversemenl dans tout mou être! i|iroii se
incite à ma place pour en jie^er. Kn nu moiiienl ji' v is evaiioiiii' pour ja-
inais tout l'avenir do li licite <|n(' je m'étais peint. Tontes les douces idées
<]ue je caressais si alTectiiensi-ment disparurent; et moi, (|ui depuis mon
eiilance ne savais voir mon exislenee (|u'a\ec la sienne, je me vis seul
polir la première lois. Ce moiiienl lut alireiix : eeiiv i|iii le suivirent lii-
rcnt toujours somlires. .1 étais jeune encore, mais ce doux senliment de
jouissance et d'espérance (|iii vivilii» la jeunesse me quitia pour jamais.
Dès lors lètre sensilde lut mort a demi. Je ne vis plus devant moi (|ne
les tristes restes d'une vie iiisi|iide ; cl m (|iicli|iiel'ois encore une image
de lionlienr erileiira mes désirs, ce lionlienr n t tait plus cidiii (|iii m'était
priqtre ; je sentais (in'en roliteiianl je ne serais pas vraiment heureux.
J'étais si liète et ma coiiliance était si pleine, (pie. mal^'ié le Ion la-
milier du iioineaii \ciiii, ipie je rcjiaidais comme nu elïetde celte faci-
lité de I linmenrdi' maman, ipii rapproeliait loiit le monde d'elle, je ne
me serais jias avisi- d'eu soupçonner la verilalile cause si idie ne me
l'eût dite elle-même : mais elle se pressa de me faire cet aveu avec une
francliise capaldi' d'ajouter il ma l'iv^v, si mon ccnr eut pu se loiirner
de ce coté-la ; trouvant ipiaiit à elle la chose toute simple, me rejiro-
cliant ma néi^li-^ence dans la maison, et m'alle;;iiaiil mes Ireipieiiles ah-
sences, comme si elle eût été d'un tempérament fort pressé d'eu remplir
les vides. .Mi ! maman, lui dis-je le ea'ur serré de dnnlenr. (|n'osez-
vous m'appreiidre! ipn I |>iix rl'iin athicliement pareil au mii'H ! Ne m'a-
22i LES C.OM I.SSIONS.
V('z-V(iiis tant (le lois conservô la vicMiuc poiu- m ùlt'i- Uuil ce (|iii me la
i-iMidait l'iii'ii'! •l'en mmiiTai, mais vous me icgicltci-cz. Illli' un' n|ion-
(lit diiii ton tianqiiille à me reiulre l'on, que j'étais un cillant, qu'on ne
moulait ]ioint di' ces ilioses là; (juc je ne perdrais rien; r|ue nous n'en
serions itas nuiins bons amis, jias moins intimes dans tous les sens; (ju(^
son tendre atlacliement [xuii' moi ne |)oii\ait ni dimiiniei- ni linir (ju'avcc
elle. Elle me lit entendre, en un mot, (jue tous nu;s droits demeuraient
les mêmes, et qu'en les partageant avec un autre je n'en étais |)as privé
pour cela.
Jamais la purett', la \érité, la l'orée de mes sentiments |)oiir elle, ja-
mais la sincérité, rhonnètcté de mon âme ne se tirent mieux sentir à
moi que dans ce moment. Je me précipitai à ses pieds, j'embrassai ses
genoux en versant des torrents de larmes. Non, maman, lui dis-je avec
transport; je \<mis ainu- trop poui- vous avilir; volie possession m'est
trop clicre pour la partager; les re|;rets qui raecom|)a^nèrent (piand je
l'acquis se sont accrus avec mon amour; non, je ne la puis conserver
au mémo prix. Vous aurez toujours mes adorations, soyez-en toujours
digne ; il m'est plus nécessaire encore de vous honorer que de vous pos-
séder. C'est à vous, ô maman, que je vous cède ; c'est à l'union de nos
cœurs que je sacrilie tous mes plaisirs, l'uissé-je périr mille l'ois avant
d'en goûter qui dégradent ce que j'aim(; !
Je tins cette résolution avec une constance digne, j'ose le dire, du
sentiment qui me l'avait fait former. Dès ce moment je ne vis plus celte
maman si cliérii; que des yeux d'un véritable fils ; et il est à noter que,
bien que ma résolution n'eût [joint son approbation secrète, comme je
m'en suis trop aperçu, elle n'employa jamais pour m'y faire renoncer
ni propos insinuants, ni caresses, ni aucune de ces adroites agaceries
dont les femmes savent user sans se commettre, et qui mancjuent rare-
ment de leur réussir. Réduit à me cbercber un sort indépendant d'elle,
et n'en |»ouvant même imaginer, je ])assai bientôt à l'autre extrémité,
et le cherchai tout en elle. Je l'y cherchai si pailaitemenl que je par-
vins presque à m'oublier moi-même. L'ardent désir de la voir heu-
reuse, à quelqueprixquecefùt, absorbait toutes mes affections : elle avait
beau séparer son bonheur du mien, je le voyais mien, en (b'pil d'elle.
Ainsi commeiucrent a germer avec mes m.ilheurs les vertus dont la
semence était au jond de mon âme, (|iie réliide a\ail cultivées, et qui
n'attendaient pour éclore que le ferment de l'adversité. Le premier fruit
d(' cette disposition si désintéiessée fut d'écarter de mon cœur tout sen-
limeiil (le liaine et d'envie contre celui (|iii m'avait siqiplaiité; : je vou-
lus, au coiiliaire. et je voulus sincèrenieiil in'allai lier à ce jeune homme,
le l'mnier, travailler à son éducation, lui faire sentir son bonheur, l'en
rendre digne s'il était possible, et faire en un mot ])()iir lui ttuit ce
qu'Anel avait fait pour moi dans une occasion pareille. Mais la parili-
l'MM II I I IS Kl \ I 2in
111.111(111.111 l'iill'i" Ifs |i('iMimii's. \m'i |iIii^ (II' ilmniMir l'I ili' liiiiiiri'i'>i, je
n'avais pas le saii^-lroiil fl la Ici iiiiMi' d \iiil, m crlli' Icirci' dr caracliTc
i|iii rii iiii|Misail, cl <liiiit jamais i-ii lit'soiii |i(iiir niisNir. Je Irninai cii-
i-iirc iiKiiiis dans le jcnnc Imninn' lr< i|nalili''s i|n'Anrl aMiil Ironvrcs
en niiii : l.i diicilili', rallaclii'incnl, l.i i'i-i'iinii.'iissani'i>, sniioiit le si-nli—
incnl du besoin i|ii(' j'avais de ses soin>, ri l'ardiiil doir dr lo iriidii'
ulili-s. Tdul iida nian(|nait iii. ('.clni t\uv jr Mtniais tminir ne xi^ail
(Ml moi ipinn |ii(ianl im|ioi'lnii i|ni n'a\.iil (|iir dn lialiil. An idiilrain-,
il s'admii'ail lui-nirmc coinmi' nn homnn' ini|iiirtant dans la maison; ri,
mcsiiranl les sciNiccs ipiil v i-rovail n-iidir snr le lirnil ijn'il y i'aisail, il
regardait ses liaclies et ses pioelies eomnn' iiilininn-nl |dns ntiles (|ne
Ions mes lion(|nins. A (|nel(|ne é^^ard il n'avail |ias tort, niais il parlait
de là pour se donner des airs à taire mourir de lin-. Il Iraneliail avee,
les p.'issaiis du uiiilillininine campagnard ; liiciilol il en lil aiil.inl avec
moi. e( enlin avec maiiian elle-même. .'>oii ikiiii de \inl/ciineil ne lui
paraissant pas assez luilile. il le (|uill.'t pour celui de M. de linurlillcs ; cl
c'est sons ce dernier nom (|u il a v\r connu depuis à (iliainliii i, cl en
Manrienne, où il s'est marié.
Kntiii laiit fit rilluslre pcisounaj^i' ipiil l'ut loiil li.iiis la m.iisoii. et
moi rien, ('.cumne, l()rs(|ue i"a\;iis le iii.'illieur de lui (li''pi;iiie. c'ct.iil
maman cl non pas lUdi (|ii il j^i umlail, la crainlc ilc ICxpusiT ,i m's Iu'ii-
lalitcs me rendait docile à tout ce (pi'il desirail; et clia(|iie luis (jn'il
fendait dn bois, emploi (|iril remplissait avec nm! lierlé sans éj^ale. il
l'allailiine je fusse là spectateur oisif, et IraiHjuille admiialenr de sa
prouesse. Ce garçon n'étail pouilaiit |ias alisolnnicnt il un luaux.iis n.i-
tiircl : il aimait maman, parce qu'il était iiii|)ossil)le de ne la pas aimer;
il n'avait même p,is jxnir moi de l'aversion; et i|nand les intervalles de
ses fouj^ues permettaient de lui parlei', il nous écoulait (|nel(jnefois assez
docilement, convenant franciioment (|u il ni lait (|u nn sot : après (juoi
il n'en faisait pas moins de nouvelles sottises. 11 avait d.iilleurs une in-
lelli-Jicnce si l)ornée et des j^onts si bas, qu'il était dillicile de lui parler
raison, et presque impossible de se |daire avec lui. A la possession d'une
femme j)leine de cliarmes, il ajouta le ra^oi'il d'une l'enimc de c li mibre
vieille, ronsse, edenlie. dont inam.in .i\ail la patience d'endnier le dé-
goûtant service, quoiqu'elle lui fit mal au cieiir. ,1e m aperçus di: ce
nouveau manège, et j'en fus outré d'indignation : mais je inaperçus
d'une antre cbose qui m'affecl.i blin plus \i\eniciil encore, et (|ui me
jeta dans nn pins profond d(''coiiiii^ciiieiil (jne Imit ce ([iii s'était p.assé
jusijn alors ; ce fut le retroidissement di' iii.im.'in einers moi.
La privation qn<' je m'étais imposée et (|M'cl|e a\ail liil ^l'iiiM.iiil
d'approuver est une de ces clioses que les femmes ne pardonnent point,
quelque mine qu'elles fissent, moins par la privation qui en n'-snlle
polir elles-mêmes, que par 1 iiulilTerence qu'elles v voient pcnir leur pos-
■i'J
226 IIS COM r.SSIO.NS.
session, l'ifiicz l;i loiniiie la plus sensée, la plus philosopiit-, la moins
attticliéc à SCS sens; le crime le plus irrémissible que l'honuiic, dont au
roslc elle se soucie le moins, puisse couunottre envers elle, esl d'en pou-
voir jouir et de non rien faire, 11 faut bien (}ue ceci soit sans cxceplion,
puis(iu'nne sympathie si naturelle et si forte fut altérée en elle par une
abstinence (|ui n'avait (|Ui' des motifs de vcrlu, d'attaclicmcnt et d'es-
time. I)('S lors je cessai de IroUNcr en elle; cette intimité des cceurs qui
fut toujours la plus douce jouissance du mien. Klle ne s'épanchait plus
avec moi que quand elle avait à se plaindre du nouveau venu : quand
ils étaient bien ensemble, j'entrais peu dans ses confidences. Enliu elle
pienail peu à peu nue manière d'être dont je ne faisais |)liis partie. Ma
présence lui laisait plaisir encore, mais elle ne lui faisait plus besoin;
et j'aurais passé des jours entiers sans la voir, qu'elle ne s'en serait pas
aperçue.
Insensiblement je me sentis isolé et seul dans cette même maison
dont auparavant j'élais l'âme, et où je vivais pour ainsi dire à double.
Je m'accoutumai peu à peu à me séparer de tout ce qui s'y faisait, de
ceux même qui l'habitaient ; et, pour m'épargner de continuels déchi-
rements, je m'enfermais avec mes livres, ou bien j'allais soupirer et
pleurer à mon aise au milieu des bois. Cette vie me devint bientôt tout à
fait insupportable. Je sentis que la présence personnelle et l'éloigne-
ment de cœur d'une femme qui m'était si chère irritaient ma douleur,
et qu'en cessant de la voir je m'en sentirais moins cruellement séparé.
Je formai le projet de quitter sa maison, je le lui dis; et, loin de s'y op-
poser, elle le favorisa. Elle avait à Grenoble une amie appelée madame
Dcybcns, dont le mari était ami de M de Mably, grand prévôt à Lyon.
M. Deybeus me proposa l'éducation des enfants de M. de Mably : j'ac-
ceptai, et je partis pour Lyon sans laisser ni presque sentir le moindre
regret d'une séparation dont auparavant la seule idée nous eût donné
les angoisses de la mort.
J'avais à peu près les connaissances nécessaires pour un précepteur,
et j'en croyais avoir le talent. Durant un an que je passai chez M. de
Mablv. j'eus le temps de me désabuser. La douceur de mon naturel m'eût
rendu très-propre à ce métier, si l'emportement n'y eût mêlé ses orages.
Tant que tout allait bien et que je voyais réussir mes soins et mes peines,
qu'alors je n'épargnais point, j'étais un ange; j'étais un diable quand
les choses allaient de travers. Ouand mes élèves ne m'entendaient pas,
j'exlravaguais ; et (|uand ils marquaient de la méchanceté, je les aurais
tués : ce n'était pas le moyen de les rendre savants et sages. J'en avais
deux; ils étaient d'humeurs très-différentes. L'un de huit à neuf ans,
appelé Sainte-Marie, était d'une jolie ligure, l'esprit assez ouvert, assez
vif, étourdi, badin, malin, mais d^ine malignité gaie. Le cadet, appelé
Condillac, paraissait presque stnpide, musard, lètii Kininie une mule,
l'MI I II I I IMII N I ^7
fl lit' |Miu\;iil rii'ii a|>|iriMulic. On |ifiil )ii;;it i|ii'i'iilii' fcs ilciix sujets jr
irii>ais j)as Itrsii^iu' iaili-. Avec dr la |ialii'iicc il ilii saiij^-liiiid, |iriil-<'||f
iiiirais-ji' |)(i réussir; mais l'aiiti' tic riiiu- rt <lr l'aulrL* je nu lis ririi (|ui
vailli', 1-1 im-si-lèves liuirnaii-iil (rcs-iiial. Je lit' iiiaiii|iiais pus «rassidiiité,
mais je maiii|iiais il'i'^aliU-, siirloiil ilc |ii'ii(li'ii('i'. Je ne savais ('m|)|iivor
aiiiiii's il'(Mi\ (jtif Irtils iiisiniiiii'iils, Imijimis iimliies et soiiNriil |iiTiii-
ciiMix auprès des enranls : le scnlimriit, li' laiMiniiriiifiit, la cidric.
Taiilôl ji" in'atltMidrissuis avec Sainle-Maiie jusi^i'a pliiirir ; je voulais
ralliiulrir liii-mèiiu', coiniiie si ritil'aiit était siisii-ptildc d'une véritaliic
éniMliiiii de cieur : tantôt je in't -puisais à lui parler raison, eomiiie s'il
avait pu !ii°<'iitendro ; et eniiitiie il me taisait (|uel(|iiefois des ar}{iiiiieiils
Irès-siiltlils, je le prenais tout de; lion |ionr raisoniialile, |iar('e ({n'il était
raisonneur. I.e petit (".oinlillac était eiieore pins emliarrassant, parce (jik;
ireiiteiidanl rien, ne répundaiit rien, ne sémonvjint de rien, et d'une
opiniâtreté a tnnle é|ireiive. il m- tiinmpliait jamais mieux de moi ipie
i|iiaiid il in'aNait mis en iiircnr; alors c était lui (|iii était le sa};i.', et c'é-
tait moi i|ui étais reniant. Je voyais tontes mes laules, je les sentais ; j'é-
tudiais l'esprit de mes élèves, je les jiénétrais Irès-bien, cl je ne crois
pas que jamais une seule l'ois j'aie ete la dupe de leurs ruses. Mais «|ue
me servait de voir le mal sans savoir applit|iier le remède? I!ii péiiéliant
tout je n'emiiéchais rien, je ne réussissais a rien, et tout ee «jue je tai-
sais était précisément ce qu'il ne fallail pas faire.
Je ne réussissais guère mieux pour moi que pour mes élèves. J'avais
été recommandé par madame Deyiieiis à madame de Maiily. Klle l'avait
priée de lormer mes maiiiei-es et de me donner le Ion du monde. |-.||e j
prit quelque soin, et voulut (pie j'apiuisse à laire hs Iniiinciiis de sa
maison ; mais je m'v pris si gaucliement, j'étais si honteux, si sol, ([u'elle
se rebuta et me planta là. Cela ne m'empêcha pas de devenir, selon ma
coutume, amoureux d'elle. J'en lis assez jiour (pielle s'en apeieril, mais
je n'osai jamais me déclarer. Klle ne se trouva pas d'humeur à faire les
avances, et j'en fus pour mes lorgneries et mes soupirs, dont même
je m'ennuyai hientôt, vovant qu'ils n'ahoiitissaienl à rien.
J'avais tout à fait perdu chez maman le goût des petites friponneries,
parce que lonl étant à moi, je n'avais rien à voler. D'ailleurs les prin-
cipes élevés que je m'étais faits devaient me rendre désormais hien su-
périeur à de telles bassesses, et il est certain (jue depuis lors je lai d'or-
dinaire été : mais c'est moins pour avoir appris à vaincre mes tentations
que pour en avoir coupé la racine ; et j'aurais grand'peur de vider comme
dans mon eiif ince, si j'i'-lais sujet aux mêmes désirs. J'eus la preuve de
cela chez M. lie Mably. Knviroiiné de petites choses vidables ipie je ne
regardais même pas, je m'avisai de convoiter un ccrlain pelit vin blanc
d'Arbois très-joli, dont quelques verres que par-ci, par-là je buvais à
table m'avaient fortaffriandé. il était un peu iniiehe; je croyais savinr bien
i»'2S I.i:S (.(IM l'.SSlONS.
coller le \in, je m'en \aiilai : on me conlia eeliii-Ia : je le loilai t;l le
j^àlai, mais aux yeux seiilemeiil ; il resta toujours agiéahie à boire, el
l'occasiiin II! (|iic je ni en aci nninioilai de temps en temps île (juelqucs
Iioiiteilles pour iioire ,i mou aise en mon |)etit ])aitienlier. .Mallieiireuse-
ineiil je n'ai jamais pu lioire sans manger. (Comment laiie pour avoir du
pain? Il m'était impossible d'en meltre en réserve. Kn l'aire ai:liel(!r par
les lai|iiais. c'i'tail me déceler, et presque insulter le maître de la maison.
I']n achelef moi-iiK'me, je n'osai jamais. In beau monsieur lépée
au côté allci- (lie/, un boulangiM' acheter nu morceau de j>ain, cela se
pouvait-il? l'.nliii je me rappelai le pis-aller d'une grande |Mincesse à
qui l'on disait que les paysans n'avaient pas de pain, el (|ui répondit :
Qu'ils mangent de la brioche. Kiicore que de l'açoiis pour en venir là !
Sorti seul à ce dessein, je parcourais (pielquet'ois tonte la ville, et
passais devant trente pâtissiers a\ant d entrer citez aucnii. Il fallait (|u'il
n'y eut (|u'une seule personne dans la boutique, el i|ne sa physionomie
m'attirât beaucoup, ])oiir (jiie j'osasse t'rancbir le pas. Mais aussi (juand
j'avais une t'ois ma chère |)elite brioche, el que, bien enlernu'; dans ma
cbambre, j'allais trouver ma bouteille au l'ond d'une armoire, quelles
bonnes jiftiles binettes je taisais là tout seul, en lisant quelques pages
de roman! (,ar lire en mangciiil lui (oiijoiirs ma laiilaisie. au délaut
d'iiu léle-a-lète ; c est le sup|)lémenl de la société qui me maii(|ne. Je
de\oie alternativemeiil une page el un inoreeaii : c'e;;! lomme si mon
lixre dînait avec moi.
l'MîTIl I I IVIll VI «M
Je n'ai j.iiiiais clf (Ii>mi|ii m ('i'.i|)iili'ii\, et in' nu- mii> i-iiimi' dr ma
\ir. Ainsi iiii's |ii-lils \ii|s n'olait-nl i>a> lni'l iiiilisnrls : rt'|it-nilaiil ils si-
ili'iniiM iicnl ; II'- iMiiilcilK's nie tli'ci'li'-rriil. On iir in'i ii lil |ia^ miii-
l'Iiiil, mais je n'eus |tliis la (liirilion de la casi'. I!n l<iii( ii-la M. dr Ma-
lt|\ M- rondiiisil liiiniii'-tcmiMit rt |irndrmminl. (i'clail un trcs-^alanl
liiimnic, <|iii, sous un aii' aussi dur (|uc son i'ui|iliii, a\ai( nm> \i'-i'ilalilr
diilit riir dr caiacli-rf l't uni' raie Imiili' ilf ririir. Il l'iail judicieux, e(|ui-
lalile, et, ce (luOn u'alleudrail |ias d'un ollieier de luareeliaussee, mèiin
trèsdinmain. Kii senlant s(ui indiil^'euee, je lui eu ilexins plus allaelu',
cl cela un* lit prolonger inim séjour dans sa maison plus ipie je n'aurais
lait sans cela. Mais eiilin défjoùlé d un nielier aui|uel je n'itais pas
propre et d'une situati<ui très-^^èiiante, (|ni n avait rien d'a^realde pour
nuii, après un an d'essai, durant lei|uel je n'épargnai point mes soins,
je nu* detormiiiai à (juitler mes diseiples. Iiieii eonvaincii <|uej(! no pnr-
\iiMidrais jamais à les liiun i'Icm'I'. M. ilc M.ild\ lui-nièiiie \n\ait cela
tout aussi liii'ti i|ue moi. Cependant je crois (|iiil n eùl jamais pris sur
lui de me reu\o\er si je ne lui en eusse eparj^ne la peine, et cet excès di;
condesiendaïue eti pareil cas n'est assurément pas ce que j'ap|)rouve.
(.!' i|iii me rendait mon état plus iusu|>porlalde était la comparaison
c<uiliniielle (|ue j'en Taisais a\ec celui (|ne j'avais (|iiilté ; c't'tail le souve-
nir de mes chères Cliarmeltes, de mon jardin, de mes ariires, de ma
lonlaine. de iiioii verger, et siiitiuit de celle pdiir (|iii jClais né. (|ui
donnait de l'àme a tout cela. Kn repensant à elle, à nos plaisirs, à notre
innocente vie, il me prenait des serrements de ctvur, des éloui'femenls
(|iii m'ôlaient le couia^e de rien faire. Cent fois j'ai été viidemment
tenté de |>ai'lii' à l'inslanl et à pied pour reliiiiriK'r auprès d'elle ; poiirMi
«|ne je la revisse encore une lois, j'aurais été content de mourir à I in-
stant même. Kniin je ne pus résister à ces souvenirs si tendres, qui me
r.ippelaient auprès d'elle à quelque prix que ce fût. Je me disais (|ne je
n'avais pas élc assez patient, assez complaisant, assez caressant ; ipie je
pouvais enciu'e vivre heureux dans une amitié livs-doiice, en v mettant
du mien plus que je n'avais l'ail. Je lorme les plus heaux projets du
inonde, je hrùle de les exécuter. Je quitte loul, je renonce à tout, je
|)ars, je vide, j arrive dans tniis les mêmes transports de ma première
jeunesse, et je me retrouve à ses pieds. Ali! j'y serais mort de joie si
j'avais retrouvé dans sou accueil, dan^ ses yeux, dans ses caresses, dans
son coMir enfin, le quart de ce que j'y retrouvais autrefois, et que j'y
reportais encore.
Affreuse illiisiuii des choses humaines ! Klle me ri'çiit toujours avec
son excellenl cieur, qui ne pouvait mourir qu'avec elle; mais je venais
rechercher le passé (|ui n'était plus, et qui ne pouvait renaître. A peine
ens-je resté demi-heure avec elle, (|ue je sentis mon ancien honheiir
mort pour toujours. Je me relrouvai dans la même situation di'Sidanle
iTUt l.KS C.ONrKSSlONS.
<|tio j'avais été l'orcé de l'uir, el cela sans (|iie je pusse dire qu'il y eût
(le la laute de personne ; car au fond Courlilles n'était pas mauvais, et
parntnie revoir avec plus de plaisir (|U(! de elia^riii. Mais comment me
siuiHVir surnuméraire prés de eelli^ |iiiur (|ui j'avais été tout, el qui ne
pouvait cesser d'ètn; tout pour moi? (ioumu'ut \i\re étranger dans la
maison dont j'étais reui'anl? L'aspect des objets témoins de mon bon-
heur passé me rendait la comparaison plus cruelle. J'aurais moins souf-
l'ert dans une autre lialiitation. Mais me voir rappeler incessamment
tant de doux souvenirs, c'était irriter l(! sentiment tie mes perles, (lon-
sunu: de vains regrets, livré à la plus noire mélancolie, je repris le
train de rester seul luus les heures des repas. Knlérmé avec mes livres,
j'y cherchais des distractions utiles; et, sentant le péril imminent que
j'avais tant craint autrefois, je me tourmentais derechef à chercher en
moi-même les moyens d'y pourvoir ([uand maman n'aurait plus de res-
si)urces. J'avais mis les choses dans sa maison sur le pied d'aller sans
emjiirer ; mais diîpuis moi tout était changé. Son économe était un dis-
sipateur. Il voulait briller; bon cheval, bon équipage; il aimait à s'éta-
ler noblement aux yeux des voisins ; il faisait des entreprises continuelles
en choses où il n'entcMidait rien. La pension se mangeait d'avance, les
quartiers en étaient engagés, les loyers étaient arriérés, et les dettes al-
laient leui' train. Je prévoyais (jue cette pension ne tarderait pas d'être
saisie, et i)ent-être suppriméi;. Enfin je n'envisageais que ruine et désas-
tres; et le moment m'en si'mblait si proche, que j'en sentais d'avance
tontes les hoireurs.
Mon cher cabinet était ma seule distraction. A force d'y chercher des
remèdes contre le trouble de mon âme, je m'avisai d'y en chercher
contre les maux (|ue je prévoyais ; et revenant à mes anciennes idées,
me voilà bâtissant de nouveaux châteaux en Espagne jionr tirer cette
pauvre maman des extrémités cruelles oii je la voyais prête à tombei-.
Je ne me sentais pas assc^z savant et ne me crovais pas assez d'es|)rit pour
briller dans la républicjue des lettres, et faire une fortune par cette voie.
Une nouvelle idée qui se présenta m'inspira la confiance que la médio-
. erilé de mes talents ne pouvait me donner. Je n'avais pas abandonné
la musique en cessant de l'eiisiiguer ; au conliaire, j'en avais assez étu-
dié la théorie pour pouvoir me regardei' an moins comme savant dans
cette partie. En réiléchissant à la peine (jiu! j'avais eue d'apprendre à
déchiffrer les notes, et à celle (pie j'avais encore; déchanter à livre ou-
vert, je vins à penser qu(! cetti; diflicullé ])ouvait bien venir de la chose
autant (juede nn)i, sachant surtout (ju'tui général a|)prendre la musique
n'était pour personne une chose aisée. En examinant la constiliition des
signes, je les trouvais souvent fort mal inventés. Il y avait longtemps
(jue j'avais pensé à noter l'échelle par chilIVes pour éviter d'avoir tou-
jours à tracer des ligues et portées lorscjuil fallait noter le moindre pe-
l'VIll II. I. I.l\ Kl \ I. i"1
lil air. J'avais cli- aiii'li- |iar IfS ilifliciillfs des oclax-s il |iai- i cllis dr li
iiii'sinf l'I (li'S valtMirs. Oi-llc aiu'icmu' idi-i' mr irNinI dans l'i-s|iril, il ji-
vis, rn V ri-|Mii>aiil, i|iif ct-s diUiciilli-s n'claifiil |ias iiisiirmoiilatilcs. J'y
lovai a\oi- siiiics. et jr |>ai\iiis a imlri i|iirli|iic miisii|iir (|iit' tr fût par
iiu's oliilTrt's a\i'r la plus ^laiidr rv.iclilinli', ri je jniis dire avec la plus
};raiul(» siiiiplicili'. |)i'S cr iiiumii'iiI jr crus ma lurliinr lailr ; ri, dans l'ar-
diMirdc la partaj;iM- avrc rrlli" à i|iii jr dr\ais Imit. je iir soufrai c^i'a
partir |>i)iir l'aris, nr dmitaiil pas (|ii"rii pirsriilaiil iiiuii |iinjrl a lAradi'--
iiiir jr nr lissr une rrvidniion. J axais ia|(piirli' de l,\i)ii i|iirl(jiir aif^rnl ;
jo vendis mes livres. Kn ipiin/r jouis ma rrsdliiliiui lui prise cl cxéciilre.
Kiilin, piriii drs idrrs maj^uiliqurs ipii me lavairnl inspirée, et tnnjinirs
le inrinr dans tous 1rs temps, jr partis dr Savoir avre muii sysliinr dr
iiuisique, (oiiimr autrrluis j'étais parti de Turin avec ma funlaine de
héron.
Telles ont été les erreurs et les Tantes de ma jeunesse. J'en ai narré
l'histoire avec une fidélité dont iniui ciiuir est content. Si dans la suite
j'honorai mon âye mùr dr (|U(l<|uts vertus, je les aurais dites avec la
même franchise, cl c'était iiinii dessein; mais il faut m'arrètrr ici. I.r tnnps
peut lever hicn des voiles. Si ma mémnirr parvirnt à la postérité, prut-
ètre un jour elle apprriulra ce (|iir j'avais à dii(\ Alors on saura pour-
quoi je me tais.
■. V,v\
s
NDE rVKTlE
LIVRE SEPÏIKMi:
( 1741,
Après deux ans ilc silence cl de patience, malgré mes résolutions, je
reprends la plume. Lecteur, suspendez votre jugement sur les raisons
qui m'y forcent : vous n'en pouvez juger qu'après m'avoirlu.
On a vu s'écouler lua paisible jeunesse dans une vie égale, assez douce,
sans de grandes traverses ni de grandes prospérités. Celte médiocrité
fut en grande partie l'ouvrage de mon nalur('l ardent, mais faible, moins
prompt encore à entreprendre que facib; à décourager, sortant du repos
par secousses, mais y rentrant |)ar lassitiule et par goût, el qui, me ra-
menant toujours, juin cb'S jurandes vérins el pins loin des grands vices,
à la vie oiseuse et Iraminillc pour laipiellc j(^ me sentais né, ne m'a ja-
mais permis d'aller à rien de grand, soit en bien, soil en mal.
Quel tableau différent j'aurai bientôt à développer! Le sort ipji dii-
ranl (rente ans l'a\<irisa nu's pentlianls, les contraria iicndaiit licnle
u.
l'MM II 1 1 I n m VII «35
utiln-ï; i-l, du Cftli- <i|)|iuMliiiii l'iiiidiini'lle ciilri- iii;i sldiatlnn <•( iiirs iii-
l'Iiiialions, un xi-rra iiailn- (1rs laiilcs l'iiurnirs, ilrs inalliriirs iiDiiiis, cl
loiili's li's vt'ihis, CM i|il(' la lorcc, i|iii pruviril licincircr l'aïUfrsilf.
Ml |iriiiiiiir [lailii' a l'-lt' loiilc ti rilc de iiiciiioire ; j'y ai dû faiie
lii-aïu'iiiii) diMii'iiis. l'dri'f d'cciirt- la sccmidi' de iiii'miiirf' aussi, j'\ i-ii
Icrai |irii|)alil('iiii'nl litMii('<iii|> davaiita^'c. I.cs doux soiivciiirs de mes
bfaii\ ans, nasses ;\\rc ant.uil ili' liMinpidliti' i|ni' d Minuri'nii- , ni ont
laissé niillu iin|iit'ssiniis iharmanlcs «pii! j'ainn- sans it-ssi; a nie ia|)|»e-
ler. On \fna liicnliM rninhicn sont dilïcnnls cimix du n-slc de ma vie.
Les ra|)|ii'U'r, r'i'sl in rcnonvcli'i- l'ann rtiinic Loin d'aifiiir ccllf di; ma
situation par ces Iristi's rcinnrs, je les écarte anlanl i|n il in'esl |i(]ssilde ;
et souvent j'y réussis an |)ninl de ne les pouNoir |ilns reliou\erau be-
soin. Celte facilité d'ouldier les maux est une consolalion <|ue li- ciel m'a
niéna};ée dans ceux «pie le soil devait un jour accumuler sur moi. Ma
mémoire, qui me retrace nni(|nenniil les objets aj^réables, csl j'Iicurcux
contre-|)oids de mon iina;^inali<>n rir.ironcbi'e, (|ni ne me l'ait |in''\oir
i|ue de cruels avenirs.
Tous les papiers que j'avais rasseniblés pour suppléer à ma mémoire
el me guider dans celte entreprise, passés en d'antres mains, ne renlic-
lont plus dans les miennes.
Je n ai qu'un j^nidi- lidele sur le(|nel je puisse coinplei-. c'est la cliaine
lies sentiments qui uni marqué la succession de mon être, el par eux
celle des événements qui en ont été la cause; ou l'eUel. J'oublie aisé-
ment mes mallieurs ; mais je ne puis oublier mes l'aiites, et j'oublie en-
core moins mes bons sentiments. Leur souvenir m'est trop ciier pour
s'elTacer jamais de mon cienr. Je puis faire des omissions dans les faits,
des transpositions, des erreurs de tiates ; mais je ne puis me tromper sur
ce que j'ai senti, ni sur ce que mes sentiments m'ont l'ait faire : el voilà
deipioi principalement il s'ajjit. l.'ol)jet piiqire de mes (ionfessions est de
faire connaître exactement mon inleiiiiir dans toutes les situations de
ma vie. C'est l'bisloire de mon àme (|ne j'ai promise : el pour l'écrire
fidt'lemenl je n'ai |ias i)csoiu d'autres mémoires; il me snflil. comini' j'ai
fait jusqu'ici, de rentrer au dedans de moi.
Il y a cependant, el Irès-heureusenniit, un inler\alle de six à sept
ans dont j'ai des renseignements surs dans un recueil transcrit de lel-
. 1res dont les urij^inaiix sont dans les mains de M. du l'evron.Çe recueil,
qui finit en 17(10. com|ii<'nd Imil ii' lenips de mon séjour à l'Krmitage,
et de ma grande brouillerie avec mes soi-disant amis : époque mémorable
dans ma vie, et qui l'ut la source de tous mes autres mallieurs. A l'égard
des lettres originales pins ri'cenles (|ui peuvent me rester, et qui sont en
très-pelit nombic, an lien de les transcrire à la suite du lecneii, trop
volumineux jiourqneje puisse espérer de les souslraiie a la vigilance «le
mes Argus, je les transirirai dans cet éciil même, loisqn'elles me parai-
'r.< i.r.s CONFESSIONS.
Inml touniir (jiR'liiue éclaircis^t'iiR'iil, soit à mon avaiilago, soit à ma
iliarge : car je n'ai i>as |)(Mir (|iii! le liHiciir oublie jamais (jik; je lais mes
conlossions poiii' croiie i|ii(' je lais iikhi apologie; mais il ne doit pas
s'ailciulrc non pins tpn' je taise la vérité loisijn'clle parle en ma laveur.
An reste, cette seconde partit; n'a (|ne celle même vérité de commune
avecla première, ni davantage sur elle ([ne par rimportance des choses.
A cela près, elle ne peut ijue lui ètie inlérieure en tout. J'écrivais la pre-
mière avec plaisir, avec coni|)laisani(', a mon aise, a \\()oton on dans le
cliàleau de Trye'; tons les s(uiveuiis (jne javais a me lapjieler étaient
autant de nouvelles jouissances. J'y revenais sans cesse avec un nouveau
plaisir, el je pouvais tourner mes descriptions sans gène jusqu'à ce que
j'en fusse content. Anjonrd'lini ma mémoire et ma tète alïaiblies me
rendent ])res([ue incapable de tout travail; je ne m'occupe de celui-ci
(|ue par l'orie. et le cœur serré d(! déti'csse. il ne m'olTre que malheurs,
trahisons, perlidies, que souvenirs attristants et ih'chirants. Je voudrais
pour tout an monde pouvoir ensevelir dans la nuit des temps ce que j'ai
à dire; et, forcé de parler malgré moi, je suis réduit encore à me ca-
cher, à ruser, à tâcher de donner le change, à m'a\ilii aux choses pour
les(iuelles j'étais le moins né. Les planchers sons lesquels je suis ont des
veux, les murs (jui m'entourent ont des oreilles : environné d'espions el
de surveillants malveillants et vigilants, inquiet el distrait, je jette à la
hâte sur le papier quelques mots interrompus qu'à peine j'ai le temps de
relire, encore moins de corriger. Je sais (jue, malgré les barrières im-
menses qu'on entasse sans cesse autour de moi, l'on ci'aint toujours que
la vérité ne s'échappe par quelque fissure. (Comment m'y prendre pour
la faire percer? Je le tente avec pe\i d'espoir de succès. Qu'on juge si
c'est là de quoi faire des tableaux agréables et leur donner un coloris
bien attravant. J'avertis donc ceux qui voudront commencer cette lec-
ture, (lue rien, en la poursuivant, ne peut les garantir de l'ennui, si ce
n'est le désir d'achever de connaître un homme, et l'amour sincère de
la justice et de la vérité.
Je me suis laissé, dans ma première partie, partant à regret pour Pa-
-ris, déposant mon cœur aux (Iharmettes, y fondant mon dernier château
en Kspagne, projetant d'y rapporter un jour aux pieds de maman, ren-
due à elle-même, les trésors (|ne j'aurais acquis, et comptant sur mon
système de musique comme sur une lortnne assurée.
Je m'arrêtai qnel(|ue temps à Lyon pour y voir mes connaissances,
pour m'y procurer queh|nes recommamiations pour l'aris, et pour ven-
dre mes livres de géonu'trie, cpie j'avais apportés avec moi. Tout le
monde u\'\ lil accueil. Monsieur et madame de Mably niar(pn''reiil du
' (Itiàloaii qui .ipiiMilriinil à M. le prii.cr de Coiili : il tt'cn rrslr f|n'iTnr Iniir pl tics ruines.
I.c village csl à i|iiiii/c lieues de l'aiis, près Gisnrs.
i\ii I II II. I i\ m \ M •■i-'^^'
iilaisir a me HM>ir, il nu- ilimiicn-nl ;i diiiri |ilu>ii-iirs lois. Ji- li^ clic/
iMix iMiiiiiaissaiHf iiM-f l'alihi' «li- Malily. t luiiiii.- jt; l'avais ilrja failr axn
l'ai)!)!' ilr ('.(iiiilillar. (|iii luiis ili-iix t-lali-iil venus voir li-iir firi»'. I. alilir
tif MaliK Mil' (I la ilis li'lliis |ii>iir l'aiis. «•iiliv aiihi-s iiiic |i()iii' M. de
roiitiiirllf il mil' aiiln- |>iim !«• rniiili- de ('.avilis. I.'im cl r.iiilir inr lii-
rciil ilis iKiiiiaissanci's lirs-aj-n'aliics, siuimil Ir |>niiiiii , i|iii. jiiMiu'a si
mmi. n'a poinl ci'ssr de inr iiiari|iii r df raiiiilif, ri di- iiir dniinri dan-
nos lèli'-à-li'li' des otiiisi'ils donlj aurais dii iniriiv |iriilili-r.
Ji' revis M. IJiirdi'S, avec li'i|iitl j'avais dc|iiiis |iiiij;li'iii|is lail «oiiiiais-
saïur, tl i|ui in'av.iil sonvciil oldi^('■ (li> j;i;iii(l » nui tl imc !<• |)lus vrai
plaisir. Iji ifllf oi-rasion je li' n-lroiivai toiiioins If iih-iih'. (j- lui lui
(|ni iiii' lil vciidic nifs livics, ri il iiir donna par liii-niinii' on iin' pio-
ciiia di' luiniii's rrconmiaiidalions pour l'aris. .Ir nvis M. I inli-ndaiil,
iliiiil je (li'\ai> Il (■iiiiiiaissancf à M. llmdi's, i-l a (|iii ji- dus i rllr ili M. \r
duc lie luclicliiii. i|tii passa à l.yoïi dans ce Iciiips-la. M. l'aliii iiif prc-
scnla a lui. .M. di' Uicliclit'ii nie recul hieii, el me dil de I aller voir ,i
l'aris; ce que je lis |»lnsicurs l'ois, sans poiirlaiil (|iie celle liaiile cou-
naissance, dont j'aiiiai souveiil a p.iilcr dans la siiile. m ail ele |.'iuiai>
utile à rien.
Je revis le niiisicieii llavid, ipii ni avait leinlii seivice dans ma de-
Iressp à nu de mes |>iécédcnls voyages. Il inavail prèli- on doiiiu' un
honnolotdes bas i|iie je ne lui ai jamais rendus, el qu'il ne ma jamais
redemandes, (|uoi(|iie nous nous soyons revus souvenl depuis ce leiiips-
la. .le lui ai ponilanl lail dans la suile nu préseiil à peu près eqnivaleul.
Je dirais mieux que tcla. s'il s"aj;i>sail ici de ce ([iie j'ai di'i ; mais il > aj;il
de ce (jne j'ai lail, i-l malheureusemenl ce u esl |»as la même chose.
Je revis le nolile et j;i;iiéreux l'erriclioii, el ce ne lui pas sans me
ressenlir de sa ina};uilicence ordinaire; car il me lil le même cadeau
(|u'il avait fail anpai'avaiil au ^'cnlil Keriiard, en me dél'rayanl de ma
place à la dili^'ence. Je revis le cliirurj,'ien l'arisot. le meilleur el le mieux
faisant des liommes ; je revis sa chère (iodelroi, qu'il enlreleuail dej)iiis
dix ans, el dont la douceur de caractère el la hnnlé de cœur faisaient a
peu près tout le mérite, mais (|n'on ne pouvait aborder sans intérêt ni
quitter sans allendrissenieiit ; car elle était au dernier terme d'une •'•tisie
dont elle mourut peu après. Uien ne montre mieux les vrais penchanis
d'un homme (jue l'espèce de ses attachements. Oiiand on avait vu la
douce (iodefroi, on connaissait le bon Parisot.
J'avais obligation ii tons ces honnêtes '^ou>. Dans la suile je les ne^li-
f'cai tous, non cerlainement par in^ralihide. mais par celle iiiviiicilile
paresse qui m eu a souvenl liouiie 1 air. Jamais le seiiliminl de leurs
services n'est sorti de mon cœur : mais il m'en eùl moins coulé de leur
prouver ma reconnaissance que de la leur témoi^'iier assidûment.
I. exactitude à écrire a toujours été au-dessus île mes forces : sitôt fpie
23fi LIS (.O.M KSSIONS
jo ciiiniiii'iici' .1 iiir rrl.'irliiT. lu Inintc et l'ciiiliMiias dr ic|iar('r ma ImiiIc
iiif la loiil aui;ia\i'r. cl ji' ii^'cris plus du loul. J'ai (jonc n.-ndr- le silcncr
ri j'ai |>ani les oublier, l'ai'isol el l'ciiiilioii ii'v oui pas iiicmo fait at-
Icntion, et jo les ai trouvés toujours les mèuies : uiais on verra vinij;t ans
après, dans .M. Hordes, jusqu'où l'amour-propre d'un bel esprit peut
ixirlir la M'Uucancc Inrsnuil se croit nculiuc.
Avant de (|uitler Lyon, je ne dois pas oublier nue aimable pei'sonne
que j'y revis avec jdiis de plaisir (|U(; jamais, el qui laissa dans mon
rœur des sonvciiiis bien lendres; c'est mademoiselle Serre, tlont j'ai
parli' dans ma première partie, el avec la(|uelle j'avais renouvelé con-
naissance tandis (|ne j'étais cbez M. de Mably. A ce voyage, avant plus
de loisir, je la vis da\antage; mon cœur se |)rit, et très-vivement. J'eus
quelque lieu île penser que le sien ne in'elail pas contraii-e; mais elle
m'accorda une confiance (|ui m'ôta la tentation d'en abuser. Elle n'avait
rien, ni moi non |)lns; nos situations étaient trop semblables pour que
nous pussions nous unir; et, dans les vues qui m occn|)aienl, j'étais
bien éloigne de s(uigiM" au mariage. Klle mappril qn un jeune négo-
ciant, appelé M. (ienève, paraissait vouloir s'attacher à elle. Je le vis
chez elle une fois ou deux; il me parut bonnéte homme, il passait pour
l'être. Persuadé qu'elle serait heureuse avec lui, je désirai qu'il l'épou-
sât, comme il a fait dans la suite; et. pour ne pas troubler leurs inno-
centes amours, je me bâtai de partir, faisant pour le bonheur de cctti'
charmante personni! des vœux (|ui nOnt été exaucés ici-bas que pour
un temps, hélas! bien court; car j'appris dans la suite qu'elle était
morte an boni de deux ou trois ans de mariage. Occnpé de mes tendres
regrets dnranl tonte ma roule, je sentis et j'ai souvent senti depuis lors,
en v repensant, ([ne si les sacrifices qu'on fait an devoir et à la vertu
coûtent à faire, on en est bien payé par les doux souvenirs qu'ils laissent
an fond du cœur.
Autant à mon j)récédent vovage j'avais vu Paris par son côté défavo-
rable, autant à celui-ci je le vis ])ar son côté brillant; non pas toutefois
quant a mon logemi'nl ; car. sur nue adresse que m'avait donnée
M. iiordes, j'allai loger à l'hôtel Saint-Ouentin, rue des Cordiers, proche
la Sorboniie, vilaine rue, vilain hôtel, vilaine chambre, mais où cepen-
dant avaient logé des hommes de mérite, tels que (îresset, Bordes, les
abbi's de MabU . de Coudillac, el plusieurs autres dont maibeiirensemenl
je n'v trouvai plus aucun ; mais j'\ trouvai un M. de Itonuel'ond, hobe-
reau boiteux, plaideur, faisant le puriste, auquel je dus la connaissance
de M. Koguin, maintenant le doyen de mes amis, et par lui celle du
philosophe Diderot, dont j'aurai beaucoup à parler dans la suite.
J'arrivai à Paris dans l'aulomue de 17tl. avec quinze louis d'argent
comptant, ma comédie de \nrrissc et mon |)rojet de musi(|iie pour tonte
ressource, et avant ])ar eouse(|uetil peu di' Imips a |ierdre jioMr tâcher
|>\U III II. I l\ UIMI
iM
tl'i'ii lirrr parti, h- nn' |irf-^.ii ilf lii"'' \.iltiii- ini> in c.iiiiii.imlalii.ii-. l ii
iriiiir I m- (|iii ani\.- a l'iris axer iiiic li^iin- |iassal>l.\ cl rpii >'aii-
imiici' |iar ilr- lalriil>, iv| Imijuiir- Mir ilrlir acrilrilli. Ir le lus; cela
tiif pidriiia (lis a^rcmi'iits sans nio iiioiicr à firantiriuisi'. De (finies les
personnes à (jni je lus recdinniaiidé, trois seules me lurent utiles :
M. Il iincsin, genlilliomnie savoyard, alors étiiyer, et, je crois, favori de
nindaino la princesse de Cari^nan; M. de Hoze, secrétaire de l'Académie
des inscriptions, et ^arde des médailles du (lahinel du roi ; et le 1'. (Pas-
tel, jésnite, aiitenr du clavecin ocnlaiie. Tontes ces recommandations,
excepté celle de M. Itamisin. me venaieiil de lablie de MaMy.
M. Damesin puiirvui an plus pressé par deux connaissances qu'il me
procura : l'une, de M. ilc liasc, |»résideiit à mortier au |iaileinent de
Itordeanx, et <jiii jouait Irès-hien du violon; lanlre, de M. l'ablti' di- l.éon,
qui lofjeait alors en Sorhoniii', jeune seigneur trés-aimahie, (jui moiirul
à la (leur de son àj;e, ajnés aMnr linlli' que|(|iies instants dans le monde
sons le nom de chevalier de Ittiliaii. I. un el raiilre eurent la iaiitaisie
d'apprendre la composition. Je leur en donnai (|nel(|nes mois de leçons,
qui sonliiiii'iil un peu ma honrsc (arissaiile. I.'alilic de l.eon me pri( en
ami(ié. el Miiilail m a>oir pour son secrelaire ; mais il n'elail pas riche,
et ne put m'oiïiiren lunt que huit cents lianes, (lueji- refusai hieii i\ re-
gret, lu.'iis (|iii ne |>onvaienl siiflire pour mon logement, ma miurrituie
<'t mon entretien.
M. de Hoze me recul fort hieii. Il aimait le savoir, il en avait ; mais il
élail nu peu pédant. Madame de l(o/e aurait été sa (ille ; elle était hril-
5r.S I.KS (.ONh I.SSI()\ s.
I.iiili' ('( |)('lili'-iiiaiti('ss('. J'y diiKiis (|U('l(|U('r(>is. (hi ne. s;iiirail a\()ii- I air
|)iiis ^aiitlu! cl plus snl <|n(' je Tavais vis-à-vis d'clli'. Son iiiainlicii di'-
'^iV^c iii"iiiliini(lail, cl iciidait li; niicii plus plaisant. Oiiand clic me piv-
scnlail iiiu" assiette, i'avan(,-ais ma fonrcliette pour piquer modestement
un petit morceau de ce qu'elle m'olïrait; de sorte (juidle icndait à son
la(|Mais 1 assielle (pi elle minait destinée, en se tournaiil pour (|iie je ne
la visse pas rir<'. I'!lle ne se doutait j;iiere que, dans la lète tic ce campa-
gnard, il ne laissait pas d'y avoir (|iiel(|ue esprit. M. de Uoze me présenta
à M. de lléanmur, son ami, (|ui venait dîner chez lui tous les vendre-
dis, jours d'Académie des sciences. 11 lui parla de mon projet, et du dé-
sir que j'avais de le soumettre à l'eNamen di> l'Académie. .M. de ISéan-
miir se chargea de la proposition, qui lut a^réi-e. l.e jour donné, je lus
introduit et présenté par M. de Héanmnr ; et le miMue jour, 22 août 1712,
j'eus riiouneur de lire à l'Académii; le .Ménioiit! que j'avais préparé pour
cela. Onoi(|ue cette illustre assemblée fût assurément Irès-imposanle,
j'y fus liien moins inlimidé que devant madame de l\o/.c, et je me tirai
passablement de mes lectures et de mes réponses. Le Mémoire réussit,
cl m'attira des compliments, (lui me surprirent autant qu'ils me flalli'-
rent, imaginant à peine que devant une Académie quiconque n'en était
pas put avoir le sens commun. Les commissaires qu'on me donna furent
.MM. de Mairan. Ilrllot cl de l'oiichv. tons trois neiis di^ UK'rite assuré-
ment, mais dont pas un ne savait la iiiusii|ue, assez du moins pour être
en étal déjuger de mon projet.
(1742.) Durant mes conférences avec ces messieurs je me convainquis,
avec autant de cerliludi! que de surprise, (jue si (juelquefois les savants
ont moins de préjugés f[ue les autres hommes, ils tiennent, en revanche,
encoi-e plus fortement à ceux qu'ils ont. Oiudipie faibles. ((u<dque fausses
que fussent la piii|iart de leurs objections, et (|uoi(|iie j'y répondisse ti-
midement, je l'avoue, et eu mauvais termes, mais par des raisons pé-
remptoires, je ne vins pas une seule fois à bout de me faire entendre et
de les contenter, .l'étais toujours ébahi de la facilité avec laquelle, à
l'aitle de (pichpu s phrases sonores, ils me réfutaient sans m'avoir com-
|)ris. Ils déterièrent, j(! ne sais oii, (|u'iiii moine, a|)|>elé le 1*. Sonhaitti,
.ivail jadis imaginé la gamme par cbillres. (] Cn fut assez pour prétcntire
ipie mon système n'était pas neuf. Kt passe pour cela ; car l)icn que je
n'eusse jamais oui parler du 1*. Souliaitli, et biin que sa manièri! d'é-
crire les se|)t notes du plain-chant sans même songer aux octaves ne
merit.it eu aiieiine sorte d'entrer en parallèle avec ma sim|)le et com-
mode invention pour iiulri aisément |)ar chiiires toute musi(|ue imagi-
nable, clefs, silences, octaves, mesures, tem|)s et valeurs des notes,
choses auxquelles Sonhaitti n'avait |)as même songé, il était néanmoins
Iri'S-vrai de dire que, f[uant à l'élémentaire ex|)ression des sept notes, il
en était le premiiM' iinrnlenr. Mais outre (jnils donneieni a cette m-
l'Ml I II. Il I l\ lilMI ±-,1
\i-iilioii |ii'iiiiili>t' |>lii> iriiii|ii>i laiHi' i|ii l'Ilr II l'ii a\ail. lU iir a'cii
liiiri'iil lias la : cl silol i|ii'il> niiiiIiui'iiI |iarlrr <lii ruiul ilii >>slciiic ils
iR- lii'i-iil |)liis i|iii' iléraisniiiiii . I.r |i|ii> ;;iaiiii aN.iiila^r ilii iiiiiii clail
ilalirontT K's Iraiisposilions el les rk-ls, eu surir i|iii- !<• iiit'iiu' iiiuiTriiii
$(> troinait iinli' cl li'aiis|i(ist'- à xoliiiili'', dans i|iicl(|iii- tmi iiu'uii Miiilùt,
an iiKiM'ii (lu cliauj^fiuciil su|>|hisi- d'uiir x-iili- Irlln- imlialc a la li-lr ilr
l'air, ('es iiiessiiMirs a>aii-iil oui iliii' aii\ ('i'iii|iir m>I ilr l'aiis i|uc la
iiiclluxlc ircvfciili-r par lraus|u)silitiu lU' \alail liiii : ils |tarliri-ul ilf la
|i(iur tiiuriicr ru iii\iiK'ilil<- oliji'i'lioii, nuilrr uinii s\slriur, son a>aiila^r
le iiliis uiai'(|iir ; ri ils ilrridi'i'cul (|iir ma imlr l'Iail Ixiiiiir |iiiui' la \(i-
calr, ri iiiau\ai>r |ioiii' riii>li iiiiiiiilalr. Sut' Iriir !'.i|i|iiirl, l'Aradriiiir
in'arrorda un rriliiirat plriii dr lifs-liraii\ ('(iiii|iliiiii'iits, a Iravris Irs-
(|urls ou driiirlait. |i(iur le liiiid, (lu'rllr ur jugeait iiioii sysU-iiir ni iirul
ni utile. Jr lie crus pas devoir oiiirrduiie pairille pirce ioiiviagr iuliliilé
Dissertation sur lu i/iksii/mc iinKlfriif, par li'(|url ji'ii appelais au piililir.
Jf us lirii dr rrinarciurr m rrllr orrasidii coiiiliirii. iiiriiie a\rr un
esprit lioriir, la ciuiiiaissaiire uiii(|ur, mais pndiuidr, dr la eliose rsl
préleraltle, pour vi\ l)irn jii}?er, à toulrs 1rs liiinirres (|ur donne la lul-
liire des sciences, lors(|n'oii n'y a pas joint l'étude particulière de celle
dont il s'aiîit. La seule olijection scilide (jnil \ eût à l'aire a mon système
> lut laite par Kameau. \ [wiiie le lui riis-je explicjiié, (juil eu \it le coté
l'aiblr. Vos signrs, me dil-il, sont très-bons en ce <|u'ils déterminent
simplrmeiit el clairement les valeurs, ru ce (juils représentent iielte-
inenl les intervalles et montrent loiijouis le simple dans le redoiildé.
toutes choses que ne lait pas la iioti- orilinaire; mais ils sont mauvais en
ce tprils exijienl une opération de l'esprit (iiii ne peut hm jours sui\re la
rapidité de lexécution. I.a ptisilion de nos notes, coiitinua-1-il, se iieiiit
à l'u'il sans le concours de cette opération. Si deux notes, l'une très-
haute, l'autre très-basse, sont jointes par une tirade de notes intermé-
diaires, je vois du premier coup d'œil le progrès de l'une à l'autre par
degrés conjtiiiits ; mais, pour m'asstirer chez vous de cette tirade, il l'aut
nécessaireiiieiil (|ue j fprlle tous vos chilïrrs 1 un après l'autre; le tmip
d'iril ne peut siijipléer à rien. L'objection iiir |iarul sans répli(|iir. rt
j'en convins à liiistant . (|uoi<|u'elle soil simple el frappante, il iiv a
(|u'une grande prati(|ne de l'art ([ui piiissi- la suggérer, cl il n'est pas
étonnant (ju'elle ne soit vrnur à aucun académicien ; mais il l'est
(|ur luus ces grands savaiiN, i|iii saM'iit tant de choses, sachent si peu
t|ue chacun ne devrait juger que de son métier.
.Mes Iréijucntes visiles à mes commissaires et à d antres académiciens
me mirent à portée de l'aire connaissance avec tout ce qu'il v a\ail à
Paris de plus distingué dans la littérature ; et jiar la cette connaissance
se trouva tonte faite lorsqnr je me vis dans la suitr inscrit tout d'un coup
parmi eux. (Jiiant a présent, concentré dans mon svslrme de musi(|ur,
210 I.KS (.OMISSIONS.
\f iii'(il)sliiKii à voiiliiir |);ir la l'aire ma' révoliilidii dans cel ail. el |iarve-
iiir lie la Sdili' à iinc ccirlirilt' (|iii. dans les hcaiix-ails, se joint Umjonrs
à l'aris aMM' la Iniliinc. .Ir in'cniri mai dans ma cliamhrc et Iravaillai
lieux ou Irois uiois avec une anlem- inexprimable à relondre, dans un
ouvrage (leslin('' j)our le public, le .Mémoire que j"a\ais lu à lAca-
démie. La dillicnllé lui de Irouver uu libraire qui voulût se charger
de nuin mannscril, \u (piil v a\ail (|n('l(|ue déjiense à laii'e pour les
nouveaux caraclères, (|m' les libraiics ne jettent pas bnirs écus à la
lèto des débutants, et qu'il u\c. semblait cependant l)ien juste quo
mon ouvrage me rendit le pain que j'avais mangé en l'écrivant,
Uonncfond nie pnuiiia OiiillaM le père, (|ni lit avec moi un traité à
moitié prolil, sans eumpter le pri\ ilege ([ne je pasai seul. Tant fut opère-
par ledit Ouillau, (jne jeu lus j)t)ur mon privilège, et n'ai jamais tiré
un liard de cette édition, (|ui vraisemblabb-ment eut un débit médiocre,
quoique! l'abbé DcsI'ontaines m'eût promis de la faire aller, et que les au-
tres journalistes en eussent dit assez de bien.
I,e plus grand obstacle à l'essai de mou système était la crainte que,
s'il n'était pas admis, on ne perdît le temps qu'on meltrait à l'apprendre.
Je disais à cela que la praticpie de ma note rendait les idées si claires,
(lue pour apprendre la musique par les caractères ordinaires on gagne-
rait encore du tem])s à commencer par les miens. Pour en donner la
pi('U\e par l'exinMience , j'enseignai gratuitement la musique à une
jeune Américaine, appelée mademoiselle des R(Uilins, dont M. Roguiu
m'avait procuré la connaissance. En trois mois elle l'ut en état de dé-
chiffrer sur ma note quelque musique que ce fût, et même de chanter à
livre ouvert mieux que moi-même toute celle qui n'était pas chargée do
diflieultés. Ce succès fut frap[)ant, mais ignoré, l n autre en aurait rem-
pli les journaux; mais avec quelque talent pour trouver des choses uti-
les je n'en eus jamais pour les faire valoir.
Yoilà comment ma fontaine de héron fut encore cassée : mais celte
seconde fois j'avais trente ans, et je me trouvais sur le pavé de Paris, où
l'on ne vit jias pour rien. I.e parti que je pris dans cette extrémité n'é-
tonnera que ceux qui n'auront pas bien lu la preniièie partie de ces
Mémoires. Je venais de me donner des mouvements aussi grands qu'i-
nutiles ; j'avais besoin de reprendre haleine. Au lieu de me livrer au
désespoir, je me livrai tran(|uillement à ma paresse et aux soins de la
Providence ; et, pour lui doiuiei' le li'uips de faire son auivre, je me mis
a manger, sans nu- presser, quelques louis (jui me restaient encore, ré-
"lant la dépense de mes nonehalanls j)laisirs sans la retrancher, n'allant
plus au café que de deux jours l'un, et au spectacle que deux fois la se-
maine. A l'égard de la dépense des lilles, je n'eus aucune réforme à y
l'aire, n'avant de ma vie mis un s<iu à cet usage, si ce n'est imc seule
lois, dont j'aurai bienlôt à parlei-.
I-Vll I II II. I IN lu \ Il Ï4I
l.a Sfcurilc, la Milii|ilr, l.i cniiliaiuc a\ri' l.ii|iii Ile y un- lixiais à n-lti-
\tf iii<l)ilciili' cl siililaii'i-, (|iii' Je n'aMiis pus di- i|iii)i faire (liiicr Irois
iiinis, (>sl iiiic dos siii<;iilarilcs de ma \ii-(l niir di-s Iti/arriM'ios dr innii
Idiiiiciir. l.'('\trr'Mic Iti'siiiit i|ii(' j'axais )|ii'(in |)i-ii>à( a iiini ilait |iii-)'isc!-
nii'iil ce i|iii iMiilail If loiira^i- di- nie iiiinilrcr ; cl la nécessite de laire
des \isites me les rendit insii|i|ioi'taldes, au point ipie Je cessai inèiiiu de
\oir les acadéinicieiis et autres ^ens de lettres avec les(|uels j'i'-tais déjà
laiifilc. Marivaux, l'aldie deMiidv, l'ontenelle, liiriiit presi|ne les seuls
l'Ile/. i|ui ji; ciintiiiiiai d aller (|ueli|U('lciis. Je nuuilrai uièuie au preuiier
ma C(Unédie de Marrisse. Klle lui plut, el il iiil la i'iMU|ilaisanee de la re-
toucher. |ti(irr(i(, |ilii> jiMiiii' (|ii ctu, clail a |i< ii |iii> A,- uinii a'^c. ||
aimait i.i iiiuvi(|iie. il eu savait la llieorie; nous eu parliniis l'iisemldi- :
il me |iarlait aussi de ses pinjels iroiiv la^es. (!ela luiuia l)ieuti'it eiilie
nous des liaisons plus iiiliiiies. (|iii (uit dure (|uiii/.e au>, et (|iii pndia-
lileincnt dureraient encore, si niailieureuscmeiit, et luiii jtars.i lniti', je
n'eusse été jeti' dans !^i\n nièiiie métier.
On n imaginerait pas .1 t|iiui j emploxais ce ci mit et prciinu iiitrixalle
i|ui me restait encore a\.iiil d clic lorcé <le mendier mon p.iin : ,1 ctn-
ilier par cieiir des passaj;es de poêles, (|tie j'avais appris cent lois et ,111-
lant de fois oiildies. 'l'cms les matins, vers les dix lienres. j'allais me
promener au Luxemlioiir;:. un Niij^ile on un Ilousseau dans ma poclie ;
el là, jusqu'à 1 Iniiie du diiicr, je remémorais tantôt une ode sacrée el
lanlôt uiu; liucoli(|ue, sans me rcluiter de ce (|u*cn repassant celle du jour,
je ne maïuiuais pas d'ouldier celle de la veille, ,1e me rap|>eiais qu'après
la dél'aite de Nici.is a Syracuse les .Vlliéniens captifs ya^naiiiil Iciii' vie à
réciter les poèmes d'Iloniire. I.e paili que je lirai de ce trait d érudition,
pour me prcmunir contre la misère, fut d'exercer nnui lieiiieuse nn--
moire à retenir tous les poètes par cieur,
J avais nu autre expédient non moins solide dans les écliocs, aux(|uels
je consacrais rémilièrcmenl. chez Mauj^is, les après-midi des jours (|ui'
je n'allais pas au spectacle, .le lis là connaissance avec M. de l-éj^al, avec
un M. Ilusson. avec l'Iiilidor. avec Ions les f;rands joueurs d'échecs de
ce temps-là. et n'en d<'vins pas plus lialiile. Je ne doutai pas cependant
(jue je ne devinsse à la Un |)lus fort qu'eux Ions; et c'en élail assez, selon
moi, pour me servir de ressource. De ([iiehiue l(die (|uc je in'enj;ouasse,
j'y portais toujours la même manière de raisonner. Je me disais : IJui-
coiique prime en ([uei([ue chose est toujours sûr d'être recherché. Pri-
mons donc, n importe eu (pioi ; je serai rccherclié, les occasions se pré-
senteront, el mon mérite leri le reste. Cet enfanlilla;_'e n'était pas le so-
phisme de ma raison, c'était celui de mon indolence. Kllravé des <;rands
et rapides eflorls (ju'il aurait killu faire pour nréverlner. je tâchais de
llaller ma paresse, il je m'en viilais la lioiili' |)ai des ar^'umenls dijjm-.s
d'ell.-.
"l
i',-2 l.r.S CONI' KSSIONS.
.rallciulais ainsi li;mi|iiillt'iiii'iil la lin de iiuiii ar;;L'iit ; cl je croit; ([lu.'
jo serais ariùvé an dcriiici- son sans in\Mi i''in(in\(iir davanla^c, si li' P.Cas-
Icl. (pn' j'allais voir (iiiolcinelois en allant an calé, no m'enl arraché de
ma l('lliari;ie. Le P. Caslel était l'on, mais bon homme an demeurant : il
était lâche (le nn; voir consnmer ainsi sans lien laiic. l'nis(|ne les mnsi-
cicns, MIC dil-il. |Miisi[Me les savants ne tlianleni |)as a voli'c nnisson,
chaiif^e/ de corde cl voyez les l'emnies, vons rénssirez pent-ètre mienx (h;
ce côté-là. J'ai parlé de vons à madame de Henzenval; allez la voir de ma
part. C'est nne bonne l'einme. qui verra avec j)laisir nn pays de son fils
et de son inan. Noms verrez chez elle madame de Ihdglie sa (ille, ([ni est
nne l'enune d'espiit. .Mailame Diipin en est nne autre à qui j'ai aussi
parlé de vous : portez-lni votre onvraj^e; elle a envie de vons voir, et
vons recevra bien. On ne fait rien dans l'aris (jne par les femmes : ce
sont comnu! des courbes dont les sages sont les asymptotes; ils s'en
a|)|troehent sans cesse, mais ils n'y touchent jamais.
Après avoir remis d'un jour à l'autre ces terribles corvées, je pris
i^nlin courage, et j'allai voii- madame de l(enzen\al. Elle me requit avec
honte. .Nhidame de Broglie étant entrée dans sa chambre, elle lui dit : Ma
lille, voilà M. llouss(>aM, dont le l*. (lastel nous a parlé. Madame de lîro-
nlie me lit t'omplinu'nl sur mon ouvrage, et, me menant à son clavecin,
me lit voir (|u'elle s'en était occupée. Voyant à sa pendule qu'il était près
d'une heure, je voulus m'en aller. Madame de Beuzenval nie dit : Vous
êtes bien loin de votre quartier, restez; vous dînerez ici. Je ne me lis
pas prier, l n (piart d'heure après je compris par (juehjues mots que le
diner aM(jMel elle m'invitait était celui île son ofliee. Madame de Beuzen-
val était une très-bonne femme, mais bornée, et trop pleine de son il-
lustre noblesse polonaise ; elle avait peu d'idées des égards qu'on doit
aux talents, l'ille me jugeait même en cette occasion sur mon maintien
pins (jue sur mon équipage, (jni, (jnoi(|ne très-simple était fort propre,
et n'annonçait ])oint du tout nn homme fait pour diner à l'oflice. J'en
avais oublié le chemin depuis trop longtemps |)our vouloir lerap[)rendre.
Sans laisser voir tout nmn dépit, je dis à madame de Beuzenval qu'une
petite aiïaii'c (jui me reven;iit en mémoire me lajtpelait dans mon quar-
tier, et je voulus partir. Madame de Broglie s'approcha de sa mère, et
lui dit à l'oreille (]uelques mots qui lii-ent effet. Madame de Beuzenval se
leva p(nir me retenir, et me dit : Je compte que c'est avec nous que vous
nous ferez l'honneur de dîner. Je crus que /aire le lier serait faire le
sot, et je restai. D'ailleurs la bonté de mada.ne de Broglie m'avait tou-
ciié, et ini! la rendait intéressante. Je fus fert aise de dîner avec elle, et
j'espérai qu'en me ((Hinaissant davantage elle n'aurait pas regret à m'a-
voir procuré cet honneur. M. le président de l.amoignon, grand ami de
la maison, y dîna aussi. Il avait, ainsi mu; madame de Broglie, ce petit
jargon de l'aris. tout en petits mt)ls, tout en petites allusions fines. Il
l-\li I II II I i\ m \ II. U7>
n'v ilVilil |i.'l>i \.\ ili' i|ntM lillllrl' |i(ilii' Ir |i.iiiM'i- Ji';iII-J;ii i|lir>. J'cllS le
lion sens ilt- ne Noiiluir |iiis lairc le ^ciilil iiial^n- Miikim-, <I je iiii> Ins.
Ilcnrcn\ si j '«Misse ('>l«< Innjuiirs nnssi sii|;i> ! ji> ni> serais pas diins l'aliiinr
iiii ji- snis anjonririini.
J't'lais ilfSiili' (le ma loiirdisr, cl ilr ne iiimixiiii ju^IiIki .mx vmv ili'
niailann- île llro^lie ce i|n elle avait lait en ma laM'iir. A|ii'c» le ilincr.
je nra>isai di' ma ressonire onlinaii'c. J'axais dans ma jincln' iiiir r|iilic
en xers, écrite a l'arisnt |i(ndanl mon sejoni- à l.xon. (ie nnucean ne
inani|nait |ias de elialeni' ; j fn mis dans la laecm de le réciler, et je les
lis |denrei- Ions liois. Soit vanité, soil M'iité dans mes inteiiiiflalions, je
cins xoir i|ni' lis ii^ard> de madame de liroi'lie «lisaient à sa miir : Ile
liiiii, maman, avais-je toil de \ons dire i|ne cet lionum- était pins lait
ponr ilimi- avec \ons i|n"axec mis femmes".' Jnsijn'à ce moment j'axais
en II- cienr nn pen ^ros ; mais après m être ainsi venjjé je Ins content.
.Madame de IJioj;lie, ponssani nn pen Imp loin le jugement axanlaj;en\
i|n'elle axait porté de nmi, crnt i|ne j'allais faire sensation dans Paris,
et dexenir nn homme à lionnes fortunes. Pour j;niiler mon inexpi'rieiice,
elle me donna les Cimff^isioii'i itii ci)iii(e de'", (ie lixie. me dit-elle, est
nn Mentor dont xons aurez besoin il.iiis le monde : xons feiez luen de
le consulter i|neli|nefois. .l'ai gardé pins de vingt ans cet exeni|)laire
avec reconnaissance ponr la main dont il me xenait, mais en riant son-
vent de l'opinion que paraissait avoir cette dame de mon mérite galant.
l)n moment ipie j'eus In cet onvrage, je désirai d'olitenir l'amilie de
lantenr. Mon pencliant m'insiiirail très-bien : c'est le seul .uni vrai i|iie
j'aie eu parmi les gens de lettres '.
Dès lors j'osai compter (|ne madame l,i li.ironne de Beuzenval et ma-
dame |.i manjuise deBroglie, prenant intérêt à moi, ne me laisseraient
pas longtemps sans ressource, et je ne nie trompai |ias. Parlons main-
tenant de mon cntne chez madame Dupin, qui a en de plus longues
suites.
Madame Dupin était, comme on sait, fille de Samuel Bernard et de
ujadame Fontaine. Klles étaient trois sœur? qu'on pouvait appeler les
trois (iràces. Maihune de la Touche, (|ni lit une esc.ipade en .\nglelerre
avec le duc (le Kingston; madame d'Arly. la maîtresse, et. bien pins, l'a-
mie, l'unique et sincère amie de M. le prince de Conti ; femme adorable
autant par la douceur, par la bonté de son charmant caractère, que par
ragremenl de son esprit et par l'inaltérable gaieté de sou humeur; en-
lin madame Dupin, la plus belle des troi.-;, et la seule a qui l'on n'ait
point reproché d'écart dans .«a conduite. Tlle lut le prix de l'hospitalité
' Je r.ii i-ru si lonj:len>ps cl .«i p-irruilemcnl, que c'csl À lui que, ilepuis mon retour à Pnri», je
ronlini le ni.nnusfril de mes Conff.isim.'t. Le dt'n<inl Jctn-J-irques n'a j.im.iis pu rrnire .i In pei-
fiilie et A In fausseli- qu'nprés en avoirrlc In yicliine. Au lieu île relie noie on lit relle-n ilnns le
premier ninnuseril : n Voilà ce que j'niirni» pense loujoiirs si je n'élui' jamais re»enu à Paris. »
■2il I r.S CONFI.SSIONS.
(le M. hn|nii. :i (|iii sa mcrc la ddima a\('(; une place de Irniiicr ^('iicial
cl iiiic Inrliinc iiimuMisc, cii rccdiiiiaissaiicc du ixiii accueil (|n'il lui
a\ail lail dans sa ]hii\imcc. l'.iic l'Iail ciicoi(\ ijuaiid je la \is ]i(iMr la
prcmicrc l'ois, uiu' des plus liclles l'euinics de l'aiis. Klle n\c. ie(,'ut à sa
loiietlc. Kilo avait les bras nus, les cheveux épars, son pei^tioii' mal ar-
raii<;(''. (loi aliord m'elail Ires-nouveau; ma pauvre li'le u \ linl pas ; je
me liiiiilde. je n^e^a|■e ; cl lue! me \oilà epris de madame |)ii|)MI.
Mim Irouhle ne parut [tas me nuire au jtrès d'elle ; elle ue s'en a|)eicnl
point. Kllc accueillit le livre et l'anteur, me j)arla de mon projet en
personne instruite, clianta, s'accompagna du clavecin, me riitint à dî-
ner, me fil UH'ttre à table à côté d'elle;. Il n'en fallait pas tant pcuir me
rendre l'on ; je le devins. I'>lle me permit de la \<'nii- \oir : j'usai, j'aliu-
sai de la permission. J'y allais prescpu; Ions l(!s jours, j'y dînais deux ou
trois l'ois la semaine. Je mourais d'envie de parler; je n'osai jamais,
l'insieurs raisons renrorcaicut nui timidité naturelle. L'entrée d'une mai-
son opulente était une j)oite (uiverti' a la fortune ; j(! ne voulais pas, dans
ma situation, risejner de; nu; la fermer. Madame Dupin. tout aimable
qu'elle était, était sérieuse et froide ; je ne trouvais rien dans ses manières
d'assez agaçant pour m'enliardir. Sa maison, aussi brillante alors qu'au-
cune autre dans l'aiis, rassemblai! des sociétés auxquelles il ne man((uait
que d'être nu peu moins nombreuses jionr èli-e d'élite; dansions les gen-
res. Klle aimait à voir tous les gens qui jetaient de l'éclat : les grands,
I I
i-\iu II II. I i\ m \ Il un
les '■•■IIS ili' li'ilii's. II'- Iti'llrs ri'imni'^. On lU' min.iiI i Ik/ illr ijiii' ducs.
ailll)ass;iili-iirs, riirdiiiis lilciis. MmiI.iiiic I.i |ii iiii'r>><i' de Itulinii. iiiiilaiiir
la (imiiIcssimIc |-'(ii'rali|iiii'i-, iiiadainc de Miii-|i(ii\. iiiadaiiii' d<- Itii^indi-,
inilad\ llci'NfV, |>nii\aii'iil jiasscr |ii)iir ses aiiiii's. M. dr l'niilriirllf,
l'aldic df Sailil-riciic, laldx' SiIIki. M. de l'nlirimuil, M. dr Ui-lhis,
M. ili' HiiHiin, M. (Il' Nidiaiii', rlaniil dr >uii ci'i ilc cl dr m"- ililUTS. Si
siiii inaiiilicii rrsfixc n'alliiail pas lii'aiirim|i 1rs jiMiiics fjfiis, sa sitcii'li-,
daiilaiil iniciu ((iinpiist'r, n'en l'-lail (|iir |iliis iiii|i(isaiilc ; rt le |iaiiM'i>
.li'aii-.la('i|iii-s n'avait pas dr (|iiiii se ll.illi-i' dr lirillrr liraiirinip an iiidini
dr liiiil cria. Ii' n Usai dniic parler; mais, ih' pciii\aiil |dil>- liir lairc,
j'osai ccriic. lilic jjaida deux juins ma Icllrc sans m en parler, l.c lioi-
sii'iiiojnnr, elle nie la rcndil, m'adressaiil \erl>alemcnl <|iiel(|nes mois
d'exiiorlalion d'un Ion Irnid (|iii me ^laça. .le xoiiliis parler, la parole
expiiM sur mes le\rrs : ma siiliite passion s'eleij;iiil a\cc I espérance; el,
après une déclaration dans les lurmes, je continuai de viM'c avec elle
comme auparavant, sans pins lui parler de rien, même des vcii\.
Je crus ma sottise oiildii-e : je me trompai. M. de rrancneil. lils de
M. Iliipin et liran-lil< Ai- inadaiiir. rtait a peu près de son <à}{e et du
mien. Il avait de l'esprit, dr la li^iiir ; il poii\ail avoir des pr(''teiilions ;
ou disait (|u'il en avait auprès d elle. uin(|iieiiient |ient-èlre parce (|ii elle
lui avait doniir nue l'emnii' liieii laide. Iiieii douce, et (|n'elle vivait
paiTaiteinrnl i)ien avec tous les di'iix. M. de l'iaiiciieil .liuiait el cultivait
les talents. I.a musii|iie, (jii'il savait lorl Iiumi, lut entre nous un moven
(le liaison, .le le vis lieaiicoiip ; je m'altacliais à lui : tout d'un coup il
me lit l'iiteiidir (|uo madame Diipiii tioiixait mes visites trop fréquentes,
et me priait de 1rs discontinuer. Ce compliiiirnt aurait pu rire à sa place
<|iiaud elle me rendit ma lettre; mais liiiit on dix jours après, el sans au-
cune autre cause, il venait, ce me sruilile, Inu-s dr propos. Cela laisait
nur |)ositiou d autant plus lu/arrr. (|nr je n'en riais |)as moins liirii
venu (|u'auparavanl chez monsieur el ma<lame de Francueil. J'y :illai
cepeiidaul plus rarement; et j'aurais cessé d'v aller tout à fait, si. jiar
un autre caprice imprev II, madame llnpin ne m'avait l'ait prirr dr vriller
priidiiil liiiit ou dix jours à son lils. i|iii. cliafi;:raut dr j;on\rrui'ur.
restait seul durant cel intervalle. Je passai ces iiuil jours dans un sii|»-
plice i|ue le plaisir d oliéir à madame Dnpin pouvait seul me rendre
soullral)le; car le pauvre Clieiionceaiix avait dis lors celte mauvaise tète
(|ui a failli désiionorer sa famille, et i|iii l'a lait mourir dans l'ilr dr
Hourlion. l'endaiil ([iie je fus aiijtri'S de lui, je lempècliai de faire du
mal a lui-nirme ou a d'autres, el voilà tout : encore ne fut-ce pas une
médiocre peine, ri je ne m'en serais pas cliarj;é huit autres jours de
plus, quaud madame Diipiu se serait douué(> à moi pour récompense.
M. de l'rancueil me pri'iiait en amitié, je travaillais ;i\rr lui : uoiis
commençâmes ensemlde un coins de diimie die/ llouelle. l'oiir me
■2i(; I.KS CONFESSION s.
iM|)|>r(Hlii'i' (Ir lui, |i' (|nill;ii iikui Imlcl Siiiil-ijiiciilin, cl vins me logtM'
,111 ji'ii (le |i;mm(' ilr l.i rue Ncidchl. (|iii dimiic dans la iiic l'Iàlrière,
(III Idjicail M. I>u|)in. I.à, par la sinic d un rlininc ncj^lijj;!', je ^ai;nai
nnc lluxion de puilrini' doni je laillis i nir. J'ai en sdiivciil dans ma
jonnossn i]c cos maladies inllaminaloiros, des |deiiresies. id snii(inl des
('S(|iiiiiaii(ies an\(|ii(dles j (dais Irès-siijid. dnnl |e ne liens pas iei le re-
jiislre, el (|ni loiiles indiil lail vdir la nnut d'asse/ |)ies pnnr nie laini-
liariser aver son iinanc itnranl ma convaiescence j'eus le lemps de lé-
llecliir sur niini elal, el de déplorer ma timidité, ma laihlesse. el mon in-
d(dence. i|iii, mal};ré le (en diml je me sentais embrasé, me laissait lan-
iiiiir dans l'oisivoté d'esprit tmijoiirs à la poite de la misère. I,a veille
du jour ni'i j'étais tcuiihe malade, j'(''lais allé à un opéra de liover. (pion
donnait alors, el dont j ai oiihlii' le titre. Ma|i;ré ma |)ré\eiilion pour les
talents (les antres, (|ni m'a ttmjours l'ait délier des miens, je no pouvais
m empècliei' de Ironver celle musique laihlc, sans chaleur, sans inven-
tion. J'osais quelquefois me dire : 11 me semble' que ji; ferais mieux que
cela. Mais la terrible idée que j'avais de la composition d'un opéra, el
rimpoi-taiice (|iie j'enteudais donner par les ^cns de l'art à celt(' entre-
prise;, m'en rebutaient à l'inslant même, et me faisaient rougir d'oser y
j)enscr. D'ailleurs on Ironver quelqu'un qui voulût me fournir les pa-
roles et |)reiidre la peine de les loiirner à ukui gré? Ces idées de musique
et d'opéra me revinrent durant ma maladie, cl dans le transport de ma
fièvre je; composais des clianis, des duos, des chœurs. Je suis certain
d'avoir lail deux ou trois morceaux di priiiia iittciizionc dignes peul-ètre
de radmiration des maîtres s'ils avaient pu les entendre exécuter. Oh!
si l'on pouvait tenir registre des rêves d'un fiévreux, quelles grandes el
sublimes choses on verrait sortir qiiehiuelbis de son délire !
Ces sujets de inusi(|iie el d'opéra ni'occiipi'renl encore pendant ma
convalescence, mais plus lran(|uilleineiit. A force d'y penser, et même
malgré moi, je voulus en avoir le cœur net, et tenter de faire à moi
seul un opéra, parohis et musique. Ce n'était pas tout à fait mon coup
d'essai. J'avais fait à Cbambi'ii nu o|)éra-tragédie, iiilitiilé Iphis el Ana-
.raièle, (jue j'avais eu le bon sens de jeter au l'eu. J'en avais fait à l.yoïi
un autre, intitulé la Découverte du iiourcau woiiile, dont, après l'avoir lu
à M. Hordes, à l'abbé de Mably, à l'abbé Trublet et à d'autres, j'avais
Uni par faire le même usage, (|iioi(|iie j'eusse déjà fait la musique du
prcdogue el du premier acte, el (pie l)a\id m'eût dit, en voyant ccth;
musi(]uc, qu'il v avait des morceaux dignes de Jluunotin'iii.
Celle fois, avant de mettre la main a lœiivre, je me (humai le lemps
de méditer mon plan. Je projetai dans un ballet héroïque trois sujets
différents en trois actes détachés, chacun dans un différent caractère de
inusi(jiie ; el, prenant pour clia(|ii(' sujet les amours d'un poêle, j'intitu-
lai cet opéra les Muttes gahnUes. iMon |)remier acte, en genre de musique
i'\u 1 1 1 II . i.i\ m \ 1 1 -JI7
lorlc. rl;iit Ir Tasse ; le si-ciiiiil, i>ii j^riiii' ilr iiiiisii|iii' li'inlrc, riait Oxnlr;
il II- liiiisii'iiif, iiitiliili- Aitiicrron, iIcMiil n^spirt-r la ^tlil■ll• tlii ililliv-
lamhf. Jf m'cssa\ai il almid sur li- pi'cinici' aile, tl ji' in'x li\i'ai avec
une ai'ilcnr (|iii, |Hiur la |iii'iiiiei'L' luis, nie lil ^in'itcr les ijflicifs de la
\frvt> dans la ('()iii|)(isiti<iii. I ii soir, près ircnliiT à l'Opéra, me seiilaiil
loiiriiieiitc, inailrisé par mes iilées, Je remets mon argent dans ma po-
che, je rmirs m'enl'ermer elle/ moi; je mi' mets an lit. après aMiir liieii
fermé mus rideaiix pour eiiipéelier le jinir i\ \ |ienetier; et la. me IImiiiI
il tout l'iestre poéti(|Me et mnsieal, je nimposai rapidement en m'|iI mi
liiiit lieiires la meillenie |> (i In de iiinn ai le. Je puis dire (|ne mes amours
pour la priiieesse de l'Crrare ear jetais le lasse pour liusi, et mes im-
lili's et liei's sentiments \is-a->is de son injuste Ircie. me donnèrent une
nuit (iiil lois plus délieieuse »nie je ne l'aurais trouvée dans les bras de
la priiu-esse elle-même. Il ne resta le matin dans ma lèle ([n'uiie l)ien
petite partie de ee (|ue j'avais lait; mais ce peu, |>res(|ne elïaeé |iar la
lassitude et le sommeil, ne laissait pas de manjner encoie l'eiierj^ie îles
iiiurceanx dont il olïrail les deliris.
Pour celte lois je ne poussai pas fort loin ce travail, en avant été dé-
louriu- par d'autres affaires. Taudis (|ue je m'attacliais à la maison l)u-
pin. madame de Hen/eiival et madame de Hro^lie, (|ue je eouliunai de
\oir (|neli|ueiois. ne iiiaxaieiil pas oiildie. M. le comte de .Moulai};u, ca-
pitaine au\ jjardes, venait d être nommé amliassadeur à Venise. C'était
un aniltassadenr de la façon de Harjac, aui|uel il faisait assidinnent sa
cour. Son frère, le chevalier de Mmilai-iU. neutilhomme de la iiianclie de
iiionsei^nenr le Dauphin^ était de la connaissance de ces deux dames, et
de celle de l'alihé Alarv de l'Académie l'raïuaise, que je vovais aussi
»|uel(juelois. Madame de Hidglie, sachant t|ne lanihassadeur cheichail
un secrétaire, me proposa. Nous entrâmes en ponrparler. Je demandais
cin(|uaute louis d'appointeinent, ce qui était bien peu dans une place oii
Ton est oblige de ligurer. 11 ne voulait me douner (jue cent pistojes, et
([ue je lisse le voyage à mes frais. La proposition était ridicule. .Nous ne
[lûmes nous accorder. M. de Francueil, qui faisait ses efforts pour me
retenir, l'emporta. Je restai, et M. de Moiitaign partit, eunneuant un
autre secrétaire appelé M. lollan, qu'on lui avait diuiiie au bureau des
affaires étrangères. A |)eiue fnreiit-ils ariivés à Venise, qu'ils se biouil-
lèrenl. Follau, voyani i|u'il avait affaire à un fou, le planta là; et M. de
Montaigu, n'ayant qu'un jeune abbé appelé M. de ISi'nis, i|ui écrivait
sous le secrétaire et n'était |)as eu état d'eu remplir la place, eut re-
cours à nu»i. Le chevalier son frère, homme d'esprit, me louriia si
bien, me laisaut eiiteudie qii il \ avait des droits attacliT-s à la place de
secrétaire, qu'il me lit accepter les mille francs- J (Mis vingt louis pour
mon vovage. et je partis.
I7i:j — 17 Vi. A l.voii j'aurais bien voulu prendre la roule du mont
•ils l.i'.s t;()M' KssioNs.
(.cuis, iKiiir Miifcii |Kiss;nil ma |i.iii\li' mallian ; mais je (Icscciidis !i'
lUiùiic cl lus iircml)ar([iicr à Ttnilou. tant à cause de la i^in'iic cl par
rais(ui d ccoiiomic, (jiic |i()ur |ircndi(' un |)assc-|>oil de .M. de Mircpoix.
qui l'omniandait alors eu l'rcNcucc. cl à (|ui j'étais adressé. M. de Mon-
laigii, ne |Miii\aiit se; passer de umi. mfcrixail lettres sui- lettres poui'
presser num Ndvajie. l n incident le retarda.
C'était le temps de la peste do Messine, i.a llolU' an;;laise y avait
iniiuille, cl \isila la reliiii(|uc sur lai|uellc j'<'lais. Cida iiinis assji jcllil en
arrivant ii tiénes. après nue lnii^uc cl pénible Iraversoc, à une (|iiaraii-
lainc^ de \in}j,t-nn jours. Ou (huma le rlioix aux passaj^ors de la l'aire à
liiird ou au lazaret, dans iciincl ou nous (irévint cpic nous ne trouverions
(iiic les (iiialrc iiiurs, |)arce (pi'oii n a\ail pas encore eu le temps de; le
inenbler. Tous choisirent la leloii(|Me. 1,'insiipportalde clialeur, Tespacc
étroit, l'impossibilité d'y niarcliiu-, la vermim;, nie lircnt préicrer le la-
zaret, il tout riscine. io. fus conduit dans un «irand bâtiment à deux étages
absoluinciit nu, on je ne trouvai ni Icnèlrc. ni table, ni lit. ni cliaisc, pas
même un escabeau pour m assemr, m une botte de paille |)our me (hiu-
cber. Ou m appcula mon manteau, mon sac de nuit, mes deux malles;
on l'erma sur moi de grosses portes à grosscîs serrures, et je restai là,
maître de me priimcncr à mon aise de chambre eu chambre et délage
en étage, trouvant partout la même solitude et la même iindilé.
Tout c(da iif nii' lit pas repentir d'avoir choisi le lazaret |)lutôl ipie la
relon(|ue ; et, comme un nouveau iJobinson, j(; me mis à m'arrangcr
pour mes vingt-uii jours comme j'aurais fait poui- l(uite ma vie. J'eus
d'abiud ramusemeut d'aller à la chasse aux poux ([ue j'avais gagnés dans
la Icbuupie. Onand, à Wnvv. de changer de; linge et de bardes, je me liis
enliii iM'udii iiet, jt^ pi'océdai à I ameublement de la chambre (|ne je m'é-
tais choisie, ,1e me lis un bon matelas tle mes vestes et de mes chemises,
des draps, de pliisi(!urs serviettes que je cousis, une couverture de ma
robe de chambre, un oreilbu- de mon manteau roulé. Je me fis un siège
d'une malle posée; à plat, et une table de Fautrc posée de chani|). ic ti-
rai du papier, une écriloire ; j arrangeai en manière de l)ibliolbèqne une
douzaine de livres (jne j'avais. Hrel', je maccomniodai si bien, i\Hii l'ex-
ception des rideaux cl des l'enètres j'étais presque aussi coninmdémenl
à ce lazaret absolumeut nu iiu'à mon jeu de paume di' la rue Verdelet.
Mes repas étaient servis avec beaucoup de pom|)e ; deux grenadiers, la
baïonnette an bout du fusil, les escortaient ; l'escalier était ma salle à
manger, le palier me servait de table, la marche inférieure me servait
de siège; et quand mon dîner était servi, l'on sonnait en se retirant une
elociictte, ]tour m'avertir de me mettre à table. Kntre mes re|)as, quand
je ne lisais ni n'écrivais, ou ([ue je ne travaillais pas à mon ameiiblemenl,
j allais me primuner dans le cimelierc des protestants. (|iii me servait de
cour, ou je moulais dans une laiilcriii' (|iii donnail sur le porl. cl d'oii
l'VK I II II I l\ Kl \ Il
il'.»
je |ii)ii\ais \<iir l'iilri'i' rt surlir li's iiavin-s. Je |i.i>>;ii de hi mhIi- i|ii.ilni'/i-
jours; el j'\ aurais |iass<'- la viii^lainc ciiliiTc sans iii°ciiiiii\<-i' un nin-
inciit, si M. (le Joii\illi\ fiiMiy de Tranrf, a i|tii je fis parMiiir iiiir
Ifltro \iiiai<;r(''c, |iarliiiiicr ri (liMiii-lin'ilcr, irn'il iail aliri';;ri' iiion lciii|i>
lit' huit jours : ji- Ifs allai passer clu'z lui, cl jr me limiNai inicuv. je l'a-
voue, du gîle do sa maison (|ut' de icliii du lazaret. Il nie lit l'oree ea-
resses. Dupoiil. son secrélaire, elail un Imn f^arçon. qui nie mena, laiit
à (iènes ([uà la eampa^'iie, dans plusieurs maisons oii l'on s'aniusail
assez; et je liai a\iT lui connaissnnec et correspondance, (|ue nous en-
Iretinines fort loi)j;lemps. Je poursuivis agréablement ma roule à travers
la l.omiiardie. Je vis Milan, Nénine, Bresse, l'adone, el j'arrivai eiilin à
Venise. im|)aliemment attendu par M. l'amltassadeur.
Je trouvai des tas de dépêches, laul de la cuui- (|ue des autres amlias-
sadeurs, dont il ii avait pu lire ce ipii clait cliitln-, (]ui)ii|u'il ei'il tons les
chiffres nécessaires |)our cela. N ayant jamais travaille dans aucun hu-
reaii ni vu de ma vie nu chiffre de ministre, je craignis d'aliord d'être
embarrassé; mais je trouxai <|ue rien ii'ilail plus simple, et en moins de
huit jours j'eus déchiffré le tout. i|ui assurénuMil m en \alait pas l.i peine ;
car, outre (|iu' l'ambassade de Nenise est toujours assez oisive, ce n'i'rlail
pas à un pareil homme qu'on eût voulu conlier la moindre négociation.
Il s'était trouvé dans un grand embarras jusqu'à mon arrivée, ne sachant
ni dicter, ni écrire lisiblement. Je lui étais très-utile; il le sentait, el
nie traita bien, l n autri< motif \'\ |)orlail encore, lli-pnis M. di* Krou-
■2.">(i II. S coM i:ssi(»Ns.
I;iy. son |iirilcc('ssi'iii'. diinl la ((''le sotail dcianj^cc . li! coiisiil de
France, a|)])('l('' M. lo Hloiid. t'Iail roslé (.•liargc des alïaires de l'ambas-
sade; et depuis l'arrivée de M. de Moiilaipii, il ennliiuiait de les l'aire
jusqu'à ee ([n'il i'eùl mis an fait. M. d(! Monlaigii. jaldiix ([u'iiii aulre lit
son niéliei', (|iiiiii|ii(' liii-iiiènic en IVil iii(a|)al)le. piil en finii;'non le eoii-
snl ; et sitôt ([ne je lus arrive, il lui ùla les lonetions de seerétaire
d'ambassade ponr me les donner. Elles étaient inséparables du titre; il
me dit de le prendre. Tant que je resl;ii près dt; lui, jamais il n'enxoNa
(|iM' moi sons ee titre an sénat et à son ciuircrcnt ; et dans le j'oiid il
était fort naturel (|u'il aimât mieux avoir |)our seeielaire d'auibassailr
un bomme à lui, qu'un eonsul ou un eommis des bnieaux nommé |)ar
la cour.
Cela rendit ma situation assez agréable, et cmpècba ses gcnlilsbom-
mcs, qui étaient Italiens ainsi que ses pages et la |)lnpart de ses gens,
de me disputer la j)rimaulé dans sa maison. Je me servis avee succès de
l'antoi'ité qui y était attaebée, pour maintenir son droit de liste, c'est-à-
dire la l'rauebise de son quartier contre les tentatives (ju'ou lit plusieurs
fois pour l'enfreindre, et auxquelles ses olliciers vénitiens n'avaienlgarde
de résister. Mais aussi je ne souffris jamais (ju'il s'y réfugiât des bandits,
([uoiqu'il m'en eût pu revenir des avantages dont S. Exe. n'aurait pas
dédaigné sa part.
Klle osa nu'-nK! réclamer sur les droits du secrétariat qu'on appelait la
ebancellerie. Ou était en guerre; il ne laissait pas d'y avoir bien des ex-
péditions de passe-ports. Chacun de e<'s passe-ports payait un sequiu an
secrétaire qui l'expédiait et le contre-signait. Tous mes j)rédécesseurs s'é-
taient fait payer indistinctement ce sequin tant des Français que des
étrangers. Je trouvai cet usage injuste; et, sans être Français, je l'abro-
geai pour les Français ; mais j'exigeai si rigoureusement mon droit de
tout autre, ipie le marquis Seotti, frère du favori de la reine d'Espagne,
m'ayant fait demander un passe-port sans m'envoyerle sequin, je le lui
fis demander; liardiesse que le vindiealif llaliiii u'cuiblia pas. Dès qu'on
sut la réforme que j'avais faite dans la taxe des passe-ports, il ne se pré-
senta plus, pour en avoir, que des foules de pi-étendus Français, qui,
dans des baragouins abominables, se disaient l'un Provençal, l'autre l*i-
card, lautre Bourguignon. Comme j'ai roreilic assez Une, je n'en fus
guère la dui)e, et je doute qu'un seul Italien m'ait souillé mon se(|uin
et qu'un seul Français l'ait payé. J'eus la bêtise de dire à M. de .Mou-
taigu, qui ne savait rien de rien, ce que j'avais fait. Ce mot de sequin
lui fit ouvrir les oreilles ; et, sans me dire son avis sur la suppression de
ceux des Français, il prétendit (jue j'entrasse eu eom|)te avee lui sur les
autres, me promettant des avantages é(|nivalents. l'ius indigné de cette
bassesse qu'affecté pour mon propre intérêt, je ro^jetai bautement sa
proposition. Il insista, je m'écbanfl'ai : Non, monsieur, lui dis-je très-
■■Ml I II II I i\ Il I \ Il «ni
\ i>ciiU'iil, (|ii(' Niilii' l!\icll('iii r partit' ic i|ni ol ii rllc. il iiir laisse ce
ijiii rsl a iiini ; je ne lui ni ci-ilciai jaiiiai> nu sou. \ii\aul iju'il m- ^u-
^nail lieu par cclli' \oii-, il eu |ii'il une aulit-, il n riil pas lioiili- de iiir
«lire i|iK', |>iiisi|iir j'a\ais dis |ittilits a sa rliaiiiilli ne, il i-lail jusic (|uc
jeu (issr les liais. J(( ne \oiilus pas iliiraiiiT sur «cl ailiili-; cl depuis
lors j'ai riiiinii de inou ai'^eiil eiiire, papier, eire, lioii^ie, iKuipaieille.
jiis(|u'a(i sceau (|ue je lis refaire, sans ipi il m'en ail niiilMuusé jamais
un liard. (lela ne iii'eiiipèelia pas de laire une petite pari du pindiiildes
passe-ports i\ I alihc de llinis, Itou i^arvon, et liieii eloij;ne de preleiidie a
ri«'ii tie seinItlaMe. S'il élail eoiii|>laisaiil envers moi, je n'étais pas moins
liollllèle ellNcrs lin, et llniis avons t(ili|(iMis Ineii \éeil eli>eiiilde.
Sur l'essai de ma lieso^'iie, je la trouvai moins emlianassante i|ue je
n'avais eraiiil pour nii homme sans e\|i)''rieiu'e. auprès d'un amliassa—
deiir qui n'en avait pas davanlaj;e, et dont, pour surcroît, ^i^n(lI•ala■L• el
l'enlèlement contrariaient comme à plaisir tout ce ipie le lion sens et
i|iieli|nes lumières m'inspiraient de liieii pour son service et ei'lni du roi.
Ce (|u"il lit de plus raisonnalde lut de se lier avec le maripiis de Mari,
amliassadeur d'Kspa^ne. Iioninic adroit et lin. ipii li'iil mené' parle nex
s'il l'eût voulu; mais <|iii, vn riinioii «1 intérêt des deux couronnes, le
conseillait d'ordinaire assez bien, si l'autre n'eùl fjàté ses conseils en
l'oiirrant toujours du sien dans leur exécution. La seule cliose ijn'ils eus-
sent à l'aire de concert était d'en^afjer les Vénitiens à maintenii- la neu-
tralité. C.eiix-ci no niam|naient pas de protester de leur lidélilé à l'obser-
ver, tandis (|u'ils rournissaicnt piilili(|uemenl des munitions aux troiii)es
antricliiennes, el même des recrues sous prétexte de désertion. M. de
Monlai^n, (|ni. je crois, viodait plaire à la répnl)li(|ne. ne iiiaiii|iMil iias
aussi, mal^'ré mes représentations, de me faire assurer dans tiniles ses
ilépèclies (ju'elle n'enfreindrait jamais la iieiitralité. i.'entélemenl el la
stupidité de ce pauvre homme me faisaient écrire el faire à toul inomenl
des extravagances dont j'étais hien forcé d'clrc l'agenl puisqu'il le vou-
lait, mais qui me rendaient (inelqnel'ois mon métier insnpporlahle. et
même presipie impraticahle. Il voulait ahsoluuienl, par exemple, (ine
la plus grande partie de sa dépèche au roi et de celle an ministre lut <ii
chiffres, (|iioi(|iie l'une et l'autre ne contint ahsolument rien (|ui deman-
dai celte |)r('(anlion. Je lui reprc'sentai ([n'entre le vendredi (in'arri-
vaienl les dépêches de la conr, et le samedi que |iarlaienl les nôtres il
n'y avait pas assez de temps pour l'employer à tant de chiffres, et à la
forte correspondance donl j'étais chargé pour le même connier. Il
trouva à cela nu expédient admiralde : ce fut de faire des le jeudi la ré-
ponse aux dipèehes (|ni devaicnl arriver le lendemain. Celle idée lin
puni même si heureusement trouvée, quoi ipie je pusse lui dire sur
I inipossihilité. sur l'ahsiiidilé tie son exécution. i|ii°il en lalltil passer
p. Il l.i; et tout le leni|is (|ne j'ai demeure eln/ lui. ipn- .ivoii tenu m>|i
2.VJ I.KS CO.M KSSIONS.
(le (|iii'l(|ii(s iiiiils i|ii il me disiiil dans la si'iiiaiiii' a la \(pIcc, i'( de (|(i( I-
(|I1('S iKiiiNcllcs liixiali's i|iir j'allais l'ciiinaiil par-ci |>ar-l,i. muni de ces
uiii(|iics iiialtMianx. j(! ne iiiaïujiiais jamais lu jeudi malin de lui iioilcr
11- luciiiillon des d(''|ièclies qui devaiiMil pai-lir le samedi, sauf (|U(d(|ues
additions ou coiiccliiins ipie je faisais à la liàle sur colles (|ui devaieni
\ruir le \eudredi, cl au\(|uellcs les nôtres scr\aient de réponses. Il a\ait
un aulit! lie lort plaisant, et (|ui donnait à sa correspondance nn ridi-
cule dilticile à ima^im-i- : c'était de renvoyer chaque! nouvelle à sa
source, an lieu d<' lui faire suivre son cours. 11 marquait à M. Amelol
les nouvelles de la conr. à .M. de Maurcpas celles de l'aris, à M. d'ila-
xrinconit celles de Suède, à M. de la (llietaidie cidles de i'étershour;^. et
(|uel(|nelois à chacun celles (jni venaient île lui-même, et (|ue jhahillais
en termes nn jx'u dilli'rents. (lomme île tout ce (|ue je lui portais à si-
gner il ne parcourait (pie les dépèches de la cour, il signait celles des
antres amhassadeiirs sans les lire, cela me rendait un peu plus le maîln;
de tourner ces dernières à ma mode, et j'y lis au moins croiser les nou-
velles. Mais il me fut impossihle de donner un tour raisonnahie aux dé-
pèches essentielles : heureux encore quand il ne s'avisait pas d'y larder
impromptu quelques lignes de son estoc, qui me forçaient de retourner
transcrire en hâte toute la dépêche ornée de celte nouvelle impertinence,
à laquelle il fallait donner riionneurdii chiffre, sans quoi il ne l'aurail
pas signée. Je fus tenté vingt l'ois, pour l'amour de sa gloire, de chiffrer
autre chose que ce qu'il avait dit; mais sentant que rien ne pouvait au-
toriser une pareille inlidélilé, je le laissai délirer à ses risques, content de
lui parler avec franchise, et de remplir au moins mon devoir auprès de
lui.
C'est ce que je lis toujours avec une droiture, un zèle et un courage
qui méritaient de sa part une autre récompense que celle que j'en re-
(,'us à la lin. Il clait temps que je fusse une fois ce que le ciel, qui m'a-
\ait doue d'un heureux naturel, ce que l'éducation que j'avais reçue de
l.i meilleure des femmes, ce (|nc celle que je m'étais donnée à moi-
même, m'a\ait fait être; et je le fus. Livré à moi seul, sans aiuis, sans
conseil, sans expérience, en jjays étranger, servant une nation étran-
gère, au milieu d'une foule de fripons qui, pour leur intérêt et pour
écarter le scandale du hon exemple, m'excitaient à les imiter; loin d'en
rien faire, je servis hieu la France, à qui je ne devais rien, et mieux
l'amhassadenr, comme il était juste, en tout ce qui dépeiulil ih; moi. Ir-
réprochahle dans un poste assez en vue, je méritai, j'obtins 1 estime de
la répnhii(iue, celle de tons les ambassadeurs avec qui nous étions en
lorre^i lance, et l'affection de tous les Français établis à Venise, sans
en excepter le consul même, que je supplantais à regret dans les l'onc-
lions que je sa\ais lui être dues, et qui un- donnaient |)lns d'emharias
qui' de plaisir.
l'Mi I II II. 1 1\ m: \\\ 9sa
M. il<' MiHilaifiii, liM'i' >.iii> ri'M'i'vi' an iiiar(|iii> M.iii, (|iii n'ciiliMil pus
dans le drlail de ses di-Noii's, los nù^li^cail a tel |iiiiiil (jm; sans nmi les
Kranvais i|iii rlalfiit a \cnisi' ni- se serairnl pas apcrriis i|ii'il \ int nn
ainliassadcnr d<> leur nation. Tonjoiirs r-(-(Hidnils .sans (|n il Nnnli'il les
tiilt-iulii- l)irs(|n'ils axaicnl lit-soin de sa prolccliuii, ils se rcliuliMcnl, et
l'on n'en \(i\ail pliisaiiiiin ni à sa suite ni à sa (aide, on il ne les invila
jamais. Ji' lis miummiI iIc mium clid i-c ijit'il aurait dû laiic : je rendis
aux Franeais (|iii axaient recours a lui cl .1 moi loiis les serxiees (|ui
étaient en inon poii\oir. Kii tout autre |>a\s, i'jinrais lait daxantage;
mais ne pouvanl \oir pei'soniie eu place à cause de la niieniie, j'étais
lorci' de recourir soineul au coikOTl : et le cousu!, l'Ialili dans le pa\s (u'i
il axait sa l'aïuille, axait des uieua^eiiieiils a i^arder (|iii l'eiupécliaieiit de
faire ce qu'il aurait xoulii. Ouelt|iierois cependant, le xoxaiit iindlii tl
n'oser parler, je nravenlnrais à ilos clémarclies liasardeiises. dont plu-
sieurs lu'diil iru^si. .le iireii rappelle une d(jnl le souxeuir nie lait en-
core rire : ou lie se douterait ;;uère (|ue c'est à moi (|ue les amaleiirs du
spectacle à l'aris ont du t.oralliiie et sa so'ur (Jainille : rien cependant
n'est |)liis vrai. Véronèse, leur père, s'était engagé avec ses enfants pour
la troupe italienne ; et après axoir re(,ti deux mille francs pour son
vovaj,'!', au lieu de partir, il s'était traii(|uilleiiient mis à Venise au lliéàlre
de Saiiit-I.uc, où (!<Malli!ie, tout eiiiaiit (in'elle était encore, attirail
beaucoup de iiiiiiidi'. M. le duc de (iesvres, comiiie premier j^i'iilillninimc
de la cliainlire. écrixil à l'aniliassadeur pour réclamer le père et la lille.
M. de Montai^ii. me donuaiil la lettre, me dit pour toute iuslriicliou :
ioyez cela. J'allai chez M. le lUoiid le prier de parler au patricien a (|iii
appartenait le lliéàlre de Saiiil-Luc, et qui était, je crois, iiu /.iisliniaiii.
aliii (ju'il renvoyât Véronèse, ipii était engagé au service du roi. I.e
llloiid. (|ui ne se souciait |ias tro|) de la commission, la lit mal. Ziistiiiiaui
liattit la campagne, et Véronèse ne l'ut point renvové. .l'étais picjué. L'on
était en carnaval : ayant pris la baluite cl le masque, je me lis mener au
|)alais Ziistiui.iiii. Tous ceux qui virent entrer ma gondole axec la livrée
de 1 aiiihassadeiir lurent frappés; \ cuise n'avait jamais vu pareille chose.
J'entre, je me fais annoncer sous le nom iViiiia siora maschera. Silôl que
je fus inlrodiiil, j ôte mou mas(|ue et je me nomme. Le sénateur |(àlil
et reste stupi'iail. Monsieur, lui dis-je eu véiiilien, c'est à regret (|ue
j'iuiportuiie Notre Kxcclieiice de ma visite; mais vous avez à votre théâtre
de Saint-Luc un homme, nommé Véronèse, qui est engagé au service
du roi, et qu'on vous a fait demander iiiulilemenl : je viens le récla-
mer au nom de Sa Majesté. Ma courte harangue lit effet. A peine élais-
je parti, (|iie iinui homme courut rendre compte de son axeiitiire aux
iii(|uisileurs d'Klat, qui lui lavèrent la lèle. Véronèse fut congédié le joui
même. Je lui lis dire que s'il ne parlait dans l.i linllaincje le ferais arrê-
ter ; il il p.irtil.
231 I.I.S COM I.SSIONS.
haiis iiiir Miilii' occasuiii je lirai de peint' un (a|nlain(' de xaisscaii
inarcliand. |>ar moi seul ri |ii('S(|iir sans le nincoiiis de pcisniinc. Il
s'appelait 1(^ capilaiiie Olivel de .Marseille; j'ai onhiié le nom du vais-
seau. Sou é(|iiipago avail pris (jnerelle avec des Kselavons au service de
la république : il y avail eu des voies de l'ait, et le vaisseau avail été mis
aux arrêts avec une telle sévérité, (|iie personne, excepté le seul ca|)i-
laiue, u'v pouvait ahorder ni en sortir sans peruiission. Il eut recours à
rambassadeur, (|ui l'envoya promener ; il l'ut au consul, qui lui dit que
ce n'était pas une alïaiie de commerce, et qu'il ne pouvait s'en mêler.
No sachant plus que l'aire, il revint à nini. .le représentai à M. de Mon-
tai^ii (|ii'il devait me permettre de donner sur cette alTaire un mémoire!
au sénat. Je ne nu; rappelle pas s'il y consentit et si je présentai le mé-
moire; mais je me rappelle bien que, mes démarches n'aboutissant à
rien, el l'embargo durant toujours, je pris un parti ([ui me réussit.
J'insérai la rtilalion de cette al'l'aire dans une dépêche à M. de Maurcpas,
et j'eus même assez de peint; à laire consentir M. de Montaigu à passer
cet article. Je savais (|ue nos dépèches, sans valoir trop la peine d'être
ouvertes, l'étaient à Venise ; j'en avais la preuve dans les articles que
j'en trouvais mot pour mot dans la gazette : inlidélité dont j'avais inuti-
lement voulu j)orter l'ambassadeur à se plaindre. Mon objet, en parlant
do celte vexation dans la dépêche, était de tirer parti de leur curiosité,
pour leur l'aire peur et les engager à délivrer le vaisseau ; car s'il eût
l'allu attendre pour cela la réponse de la cour, le capitaine était ruiné
avant ([u'elle ne fût venue. Je lis plus, je me rendis au vaisseau pour in-
terroger l'équipage. Je pris avec moi l'abbé Patizel, chancelier du consu-
lat, qui ne vint (|u'à contre-cœur; tant tons ces pauvres gens craignaient
lie déplaire au sénat. Ne pouvant monter à boni à cause delà défense,
je restai dans ma gondole, et j'y dressai mou verbal, interrogeant à
liante voix et successivement tous les gens de l'équipage, et dirigeant
mes (|uestious de manière à tirer des réponses qui h'ur lussent avanta-
geuses. Je voulus engager l'atizel à l'aire les interrogations et le veibal
lui-même, ce qui en el'l'et était plus de son métier que du mien. H n'y
.voulut jamais consentir, ne dit pas un seul mot, et voulut à peine signer
le verbal après moi. Cette démarche un peu hardie eut cependant un
heureux succès, et le vaisseau lut délivré longtemps avant la réjionse du
minisire. Le capitaine voulut me l'aire un présent. Sans me fâcher, je lui
dis, en lui frappant sur ré])aule ; Capitaine Olivel. crois-tu que celui (|ui
ne reçoit pas des Français un droit de passe-poit qu'il trouve; établi, soit
homme à leur vendre la protection du roi? Il voulut au moins me donner
sur son bord un dîner, que j'acceptai, et où je nuMiai le secrétaire d'am-
bassade d'Kspa^iie, nommé Carrio . homme d'esprit el très-aimable,
qu'on a vu depuis secrétaire ilambassaih! à l'aris et chargé des affaires,
avec lequel je m'étais inlimemenl lié, à l'exemple de nos ambassadeurs.
I-Mi I II II . I IV m s II <iH!l
llt'iii-i-ii\ M, liii>i|tii- jr liiisais nxi-c le plus |);iihiil (lc!<iiiti'-i°i'ssciiii'iil
liiiit II- liii'ii i|iir ji' |iiiii\ais rairi*. j'nxais su iiii'ltrc assr/. il'niili'c ri il'.ii-
Ifiiliiin dans Ions l'cs incnns dclails |i(ini- n'i-n pas t'^lrc la (ln|H* i-l scrvii'
les anlros à mes (lc|i<-ns ! Mais dans les plai'cs l'iimnif ccllf i|in- J'ncin-
pais, (Ml l<'s imiindi'i's fautes m* siml pas sans riinsi-i|nfiu-i', J'rpnisais
Inuli' iniin atlcnliiiii pniir n'en pninl laiic ntiilii' ni<>n service. Ji- ln'>
jus(|n a la lin du pins ^rand nrdi'e <'l de la pins ^lainlr cvaclilndi- en Innl
<-(■ <|ni n>;:ai'dail mon «Icvoir csscnlicl. linrs (|in-l(|ucs crrruis (|n'nni-
pi'i'i-ipilalidii lorccc nn- lil faire en eliilTianl, et dniil les coniinis di-
M. Vinelol se plai^iiirenl niir ln\<, m I ainltassadenr ni peiMintie n enl
jamais à me reprocher une senle ne^lij^ence dans ancnne de mes icnn'-
tions : ce (|ni est à noter ponr nn limnine aussi néj^li^ent et aussi elonrdi
i|ne moi : mais je man(|nais iiarl'ois de mémoire el de soin dans les al-
laires parlicnliéres dont je me chargeais ; et raMnnii' de la justice m en
a tonjoni's l'ait snppoi'ler le |iri'jii<lice de mon propre monxement. axant
(|ne personne S(m^eàl a se plaindre, .le n'en citerai (|u'nn seni trait. <|ni
se rapporte à mon départ de Venise, et dont j'ai senli le eonire-coiip
dans la snilc à l'aris.
Notre cnisinier, a|i|>ele Itonssidol, axail a|tporle de Irance nn am-ien
hillet de denx cents Irancs ipi nn perrn(|nier de ses amis .axait d nn m>hle
vénitien appelé Zanelto Nani, pour ionrniinre de peri'n(|nes. Itousselol
m'apporta ce liillet, en me pri.int de lâcher d'en liier (|nelqne chose par
accommi^demenl. .le saxais. il saxait aussi qne Insape conslani des no-
hles xémiiens est de ne jamais |)aver, de retour dans leur patrie, les dél-
ies qu'ils ont coniraclées en pays élranjçer : (|iianii nn les y vent ( nri-
traindre, ils consument en tant de lonf;neurs el de frais le inalhenreux
créancier, qu'il se relnile. et linit par tout abandonner, ou s'accnmmo—
der |)res(]ne pour rien. Je priai M. le hloiid de parler a Zanett<i. (adni-ci
convint du billet, non du payement. A force de batailler il promit enfin
trois seqnins. Onand le Hlond lui porta le billet, les trois sequins ne se
trouvèrent pas prêts; il fallut atleudre. Ihiranl cette altenle survint ma
querelle avec l'ambassadeur, el ma sortie de chez lui. Je laissai les pa-
piers de l'ambassatlc dans le plus ^rand ordre, mais le billet de Housse-
lot ne se Iroiiva point. M. le Hlond m'assura me lavoir rendu. Je le
connaissais trop honnête homini^ pr)ur en douter; mais il me fut im-
possible de me rappeler ce qu'était devenu ce iiillet. Oomme Zanelto
axait avoué la dette, je priai M. le Blond de tâcher de tin'r les trois se-
qnins sur nn reçu, on de l'eniia^'cr à renonxeler le bili(>l par duplicata.
Zanelto, sachant le billet perdu, ne voulut faire ni l'un ni l'antre J'id-
fris à Ronsselot les trois secpiins de ma bourse pour l'acquit du billet. Il
les refusa, el me dit que je m'accommoderais à Paris avec le créancier,
dont il me donna l'adresse. Le perrncjnier. sachant ce qui s'é'tail passé,
voulut son billet ou son argent en entier. ^Jne n anrais-je point donui-
236 IIS (,()M F.SSIONS.
dans iiKHi iiidij^iialidii |)Oiir rciroiivci- ce iiiaiidit liillct ? .le pavai les dciiv
ii'iils IVaiics, cl ci'la dans ma plus jurande délresse. Voilà conimcnl la
piMlf (In l)ilii'l valnl an créancier le payement de la somme entière, tan-
dis (|ne si. malhenrenscment i)onr Ini, ce billet se fnt retronvé, il en
anrait dil'licilemenl lii'c les ilix ('cns promis par Son i'Aceileiue Zanelto
Naiii.
Le laleiil (pie je me crns sentir pour mon emi)Kii me le lit icmjjlir
avec gont ; et liors la société de mon ami Carrio, celle dn vertnenx Al-
luna, dont janrai bientôt à parler, hors les récréations bien innocentes
de la place Sainl-Maïc, du speclacie et de qneliiues visites (pie nous fai-
sions pres(ine Ion jonis eiisemlile. je lis mes seuls plaisirs de mes devoirs.
Quoi(jue mon travail ne lui pas fort pénible, surtout avec l'aide d(?
l'abbé de Binis, comme la correspondance était très-étendue et qu'on
était en temps de guerre, je ne laissais pas d'être occupé raisonnalile-
ment. .le travaillais tous les jours une bonne partie de la matinée, et les
jours de coiiri it r (juelqnefois jusqu'à minuit. Je consacrais le reste du
temps à lélude du métier (jne je commençais, et dans lequel je comp-
tais bien, par le succès de mon début, être employé j)lns avantageuse-
ment dans la suite. En effet, il n'y avait qu'une voix sur mon compte, à
commencer par celle de l'ambassadeur, (jui se louait hautement de mon
service, qui ne s'en est jamais plaint, et dont tonte la fureur ne vint
dans la suite que de ce que, m étant plaint inutilement moi-même, je
voulus enfin avoir mon congé. Les ambassadeurs et ministres du roi.
avec (jui nous étions en correspondance, lui ftiisaient, sur le mérite de
son secrétaire, des complimenls (|ui devaient le flatter, et qui, dans sa
mauvaise tête, produisaient un effet tout contraire. Il en reçut un surtout
dans une circonstance essentielle, qu'il ne m'a jamais pardonné. Ceci
vaut la peine d'être expliqué.
II pouvait si peu se gêner, que le samedi même, jour de presque tous
les courriers, il ne pouvait attemlre pour sortir que le travail fût achevé ;
et me talonnant sans cesse pour expédier les dépèches du roi et des mi-
nistres, il les signait en hâte, et puis courait je ne sais oii, laissant la
plupart des autres lettres sans signature : ce qui me forçait, quand ce
n'était (|ue des nouvelles, de les tourner en bulletin ; mais lorsqu'il s'a-
gissait d'affaires qui regardaient le service du roi, il fallait bien qu(>
quelqu'un signât, et je signais. J'en usai ainsi pour un avis important
que nous venions de recevoir de M. Vincent, chargé des affaires du roi à
Vienne. C'était dans le temps que le j)rince de Lobkowitz marchait à
Naplcs, et que le comte de Gages lit crllf mémorable retraite, la plus
belle manœuvre de guerre de tout le siècle, et dont l'Kurope a trop peu
|»arlé. L'avis |)orlait qu'un honnne, dont M. Vincent nous envoyait le
signalement, partait de Vienne et devait passer à V(!nise, allant furtive-
iiiriil dan- i' Miruz/e, cliar;:!'' d'v l'aire soulever Ir priiplr ;i 1 a|uiroi-|i('
l'MU II II . I I \ Kl. \ Il i:il
(li-s Aiilncliifiis. Kii r.iliM'iirr ili' M. le rdiiili' ili- Mniit.ii^ii, iiiii iii- s iii-
It'ressail à ri(*ii, je lis passi-r à M. le iiiai'i|iiis ili* rilo|Mlal ccl a\is si a
|ii'o|>(i$, i|ii<> i-'t*sl pciil-rlrc à ic |iaiiM'i> Jcaii-Jai'(|iifs si liarotic i|iir l.i
maison de ltuurli<iii ilnit la (-onsi'rxaliDn du loxaiinif dr Nazies.
i.i- inai'(|iiis di- I lln|Ml.il, en l'fiiuTi'iaiit smi cnllcp^iic l'uiniiii' il ct^ui
juste, lui parla de siui sccrélairc, et du sitmcc i|u'iI \ruail dr irudru à
la laiisc roiiinuiiio. I.c (lunlr de Miuilai^u, (|ui a\ail à se ri-|ii'ii( hri- sa
ui-^lii:i>ii('f dans ('elle allairi', crul ciiIrcMiii' dans i-c (-oiii|dinii'ii( un re-
|Miiilic, cl in'fii |iarla avec- liuiiuiir. J a\ais cli- dans Ir cas dru usi-r
ascc le l'onili' df Oastcllanc, auiliass.ulrur .i ('.unslanliii(i|d(', rnniuir a\rr
\i' niar(|uis de rili'>|)ilal. (|ii(ii(|u'('n iliose nioiiis iin|iiM'lanl(.>. (ioiuuu- il
n'> a\ail poiiil d'autre |iiiste |i()ui' (!(instaiilin<i|de ipie les coiirriers (lur
le séiial envuyail de teiii|is en lein|is à son lia\le,(iu doiiMail a\is du de-
|iarl do CL'S courriers à l'anihassadeur de liaïue. |Kiur (|u'il luil l'eiire
|iar eelte voie à son enllèj^ue, s il le juj;eait a |>r()|)i>s. (!el a\is venait d'iir-
dinaire un Jour on deux à l'avaiue : mais un Taisait si |>eu de cas de M. de
Montai|iu. <|u'on se eonlenlait d'envoyer lIkz lui. |iour la Im me, une
heure un deu\ avant le départ du eourrier; ce (|ui nie mit plusieurs
lois ilans le l'as de laiie la depéilie eu ^mi ahsenee. M. de liastellane, en
y répondant, faisait meiition de moi eu ternies lionnètes; autant en Tai-
sait à (îèiies M. de .loiiville : aiilaul de muivcaux •{ricTs.
J'avoue (pie je ne Tuvais pas l'oceasioii de me Taire comiaitre, mais je
ne la cliereliais |)as non jdus liors de piopos; et il me paraissait Tort
juste, on servant l)ien, d aspirer au prix naturel des bons services, uni
»'sl l'cslinic de ceux qui sont en état di ii juLiir 1 1 de les récompenser.
Je ne dirai pas si mon exactitude à remplir mes Tondions était de la
part de lamliassadenr un léiiitime sujet di- plainte; mais ji' dir.ij liiin
(jue c'est le seul (piil ait ailieule jus(|u'au jour de notre séparation.
Sa maison. i|u'il n avait jamais mise sur iiii hou pied, se remplissait
de canaille : les Français y étaient maltraités, les Italiens y prenaient
rascendant ; et mèmi" parmi eux les hons serviteurs attachés depuis
loiijitemps a l'amhassade hirent tcms malhonnêtement chassés, entre
antres son premier |;eiililliommc. (|ui l'avait été du comte de Froulav,
elqu'on appelait, je crois, le comte l'eati, ou d'un nom trés-approchant.
I.e second gentilhomme, du choix de M. de Moiitai-^n. était un handit de
Mantime, appelé l)nmiui(|ue \itali, à qui l'amhassadeur conlia le soin
de sa maison, et ipii, a Toree de patclina^e et do basse lésine. <>l>liiit sa
conlianco et devint son Tavori, an fiiaiid préjudice du |)(mi d'honnêtes
•{ons (|ui y étaient encore, et du secrétaire (|iii était ii leur tète. L'u-il jn-
ïi"j^re (l'un homiète iionime est toujours in(|uiétant pour les Tripoiis. ||
n'en mirait pas laliii davantage |)0ur que celui-ci me prit en haine; mais
cette haine avait une autri> cause enctire qui la leiulit liiiii |)lus ci mile.
Il tant dire celle cause, aliii qii on me condamne si j'av.iis tort.
!*îf« i.i;s coM i:ssi()Ns.
I-Miiiliassiiilciir ,i\,iil, srloii I iis,i<;c, une Id^c ;i tli;u'im dus ciiKi s|)oi'-
laclcs. Tiiiis les juins ,i diiu r il iiiiiiiiiiail Ir lln'àliN; oi'i il voulait alliT ce
jour-là ; jo clutisissais a|Ufs lui, et les ^culilslionniifs disjiosaicut des
autres loges. Je |)renais eu sortant la ciel de la lo^e (|ue j'avais choisie.
Un jour, Vilali, nClanl pas I i, je (■Iiaij;eai le \alel de pied (|ui me ser-
\ait de ura|i|)oi'ler la niieiiiie dans une uiaisoii (|Me j(^ lui iudi(|uai.
Nitali, au lieu de ureu\o\ei' uia ciel, dit (|u'il en avait disposé.
J'étais d'antaut plus outré. (|ue 1<; \alel de pied m'avait rcudii com|»te
de uia cominission devaiil tout le monde. I.e soir, \itali vonint me
dire f|uel(|ue3 mois dexcuse ([uc je no re^us point : Demain, nmn-
sieur, lui dis je. vous viemire/ me les i'aii(! à telle licLire dans la maison
où j'ai reçu ralTidul. il de\anl les gens cpii en ont été les témoins; ou
après-demain. (|uoi (|u'il arrive, je vous déchue que \(uis ou nud soiti-
rons d'ici, (-e Ion décidi^ lui en im|)osa. il vint au lieu et a l'heure me
l'aire des excuses pul)li(|ues avec une l)assesse digne de lui ; mais il prit
à loisir ses mesures, el. tout en me iaisant de grandes courhelteS; il
travailla l(dleuuMit a l'italienne, (|ue, ne pouvant porter l'ambassadeur
a me doniu'r mon congé, il m<' mil dans la nécessité de le prendre.
In ijareil niisérahle nélail assnrémenl pas lait [)oui' me connaître ;
mais il connaissait de moi ce ([ui servait à si'S viu'S ; il nu; connaissait
hou et don\ a l'exci's pour supporter des loris involontaires, fier et peu
iMuluranl pour des oll'enses prénu''dilées, aimant la décence el la dignité
dans les choses convenahles, et non moins exigeant poni' 1 honneur (|ui
m'était du (ju'alteutil' à icndre cidui (jnc; je devais aux autres, (l'esl par
là (|u'ii eiilrepril et vint à houl de nu' rihuter. Il mil la maison sens
dessus dessous ; il eu ôta ce (|iu; j'avais tâché d'y maintenir de règle, de
suhordinatimi, de |)ropr(,'té, d'ordre. Une maison sans femme a besoin
d'une discipline iin |)eu sévère, pour y l'aire régner la nu)destie insépa-
ahle de la dignité. Il lit bientôt dv la lu'ilre un lieu de crapule et de li-
tcnce, un re|)aire de rri|)ons et de débauchés. Il donna pour second
••enlilhonime à S. K., a la place de celui qu'il avait l'ail chasser, un autre
uKUinereau c(uuine lui. (|ni tenait hord(d public à la (Iroix-de-.Malle ; el
CCS deux co([uins bien (l'aicord étaient d'une indécence égale à leur in-
solence. Hors la seule ebandire de ramhassadeur, (|ui même n'était pas
trop en règle, il n'v avait pas un siud coin dans la maison sonlTrahle
piinr un linniU'te Innnuu'.
(lomuH' S. !]. ne Sdiipait pas, nous avions le soir, les gentilshommes
el mol, une table particulière, oii mangeaient aussi l'abbé de liinis et
les pages. Dans la jilus vilaine gaignie ou est servi plus priqueineiit. plus
dicemiiienl. en liiiue iniiins saie, et l'on a mieux a manger. On nous
diiiinait une seule petite chaiidelli; bien noire, des assiettes d'élain, des
lourchetles île l'er. l'asse encore pour ce (|ni se Taisait eu secret : mais
on m'ùla ma gondnlc ; seul de Iniis les secrétaires d'aïubassadeiir. j'étais
l'Ml I I I II . I I \ lu \ Il -JM
Ini'i'i- d'cii liiiirr une un il'iillci' .1 |ilr<l ; ri |i- n'.iN.ii^ |)|ii« l;i Inicc <l<-
S. I!. i|iii' (|n,'iiiil j'allais au sctial. irailliiii >, liiii <li- ci' ijui |iassail an
(irdaiis II i-hiil i^iioif dans la xillc. Tniis les oHiiitis d<- raiiilias>ai!i'iir
jrlainil 1rs liants cris. l)itiniiii<|n<-, la seule cause de {uni. criail le |dns
liant, sachant liieii i|ne l'indei-eiice avec lai|nelle ihmis etiniis tiaili'S
m'était plus seiisilde i|u'a Ions les antres. Seul de la mai-nu, ji' ne di-
sais rien au delmrs ; mais je me plaignais \i\emeiil a ramliassadeiir cl
lin rcslc cl de lui même, i|ui. seci-ilemenl c\cilé |iai' stui àme daiiiuie.
me Taisait cliai|ne jour i|Ueli|ue uiiu\el alIVoiit. l-'itrci- de de|ieusei- iieaii-
coiiii iiiiiir me tenir an jiair a»ec mes l•llll||l•l■e^ cl coiiveiialileiiiiiil ,1
lunii |i()Ste, je ne |ii)n\ais aiiaclier nu snii de mes a|i|Miiiiteiiicuts ; cl
(|nand je lui demandais de l'ar^enl, il me pailait de smi estime cl de sa
ciiiiliaiice, cnmme si elle enl du reui|dir ma liiinrse et |iiinrMiir à tniil.
lies deiiN lianilit< liniient |i:ir faire Imirnci (nul .1 lait la li'li' ,1 leur
maître. (|ui ne l'axail déjà |>as lrii|i drnile, et li' rniiiaieut dans un Inn-
canlajic cniitiuiicl par des marclies de dnpe, (|n'ils lui peisnadaient être
des niarclics d'cscnn'. Ils lui lireiit Imier, sni- la Hrcnta, un palaz/n le
dtiulde de sa valeur, ilunt ils parla;;i'reiit le snrpins avec le propriétaire.
I.i's appartements en ctiient incrusles en uiusaïi|ues. cl ;;ariiis de cn-
Ittniies cl de pilastres de tres-lieaii\ marlires a la ukuIc du |>a\s. .M. de
Mnulai<;u lit superliemeiil masquer lout cela d une liuiscMic de sa|)iii,
|>ar 1 nniipie laismi i|ii' 1 Paris les apparicments sont ainsi Imisés. {'a'
lut par une raismi seinldalile (|IIP, seul de tous les ainliass.ideurs i|iii
étaient à \cnise, il éta l'i^pee à ses pai;es et la c.iiinc a ses \alels de pied.
Voilà (|nel était riKiiiiiiie (|iii, Idiijdiirs parle iiiènie inolil |><'iil-éli'e, nir
prit en j;ri|)po, nniiiuemeiil sur oc (|iic je le servais lidcleniiMil.
.l'endniai patiemment ses dédains, sa brutalité, ses mauvais traite-
ments, tant iiueii v \ovaut de riiiimenr, je crus n'y |)as voir de la
haine ; mais des (pio je vis le dessein roriiic' de mi- |iri\er de 1 liniiiii'iir
<|ne je méritais par mon lion service, je résolus d'y renoncer. La première
man|ue que je reçus de sa mauvaise volonté fui à roecasion d'un diiier
({u'il dcvail donnera M. le due de Modéiie et à sa famille, (|ni étaient a
Venise, et dai)sle(|nel il nie sii:nilia i|iieji> n'aurais pas place à sa laide.
•le lui npondis, jii(|ué, mais sans ini' lâcher, quavanl l'honneur d'\
dîner jouriieilement, si M. le duc de Modene e\ij,'eail (|nc je m l'ii ali-
linsse r|naiid il y vieiulrail, il ilait de la dijjnilé de Son lÀcellenee et de
mou dcMiir lie n \ pas consentir, (lommeut! dit-il avec emportemeiil .
mon secri'taire, (jiii même n'est pas ^'entillHiinme, prétend diner avec
nu souverain, quand mes ^enlilshoinines n v dînent pas! Uni, inonsieiir,
lui répliquai-je, le poste dont m'a honore Votre Excellence in'ennohiil
>i liien tant que je le remplis, que j'ai même le pas sur vos ^entilsliom-
mes on soi-disant tels, et suis admis où ils ne peuvent l'être. Vous n i-
yiiorez pas que, le jour que vous ferez \ulre entrée publique, je snisa|i-
ii\n IIS coM i.ssioNs.
|ii'li' |iar I clnpicllr. cl pin' lin iis,ij;i' iiiiiiii'm()ri;il. ;i \iiiis \ siiimc cm
IiiiIhI (II' (•l'iciiiiiiiic. cl ;i I liiiiiiicnr (i'\ li i ti cf ;i\ ce vous ,i il |i.il;iis de S.ilnl-
M.irc ; cl je lie M)is |i;is |)niii(|iioi un liominc (|iii peut cl doit iiian^cr en
piililic ;i\cc le doue cl le s('ii;il de Ncnisc, ne ])(inri;iil pas mander en par-
liciiliei- avec M. le due de Modcne. Oii(ii(|iic rar^iiniciil lût sans i-épli(|nc,
I aiiiliissadeiir ni' s \ reiidil pniiil : mais iiinis ii cnnies pas occasinn de
|-enoii\(dci-|adis|tii4e. M. le due de.Miiileiien (laiil poiiilvenii dîneieiic/liii.
Dès lois il ne cessa de me ddiincr des (li''sai;ii''meiils, de me lairc des
passe-dfdils , s'cHoreanl de m ùlcr les petites pn'Tonatives atlacliccs à
nmii posic. pour- les linnsmctlic à son clicr \ ilali ; cl jo suis snr (|ue s"il
en! ose l'envovi-r an sénat à ma place, il 1 aurait lait. Il em|)loYiiil ordi-
nairement 1 alilu' de iJinis pour (''crire dans son cahiiict ses lettres -parti-
culitTCS : il si> ser\it de lui pour cerire a M. de Maiircpas nue relation de
l'affaii'c dii capitaine Olivel, dans la(|iicl|e. loin de lui tiiire aucune nion-
lion de moi (pii seul nrcii clais mêle, il niôlait même l'iionnenr du
\eilial. dont il lui en\o\ait un doiihle, |)oiir l'atlriliner à l'ati/cl, qui
n avait pas dit un seul mot. Il \onlait me morlilicr et eMin|ilaire il son
lavori, mais non pas se dclaire de moi. Il sentait (|n'il ne lui serait jilns
aussi aisi' (le me trouver un successeur (jnà M. icdiau, (|ui lavait déjà
lait connaître. Il lui fallait al)S(dninent un secrétaire qui sût l'italien, à
cause des rc|)onsos du sénat ; ipii lit toutes ses di''|)èclics, loiiles ses alTai-
res sans (|u"il se mclàl de rien ; <|iii joijiiiît au unM'ile de hieu ser\ii- la
bassesse, d'être le complaisant de messieurs ses l'a(|uins de <;enlilslioiii-
mes. Il \oiilail donc me garder cl me mater en me lenant loin de mon
pays cl du sien, sans arfrenl pour y retourner; et il aurait réussi peut-
êlrc, s'il s'y fût pris modérément. Mais Yilali, qui avait d'autres vues ol
(|ui voulait me lorcer de prendre mon parti, eu vint à hoiit. Dès que je
\is ipie je perdais tontes mes peines, rpie l'amliassadeiii me faisait des
crimes de mes services au lieu de nren savoir <iré, (|iie je n'avais plus à
espérer chez lui que (lésaj;réments au dedans, injustice au dehors, cl
que, dans II' décri {général on il s'élail mis, ses mauvais olïices |)ouvaicnl
me nuire sans ipie les lions pussent me sei\ir. je pris mon parti cl lui
demandai mou coii^c, lui laissant le lemps de se ])onrvoir d'un secré-
taire. Sans médire ni oui ni imn, il alla toujours son train, \oyanl que
rien n'allait mieux l't ipiil ne se nu'ttail eu devoir de clierchor personne,
j'écrivis à son frère, et, lui détaillant mes motifs, je le priai d'ohienii-
mon congé de Son Mxcidlence. ajoutant ipie de manière ou d'antie il m'é-
tail impossililc de icster. .l'attendis lonj^tcmps, et n'eus point de réponse.
Je commençais d'être fort embarrasse; mais l'ambassadeur recul enfin
une lettre de son frère. Il fallait qu'elle fut vive, car, quoiqu'il fût sujet
à des emportements trè'S-féroccs. je ne lui en vis jamais un ]iareil. Après
des torrents d'injures nbominables, ne sacliant plus que dire, il m'ac-
cusa d'avoir vendu ses i bifl'rcs. Je me mis ii [ire. cl lui demandai d'un
f\ It I I I II I l\ lil Vil
iiw
Inii lll<ic|lli'lll -il iri>\;i|| i|||'|| s eut il.ill> lolll Niiil-i' lui IkiMiuii- :i>si'/
-ol |Miiii III ilciiitirr lin i-ni. (Icllc ic|»oiisi' Ir lil i rmiiri df i.ii^i'. Il lil
iiiiiic (r,'i|)|)i-l(>r SCS m'iis |i(iiii- iiic l'aiii', ilil-il. jilii |).ii l.i Iriiclic. .Iiis-
i|iir-l:i j';i\ais rie lorl lraiii|iMlli' ; mais a n Ile iiiiiian-, la imIiit ri l'iii-
<li;;iiatii)n iiU' li'aiis|i>ii'li'i riil a iiinii luiii'. .li- iii'i'laiirai vers la iiiiiic, ri
a|>ivs a\iiii' lii'i' II' liiiiiliiii i|iii l.i liiiiiail l'ii ili-daiis : Non pas, tiKiiisii'iir
le roiiilr, lui dis-ji" i-ii ii-M'iiaiil a lui il un |ias (;ravi', vns };<'iis ne sr nn"'lf-
iiinl pas (If (l'Ile aHaii'i-; liinni'/ Imii iinilli' sr passi- nilii' ihmis. Mon
actiiin, inoii air li' laliiiiTciil a I inslani nii'ini' ; la snrpiisi' «l l'iirnti '^r
iiiarqucnnl dans son niainlii'ii. Uiiaiid jo lo vis revenu de sa l'nrie. je lui
lis mes adieux en peu de mois ; puis, sans alleiidre sa réponse, j'allai
roiiMii- la pmie. je sortis, el passai poséinenl dans ranlii'iiami)i'e au mi-
lieu de ses ^cns, (|ui se icvèreni à l'ordinaire, el qui, jo crois, in auraient
plutôt prèle inain-fnrle contre lui, ([u'h lui contre moi. Sans remonter
chez moi, je deseendis l'escalier tout de suite, et sortis sur-le-champ du
palais pour n \ plus rentrer.
J'allai droit chez M. le Blond lui conter ravcnlurc. Il en fut peu sur-
pris ; il connaissait riiomme. Il un; reliiit à dîner. Ce dîner, (|uoi(|iie
impromptu, fut lirillanl; tous les l'rauçais de considr-ralion qui élaienl
à Venise s'v liiiM\rt'in( ; I ainii.issadeiir n eiil pas nii ili.il. I.e consul
conta mon casa la compaj^nie. Ace récit il n'\ eut (in'nniri, (pii m' fut
pas en laveur de Son Kxccllence. V.Wc n'a\ail point ri'i;li' mou comple. ne
'Jii'2 I.KS COM'KSSIONS.
iii"a\;iil |>:is iliiiiiii' un son; cl, irdiiil |Miiir Idiid- rossonrco ;i (|ii('l(|ii('s
Idiiis (|iir I II MU s sur miii, jCliiis dans 1 ciiiliarras |Miiir nu in rclonr. Idiilos
les Imiirscs nir lurent «Mncilcs. Je pris nnc vingtaine de se(|niiis dans
cidle de M. le Ifinnd. auUuil dans cellede M.deSainl ('.\i', avec le(|n('l, après
Ini, I a\ais le pins de liaison, .le remerciai Ions les anires , el en alien—
dani nmn deparl , jallai hi^ei' cIm'/. le cliancidier du consnlal . punr
luen priMiM'i- an puldic (|ne la nali(Ui n elail pas cduipl ice des injusiices
de I anihassadenr. (,elni-ci. rnri(Mi\ (!(> me voir IV'le dans mini inlorlnne
el Ini délaissé, Imil aniliassadenr (inil elail, perdil leiila lail la liMe, el
se comporta cdinine un Inrcené. Il s oublia jiisqu à pi'éscnter un nu'-
imiire au sénat pimr me faire arrêter. Sur l'avis (jiic m'en donna l'abbé
de Uinis, je res(dus de l'ester encoi'e quinze jours, au lien de partir le
surlendemain coinine j'axais c(un|)te. On avait vu e| approuve' ma cnn-
(liiile ; j'étais nni\ersellenient estimé. La sei;;neurie ne daigna pas nu'-me
réjxindi'e à l'extrava^anl mémoire de l'ambassadeur, el nu- (It dire par
le consul que je pouvais rester à Venise aussi longtemps qu'il me plai-
rait, sans m iru|ui(''ler des (li'inarcbes d'un l'on, .le continuai de voir nu's
amis : j'allai prendre couijé de M. l'ambassadeur d'Kspa^iie, qui mi' recul
(rès-bii'ii , el du comle de rinocbietli, ministre de Na|)les , (jne je ne
lriiu\ai pas, mais à (|ni j'éci'ivis, el (|ui me réi)ondit la lettre du nioiule
la plus obligeante. .!(> |)artis enliu, ne laissant, malgré mes en:Iiarias,
d autres dettes ([ue les ein|)ruuts dont je \ iens de pailer, et une eiii([uan-
laine d'c'cus chez nu marchand iKunmé Morandi, (|ue (iarrio se chargea
de payer el (|n(> je ne lui ai jamais rendus , (|uoi([ue nous nous soyons
souvent revus depuis ce temps-là : mais quant aux deux emprunts dont
j'ai parh', je les remboursai Irès-exactemeul sitôt que la chose me fut
possible.
Ne (|nillons pas Nenisi" sans dire un mol des célèbres amusements de
celle ville, on du moins de la Irès-jH'lite part qiu^ j'y pris durant mon
séjour. On a vu dans le cours de mn jeunesse combien peu j'ai couru les
|)laisirs de cet âge. ou du nmins ceux qu'on nomme ainsi, .le ne chan-
geai pas de giMil a \ euise ; mais mes occupations, (jui d'ailleurs m eu
anr.iient em|iéche, r<'udireut plus piipiantes les récr(''ations simples que
je me permell.iis. I,;i jiremiere et la plus douce était la société des gens
(le mérite. MM. le lllond. de Saint-Cvr, Carrio, Alluna, et un gtmlil-
hiiuime lorlan dont j'ai grand regret d'avoir oublié le nom, el dont je ne;
me i',i|)pell(ï point sans émotion l'aimable souv(Miir : c'était, de Ions les
hommes (|ue j'ai connus dans ma vi(!, celui dont le coMir ressemblait le
plus an mien. Nous étions lies Jinssi avec deux ou trois Anglais pleins
d Csprit el de connaissances, |)assionnés de l.i niusi(|iu' ainsi que nous.
Tous ces ujcssienrs avaient leurs lemmes, on leurs amies, (ui leurs mai-
Ircsscs, ces dernières |)res(|ne toutes (illes à lalents, chez les(|nelles ou
Taisait de la musique on ties bals. On \ jouait .iiissi, mais Ires-peu; les
i'\u 1 1 1. Il ii\ m \ Il ii;r,
t^inils \ils, lf!> liiltiils, les s|H'ila«li'>i iiiiiis niulairnl «cl aiiiiisi'iiiriil m-
sipitlf. Il' jt'ii n'osl (|iii' 1,1 rcssdiiiTc des ^i-iis l'iiniivt'-s. J'a\ais a|i|ii>ili'
(le Paris le inV-jn^é i|ii'iiii a iIiiin h- |ia\.s-là riinlrc la iiiiisiqiir ilaliciiiic :
mais j'aNais aussi iim;ii (!«• la iialim- irlli- sriisiliilili' de latl ronlir la-
i|iiilli' lis |injiij;t's ne lifiiiH'iil |ias. ,1'ciis liiciilol |)iiiir icllc iiiii>ii|iii- la
[lassioii i|u Vile ins|>in'a (ciiv <|iii muiI lails pdiir ni jii},'iT. Iji laiiiilaiil
ji's Itaivanillcs, ji- lrmi\nis <|iif jf n'avais pas ouïcliuiilcr jiiS{|iialiM> ; il
liitiilôl ji- infii^'iiiiai tcllriiifiil i\v r()|ii ra, i|uV'iiriuvi" ili- [)aliillir, inaii-
'^l'f l'I joiiiT ilaiis li's liiurs, (|iiaiiil je n'amais mmiIii i|iri''i-iiiiliT, jr iiir
tléroliais sinixciil a la ri>iii|ia^'iiii- |iiiiii' aller iriiii aiiln- riMi-, La, Iniil si-iil.
riiirrmi' clans ma Io^t, jf me livrais, nialj;rf la linij^iniir iln s|m riailr,
an iilaisird rn jniiirà nnni aise jiisi|ira la lin. Iii junr. an llnàlrriliSainl-
Clirysoslonii', ji' nirnilorinis. il Itirn pins pnirniiilt'nn-nl (|iic je n'aii
rais l'ail dans nion Ml. I.rs airs lirn\anl> cl linlianl> nr me i cv.illn cni
pi)inl; mais i|ni punriail i-\pi iini-r la si'iisalion di'lit iiiisr i|n(' me lirriil
la diiiu'i' liarimmiL' et li's rlianis an^i-lii|ni's de ri lui ijni me ri'\rilla I
Oiiel réveil, quels ravissemenis, i|nelle extase, (|nand j'mnris an même
instant les oi'eilles et les \en\! Ma première idée lut de me einire en pa-
radis, (ie imn'ceaii ravissant, ipie je me rappelle eneure et ipie je n on-
blierai de ma vie, eummeneait ainsi :
Cuiiscrtaiiii lu liclhi
Clio si iirai'i'cnilr il lor.
Je vilidns avoir ce miMTean : je l'eus, et je l'ai gardé loiiuleiii|i> , mais
il n'était pas sur mon j)apier comme dans ma mémoire, (iélail inen la
même note, mais ee n'était pas la même chose. Jamais cet air di\iii ne
|)ent être exécuté que dans ma tète, comme il le fut en cllet le jour ijuil
uie réveilla.
l ne innsi(|in,' à mon j;ri' liien supéi'ieni'e a celle des opéras, et qui n'a
pas sa semldahle en Italie, ni d;ins le reste du monde, est celle des scuule.
Les 5(i(o/esont des maisons de cliarité établies pour donner l'éducation a
des jeunes lilles sans Lien, et que la république dote ensuite soit pour le
mariajiCjSoit |u>urlecloitit'. l'armi les talents qu'on cultive ilans ces jeunes
lilles, la musique est au premier rang. Tons les dimanches, a réj;lise de
chacune de ces (piatre snio/c. on a durant les vêpres des motels à ■;ranil
( liiiiii et en j^rand «m lustre, composés et dirigés par les pins grands
maîtres de l'Italie, exécutés dans des trihnuesgrillées, nniquemeul pardes
lilles dont la plus vieillen'a pas vingt ans. Je n'ai l'idée de rien d'aussi
volu|ituenx, d'aussi touchant que cette mnsicjue : les richesses de l'art,
le goùl exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de rexécnlion,
tout dans ces délicieux concerts concourt à produire une im|)ressiou qui
n est assurément |)as dn bon costume, mais doul je doute qii ancnu cu'iii'
-H\i l.i;s C.OM'KSSIONS.
il liniiiiiii' snil a I aliii. .laiiiais (laiiio ni iiidi tic maiK|uiiiMS ces \(''|)r('s
aux Mfiulinnili , cl ihmis n'clions |ias les seuls. I. 'église élail loujoiiis
|il('iiii' (laiiialciirs; les acteurs iiiciiie de l'Opéra venaieiil se lortncr an
\ rai lidùt (In clianl sur ces excellents nuxleles. Ce (jni me désolait étaitces
Miandiles |;rilles (|ni ne laissaient passer (jue des sons, et me cacliaiciil
losanges de beauté dont ils étaient dignes, ,1e ne parlais dautri; chose.
lii jour (|ne j'en parlais chez M. h; iilond : Si vous êtes si curieux , me
dit-il, de voir ces petites lilh-s, il est aisé de vous contenter, .li; suis un
des administrateurs de la maison ; je veux vous v donner a goûter avec
elles., le ne le laissai pas en repos (pril ne ni'eùl tenu parole. Imi entrant
dans le salon qui rcnlermait ces beautés si convoitées, je sentis un l'ré-
missement d amour (|ue j(! n'avais jamais éprouvé. M. le Iilond me i>ré-
senl.i I Une a|ires lautre ces chanteuses célèbres dont la \oix et le nom
étaient tout ce cpii m'i-tait connu. Venez, Sophie... lille clail horrible.
Venez, C.attiiia... KUe était borgne, \enez, Hettina... I.a |)etite véroli'
l'avait (létigurée. I'res(|ue pas une n'était sans (juehjue notable défaut.
I.e bourreau riait de ma crindle surprise. J)(!ux <iu ticiis cependant nn-
pai'ureiit passables ; elles ne cbantaient (pu! dans les clueur's. J'étais dé-
solé. Durant le goûter on les agaça, elles s'égayèrent, ba laideur n'ex-
clut pas les grâces; je lem en tiouvai. Je me disais : on ne chante pas
ainsi sans àme ; elles en ont. Kniin ma i'açon de les voir changea si bien,
(im' je sortis pres(|ue amoureux de tontes ces laiderons. J'osais à ])cine
ri'touirier à leurs vêpres. J'eus de (juoi me rassurer. Je continuai de
liiiu\er leurs (h.nits délicieux, et leurs \oix rardai<'nt si bien leurs visa-
ges, qu(! tant ([u'cdles chantaient je m'obstinais, eu dépit de mes yeux,
à les Irouvei' belles.
I,a miisi(]ue en Italie coûte si |)eu déduise, (|ne ce n'est pas la |)eiue de
s'en iaiic l.nile (juaml on .1 du uoûl pour elle. Je louai un clavecin, et
pour un ptdit écn j'avais chez moi quatre ou cinq symphonistes, avec
les(|n(ds je m'exerçais uiu; fois la semaine à exécuter les morceaux qui
m'avaient fait b; plus de plaisir à l'Opéra. J'y (is essayer aussi quelques
svmphonies de mes Muses galanles. Soit qu'elles ])lussent ou qu'on me
voulût caj(der, h; maître (l(>s ballets de Saint-Jean Cdirvsostome m'en fit
demandei' deux (pie j eus le plaisir d'entendri! exécuter par cet admirable
orchestre, et (pii furent dansées par nue petite ISettina, jolie et surtout
aimable lille, eiilrelenuc par un llspaguol de nos amis a])pelé Fagoaga,
et chez la(|uelle nous .dlions passer la soirée assez souvent.
Mais, à jiropos de tilles, ce n'est j)as dans une ville comme Venise
(pi'on s'en alislienl : n'avez-vous l'ien, pourrail-on me dire, à confesser
sur cet article? Oui, j'ai ([uebiue chose a dire en elTet , et je vais
proc<';der ii cette confession a\ec la même naïveté (|iie j'ai mise a tontes
les autres.
J ai tnii|iiiiis eu du dei;niil pimr |e^ lil|e> puliiiiph>. el je u'avais pas
l'Mt I II II I l\ Itl \ Il -iVA
a\i'iii<i- aiiln- cIkisc à ma |Hirli'-i>, l'i'iiliri' ili' la |ilii|iai'l des iiiaisiiiis ilii
jtavs in'claiil iiilcrililc a raii^r ili' nia placi'. I.rs lilli'-' ilc M. le lllnriil
claiciil trcs-aiinaltlcs, mais d'iiii ilillicilc alxiiil ; ri je rmisidcrais liii|i Ir
|it'rt' l'I la iiicrr piiiir penser même a les eiinvoiter.
J'aurais eu plus de ^'oùt poni' nue jeune personne appeii'-e niadinini-
selle lie C.alaneii, lille de l'a^rnl iln i'i>i de l'rMs>e; mais (liiri'in elail
ani)iureu\ d'elle, il a même e(e ipn^liun de maria;^i'. il elail à son aise,
et je n'avais lien ; il a\ail eeni Imiis d'appninlemenls, je n'a\ais i|ne
eenl pistoles ; el (inire i|ne je m- Miiilais pas aller sur les brisées d'un
ami, |e savais (jiie pai'liml , et surtout a \eiiise. a\ee nue liuiiise aussi
mal iianiii*. on ne doit passe mèlerde faire le calant.. le n avais paspei'dn
la luneste liahitiide de donner le clian};!' à mes hesoins ; el, trop oeeiipe
pour sentir vivement eeiiv (|iie le (limai donne, je vécus |)rès d'un an
dans cette ville aussi sa^e (pu- j'avais fait à l'aiis, et j'en suis reparti
au l)Out de di\-liuit mois sans avoir approeiii' du sexe i|ni' deiiv seules
fois, par les singulières occasions ipie je vais dire.
l.a premii'ic iiir lui procurée par riionnèle fieutilliniiiiih Nilili. (|iie|-
nue temps après I excuse (pie je i^ddij^cai de inr ilrinainlcr il.iii'- lniiles
les formes. On parlait à taide des amusements de \eiiise. (les mes^ienis
me reprocliaienl mon indillérem-e pour le plus pi(|iianl de tmis, vantant
lagcnlillesse dcscoiirlisanes vénitiennes, et disant (iii'il n v ( ii avait point
au monde qui les valussent. !)oinini(|ue dit (juil lallait «jue je lisse con-
naissance avec la |)lus aimable de toutes; (pi'il voulait m'y mener, et
(|ue j'en serais C(uitent. .le me mis à rire de cette (dïre ohli^canle, et le
comte l'eati, iKHiilne ilij a vieux el vciieialdi'. dit, avi( pins de Irancliise
que je n'eu aurais atlemln d'un italien, (|u'il me erovait trop saj^e pom-
me laisser mener clie/. des tilles ]iar mon ennemi. Je n'en avais en eilet
ni rinlentiou ni la tentation ; el malj^ié cela, |)ar une de ces inc(mse-
quences que j'ai peine à comprendre moi-même, je linis par me laisser
entraîner contre mon {^oùt, mon ciriir, ma raison, ma vidonté nn-me,
uniquement |)ar l'aibiessc, par bonté de marquer de la défiance, et,
comme ou dit dans ce pavs-là, pniioit parer Irnppo rnfilioiic La jMflnniiii
(liez (|iii nous allâmes était d'nii(> assez jolie (ij^nre, 1m lie même, mais
non pas d'une beauté (pii me plût. l>omiiii(pie me laissa clie/. (die. Je lis
venir des sorbctii, je la lis cbantei', et au ImmiI d'une demi-lieure je vou-
lus m'en alUu-, en laissant sur la table un ducal; mais elle eut le singu-
lier scrupule de nrii v(uiloir i)oiiil (pi'(iie ne l'eût gajjné, et moi la sin-
gulière bêtise de lever son scrupule. Je m'en revins au palais, si per-
suadé (jue j'étais poivré, c[ne la première cliose «jue je lis en arrivant lut
d'envoyer cbercber le cbirurgicn p<nir lui demander des lisanes. Hien ne
peut égaler le malaise d'esprit que je soulïris diiiint trois semaines, sans
([u'ancnne ineiunmodilé réelle, aucun sij,'ne apparent le jiistiliat. Je ne
pouvais concevoir (|u on put sortir impuncmeul des bras de la jiadoana.
r.l
5CG LKS CONFESSIONS.
I.i' illinniAicii liii-iiiriiic cul Imilc la jn'iiic iina^inal)l(! à me rassiircf. Il
n'en pul \enir à l>oul ijii'i.Mi nie pcrsiiailanl (jnc j'étais coiirornu' (ruiic
façon parliciilicrc à ne ponvoir pas aisément être inl'ccté; et qnoiqne je
nie sois moins exposé peut-être qu'aucun autre homme à cette expé-
rience, ma santé, de ce coté, n'ayant jamais reçu d'aileiiite. m'est une
|)reuve (jue le chirurgien avait raison. Celte opinion cepeiulanl ne m'a
jamais renilu téméraire; et si je liens en elïet cet avantage de la nature,
je puis dire que je n'en ai pas abusé.
Mon autre aventure, quoique avec une fille aussi, fui d'une espèce bien
différente, et quant à son origine et quant à ses effets. J'ai dit que le
(a|)itain(' Olivcl m'avait donné à dîner sur son bord, et que j'y avais
iiu'iif le secrétaire d'Espagne, .le m'attendais au salut du canon, h'écjui-
page nous reçut en haie, mais il n'y eut pas une amorce brûlée, ce qui
me mortifia beaucoup à cause de Carrio, que je vis en être un peu pitiué ;
et il était vrai que sur les vaisseaux marchands on accordait le salut du
canon à des gens qui ne nous valaient certainement jias ; d'ailleurs, je
croyais avoir mérité quelque distinction du capitaine, .le ne pus nie dé-
guiser, parce que cela m'est toujours impossible ; et quoique le dîner
fût très-bon, et qu'Olivet en fit très-bien les honneurs, je le commençai
de mauvaise humeur, mangeant peu, et parlant encore moins.
'USTAChE.LOSànr
.V la premii're santi;, du moins, j attendais une salve : rien, (larrio. cpii
me lisait dans Tàme, riait de me voir grogner comme un eiifanl. Au
licrs du dincr, jr vois approcher une i:;oiid()l('. .Ma loi, uiniisieiir, ine dil
17.
I-All III II . I l\ Ul \ Il «1.7
If i'a|iihiiiii', |ii'i'nr/ ^nrdi' a mhis, mhii I i'IIIIciim. Ji- lui (li'iii.iiiili- ce
iju'il MMil (lin- : il ri'|iiiiiil ni |ilais.'iiitaiil. i.a •;(iii(li)li- alionlr, rl jiii
\<iis soi'lir mil' ji'iitic |iri'SiiiiMc i'liliiiii>>aiili', Inrl ('iii|iii'l|i'iii('iil iiii-^c rl
l'iH'l Icslc, i|iii dans Irois saiils lut dans la cliaiiiliic ; i-l ji' la sis rlaldii' a
lolc (11- Midi a\aiil i|iii' j'ciissi' a|iii(ii iiu'oii ^ axail mis un niiMcrl. lillf
fiait aussi iliai-inaiitc que \i\r, uni' liinnilh- ilo xiii^l ans au |iiiis. Kllc
iii> parlait (lu'italiiMi ; son ai-coiit seul im'iI siilii |iiiiii nie toiirniT la li'tt*.
Tout on inan^'canl, tout on oaiisanl, elle nie rr^anii'. inc li\c un iiio-
inonl. puis s'iciiant, ititiinc \ icr;;!' ! ali 1 iiioii ilirr UniiKtiid, «pi'il y a
ili- It'iiips que je m- lai \n ! se jclti' iiiln' nies hras, ctdlo sa lioiiclio con-
tre la initMiiio, t'I iiio si-riv à infloiiHer, Ses <;rniuls m>iix noirs à l'orien-
tale laiicaifiit dans mon oœiir des traits de Ifii ; et (|uiiii|Ui' la siiiprisr
lit ilaliord i|iiclipic diversion, la voliiplc me i.M^'iia Ins-rapidemeiil, an
point (|iie, malgré les spectateurs, il lallnl liienliM (|iic eellc hello me
l'onlint elle-même; ear j'étais ivre, ou plutôt furieux. Ouand elle me vit
au point où elle me voulait, elle mit |)liis de inodeialioii dans ses eari's-
ses, mais non dans sa vivaeiti- , el ipiand il lui plu! de nous expliquer la
cause vraie ou fausse de tonte celle prlulaiK i', elle nous dit (|nc je res-
semhlais. à s'y tromper, à M. de Hn iiioiid, directeur «les dmiaiies de
Toscane; (|ii'elle avait raffolé de ce M. de Brémond ; (in'elle en raflolait
eiicoro ; quelle l'avait cpiillé, parce qu'elle était une solle; ipi'elie me
prenait à sa |)lace; tiu'elle voulait maimer parce (pie cela lui conve-
nait; iiu'il fallait, par la même raisnn. (pie je l'aimasse tant (|ue cela lui
coiiviendrail ; et tjue, quand elle me piaillerait là. je |)rendrais patience
comme avait fait son cher Hrémond. Ce (|ni lu! dit fut fait. Klle |)ril pos-
session de moi comme d'un liiHiiiiic a elle, me diiiiiiail à fjarder ses
gants, son éventail, son viinla, sa coiffe; m'ordonnait d'aller ici ou là.
de faire ceci ou cela, el j'idiéissais. Klle me dit daller renvoyer sa gon-
dole, parce qu'elle voulait se servir de la mienne, el j'y fus; elle me
dit de m'ôter de ma place, el de pricrC.arrio de s'y mctlre, parce qu'elle
avait à lui parler, el je le lis. Ils caiisi-rent tn-s-longtemps ensemhie et
tout lias ; je les laissai faire. Klle m'appela, je revins. Kcoute, Zanello, me
dit-elle, je ne veux point être aimée à la française, et même il n'y ferait
pas bon : au premier moment d'ennui, va-l'eii. Mais ne reste pas à demi,
je l'en avertis. Ntnis allàiiK^s apn's le dîner voir la verrerie à Miirano.
IJIe acheta lteaucoii|) de petites lirelo(|iies, qu'elle nous laissa paver
sans façon ; mais elle donna partout des tringueltes beaucoup plus forts
que tout ce que nous avions dépensé. Par l'indifférence avec laquelle
elle jetait son argent et nous laissait jeter le notre, on vovait qu'il n'é-
tait d"aucuii jirix pour elle. Ouand elle se faisail paver, je crois ipie c'é-
tait par vanité jilus cpie par avarice : elle s'applaudissait du prix ipidii
meltail à ses faveurs.
I.e soir, nous la ramenâmes chez el|.-. Idiil en eaiisanl. je vis deux
2{iS
l.KS CONFESSIONS.
|)islolels sur sa iDilcIlc Ali ! ali ! dis-jc en en iiiciiaiil im, \(iui nue boilc
à iiiiiiiclics ili- iii>n\('lli' lal)ri(|ii(' ; |)(imiait-()ii savoir (|iicl en nsl l'usago?
Je \iiiis connais danlrt's armes (jui l'oiil Ion inicMix (|nc celles-là. Après
(|nel([nes |)iaisaiileries sur le même Ion, elle nous dit, avec une naïve
liertéqui la rendait encore plus charmante : Quand j'ai des bontés pour
lies gens que je n'aime jjoinl, je leur lais payer l'ennui qu'ils me don-
nent; ri(>n n'est ])lns juste : mais en endniant leurs caresses, je ne veux
|ias endurer leurs insultes, et je ne manquerai pas le premier qui me
manquera.
Kn la quittant j'avais pris son heure pour le lendemain, ,1c ne la lis
pas attendre, ,1e la trouvai iii veslilo di confidenza : dans un désliahille
plus que galant, (ju'ou ne connaît que dans les pays méridionaux, el
que je ne m'aniuscrai pas à décrire, quoique je me le rappelle trop bien,
.le dirai seulement (jue ses manchettes et son tour de gorge étaient bor-
dés iliin lit de soie garni de pom|)ons couleur de rose. Cela me jtarul
/ iWil'L'?, —
.inimer une fort belle peau. Je vis ensuite que c'était la nuule à Venise; et
rellet CM est si charmant, ([ue je suis surpris (|ne celte mode nait jamais
passé on France, ,1e n'avais |)oint d'idée des voluptés qui m'attendaient,
.l'ai p.irle (le madame de l.aruage, dans les liansporls (|ue sou souvenir
nuj rend (|uel(|nel(iis encore ; mais ([u'elle était \ieille, et laide, el froide
anpii's (le ma Zuliella ! Ne lâche/ ])as dimaginer les chaiines el les grâces
lie celte iille iiiclian Icrcssc, Aous rcsterie/. trop loin de la vérité; les
l'Mi I II II, I i\ m. \ II. «r; I
jcilllrs viiTj^cs lies cldidc'S Miiil iiiiiiii- llMÎflli'S, les IhmiiIo du mi.iiI
S()iit iiKiiiis \iv(>s, les lioiiris du |>.ii'ailis smil iiiiiiii> |iii|iiaiil(-s. .I.iinuis si
iloiice joiiissaiicf ne s'ollVil an id-iir i-l aux suiis d un mm Ici. Ali! dn
niiiins. si je l'avais sn ^iinli-r |dcini> cl cnlicrc un seul nionicnl !... Je la
••onlai, mais sans cliarmc ; j'en l'-munssai lonlrs h's didiccs; je 1rs liiai
romnii' a idaisir. Non. la nalinc ne m'a |i(iiiil lail |miiii jniiir. I.lli' a mis
dans ma niativaisc Icli; le [Miisun de ci- linnln'iii' inillaldi'. dmil clic a
mis ra|>|)('lil dans mon ((iMir.
S'il csl niif circonslani-i' de ma vie (|ni |i<'i^nc liicn ni<in n.iliin I.
c'csl cfllc (|Ui' je Nais raiiiiitcT. I.a IdiTC avec la(|ii(dlc je iiif ra|)|ii'l|c en
ce innmeiil rolijcl ilf mon livre me fera nié|>riser ici la lanssc bien-
séance (|ni m'ein|)ècln'rail de le rcmplii'. <Jiii i|ne vous soyez, qui voule/.
coniiailre tin homme, osez lire les dciiv cni Irois pa^es snivaiiles : vous
allez coiiiiailrc a iili'iii .lcaii-.lai(|nes llonsscau.
J'entrai dans la clKimluc d'une courlisane cunnnc dans le sancUiairc
de l'amour cl de la Iteaulc ; j Cii <rus voir la divinilc ilans sa personne.
Je n'aurais jamais cm ([in', sans respect cl sans estime, on pût rien
sentir de pareil a ce ([n'ciic nie lit c|)ronvcr. A peine eus-je connu, dans
les premii'i'cs lamiliarilcs, le prix de ses charmes et de ses caresses,
(|nc. de peur d'en peidro le Iruit d'avance, je voulus nu' hâter de le
cueillir. Tout à conj». au lien des llanimes (|ui me dévoraienl, je sens nu
l'roid mortid couler dans mes veines; les j.imhes uie llajjeolenl, et. |Mét
à me trouvei- mal, je m'assieds, el je pleure comme nu enlanl.
Oui poiiriait de\ inei- la cause" de mes larmes, et ce (|ui me |tassait par
la tète eu ce momeiif.' Je nu' disais : Cet oiijrl dont je dispose est le
eher-d'ieu\ri' de la nature el de l'amour; res|uit, le corps, luul en est
parlait; elle est aussi lionne et ^'l'iiéreuse (|u'elle est aiinahle et hille ;
les j;rands, les princes, ilevraient èlie ses esclaves ; les sceptres devraient
èlre à ses pieds. Cependant la voilà, misérable coureuse, livrée au pu-
blic ; un capitaine de vaisseau marchand dispose d'elle ; elle vient se jeter
à ma tète, à moi (|u"elle sait qui n'ai rien, à moi d(uit le mérite, (ju'elle
ne ])eut connaître, est nul a ses yeux. Il y a la qmhjue chose d'income-
\alile. Ou mon coui' nu- trompe, fascine mes sens et me rend la dtipe
d'une indi^'iie salo|)e. on il Tant que (jiul(iiu> défaut secret (|ue j'ijjnore
détruise leflet de ses charmes, et la rende odieuse n ceux qui devraient
SI- la disputer. Je me mis à chercher co dél'aul avec une conleiilion d'es-
piil sin^ulii're, (-1 il ne me vint pas nu'-me à l'espril i\nf l.i \ piil \
a\oir part. La fraîcheur de ses chairs, l'éclat de sou cid(uis, la hlau-
clieui' d(! ses dents, la iloucenr de son haleine, I air (h; propreté répandu
sur toute sa personne, éloij^naienl de moi si parfaitement cette idée,
cpi'eu demie encore sur mou elat depuis la padoana, je me faisais plutôt
nu scrupule de n'être pas assez s;vin piuir elle; cl je suis Ircs-peisuade
qu'eu cela ma conliance ne me tiouipail pa>.
270 LliS CONFESSIONS.
(!os ri'lU'xioiis, si Iticti placées, in'agilcrciil an |H)iiil dCii jilcurer.
Ziilii'lla, pour (jui cela faisait sùri'UUMil un spi'claclc luul nouveau tians
la circouslauci', lui un uiouicnl iulcrdite; mais, ayant lait un tour ilo
ciianihrc et passé devant son miroir, clic comprit et mes yeux lui con-
lirnièrcnl (|ni' le dégoût n'avait pas de part à ce rat. il ne lui lut pas dil-
ficilede mCu guérir et d'effacer cette pctil(; liiuite; mais au moment ([lie
j'étais prêt à me pâmer sur nue gorge qui seinl)iait pour la première
fois souffrir la Ixmclie et la main d'un homme, je m a[)er(;us (jn elle
a\ail un tetoii borgne. Je me frap|)e, j'examine, je crois voir que ce le-
lon n'est pas conf(M'iné comme l'autre. Me voilà cliercbant dans ma tète
comment ou peut a\(iir un leloii Ijorgnc ; et, persuadé (|iin ccsla tenait à
(juelque notable vice naturel, a force de tourner et retourner cette idée,
je vis clair comme le jour que dans la plus cliarmante personne dont je
pusse me former l'image, je ne tenais dans mes bras qu'une espèce de
monstre, le rebut de la nature, des bommes et de l'amour. .le poussai la
stupidité jusqu'à lui parler de ci! teton borgne. Elle prit d'abord la chose
en plaisantant, et, dans son biimeiir lolàlre, dit et fit des cboses à me faire
mourir d'amour; mais, gardant un fonds d'inquiétude que je ne pus lui ca-
cher, je la vis cnlin rougir, se rajuster, se redresser, et, sans dire un seul
mot, s'aller mettre à sa fenêtre. Je voulus m'y mettre à côté d'elle; elle
s'en ùta, fut s'asseoir sur un lit de repos, se leva le moment d'après; el,
se promenant par la chambre en s'évcntant, me dit d'un ton froid et
dédaigneux : Zanelto, lascia le donne, e studia la malemalica.
Avant de la quitter, je lui demandai pour le lendemain un autre ren-
dez-vous, qu'elle remit au troisième jour, en ajoutant, avec un sourire
ironique, que je devais avoir besoin de repos. Je passai ce temps mal à
mon aise, le cœur plein de ses charmes et de ses grâces, sentant mon ex-
travagance, me la reprochant, regrettant les moments si mal employés,
qu'il n'avait tenu qu'à moi de rendre les plus doux de ma vie; atten-
dant avec la plus vive impatience celui d'en réparer la perte, et néan-
moins iiii|niet encore, malgré (jiie j'en eusse, de concilier les perfec-
tions de cette adorable fille avec l'indignité de son état. Je courus, je
volai chez elle à l'heure dite. Je ne sais si son tempérament ardent eût
■ été plus content de cette visite ; son orgueil l'eût été du moins, et je me
faisais d'avance une jouissance délicieuse de lui montrer de toutes
manières comment je savais réparer mes torts. Elle m'épargna cette
épreuve. Le gondolier, qu'en abordant j'envoyai chez elle, me rapporta
(pi'elle était partie la veille pour Florence. Si je n'avais pas senti tout
mon amour en la possédant, je le sentis bien cruellement en la perdant.
Mou regret insensé ne m'a point (|uitlé. Tout aimable, toute charmante
(lu'elle était à mes yeux, je pouvais me ciuisoler delà |)erdi(> ; mais de
quoi je n'ai pu nie consoler, je l'avoue, c'est (|n ClIe n'iiil eiii|i(H'té de moi
(|irnii s(Hiveuir nnquisanl.
I-\U III II. I l\ Kl Ml «71
Voilà mes dnix liislniics. I.cs ili\-liiiil iikms t|ii(' j\ii passi-s à Venise ne
111(1111 rminii (le |iliis .1 dire iin'iin siiii|)le |ii'(>jrl Iniit an plus. (!an in elail
galiMil : l'iiniiNi' île n aller luiiiiiiiis i|ni- elle/. îles lillcs L-n^af^ées à d'an-
Ires, il eut la laiilaisie d'eu a\i>ii- une à sou loin- ; et, couiuie iiousétiiuis
iusi>|iaraldes, il nu- proposa l'arrau^euieiil, peu ran- à Venise, d'eu a\oir
une à nous deux. J'> einiseulis. il s'a<{issail de la lron\er sùn-. Il elier-
l'Iia lant, qu'il déti-rra uiu- petite lille di- ou/.e a dou/i- ans, (pu- miu in-
dique uit-i'e elu-rcliait a veudri-. Nous IViuies la \oir euM'uilde. M( s en-
trailles s'(-niurent eu vovant eette (-niant : (-IK- élait Idumli- et donce
i-oninu- un a<:;nean ; ou lu- l'aurait Jamais erue Italienne. On \ il p(uir Iri-s-
p(-u (II- eluise à Neuise : nous (lonuàiU(-s ipu-hpu- ar^(-ul a la lui'ie, ri
pouiMinu-s à l'eutretit-n d(- la lille. lille avait (h- la voix : |ionr lui |H'o-
cnrer un tali-nt de r(-ssonrce, nous lui dounànu-s une epinette et un
niailrc à i lianter. ïont eela nous coûtait à peine à cliacuu deux se(|uins
par mois, et nous on épai-j^uait davantage en autres dépenses; mais
f(mime il fallait att(-ndre qn'elh- IVil mrire, e'(''lait senn-r li(-aiu-on|i avant
tjne d(- r(-eueillir. (it-peudant, (dntenis d'aller là |)asser les soiri-es, cau-
ser et jiuicr Irès-innoceuiun lit avec cette enfant, nous nous amusions
plus agréablement peut-être (|ue si nous l'avions possédée : tant il est
vrai qiK;cc qui nous altaclu- le plus aux feiumes est moins la délianclu-
(|n'un ei-rtaiu aj^rénient de vivre auprès d'elles! Insi-nsihlrnient mon
cœur s'attachait a la p(-lile Au/(della, mais d'un attaelienniil |ialei'iii-l.
au(|U(-l les sens avaient si jx-n de part, qu'à niesun- (|ii'il augmentait il
m'aurait été moins possildi- de les y faire iMitrer ; et je si-nlais (|ue j'au-
rais en horr»-nr d a|ipi'oelier cette iilK- devenue uuhile comuie d'iiii iii-
cosle abominalile. .Il- vovaisles si-nlinieuls du bon Carrio prendre, a moi
insu, le menu- tour. Nous nous ménagions, sans y j)enser, des plaisirs
non moins doux, mais bien différents de ceux dont nous avions d'abord
eu l'idée; et je suis certain (|ue, (|uel(|ne belle (|u'enl pu dev(-nir c(-tle
pauvre cnlaul, loin d éhe jamais les corrupteurs de son innocence, nous
en aurions été les prolecti-nrs. Ma catastrophe, arrivée jx-u tb- temps
après, ne me laissa |)as celui d'avoir part à cette bonne cenvre ; et je n'ai
à me louer dans cette affaire que du i>encbanl de mon co-ur. Ueven(Mis
a mon voyage.
Mou premier projet eu soilatil de clii-/ M. de Nbuitaigu. était de nu- re-
tir(-ra (icnéve, en attendant (|u'un m(-illeur smt, i-carlant les obstacles,
put nu- réunir à ma pauvi-e maman. Mais l'éclat (piavait fait notre (|ue-
relle, et la sottise iin'i! lil dru (-crin- à la cour, un- lit pninlre le parti
d'alh-r moi-un'ine v n-iidri- c<unple de ma coniluil(-. et lui- plaiiidn- de
ct-lle d un lorcene. .le uiar(|uai di-Nenise ma n-solnliou à M. du Tlieil.
chargé p.ir inh-r nu des affaires étrangères a|)r(''s la mort de .M. Anx-bil.
Je pai'tis anssil('it (|mi- ma li-lli-e : je pris ma roule par Uerganu', (ionu-
il rouii» dOssola; jr traversai \f Sim|d(iu. A Siou, M. (b- tiliaigu(m.
m I.KS COM rSSIONS.
(•Iiarfii; (les ,ilï,iii('s ilc l'iaiici'. iiir lit mille ;uiiili('s ; a (icncvc, M ilc la
('.losiii<' iii'cii lil aiilaiil. J'y renouvelai ('(iiinaissanco avec M, de (JaulTo-
courl, (loiil j'avais (|iiel(|iie argent à recevoii'. .l'avais traversé Nyoïi sans
voir mon père : lum (pTil ne m'en conlàl (îxIrènuMnenI, mais je n'avais
|iii me résoudre à nie montrer à ma helle-mère après mon désastie,
rertain qn'elle me jnj^crait sans vouloir m'écouter. Le libraire Dnvillard,
aneien ami de mon pi'i'e, me reproelia vivement ce tort, ,1e lui en dis la
cause ; et, pour le réparer sans m'exposcr ii voir ma helle-mère, j(' pris
nnc chaise, cl Jious l'nines ensemble .à Nyon descendic au cabaret. I)u-
villard s'en l'ntxherclier mon ])anvrc père, (|ui vint tout courant m'ern-
brasser. Nous sou|«imes enscMnide, el, aj)rès avoir passé um^ soirée hieii
douce à mon cienr, je retournai le lendemain malin à (ilenèvc avec !)n-
villard, pour (|ui j'ai toujours conservé de la reconnaissance du bien
(pi'il me lit en celle occasion.
Mon pins coiwt chemin n'était pas par Lyon, mais j'y voulus passer
pour vérifier une IViponnerie bien basse de M. de Montaign. J'avais fait
venir de Paris une petite caisse contenant une vest(! brodée en or, quel-
qnes paires de mauchetles el six paires de bas de soie blancs; rien de
plus. Sur la proposition qu'il m'en fil lui-même, je fis ajouter celle
caisse, ou plutôt cette boîte, à son bagaj^e. Dans le mémoire d'apothicaire
(|u'il voulut me donner en ])ayeinent de mes appointements, et qu'il
avait éci'it de sa main, il avait mis que cette boîte, qu'il appelait ballot,
pesait onze (]nintaux, el il m'en avait passé le port à un prix énorme.
Par les soins de M. Boy de la Tour, auquel j'étais recommandé par
M. lloguin, son oncle, il lut vérifié, sur les registres des douanes de
Lyon et de Marseille, que ledit ballot ne pesait que quarante-cinq livres,
el n'avait payé le port (|u'à raison de ce poids. Je joignis cet extrait
authentique au mémoire de M. deMonlaigu; et, muni de ces pièces et de
|)lusieurs autres de la même force, je me rendis à Paris, très-impatient
d'en faire usage. J'eus, durant toute cette longue route, de ])etites aven-
tures il (",ôm(' en Valais el ailleurs. Je vis plusieurs choses, entre antres
les îles Borromées, (jui mériteraient d'être décrites; mais le temps me
gagne, les espions m'obsèdent ; je suis forcé de laire à la hâte et mal un
travail ([ui demanderait le loisir el la lran(|uillité qui me manquent.
Si jamais la Providence, jetant les yeux sur moi, n\c jirocnre enfin des
jours pins calmes, je les destine à refondre, si je puis, cet oiivragi!, on à
V faire du moins un supplénuMit dont je sens qu'il a grand besoin.
Le bruit de mon histoire m'avait devancé, el en arrivant je trouvai
([uc dans les bureaux el dans le public tout le monde était scandalisé
des folies de l'ambassadeur. Malgré cela, malgi('' le cii public dans Ve-
nise, malgr('' les preuves sans répli(|ue (|ue j'exhibais, je ne pus (d)tenir
aucune justice. Loin tl'avoir ni satisfaction ni ré'paration, je fus même
laisse à la discrétion de l'anibassadenr pour mes a|i|>ointernenls, el cela
I'M; I 11 11 1 i\ m Ml. -jî-i
|)ai' l'iini(|iii> laisnii i|nt- ii < l.ini |i,i> l'i.tiii'.iis. jr ii'a\ais |ia> iliml ;■ |.i
|iriilc(iiiiii iialioiiali-, ri (|iii' c l'Iail une aU'aii'c |iaiii«'iilii'i'f i-iilii- lin ri
iiini. ioiil 11' luciiiilc luiixiiil .iM'i' iiicii i|in' j'clais iiHciisi', Icsr, iiiallicii-
ii'dx ; i|Ui- raiiiliassailciir clail un cxlrava^aiit (iiirl, iiiii|iit', cl i|ii<-
loiilf Cflli* aHaii'f It* ilcsIuiiiDiail à jamais. Mais i|iitii! il i lait I aiiiliassa-
(loiir ; \i' ii't'-lais. iiioi, que li- sccrrlairc. I.c juin orili'c, nii a- iiu'oii aii-
|ii-llf ainsi, Miiilail (|iic je iruliliiissc aiiciiiic jiislicf, cl je n'en nlilins
aiiciiiie. Je iii'iiiia^iiiai (ju'à Inrcc de crier et de traiter |Mililii|nciiieii( ce
loii cotniiie il le méritait, ou me dirait à la lin de me taire; et c i-tail ce
i|iie J'attendais, liicn rcsoln de n'ol)éir i|n'a|ir(-s i|iron aurait pronniicc.
Mais il n'\ axait point alors de ministre des alïaires étran<;eres. <ln me
laissa daliander, on m"cn(onraj;ea même, on Taisait eliorns; mais l'aj-
laire en resta tonjonrs la, jns(|n"a ce ([ue, las tl'avoir lonjours raison cl
jamais justice, je perdis eiilin cunra^e, et |)lanlai là tonl.
I.a seule personne qui me revnt mal. et dont j'aurais le moins at-
tendu celte injustice, l'ut madaim- de lten/en\al l'oule |)leine des prcni-
j;ali\es du lan^ et de la iiuldesM', elle ne put jamais se mettre dans la
lèle (|u"un auiliassadciii- put a\oii- lorl a\ec sou secrétaire. L'accueil
(|u"elle nu' lit l'ut conforme à ce préjuj^é. J'en lus si picpié, (|n'en sor-
tant de chez elle je lui écrivis une des fortes cl >ives lettres que j'aie
peut-être écrites, et n'\ suis jamais retourné, i.e I'. (lastel nu' ri'cul
mieux ; mais à travers le palelinajje jésuiti{|ue. je le vis suivre assez fidè-
lement une des jurandes maximes de la Société, (|ui est d'immoler lon-
jours le plus faible au plus puissant. Le vif sentiment de la justice de
ma cause et ma lierté naturelle ne me laissi-rent pas endurer patiem-
nienl celle partialité. Je cessai de voir le I'. Castel, et par la dalleranv
Jésuites, où je ne connaissais <jue lui seul. D'ailleurs l'esprit tvranniuui;
et intrij;ant de ses confrères, si différent de la bonhomie du bon
I'. Ilemet, me donnait lanl d"éloii,Miement pour leur commerce, <|no je
n'en ai vu aucun depuis ce temps-là. si ce n'est le I*. Herlliier, inie je
\isdenxou trois fois chez M. Dnpin, avec lequel il travaillait de toute sa
force à la réfutation île Montes(|uieu.
.\chevoiis, pour n'y plus revenir, ce (|ui me reste à dire de M. de Mon-
taijin. Je lui avais dit dans nos démêlés qu'il ne lui fallait pas un secré-
liire, mais un clerc de procureur. Il suivit cet avis, et me donna réelle-
ment pour successeur un vrai procureur, (jui dans moins d'un an lui
vola vingt ou trente mille livres. Il le chassa, le fit mettre en prison;
chassa ses gentilshommes avec esclandre et scandale, se lîl partout des
(luerelles, reçut des affronts qu'un valet n'endurerait pas, et (inil, à
force de folies, par se faire ra|)peler et renvover planter ses choux. Ap-
paremment (|ue. parmi les réprimandes (|n"il reçut à la cour, son af-
faire avec moi m- fut pas oubliée; du moins, peu de temps après son
retour, il m'envova son maître d'hôtel pour sidder mon compte et me
n
27( I.KS C.OM' KSSIONS.
(Imiiicr (le rar^t'iil .l'en m;iiH|ii;iis dans ce iiioiiu'iit-la ; iiii's dctlos de
Venise, délies (riiomiciir si jamais il en lui, nie |)esai<>nl sur le eœur. .le
saisis le moyen qni se présenlail de les ae(|niller, de même que le billet
(le Zanello Nani. .le reçus ce qu'on vonlul me donner; je payai tontes
mes délies, et je restai sans un sou, comme auparavant, mais soulajT,;
d'un |)oids (|ni m'iMail insupportahle. Depuis lors, je n'ai plus entendu
parler de M. de Mon(aij;n (|u';i sa inori, (|ue j'appiis parla voix puMi-
(pu'. One Dieu lasse paix à ce pauvre lionime ! Il était aussi pro])r(.' au
métier dambassadeur que je l'avais été dans mon enfance à celui de
rapignan. Cependant il n'avait tenu qu'à lui de se soutenir honorahle-
ment par mes services, et de me faire avancer rapidement dans l'étal
au(piel le comte de Gouvon mavait destiné dans ma jeunesse, et dont
par moi seul je m'étais rendu capable! dans un âge plus avancé.
l,a justice et l'inulilité de mes plaintes me laissèrent dans l'âme un
nerme d'indignation contre nos sottes institutions civiles, où le vrai bien
public et la véritable justice sont toujours sacriliés à je ne sais quel
ordre apparent, destructeur en effet de tout ordre, et qui ne fait qu'ajou-
ter la sanction de l'autorité puljlicpie à l'oppression du faible et à l'ini-
quité du fort. Deux choses empêchèrent ce germe de se développer pour
lors comme il a fait dans la suite : l'une, qu'il s'agissait de moi dans
celle affaire, et que l'intérêt privé, qui n'a jamais rien produit de grand
et de noble, ne saurait tirer de mou creur les divins élans qu'il n'ap-
partient qu au plus pur amour du juste et du beau d'y produire ; l'autre
fut le charme de l'amitié, qui tempérait et calmait ma colère par l'as-
cendant d'un sentiment plus doux. J'avais fait connaissance à Venise
avec nu Biscaven, ami de mon ami Carrio, et digne de l'être de tout
homme de bien. Cet aimable jeune homme, né pour tous les talents et
pour toutes les vertus, venait de faire le tour de l'Italie pour prendre le
noùt des beaux-arts ; cl, n'imaginant rien de plus à acquérir, il voulait
s'en retourner en droiture dans sa patrie. Je lui dis que les arts n'é-
taient que le délassement d'un génie comme le sien, fait pour cultiver
les sciences; et je lui conseillai, pour en prendre le goùl, un voyage et
six mois de séjour à Paris. Il me crut, et fut à Paris. 11 y était et m'at-
tendait quand j'y arrivai. Son logement était trop grand pour lui; il
m'en offrit la moitié; je l'acceptai. Je le trouvai dans la ferveur des
hautes connaissances. Ilien n'était au-dessus de sa portée ; il dévorait et
di'n''rait tout avec une prodigieuse rapidité. Comme il me remercia d'a-
voir procuré cet aliment à son esprit, cpu^ le besoin de savoir tourmen-
tait sans qu'il s'en doutât lui-même ! Oiiels trésors de lumières et de
vertus je trouvai dans cette âme forte! Je sentis que c'était l'ami qu'il
me fallait : nous devînmes intimes. Nos goûts n'étaient pas les mêmes;
nous dis|)uti(ms toujours. Tous deux opiniâtres, nous n'étions jamais
d'accord sur rien. Avec cela n(His ne pouvions nous (piiller; cl. loul en
l'MM II II. I I V Kl \ I I tV»
iioii> ri>iili,iri.iiil sans ct'ssc, iinriiii ilrs ilnix ii riil miiiIii i|iii' I .iiilir lui
aiili'i'iiieiil.
Ignacio Kiiiiiiaiiiii'l de Mliiiia clail nu de (r> liiiiniiio raro i|iii' l'I!^-
|iaj;iif si'iilc [uuiliiil, tt iliml tllc |ii(ii1imI Iiii|i |i<ii jniur >a ^loirr. Il n'a-
Nuit pas ces \iulctites passiuiis iialiunalcs l'oiiiiniiiiis ilaii> m>ii |ia>s; l'i-
dée lie lu veiigeuitce ne |Kiii\ail |tas pins entrer ilans son e>pril (|iie le
tlcsir dans son etenr. Il clail Imp lier pour èlre xiiulicatir, et Je lui ai
soiiseiit OUI dire a\ee lieanconp de san^-lrnid iiunii inurlil ne poinail
pas oITenser son àine. Il était calant sans èlre leiidie. Il jniiait axi c li >
leiuines euninie avec île jolis enlants. Il se plaisait a\ee les maîtresses de
ses amis; mais je ne lui en ai jamais mi aiicniie, ni aucun désir d'en
avoir. Les llammes de la vertu dont son cienr était dé\ore ne |iermireut
jamais à celles di> ses sens de iiaitri'.
Après ses voyages il s'est maiié ; il est mort jeune; il a laisse des en-
lants ; et je suis |iersnailé, comme île mon existence, i|iie sa lemnie e>l
la première et la seule (|ui lui ait l'ait connaître les plaisirs de l'amoui .
A l'extérieur, il était ilé\ot comme un Kspaj;nol, mais en dedans, c'était
la pieté d'un ange. Ilnrs moi, je n'ai mi (|ii<' lui seul de Idli'i-aiit depuis
i|ue ji'xisle. Il ne s'est jamais inlormé d'aucun liomiiie coiuiueiit il pen-
sait en matière de religion. Que sou ami fût juil, protestant, Turc, bigot,
atliee, peu lui importait, |)0urvn qu il lût lionnète homme, (tlistiné,
tétii pour des opiniiuis indifférentes, des (|u'il s agissait de religion,
niéiue de morale, il se recueillail, se taisait, ou disait simplement : Je
ne mis chitryé que de moi. Il est incroyable qu'on puisse associer autant
«l'élévation d'àme avec un esprit de détail porté jusqu'à la minutie. Il
partageait et fixait d'avance l'emploi de sa journée par heures, quarts
d'heure et miiiules, et suivait cette distribution avec un tel scrupule,
que si l'heure eût sonné tandis qu'il lisait sa phrase, il eût fermé le livre
s;uis achever. Pe toutes ces mesures de temps ainsi rompues, il y en
avait pour telle étude, il y eu avait pour telle autre; il y eu avait pour la
réilexion, pour la conversation, pour l'ollice, pour Locke, pour le ro-
saire, pour les visites, pour la musique, pour la peinture; et il n'y avait
ni plaisir, ni tentation, ni complaisance (|ui put intervertir cet ordre ;
nu devoir a remplir seul l'aurait pu. (Juand il me faisait la liste de ses
distributions aiin que je m'y conformasse, je commeuvais par rire, et je
finissais par pleurer d'admiration. Jamais il ne gênait personne, ni ne
su|)portait la gène; il brusquait les gens qui, par politi'sse, vou-
laient le gêner. Il était emporté sans étri; boudeur. Ji- l'ai mi souvent en
colère, mais je ne l'ai jamais vu fâché. Uien n'était si gai que son hu-
meur : il entendait raillerie et il aimait à railler; il y brillait même, et
il avait le talent de l'épigramme. Quand on l'animait, il était bruyant
et tapageur en |)aroles, sa voix s'entendait de loin; mais tandis <|n'il
criait, ou le voyait sourire, et liuit a travers ses emportements, il lui
-l'i; I I.S COM l'.SSKKNS.
\ciinil i|iirl(|ii(S Midis |il,iis;iiils (|iii r,iis,rM'iil (•(■Inlci tonl Ir iiKiiitlc. Il
ii'avail |).is |ilus li' iciiil csiia^iidl (|ii(' le llc^nii'. Il mail la |iraii lilaiichc.
Ii's joues coioii'c-;, les (•li('\('n\ d'ini cliàlain |H'i'S(]ti(' liioiid. Il clail grand
l'I liii'ii lail. Sdii corps lui rdiiiii' |i(iiir loger sou àiiu\
i'.c sage (le co'iir ainsi ipie de lèlo se connaissail en hommes, cl Inl
iiioM ami. d'csl loiilc ma r(''|)onse à (|iiicon(|iio ne l'est ])as. Nous nous
ii;'iiii('s si liicii (|iu' nous lîmcs le projet de passer ims jours enscm-
Idc. .le dc\ais, dans (pudijnes années, aller à Ascovtia jiour Mvie a\tH-
lui dans sa lenc. Tontes les paiiies de ce projet lurent arrangées outre
imus la veille de sou départ, il u"y uiauqna que ce qui no dépend pas
des Immmes dans les projets les mieux coiu'erl(''S. I,es événements pos-
lérieui's, mes désastres, son mariage, sa inori enlin, nous ont séparés
pcmr toujours.
Ou dirait qu'il n'y a (|ue les noirs complots des méchants (jui réus-
sissent; les projets inuoconis des bons n'oni presque jamais d'accom-
plissemeul.
Ayant senti l'inconvénient de la dé|>eudance, je me promis bien de
n(^ m'v plus exposeï'. Avant vu renverser dès leur naissance les projets
(r.imliilion (pie l'occasioti iii"a\ail l'ail l'oriner, relinté t\c renlrcr dans la
carrière <[ue j'avais si bien commencée, et dont néanmoins je venais
d'èlre expulsé, je résolus de ne plus m'atlacber à personne, mais de
resl(>r dans rindi'pendance en liranl parti dénies lalents, dont enlin je
commençais à sentir la mesiiic, el dont )"a\ais Irop modestement pensé
jus(|ii"alors. Je repris le travail de mon ()|>éra, (|ue j'avais intcirom|in
pour aller à Venise; el, pour m'y livrer plus traïupiillemeul, après le
départ (rAHuiia, je retournai loger à mou ancien hùtcl Saint-Ouentin,
ipii, dans un (|iiailier solilair(^ et peu loin du Luxembourg, m'était plus
(•(Uiimode pour travailler à mou aise (|iie la luiiyante rue Saint-llonoré.
I.a m'allendait la seule consolarKHi réelle (pie le ciel mail l'ait goûter
dans ma misère, el ipii seule me la rend supportable, (leci n'est pas
une connaissance passagère ; je dois entrer dans quelques détails sur la
manière dont elle se fit.
Nous avions iiiu^ nouvelle hôtesse qui était d'Orléans. Elle prit pour
Iravaillcr en linge une (ille de son pays, d'environ vingt-deux à vingt-
Irois ans, qui mangeait avec nous ainsi que l'hôtesse. Celle fille, appe-
lée Thérèse le Vassenr, était de bonne l'amillc : son père était ollicier de
la monnaie d'Orléans, sa mère était marchande. Ils avaient beaucoup
d'enfanls. La monnaie d'Orléans u'allanl pins, le père se trouva sur le
pavé; la mère, ayant essuyé des bau(|iieroules, fil mal ses affaires,
qnilla le commerce, el vint à Paris avec son mari et sa fille, (|iii les
nourrissait fous trois de son travail.
La piiiniiir l'ois (pie je vis paraître cette fille à lahlc,je fus frappé de
s(Hi maintien modeste, el plus encoie de son icgard vif et doux, qui
l'VU I II II I I \ m \ Il -.'77
|>iiiii' iiiiii II t'iil |.iin.'iis son sriiilihilili'. I.a lalilr rlail riiiii|HiM'r, milii'
M. lie ItiMiiK roiiil, il<' |iliisi('iiis .'ililii's ii'laiiihiis, gascons, <■! aiilifs [;ciis
lie |ian illf ilnUiv Niilic liôlcssc cllf-iiiriiif avait rôli le lialai : il n v
avait II i|iit' moi si-iii (|ui parlât et si< ('niii|ii)rlàt ilicnnititiil. On
ai;aca la petite ; je pris sa lieleiise. Aussitôt les lardons toniliereiil sur
•^^
^.^
"(Art.; -oc-
moi. (Jiiainl je n'aurais en naliiroilemoiit aucun {loùt pour cette
painre (ille, la compassion, la contradiction m'en auraient donne,
.l'ai toujours aiim'' riiomièlelé dans les manières et dans les propos,
surtout avec le sexe, .le (le\iiis liaiilemeiil son cliaiiipinii. Je la vis
soiisiltle il mes soins ; et ses ie|.'ards, animes par la reconnaissance,
([u'elle n'osait exprinu-r de hoiiclie, n'en devenaient ipie pins jn-né-
Irants.
Klleelail Ircs-limide ; je l'étais aussi. La liaison, que celle disposition
commune semldait éloimier, se lit pourtant trcs-rapidemeiit. 1,'liotessc.
(|iii s'en aperçut, devint furieuse ; et ses hriitalités avancèrent encore
mes affaires auprès de la petite, qui, n'ayant que moi seul d'appui dans
la maison, me vovait sortir avic jieiiie et soupirait après le retour de son
protecteur. Le lapporl de nos cieiiis. le concours de nos dis|)Ositions eut
liiiMiIol sou effet ordinaire. Klle crut voir en moi un liuniiète liomine ;
(die ne se trom|)a pas. Je crus voir eu elle nue (ille sensilde, simple et
sans coquetterie; je ne me trompai pas non plus. Je lui déclarai d'a-
vance que je ne raliandounerais ni ne l'épouserais jamais. L'amour,
I estime, la sincérité naïve furent les ministres de mon tiioinplie; et c e-
27« I.KS CONh KSSIONS.
lait pai'ci' (lue son cii'iir clail liinlir cl iKiniii'lc (|ni' je lus liciiri'iix sans
T'Iro cnlri'pi'onaiil.
La iiaiiilc ([ircllc ciil (]iic je iio me l'àcliassc do no pas lidiivcc on ollo
00 (lu'ollo noyait ([iio j'y oliorcliais, recula mon bonlioiir plus (|uo loni
aniro olioso. Jo la \is, inlordilo ol ooiiinso avani île se rend ro, \onloir se
laire entendre, et n'oser s'ex[)li(jiier. Loin (riniaginor la voiilable cause
de sou embarras, j'en imaj^inai une bien fausse et bien insultante pour
ses mo'urs ; et, croyant qu'elle m'avertissait qwc. ma santé courait dos
iis(|uos, je tombai dans des poi'|)loxilés qui ne mo rolinronl pas, mais (|ni
iluraut plusieurs jours ompoisoiinèrent mon bonbour. Comme nous no
nous entendions pas run l'autre, nos entreliens à ce sujet étaient autant
d'énijjtmes et dampliigouris plus que risibles. Elle fut prête à me croire
absolun)ont fou ; je lus prêta ne savoir plus que penser d'elle, lùilin nous
nous explii|nàmos : <'llo me lit en plcuranl l'aveu d'une faute; uui(|uo au
sortir do ronl'ame, IVuit de son ignorance et de ladressc d'un séduc-
teur. Sitôt qu(! je la compris, je lis un cri do joie : Pucelage! m'écriai-
jo : c'est bien à Paris, c'est bien à vingt ans qu'on en cbcrcbe ! Ab !
ma Tbérèsc, je suis trop beureux de le posséder sage et saine, et do no
pas trouver ce que je ne cbercbais pas.
Je n'avais cbcrclié d'abord qu'à mo donner un auiusenuMit. Je vis que
j'avais plus fait, et ([uo \c m'étais donné une compagne. In pou d'babi-
tude avec celte excellente tille, un peu de rcilexion sur ma situation, me
lircnt sentir qu'en ne songeant qu'à mes plaisirs, j'avais beaucoup fait
pour mon bonbour. Il mo fallait, à la place de l'ambition éteinte, un
sentiment vif (jui remplit mon cd'ur. Il fallait, pour tout dire, un suc-
cesseur à maman : jjuiscjuo jo no devais plus vivre avec elle, il mo fal-
lait (|uol(|u'un <|Mi vécût avec son élève, et en (|ui je trouvasse la sim-
plicité, la docilité de cœur qu'elle avait trouvée en moi. Il fallait que la
douceur de la vie ])rivée et domestique me dédommageât du sort brillant
anf[uol jo renoii(,'ais. Ouand j'étais absolument seul, mou cœur était
vide; mais il n'en fallait ([u'un pour le remplir. Le sort m'avait ôté,
m'avait aliéné, du moins on partie, celui j)0ur lequel la nature m'avait
lait. Dès lors j'étais seul ; car il n'y eut jamais pour moi d'intermédiaire
'entre tout et rien. Je trouvais dans Tbérèse le supplément dont j'avais
besoin; par ollo jo vécus bouronv aniant (|uo jo pouvais l'èlre selon le
cours dos ovonomonis.
Jo voulus tl'abord former son ospiil ; j'y jjerdis ma jjoino. Son esj)rit
<'st ce que l'a fait la nature; la culture et les soins n'y prennent pas. Je
ne rougis pas d'avouer qu'elle n'a jamais bien su lire, qimiqu'elle écrive
|)a5sablemonl. Ouand j'allai loger dans la rue N'cuve-des-Petits-('.bam])s,
j avais à l'Iiôlol do P<uilcli;irtrain, vis-à-vis mes fenêtres, un cadran sur
lequel jo m oflor(,ai durant plus d'un mois à lui l'aire oonnaitre los bou-
ros. A peine los connail-olle onooro a prosonl. Lllo n'a jamais pu suivre
n
l\li I I I II . I.l\ Kl \ Il ï7'l
I (U'ilrc ili'S (Iciii/c mois tic I aiiiicc, ri in' iiuiiiiiil |i.i> iiii >('iil iliillic-,
iiiai^cr Ions les suiiis (|iii' j'ai pi'is |Miiir li-s lui i iln r. Mlle nr Nail ni
l'oinpttM' rai-j{(>iil, ni le |iri\ il aiiciiiic iliiisr. I.c iiml i|iii lui \iciit imi
|iai'lanl l'sl shiinciiI l'upiiosi' de t'cliii iiufllc xciil dire. Aiilicrois j'a\ais
l.iil un (licliiiniiaii'i' de ses plirascs punr amuser madame di' Lii\em-
liour^, et ses (|ni|)rni|iiii sunl deNeniis célelires dans les sociélés oii j'ai
\écn. Mais eelte persuiine si liiuiiee, et, si l'un \eut, si slu|iide, <'sl d'un
conseil excelleni dans les lueasions dil'lieiles. SoumiiI ru Suisse, en Ari-
lelerif, en l'rauic, dans les ealaslrii|dies «ii je im( liouNais, elle a \n
ee 11 ne je ne voyais |t;is moi-mr'uic ; elle m a donne li's avis les meilleur-
à suivre; elle m'a tire des d.iii^t'rs oii je me |)rei ipilais a\eU);leiiieul ; el
devanl les ilanies du plus haut ran^','de\aiil les grands et les princes,
ses senlimenls, sou lion sens, ses réponses el sa ctmduile, lui ont alliré
l'estime universelle ; el a moi, sur son mérite, îles ('iiiii|iliinenls dont je
sentais la sincérité.
Auprès des persoiiiies <iu'on aime, lu sentimeiil miiirril l'esprit ainsi
i|no le cœur, et l'on a peu besoin de cliorclicr ailleurs des idées, .le vi-
vais avec ma Thérèse aussi agréaldeinent qu'avec le plus beau génie de
l'univers. Sa mère, lière d'avoir été jadis élevée auprès de la marquise
de .Moiij)ipeau, faisait le bel esprit, voulait diriger le sien, el ;.'.'itait, par
son astuce, la simplicité de notre commerce. I.'eiiiiiii de celle iniportu-
nilc me lit un peu surmonter la sotte honte de n'oser me montrer avec
Thérèse en public, et nous faisions léte à tète do j)etites promenades
cliauipétres et de petits j.'orili'S qui m'étaient délicieux. Je vovais qu'elle
nraiinait sincèriuii'iit, et cela redoublait ma leiidressc. Cette doiur mli-
mité me tenait lien de tout : l'avenir ne me louchait plus, ou ne me
louchait que comme le prissent prnlonu'i' : je ne désirais rien qiu' il eu
assurer la durée.
Cet atlachement me reiiiiit Imile autre dissi|)alion snperilur et insi-
pide. Je ne sortais plus que pour aller chez Thérèse; sa demeure deviiil
pres<|ue la mienne, tacite vie retirée devint si avantageuse à mon tra-
vail, (jii'en moins de trois mois mon opéra tout entier fut fait, paroles
et musique. Il restait seulement (|uel(|ues accompagnements et remplis-
sages à faire. Ce travail de mano'uvre nreuiiiiyait fort. Je |iropo>ai a
l'hilidor de s'en charger, en lui donnant part au béiiélice. Il vint deux
fois, et lit quelques remplissages dans l'acte d'Ovide; mais il ne |)ul se
captiver à ce travail assidu pour nn j)roril éloigné et même incerlaiii. Il
lie revint plus, et j'achevai ma besogne moi-même.
Mou opéra l'ait, il s'agit d'i'u tirer parti ; c'i'lait un aiilie iqu r.i liieii
plus difficile. Ou ne vient a lionl de rien à l'aiis i|naiiil mi v vil isole.
Je pensai à me faire jour par .M. de la l'opliniere, chez <|iii (iaulleconrt.
de retour de (îenève, m'avait iiitrodiiit. M. de la l'opliniere était le Mé-
cène de Uameaii ; madame de la l'opliniere élail .sa Irèshnmble éco-
280 I.KS COM'KSSIO.NS.
liî're. UaiiU'au l'aisail. ((uniiic on dil. la iiliiicil le hcaii I('im|is dans celle
maison. Jn^oaiil (m'il proléyi'iail avec |ilaisii- lOiiMa^c diiii de ses dis-
ciples, je Noiiiiis lui moiiti'er le mien. 11 rel'iisa de \i' voir, disniil f|iril ne
pouvait lire des paitilions. et (im; cela le l'ali;;nait ti(i|t. I.a lNi|ilinière dil
là-dessus ([iidn |Min\ail le lui laice entendre, c\ nidlIVil de rassenililer
des imisiciens j)oiir en exécuter des nioreeaux. Je ne demandais pas mieux.
Hameau consentit eu grommelant, et répétant sans cesse que ci! devait
être uiu! belle chose que la composition d'un homuK! «pii n'était jkis
enianl de la balle, et qui avait appris la mnsii|ne (ont seul, .le nu; liàtai
de tiier en parties ciu(j on six unuceaux clioij-is. On nu; donna niu! di-
zaine de svm|)lionistes, et pour chanteurs, Albert, Bérard et mademoi-
selle Bourbonnais. Rameau comniença dès ronverture à faire entendre,
par ses éloges outrés, qu'elle ne pouvait être (h; moi. Il tu! laissa passei-
aucun morceau sans donner des signes d'impatience ; mais à un air de
hante-conire, <loiit le chant était mâle et sonore, et raccouipagnement
Irès-biillaiil, il ne put se conlenii' ; il m'apostropha avec uni' luiilalité
qui scandalisa tout le monde, soutenant qu'une partie de ce qu'il venait
(l'entendre était d'un homme consommé dans l'art, et le reste d'un
igimrant (jui ne savait pas même la musi(jue. Et il est vrai que mon
travail, inégal et sans ri'gle, était tantôt sublime et tantôt très-j)lat,
comme doit être celui de ([uiconiiue m; s'élève (jue par (|ueh|ues élans de
génie, et que la science ne soutient point. Rameau prétendit ne voir en
moi ([u'un petit j)illard sans talent et sans goût. Les assistants, et sur-
l(mt le maître de la maison, ne pensèrent pas de même. M. de Riche-
lieu, (lui dansée lem|)s-là vovait beaucoup nmnsiour et, comme on sait,
madame de la l'oplinière, ouït |)arler de mou ouvrage, et voulut l'en-
tendre en entier, avec le projet de le l'aire donner à la cour s'il en était
content. 11 fut exécuté à grand chœur et à grand orchestre, aux frais du
roi, che/ M. Ronncval, intendant des menus. Francœur dirigeait l'exé-
cution. L'effet en fut sui|)renant : M. le duc ne cessait de s'écrier et
d'applaudir; <'t à la lin d'un cineiir, dans l'acle du Tasse, il se leva, vint
à moi, et me serrant la main. Monsieur Rousseau, me dit-il, voilà de
l'harmonie qui transporte ; je n'ai jamais rien entendu de plus beau : je
'veux faire donner cet ouvrage à Versailles. Madame de la Poplinière, qui
était là, ne dit pas un mol. lîamean, quoique invité, n'y avait |>as voulu
venir. Le lendemain, madame de la l'oplinière nu^ lit à sa toilette un
acciuîil fort dur, affecta de me rabaisser nui pièce, et me dit (|ue, (juoi-
qu'un peu de clinquant eût d'abord ébloui M. de Richelieu, il en était
iiien revenu, et (|n'elle ne me conseillait pas de compter sur mon opéra.
Monsieur le i\\\c arriva peu après, et nu> tint un tout antre langage, me
dit des choses llaltenses sur mes talents, et me parut toujours disposé à
faire doniuM' ma i)ièi(' devani le loi. Il n'y a. <lit-ii, (jue l'acle du Tasse
(|iii ne iieul passer à la cour : il en l'aiil faire un autre. Sur ce seul mol
I'M; I II II I i\ i;i \ II. ^Kl
j'allai in'i'iircrmcr rlir/. iiuh ; >•{ dans lii>i> Nc'inaiiii's j'i'iK iail, à la \A.ui-
ilii iassf, iiii aiili'i' arli', iloiil le sujet clail lli-sjoilf iiis|iit'i;- |i;i|' un,'
nuise. Je IroiiNai le seerel de l'aire pitsseï- dans eel at'le uni' patlie de
riiistoire de mes lalenls, el de la jalonsie ilonl Haniean \iiiilail liien lex
ImiKiiei-. Il V axait dans ee ntin\el acte une élévation moins ^i;janlesi|ne
et mieux soutenue (|ne eelle du Tasse ; la inusii|ue en itait aus>i nojde
el |)eaueon|i mien\ laite ; et si les deu\ autres aeli's axaii'ut \alu eelui-la,
la |iièce enlii-re eût aNantajjeiisemeiit soutenu la re|»résentatioii : mais
tandis (|ue j'aeliexais de la mettre en état, une autre entreprise sus|ierhlil
l'eveeulion de eeile-là.
(ITi.'i — ITiT.l l.'liiver qui suivit la liataille de l'cuileuov il y eul
lieaueou|i de lètes à Versailles, entre autres |>lusienrs opéras au théâtre
des l'elites-Keuries. De eo luunlire l'ut le drame de Voltaire, intitulé ht
l'riiicesfe <le Maninv, dmit Hameau avait lait la inusi(|uo, et i|ui venait
dèlre clianj;é cl réformé sons le nom dos Fvles de /{aiiiirc. (!e nouveau
sujet demandait plusieurs eliau^'euuiils aux diverlisseiiu>nts d(! laiieieu.
tant dans les vers (|ue dans la musi(|ue. il s'aj;issail de trouver quul-
qu'un (|ui pût remplir ce donlde ohjet. Voltaire, alors en Lorraine, el
Hameau, tous deux occupés pour lors à l'opéra du l'emple de In (ilmrr.
ne pouvant diuiner des soins à C(dui-la. M. de Ilielu'Iieu pensa à moi.
me lit proposer de m'en charger : et pour que je pusse examiner mieux
ce qu'il y avait à l'aire, il m'envoya séparément le poëino el la musi(|ne.
Avanl lonle chose, je ne voulus toucher aux paroles que de l'aveu de
l'auteur; et je lui écrivis à ce sujet une lettre très-honnète, el même res-
pectueuse, c<imineil convenait, \oiei sa réponse, dont l'orij^inal esl dans
la liasse A. n I .
« 15 (KVcinliri' 17 l">.
i< Vous réunissez, monsieur, deux talents i|ui (uit toujouis été- si-pa-
« rés jusqu'à présent. Voilà déjà deux bonnes raisons pour moi de vous
M cslimcr el de chercher à vous aimer. Je suis fâché pour vous (|ue
« vous ein|)lovie/ ces deux lalenls à un ouvrajie qui n'en esl i)as trop
« digne. Il y a quchpies mois que M. le diu' de iJichelieu m'ord(Uina
« absolument de faire dans un clin d'ieil une petite et mauvaise esquisse
« de (|uel(|ues scènes insipides el lrou(|uécs, qui devaienl s'ajuster à
n des divertissements qui ne sont point faits pour elles. J'obéis avec la
Il plus {.'rautle exactitiule ; je fis Irès-vile el très-mal. J'envovai ce misé-
« rablo croquis a M. le duc de Uiehelien, complani (piil ne servirait
•« pas. ou que je le corrij;erais. lienreusemenl il esl entre vos mains.
« vous en êtes le maître absolu ; j'ai |)erdu enlièremenl tout cela de
n vue. Je ne doute pas que vous n'ayez reclilié toutes les fautes écha|)-
H pces nécessairement dans une composition si rapide d'une simple es-
« quisse. (|ne vous n'ayez suppli'-é' à tout.
.'II
-2tii I.KS COiM ISSIO.NS.
» Je me soiimciis (jii riilrc aiilirs lialdiiidiscs, il n est pas dil. daiis
Il ces scènes i|ui lieiil les (livcrlissenienls, cniniiieiil la |ii iiicesse (iieiia-
(( ilino nasse loiil d un conp iriine prison dans un jai'din ou dans un
ti palais. C.oinnie re n'esl puini nn niaj;i('ien (|ui lui donne des l'èles.
« mais nn sei^ni'ur espaun(d, il nie senilile (|ne rien ne doii se laire |iar
i( eiulianleineiil. .le \iins prie, inoiisieiir, de Nonloir hien revoir (cl
(( endroil, dont p; n ai (iiMine idée ((nilnse. Voyez s il csl nceessaire ([ue
« la pris(ni s'omi'e, <'l (piOii lasse passeï' noire j)riiic(sse de c('ll(> jiri-
« son dans un liean palais dore et M'iiii, prépare pour (die. .le sais Irès-
« liieii (jiie toiil cela est l'orl iniséralile, el (juil esl an-d(!SSoiis d'un èlro
« pensant de taire nue all'airc^ sérieuse ilo ees liaj^alelles ; mais eiiliii.
Il puis(|n'il sanil de; déplaiic; le moins (|u'on ])niirra, il laut mellrc^ le
» |)liis de raison (|n'on piiit, iiiéine dans un niaiivais divertissement
« d'opéra.
« ,1e me rapporte de loiil à vous el à M. Baliod, et je compte avoir
« liienlôl riioniieur de vous faire mes reniercîments, el de vous assurer,
Il monsieur, à (|nel point j ai celui d être, etc. »
Ou on lie soit pas surpris de la grande politesse de celte lettre, compa-
rée aux autres lettres dcmi-cavalièros qu'il m'a écrites depuis ce temps-
là. Il me crut en grandi! laveur auprès de M. de niclielicu ; el la soii-
pless(! courtisane ([u'oii lui coimail Tohlincail à lieaucoup d'égards pour
un nouveau venu, jusi|u'a ce <iu'il connût mieux la mesiiii' de sou crédit.
Aiitorisi' par M. de Nditaire et dispensi' de tous égards pour Rameau,
(|ui ne cliercliait qu'à me nuire, je me mis au travail, et en deux mois
ma liesogne lui l'aile. Kllcse borna, quant aux vers, à trcs-pcu de chose,
.le tàcliai seulement (|u"ou n'y sentit pas la dilïérencc des styles; et j'eus
1,1 |(resoiiiptioii (le croire avoir réussi. Mon travail en musique fut plus
long el plus pénible : outre ([ue j'eus à l'aire plusieurs morceaux d'ap-
pareil, el enlr(! autres l'ouverlare, tout le récilalil' dont j'étais cliargé se
trouva d'une dil'licullé extrême, eu ce qu'il l'allail lier, souvent en peu
de vers el par des uu)dulations très-rapides, des symphonies et des
clneurs dans des tons fort éloignés : car, pour (|ue Hameau ne m'accu-
sât pas d'avoir défiguré ses airs, je n'en voulus changer ni transposer
aucun. Je réussis à ce récilalil'. 11 était bien accentué, plein d'énergie,
i-t surtout excellemment modulé. L'idée des deux hommes supérieurs
au\(|iiels ou daignait m'associer m'avail éh^vé le génie; el je puis dire
(jiie, dans ce Irav.iil ingrat el sans gloire, dont le |)iiblic ne pouvait
|)as même être inroniié, je me lins iirescjue toujours à c('ilé de nu's
iriddides.
La pièce, dans l'étal où je l'avais mise, lui répéh'e au grand théâtre
de l'Opéra. Des trois auteurs je m'y trouvai seul V(dl.iire était absent,
( I li.inieail II \ \ Mil p.i^. ou se ciclia.
I' \ Il I I I I I . M V II I \ I I '.>S-.
I.rs iiaiolcs lin |>n'liMri' iiiiiiiuUi^iii' rl.tirill lri'>-lii^iilii'i"> ; m xnici le
• IiImiI :
O iiiiMi ! xii'itH liTiiiiiMT li'^ iiiatlu'iir^ lie mil \U'.
Il ,'i\ail liii'ii lallii laii'r iiiii' iiiiisii|Ui' assiirli>saii(i'. (.r lut |i<iiii'laiil la-
ilcssiis )|iii- inailaiiii' tic la l'ii|iliiii(-ro loiida sa n'iisiiii', t-ii m arinsanl,
avt'c lu'aiiriui|) irai<;ri'iir, ilaNoir lail iiiir iiiii>ic|iir il riili'i'iriiiriit. M. dr
Ilirliflii-ii niiiiiiD'iMM iiiilirii'usiMiii'iil pai s iiiliuiiiiT ilc i|iii riairiil 1rs \rrs
«le Cl* iii(iiiiilii;;iif. Je lui |in'si'iilai ii- iiiaiinsii'il i|u il iiiaNail iiimim-, i>I
qui faisnil loi qu'ils rlait'iil ili' Nuilairi'. I'!ri cr cas, dit-il, c'csl Vidiairc
seul (|ui a tort. Durant la rc|ictili(in, lunl ce ipii était di- moi lut siicces-
si\enient ini|n'iin\i' |>ai' madame de la l'(i|dinit'i'e, et iu>lilir' par M. de
Ilichelieu. Mais eiilin j'avais allaiie à li'(>|> liuie |iarlii', rt il nie liil si;;ni-
liô (juil \ avait à lelaire à iimn liaxail |diiMeiir> (Imjm's mit les(|nelles
il t.iliait eonsiiiter M. Hameau. Navré diiue ciinclusiiiii |iai'eillc, nu lieu
lies i'lo;;es i|iie j'attendais, et <|ni certainement iiretaieiit dus, je rentrai
chez. mi)i la mort dans le cieiir. .l'v tiniiiiai malade, é|inisi' de lali^iii'.
dévore de cliajiiin ; i t di' six semaines jv. ne lus en étal de .-m tir.
Itameau, (|ui l'ut chargé des clian^>eiiienls indiijues par iiiadaim; de
la l'ii|»linière, m'envoya demander l'ouvertiire île mon ^rand o^i'ia,
|)uiir la sulislitiier à celle i|iie je venais de l'aire. Heureusement je sentis
le croc-en-jamlie, et je la refusai. Comme il n'y avait plus i|iii; ciii<| un
siv jours jusqu'à la re|)riseiitation, il n'eut |>as le temps d'en laire une,
et il fallut laisser la mienne. Klle était à ritalieiine, et d un stvio très-
uouveau |)our lors en France. Cependant elle fut ^'oùtée, et j'ajipris par
M. «le Valiiialcllc, luailic d Imlil du mi, el ^'endre de M. Mussard, mon
parent et mon ami, que les amateurs avaient été très-ciuileiils de imui
ouvrage, et (|ue le |)ul)lic ne lavait |)as distingué de celui de Uamuau.
Mais celui-ci, de concert avec madame de la l'oplinicre. prit des uiesures
pour qu'un ne sût pas lucnic t|ue j'v avais travaillé. Sur les livres (|ii"oii
distriliiie aiiv spectateurs, et im'i les auteurs sont toujours iioiiiiiii''S. il
n'y eut de nommé (|ue \oltaire ; et Kameaii aima mieux que son nom
fût supprimé que d y voir associer le mien.
Sitôt que je fus en étal du sortir, je voulus aller cliez .M. de Uiciudieii.
Il n'était plus temjis; il venait de partir pour Dunkerque, où il devait
commander le deharquemeiit destiiu'' pour I Kcosse. ,\ son retour, je mi-
dis, pour autoriser iii.i paii'ssc. (|u il ilait tro|) tard. Ni' l'avant plus
revu depuis lors, j ai perdu I lionneiir ipie méritait iiiun ouvrage. Ilio-
uoraire (|u il devait me produire ; et mou ti'ui|)S, mon travail, mou cha-
grin, ma maladie et I argent qu'elle me coûta, tout cela fut a mes frais,
sans me rendre nu sou de lieiiélice. ou plutôt de dédommagemeiil. Il
m'a cependant toujours paru (|ue M. de lliilielien avait iiatiirellemeiil
de rincliiialioii pour iimi. d peii-iait avaiilagensemeiit de me>; laliiil< ;
2HI I.I.S COM KSSIONS.
iiKiis iiiiiii nialliciii' cl in.ulaiiu: dr l.i l'(i|irniii'i'i' <'iii|i(''('li('i iiil (mil l'i'Url
lie sa Ixniiic \(ili)nli\
Je iiL' |M)nvais ikmi comprciuli'c à l'avorsioii de celle reiiiiiie. ii (|ui je
m'ilais elloreé de plaife el à (|iii je Taisais assez ri'jiiilièreineiil ma eoiir.
(iatilTeeoiii'l ureii e\|)lii|iia les causes ; haliurd, me dil-ii. son amilie
|iciur liameau, doiil elle esl la |)iùiieiise en lilrc. ci (|ni ne \enl sonllrii'
anc iiM eonciiri'eiil ; et de plus un |)i''clié i)eif;inel (|ui \(iiis damne ;iuj>rès
délie, et (|n'elle n(! vous |i;u-iionneia jamais, c'est d'elle (ionovois. I.à-
(lesstis il nrc\|)li(|na <|iie l'aldic lliiiicrl. ({ni I ilail, el sincère ami de
-M. (le la l'(i|)linière, avait tait ses elliirts [Ktiir rempèeher d i''])()nser celte
l'emme, (jii'il connaissait bien ; et ([n'apiès le maiiaj^c vWc Jiii avail
\oiic nne liaiiie im|)laeal)le, ainsi (|u'a Ions les (leiiovois. Onoiqiie la
r(i|>linicic, ajoiila-t-il. ait de l'amitii' |iomi' vous, cl (|iie je le sache, ne
iiim|ilez pas sur son appni. Il est amouicnx de sa lemme : idie vous
liail ; elle est mciliante, elle est adroite : vous ne l'erez jamais rien dans
celle maison. Je me le tins pour dit.
Ce même (îaul'i'econrl me rendit à peu près dans le même lcm|)s un
service dont j'avais ^rand besoin, .le \enais de i)erdre mou vertueux
pèr(!, à<;é d'environ soixante ans. .le sentis nu)ins celle perle (jue je n'au-
rais lail eu d'autres temps, où les cmhai'r.is de ma situation m aur.iieiil
moins occupe, .le u'a\ais point voulu rccl.imer de son vivant ce qui res-
tait du bien de ma mère, et dont il lirait le pelil revenu : je n'eus pins
là-dessus dc! scrupule a|)rt'S sa mort. Mais le dél'aul de preuve jiiridi(|ue
de la mort de mon i'rère i'aisail une diriicullé que GaulTecourt se chargea
de lever, et (jii'il le\.i en cllet par les bons oflices de l'avocat de l.olme.
domine j'avais le jihis yraiid besoin de celle petite ressource, el (|ue l'é-
vénemcnl était douteux, j'en attendais la nouvelle définitive avec le plus
\ il' empressemenl. l n soir, en icnliant clie/ moi, je triuivai la lettre qui
devait conteuir cette nouvelle, et je la pris pour l'ouvrir avec un trem-
blement dimpatience dont j eus honte au dedans de moi. EU quoi ! nie
dis-je avec dédain, .lean-Jacques se laisserail-il subjuguer à ce point par
l'intérêt et par la curiosité? .le remis sur-le-champ la lettre sur ma che-
minée ; je me déshabillai, me couchai lrau(|uillement, dormis mieux
(|ii';i mon ordinaire, et me levai le lendemain assez tard sans jiliis pen-
ser a ma Icllrc. Kn iiriiaiiiil.iiil je l'aperçus; j(> l'ouvris sans me presser;
j'y trouvai nue lettre (h; change, .l'eus bien îles plaisirs à la l'ois; mais
je puis jurer que le plus vil' lui celui d'avoir su me vaincre. J'aurais
vingt traits pareils à citer (Mi ma vie, mais je suis trop pressé pour pou-
voir tout dire. J'ciuov.ii une pelile partie dc ci^l argent à ma pauvre
inaman, regrettaiil avec larmes l'IieureiiN temps où j'aurais mis le tout
à ses pieds. Toutes ses lettres se sentaient de sa détresse. Klle m'en-
vovait un tas de recettes el dc s(!crets dont elle prétendait que je fisse ma
lorliine et la sienne. Dej,! le seulimenl de s.i misère lui resserrait le
|-\IU I I II I l\ Itl \ Il
ix-.
ririii' l'I lui rrirccissiiit ri'S|)nl l.i' |irii i|iif |i- lui i'ii\ii\;ii lui l.i lU'nir
ili-s ri-i|iiuis (jni roliscilainit. lillf ne |)i-ii|ila ilr rien, (ifla im- dc^^unla de
|iarla^i>r mon niTi'Ssaiiv avi-c rcs inisrialilcs, siirloiit a|»r(s l'inulilt' Ini-
laliM- <|Uf ]<■ lis piiur la Ifur air.uliiT, ronirm- il sciailil ci-aiiiis.
I.i' lrin|is sCtiuilail, rt raij;cul aM'C lui. Niuis cliuMs diiix, inciui'
t|iialrf, ou, |inni- iiiicuv dire, iiiuis élions sept ou litiil. (!ar, i|U(ii(|nr
Thc-rèse lui d'un di-siiilcicssi-incnl <|ui a |>i'U dV\ciu|dis, sa iiii'ir nV--
lail |>as coiuuii- clic. Silôl (|u'cllc se \il un peu retiKUilec |iai- nu'S soins,
elle lit M'iiir ti>ule sa lauMlie, |ioui' en parta^ei- li- Iruil. Sceurs, lils, lillcs,
|)eliles-lilles. Iniil mhI. Inu's sa lille ainec. uiai'ii'e au diireleurdcs car-
rosses d'An};ors. Tout ci" (lue je faisais pour Thérèse élail délouinc |)ai
sa nicre on laveur de ces allainés. Comme je n'avais pas affaire à uni'
personne avide, et ([ne je nctais pas sulijn^uc par nue passion folle, je
ne faisais pas des folies. Content de tenir Thérèse honnêtement, mais
sans luxe, à l'abri des j)ressants besoins, je consentais que ce qu'elle
gagnait |iar son travail fui iout entier au profit de sa mère, cl je ne me
bcuiiais pas à cela; mais, par une fatalité (|ui nie |>oursnivait, tandis que
maman était en [iroie à ses troquants, Ihércse élail en |)roic à sa la-
mille, el je ne pouvais rien faire d'aucun cùlé qui profitât à celle pour
i|ui je lavais destiné. 11 était singulier que la cadelte des enfants de ma-
dame le Vasscur, la seule (|ui n'eût i)as été dotée, était la seule (|ni nour-
l'issait son père cl sa lucrc, et <|u a|)rcs a\oii' é'Ii' longlemps ballue par ses
S8G l.r.S COM I.SSIONS.
Iivri'!!, [)ai' ses sinus, iik'Iiu! |i;ir ses iiirccs, ('clic |);iii\rc lillc eu clail
inainliMiiinl pilli'-c, sans (|ii'('ll(> jhiI mieux se (Icrciidrc de Iciiis vols (|iie
(II' leurs eou|)S. l ne seule de si!s nièces, appelée (iollioii i.educ, étail as-
sez. aiiiial)le el d'un earacIcTO assez doux, (|uoi(|ue f;àlee |>ai' ICxeniple el
les leçons des aulres. Couiine je les \oyais sousent enseinhie, je leur
donnais les inuns (|u"elles s'eulre-doniiai(!nl ; j'appelais la iiicco ma
iili'rc, el la (anie nui tante. Tonlesdeux m'appelaienl leur oncle. De là le
nom de laiilc (hi(|nel j'ai eonlitun'' d'appeler TliiTèse, el (jue nies amis
repelaienl (|iicl(|iicrois en plaisanlanl.
On seul (|ne. dans une pareille silualiou, je n'avais pas un inonient à
|>erdre pour tacher de m'en liicr. .lugeanl (|ue M. de Iliclielieu m'avail
oublié, cl n'espérant plus lien du (ôlé de la cour, j{! (is qiiehjues lenta-
live> |)iiiii' l'aire passer à l'aiis mon opc'ia : luais j'éprouvai des dillicullés
(|ui demandaient bien du lem|»s pour les vaincre, et j'étais de jour en jour
plus pressé, ,1e mavisai de présenter ma ])etite eoin(''die de Narcisse an\
italiens. Elle y t'ul reçue, el j eus les entrées, (|ni me lirt'ul ^land |)lai-
>ir : mais ce l'ut lonl. ,1e uv pus jamais parvenir à l'aire jouer ma pic'ce ;
et, ennuyé de l'aiic ma cour à des comédiens, je les plantai là. Je revins
enfin au deinier expédient (|ui me restait, el le seul (|uc j'aurais dû
prendic. l]n rrc(|ncnlanl la maison de M. de la l'ojtlinièi'e je m'étais
(doij;iié de c(dle de M. Dupin. Les ileux liâmes, (|uoi([ne parentes, étaient
mal ensemble el ne s(^ voyaient point; il n'y avait aucune société entre
les deux maisons, el Thieriol seul vivait dans l'une el dans l'autre. Il
lui chargé de làclier de me ramener chez M. Dupin. M. de l"i-ancueil
suivait alors l'histoire natiii( Ile el la chimie, el faisait nu cahinel. .le
crois (ju il aspirait à rAca(lemi(! des sciences; il voulait |)oiir cela laiic
un livre, et il jugeait (|ne |e pouvais lui èlre utile dans ce travail. Ma-
dame Dupin, (|ui de son ci'ité niédilait nu antre livre, avait sur moi des
vues à j)en pics semblables. Ils auraient voulu m'avoir en commun pour
une espèce (h; sccri'taire, el c'était là l'objet des semonces de Thieiiol.
.l'exigeais prealaldcmenl (|iic M. i\r l'ranciicd emploierait son crédit
avec celui de Jelyote pour l'aire répéter mou ouvrage à l'IJpéra. 11 y
consentit. Len Muses calantes furent répétées d'abord plusieurs l'ois an
' magasin, |)nis au grand Ihéàtre. Il \ avait beauc(Uij) de monde à la
grande rep(''lition, et |ilnsienrs morceaux furent Ircs-applandis. Cepen-
dant je sentis moi-même (hiranl l'exécution, fort mal conduite par 15e-
bcl, que la pièce ne |)asserait [)as, el même qii'idle n'était pas en étal de
paraîtie sans de grandes corrections. Ainsi je la retirai sans mot dire, el
sans m'exposeï- au refus; mais je vis clairement par plusieurs indiciîs
que r(mvrage, eùt-il été parfail, n'aurait |ias passé. .M. de l'rancueil
m'avail bien prmnis de le faire i(''péler, mais non pas de le faire rece-
voir. Il me tint exactemeiil parole, .l'ai toujours cru voir, dans celte oc-
casion et dans beancoiip d .iiilrcs. «pie ni lui ni madame Dupin ne se
l'VIl I II I I . I l\ Kl. \ Il ■iHl
sitIK-iaii'lil (II- iiir l.il>M'rar)|ii('i'il' iliii- cri (ailli- li'inilaliiHi ilaii- le iiiiiinlc.
il«' |ii'iir pcul-iMif ^\<i siipjMisàl. fii M)\anl Icms Ijmcs, (pi'ils
:i\nii'iil ^rrlïc leurs talnils sur les iiiiciis. (ii-|icii(laiil, coiiinir iiia-
(laiiii- Itiipiii m rii a liuijniii'!! sti|i|ioM- di- liis-iiii'-diitn'fs, cl iiii'cllc m-
m'a jamais cm|>l(i\c (|u'a cciiic sons sa diclcc, dii à des ici liricln<
df pure erudilidii, ce lejuiK lie. miiIuuI a sou é^aiil, eiil de Imn m-
jiisle.
1717 — I7i!(. (!e deiiiiei mauvais succès acheva de me décoiuvi-
^fr. J'aliaiidiiiiiiai loiil |>i'(ijel d'a\aiiceiiieu( cl de ^lniie ; et, sans plus
son-jer à des laleiits vrais nu vains ipii iii>- pi(is|)éraieul >i pin, je cniisa-
crai mnii temps et mes soins a me procurer ma snlisistaiice et celle de
ma Tlierèse, nnunie il plairait à ceux (|iii se (liarj^eraient d v poiiivuir.
Je m'allacliai dimc tout à l'ail à madame Dnpiii et à M. de Itaiieneil.
tiela ne me jeta pas dans une ;;rande opulence ; car. avec linil à iieiil
cents lianes par au i|ne jens les deux premii'res années, à peine avais-
jc de (iiioi lournir à mes premiers besoins, lorcé de me In^er à leur vni-
sinago, en cliamiire garnie, dans un quartier assez cher, et pavant un
antre lover a l'exln inili' de Paris, tout an liant de la rue Saint-Jacciues.
où. (|ueli|ne temps i|iril lil, j'allais souper piesi|ne tous les soirs. Je
pris liientùt le train et même le goût de mes nouvelles ncenpations. Je
m'attaciiai à la chimie ; j'en lis |tlusieurs cours avec M. de i'raucneil chez
M. Ilonelle ; et nous nous mimes à harhouiller du papier tant liien iiiir
mal sur celte science, dont nous po-isi'dions à peine les l'Iemenls. |]ii
I7i7, nous allâmes passer i'anloiniie en romaine, an eiiàlran de C.lie-
nonceaux, maison rovale sur le (Mur. Iialie pai- llrmi -eioml pour Diane
(le Poitiers, dont on \ voit encore les chiiïrcs, et niaiiilenanl possédée
par M. Diipin, fermier général. On s'amusa heauconp dans ce hean lien ;
ou V faisait lies-lmniie ciiere ; j'y devins gras comme nu moine. On v
lil lieanconp (le niusi(|iie. J'y composai plusieurs Irios à chanter, pleins
d'une assez forte harmonie, et dont je reparlerai |)eut-èlre dans mon
supplément, si jamais j'en lais un. (hi y joua la comédie. Jv en (is, en
(|ninze jours, nue en trois actes, intitulée l' Jiiigafjemeiit (éinéraire, (ni'on
Irouvera parmi mes papiers, et (|ni na d'antre mérite (|ue heauconp de
gaieté. J'v cmuposai d'.inires petits onviages, entre autres une pièce en
vers intitulée /'.l/Zi'c de Sylvie, nom (riiiic allée du paie qui bordait le
Cher; et tout cela se (il sans discoulinner mon travail sur la chimie, et
celui que j(! faisais auprès de madame Dnpin.
Taudis ipie j'engraissais à (llienoneeaiix, ma pauvre Thérèse engrais-
sait a l'arisd'nue antre manii-re; etiinand j y revins, je trouvai r(uivrage
ipu' j'avais mis sur le métier plus avancé que je ne l'avais cru. (lela
m'eût jeté, vu ma situatitui, dans un emharras extrénie, si des cama-
rades de tahie ne m'eussent loui-ni la seule ressource i|iii pouvait m'en
lirer. C'est un de ces lé'cils essei'îlels i|iie je ne puis faire a\ei trop de
iW Li;s CONFESSIONS.
simplicilé. |»iim" (jii il laiidrail, en les ((Mmiiciilanl, km <'X<'iist'r un me
cliai'nci-, cl ([lie je ne dois lairc ici ni I ini ni l'aulic.
Diiranl le séjour d'Altuna à Paris, au lien d allcf nian^ei' clie/ un
Irailcur, nous maiij^ions ordinaireinoiil Ini cl moi à noire voisinage,
presque \is-a-vis it; enl-de-sac de l'Opéra, clic/ une iiiadaine la Selle,
l'cnimc d'un lailleur, (jni donnait assez mal à manijcr, mais donl la laMc
ne laissait pas dèlre rechercliée, à cause de la bonne et sure compa|^i)ic
([uj s'y trouvait; car on n'y recevait aucun inconnu, cl il lallait être in-
Iroduil par (|nel(|u'un Ar ccn\ (jui \ mangeaient d'ordinaire. Le comnian-
denr de (.îraville, vieux dclianchc, plein de politesse cl d'espril, mais or-
durier, y logeait, et y attirail niic lolle et hrillanle jeunesse en oiliciers
aux gardes et mous(|uetaires. l.e command(>ur de N'onanl, chevalier de
toutes les filles de l'Opéra, y apportait journellement toutes les nouvelles
de ce tripot. MM. Duplessis^ lieutenant colonel retiré, bon cl sage vieil-
lard, et Ancelet, officier d('s mous(|nclaires, y niainlenaienl un certain
ordre parmi ces jeunes gens. Il y xcnail aussi des comnicrcanls, des
linanciers, des vivriers, mais polis, lionuèlcs, et de ceux qu'on ilislin-
guait dans leur métier; M. de Bcssc, M. de Forcadc, et d'autres donl
j'ai oublié les noms. Enfin l'on y voyait des gens de mise de tous les
étals, excepté des abbés et des gens de robe, que je n'y ai jamais vus ;
et c'était une conveulion de n'y eu point inlioduirc. Cette table, assez
nombreuse, était très-gaie sans être bruyante, et l'on y polissonnait
beaucoup sans grossièreté. Le vieux commandeur, avec tous ses contes
gras quant à la substance, ne perdait jamais sa politesse de la vieille cour,
cl jamais un mol de gueule ne sortait de sa bouche qui ne fût si plaisant
(|ue lies remmes l'auraient j)ardonné. Son ton servait de règle à toute la
table : tous ces jeunes gens contaient leurs aventures galantes avec au-
tant de licence que de grâce : cl les contes de tilles manquaient d'autant
moins (jin' le magasin était à la porte ; car l'allée par où l'on allait chez
madame la Selle était la même oîi donnait la boutique de la Dnchapt,
célèbre marchande <lc modes, (|ui axait alors de Irès-jolies filles avec
lesquelles nos messieurs allaient causer avant ou après diner. Je m'y
serais amusé commis les autres, si j'eusse été plus hardi. 11 ne lallait
([n'entrer comme eux; je n'osai jamais. Ouant à madame la Selle, je
continuai d"y aller manger assez souvent après le départ d'Altuna. .l'y
apprenais des foules d'anecdotes très-amusantes, et j'y ]n-is aussi peu à
peu, non, grâces au ciel, jamais les mœurs, mais les maxinws que j'y vis
établies. D'bounèles personnes, mises à mal, des maris trompés, des
femmes séduites, des accouchements clandestins, étaient là les textes les
plus ordinaires, et celui (jui peuplait le mieux les Lnfanis-Trouvés était
toujours le |)lus applaudi. Cela nu' gagna ; je formai ma layon de penser
sur celle (|ue je voyais en règne chez des gens très-aimables, et dans le
Innd Ircs-Imnurl.'S uciis; cl je nie di^^ : l'uis(|nc c"e>l l'usage du pays.
i'\i> I II II I I \ m \ 1 1
t«>
(|ll,'llhl un \ Ml cil |ii'ti( le siiiMi' \i.il I rf\|iiili.ii( i|ih' |i' rli.n h.us. J,.
m'y (It'li-nniiiai ^inlhii'ilciiK-nl, siiiis Ir iiiiiiiiili-L- sci-|i|)iili- ; ri h -< ni <|iii'
J eus .1 \ailli'lf lui iciili tir TliiTrsr, .1 i|iii j'rii> (iiiilrs 1rs iiriiio du
mon<lr lie l.iirr ,l(lii|ilr|- cri inili{lli' innNrli lii' sailMT Siill liniiuciir. Sa
nÙTP, qui ilr [liiis ciai^nail iiii iininrl cmljarias dr mai inailli', .Lnil
venue à iiion secours, elle si" laissa vaiiicrr. On ciioisil iiiir saj;r-l'riiiiiir
prudrntr rt sure, appeirr madcinoisi-llr (iuiiiii, (|ni lirmriiiaii a la |iiiiiilr
Sainl-Euslaelir. | r lui cimlirr r,' (l(|i('i( ; el quand Ir lrin|is lu! \riiu,
Thérèse lui inniée par sa iiitTc ehe/ la (iouiu pour v l'aire ses couelies.
J'allai l'y voir plusieurs fois, el je lui pnriai un eiiilïre que j'avais fail à
doiildr sur deu\ earles, doiil une fui mise dans les laiij,'rs de renlaul ;
ri il lui drposr par la sage-femine au bureau des l.iiraiils-Tiouvés, dans
la foi iiir ludiiiaire. i/aniu'-e snivaiile, luènie iiieonvriiieiil el même e\-
pédirnl, an ciriirre près, (jui lui iié|;ligé. l'as plus de réllevioii de ma pari,
pas pins d'approhalioii de crllr de la mère: elle ohéil en ^t'uiissanl. Ou
verra sueeessivenuMil Imilrs les vieissilmli > ipir celle falalr (ondiiilc a
produilrs dans ma façon de penser, ainsi (|iic dans ma deslinee. Oiiaiil à
prèsenl. leuons-uous a celle |)remiere époque. Ses siiiles, aussi cruelles
(lu'imprt'vues, ne me forceronl que Irop d'v revenir.
.Ir marqur ici (cllr dr ma pr<iniere connaissance avec madame d"l!pi-
iiav.donl Ir nom ir\irndia sonvrut dans ces Mi'uioires : rllr s'appriail
madrnmisrllr d'Kscla\rlles, el \enail d"('pouser M. d'KpiiiaN, (ils di"
•iW LES CONFESSIONS.
M. I.;»li\(- (If liclli'gardc, fermier général. Son nuiri élait ninsiiicii, ainsi
que M. (le l'raïu'ucil. Klle était niiisiciciiiu; aussi, cl la passidii de cet
art mil entre ces trois personnes une grande intimité. M. di' l'rancueil
iniutiodiiisil clic/ madame dEpinay; j'y soupais quelquefois avec lui.
Elle élait aimable, avait de l'esprit, des talents ; c'était assurément une
l)onne connaissance à faire. Mais elle avait une amie, a|)i)elée mademoi-
sclle d'I'.tle. (|ni passait pour nu'cliante, et (jni vi\ait avec le chevalier
de Valory. (pii ne passait pas poni' lion. .K; crois que le commerce de
ces deux personnes lit tort à madame d'Kpiuay, à qui la nature avait
donné, avec un tempérament très-exigeant, des (|nalités excellentes pour
en régler ou racliet(!r les écarts. M. de Francueil lui communiqua une
partie de l'amitié (piil avait [loni- moi, et m'avoua ses liaisions avec elle,
dont, par cette raison, je ne parlerais pas ici si elles ne fussent devenues
pul)li(jues au point de nètre pas même cachées à M. d Kpinay. M. de Fran-
cueil me (il même sur celte dame des confidences bien singulières, qu'elle
ne m'a jamais faites à moi-même, cl dont elle ne m'a jamais cru instruit;
car je n Cn ouvris ni n'en on\ lirai de ma vie la bouche ni à elle ni à qni
que ce soit. Toute cette conliance de part et d'autre rendait ma situation
Irès-enibarrassanle, surloutavec madamedeFrancueil,qui me connaissait
assez pour ne pas se défier de moi, quoique en liaison avec sa rivale. Je
consolais de mon mieux cette pauvre femme, à qui son mari ne rendait
assurément pas l'amour qu'elle avait pour lui. J'écoutais séparément ces
trois personnes; je gardais leurs secrets avec la plus grande fidélité, sans
qu'aucune des trois m'en arrachât jamais aucun de ceux des deux au-
tres, et sans dissimuler à chacune des deux femmes mon attachement
pour sa rivale. .Madame de Francueil, (jui voulait se servir de moi pour
bien des choses, essuya des refus formels ; et madame d'Epinay, ni'ayant
voulu charger une fois d'une lettre pour Francueil, non-seulement en
reyul un pareil, mais encore une déclaration très-nette que si elle vou-
lait me chasser pour jamais de chez elle, elle n'avait qu'à me faire une
seconde fois pareille proposition. 11 faut rendre justice à madame (l"Kpi-
uay : loin que ce j)rocédé parût lui déplaire, elle eu jiarla à Francueil
avec éloge, cl ne m'en rcynt pas luoins bien. C'est ainsi que, dans des
relations orageuses entre trois personnes que j'avais à ménager, dont j(!
dépendais en quebjue sorte, et pour qui j'avais de rattachement, je con-
servai jusqu'à la fin leur amitié, leur estime, leur conliance, en me
conduisant avec douceur et complaisance, mais toujours avec droiture
(,'t fermeté. Malgré ma bêtise et ma gaïudierie, madauu' d'Kpiuay voulut
me metli'e des amnsemcnis de la (]hi;vrelte, château j)rès de Saint-Denis,
appartenant à M. de Bellegarde. il y avait un théâtre où l'on jouail sou-
vent des pièces. On me chargea irun rôle (|ue j'i'liuliai six mois sans re-
lâche, cl i|u il lalliil m(î souftl(M' d'un Imnl à 1 antre à la repiésenlalion.
Après cetli' cjiiiMMc on ne nir pioposa |dns de lole.
l'Ait III II, I l\ lU \ Il «<.)|
l'.u laisaiil l.t riniiiaissaiirc ilr iiiailaiiic il l!|iiiia\, jt- lis aussi cilIc lU-
sa lii-llf-sinit', iiiadi-iiKiistUc ilc llcllr^aiilc, i|iii dcNiiit Itirnlôl <'()iiili-ss(.-
(le lliiiiili'Idl. la {Hclillci'c luis (|iif je la vis, clli' clail a la Millr lii- snii
maria;;!- : elle iiic causa liiti;;lrin|is aM'c t rllc laiiiiliarili' cliariiiaiilr (|tii
lui est iialiii'cllc. Je la Iroinai Ins-aiinaiili' ; mais j'ilais iiicii i-loi^iic di-
|)r«''Voir (|iu' colli' ji(iiiit> prisnimi' liiail un j'Hir Ir di-sliii di- ma \\c, vl
m'cnlraiiicrail. i|ii()ii|ni- liirii iiiniHi'iiiiiiiiil. dans raliiiin' nii y suis
anjonrd'liiii.
Oiiiii(|iii' je iiaio pas |)ailc de Ihdi'i'iii df|iiiis iikhi iTlniir de \ l'iiiM'.
non |)lns(|n(> dt> mon ami M. Ilo^nin. ji- n'avais poiirtaril Mi'';;li^r ni I Un
ni l'anlri', et jr m'i'lais surloni liu de jour rii jour |)lns iiilimenuMit avec
le |>icmier. Il avait nue .Nanetlc, ainsi (|ne j'avais une Tliéiise : ('{''lail
entre nous iim" eonlurmité de plus. .Mais la dillerenee était (|ne ma Tlie-
rése, aussi liien de li^ni'e que sa Nniiette. asait une liumeuj' diiuei' et un
caractère aimalde, lait |>onr attacluM' un lionnète homme; uu lieu (|ue lu
sienne, pie-j^riéclie et liaren;;ère. ne monirail rien aux vimix des autres
(|ui put racheter la mauvaise édiuatiim II ICpousa toutei'ois. (!e hil l'orl
liieii l'ait, s'il ra\ail pi'tunis. l'oui' moi. i|iii n avais rien promis de sem-
Idalde, je ni< me pressai pas de limiter.
Je m'étais aussi lié avec l'ahhé de (ioniiillac, i|ui n'était rien, non |dns
(|ue nmi, dans la littérature, mais(|ui était l'ait pour devenir ce qu'il est
aiijoni'd iiui. .le suis le premier peut-être i|ui ai \u sa portée, el i|iii lai
estime ce ([uil valait. 11 paraissait aussi se jdaire a\ec moi; et tandis
qu'enlérmé dans ma chanihre, rue Jean-Sainl-Denis, près l'Opéra, je
faisais mon acte d' Hésiode, il venait (|uel(|uerois dîner avec moi tète à
lèle en pi(|m'-ni(|ue. 11 Iravaillait alois à l' Easai sur ion' (ji ne tics eoiiiiais-
saitres Ituwaiiies, (|ni est son premier luivra^e. Onand il lut achevé', l'em-
liarras lut de trouver un liliraire (|ui \oulùt s'en charger. I.i's lihraiies
lie l'aris sont arroj^anls <■! (Iiii> |iiiiir luiil Innnuie i|Mi commence; et la
!nélapliysi<[ne, alors très-peu a la mode, n (dïiait pas un sujet Iiien at-
liavanl. Je parlai à Diderot de l'.ondiilac et de son (Uivra;;e; je leur lis
l'aire connaissance. Ilsé'taient laits |ioui' se convenir; ils se convinrent.
Diderot enga^^ea le libraire Durant a prendre le manuscrit de l'ahhe, et
ce grand métaphysicien eut de scm premier livre, el presque par grâce,
cent écus. qu'il n'aurait peut-ètic pas trouvés sans nmi. Conime nous
demeurions dans des quartiers tort éloignés les uns des antres, nous
nous rassemhlions tous trois une lois la semaine an Palais-Hoyal, et
nous allions diner ensemhie à l'hôtel du l'aniei-Fleuri. Il fallait (|ue ces
petits dîners hebdomadaires plussent extrêmement à Diderot ; car lui,
qui man(|uait presque à tons ses rendez-vous, ne mancpia jamais à au-
cun de ceux-là. Je formai là le j)rojet d'une feuille périodicine. intitulée
le Persllleiir. ipie nous devions faire alltiiialivenient. Diderot et moi. J m
esquissai la première feuille, et cela me lit faire connaissance avec d .Mem-
2!l-> IKS (.()M'i;SSl()NS.
IxM't, ,1 i|iii Diilciiit cil a\ail |iail(''. Des éviMicniciils iiiipicN iis nous l)aii'c-
rciil, l'I II' pinji'l l'ii ili'iiii'iiia la.
(ios ili'iix ailleurs vi'iiaii'iil il Ciilii'prLMKlri' li' DiclidiiiKiirc ('iinirlojii'-
iliqite, (|iii ni' (levait il'alinrd èti'L' (|u"nne csprco ilr (railmiion cie(,liani-
lici's, scnililalilf a |itii |)ri's à colle du Dictioiinaiii: ili; médeciiH^ do
.laiiii's, i|iii' HiiliTol M'iiail d'aelicver. Cclui-i'i \oiilul iiii' laiii' l'iilrcr
poui- (|urli|ui' l'iuisi' dans celte S(;coii(le eiitrejuise, et me [jroposa la par-
tic de la iiiiisii|iie, (|uc j'acceptai, et ipie j exécutai ti'ès à la liàte cl
très-mal, dans les linis nmls (|irii in'aNail donnés, cmiinie à tous les
auteurs qui devaient concoui'ir à cette entreprise. Mais ji! lus le seul (|ui
lus prêt au terme prescrit. Je lui remis mon manusciil, que j'avais l'ail
mettre au net par nu laquais de .M. l'rancueil, apiteli' Dupont, (|ui éci-i-
vait ti'ès-ltieii, el à (|iii je pavai dix cens liii'S de ma jjiiche, qui ne m'iiiit
jamais été remhoursi'S. Diderot m'avait promis, de la part des liliraires,
une rélri[)ution, dont il ne m"a jamais reparlé, ni moi à lui.
Cette entreprise de ri]ncyclo|)édie fut interrompue par sa dilentiou.
Les Penscex philosophiques lui axaient attiré quelques clia^rins (|ui n'eu-
rent point de suite. Il n'eu l'ut pas de même de la l.cllie sttr h'< dvcuiilcs,
(|iii n'avait rien île ié|)r('diensilde ([ne quelques traits personnels, dont
madame Dupré de Saint-Maur et M. deRéaumur furent choqués, et pour
lesquels il fut mis au donjon deVincennes. Uien uepeiudra jamaisles an—
goissesqne me (îl sentirle mallienrde mon ami. Ma funeslc imagination,
(|ui porte toujours le mal an pis. s'efl'aronclia. .le le crus là pour le l'este de
su vie. I.a tète faillit m'en tiuirner. J'écrivis à madame de Pompadour
su VH>. I.a tète faillit m'en tiuirne.. ^
la conjurer de le faire relàclier, ou d'obtenir qu'on m'enferm.it
a lettre : elle était trop peu rai-
po
ur
avec lui. Je n'eus aucune réponse à ma lettre : elle était trop peu rai-
sonnable pour être eflicace ; et je ne me (latte pas qu'elle ait contribué
aux adoucissements qu'où mil (|iieli|iie temps après à la captivité du
pauvre Diderot. Mais si elle eiit duré (|iiel(iue temps encore avec la
même rimienr, ie crois due ie serais mort de désespoir au nied de ce
is ([lie je serais mort de désespoir au pied de
mallienreux doujoi
même rij^iienr, je crois que]. .-. im.-. m.M i .1. n. .t»,o|,>j,. «l, [,.v... ^^ ^.^
Au reste, si ma lettre a produit peu d'effet, je no
m'en suis |),is non plus beaiieniip l.til valoir; car je n'eu parlai qu'à très-
]teu de ficiis, et jamais à Diderot liii-;iièuie.
LIVHK lllilTIlîME
( 17i9.)
J'ai du faire nue pause à la lin du piiii''ilent l.i\ie. Avec celui-ci
eiiiiiiiieme. dans s.i première orij^iue, la lon;^iie cli.iine de iiu-s mallieurs.
,^..^
<1<1*)}\'
I'\K I II II. I IN Kl \ III. itC.
Avant >i'i II ihiiis ili'iiv tirs |iliis lii'ilhiiili'S iiiaisiiii> ilc l'.iiis, je ii'iivitis
pas laissi-, iiial^rc inmi |it'ii (l'cnlrc^ciit, il') l'airt* i|iii'li|Ufs rmiiiiiissaii-
ce$. J axais lait (Mitri* aiiliTs, clic/, inailaiiic hiipiii. < illc ilii jeune pi-incc
licrcililairc (le Sa\c-(i(illia. cl du lianm de Tlniii, snii f^Mincriii-iir. .l'a-
xais lait, clic/ M. de la l'ii|diiiicrc, celle de .M. Se^iiv, ami du lianiii de
riiuii, cl ciMiiiii dans le iiiiuide iitliMiiie par sa lielle edilimi de Itoiis-
seau. I.e |i;ii'ciii iiciiis un lia. M. Set:ii\ cl iiini, d'aller pa^^er un jonc un
deux a l'oiileiiax-Miiis-ltiiis, mi le prince avait une iiiaisoii. Nniis v IVi-
liies. Kii p.'issaiil dcxanl NillCi'lillcs je seiilis, ,1 l.i vue du dnnjiin, un dé-
l'Iiirciiicnl de cn'iir doiil le iiarnn reiMaii|u.i I 1 llcl '-ur niun xisn^e. \
souper, le prince |)arla de la deleiilinn de IHderol. I.i' Iiarnn, pniir nu.*
faire parler, accusa le |)ris(>uiiier d'iiiipriidence : j'en mis dans la ma-
nière impétueuse dont je le delciidis. I.'nii p.irdniina cet excès de /èli' à
celui i|irinspire nn ami iii.illieiiieiix. (I l'iuj jiaila d'.iiilK' cliose. Il y
avait la deii\ Mlemands attachés an prince : l'un, appelé M. Kliipllel,
iinmme de lieanconp d'esprit, t'tail son clia|ielain. cl dexiiit ensiiile son
■imixerneiir. apivs axoir siipplanle le liariui ; l'antre était un jeiiiie
linnime, appelé M. lirimm, (|iii lui m'in.iiI de lecteur eu alleiidatil (juil
triiiixàt i|iie!(|ne place, et dont ICipiipa-;)' tres-miucc aiinoiiçait le pres-
sant liesoiu de la trouxer. Iles ce même soir. k!iipHel cl moi commeti-
Vàiiies une liais<m (|ui devint liienlôt amitié, (.elle avec le sienr (jrimin
n'alla pas tout à lait si vite : il ne se mettait jjiière en .ixant, bien éloi-
f;né de ce ton axanta^eiix <|iie la piospi'rilé- lui donna dans la suite. I.e
lendoinain à diner on parla de inusi(|ue : il en parla bien. Je fus
transporté d'aise eu appicnani (|u'il accouipaj,'iiait du clavecin. A|)rès
le iliner ou lit ap|iiiiler de la musi(|ue. Nous musicàmcs tout le jour
an claxeciii du |iriuce. VA ainsi ciunmença celte amilii- r|ui d'aliord
nie l'ut si douce, enlin si runesle, et dont j'aurai tant ;i parler désormais.
Kn revenant à Paris, j'y appris l'agréable nouvelle qno Diderot était
sorti du donjon, et c|n'on lui ax.iit doiiiié le cbàteau cl le parc de Vin-
ceniics pfiiir prison, sur sa parole, avec permission de voir ses amis.
Ou il me l'ut dur de n'v |>ouxoir courir i\ I instant même ! Mais retenu
deux on trois jours cliez madame Ilii|ilu par des soins indispensables,
après trois on quatre siècles d'impatience, je volai dans les bras de
mon ami. Moment inexprimable! Il n'était pas seul ; d'Alembcrl et le
trésorier de la S,iiiit<'-(.li.ip(lle étaient avec lui. Y.n entrant je ne \is (|iie
lui ; je ne lis (|u'iiii saut, un cri; je collai mou xisa^e sur le sii'ii, je le
serrai étroitement sans lui |>arler antrement (jnc jiar mes pleurs et mes
saiifiiots ; j'étonlïais de tendresse et de joie. Son ])remier mouvement,
sorti de mes bras, lut de se tourner vers recclésiasti(|iie. et de lui dire :
Vous voyez, monsieur, eonimeiil m'aiment mes amis, 'loiil enlier a
mon émotion, je ne ré-llédiis pas alors à celle manière d'eu tiier avan-
ta^îc ; mais en y pensant (|nel(|ueiois depuis ce lemps-la, j'ai toujours
2!»t m:s confessions.
jii>j;c qu'à la iil:ue de Diilerol ce n'oùl pas élé là la première idée qui
me serait veiiuo.
Je le Irouvai très-alïecté dosa prison. I.e donjon Ini avait fait une im-
pression terrible ; et qiioi<|n"il IVit ai^réaMenienl au cliàlcau, el maître
de ses promenades dans un pare (jiii n'est pas même fermé de mni's, il
avait besoin de la soeiétéde ses amis pour ne passe livrer à son humeur
noire. Connue j'étais assurément celui qui compatissait le j)lus à sa
peine, je crus aussi être celui dont la vue lui serait la plus consolante;
el tous les deux joui-s au jjIus tard, malgré des occupations très-exi-
jçeanles, j'allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui les après-
midi.
Cette année 17 'i9, 1 rlé lut d'une chaleur excessive. On compte deux
lieues de Paris à Vincennes. l'en en état de payer des fiacres, à deux heures
après midi j'allais à ])ieil quand j'étais seul, et j'allais vite pour arriver
plus tôt. Les arbres de la roule, toujours élaj;ués à la mode du pays,
ne donnaient pres(iue aucune ombre; et sou\cnt, rendu de chaleur et
de fali^'ue, je m'étendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour
modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure
(le France; et tout en marchant et le ])arcouraul, je tombai sur celte
question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année sui-
vante, .S"(" ^c progrès des sciences et dc.< arls a contribué à corrompre ou à êpu-
.rer les mœurs.
A l'instant de cette lecture je vis un autre Tinivers el je devins un au-
tre homme. Quoique j'aie un souvenir vif de l'impression que j'en reçus,
les détails m'en sont écha])pés depuis que je les ai déposés dans une de
mes quatre lettres à M, de Malesherbes. C'est une des singularités de ma
mémoire qui mérite d'être dite. Quand elle me sert, ce n'est qu'autant
que je me suis reposé sur elle : sitôt que j'en confie le dépôt au papier,
elle m'abandonne ; et dès (|u'une fois j'ai éciit une chose, je ne m'en
souviens plus du tout. Cette singularité me suit jusque dans la nmsiqne.
Avant de l'apprendre, je savais par cœur des multitudes de chansons :
sitôt que j'ai su chanter des airs notés, je n'en ai pu retenir aucun; et
je doute que de ceux que j'ai le plus aimés j'en puisse aujourd'hui redire
nu seul tout entier.
Ce que je me rappelle bien dislinclement dans celle occasion, c'est
(juarrivant à Vincennes, j'étais dans une agitation (|ui louait du délire.
Diderot raj)or(,iit ; je lui en dis la cause, et je lui lus la [trosopopéu; d(;
Fabricius, écrite en crayon sous un chêne. Il m'exhorla de donm-r l'es-
sor à mes idées, et de concourir au juix. Je le lis, et dès cet inslant je
fus |)erdu. Tout le reste do ma vie el de mes malheurs fui l'effel inévi-
table de cet inslant d'égarement.
Mes scntimenls se montèrent, avec la plus iiicoueevable rapidité, au
liiii lie mes idées. Tnules mes peliles passions lurent élouiïées par l'en-
l'MU II. II. lis lll \ III.
i-.lS
(liousiasnie de la \cril<-, de la liliiilc, di- la m rlti , il ci- i|ii'il \ a d<- plus
ôtoiinanl osl i|uc ci'll»* offiTM-scciHc se siiiiliril dans inoii fcriir, diiraiil
plus de (|ua(r(> ou liiiq ans, ;i un aussi ItanI dc^ii- |icul-('-lt'i> i|u'rllt' ail
Jamais iti' dans le (irur d'.iucuii aulri' lioiiiiiii'.
Je Iravadiai co discours d une la<,'i'ii liicu >iuj;ulicii', i-l ijur j'ai iiii's-
«|Uf toujours sui\it' dans un-s auUvs ouvrajîes. Je lui cunsarrais les in-
somnies de mes nuils. Je méditais dans mon lit a \eux ferniés, el Je
t(Uirnais et rclouriiais mes |iéri(ides dans ma tèle axée des iicines in-
crojaldes; |)uis, (|uaiid j'étais |)ar\enti à eu être emitenl. je les (le|i«isais
dans ma mémoire jusi|u'à eu (|ue je pusse les nieltre sur Ir |i.ipi< r : mais
le temps de nu? lever el de m'Iiaiiiller me Taisait loul jierdre ; el (|iiand
je m'étais mis à mou |>apiei', il ne me venait pi-es(|iie plus rien de ee
que j'avais composé. Je m'a\isai de prendre pour secrétaire madame le
Vasseur. Je l'avais lo{.;ée avec sa lllle et sou mari plus près de moi; cl
c'était elle ijui, pour in'éparj;nei- un donu'sli(|ue, \enait tous les matins
allumer mon Teu et lairc mou petit ser\iee. .V son arrivée, je lui diclais
de mou lit mon travail de la nuit; el cette pratique, que J'ai lim^lemps
suivie, m'a sau\é liieu des oublis.
S
h^
^\
'■'■'MJTC^.I
(Juand ce discours l'ut fait, je le montrai a Diderot. (|ui en lui loiiliril.
el m'indiqua quel(|ues correctiims. Cependant cet ouviuf^e. plein de elia-
lenr cl «le l'orce. manque alisolumeut de logique et d'ordre ; de lotis cvu\
qui sont sortis de m.i plume c est le plus iaibie de raisonnement, l'I le
asii; i.i:s (,()M Kssio.NS.
|ilii- |i;iii\i'i' (le iKiiiilu'i' l'I (rhaniiiiiiic : mais iim'c (|ii('I(|II(' lalciil (iii'oii
puisso (Mrc ne. l'art d cciiri' ne s'apiirciul pas tout d'im coiii).
.le lis |iai lir celle |)ie((! sans en pailer à personne anire, si ce n'osl, jo
pense, à (irinun, a\ec ie(|uol, depnis son enlrée c1h>z le conile de l'ricse,
je coMiniençais a \i\re dans la pins ^raiule inliniili'. Il a\ail un cla\ecin
(|ni nons servait di; point de l'éuniini, cl aidinir dncpnd je passais avec
lui Ions les monicnts qne j'avais do liltres, à clianler des airs italiens et
des liarcarolles sans trêve et sans relâche dn matin an soir, on plnlôtdu
soir an malin ; el, silot ({non ne me lr(m\ail pas clie/, madame l)n|)in,
mi était snrde me tronver clie/ .M. (irimm, on dn moins avec Ini, soit à
la prinnenade, soit an spectacle. .!<• cessai d'aller a la Comédie italienne,
on j'avais mes entrées, mais (|m il n'aimail pas, pimr aller avec lui, en
payant, à la Comédie française, diml il ctail passionne, i'^nlin nn attrait
si puissant nu^ liait à ce jeune iiomme, et j'en devins tellement insépa-
rable, ((ne la pauvre tant(^ elie-mènu' en était iu'jj,li|;('e ; c'est-à-dire ([ue,
|e la vovais moins, car jamais nu moiiieiil de ma vie mon atlacliemiMil
|)our elle ne s'est aU'ailili.
Celte iin|>ossil)ilité de p irtaiier à mes inclinations le peu de temps c|U(>
j avais de libre renouvela jiliis vivemenl (|ue jamais le désir (|ue j'avais
(h'piiis louj^lemps de ne laire (|u'iiii imuiaf^e avec Tlu''rès(! ; mais l'eiii-
barras de sa uoml)rens(; l'amille, et surtout le délant d'aip,cut i)our ache-
ter des meubles, m'avaient jusfin'alois retenu. L'occasion de l'aire un
effort se présenta, et j'en prolilai. M. de Francneil et madame I)u|)in,
sentant bien (jiie liiiil a neuf cents francs par an ue pouvaient me snl-
fire, portèrent de leur propre momeiiu'ul mon limioraire annuel jus-
qu'à cinquante louis; et, de plus, madame Dupin, apprenant que je
eherchais à me mettre dans nu-s meubles, m'aida de quelque secours
|)(uii' cela. Avec les meubles qu'avait déjà Thérèse, nons mîmes tout en
câiuinnii, et ayant buié un petit appartement à l'hôtel de Languedoc,
rue d<'(irenelle-Sainl-lloiior('', chez de très-bonnes gens, nons nons y ar-
rangeâmes comme nous punies; et nous y avons demeuré paisiblement
et agréablement pendant sept ans, jus(|u'à mou délogemeut p(Uir l'Kr-
milage.
L(; |)ère de TluTese était un vieux bonliiuiime liès-douv. (jni crai-
].;uait eviréiiiemeni sa femme, et (|ui lui avait doiiiii' jxuir ccda le sur-
mun de lienteiiaul criminel, (|ne (irimm, par |)laisanlerie, transpoila
dans la suite a la lille. Matlanu! le Nassenr ne man(|iKiit pas despril,
c'est-à-dire d'adresse ; elle se pi(|uait même de politesse et d'airs dn
grand monde : mais elle avait un patelinage mystérieux (|ui m'elait in-
supportable, donnant d'assez inauvais c(uiseils à sa lille, cherchant à la
rendre dissimulée avec moi, et caj(danl si'parémeut mes amis aux dé-
pens les uns des autres et aux miens; dn leste assez b(uiue nwre parce
qu'elle Iroiivait sou cimiple à lélre. et C(Uivraul les fautes de sa lille
^^^!;%lif .%-ij
l'Ait III II . I I \ l'.l \ I II. «17
|i.iit-i- iiu'cllf l'ii |>r(ililuil. ri'lli' ri'iiiiiit', (|iir je ('(iiiiltl.ii-. ir.illi'iilidiis,
ilf sttiiis, (lt> |ieli(s cadciuix, ri dont j'uMiis cvliriiiciiifiil ii (.'(l'iir de me
faire aimer, élail, par l'iiii|i(>ssiliililf (|ne j't|ir(iii\ais t\'\ |iarvenir, la
seule catise tic |M'ine que j'eusse dans mon |i<'lil iiuiiaye ; <l du reslu je
|»uis dire axiiir {^oùle, duraul ces >i\ ou sipl ans. le plus parfait
liiiulii-iir d<imesli)|ne (|iie la faildesse liiimainr puisse comporter, l.e
cieur de ma ilierese clait celui d'un au^'c; notre allacliemcnt croissait
avec notre intimité, et nous sentions da\anla^e de jour eu jour coniliicn
nous étions faits l'un pour l'autre. Si nos plaisirs |inn\ airul se dccrire,
ils feraient rire par leur simplicité : mis |Momeuades tète a tète hors de
la ville, où je dépensais ma^uili(|Ueuient liiiil ou div sous à (|uel(|ue
guin;;uette ; nos petits soupers à la croisée de ma fenêtre, assis en \is-a-
vis sur lieux petites cliaises posées sui- une ni.illi' (|ui tenait la largeur
do l'embrasure. Dans celte situation, la leuèlre nous serNail de lahle,
nous respirions l'air, nous poux ions voir les eu\ irons, les passants; <;t,
(|uoic|ue au quatrième étage, plonger dans la ru<' tout en mangeant.
Qui décrira, (|ui sentira les cliarmos de ces repas, composés, pour tout
nu'ts, d'un ipiartier de gros pain, de (|nel(iues cerises, d'un petit mor-
ceau lie irouiage et d'un deuii-si-tier de \iu (|uc luuis luiviuns a nous
deux? Amitié, conliaiice, intimité, douceur d'âme, (|ue vos assaisoiinc-
nicnls sont délicieux ! Ouel(|uelois nous restions là Jusqu'à minuit sans
y songer, et sans nous douter de l'iieure, si la vieille maman m- nous
m eût avertis. Mais laissons ces détails, (|ui paraîtront insipides ou risi-
bles ; je 1 ai toujours dit et senti, la véritalde jouissance ne se décrit
point.
J'en eus à peu près dans le même temps une plus grossière, la der-
nière de cette es|ièce que j'aie eue à me reprocher. J ai dit (|ue le mi-
nistre kluplïell était aimable : mes liaisons avec lui n'étaient guère moins
étroites qu'avec (îrimm , et devinrent aussi familières; ils mangeaient
quelquefois chez moi. Ces repas, un peu |)lus (|ue simples, étaient égavés
par les fines et folles polisstumeries de Kluplïell. et par les jilaisants gci-
manismes de Grimm, qui n'était pas encore devenu puriste. La sensualité
ne présidait pas à nos petites orgies; mais la joie y suppléait, et nous
nous trouvions si bien ensemble, que nous ne pouvions nous quitter,
kluplïell avait mis dans ses meubles une |)etite lille. qui ne laissait pas
«1 être à tout le monde, parce qu'il ne pouvait pas lentrctcnirà lui seul.
In soir, en entrant au café, nous le trouvànu's (|ui en sortait pour aller
souper avec elle. Nous le raillâmes : il s'en vengea galamment en nous
mettant du même souper, et puis nous raillant à son tour. Celte pauvre
créalurc me parut d un assez bon naturel, très-douce, et peu faite à son
métier, auquel une sorcière qu'elle avait avec elle la sl\lait de sou mieux.
Les piopos et le vin mius égayèrent au jxiint que nous nous oubliâmes.
l.e bon klupffell ne voidut pas faire ses honneurs à demi, et nous |)as-
2!IS I.KS COMMISSIONS.
sàiiics liiiis lims siicrcssiM'inciil iliiiis la cliaiiilirc voisine aM'c lu pauvre
|)('lilc, (|iii ne savait si clh doNait rire ou [)lenier. (iiinirn a loujonrs at-
liiiiié (|iril ne l'avait |)as tciiichée : c'élail donc ponr sainnser à nous
ini|iatienlei- (pi'il icsta si longtemps avee elle; et s'il s'en alistinl, il est
peu pnihalilc (pic ce lût par scrupule, jiuiscpie, avant d'entrer eliez le
comte (le Trièse, il logeait chez des (illesau in(Mn(! (piartier Saint-Uoeli.
Je sortis de la iiu; des Moineaux, on logeait eell(! Iill(!, aussi lionleux
(|no Sainl-I'renx s(ulit de la maison où on l'avait enivre-, et je me rap-
pel.ii iiicn ukui liisliiire eu ('crivant la sienne. Tlit-rèse s'a|)ereut à (piel(|iu;
signe, et surtout à mon air courus. (|ue j'avais (juel(|ue reproche à me
taire; j'en alli'geai le poids par ma IVanelu^ cl piompte eonlessioii. Je lis
lùeii ; car d('S le lendemain, (iriuim vint en triom])lie lui raconter mon
lorlait eu riii;gra\aiil. (t depuis hus il n'a jamais manqiKJ de lui en rap-
peler malignement le S(niveuir : en cela d'antanl plus c(Mi|)al)le (|ue,
rayant mis lihrenu'uf et \(doutairenu'nt dans nui conlidencc, j'avais droit
d'attendre de lui (piil lie m'en ferait pas repentir. Jamais je ne sentis
mieuv (]u'en cette occasion la honttj de cœur de ma Thérèse; car elle l'ut
plus eluuiiu'e du proc(''di'' de (irinim (|irolïens(!'e de mon inlidélitt:, et je
n'essuvai de sa part([U(^ des rej)roches louchants et teiulies, dans les(jnels
je n'aperi'us jamais la moindre tiace de (i(''|)il.
La simplicité d'esprit de cetl(ï exc(dleule lille égalait sa bonté de cœur,
c'est tout dire; mais un exem|)lc (pii se présente mérite pourtant d'être
ajouté. Je lui avais dit (|ue Kluplïell était ministre et chapelain du prince
de Saxe-Golh a. lu ministreétait pour elle un homme si singulier, (]ue,
conlondant comi(piemeut les idées les plus disparates, elle s'avisa de
prendre Kluplïell pour le pape. Je la crus l'olle la première fois (jn'elh;
me dit, comme je rentrais, (jue le pape m'était venu voir. Je la lis expli-
(luer, et je n'eus rien de plus pressé que d'aller conter cette histoire à
(irimm et à Kliipi'i'ell, à (|ni le nom de pape en resta jiarmi nous. Nous don-
iiàmes à la lille de la rue des Moineaux le nom de papesse Jeanne,
(l'étaient des rires inextinguibles; nous étouffions. Ceux qui, dans une
lettre (|u"il leur a plu de m'attrihiier, m'ont lait dire que je n'avais ri que
deux lois en ma vie, ne m'ont pas connu dans ce temps-là ni dans ma
jeunesse; car assurément cette idée n'aurait jamais pu leur venir.
(1730 — 1752.) L'année suivante, 17.'j0, comme je ne songeais plus
à mon Discours, j'appris qu'il avait remporté le prix à Dijon. (>ette nou-
velle réveilla toutes les idées qui me l'avaient dicté, les anima d'une nou-
velle f(M'ce, et acheva de melti-e en fermentation dans mon ctrur ce j)re-
iiiier levain d'héro'isme et de \erlu (|ue mou [lere, et ma patrie, et
IMulai(pie, \ avaient mis dans mon enlauce. Je ne trouvai i)lns rien de
'•raiid et de heau que d'être lihre et vertueux, au-dessus de la fortune et
(Je l'opinion, et de se suffire à soi-même. Oiioique la mauvaise honte et
la crainte des sililets m'emiièi liassent de me emiduire d'aliord sur ces
l-\ i; I II II , I n iw \ Il I ^,i<i
|iriiiri|)rs, cl lie r(iiii|>i'i' lirtisi|ni>iiicnt i-ti m-icit aux tii:iMiiir> dr iiinii
sit-rlc, j'en fii> «li'> Iit-; I.i miIhiiIc dt-cidrc , cl je ne lardiii à l'cxcciilfi'
(|iriiiilaiil (le lciii|)s (lu'il cil r.ill.iil .iii\ < oiilnuiirlions |iiini l'inilcr cl |,i
l'ciiili'c Iriniiipli.'iiilc.
T.imlls i|iic je |)ImIiis(i|iIi;iis mii les dcMiiis de I'Ikiiiiiiic. un e\eneinciit
Miit me l'aii'c mieux icllecliir sni' les iniciis. Tiicrcsi' iIcmhI ^l'osi^c iioni'
la ti'oisieinc l'ois. Tr<>|i siiicèi'c avci' iiioi, lr<)|i liere en dedans iionr Minlnir
démenlir mes |)rinei|ies par mes (imivivs, je me mis à exaininci la desli-
natimi de mes eiil'anls, el mes liaisons avec lenr mère, sur l<'s lois de la
naliire, de la jnslice el de la laisoii, cl sur celles de celle religion iiure.
saillie, clenielle ('(luimesou auteur, (|iie les lioiniiics onl sonilli-e en lei-
^'iianl de Million' la |>iii'ilici', l'I doiil ils u'onl |dus l'ail, par l<Mirs l'ormiilcs.
(|ii une reli-iioii de iiiiil>-. \ii (|n'il eu coi'ite peu de pres<'i'iri; l'impossilde
t|iiand on se dispense d<' le pialii|uci'.
Si je me Iroiiipai dans mes résultais, rien n fsl pins <''toiinan( (|uc la
scriirité d àme avec lai|iiclle je m'\ liM.ii. Si j'étais de ces liomtncs mal
nés, son ni s à la douce \oi\ de la iiatuie, au di'dans ilesipicls aiicnii Mai
siMilimeiil de justice vl d'Iinmanilé m'^ernia jamais, cet eiulnrcissemeiil
st'iait tout siiiipic; mais celle i lialeiir de cn-iii-, celle seiisiliilili'' si \ive,
cette tacilile a lornier des atlacliemcnts. cette l'urce avec la(|uelle ils me
sni)jnf.Mienl, ces dcc-liireiMcnts cruels quand il les l'aul rompre, celle liicn-
veiliaiice innée jioiir mes semldahlcs, <el ainoiir aident du j;raiid,dii
xrai, du Immu. du juste; celte horreur du mal en tout j^enre. celte iiii-
possiliilile de liaïr, de nuire, el nit'ine de le vouloir; cet atleiidrissiMneiit,
celle vive et iloiiee emoliiui ipieje sens à l'aspect de tout ce (|ui <sl \ei-
luru\. génériMix. aimalde : tout cela peut-il jamais s'accorder dans la
même âme avec la de|iia\alioii ijni lait fouler aux jiieds sans scrupule le
plus doux des devoirs".' Nmi. je le sens el le dis liaiitement, cela n'est |tas
possible. Jamais nn seul inslanl de sa vie Jcan-.lac(|ncs n'a pu ètie un
liomine sans scntimeni, sans entrailles, nn père dénahiré. J'ai pu nie
tromper, mais non nrendiircir. Si je disais mes raisons, j'in dirais trop,
l'iiiscju'elles ont pu me séduire, elks en sediiiiaieiit jiien d'aiilres : je ne
ven\ pas exposer les jennes gens (jui |i(iuriaienl me lire à se laisser abuser
par la même erreur. Je mécontenterai de dire qu'elle lui telle, (|n'en
livrant mes enfants à l'édiualion pnbli(|ne. l'ante de jionvoir les elevi'r
nioi-méme. en les destinant a devenir niiv riers et pavsans plutôt (luaven-
Inriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoveii cl île prie.
el je me rej^ardai comme nn membre de la répnbliqne de l'Iaton. l'Ius
d'nne lois, depuis lors, les regrets de mon cienr m'onl appris (pie je
m"(!'tais trompe; mais, loin que ma raison m'ait doiuK^ le nn-ine avertis-
sement, j'ai souvent beiii le (ici de les av(ui ;.'aranlis par là dn sorl de
leur père, el de celui cpii les menaçait (|uaiid j'aurais élé force de les
abandonner. Si je les avais laissés a madame d'Kpinav on à madame de
5(10 LIS COM r.SSIONS.
I.uxombdiiii;. ([iii. soil |iar iiinilir, sdil par ^x'iKTOsiti''. soil pai' (juclcjuc
aiitri' iiiolir, ont voulu s'en charger dans la suite, aurairnt-ils été plus
heureux, auiaienl-ils élé élevés du moins eu honnêtes gens? .le l'ignore;
mais je suis sur qu'on les aurait portés à haïr, peut-être à trahir leurs
parents : il vaut mieux cent fois qu'ils ne les aient point connus.
Mon troisième enfant fut donc mis aux Enfants-Trouvés, ainsi que les
premiers, et il en fut de un'-me des deux suivants, car j'en ai en cinq en
tout. Cet arrangement me parut si hon, si sensé, si légitime, que si je ne
m'en vantai pas ouvertement, ce fut uniquement par égard pour la mère;
mais je le dis à tons ceux h qui j'avais déclare nos liaisons ; je le dis à
Diderot, à (irimni; je l'appris dans la suite à madame d'I'lpinav. et dans
la suite eiiccne à madame de !>uxeml)ourg, et cela librement, Iratiehe-
incnl, sans aucune espèce de nécessité, et pouvant aisément le cacher <à
tout le monde; car la (Jouin était une honnête femme, très-discrète, et
sur laquelle je comptais parfaitement. Le seul de mes amis à qui j'eus
quehjue intérêt de m'ouvrir fut le médecin Thierry, qui soigna ma pauvre
tante dans une de ses couches oii elle se trouva fort mal. En un mot, je
ne mis aucun mystère à ma conduite, non-seulement parce que je n'ai
jamais rien su cachera mes amis, mais parce qu'en effet je n'y voyais
aucun mal. Tout pesé, je choisis pour mes enfants le mieux, ou ce que je
(TUS l'être. J'aurais voulu, je voudrais encore avoir élé élevé et nourri
comme ils l'ont été.
Tandis que je faisais ainsi mes confidences, madame le Vasseur les
faisait aussi de son côté, mais dans des vues moins désintéressées. Je les
avais inlrnilnilcs , cilr et sa fdle, chez madame Dupin, qui, par amitié
pour moi. avait mille hontes pour elles. La mère la mit dans le secret
de sa tille. Madame Dupin, qui est bonne et généreuse, et à qui elle ne
disait pas combien, malgré la modicité de mes ressources, j'étais attentif
à pourvoir ta tout, y pourvoyait de son côté avec une libéralité que, par
l'ordre de la mère, la tille m'a toujours cachée durant mon séjour à Paris,
et dont elle ue me lit l'aveu qu'à l'Ermitage, à la suite de plusieurs
autres épanchements de cœur. J'ignorais que madame Dupin, qui ne
m'en a jamais fait le moindre semblant, fût si bien instruite; j'ignore
encore si madann; de Chenouceaux , sa bru, le fut aussi ; mais madame
de Francueil, sa belle-lille, le fut, et ne put s'en taire. Elle m'en ])arla
l'année suivante, lors(|ue j'avais déjà quitté leur maison, (^ela m'engagea
à lui écrire à ce sujet un(> lettre qu'on trouvera dans mes recueils, et
dans laquelle j'expose celles de mes raisons que je pouvais dire sans com-
promettre madame le Vasseur et sa famille; car les plus déterminantes
venaient de là, et je les tus.
Je suis sûr de la discrétion de madame Dupin et de l'auiilié de ma-
dame de C.henonceaux; je l'étais de celle de madame de l'raneneil, (|ui
d'ailleuis ukumuI longtemps avant que mon secrcl fi'it «bruiti'. Jamais
i'\i> III II. I i\ m \ I II -III
il lia |)ii I lin- ([iii- |>ar li-s ^iiis iiiriiii'S a i|iii y Taxais niiilif, il m la
i'ié en rllrt ([n'aiiirs ma iu|iliiii! axir iii\. l'ar ce stMil fait ils siiiil jii^'rs :
sans xiiiioir iii*> (lis('iil|irr ilii lilàiin' (|iir Je iniTilc, j'aime mieux en èlre
eliarjîé «nie tie eeliii (|ue nu rile leur mecliancelé. Ma faille est nianile,
mais e'esl une erreur : j'ai in-^li^é mes dexoirs, mais le désir de nuire
ii'esl pas enire dans ninn < ciin , il les entrailles de [lére ne sauraient
parler l)ien |>iiissaniiiieiit pour des niranls (|n'(in n'a jamais mis : mais
Iraliir la eonliaiiee de raiiiitie, xitder le pins saint de Imis les pactes,
publier les secrets versés dans notre sein, deslionoii'r a plaisir l'ami (|ii'<iii
a trompé, el (|iii iii>u-> rc-ipi'cli' encore en nous i|iiittanl, ce ne sont pas là
des Tantes, ce sont des liasscsses d àiiie et des noirceurs.
J'ai promis ma conlessioii, non ma jnslilicalinii ; aussi je iiianéle ici
sur ce point, (-'est à moi d'être vrai, c'est au Iccliiir d'être juste, .le ne
lui demanderai jamais i ieii de |dus.
I.e mariafic de M. de (!lienonccaii\ me rendit la maison de sa mère
encore pins agréalile, par le mérite et l'esprit de la iioiixelie iiiaiice,
jeune personne Irès-aimaldi'. cl (|iii |i.ii ni me ili^tin^iier parmi les scrilies
do M. Diipin. Klle était lille iiiiii|iie de madame la vicomtesse de lloclie-
cliouail, mande amie du comte de l'rièse. et par contre-coup di' (iiimm.
(|iii lui etail altaclié. (!e lut pourtant moi (]ui rintiodiiisis clie/ sa lilli' :
mais leurs liiimeiirs ne se convenant pas, cette liaison u'eiil pioiil de
suite; cl (iriiiim, qui dès lors visait au solide, préféra la mère, femme
du prand monde, à la lille, qui voulait des amis sûrs et qui lui convins-
sent, sans se mêler d'aucuiie intri^ih! ni dierclier du crédit parmi les
grands. Madame Ihipiii. ne liuiix^iil pas dans madame de C.lienonceaux
toute la docilité (|u'elle en attendait, lui rendit sa maison lort triste; el
madame de Chenonceaux, liérede son mcrile, peut-être de sa naissance,
aima mieux renoncer aux afiiémenls de la société, cl rester presque
seule dans son appartement, (]ue de porter mi joug pour lequel elle ne
se sentait pas faite. Cette es|iéce d'exil au^Miicnta mon altaclieincnt pour
elle, par cette pente naturelle qui m'attire vers les mallieureux. Je lui
trouvai l'esprit métaplivsique et penseur, quoique parfois un peu sopliis-
liqiie. Sa coinersation, qui n'était point du tout celle d'uuejeune femme
qui sort du couvent, était pour moi lrcs-altra\aiile. Cependant elle
n'avail pas vingt ans; son teint était d'une lilanclieur ehiouissaiile ; sa
taille eùl été grande el helle, si elle se fût mieux tenue; ses cheveux,
d'un blond cendré et d'iiiir Iteauté peu commune, me rap|)elaicnl ceux
de ma |iauvre mainan dans son bel âge, et m'agitaient viveinenl le cienr.
.Mais les principes sévères (|iie je venais de me faire, el (jue jetais résolu
de suivre à tout prix, me garantirent d'elle et de ses cliarmes. J'ai passé
durant tout nu été trois ou quatre heures par jour tète à tèlo avec elle, à
lui montrer gravement rarilliniéti(|ue, el à reiinuyer de mes chiffres
éternels, sans lui «lire un seul mot galant ni lui jeler nue nilhule. Cinq
r>o-2 i.i;s (;oM'l•;ssl()^s.
(III si\ mis plus laiil ji' iiiuirais |ias l'-li' si sii^c ou si Inii ; mais il clail
crril (|iit' je iio devais aiiiK-r tlaiiiour (iii'une l'ois cii ma vie; el ([u'iine
aiilic (in'i'llc aiii'ail les premiers el les derniers son]iirsde mon eiriir.
''^'-.Nai.telil
|)e|)iiis cpie je vivaisehcz madameDiipiii, j(! m'élais toujours eonleulé de
mon sort, sansmarquer aucun désir dele voiraméliorer. I.'aii^inentution
([u'clle avait laite à mes lionoraires, conjointement avec M. de Francneil,
était venue iini(|iiemcnt de leiir|>roprc mouvement. Celte année, M. de
l'iaucueil, (|ui me prenait de j'uif en jour |diis eu auiili('', sonj;ea à me
mettre un peu plus au large el dans une situation moins précaire. Il était
receveur général des linances. ^1. Diidoyer, son caissier, élait vieux,
riche, et voulait se retirer. M. de Francueil m'oirrit celte place; et pour
me metire eu elal de la remplir, j'allai pendant ipielques semaines chez
.M. Dudover prendre les instructions iK'cessaires. ^iais soit (pie j'eusse
])eu de talent |)our cet emploi, soit (pie Dudoyer, qui me parut vouloir
se donner un autre successeur, ik^ minslrnisîl ])as de honno foi, j'acquis
lenlriiiciil cl mai 1rs con naissances dimt j'avais hesoiii, el Ion! cet ordre
de comples emhroiiilles à dessein ne |)ut jamais hien m'eiilrer dans la
(etc. (iependani, sans avoir saisi h; lin du métier, je ne laissai pas d'en
prendre la marche courante assez pour ponxoir l'evercer iMuidemenl.
.ICn ((Uiimeiicai même hs ronellons .le tennis les registres et la caisse;
je donnais el rece\als de largeiil, des récé'pissc'S ; et (pioique j'eusse
aussi peu de giu'il (pie de talent |)oiir ce métier, la iiiaturili' des ans
conimeiH'anl a me rendre sage, j'étais deliiiiiiiie à xaincre ma i(''|»ii-
I-MU I I II . I l\ Kl \ III 7.11'^
^iMlli'c |ioiii' tiii- livi'cl' tiiiil fliliiT a liiiiii riii|i|(ii. Malliclirriivi'iiiriil,
lUiiiiiic je coiniiiiMivuis à im- iiii-llic iii liaiii, M. île l'iaiiciiVil lil nu
|ii-lit \ti\a^i', (linaiil li-(|iirl ji- rcslai i liar^i' ili- .sa i-aissc, ni'i il ii'> a\ail
i'i'|i('iiilaMl |)()iii' lors (|iic \iii^t-ciiii| a tri-iilc iiiilk- Iraïus. Les soucis, l'iii-
i|(ii((u(li' ircspril <|iic nie iliuiiia ri- (I('-|m'iI, tiw liri-iit si'iilir t|iii' ji* n'i-lais
|U)iiil fait pour ôlif caissiiT ; et jt* ne iluiile |i(iiiil i|iie |(> iiiiitoais suii{{
(|iicji- lis (tiiraiit ci-llc al)SfiK-(' ii'.iil < niilriliiu' a la nialailii- m'i je Imnliai
ajtirs soii icliiiir.
J'ui (lil. ilaii> ma |iri'iiiii'i i- |iai'(ic, *|tic jflais né iiiotiraiil. I n nIcc de
cunloriiialiuii ilaiis la Mssic mm- lil t'|»roii\er, durant iims |ireinièi-es
années, uni' ntenlion d urine |M('S(|(m' tuMliiiuelIc ; cl nia lanlc Su/on,
i|ui |n'i( soin de inoi, cul des peines incio\aldes a mm- ctuiscrxet'. lillc en
mmI .1 Ixint cepcndani ; ma ndinste cmisliUiliim pi il eiilin le dessus, cl
ma sanic s'anVrniil Icllcnunl durant ma jeunesse, (|u'c\ccplé la maladie
de lan^'iieiii' diuitj'ai raenule riiisloire. cl de rrei|uents liesnins d'uriner
i|nc le iniiindre écliaullemeiit me reiidil tuniiuirs iiieiiniiiMMles, je parxins
jns(|u'a I à^e de Irenle ans sans prest|Ue nie sentir de ma preniii-ie iii-
lirmile. Le premier ressentiment (|nej"en eus fut à imm arrivée à Venise.
La laligue du \o>aye et les lerrihlcs chaleurs que j'a\ais souH'crtes nu"
donnèrent une ardeur d'urint! et des maux de reins (jne je ■.'ardai jus(|n'à
l'entrée de lliiver. Apres axnii \u la l'adiiaiia, je me crus mori, et neus
pas la miiiiidre incomiiindile. Apres mètre cpnisé plus d ima;;inali(ui
(jne de corps pour ma /nliella, je me [lorlai mieux (|ue jamais. Le ne lut
qu'après la deleulion de Diderot que récliaulTcuM'iil coulraclé dans mes
courses de Nincennes. durant les lerrihles clialeurs (|u'il Taisait alors,
me donna une \inlcMlc népliréli(|iic, depuis la([nclleje n"ai jamais re-
couvre ma piemieic saule.
Au moment dont je parle, m'élanl penl-èlic un |mii lali^iie au maus-
sade travail de cette maudite caisse, je retombai plus bas (lu'auparavanl,
et je demeurai dans mon lil cinq <ui six semaines dans le plus triste elal
que l'iui puisse imaginer. Mailanie Dupin meuviiva le celebie Moiand.
(|ni. malgré son habileté et la délicatesse de sa main, me lit sonlïrir
des maux incroyables, et ne put jamais venir à bout de me sonder, il
me ciMiseilla de recourir à Maran. dont les bougies |i!ns llexibles parxin-
rcnt en elïel a s insinuer : mais, eu reuilant comj>tea madaïuc |lu|)in de
mon état, Muiand lui déclara (|ue dans six mois je ne serais pas en vie.
Ce discours, (jui me par>int. me fit l'aire de sérieuses réilexions sur mon
état, et sur la bèlise de saciilier le re|)os cl lafirémenl du peu de jours
(|ui me reslaieut à >ivre. à rassujellissemenl dun iinploi pinir letpicl je
ne nie sentais (|iie du dej^oiil. h'ailleurs. c(unnieiil aeciu'der les sévères
principes que je venais d"ado|)ler avec un élal <|iii s"\ rappiulait si peu?
eln"aurais-je pas bonne };ràce, caissier d'un receveur j;éiM'ial des finances,
a |)rccher le désintercsscmeul cl la pauvreté? (>cs idées rerineiilérenl si
:>0l l,i:S CONFESSIONS.
liicii ilaiis ma Irtc avi'c la lioMC, elles s'y lomiiiiirifiit avec tant de Idrce,
(|ne l'ien Hc|)uis lors ne les en piil arraelicr ; el duiant inacoiivalescenee,
je me eniiliiMiai (le saii;;-i'n)i(l dans les résolutions (juc j'avais prises dans
mon délire.. le renoneai pour jamais à loul projet de l'ortniie et davaii-
cemcnt. Dclt rminc à passer dans l'indépendanee <l la pauvreté le peu de
temps (|ui me restait à \ivre, j'appliiiuai toutes les lorecs de mon àine à
hriser les iers de l'opinion, el à faire avee eourage tout ee qm me pa-
raissait bien, sans m'emharrasser aucunement du jugement des hom-
mes. Les obstacles (juc j'eus à combattre, et li's ellorts que je lis pour
en triompher, sont iiu'ro\al)les. .le réussis autant qu'il était possible, et
plus (|ue je n'a\ais espéré nuii-nu'nu'. Si j'avais aussi bien secoué le
joug de l'amitié (jiu; celui de l'opinion, je venais à bout de mou dessein,
le plus grand peul-èlre, ou du moins le pins utile à la vertu que mortel
ait jamais conçu ; mais, tandis que je foulais aux pieds les jugements
insensés de la tourbe vulgaire (h'S soi-disant grands et des soi-disant
sages, ji! me laissais subjuguer et mener comme un enfant par de soi-
disant amis, qui, jaloux de me voir marcher seul dans une route nou-
velle, tout eu paraissant s'occuper beaucoup à me rendre heureux , ne
s'occupaient en effet qu'à me rendre! ridicule, et commencèrent par
travailler à lu'avilii', pour |iarvenir dans la suite à nu' diffamer. Ce fut
moins nui célébrité littéraire quc^ ma refornu' personnelle, dont je marque
ici l'epoeine, qui m'attira leur jalousie : ils m'auraient [)ar(lonné peut-
être de briller dans l'art d'écrire ; mais ils ne ])ureut me pardonner de
donner dans ma conduite un exemple qui semblait les importuner, .l'étais
né i)onr l'amitié ; uutn luMueur facile et douce la nourrissait sans peine.
Tant que je vécus ignoré du j)ublic, je fus ainu; de tons ceux qui me
connurent, et je n'eus pas un seul ennemi ; mais sitôt que j'eus un-
U(un, je n'eus plus d'amis, (le fut un très-grand malheur; nu [)lus
grand encore fut d'être envirt)uné de gens qui prenaient ce nom, et
qui n'usèrent des droits (ju'il leur donnait (jue pour m'enlraîner à ma
perte. I.a suite de ces mémoires développera cette odieuse trame; je
n'en montre ici (pie l'origine : on eu verra bientôt i'ornu'r le premier
nœud.
Dans l'indépendance où je voulais vivre, il fallait cependant subsister,
.l'en imaginai ui\ inoveii très-simple, ce lut de copier de la musi(|U(! à
tant la page. Si (jnelcjne occn])ation plus solide eût rempli b; même but,
je l'aurais prise ; mais ce talent étant de nw)n goùl, et le seul qui, sans
assujettissement |)ersonnel, pût nu' donner du pain au jour le jour, je
m'y lins. Croyant n'avoir plus besoin de |)révoyauce, el faisant (aire la
vanité, d(; caissier d'un iinaiicier je me lis copiste de mnsi(jue. .le crus
avoir gagné beaucoup à ee choix ; et je m'en suis si peu repenti, que je;
n ai ([uillé ce métier (jue par force, pour le reprendre aussitôt que je
pourrai.
l'Mi I II II, I i\ Kl \ III •.m
Le sncco ili' inoii |irc'Miicr Itisniiirs nie ifiitlit ri-\iM'iili<iii ilr iTlIr rt'--
solnlioii plus i'arilr. Oii:inil il imiI i'i-iM|)orli' li* |>i°i\, Diiicnil se cliiir'.'i'.'i df
le fairt' iiii|it'iiiii r. Timli- i|iic j'i'-lais ilatis iiinii lil, il iii'i'<ri\il un liillrl
pour in'i'ii .iiiiioiici'i la |iiil>li(-aliiiii <! rilTil. // yoi/n/, me iiiaii|nail-il,
linil jKir-ilfSSU^ les iiiits ; il ii ij <l jiits il f.nuijile il un M/cir.s piiiril. (.r\ir
laM'iir (lu pulilic, uulifiui'Ml l>ri|;uc<', rl |>(iiir un .iiilcni' iiir<iiitiu, nie
tliHMia la priMuii're assurancu vc-rilaliir ili' mou lalcul, ilmil, uial^rc le
sculiuicul iulcruc, j'avais toujours tloulc jiisi|u'alot's. Jr (diupii> tout
l'avauta^)' ipic j ru pouxais liii r pour le parti (|u<- jilais prrl à prtudri',
<*( je jugeai i|u'um copislo ilc (|iit'l(|nc l't'li'lirilc tiaiis les Icllrrs ui- iiiaii-
qncrnit vraisciulilahlcuicul pas de lra\ail.
Sitôt (|u<' ui.i nsoliiliou lut l)ii'ii prise l't liirii coulirinée, j'oiiivis lui
hillot à M. tic l'iaucucil |)oiir lui ou lairi" part, pour If rcun-rcirr, ainsi
que iiiadarui' Hiipin, t\c loulcs liiirs ixiiilés, rl poiii leur dcuiaiulcr liin
|M-atii|uc. rraiicucil, uu coinprcuaut rien à ce liillrl, cl me (rovaul cu-
cori" dans li- transport <li' la lii-Mc, accourut ciu-z uuii; mais il linuva
ma rcsolnlion si hicu prise qu'il iic |iiit parvenir à rcluaulcr. Il alla
iliri" à niadauio Dupiii cl à tout le uioinlc (jnc j'étais devenu Ion ; je
laissai dire, et j allai mou train. Je coniniençai ma rcfomM' par ma pa-
rure; je (piitlai la dorure et les lias lilancs ; je pris une jierrnque roud(! ;
je posai l'épée ; je vendis ma montie, on médisant avec uin- joie in-
erovaitle : (iràce au ciel, je n'aniai plus Itestiiii do savoir l'Iieme qu il
est. M. de l'rancueil eut riionuèleli' d'attendre assez lou;:lem|is encore
avant île disposer de sa caisse. Kulin, vovant mon parti liii'U pris, il la
remil à M. d'Aliiiard, jadis gouverneur du jeune (Ilienonccanx, el connu
dans la botanique par sa Flora parisiensis ',
Ouel(|ue austère (]ue fût ma rcfoiine somptuaire, je ne l'étendis pas
d'aliord jusqu'à mon linge, (|iii était lieau et en quantité, reste de mon
é(]nipage de Venise, et pour lequel j'avais nn attacliement particulier.
\ force d'en faire nn objet de propreté, j'en avais fait un (dijel de luxe,
qui no laissait pas de mètre coûteux. Om^lqu'un me rendit le lion oflice
de me (lè'li\rerde cette servitude. I.a \eille de Noèd, tandis (|iie les gon-
verneuses étaient à vêpres et que j'étais au concert spirituel, on loiça la
porte d'nn grenier où était étendu tout notre linge, après une lessive
qu'on venait de faire. On vola tout, et entre autres quarante-deux (lie-
mises à moi, de tres-liolle toile, et qui fjiisaienl le fond de ma garde-r«ilie
on linge. A la façon dont les voisins dépeignirent nn liomme qu'on avait
vn sortir <\c I Initel, jxirtant dos paquets à la même heure, Thérèse et
' Je np iloiilc p.is (|iio loul fpci ne «oit iniiiiilcnaiil rniilc l>ieii iliiToroiiinionl pur Krniiriiril rl
ws ronsoMs ; mais je m'en rapporte à ce qu'il ni ilil alors cl Iniigleiiips aprrs à Iniil le iiiniide,
jiisqu a In formalinn Jii rnmplnl, el doiil les gens de tion sens el de lionne foi oui ili'i rnnserier
le «onvrnir.
ôWi IIS (.OM'CSSIONS.
iiioi siiii|i(iiiiii;'iim's son lièic, ijndii sa\;ill ("'tic un li('S-iii;m\;iis siijcl
l.:i incic repoussa xiM'inciil ce s(iii|)(;oii ; mais laiil diiidicos le cdiilii-
ml
mèrcnl, ([ii il luuis resta, malj^ré qu'elle en eût. Je n'osai faire d'exactes
recherches, de peur de trouver plus que je n'aurais voulu. Ce frère ne
se montra plus chez moi, et disparut enlin tout à fait. Je déplorai le sort
de Thérèse et le mien de tenir à une famille si mêlée, et je l'exhortai
plus que jamais de secouer un joug aussi dangereux. Cette aventure me
guérit de la passion du heuu linge, et je n'en ai plus eu depuis que de
très-commun, plus assortissant au reste de mon équipage.
Ayant ainsi complété ma réforme, je ne songeai plus qu'a lu rendre
solide et durahle, en travaillant à déraciner de mon cœur tout ce qui
tenait enccuc au jugement des liommes, tout ce (jui pouvait me détour-
iH'r, par la crainte du hliune, de ce qui était hon et raisonnahle en soi.
A laido du hruit (ju(! faisait mon ouvrage, ma résolution lit du bruit
aussi, et m'attira des prati(iues ; de sorte que je commentai mon métier
avec assez de succès. Plusieurs causes cependant m'empêchèrent d'y
réussir comme j'aurais pu faire en d'autres circonstances. D'aljord, ma
mauvaise santé. l,'atta([uc (|ue je venais d'essuyer eut des suites qui ne
m'ont laissé jamais aussi bien portant qu'auparavant ; et je crois que les
médecins auxquels je me livrai me tirent hi(>n autant de mal que la ma-
ladie. Je vis successivement Morand, Daran, llelvétius, Malouin, Thierry,
(lui, tous très-savants, tous mes amis, me traitèrent chacun à sa mode.
lie me soulagi'reut |)oinl, et m'affaiblirent considérablement. l'Ius ji'
l'Ml I II II I l\ Itl \ Il I ^ti7
iirass»T>issais a leur diiiilion, |ilii< ji- iltMiiais jaiiiif, inai^n', laililc.
Mon iiiia^iiialiiiii. iju'iU crraroiu-liaii'iit, iiicsiiranl iikiii i-lal sur \'o[\\-i
(II- liMirs tlro^iK's, iu> iiii' iiioiiliail a\aiit la iiiiirl i|iriiiic siiilf ik- sniir-
fram-es, li-s n-lfiiliims, la ■;ra\i'llc. la |iii'ni'. Tonl ci- qui siuija'^c lis
anlrt-s, les tisaiii'S, les liaiiis. la sai^iii'-c, ('ui|>ii'ail uii-s riiaux. M'ilaiil
a|icr( Il iiui' Ifs SdUilfs de Daraii, (|ui seules nie raisaiciil (|Url(| lïtl, cl
sans li'Sinullcs je in- rinyais plus [lomoir >iMi', ni: lui- ilonnaiciil (•«•|icii-
(lant )|u'un soula^i-niciit nioincntaiu-, je nie mis à lairc, a •tiands fiais,
il iuiiui'usi's [iriixisions (If siimlt's, pour |>nuMiir l'ii purtcr Innli' ma \it',
ni(*mc au cas que Ihiran vint a uiainpici'. l'iiiil.iiil liuil ou ili\ ans(|ui-ji>
nit'ii suis siTvi si souM'iit, il laul. a\t'c (nul rc qui m'en n-slc, que j'en
aie acheté pour ciiKpiaiite louis. Un seul (|u'un Irailemenl si coùleuv, si
iloulonreux, si pénilil<\ ne me laissait pas travailler sans ilistraclioii, et
qu'un mourant ne met |)as une anlrui liien vive à ^a^iier mui pain (|uo-
(idien.
Los occupations litlcraires liit-nt une autre disliaction non moins pii--
jndiciahle à mnii travail joninaliei'. A peine mon discours ent-il paru
que les défenseurs des lettres fondirent sui- moi comme de <oiieeil.
Indii:ni' de voir tant de petits messieurs Josse. (jui uintemlaient ])as
même l.i question, vouloir en ilecider en maîtres, je pris la plume, et
j'en traitai quelques-uns de manière à ne pas laisser les rieurs de leur
côlé. In certain M. (îautier, de Nauci, le premier qui tomha sous ma
plume, futindemenl malmené dans une lettre à M. (îrimm. Le second fut
le roi Stanislas lui-même, (jui ne (leilai|.;na pas d entrer i-n lice avec moi.
L'honneur <pi il me lit me força de changer de Ion pour lui répondre;
j'en pris un plus grave, mais non moins fort; et, sans manquer de res-
pect à l'auteur, je réiutai pleinement l'ouvrage. .le savais (]irun jésuite,
appelé le ['. Menou, y avait mis la main : je me liai à mon tact pour dé-
mêler ce (|ui était du |)rince et ci> qui était du moine ; et, Inmhant sans
ménagement sur toutes les phrases jésuiti(|ues. je relevai, chemin faisant,
un anachronisme que je crus ne pouvoir venir que du révérend, dette
pièce, qui, je ne sais pourquoi, a fait moins de hruit que mes autres
écrits, est jusqu'à présent nn ouvrage unique dans son espèce. J'y saisis
l'occasion qui m'était offerte d'apprendre au pnhlic comment nu ])arti-
culier pouvait défendre la cause de la vérité contre un souverain même.
il est diilicile de |)ren(lre en même temps un ton plus lier et plus res-
pectueux que celui qui> je piis pour lui répondre. J'avais le bonheur
d'avoir affaire à un adversaire ])onr lequel mon co-nr j>lein d'estime
|)onvait, sans adulation, la lui témoigner ; c'est ce que je lis avec assez
de succès, mais toujours avec dignité. Mes amis, effrayés pour moi,
crevaient déjà me voir a la Bastille. Je n'eus pas celte crainte un seul
moment, et j'eus raison. Ce hou prince, a|>rès avoir vu ma réponsi", dit :
J'ai mon cotnptc, je ne m'y frnlle plua. hepuis lors je reçus di' lui diverses
:,()« LIS (.OM KSSIO.NS.
iiianiiii's (I ('sliiiic et de hionviMllaiicc, diiiil jamai (|iii'l(|iit's-iiii('s à citer;
il iiHiii l'oril courut traïKiiiillumciit la Kraiicc et l'Iùiropc, sans (jue por-
soiiiic y trouvât l'itMi à lilàuicr.
J'i'us peu (le temps après un autre ailveisaiic an([in'l je ne nrétuis pas
alUiiilii, ce même M. Bordes, de Lyon, (jui dix ans auparavant m'avait
lait licaucoui) d'amitiés et rendu plusieurs services. Je ne l'avais pas
luiblié, mais je l'avais négligé j)ar paresse; et je ne lui avais pas envoyé
mes écrits, iaute d'occasion tonte trouvée pour les lui faire passer. J'avais
donc tort ; et il uralla(iua lionnètemcnt toutefois, et je répondis de
même. Il répli(|ua sur un t(ui pins décidé, delà donna lien à ma dei^
nière réponse, après laquelle il ne dit plus rien : mais il devint mon
plus ardent ennemi, saisit le temps de mes malheurs pour faire contre
moi d'affreux libelles, et lit un voyage à Londres exprès pour m'y nuire.
Toute cette polémi(|ne m"occn])ait l)eancoup, avec bcauconp de perte
de lem|)s pour ma copie, peu de progrès pour la vérité, et peu de pro-
fit pour ma bourse, l'issot, alors mon libraire, me donnait toujours très-
peu de chose de mes brochures, souvent rien dn tout ; et, par exemple,
je n'eus pas un liard de mon premier Discours ; Diderot le lui donna gra-
tuitement. Il fallait attendre longlemj)S, et tirer sou à sou le peu qu'il
nu" donnait. Cependant la copie n'allait point. Je faisais deux métiers,
c'était le moyen de faire mal Tun et l'autre.
Ils se contrariaient encore d'une autre façon, par les diverses ma-
nières de vivre auxquelles ils m'assujettissaient. Le succès de mes pre-
miers écrits m'avait mis à la mode. L'état que j'avais pris excitait la
curiosité; l'on voulait connaître cet homme bizarre, qui ne recherchait
personne, et ne se souciait de rien que de vivre libre et heureux à sa
manière : c'en était assez pour qu'il ne le pût point. Ma chambre ne
désemplissait pas de gens qui, sous divers prétextes, venaient s'emparer
de nu>u temps. Les femmes employaient mille ruses pour m'avoir à
dîner. l'Iusje brusquais les gens, j)lus ils s'(d)stinaieut. Je ne pouvais
refuser tout le monde. En me faisant mille ennemis par mes refus, j'étais
incessamment subjugué par ma comi)laisance ; et de quelque façon que
je m'y prisse, je n'avais pas par jour une heure de temps à moi.
Je sentis alors qu'il n'est pas toujours aussi aisé qu'on se l'imagine
d'être pauvre et indépendant. Je voulais vivre de mon métier ; le public
ne le voulait pas. On imaginait mille petits moyens de me dédommager
dn temps qu'on me faisait perdr(!. Hientùt il aurait fallu me montrer
comme i'cdichinelle, à tant par personne. Je ne connais pas d'assujettis-
senicnl plus avilissant et j)lus cruel ([ue celni-lii. Je n'y vis de remède
([ue de refuser les cadeaux grands et petits, de ne faire d'exception pour
(|ui que ce fût. Tout cela ne lit qu'attirer les donneurs, qui voulaient
avoir la gloire de vaincre ma résistance, et me forcer de leur être obligé
malgré moi. IVl(|iii ne m'aurait pas donné nu écu si je l'avais demandé.
I-Alv I II II l.lMtl. \ III ^«)'J
lie cessait lie iii'iiinii'iiimcr de ses oflres, cl. [loiir se veiller «le les \<Mr
icjelées, lav.iil mes relus (rairo>;iiiiee «'1 «l'osleiilalioii.
(hi se (liiiiU'ia liieii (|iie le |iai'ti i|iie j'a\ais |iris. e( le ^\^ll'ltll' i|iii' je
>uulais siii\re, iirlaieiil pas du j;miiI de iiiadaïui' le Vasseiir. Idul ii- dc-
sinléresseiuenl de lu lille ne reiii|i(Vliiiit pas de >ui\i<' lis direelioiis de
sa mère; el les ijouveriiriises, eninme les a|i|>elail (JaiilTeeoiirl, ti élairiil
pas IduJmuis aussi fermes i|ue mcii dans leurs relus. nuiii(|u'iui meeaehàt
liieu des eiiDses, j'en vis assez |Hiur juj;er <|iir je ne Mi\ais jias lotit; et
eela nii' lonrunnla, niuins par raeeiisatiiiii de eunnixeiui- (|u il m riail
aisé de prévoir, «|ue par I idée eruelie de ne piiinoir jamais «lie malin;
elle/ moi, ni de moi. Je priais, je eonjnrais, je me làeliais, le tout sans
suecès ; la maman nii- taisait passer |M)ur un grondeur élernel, pour un
luuii ru ; eelail, avec mes amis, tirs clnulmtleries euiitiiiucili';- ; lout était
mystère et seeret pour moi dans mou ménage; et, pour ne pas m exposer
sans cesse à des orages, je n'osais plus m'inlormer do ce (|ui s'y passait.
Il aurait i'allu. pour me tirer de Ions ces tracas, une fermeté dont je
n'élais pas ca|)able. Je savais crier, et mm pas agir; on me lais>ait dire,
el l'on allait sou train.
Ces tiraillementscontiuiieis, et les imporluiiiles journalières auM|iielles
j'étais assujetti, me rendirent eulin ma demeure el le séjour de l'aris dé-
sagréables. Ouand mes incommodités me permettaient de sortir, et (|ue
je ne me laissais pas enlrainer ici ou là par mes coiinaissauces. j'allais
me promener seul ; je révais à mou grand système, jeu jetais ijuel<|iie
ciioso sur le papier, à l'aide d'un livret blanc et d'un crayon que j'avais
toujours dans ma poche. Voilà cominenl les désagréments imprévus d'un
état de mon dmix me jetèrent pardiversion toiità fait dans la littérature,
et voila comment je portai dans tous mes premiers ouvrages la bile el
l'humeur qui m'en faisaient occuper.
Ine autre chose y coniribuail encore. Jeté malgré moi dans le monde
sans en avoir le tt)n, sans être en étal de le prendre et de m'y pouvoir
assujettir, je m'avisai d'en prendre un a moi (|ui m'en dis|>eusàt. Ma
sotie el maussade timidité, que je ne pouvais vaincre, ayant pour prin-
cipe la crainte de man(|uer aux bienséances, je pris, pour mcnhardir, le
parti de les fouler aux pieds. Je me lis cynique el causticiue par boute;
j'aliéctai de me|iriser la politesse que je ne savais pas pratiquer. Il esl
vrai que cette àprelé, conforme à mes nouveaux principes, s'ennoblis-
saildans mon âme, y prenait l'intrépidité de la vertu ; el c'est, je 1 ose
dire, sur celle auguste basequ'elle s'est soutenue mieux et [duslongtemps
qu'on n'aurait dû l'alteiKlie d'un effort si contraire à mon naturel. Ce-
pendant. malgré la répiilalimi de uiis.iiilliropie (|ue mon extérieur et
(|uel(|ues mots heureux me donnèrent dans le monde, il est certain que,
tiaiis le particulier, je soutins toujours mal mon personnage; que mes
amis et mes connaissances meiinienl cet ours si farouche comme un
TAO LKS C.ONKKSSIO.NS.
agneau, et que, liiuiiaiil mes saieasmes à des vérités dures, mais géné-
rales, je n"ai jamais su dire un mol dés()l)lij>eanl à (|ui que ce lïil.
Le Devin iht r/Z/ayc aciieva de me uiellre à la mode, et l)ienlôl il n'y
eut pas d'iuMume plus reeliereiié que moi dans Paris. I/histoire de cette
pièce, qui fait (''|)()(|ue, lien! à c(>ile des liaisons qu(! j'avais pour lors,
r/esl nn détail dans le(|iiel je dois eulici' pour rintelligcncc de ce qui
doit suivie.
J'avais un assez gi-auii niiinlire de connaissances, mais deux seuls
amis de choix, Diderot et (irimm. l'ar nu eiïet du désir que jai de ras-
siMuider tout ce (\m m'est cher, jClais trop lami de Ions les dcLix |)onr
([uils ne le lussent pas hienlôl l'un de l'autre. Je les liai; ils se convin-
rent, et s'unirent eiieoii' pins élroilement enti'e eux (ju'avec moi. Diderot
avait des connaissances sans nombre; mais (irimm, étranger et nouveau
venu, avait besoin d'en l'aire. Je ne demandais pas mieux que de lui en
procurer. Je lui avais donin'DidiU'ot, je lui donnai (janllecourt. Je le me-
nai (lie/ madame; de (llienonceaux, cbez madame d'Kpinay, cliez le
baron d'ilolbacli , avec lequel je me trouvais lié presque malgré moi.
Tous mes amis devinrent les siens, cela était tout simple; mais aucun
des siens ne devint jamais le mien, voilà ce qui létail moins. Tandis
(|u'il logeai! cliez le comte de Frièse, il nous donnait souvent à dîner chez
lui ; mais jamais ji; n'ai reçu aucun témoignage d'amitié ni de bienveil-
lance du comte de Frièse ni du comte de Schombcrg, son parent, très-
l'amilier avec Grimm, ni d'aucune des personnes, tant hommes que
femmes, avec lesquelles Grimm eut par eux des liaisons. J'excepte le
seul abbé Uaynal, qui. quoique son ami, se montra des miens, et m'of-
frit dans l'occasion sa bourse avec une générosité peu commune. Mais
je connaissais l'abbé Raynal longtemps a\anl (jne (irimm le connût lui-
même, et je lui avais toujours été attaché depuis un procédé plein de
délicatesse et d'honnèteti'' qu'il eut pour moi dans une occasion bien lé-
gère, mais que je n'oublierai jamais.
Cet abbé Raynal est certainement un ami chaud. J'en eus la preuve
.1 |K!u près dans le temps dont je parle envers le même (irimm, avec le-
<iuel il était étroitement lié. Grimm, après avoir vu quelque temps d(!
bonne amitié mademoiselle Fel, s'avisa tout d'un coup d'en devenir
l'pcrdunu'iil amoureux, et de vouloir su]>planter Cahusac. i-a belle , se
pi(|iiant de constance, éconduisit ce nouveau prétendant, (^elui-ci pril
l'alTaire au ti-agi(jue, et s'avisa d'en vouloir mourir. Il tomba tout subite-
ment dans la |)lus étrange maladie dont jamais peul-ètrc! on ait ouï par-
ler. Il passait les jours et les nuits dans nue continuelle léthargie, les
yeux bien ouvcuts, le pouls bien ballant, mais sans parler, sans manger,
sans bouger, paraissant (|uel(|iiefoisenteiulre, mais ne répondant jamais,
pas même par signe; et du reste sans agitation, sans douleur, sans
lie\re, et restant là connue s'il eût él('' mort. !>'abbé Ravnal cl moi nous
I-AII I II. Il I l\ Kl \ i II .'Ml
|)url!i|{i'àiiifs sa ^anlf ; r.il)lii'. |i|ii> rnliii-lc d niniix |iiiil.iiil, \ |),i>s.iii
los niiils, moi Ifs jours, sans li- (|iiitl(r, jamais iiisiMiihlc ; it i <•
|iarlail jamais sans ipir raiilii' nr IVil aiii\i'. l,c «nmlr dr l'i u-si- , alar-
inr, lui amena Siiiac, (|ni, a|iiis l'aMiir Iticn i-xamim', ilil ([m- cv m- se-
l'uil rien, et n'iuilonna rien. Mimi rllrtii |miui' mon ami me lil (i|iscr\rr
UYcc soin lil l'oiitcnance iln nii-ilfiin, et jr le \is sourire eu sorlanl. (^e-
pendant le malade resta plusieurs jours immoliile, sans imiidie ni
liiiiiiljciii, ni (|n()i (|iie ee lût, ipie des cerises cunliles ijiie je lui niellais
de leni|is en temps sur la langue, et i|u il a\alail jurl iiii'ii. I ii luau ma-
tin il se le\a, s'Iialiilla, et reprit son train de \ ie ordinaire, sans iiue
jamais il m'ait reparle, ni, <|ne je sache, à l'alihé Ilavnal, ni à personne,
de celte siiij^iiliéri' lelliargie, ni des soins que nous lui avions rendus
tandis iin'elie a\ait duré.
tlette a\eiitnre ne laissa pas de laire du lirnil ; et c'eût été réellement
une anecdote merveilleuse (|ue la cruauté d'une tille «l'Opéra eût lait
mourir un lionime de désespoir, (iette lielle passion mit (irinim a la i le;
hientùt il passa pour un prodige iramour, d'amilie, il'allai IhhiciiI de
tonte espèce. Cette opinion le lit leclierclier et l'èter dans le ^laiid monde
et par la l'eloi^na de moi, (|ui jamais n'avais été pour lui iin'un pis-
aller. Je le vis prêt à m'écliap|ier tout à l'ait. J'en fus navré, car tous les
sentiments vil's dont il taisait |j.iraili' claicnl ci ii\ i|n 'avec iiuiins de liriiil
j'avais pour lui. J'étais bien aise ipi'il réussit dans le monde; mais je
n'aurais pas voulu «|ne ce lut eu ouliliaiit son ami. Je lui dis un jour ;
Grimin , vous me négligez; je vous le pardonne: ipiand la première
ivresse des succès bruyants aura fait son effet et que vous en sentirez le
vide, j'espère, cjuc vous reviendrez à moi, et vous me reirouverez tou-
jours : quant à présent, ne vous gênez point ; je vous laisse libre, et je
vous attends. Il me dit que j'avais raison, s'arrangea en consé<|uence,
et se mit si bien à son aise, que je ne le vis plus qu'avec nos amis com-
muns
Notre |)rincipal point de réunion, avant (|u'il lut aussi lie avec ma-
dame d'Kpinay (|n"il le fut dans la suite, était la maison du luron d'Ibd-
bacb. C.edit baron était un iils de parvenu, (|ui jouissait d'une assez
grande fortune, dont il usait noblement, recevant cbez lui des gens de
lettres et de mérite, et, par son savoir et ses lumières, tenant bien sa
place au milieu d'eux. Lié depuis longtemps avec Diderot, il m'avait le-
chercbé par son entremise, même avant que mon nom fût connu, lue
répngnanci! naturelle m'empécba longtemps de répondre à ses avances.
In jour([u'il m'en demanda la raison, je lui dis : Vous êtes trop ri<lie.
Il s'obstina, et vainquit enliii. Mon |)lus giaïul inallieur lui toujours de
lie pouvoir résister aux caresses : je ne me sui< jamais bien trouve d v
avoir cédé.
l ne autre connaissance, (|ui deviiil amitié silol que j eus un lilie
r.l:! LES CONFESSIONS.
|)oin' \ |Hcli'ii(ln'. lui (l'Ile de M. Diiclns. Il \ ,i\,iil pliisicurs .niiu'os (iiiu
je l'avais mi pour la piiMiiicro l'ois à la (ilievrelle, chez iiiadaim." d'Epinay,
avoc laqiiclli' il ('(ait lics-iiicn. Nous ne lîmos que dîner ensemble, il
reparlit le inènu" jour ; mais nf)ws eansàmes (|iiel(|nes moments
apri'S le diuer. Madanu' d'l'.|)iiia\ lui avait jiaiii'' de moi et de mon
opéra des Muscs <i(il(iiilcs. Dnelos, doué de trop grands talents pour ne
pas aimer ceux ([ui (M1 avaient, s'était |)révenn pour moi, m'avait
invité à l'aller voir. Maljjré mon ancien penchant renforcé par la con-
naissance, ma timidité, ma paresse, me iclinrenl tant (|ne je n fus au-
cun ])asse-porl auprès de lui ipie sa complaisance ; mais, en( onraj;('' |»ar
mon |)remier succès et par ses éloges ([ui me revinient, ji; liis le voir, il
vint me voir; et ainsi commencèrent entre nous des liaisons qui nie le
rendront tonjours cher, et à i|ni je dois de savoir, outre le témoignage
de mon jiropre co'ur, (]U(> la droiture et la pr(d)i(é peuvent s'allier quel-
quefois avec la culture des lettri^s.
Heanconp d'antres liaisons moins solides, et dont je ne fais pas ici
mention, furent l'effet de mes premiers snccès, et durèrent jusqu'à ce
que la curiosité fût satisfaite, .l'étais \m homme sitôt vu, qu'il n'y avait
rien à voir de nouveau dès le lendemain. I ne femme cependant (jni me
rechercha dans ce lemps-là, linl plus solidement quo. tontes les autres :
ce fut madame la mar(]uise de Créqui, nièce de .M. le bailli de Froulay,
ambassadeur de Malte, dont le frère avait précédé M. de .Montaigu dans
l'ambassade de Venise, et que j'avais élé voir à mon retour de ce pays-là.
Madame de Crécpii m'écrivit ; j'allai chez elle : elle nu- prit en amitié.
.l'v dînais (|iieliinel'ois, j'y vis plusieurs gens de lettres, et entre antres
M.Sanriu, l'auteur Ac Sparlavus, de BarneveUit, etc., devenu depuis lors
mon très-cruel ennemi sans que j'en puisse imaginer d'autre cause,
sinon que je porte le nom d'un homme que son père a bien vilainement
persécuté.
On voit que, pour un copiste (|ui devait être occupé de son métier du
matin jusqu'au soir, j'avais bien des distractions qui ne rendaient pas
ma journée fort lucrative, et qui m'empêchaient d'être assez attentif à
ce que je faisais pour le bien faire; aussi perdais-jc à effacer on gratter
mes taules, ou à recommencer ma feuille , plus do. la moitié du temps
(|u"on me laissait. Cette iinportunilé me rendait de jinii' en jour Paris
plus insn|)porlable, et me faisait rechercher la cam|)agne avec ardeur.
J'allai jdusieurs fois passer (|uel(|ues jours à Marcoussis, dont madame
le Vassenr connaissait le vicaire, chez leipnd nous nous arrangions tous
(le façon (piil ne s'en Iriuivailpas mal. (îrinim y vint une l'ois avec nous.
I.e vicaire avait de la voix, chantait bien, et, (jn(ii(|n*il ne sût ])as la
musique, il apprenait sa partie avec l)eauconp de lacililé et de précision.
Nous V passions le temps à chanter mes trios de Chenonccaux. J'y en
lis (ienv on Irnls nouveaux. >ni' i\v> paroles iiiu' (innini cl le vicaire bà-
i>\ii Ml II , I i\ m \ Il I r.ir.
lissairiil laiil luni i|iii' mil. li- ne |iiils iiri-iii|ii°-i'lii'i' ili* i'f>;i°<'lliT ces Irins
fails l'I (liaiid's (hiiis (les inoiiicnls de liitii piirt* joie, cl (|iii-j'iii liiissi'-s à
Wooltoii :i\0(- loiilf ma miisii|ii)-. Madi-iimisi'lli' naM-ii|)oi-t m a |iciil-(''lri'
ilcja lail ili's |i.'i|iill()lfs ; mais ils mi'i'ilaii-iil il'i"-!!')- (-omsitvcs, cl siml |iiiiii'
la |)lii|iai'i il'iiii trcs-lioii ('iiiilrc-|iiiiiil. Ce lui :i|M'('S (|iicIi|ii'iiii iIc ces
|)clils vo\af;cs, ()iij'a\ais le plaisir de Miir la laiile à son aise, liieii ^jaie,
cl «lii je in'cj^ajais joii aussi, <|iic j't'-irixis aiixicaiic, l'nil ia|ii(lcmciil cl
iDit mal, une épilre en xeis (|n'iin Ironxcia parmi mes papiers.
J 'a Nais, plus prés de Paris. nneanlrc>l;iliiin rcirldemunironlclie/. M. Miis-
sard, mnn l'umpalriolc, mon |iareiil cl mun ami. i|iii s l'iail l'ait .i l'.i>>v
une ri'Iraile ciiarnianle on j'ai i unie di' liini p.iisildes momenis. M. Miis-
sard élail un joaillier. Immme df lnni sens. (|iii, après avoii' acipusdans
.son cummeree mie lorlnne iiiinm''le, cl a\nir marié sa lilli' niiii|iie à
M. (II? Valinalelle, (ils d'un aj;enl de elian^e el mailr(> d'InMei du roi. prit
le sajjc parti de ([iiitter snrses vienx jours le m''j;oce et les allaires, et de
niclire un intervalle de repos el de jimissance ( nlre le tiaeas de l.i \ir et
la iiiorl. Le l)oulnnnin(< Mnssard, vrai pliilosoplic de prati(|ne, vivait
sans siHK'i, dans une maison Irés-aj^réalde (jn'il s'était hàtii-, et dans nn
très-joli j.irdin qu'il avait plante de ses mains. Kn l'ouillanl a iond de
cuve les leirasses de ce jardin, il Inmva di-s ((Kinilla-ics fossiles, el il en
trouva on si g;rande <|uantité. (|ne son imagination evallée ne vil pins
(|ne eo(jnilles dans la nature, et (|n"il crnl enlin toiil de Ikui (pie Inni-
^^H^^^-
■TEwiL.
vers n'élail (jue it>nuilles, débris de loijnillcs. et (|Ue la terre n'clait ipn;
du cron. Toujours occupé de cel ohjel de ses singulières découvertes, il
:>U I.I.S CONFESSIONS.
s'ccliaiilTa si liicii sur ces idées, (luCllos so seraieril eiilin ((Uiriii'es dans
sa It'lc (Ml svslemc, c'est -a-diic en r()lie, si, .ti-ès-lieureiisciiicnl pour sa
raison , mais liien mallienrensenienl |KHir ses amis, aiixcinels il (dail
eiii'f et i|ui tiiinvaieiit cliez lui l'asile li' plus a|iréal)](', la iiioil ne lui
\enne le leur <'iile\er par la pins élran|;(' el ernelle maladio :c"(''lait uno
tumeur dans l'estomac, toujours croissaut<', (|ni I ('m|)ècliail de manj^er,
sans (|ue durant Irès-lonutemps on en trim\àt la cause, el (|ui liuit. ajuès
plusieurs années de souliVances. par le laire mourir de laim. Je ne puis
me rappeler, sans des serreÊiienls de Cd'ur, les derniers temps de ce
pauvre et dijïiK- homme, qui, nous recevant encore avec tant de plaisir,
i,euiei)S et moi, les seuls amis (|ue le siiectade des maux qu'il Sfuilïrait
n'ccarla pas de lui jusqu'à sa dernn're lienre, ipii, dis-je, était ri'duit à
dévorer des yenv le rejias (|u'il nous Taisait servir, sans pouvoir presqiu-
humer quel(|nes gouttes d'un thé hien léij;('r (|n'il {'allait rejeter un mo-
uumU après. Mais avant ces temps de douleur, eoiuhien j'en ai passé chez
lui d'agréahles avec les amis d'élite (|u'il s'était faits! A leur tète je mets
l'ahlx'' Prévost. liouHue tii's-ainialde et très-simple, dont le co'ur vivi—
liait ses écrits, dignes de l'immoitalilé, et (jni n'avait rien dans l'humeur
ni dans la société du somhre coloris qu'il donnait à ses ouvrages; le mé-
decin l'rocope, petit Esope à bonnes fortunes; Uoulanger, le célèhre au-
teur iioslhnme du Dcspolisme oriental, et qui, je crois, étendait les systè-
mes de Mnssard sur la durée du monde : en femmes, marlame Denis,
nièce de V(dtaire, ([ui n'étant alors (jn'une lionne femme, ne faisait pas
encore du hel esprit ; ma<lame Vanloo, non pas belle assurément, mais
charmante, qui chantait comme un ange; madame de Valmalettc elle-
même, (|ui chantait aussi, et (|ui, (iuoi(|ue fort maigre, eût été fort aima-
hle si elle en ei'it moins eu la |irélention. Trlle était à peu près la société
de M. Mussard, qui m'aurait assez plu si siiu lète-à-tètc avec sa conchy-
liomanie ne m'avait plu davantage ; et je puis dire que pendant plus de
six mois j'ai travaillé à son cabinet avec autant de plaisirqne lui-même.
Il v a\ait longtemps (jn'il prétendait que jMuir mon état les eaux de
l'assv me seraient salutaires, et qu'il m'exhortait à les venir prendre
chez lui. l'our me tirer nu j)eu de I urbaine cohue, je me rendisàladn,
el je fus passer à Passy huit ou dix joui's, (|ni me tirent plus de hien parce
(|iie j'étais à la campagne, que parce que j'y prenais les eaux. Mussard
jouait du violoncelle, el aimait passionnément la musique italienne. Un
soir nous en parlâmes beaucoup avant de nous coucher, et surtout des
opère buffc (|ne nous avions vus Tun et l'antre en Italie, et dont nous
étions tous deux transportés, l.a unit , ne dormant pas, j'allais rêver
comment on pourrait hiire pour donner eu France l'idée d'un drame de
ce genre; car les Amours de liauondeny ressemblaient point du tout. Le
malin, eu nu' juiuueuant et prenant les eatrv, je lis ([ueh|ucs manières
de vers li'ès à la hâte, et j v ada|)lai des chanls (|ni nie revinrent en les
Il.l
i\ii Ml II I i\ iti \ III :;ir
laisaiil. .Il' li.ii ImiiiiII.ii I. (<>iiI (1,iii> une c-iiiri' ilc .-.ilmi mhiIi- (|iii clail an
li.iiil (lu janliii ; i-l au thc, jr m- pus iu'cui|M'rlii r ili- niunlriT co airs a
MussanI i>l à niailruiitiscllc HuMiiiois sa n<Mi\fiiiauli', qui ilail i-ii ^L•^il^;
uiu- Iivs-Ikuiiu" il aiiualilr lilli-. Les Imi-i iin.iiiaiix (|iii' jamais fS(|uiss('s
tiairiil le |uriiii(i ihomiln^Uf, J'ai fieiilH iiniii snrttiur : laii' ilii llcxiu,
/.'(iinoitr croit s'il s'imiuivle : cl If .l.initi dun, .1 jitmnis, (iilin, jr t'rit-
ijittjt, fil-. J'iuiaj-iuais si |)<'U i|ui' ..la Naliil l.i ixiiic .irlr.' Mii\i. i|u.'.
sans It'S a|i|>lau.lissiMuciils .-1 les .■ri..iiiia-iin.iil> (!.• l'un .1 d.- l'aiili.-,
j'allais j.M.T au l'eu mes iliiHons cl u'\ plus |icusi'i-, ouiuif i"ai lail
laultli' lois piuir il.s tliiis.'s .lu uioiiis aussi lnuin.'s : uiais ils ui'.Acilc-
ii'iil si l)it'n, (|u'fu six j.iuis mon ilianu- l'ut ciiit, à .|U(li|ui's vers pri-s,
cl t. Mlle ma musique cs(|uissée, tcllcuuMil (|u.' je n'.us plus à l'aire à
l'aris .|u'un p.-u .1.- r.'cilalil' .-1 loul li> n'iuplissa;;.- ; cl ja.licxai le liuil
axci- un.' Ii'iie lapi.iilc. <|u eu huis s.'uiaiucs mes scènes l'nr.'iil mise- au
nel cl .'Il clal d .'Ire r.'picscul.-.'s. Il ii \ ni.iiii|uail (|uc le ilixcrliss.'UM'nl,
(|ui ne lui lait .[ne lon^lcmps après.
(17ÎJ2.) Eclianflé de la eomposilion .1.' eel (iu\ ra^'c, j'axais un.' grandi'
passion de l'enlendre, cl j'aurais donné loul au inniide pniii I.' xoir r.--
pns.Miler à ma l'aiilaisie, à |).)rles ferm.'cs, comme .)n .lil .jui' Lulli lil
une lois joiu-r Anniilv p.mr lui seul. (!omme il ne m'étail pas possihl.'
d'avoir ce plaisir (|u'avec le public, il lallail nécessairemenl, pour jmiir
de ma pièce, la l'aire passera l'Opéra. .MallM-ureuscment elle élail .iaus
un ^'cnre al)soluinenl neuf, an(|ucl les .ircilles n'élaienl poinl accuilu-
nu'cs ; cl d'ailleurs, le mauxais succ.'-s d.-s Muses (/<i/(i;i(c.s m.' l'aisail
jircMpir c.iui ilii Devin, si j.- le pr.'senlais sous umu iioiii hiiclos me
lira de peim-, el se chargea de l'aire essayer l'ouvrage eu laissant ignorer
l'auteur. Pour ne pas me déceler, je ne me trouvai poinl à celle répéti-
tion ; et les petits riiiloiis, (|ui la dirigèrent , u.' surent .Mix-iuénn.'s .juil
en élail j'auteui . .ju'après qu'une acclamation générale eut altesté lu
l)oul.- (le l'ouxrage. Tous ceux qui reuleudirent en étaient enclianles,
au poinl (|ue des le l.-ndemain. dans t<)ules les sociétés, on m; |)ailail
daulre diose. M. de l.urx, inlendani des menus, (|ui avait assisté à la
répétition, demanda l'ouvrage pour élre donné à la cour. I>ii( in<. (|ui
saxail mes intenti.Mis, ju^'caut «pie je serais moins le maître de ma pièce
à la cour (ju'à l'aris , la reiusa. Crucy la réclama irautiuité. Duclos liiil
bon ; et le déltat entre eux devint si vif, qu'un jour à l'Opéra ilsaliaieiil
sortir ensemble, si on ne les eût séparés. Ou xoulul s'adresser à moi :
je renx.iyai la décision de la chose à M. Duclos. Il fallut reloiirner à lui.
.M. le duc d Aumont s'en mêla. Duclos crut enlin devoir céder à laulu-
rilé, et la pièce fut donnée pour i-trc jonée à Fontainebleau.
I.a partie à laquelle je m'étais le plus attaché, cl où je m'éloignais le
plus de la route commune, était le récitatif. Le mien était accentué d'une
fa(,-ou l.uite nouxelle, el mardiait axec le débit de la par(de. Ou n'osa
ôK; F. es r.ONFr.SSIONS.
laissiT cotio k'rril)li; imiovatiuii ; Ion craigiiail (|ii rlli' iir i(''\(i|làl les
oreilles moiitomii('i'(!s. Je cniiseiilis que l'raïuiicli it .IcholU^ lis^riil un
antre récilatil, mais je ne mhiIiis pas m'en mêler.
Onand (ont l'ut prêt et le jour lixé pour la représentation, Ton nie
proposa le voyage île {''oiilainehleau, pour voir au moins la dernière i-é-
pélilion. J'y lus avec mademoiselle Fel . (ïrimm . cl. je crois, ral)l>é
Uavnal, dans une voitnie de la eour. I.a lépi'titiou lut passahle ; j'en
lus plus content (jne je ni; m'\ étais altemln. l/orelu'slre était nombreux,
composé de cv.n\ de I Opé-ra et de la Musi([ue du lioi. .lehotle faisait
(lolin ; mademoiselle Ici, ('olelte ; (in\ ilicr, le l)e\in ; les cl ne uis étaient
ceux de r()|)éra. Je dis peu do chose : c'était Jelyotte (jui avait tout di-
rii;é; jene voulus pas conlriMer ce qu'il avait l'ail; et, malgré uhju ton
romain, i't'lais l)ont(Mix ((unme un écolier an milieu de tout C(! monde.
I,e lendemain, jour de la repn''seutati(m, j allai déjiMiniM- an calé du
(îi'and (.ouiiunn. Il y avait là lu>atn'onp de monde. On parlait de la ré-
|iétition de la veille, et do la dilliculté qu'il y avait eu d'y entrer. Un
id'licier qui était là dit qu'il était entré sans peine, conta au long ce qui
s'y était passé, dépeignit l'auteur, rapporta ce (|u'il avait fait, ce qu'il
avait dit; mais c(! (|ui m'énu'iveilla de ce récit assez long, fait avec au-
tant d'assurance que de simplicité, fut qu'il ne s'y trouva pas un seul
mot d(; vrai. Il m'était très-clair que celui qui parlait si savamment de
celle répétition n'y avait point été, puisqu'il avait devant les yeux, sans
le connaître, cet auteur qu'il disait avoir tant vu. Ce qu'il y eut de plus
singuliei' dans cette scène , fut l'effet (lu'elle lit sur moi. (>el homme
était d'un certain âge; il n'avait |)oiut l'air ni le ton fat et avantageux ;
sa physionomie annonçait un homme de mérite, sa croix de Saint-Louis
auiKUH-ait un ancien oflicier. Il m'intéressait, malgré son impudence cl
maigre- nmi. Taudis (ju'il déhitait ses mensonges, je rougissais, je bais-
sais les yeux, j'étais sur les épines; je cherchais quelquid'ois eu moi-
même s'il n'y aurait pas moyen de le croire dans l'erreur et de bonne
loi. Kniin, tremblant que quelqu'un ne me reconniil cl ne lui en fît
l'affront, je me hâtai d'achever mon chocolat sans rien dire ; et, baissant
la tète en passant devant lui, j(î sortis le plus tôt (ju'il me fui possible,
taudis (|ne les assistants pi'roiaieut sur sa relation. Je m'ajierçus dans la
riu' (|ue j'étais en sueur; et je suis sur que si quelqu'un m'eût reconnu
et nommé avant ma sortie, on m'aurait vn la honte et l'iuiiharras d'un
coupable, par le seul sentiment de la peine que ce pauvre homme au-
rait à souffrir si son mensonge était reconnu.
Me voici dans un de ces moments crili(|ucsde ma vie on il est difficile
de ne faire (|ue mnaer, parce qu'il esl presque impossible que la narra-
lion même ne porte empreinte de censuri; ou d'apologie. J'essayerai lou-
lel'ois de rap|)orter comment et sur quels motifs je me conduisis, sans
V ajouter ni louanges ni blâme.
à
S4.
l'Ml I II II. IIS Kl. Mil
11:
JV'Iais ce j(im-l;i ilaiis le mr 1 (|iii|i.ij;i- iif^linr iiui iii'i l^iil nnli-
naiiv : };raiiilf li:ii lu- cl |hti iu|iii' assc/ mal iirif-in-i'. l'iciiaiil n- ili laiil
ili- «It'Ct'iicc |i(iiir 1111 Mlle (le i(iiiiaj;(' , j'ciiliai ilc tilli' laroii iI.mi> I.i
nu"'!!!!' salir ou (lix.iifhl ai I i\ti-, |ii'm de liiii|is :i|ircs, Ir mi. la iriin', l.i
l'amillf i(>\ali' ri Umir la niiif. J allai inrlililii iliiis la Id^r nu iiir rmi-
(liiisil .M. (le C.iiiN. l't i|iii l'iail la siciiiii' : c'tlait une m .imli' jn^^r ^lu \i
lluàlir, \is-à-\is nm- |i(lilr lnf;c pins t'IcvuL-, où si- jilara If roi avec ma-
dame (le INim|iaili>nr. Kn> iiunne de dunes, el seul d'homme siu- le de\anl
di' la loi;e, je ne |>ns donlei i|n'iin ne m'i ùl mis la |néeisemenl |inni- elle
en Mie. (Jnaiid on eiil allume, uu- Mi\aul liaiis eel ét|ui|iaj;e au milieu
de m'HS Ions exiessixemenl paies, je lommoneai d'ôlrc mal a imm aise :
je me demandai si j'elais ;i ma iilace, si j'y élais mis iMuivenaldemeiil ;
el après t|uel(|ues luinnles d"iiu|iii(lnde, je me ii'poiidis. Oui, avec une
inlivpiililc <|ui Nciiail peul-élre plus de l'impussiliilili' de m eu didire,
ipie de la luire de mes raisons. Jr mr dis : .Ir suis a ma |)laer pnis(|ne je
\ois jouer ma |)ière, (|nr j'y suis imilr, (lur je iir l'ai lailr i|Ui' p(uii
rela, el(|u'apiés loiit piisoniie n'a plus de droil (|ue inoi-iiirme a jouir
du Iriiil lie luoii lra\aii el de mes lalenls. Je suis mis à iium (Miiinaire.
ni mieux, ni pis: si je rerommeiire à ni"asser\ir à l'opinion dans tpiei-
ipir rliosr, in'v voilà liienlol asservi dererliereii Imil. INuir èlie loii jours
moi-mrmr, je ne dtiis roiij;ir, ru (|url(|ur lieu (|ue ee soil, d'èln- mis
S(dou l'rlal (juo j'ai elioisi : umu extérieur est simple et négligé, mais
non crassrnx ni malproprr : la liarlie m; l'rsl poinl ni rlle-mrme, jjuis-
(|m* c'est la nature (|ui nous la donne, rt (|ue. sid(ui les lemp- et les
modes, elle e.<l (|nel(jnerois un ornemenl. Ou iiie trouvera liiiii ui.', iui-
pertineiil ; eii 1 (|iie luiniporle ! .le dois savoir endurer le ridirule et I(î
lilàine, pourvu ([U ils lie soient pas mérités. Apres ce petit s(dilo(|iic. je
me raH'crmis si liieu (|iic j'aurais été intrépide, si j eusse eu licsoiii de
l'être. Mais, soil cITel de la présence du luailre, soil naliirellr disposi-
lioii des cœurs, je n'aperçus rien ([ne d'oMigeant el d'Iioiiiiéle dans la
curiosité dont j'étais l'objet. J'en lus tonclié jiis(|ii"à recommriicer délie
iiKjuiel sur moi-même el sur le sort de ma pièce, craignant d'elTacer d(!S
préjugés si favorables, ijui semblaient ne cbeicliei- (|u "a 111 applaudir.
J'élais armé contre leur raillerie; mais leur air caressant, aiii|iiel je ne
m'étais pas attendu, nie subjugua si bien, qne je tremblais coiiiiue un
eiifanl (juaiid lui ciunmença.
J'eus bientôt de (|uoi me rassurer. La pièce l'ut tri-s-mal jouée <|uaut
aux acteurs, mais bien clianlée cl bien exécutée (|uaiil à la iiiusi(|iie. Des
la première scène, qui vérilablemeiil esl dune naïveté toucliante.j en-
tendis s'élever dans les loges un muriiuire de surprise cl d'applaudisse-
nieiil jusqu'alors inouï dans ce genre de pièces. La lermenlatiou crois-
saiilc alla bientôt au point d'élre sensibli' ilans toute l'assemblce, el ,
pour parler à la Montesquieu, d'augmenter .-011 eltet jiar son effcl
318
l.h.S COMMISSIONS.
Mii'iiif. V la scelle (les «leii\ jielites liiiimes ^l'iis , eel elïel lui il son
ciiiiilile. ( )ii ne el;i(|iie |)iiin( dexant le roi, ('<'la lil(|n\iM enlendil tiiiit ;
■v'^ . '-v
■^ V-C
amw^
, -^ ^ ^ 'A ^
la pièce cl railleur y gagnèrent. J'enlendais auloiir de moi un cliiiclio-
lement d<; i'cniinos qui me semliluient belles comme des anges, el (jui
s'enlredisaieiit à diM))i-voix : Cela est cliannanl. cela est ravissant ; il n'y
a |)as lin Sdii la (jui ne |)aile an cienr. Le plaisir de donner de rémotion
à lanl d'aimables personnes m'émul moi-même jusqu'aux larmes, cl je
ne pus les contenir au premier duo, en remarquant que je n'étais pas
seul à |)leurer. J'eus un monienl de retour sur moi-même, en me rap-
pelant le coneeit de M. de Treilorens. Celte réminiscence eut l'elTet de
l'esclave qui tenait la eouroiini^ sur la tête des triom|iliateurs ; mais elle
lui courte, el je me livrai bientùl pleinenienl el sans distraction au plai-
sir de savourer ma gloire. Je suis pourtant sûr qu'en ce moment la vo-
lupté du sexe y entrait beaucoup plus que la vanité d'anleur ; et sûre-
ment s'il n'v cùl eu là (|ue des liommes, je n'aurais pas clé dévoré,
comme je l'étais sans cesse, du ilesirde recueillir île mes li'vres les dé-
licieuses larmes que je faisais couler. J'ai vu di!s pièces exciter de plus
vifs transports d'admiration, mais jamais une ivresse aussi pleine, aussi
douce, aussi toucbante. régner dans tout nu spectacle, el surtoul à la
cour, un jour de premit're leprésentalion. Ceux ijui ont vu celle-là doi-
vent s'en souvenir; car l'effet en fut iiiiM|iie.
I'\U Ml II I l\ IIIMII .-|<)
l.i' iiir-iiic soir, M. Il- iliic tl'AniiiKiil iiir lil iliii- ilr nie lriiii\rr au clià*
li'.'iii If li'iiili-iiiaiii sur les ou/a' liciiri'S, o\ (|u il mh' |ii'csi>nlciMil an roi.
M. (If (!iir\, <|iii iiir lil cr nirssa^f, ajouta (|u'oii croxail <|u'il s'a^issail
(I uni' |ifusiou, cl (|ur it- roi xoulail uic I anuoiii-i'i' lui-iuèiuc.
(!roiia-i-<ui <|Ut> la nuil i|ui suivi! uni' au>'<i lirillaiilr journ)'i- fut une
■mil (I aii^oissi* fl cii> |irr|il(>\ilc |i(iiir moi'.' Ma |Hi-niici'(' iili'i*, iiiircs cilli-
(il- (i-llc rf|)rcs(Milali(Ui. si< |ioila sur un rri-i|Ui-ul licsoiii (!i> snilii-, iiiii
m avait lait lu-aU('ou|i soullrir Ir soii- mr-inc au s|ir('ta)-lf, cl (|ui |i>>u\ait
nie liiiiriiiciilei le leiidcinain i|iiaiiil je serais dans la paierie ou ilaii> les
a|i|)arleinenls ilu roi, |iariiii tous ces j^ramls, attenilaiit le |iassa|ic de Sa
Majesté. Celle iiilirniilé était la |iriiiciiiale cause (|ui me tenait écarli- des
cordes, et i|ui memiièiliait d'aller luinrermei- eliez des l'emmcs. L'idée
seule (le l'elal oii ce besoin poinail me mellre elail ea|taldc de me le
donner au |toinl de m'en iKUixcr mal, à moins d'un esclandre auipiel
j'aurais luélere la mort. Il n'y a (juc les },'ens (|ui connaissent et I elat
i|ui puissent jui^er de rclïidi d i ii ( oiirir le ris(|ue.
Je me ligurais eiisiiile de\anl le roi, préseiiléà Sa Majesté, qui dai^'iiait
s'arrêter et m'adresser la parole. C/élail là ([u'il fallait de la justesse et
delà presoiice d'es|irit pimr re|)(uidre. .Ma maudite limidilé, (|ui me
trouille devant le moindre inconnu, m'anrait-elle (|uitté devant le roi de
France, ou m'aurait-elle permis de bien choisira l'instant ce qu'il fallait
dire! Je voulais, sans quitter l'air et le ton sév('re (|ue j'avais pris, me
montrer sensilde a 1 lioiinenr ([ne me faisait un si grand moiiar(|ue. Il
fallait envelopper quehjue };rande et utile vérité dans «ne louanpe l)elic
el méritée, l'our préparer d'avance une réponse heurense. il aurait fallu
prévoir juste ce qu'il pourrait me dire; et j'étais sûr apiis cela de ne
pas retrouver en sa présence un mol de ce que j'aurais médité. Oiie de-
viendrais-je en ce moment el sous les yeux de toute la imir, s'il allait
in'écliap|)er dans mon Iroulde (luelqu'iine de mes balourdises ordinai-
res? (ie danger m'alarma, m'effraya, me lit frémir au point de me deler-
niincr, à tout risque, de ne m'y pas exposer.
Je perdais, il est vrai, la pension qui m'était offerte en quelque sorte;
mais je m'e\em|)lais aussi du joug qu'elle m'eiil imposé. .Xdieu la V('Tité,
la liberté, le courage. Comment oser désormais parler d indépendance
el de désintéressement, il ne fallait plus que llatler ou me taire en rece-
vant (elle pension : encore qui m'assnrail iiu'elle me serait pavée? One
de pas a faire. (]iie de gens à solliciter! il m'en coûterait plus de soins,
et bien plus désagréables pour la conserver, que pour m'en j)asser. Je crus
donc, en y renonçant, |)rendre un |)arti très-conséquent à mes principes,
el sacrifier l'a|)parence à ia réalité. Je dis ma résolution à (irimm, i|ui
n'y (q)pnsarien. .Viix.ui très j'alléguai ma saute, el je jiarlis le malin même.
Mon départ lil du bruit el lut généralement blâmé. Mes raisons ne pou-
vaient être senties partout le monde : m'accnser d'un sol orgueil elail bien
yjd
i,i:s i;(»M r.ssioNs.
plus toi l'ail, cl fiinlnilail micii\ la jiiidusic de (|iii('inM|ii(' sciilall en liii-
Mii'nii' (|n il ne SI' si'iail [tas tniidiiil ainsi. I.c Irudciiiaiii .iclNdlIc iiiLtri-
\il un liillcl, (Ml il nie <li'lailla les sncccs de ma pièce et I Cn^diienicnl (ii'i
II' iiii lni-nn"'inc en ('lail. Idnle la innrnce, nie iiiai(|iiail-il, Su Majcsié
lie cesse de dianler, avec la Miix la plus l'ausse de son royaume : J'ai
pvnln iiKiii serviteur: j'ai perd ii loitl iikid hoiilicitr. Il ajoiilail (pie dans la
(luin/aine on devait domiei- une seconde représentation du Dn-iii, t\\\\
constaterait an\ \eu\ di' tout le pulilic le plein succès de la première.
Deux jours après, comme j'entrais le soir sur les neiil' heures chez
madame d'Kjiinav, où j'allais souper, je me vis croise par un liacre à la
porte. Onel(|u'un (|ui était dans ce liacre me lit si^uc d'y monter; j'y
monte : c l'Iait Uidrrol. Il mi' parla de la pension a\ec un l'eu <pie, sur
pareil sujet, je nanrais pas attendu d'un ])liihisoplie. Il ne me lit |)as un
crime de n'avoir pas voulu être présenté au roi ; mais il m'en fil un ler-
rihle de mou iudilïérence pour la pension, il me dit (lue si j'étais désin-
lércssé pour imm coiii|)te, il ne m'était pas permis de l'ctrc pour celui
do madame le Vasseiir et de sa lille ; que je leur devais de n'oinettn^
aucun inoven possible et honuèle de leur donner du pain; et comme on
III' noii\ail pas dire après tout que j'eusse rei'usé cette pension, il son-
liiil que. puis(|u'on avait paru disposé à me l'accorder, je devais la solli-
citer et l'ohteuir, à quelque prix que ce fût. Quoique je fusse touché de
son zèle, je ne pus couler ses maximes, et nous eûmes à ce sujet une
dispute tris-vive, la |)ri'iiiièie ipic j'aie eue avec lui ; et nous n en avons
jamais eu (jue de cette espèci;, lui me prescrivant ce qu'il prétendait que
je devais faire, et moi m'en détendant parce que je croyais ne le ile-
voir pas.
Il l'Iait lard quand nous nous (|uiltàmes. .le voulus le mener son|ier
chez madame d'Kpinav. il ne le voulut point; et, quelque effort que le
désir d'unir tous ceux que j'aime m'ait lait l'aire en divers temps pour
ren"a"er à la voir, jusqu'à la mener à sa porte qu'il nous tint fermée, il
s'en est toujours défendu, ne jiarlant d'elle qu'en termes très-mépri-
sants. Ce lie fut (lu'apri's ma lirouillerie avec elle et avec lui qu'ils se
lièrent et ipiil commença d'en parler avec honneur.
Depuis lors Diderot et (iriinm seuihlireiit piciiilie à làclie d aliiner di"
moi les gouverneuses, leur faisant entendre que si elles n'étaient pas
plus à leur aise, c'était mauvaise volonté de ma part, et qu'elles ne
feraient jamais rien avec moi. ils tâchaient de les eiij;af^i'r à me (|niller,
leur promettant un regrat de sel, un hmeaii de tahac et je ne sais quoi
encore, parle crédit de madame d"l''.piua\. ils voulurent même entraî-
ner Diiclos ainsi que d'Ilolliach dans leur ligue; mais le |)remier s'y
refusa toujours, .l'eus alors quelque vent de tiuil ce iiiaiiége ; mais je ne
l'aiMiris hien ili>liin Imuiil que loiii;li'iiips apri's , et j'eus souvent à
■pu
lorer le zèle aveugle et peu di-^cret de mes amis, qui. du reliant à me
l'Vli I II. II. I l\ Kl \ III
yn
l'i'iliiirc, iiiciiiiiiiiiiili' l'iiiiiiiir j'i'Uiis, a l.i |ilii-< lri>(r miIiIikIi', lrii\aillaii'iil
clans li'iir idci- a nie ii'iiiln" lunniiv |i,ii \i> miiyio le- |)lns |ii<i|iirs en
l'ITfl à inr rt'iiilrr nusi'calilf.
IT.'l.'t. I.c faiiiaval Minaiil, IT.'iil, \i- llniii lui jnur a l'ai is, cl j'cii>
II- liMii|is, dans 1 1'( iniri \all<', d i ii l'aiii' i'iinvt'i liiii' <{ Ir divi-iiisscnn iil.
l!i' iliM-rtissi-nienl, lil (|n'il osl {{lavé, <U'vait i'ti«' en atlioii d'nii Imiil a
l'anlrc vi dans un snjrt snivi, (|ni, selon moi, l'onrnissait des laldraiix
lrfs-a>;rfali!i's. Mais i|nand je |iro|i(i>ai celle iiiee a ropera, on ne m'eii-
londil seiileinciil |> i^. cl il lallnt condrc des cliaiils «>l des danses a I oi -
diiiaire : cela (il i|ne ce dixeilissenieiit, (|noi(|ne |dein d'idées cliainian-
los, iini ne deparenl poinl les scènes, rcnssil lies-niédioct'enient. J'nlai
le itcilalilde Jelvolle, el je retaldis le mien, Ici ijne je l'avais lail d'abord
l'I (Ml il c>l uiaNc; cl ce rccilalil, un |icii liaiici>c, ji' I a\niic, c'esl-à-dire
Iraine par les actenis, loin de cliui|Mcr jM-isonne, n'a pas moins ién>si
tine les airs, et a paru, même an piildic. (ont aussi liiin lail pour le
moins. Je dédiai ma pièce à M. I)ncl(>-(|iii I a\ail prulcj^ce, et je déclarai
que ce serait ma seule dédicace, .l'en ai pourtant lait une seccmde avec
son ccmsentemeiil ; mais il a dû se Icnii- encore pins lionori' de celle
exception. (|ne si je n'en avais lait aucune.
J'ai sur celle pièce lieauconp d'aueedotes, sur li'S(|nellcs des clioses
plus impoilantes à dire ne me laissent pas le loisir de m elemlic ici. J'y
reviendrai peut-être un jour ilans le supplément. Je n »n sauiais pour-
tant onielire nue, (|ui peut avoir trait à tout (c (|ui suit. Je \i>itais un
jour dans le caliinel du liai'on d'Ihdhacli sa iini>i(|ii(' ; apjrs m avoii'
parcouru de lieauconp d'espi-ces, il me dit, en nie miMilraiit un ii'cueil
tie pièces de clavecin : Voilà des pièces (|ni ont été ciuiiposées pour moi ;
elles sont pleines de f;i>nt, bien clianlantes ; personne ne les connaît ni
ne les verra (jne mhh >ciiI. \ mis en div i iez choisir (|uel(|u'uiie |ionr I in-
sérer dans volii' divcrtisseiiM'iil. Avant dans la tète des sujets d'airs cl
(les svmiilionies lieaucoup plus (|ue je n'en pouvais employer, je me
souciais Irès-peii des siens, (ii'pendant il me pressa tant, (|ue par com-
plaisance je choisis une pastorelle que j'abrégeai, et que jo mis en liio
pour l'entrée des compagnes de (lolelte. Ouel(|nes mois après, et tandis
qn on rei)resenlait le Devin, entrant un jour iUc/. (ii'imin. je trouvai du
monde aulonr de s(ni clavecin, d'où il se leva binsqnemeiil a niini arri-
vée. Kn regardant machinalement sur son pupitre, j'y vis ce même
recueil du baron d'Holbach, ouvert |)récisénn>nt à celle même |>i(ce(|n"il
m'avait pressé di> ])rendre, en m'assnrant (|u"elle ne siutirait jamais di'
ses mains. (Jiiel(|iie temps après je vis encore ce nié ni ncil oiivi ri
sur le clavecin de M. d Mpinay, un jour (|u'il avait mnsi(|ne chez lui.
(irimm ni personne n'a jamais parle de cet air, et je n'en parle ici moi-
même que parce (pi'il se répandit (|uel(|ue tem|is après nu bruit (|ue je
n'étais jtas l'aiileni du Hnlii du villaifi'. domine je ne fus jamais nu graml
II
:,1-1 IIS COM-ESSIO.NS.
i'ro(|ii('-iiiil(-', jf SUIS |)('isu;i(li' (|iH' sans iiioji DiciiiniiKiirc tlf DiHsiqne on
aiiiail ilil a la tin (|iil' je ni' la savais pas.
<Jiii'l(|m' lcnii)s avaiil (iii On donnai le Dniii du nlliifn', il clail arrivé
à l'aris des boiilïons italiens, (indn lit jouer sur le lliéàtic de l'Opéra,
sans prévoir IV'iïet qu'ils y allaiiMil faire. (Juoiqu'ils lussent déteslahlcs,
et que l'orcliestre, alors lrès-i{;norant, estropiât à plaisir les pièees (ju'ils
donni'rent, elles ne laissi-renl pas de l'aire ii r()|i(ia IVaneais un tort
ijuil na jamais it'paii'. I,a eomparaison de ces deux musiques, enten-
dues le même jour sur le même tliéàli-e, d(''l)(uulia les oreilles fran-
çaises : il M y en eut point (jui put endurer la Iraîneiie de leur musique,
après l'accent vif et martpié de l'italienne : sitôt (jiie les honifons avaient
lini, tout s'en allait. On lut iorce de eliaunci' 1 ordic. cl de nietlre les
lionlïons à la lin. On donnait lù/lé. l'i/ijnnilidii, leSi/ljihc; rien ne tenait.
l.e seul Devin du villiuic soutint la eompaiaison, et plut encore après lu
Séria padrona. Quand je composai mon intermède, j'avais l'esprit rem-
pli de ceux-là; ce l'nr<'nt eux (|ui m'en donnèrent l'idée, et j'étais
l)ien éloigné de ])révoir qu"(ui les passei'ait en revue à côté de lui. Si
j'eusse été nu pillard. {|ue de \ols seraient alors devenus manifestes, et
coml)ien on eût jiris soin de les faire sentir! Mais rien : on a eu l)eau
faire, on n'a pas trouvé dans ma nuisii|ue la moindre réminiscence
(l'aucune autre; et tous mes chauts, comparés aux prétendus orij^inaux,
se sont trouvés aussi neufs que le caracti-re de musique que j'avais
créé. Si Idn eût mis Mondonville ou Rameau à pareille épreuve, ils n'en
seraient sortis (|u'en lambeaux.
I,es Itoulfons lireutàla musique italienne des sectateurs très-ardents.
Tout l'aris se divisa en deux partis ])lus échauffes que s'il se fût agi
d'une affaire d'Hlat lui de religion. L'un plus puissant, plus nombreux,
composé des grands, des riches et des femmes, soutenait la musique
française; l'antre, [)lusvif, plus lier, plus enthousiaste, était composé
des vrais connaisseurs, des gens à talents, des hommes de génie. Son
petit peloton se rassemblait à l'Opéra, sous la loge de la reine. L'autre
parti remplissait tout le reste du parterre et de la salle ; mais son foyer
principal était sous la loge du roi. Voilà d'où vinrent ces noms de
pailis célèbres dans ce temps-là. de eoin du roi et de min de la reine. La
dispute, en s'animani, produisit des brochures, l.e coin du roi voulut
plaisanter; il fut nio(|ué par le Petit Prophète : il voulut se mêler de
raisonner; il fut écrasé par la Lettre s^ur la musique française. Ces deux
petits écrits, l'un (ii'tiriiuiu. et l'aulii' de moi, sont les seuls (jui survi-
vent à cette (|uerelle; tous les autres sont déjà uuirts.
Mais le Petit Prophète, qu'on s'cdislina longtemps a m atlriiiiier mal-
gré moi, fut pris en plaisanterie, et ne lit pas la moindre peine à son
auteur, au lieu que la Lettre sur la musifjne fut prise au sérieux, et sou-
leva contre nmi toute la nation, (|ui se crut oll'eiis(''i' dans sa musi(|ue.
i'\i; 1 1 1 II I I \ m \ III
T,i^
\.i\ (li-M'i i|iliciii ili' I in<'i')i> :ili|i- l'Ili'l ili' ( l'Kr lii'iicliiirc sct'iiil ili^iir di* In
|iliiiiii- (If Tarilc. (i Ctail Ir li-iii|is ilc la grandi- (|iifrrlli- ilii |iai'l('iiiftit cl
(lu (Il r^c. !.(■ |iai'l('iiiciil Miiait d'iMic exile ; la reiiiieiilaliiui elait a(i
('(iiiilile : (ont iiieiia(;ail (l'iiii |ii'ii('liaiii sotilexeiiieiil. I.a lii'otiiiire |ianil.
il I iiislaiit (diites les autres i|ii('i'('lles liiniil inihiieis : un ne Min|;tNi
iin'aii |iei-il (le la iniisi(|in' Iranvaise, el il n'\ eiil plus île s(iiile\eiiienl
i|ii(' roiilre iiuii. Il lui tel. (|iie la nalion n'en e>l Jamais liien l'Oeiine.
A la tour on ne lialati(,-ail i|treiilt'e la Uasiille el l'exil ; el la lellre di
eaeliel allait (''lr(> expédiée, si M. de Niixer n Cn eut lait sentir le lidienle.
t,)iiand (III lira (|ne eelte hmelinre a peiil-i'lre einpi'clie une i'e\(iluli(in
dans I l'étal, un croira iè>er. (!'esl ponrlant une \erili'' liien réelle, i|ne
(ont l'aris peut erieoro allesler, puis(|u il ii'x a pas aujiuird'liiii plus de
(|uin/e ans de celle singulière aiiecdole.
Si l'on n'alleiila pas à ma riliert('', l'on ne m i pai'i^na pas du uuiiii'-
les iiisiilles; ma xie nuMiie lut en dauber. I. Hrciieslre de l'Opéra lit
! Iiiiuiiete l'iiiiipliil de m'ussassiiu'r (|naud | eu Mutirais. (In iiie le dit, je
n'eu lus (|ue pins assidu à l'Opéra, el je ne sus (|ue l(uinteiiips après
que M. Aucelel, ollieier des inoiis(|uetaiies, i|ui axail de l'aïuilie |»oiir
moi, avait détourne l'ellet du eomploten me iaisaiil eseorter à mon insu
à la sortie du spectacle. I.a \ille \eiiait d'aNoir la direelioii de I Oprra.
Le premier exploit du pre\("it des marcliaiids lut de me faire otei- mes
entrées, el cela delà ra(oii la plus malhonnête (|u"il lut ])ossible, c'csl-
à-dirc en nie les faisant refuser pnbliipiement a mon passade; de sorte
qup je fus ohlijjé de iirtMiIre un liillil d'ampliitliéàtre. iimir u avoir
pas raffroni de iii'eii retourner ce joiir-la. I.'iniustiee était d'autant plii>
criante. (|ue le seul prix (|ue j'avais mis a ma pièce, eu la ieui- cédant.
était mes entrées à perpéluilé ; car, quoique ce fût un dioil poni tons
les auteurs, el que j'eusse ce droit à double titre, je ne laissai pas de le
stipuler ex|)ressémeiit en présence de .M. Duclos. Il est vrai (|u"ou m'eii-
vo\a polir mes honoraires, par le caissier de l'Opéra, ciii(|uanle louis
que je n'avais |ia.> demandes : mais oulic (jiit' ces cin(|nanlr loiii> ni lai-
saienl pas même la somme qui me revenait dans les lèj^les, ce pavement
n'avait rien de eoinmnn avec le droit d'entrées foiiiiellement stipiih', el
qui en était entièrement iudi'-pendant. Il v avait dans ce procéih' une
telle coinpiicalion d'iniquité el de brutalité, que le public, alors (lan>
sa plus grande animositi' conln- moi. ne laissa pas d'en être unanime-
ment clin(|ue ; et tel (|ui m'avait insulté la veille criait le leiidemain
tout haut, dans la salle, (|n'il était honteux (r('>ter ainsi les entrées à un
auteur qui les avait si bien iin'ritées, et (|iii juMixail niêinc les réclamer
|ioiir deux. Tant est juste le |iid\erbe italien, qii (k/zi'»;; ro/i»; In i/iiislizin
in rasd il'alirui.
Je n avais la-dessus (lu'un parli a |)rendro, c était de réclamer mon
oiivrajie, puisiin'on in'eii «'ilail le prix convenu. J'i-ciix is pour cet rlïel à
"Ji I.i;s COM K-SSIONS.
M. cl' Vrj^cnsiin <|iii ;i\.iil \f «l(|iin Icinrnl de l'( )|)(''r.i ; cl je joignis à ma
k'Ilrc iiii nu'iiioirc (|iii clail sjins rt''|)li(|U(', cl i{iii (Icinonrji sans réponse
cl sans clt'ot, ainsi (|iic ma Icllre. l.c silcnic de ccl liommc injnslo nn<
rcsla sur lo ca'nr. cl ne «nnlrilMia pas à angmontcr l'cslime tics-mc-
dioero (|mc j'cns ((injnnis pour son taraclcri' ti pour ses talents. C'est
ainsi t\\\'(\\\ a gardé ma pièce à l'Opéra, en me frustrant du |)ri.\ pour
leiinel je l'avais (■l'dce. Du l'ai!)li> an l'nri. ce serait V()li;r;(lu lort au
t'ailtio, c'osf sculcineni s'approprier le hien d'aiilrni.
Ouaul an piodnil pécuniaire do cet ouvrage, ([ndicpiil ne mail i)as
rap|iorle le (jiiart de ce (ju'il aurait lajjporté dans les mains d'un autre,
il ne laissa |)as d'être assez grand pour me mettre eu état de snltsister
plusieurs années, et suppléera la copie, ([ni allait liiu jours assez mal.
.l'eus cent louis du roi, cinijuaule de madame do l'ompadour pour la
roprésonlalion do IJello-Nue, où tdie lit ollo-iuème lo rôle île (Àiliu. cin-
(|uaule (le l'Opéra, et cinq cents francs do i'issol pour la gravure; en
soric (|ue cet intcrnu'dc, (|ui m- me coûta jamais (|uo cinq ou six se-
maines de tiavail, nu' rappoila presqiu' antanl d'argent, malgré mon
malheur et ma balourdise, qu(! m'en a rapporte depuis VJùnilc, qui
m'avait coûté vingt ans de méditation et trois ans de travail. Mais je
|)ayai bien l'aisance pécuniaire ofi rue mit celte pièce, par les cbagrins
infinis (ju'elle lu'attira : elle fut le germe des secrètes jalousies (|ui n'onl
éclate (|ue longtem|)s après. Depuis son succès, je no remar(|uai plus ni
dans (irimm, ni dans Diderot, ni dans presque aucun des gens de
lettres de ma connaissance, cette cordialité, celte franchise, ce plaisir de
me voir, qiu; j'avais cru trouver en eux jusqu'alors. Dès (|uc je parais-
sais cbez le baron, la conversation cessait d'être générale. On se rasscm-
lilail pai' |iclits ])elolous, ou se chuchotait à loreille, et je restais seul
sans savoir à (]ui parler. J'endurai longtemps ce choquant al)andon ; et
voyant (juo madame d'Holbach, ([ui était douce et aimable, me recevait
toujours bien, je supportais les grossièretés de-son mari, tant ([u'elles
lurent su|)portables : mais un jour il m'entreprit sans sujet, sans jiro-
lexle, et avec nue telle brutalité, dcvanl Diderot, (jui ne dit ])as un mot,
et devant Margoncy, (|ui m'a dit souvent de|mis bus avoir admiré la
douceur et la modération île mes réponses, (|u'culiu chassé de chez lui
par ce Irailement indigue, je sortis, résohi de n'y plus rentrer. Cela ne
m'empêcha pas do jiarler toujours honorablement de lui et de sa maison;
tandis (|u il ne s'exprimait jamais sur mon compti' (|u'en termes outra-
geants, méprisants, sans nie dc'signer aulrement que \\nir<']i<'til cuislrc,
et sans pouvoir cepondanl articuler aucun tort d'aucune? espèce ipicjaie
en jamais avec lui, ni avec personne à qui il prit intérêt. Voilà com-
monl il finit par vérilier mes prédictions et mes craintes. Pour moi, je
crois (|ue mesdits amis m'auraient pardouiu' de faire des livres, et
d'excellents livres, |iar'ce que cette gloire ne leur était pas étrangei'o ;
I'\ Il I II II I I \ 111 VIII
3i."S
mais (in ils ne iiiiicnl me |i.ii'iliiiiiiri' d a\i>u l.nl iiii <i|ii'i;i, m 1rs Kiiccùtt
hi'illaiits iiut-nl cil iiiiM-ii>;i>, parn' (|iraii(-iin irciix nClait en ilal ilr
ciiiirir l.i iiiriiic carritTf, ni d'asiiirrr aii\ iiir-iiics liiiiiiii'iiis. Iliiclos
seul, aii-ilfssiis de cclli' jaloiisir, paru! iiumih- aii;;iiit'iili'i' iraiiiilii- pinir
moi, et m'iiitriiilnisil (lu/ iiiaïk-inoiscilc niiinanll, ou je Inuixai aiilaiil
(ralli'nliiHis, (riiiiiiiii'li'li's. lie can'sscs, (|ii(' j'axais |)i'ii Ihhim' luiil icla
(lu/M. .l'Ilull.acli.
Tandis (|ii'(iii jouait Ir Dn'in ilii rHltu/e a r()|i(''ra, il était aussi (|iics-
lidii Al- SHii aiilrnra la ('.(imi^dic IraiiiMisc, mais un |ii'u iiiuins liciirrii-
si'iiii-iit. N MNanl |iii, dans si'jil on liinl ans, lairi' jiniiT iiiini .\(ircissi- aux
Italiens, je nrrlais d('j;(M"ilc de et' llu'àlrc. [lar le iiian\ais jeu des ailciirs
dans le IViiiKNiis ; et j'aurais liicii \(nilii avoir lait passci iii.i |iii( r aux
Français, pliitrit (Hi(> clicz eux.. le parlai de ce désir an Cdiiicdicii la Ninie,
avec l('(|ncl j'avais tait ciiunaissance, et (|ni, coiiinie iwi sait, était luuiiiMe
de mérite cl auteur. .\(ucissc lui plut, il se chargea de le laiie joner
anonyme; et en alleiiilaul il me procura les eiilrees. ipii me inieiil d iiii
j,'rand a-iremciit, car j ai toujours preleié le Tlieàlre-rraii(,ais aux deux
antres. I.a pièce lut ri'vne axec applandissement. et repn'senli'e sans
qu'on en niniimàt I aiilenr ; mais j'ai lien de croire (|iie les comédiens
et liieii d'autres ne rignoraieiit pas. I. es demoiselles (îanssiii et (iraiulYal
jouaient les rides d'amoureuses ; et (|uoi(|ue l'iiitelli^euce du tout lut
man(|née, à mon avis, on ne pouvait pas appeler C(da une pièce absolu-
ment mal joiu''e. Toiilelois je lus surpris et touclu' de 1 iridiilj;ence dn
pnlilic, <|ni eut la patience de reuliiidn' liaiii|nillemeiil d'un Imut à
l'antre, et d en sonH'rir nièiiu' une seconde reprc'scntalion, sans doiinei
">'i(i i.i;s cdM' i;s.si(»\s.
le iiKiiiidii' si^iic (riiniuiliciicc. I'chm iiiui, je iiri'tiiiii\ai Icllciiiciil ;i la
|)i('iiii('rc, (|uc je ne pus Iciiir jiisijiia la lin; et, sorlaiil du spi'clacic,
j cuirai au cari" de l*r(ic(i|)i'. oii ju liouxai Itnissy cl <|ucl(|ucs aulrcs, (|ui
probalilcnicnt s'claicnl cuuuycs connue moi. Là, je dis hauleuicul mon
])irtavi, m'avonanl iinnililenicnl ou liéremeul l'aiitcnr de la pièce, et en
IKirlanl comme toul le umude en pensait. Cet a\eu public de l'antcur
(Tune mauvaise pièce (|ni Imulie lut l'oit admire, et nu' parut Irès-pou
pi'uilde. J'y li-ou\ai nièun' un di^donimauemenl cramoni-propre dans \c
(•(una^c avec le(|ncl il l'ut lait; et jo crois (ju'il y eut en celte occasion
pins ilorgncil à parler, qu'il n'y auiail eu de sotte lionte à se taire,
("ependanl, comme il était sûr (pie l.i pièce, quoique glacée à la repré-
senlalion. soutenait la lecture, je la lis imprimer; et dans la |)réface, (jiii
est nu de mes bons écrits, je commeneai de mettre à di'couvert mes
|)riiicipes, un peu plus ipie je n'avais l'ait jnsiiu'alors.
.l'eus bientôt occasion de les développei- lont il lait dans un ouvrage
de plus grande importance; car ce fui, je |)eiise, (mi celle année 1753,
que |)arut le programme de l'Académie de Dijon sur l'Origine de l'iné-
galité parmi les liommes. Fra])pé de cette grande question, je fus surpris
(|ue cette acadi'imie eût osé la proposer; mais puis(|u'elle avait en ce
eonr.ige, je pouvais bien avoir celui delà traiter, et je l'entrepris.
l'oiir méditer à mon aise ce grand sujet, je fis à Saint-Germain un
voyage de se|)l on linit jours, avec Tliérès(>, notre liôtesse, qui était nne
iioiine jeninie. cl une di- ses amies, ,1e compte cette promenade pourniie
des pins agréables di- ma vie. Il taisait Irès-be.iii; ces bonnes lèmmes se
cliargèrent des soins l'I de la dépense ; Tliérèse s'amusait avec elles; et
moi, sans souci de rien, je venais m'égayer sans gène anx heures des
repas. Tout le reste; du jour, enfoncé dans la forêt, j'y chercbais, j'y
li'ouvais l'image des |ireiniers temps, dont je traçais tièrement l'histoire;
je faisais main basse sur les petits mensonges ties hommes ; j'osais dé-
^oiler il nu leur nainre. siii\re le jirogrès du temps et des choses qui
I ont (l(''ligiirée, et comparant l'honinie de rhomme avec l'homme naln-
lel, leurmonlrer dans son peil'eclionnement prétendu la véritable source
de ses misères. M(m âme, exaltée par ces contemplations sublimes,
s'élevait auprès de la l)i\iiiite; et \o\ant de lit mes semblables suivre,
dans l'aveugle route de leurs préjugés, celli! de leurs erreurs, de lenis
mallienrs, de leurs crimes, je leur criais d'une faible voix (juils ne
|)Ouvaient eiitendrt; : Insensés, (|ui vous |)laignez sans cesse de la
naliire. apprenez (|ue tous mis maux nous \ienneiil de vous !
De ces méditations résulta le discours sur l'Inégalité, ouvrage (jiii fut
|diis du goùl de Didei'ot que tous mes aiities écrits, et pour lequel ses
conseils me riircnl le plus iililes, mais (|iii ne lron\a dans lonle l'iùi—
rope (|ue peu de lecteurs (|ui renteiidissenl, et aucun de cenx-lii qui
\nulnt en parler. Il avait eli' lait |iiiiir eomniiiir au piix : je l'envovai
l'Mi I II II. I l\ m \ I II -,i;
iloiit'. mais sur (raNiincc i|u il in' l'aiirail |ias, cl sacliaiil Itii-ii i|iii' ci'
iicsl pas jionr ilrs |iii'(is ilc rdli' flolli- (|iii' snut loiuli'-s les |ii-i\ i|i>i«
acatlfmit'S.
(!cllc pi'iMiii'iiailr cl ci'lli- iit-(-ii|ialii>ii lirnil du liii'ii a iiinii liiiiiinir ri
à ma saute. Il \ a>ail ilcja |iliisii-iii's aiiiui-s i|iii', loin lucnU- tic ma ir-
Ifiiliiiii (riii'iiic, jt' m'i'lais JiM'c Imil a lail aux iii('il<'<-iiis, ipii, >aiis alli'-
^iT iiiiMi mal. a>ai(Mil i'|)iiis^('- mes ftu-t'i-s cl ilclriiil mou lcm|ii'Tamciit An
l'cloiir lie Saiiil-licrmain, je me lroii\ai |iliis <le rorecs, cl me seiilis
lieatii'i)ii|) mieux. Je siii\is celle imliralioii. cl, ri'solii ilr ;^iicrir nu
uuuirir sans médecins et sans remèdes, je li'ur dis adieu |miiii' jamais, cl
je me mis à \i\re au jour la joniiiee, l'esl.uit coi <|iiaiid je ne |iiiu\ais
nller, et marchant sitôt (|ue j'en axais la Inrce. I.e liaiii de l'aris parmi
les gens à préleulions était si peu de mmi ^nùl; les calialcs des i^ciis de
lettres, leurs luinteiiscs (|ncndles. leur peu Av lutiinc loi dans leurs livres,
leurs airs Irancliants d.ins le monde, m'claiciil si odieux, si aiilipa-
tliii|ues, je trouvais si peu de iloiicenr, d oinerliire de cieiir. de IVan-
eliise ilaiis le commerce même de mes amis, (|ue, rchiité de celle \ic
liimullueuse, je commençais à soupirer ardemment apri'S le séjour de la
campa!j;ne; et, ix* xoxaiil pas (|ue mon nieller me perinil de in'\ elaldir,
j'y courais du moins |)asser les lu iiics ipie j axais de lilins. l'endaiil
plusieurs mois, daliord apri-s mon diiiei- j'allais me |M-omener seul au
liois de Houlo^ne, medilaiil des sujets d'ouvia^es. et je ne rexenais uii'à
la nuit.
y IT.i i-l7.')().) (iaulïecoiirl, axec le(|ucl j'étais alors exirèmemeni lié,
se xoxant (ddi;;e d'aller à (ieiiève pour siui emploi, me |)roposa ce
vovaj^e : j'x consentis, ,1e n'étais |)as assez liien pour me passer di's soins
th' la gonveriuMise : il l'ut décidé quelle serait du xoxa^e. (|ue sa mère
garderait la maison ; et, tous nos arran<;eiiienls pris. ]\i<\\< pai limes tous
trois ensemlde le 1" juin IT.'Ji.
Je dois noter ce xoxai;e comme repoi|ue de la |U'emiere expérience inii,
Jusqu'à l'âge de quarante-deux ans que j'avais alors, ait porté atteinte
au naturel pleinement conliaiil avec lequel j'étais né, et aui|iiei je
m'étais toujours livn- sans léserve el sans inconxéiiienl. Nous axions un
carrosse liourj;eois (|iii nous menait, axec les mêmes eliexaiix, à lrès-i)e-
liles journées. Je descendais et marcliais souvent à pied. A peine étions-
nous à la moitié de notre roule, que Thérèse marqua la plus grande
répugnance à rester s«>ule dans la voilure avec (lanrrecourt, et qiie(piaiid,
malgré ses prières, je xmilais descendre, elle descendait el iii.iieliait
aussi. Jt! la grondai longtemps de ce caprice, el mèiiie ji' m'x (qiposal
tout à l'ail, jusqu'à ce qu'elle se xît l'orcée enlin à m'en déclarer la cause.
Je criisréxer, je lomiiai des nues, quand j'a]q)ris (|iie mon ami M. de
(iaullccourt. âgé de plus de soixante ans. podagre, impolent, use de
plaisirs el de jouissances, traxaillall depuis noire départ à eorrompre
r.58 I.KS CONI'KSSIONS.
inic |ii'i'siiniu' (|iii 11 liait plus ni liillc m jeune, (|ni ;i|i|i;u'leiiail ;i Sdii
ami; cl cela |iar les MHi\ens les plus bas, les plus lionlenx, jus(|ir;i lui
|)réi:iM)ler sa Ixhhso, jusqu'à leiilcr do rùiiiouvoir par la lecture duu
livre aboniinalile. cl par la vue des figures inlàmes doiil il élail j)lein.
Thérèse, indignée, lui laiH'a nue l'ois son vilain Hmc iiar la portière; et
j'appris (|ne, le premier jour, une \iolente migraine majunt fait aller
eiiiielier sans souper, il avait em|)l()vé l(uit le tem|)s de ee tèlc-à-tète à
lies tentatives el des iiiainem les plus dignes d Un satyre et d un l)Oue,
(juc d'un honnête homme, anipiel j'avais eonlié ma eompagne et moi-
même. Ouelle snr|)rise ! quel serrement de eieur tout nouveau pour
moi ! ^hii (jni jusciu'alors avais cru l'amitié inséparable de Ions les sen-
timents aimaliles el niddes (|iii lont tout son eliarme, pour la picinière
Ibis de nia\ie je me vois loi-ce de lallier au dédain, et d'ùler ma eon—
lianee el mon estime à un homme cjne j'aime et dont je nie crois aimé !
1-e malheureux me cachait sa liirpilude. l'onr ne pas exposer Thérèse,
je me vis forcé de lui cacher mou liiépris, et de receler au fond de mon
cœur des seuliments ([u'il ne devait pas connaître. Douce el sainte illu-
sion de l'amitié! (iaulTecoiiil l(\a le premier ton vt)ile âmes veux. Oue
de mains cruelles Tout empêché depuis lors de retomber!
A Lyon je (initiai (laurreconrl. pour i)reiulre ma ;'oule par la Savoie,
ne pouvant me résoudre à passer tlcrechef si près de maman sans la
revoir. Je la revis... Dans t\uc\ état, mon Dieu ! Hiiel avilissement! Oue
lui restait-il de sa \eitii première? Etait-ce la même madame de ^^a-
rens, jadis si brillante, à (|ui le curé l'ontvcrre m'avait adressé? One
mon cœur fui navré! Je ne vis plus pour elle d'autre ressource que de
se dépayser. Je lui réitérai vivement el vainement les instances que je
lui avais laites plusieurs l'ois dans mes lettres, de venir vivre paisible-
iiienl avec moi, (|ui voulais consacrer mes jours et ceux de Thérèse à
rendre les siens heureux. Atlachée à sa pension, dont cei)endanl, quoi-
que exaclement payée, elle ne lirait plus rien depuis longtemps, elle ne
m'écoula pas. Je lui lis encore (piclque légère paît de ma bourse, ])ien
moins que je n'aurais dû, bien moins que je n'aurais l'ail, si ji! n'eusse
ete pailailemeni sûr (iiTelie n'en profilerail ])as d un sou. Durant mon
séjour à (ieneve elle lit un vovage en (Jiahiais, et \inl me \oirà (irange-
Caiial. Elle mam|uail d'argent pour achever son voyage : je n'avais pas
sur moi ce (|u'il fallait pour cela; je le lui envovai une heure a|)rèspar
'l'hi'rèse. l'auvre maman ! One ji; dise encore ce trait de son cœur, il ne
lui restait pnur deinier iii|iin qu'une pelile bague; vWc l'ôta île son
doigt pour la mettre a celui de 1 hérese, qui la remit à l'inslanl an sien,
en baisant celle imbli-main (lu'elle arrosa de ses pleurs. Ah! c'é'lait alors
le moment d'acquitter ma délie. Il fallait tout quiltcr pour la suivre,
m'atlacher à elle jusqu'il sa dernière heure, et |Mrtagcr son sort, quel
qu'il lût. Je 11 en lis iieii. Disirail par un aiilie a llaehement. je senlis
I'\U I II II , I I \ III \ III M\\
ri'làclici II' llllrll |inlll ( lli'. Illlllr )ri'>|H>ll' ili' |i<illMill |i' llll icriilir
iillli'. Ji> t;(>Mlis >lll' rllr il lie la Slli\is pas, jli' liiiis li's l'i'iiHii'il-' <|iir
j'ai si-nlis on ma \ic. voila li' pins xil il le pins pi-nnani'iil. Je inc-
lilai par là li-s cliàliim-nls liiiililcs ipii dcpnis Itns n'uni ci-ssi' de ni'ar-
( aliliT : pnisscn(-ils aMiii- expit- nmn iii^i atilnilr ! l'.lli' Inl dans ma
('(indnilc ; mais rlli' a linp iIimIiiii' umn iiiiii' |Hiiir i|iir jamais ci' cirni'
ail i'(«'' ii'lni d'un iii^ial.
Avant mon di'paii de l'ai'is. j'avais <-si|nissi' la driliiacr di' nn>n /)/.«-
tours sur 1' liii-ii<ilih'\ h l'aclu'vai à (iliamlicri, cl la datai dn incmc lien.
jn<>caiil (|n'il clail mieux, ponr i'\ ilci' lunlc cliicanc. de ne la dalrr ni
de France ni de lieih'Ve. \i'ii\e dans celle ville, je me livrai a l'eiillion-
siasmc répnhiicain i|ni ni \ avait anieni'. (ici enllionsiasme an^nicnla
par l'accueil ijne j'v reçus. I''èlé. caress»'" dans Ions les étals, je me
livrai tout entier an /île |iatrioti(|ne, cl. jioiilriix d'être exclu de iiie>
droits de ciloveii par la jiiid'essinn d'un aiilie ciille (|ne celui de mes
pères, je résidus de reprendre onveilemint ce dernier. Je pensais i|iii'
l'Kvangile claiit le même pour tons les eliiiliiii>. el le liiiiil du iln^ine
n'étant ilillérciil ijueii i r ijuimi se mêlait d'cxpliiiner ce iiniui ne pini-
vait enli'ndre, il appaiieiiail iii cliai|ne pavs an seul soiixerain de fixer
cl le ciille et ce domine minleiii^iiile. il (piil l'Iait par i'oiisei|iienl du
devoir lin cilovill d ad imlli >' le i|oL:ini' il de suivre le cillle prexiil par
la loi. La l'réi|nentation des eiuyclopi'disles, loin d'éiiranler ma loi.
l'avait alïermie par mon aversion naturelle pour la dispute et pour les
partis. L einile de I liomnie el de l'nnivers m'avait inoniri' parloiil les
causes finales el i'iiililli^eiicc ipii les dirigeait. La leclure de la Itllde, il
snrlonl de ri'^van^ile, a la(|nelle je ni'a|)pli<|nais depuis i|iieli|nes années,
m'avait lait mépriser les basses el sidies inlerprelalions i|iie donnaient
a Jésns-t'.iirisl les j;ens les moins di;jnes de rentendre. Iji ii id, la
|>hilos(ipliie, en m atlacliaiil i i rssriilirl de I i ri'li|;ion. m'avait delaidié
Je ce l'alras de |)etiles lormnles doiil les liomines l'ont (dïns(|née. .In-
^eant (|n'il n'y avait pas ponr nii liomme raisonnalile deux manières
d'être clirétien, je jni,'eais aussi que tout ce qui est Imiiir ri discipline
était, dans c!ia(|ne pays, du ressort des lois. De ce principe si sensé, si
social, si pacifique, (|iii ma attiré de si cruelles persécnlions, il s'eii-
suivail (|iie, xonlani être citoyen, je devais être j)rotestaiil, et rentrer
dans le culte élaldi dans mon pays. Je m'y déleiininai : je me soumis
même aux iiislnnlinns du pasiiiir dr la paroisse où je loj^eais, !a(|iielle
était bors de la ville. Je desirai senleineiit de n'èlre |)as oldi^'i' de |)a-
railre en consistoire. 1,'édit ecclésiasiiiine cependant v était fornud : on
voulut bien v déroger en ma faveur, il l'un nomma une commission de
ciu(| on six membres ponr recevoir en particulier ma profession de loi.
Mallienrensement le ministre l'erdrian. liomine aimable el doux, avec
qui jetais lie, s'avisa de me dire (pi'on se rejoiiissail de m'enlendre
".0 I.KS COMMISSIONS.
[(ailiT dans ccllr [iclilr as>tiiilil('M'. (Icllc allciilu m cITiava si l'orl,
(|ii'uyaiil ('liulii' jour cl iiiiil, pciidanl Irois semaines, un pclil discours
i|iie i'a\ais pré pair, je nie Ironidai lorscpril fallut le réciter, au point
de n'en pouvoir pas dire un seul nuil. cl je lis dans celte eoni'érence le
n'ile du |)lus sot écolier. Les C(uuuiissaires parlaient pour moi ; je ré|)on -
dais bèlcmenl oui et ho»; ensuite je lus admis à la communion, et réin-
léjjré dans mes droits de citoyen : je fus inscrit comme tel dans le rôle
des gardes que payent les seuls cilovens et houi'fieois, et j'assistai à un
ciiMScil ^énéial crtidonhiKiirc, pour recevoir li^ sernu'ut du syndic Mus-
sard. .le lus si touclu' des bontés que me témoignèrent en cette occasion
le conseil, le consistoire, et des procédés ol)li<;eants et honnêtes de tous
les majiistrals, ministres clcitoyens, que, jiressé par lebonliomme Deluc,
i|ui miiliseiiail sans cesse, et eueni'e plus pai' miin prupre peneliaiit, je
ne songeai à retournera Paris que pour dissoudre mon ménage, mettie
en régie mes petites affaires, placer madame le Vasseur et son mari, ou
[xuirvoir à leur subsistance, el revenir avec Thérèse m'élablir à (Jenèvc
pour le reste de mes piurs.
dette résolulion |)risi\ je fis trêve aux affaires sérieuses ])ourm'amu-
ser avec mes amis jus(|u'au temps de nuiu départ. De tous ces amuse-
ments, celui (jui me plut davantage lut uu(! promenade autour du lac,
i|ue je lis en bateau avec Deluc père, sa bru, ses deux fils et ma Thérèse.
Nous mimes sept jours à cette touiuée, par le plus beau temps du
monde, .l'en gardai le vif souvenir des sites qui m'avaient frappé a
l'autre extrémité du lac, et diuit je lis la description quelques années
après dans la i\ouifllc Jléluhc.
Les principales liaisons que je fis à Genève, outre les iJeluc, dont
j'ai parlé, furent le jeune ministre ^ernes, que j'avais déjà connu à
l'ai'is, el (huit j'augurais mieux (|u'il n a \alu dansla suite; M. Perdnau,
alors |)asteur de cam|)ague. aujourd'hui professeur de belles-lettres,
(loni la société pleine de douceur el d'aménité me sera toujours regret-
laide, ([uoiqu'il ait cru du bel air de se détacher de moi ; M. Jalahert,
alors |)rofesseur de physique, depuis conseiller et syndic, auquel je lus
lUdU Discours sur l' [néydlitv. mais non pas la dédicace, el (jui en parut
lrans[)orté; le professimr Lullin, avec le(|uel, jusqu'à sa mort, je suis
resté en correspondance, et (|ui m'avait même chargé d'emplètes de
livres pour la llibliolbè(|ue ; le professeur Vernet, qui me lnurna le dos,
cnmuie tout le mond(;, après (|ue je lui eus donné des preuves d'allache-
meiit et de confiance (|ui lauraienl dû loucher, si un lhe(dogieii pou-
vait être t(Miché de (|uel(|ue chose; (diappuis, ciunmis et successeui' de
(îauffecourl, (|u'il voulut supplanter, el qui bientôt fut supplanté lui-
mênu' ; Marcel de Mézières, ancien ami de mon père, et qui s'élail mon-
tré le mien ; mais (|ui, après avoir jadis bien nuM'ité de la jKitrie, s'élaut
lail aulciii dranialiijiii' cl pn'lcndanl .uix deu\-cenls. (hauuea de ni.ivi-
i'\ i; I II II I i\ m \ 1 1 1 nsi
ln('^, ('( ili'x ml ridicnlf iiN.iiil >.i iiicu I. Mais rrliii dr Imi^ ilcml | .iIIciuIin
ilaxaiilii^c lut Mitiilliiii, jciitic Ihhiiiik' iIc la |iiiis ^l'aiiilr <'>|iiTaii('<- |iai'
SCS lalciils, itar son rs|iii( |ilriii île li-ii, <|iii' |'ai liiiijiiiirs aiiiii', i|ii<iii|iic
sa roiuliiilf a innii ci;ai'il ait clc siuuciil i-(|iii\ii)|iii', cl ijnil ait des liai-
suiis aNcc mes |>liis i-riicls ciiiiciiiis, mais qii'axcc tmit cela je ne |iiiis
Ml'cillliècliel' (le l'c^aiiler encore CDiiime ;i|i|iele a être un |iiin le ilejeii-
-eni'ilcina niemoire, et le xcn^i'iir de mhi anii.
\u milieu de t'es dissi|)aliuns, je ne |iei(lis ni le ;;iint m I lialiitinic
«11- mes priimenades solitaires, et j Cn taisais soineiit liasse/ grandes
snr les liords du lac, durant lcs)|iielles ma tète, aeeonliimi'e an lra\ail.
ne demeurait pas oisive. Je di^^érais le plan depi lorine de mes liolilii-
liom poli(i(fitfs, dont janiai liiciitot à parli'r ; je méditais iiiic llisloiir
tlu Id/diV, lin plan de tragédie en prose, dont le siijel, ipii n étnil pas
moins (|iie l.iierice, ne m ôtail pas l'espoir d'atterrer les rieurs. t|ii(iii|ne
I osasse laisser |iai'aitre encin'e cette iiirorlnnce. (|iiand elle ne le piiil
plii>, sur aucun llieàlre Irançais. .le m'essavais en niciiie temps sur lacile.
et ji' traduisis le premier li\rede smi llislnire, i|m on lioiivera patnii
mes papiers.
.Vpres (|iiatre mois de si'jonr a (icne\e, je iiloninai an mois d dcloln-e
à l'aris. et )'evitai de passer par I.mhi, poiii ne jias me relimixei' en
route avec (ianITcctmrt. (iomme il entrait dans mes anaiij;cincnls de ne
revenir à (îenève (|iio le printemps prochain , je repris |)emlant
iliiver mes liahitndes cl mes occupations, dont la |)rinci|>ale lut de voir
les épreuves de mon Disraiirs sur V Inètjalilè, rpio je faisais iiii|ii'iiiiei' en
Hollande par le libraire l{e\, dont je venais de l'aire la connaissance a
(icnc\c. (ioniine cet oii\ia^e était tlt-ilié à la re|mlili(|iie, l't (|nc cette
dédicace puuxait ne pas plaire an conseil, i<' voulais attendre l'ellel
(|u'elle l'crait à Geticvc, avant (|ne d'y nlomnei. (.tl ( lïil ne nir lui pa-
favoralde; et cette dédicace. (|iie le plus pur palriidisme m avait dictée,
ne fit (jue matlircr des ennemis dans le conseil, it des jaloux dans la
iiourj;eoisie. M. (ilionel, alors premier syndic, m'écrivit une lettre lion-
nèlc, mais l'roidi', ipi'oii lioiivera dans mes recueils, liasse A, ii" '.\. .le
reçus des particuliers, eiitri' antres de Deinc et de Jalaliert. (|uelf|iies
complinienls ; et ce lui là tout : je ne vis point (|u'ancnn (ieiievois me
sût un vrai gré du zèle de cœur qu'on sentait dans cet ouvrage. (!elte in-
ilillërence scandalisa tous cenxqui la remarquèrent. Je me souviens que,
dinani un jour à C.licliv cliez madame Diipin, avec C.ronimelin, résilient
de la repiildi(|iie. et avec M. de Maiiaii, celui-ci dit en pli-ine laide ipie
le conseil nir divail un présent el di's lionneiirs publics pour cet ou-
vrage, el (|u'il se désbonorail s il y manquait, (irominelin. (|ni était un
petit bomnif; noir el bassement méchant, n'osa rien répondre en ma
présence, mais il lit une grimace eltrovable «pii lit sourire mailame
F)ii|)in. Le seul avantage que me procura cet ouvrage, ontie celui d avoir
ri.V2 I.KS COM KSSIONS.
salisluil mon cdMir, lui le (ilic de ciloyii, (|iii inc fut donné par nie?
;\\\]\-i, |iuis par Ir piililic à leur cxcnijilc, cl (juc j'ai perdu dans la suite,
pour I a\ oii- Iriip liieii iiicrile.
Ce niau\ais succès ne ni'aurail pas (lel(uirui' <re\('ciit{'r ma retraite à
(iené\e. si des motils plus puissants sur nmn vœuv n'y avaient pas con-
cmirn. M. (ri'.pinas. vtuilant ajouter uueaile (pii niancpiait an chùlcan
de la (.lie\ relie, Taisait nue dépense immense jiour raclievcr. Klant allé
voir nu jour, avec madame d'l',pina\. ces (ui\rages, nous poussâmes
notre piomcnadi' un (piarl di' lieue plus loin, jusfprau ri'Servoir des
eaux du |)arc. (|ui loucliail la foret de .M(mtnn)rency, et oi'i était nn joli
polajjer. a\ec une pclile lo^e tort délaliréc, (|u'on a|)pelait rErmitago.
Ce lieu solitaire et lrès-a^réal)l(Mn"avait frappé (juand jc^ le vis pour la
première fois, avant mon voya|^o à (lenève. Il m'élail ('cliappé de dire"
dans mon tiansport : Ali ! madame, (pudle lialiitatiou d('dicicuse! Voilà un
asile tiMil Liil pour moi. Madame d l'>pina\ ne r(dcva pas heauconp mon
discours; mais a ci! second voya^i! je lus tout surpris de trouver, au
lieu de la xieille masure, une petite maison presque onfièrcnient neuve,
fori hien distribuée, et très-l()i^eal)l(> pour nn petit ménage de trois per-
sonnes. Madame d l'ipinax avait fait faire cet ouvrage en silence et à très-
pou de irais, eu détacliant (|ucl(pies matériaux et (jn(d(jues ouvriers de
ceux du cliàteau. Au seccmd voyage, elle nuulit, en voyant ma surprise :
Mon ours, xoilà votre asile; c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié
<pii NOUS l'offre; j'espère qu'elle vous ôtera la crnidle idée devons éloi-
j;ner de moi. Je ne crois pas avoir été de mes jours plus vivement, plus
d(diiieusement ému : je mouillai de pleurs la main hienfaisante do mon
amie; et si je ne lus pas vaincn dès cet instant même, je fus extrême-
ment ébranh'. Madame d'Epinay, qui ne voulait ])as en avoir le démenti,
devint si pressante, employa tant de moyens, tant de gens ponr me cir-
convenir, jus(pi'à gagner |)our cela madame le Vasscnr et sa fille.
(prenlin elle iriomplia de mes résolutions. Ucunnicant au séjour de ma
patrie, je résolus, je promis d'haliiter l'ilrmitage; et, en attendant que
le hàtinu'ut fût sec, elle prit le soin d'en préparer les meubles, en sorte
que tout fut prêt ])our y entrer le printemps suivant.
Une cliose ipii aida beaucoup à me diUerminer fut l'établissement de
Voltaire anpri'sde (ienève. ,l(M(>m|)ris cpie cet bomme y ferait révolution ;
(|ue j'irais retrouver dans ma patrie le ton. les airs, les mœurs qui me
cbassaient de Paris; (pi'il me faudiait batailler sans cesse, et que je
n'aurais d'autre clioix dans ma conduite; (pie celui d'être un pédant in-
snp|)(utalde ou un làclie et mauvais citoven. La lettre que; Voltaire m'é-
crivit sur mon dirnier ouvrage; me donna lieu d'insinuer nu's ci'aintes
dans ma re|iouse; rcifel ipTelle produisit les conlirma. Dès lors je lins
(ienève perdue, et je ne me trompai pas. J'aurais dû peut-être aller faire
jèle a rcuaue, si je m'en l'iais senti le talent. Mais (pi'enssé-je l'ail seul,
^--;3i^
^ V-tt\»Vi,yi
l'MU II II. I l\ Kl Mil :.35
liiiiidi* 1*1 parlaiil tirs mal, cniidi' un hnintiif an-<i<;;tiil, opiilnil, ('-lavr
ilii ii'i-dit (les ^raiiils, (liiiii' hrillaiilc faroiiile, l'I ili-jà l'idoli' des rciiiiiu's
cl di's jfiincs gens? Je craignis d r\|i(iscr iiiiililciiiciit an |ii'iil iiiiiii i-oii-
ra^c; je n'ccoiilai i|iii> tnnn iialiiicl |iaisildi>, (|iii' nuiii .iiiiDiir du ri-|i(is,
(|iii, s'il iii(> triiiii|>a, me lt'()iii|if l'iii-ni'c aiijiiiii'd'liiii siii° Ir iiiriiif ailii'lc.
Kii MIC rctiraiil à (iciii'vc, j'aurais pii iii'c|iar}{iicr de grands inalliciirs à
iiiiii-inciiic; mais je dmilc (juaNcc Iniil mon /.cic ardent cl |iatii(itii|iic
j'enssc lait rien de ^raiid cl d'iilile |mur iiiini |ia>s.
Troiu'liin. <|iii, dans le même lem|is à peu près, fiil s'i'-laldir à lie-
iiè\e, \iiil i|iiel(|iic h'iiipsaprèsà Paris faire le salliiiiii.iiii|iie. cl en em-
porta des trésors. A son arrivée, il me \iiit Milr a\rc le elie\alicr di'
Jancoiirt. .Madame d'Ilpinay sonliailail Imt de le (oiiMiiler lmi partieii-
lior, mais la presse nélait pas iaeile à percer. Kilo eut recours à moi.
J'enj;ajieai rroiicliiii à lallcr \oii-. Ils commciiccrciil ainsi, sons mes
auspices, des liaisons ipiils resserirreiil ensiiile à mes di'pciis. Tclli; a
toujours été ma destinée : sitôt (|ne j'ai rapproché l'iin de l'autre den\
amis que j'avais sé|)arémenl, ils n'ont jamais niau(|ué de s'unir contre
moi. ()iioi(|ue, dans le complul (|ne rormaient dès lors les Troiicliins
^^as^er^ir li'iir |>atrie, ilsilns>ciit tous me liaïr moilcllcmcnl. le docteur
pourtant conliniia loiij^lcmps à me teiiioij;ner de la l)ieinciilance. Il
m'écrivit même après son retour à (îenève, pour m'v proposer la place
de hililiotliécairc lionorairc. Mais mon parti était pris, et ictlc (ifrre ne
inéliianla pas.
Je relonrnai dans ce temps-là clic/ M. illlolli u li. 1,'occasion en avait
été la mort de sa femme, arrivée, aiioi i\\\f ( elle t\r madame Francneil,
durant mou séjour à Genève. Diderot, en me la mar(juant, me |)arla de
la profonde afiliclion du mari. Sa douleur émut mon cœur. le re-
grettais moi-même cette aimalde femme. J'écrivis sur ce sujet à M. d'Hol-
bach. Ce triste événement me fil oublier tous ses torts, et lorsque je fus
de retour de (îenève. et qu'il fut de retour Ini-mèine d'un tour de France
qu'il avait fait pour se distraire, avec (îriiiim et d'autres amis, j'allai le
voir, et je conliiinai, jiis(|ii'à mou départ pour l'Ermita^'e. (Juand on sut
d.ins sa coterie que madame d'Kpiuav, iin il ne voyait point encore, m y
pré|)arait un loj^ement, les sarcasmes touillèrent sur moi comme la
grêle, fondés sur ce qu'ayant besoin de l'encens et des amusements di-
la ville, je ne soutiendrais pas la solitude seulement quinze jours. Sen-
tant en moi ce (jii'il en était, je laissai dire, et j'allai iimi: liain. M. J'ilnl-
liacli ne laissa pas de nièlre iilile' pour placer le vieux IxiiiIkuiiiiic le
' Voici un exemple des lours que me joue ma méinnire. I.oiiglemp? après avoir écril ceci , je
viens iPappriniIre, en rausanl ntor ma femme de son \ieu\ lionlinmnie de père, <|ne ce ne fnl
point M. dlliilh.icli, mais M. de C.liennnreaux. alors un des adminislralenrs de riInlel-Dicii,
qui le fil placer. J'en a>ais si lolalenienl perdu Tidi-e, el j'a\nis relie d.' M. d'Ilidliarli >i pré-
sonle, que j'aurais juré pour ce dernier.
5r.i
1.1. s (.(IM I.SSIONS.
Vassoiir. i|iii M\.iil |iiii.-;(li' (|ii,ili('-\ iii;4ls uns, et donl s;i Iciumc. (|iii s'en
SiMitail siircliiii'^i I'. 111' ccssail (le iiii' |ii'i('r de la dcliarrasscr. Il lui uns
dans mil' niaisun de cliaiilc. (lU Tà^c (!l l(! ro[;ret de se vciir loin do sa
l'amillc le mircnl an Ifinihcan |)rosf|uo en arrivant. Sa femme et ses autres
enfants le regrettèrent pen ; mais Thérèse, qui l'aimait tendrement, n'a
jamais pu se consoler de sa perte, et d'avoir souffert que, si près de son
terme, il allât loin d'cdie achever ses jours.
J'eus à |ien près dans le même temps une visite à larjnelic je ne m'at-
tendais guère, (|uoiqu(; ce fût une hieu ancieuiu; connaissance. Je parle
d(! mon ami Venture, qui vint me surprendre un beau matin, lorsque
je ne pensais à rien moins. Un autre homme était avec lui. Qu'il me
parnl iliauiic! .Vu lieu de ses anciennes grâces, je ne lui trouvai plus
(|u'nn air crapuleux qui m'empêcha de m'èpanonir avec lui. Ou mes
yeu.\ n'élaii'nt plus les mêmes, ou la débauche avait abruti son esprit, ou
tout son premier éclat tenait a celui de la jeunesse, qu'il n'avait plus. Je
le vis presque avec indifférence, et nous nous séparâmes assez froide-
ment. Mais (juand il fut parti, le souvenir de nos anciennes liaisons me
rajipela si vivement celui de mes jeunes ans, si doucement, si sagement
consacrés à celle Irinnie angélicjuc (|ui uiaiulcnanl n'elait guèi-e moins
changée que lui, les petites anecdotes de cet heuieux temps, la roma-
m'S(|ue j(nirnée de Tonne, passée avec tant d'innocence et de jouissance
entre ces deux charuianles iilles dont une main baisée avait été l'unique
la \eur, ri qui. nialLire l'cl.i , iii'av.ul Lusse des regrels si \ ils. si h) ne II a lits,
l' Ml I 1 1 II I i\ III S III y:,:,
si tliiralilt'S ; Imis ci's raMSsaiits di-lircs il'iin |i'iiiir in'iii, (jin- j ;naiN
sentis uliirs dans loiilc Icnr rorcc, i-l donl je rr(i\ais \v UMn|is |iassc |iiini
jamais; loulcs ers tendres réniiniseences me lii'ent verser des laiiiies sni'
ma jeunesse eeoulee et sur ses tianspurls désormais |ii-i-dns ihmii' moi.
Ml! eumliien j'en aurais \ei-se sur liiir relciiir lardilet fiiiiesle, si j'a\ais
prévu les iiiaiix (jnil m'allail eiii'ilei !
Avant de i|iiiller l'aris, j'eus, dînant l'lii\er (|iii |n'e(i'da ma retraiter,
un jdaisir liieii selon mon e(riir, et (|iie je ^cu'ilai dans lonle sa iiiiri'li'-,
l'alissot , aeadémii'ieii de Nain i . eoniiii |i.ir i|ueli|nes drames , Miiail
d'en donner un à Ltineville, de\ant le roi de IVdo^nie. Il ci ni a|i|)arem-
inent taire sa eunr en jouant, dans ce drame, un luunine <|iii a\ait usé
se mesurer avec le roi la |)liime à la main. Stanislas, (|ui était généreux
et (|ui n'aimait pas la satire, lui illlli^ll(' i|ii'on osât ainsi |iersonnaliser
en sa iirésenee. M. le eonite de I ressan eeii\il, par l'ordre de ci; prinec,
il d Aleniliert et à moi, pmu' m innuiner que I intention de Sa Majesté
était que le sieur l'alissot lût eliassé de son aeadémie. Ma icpoiiM. (ni
une vive prii-re à M. »le Tressan d iiilereéder auprès du mi ili- Poln;^iie
pour obtenir la f;ràee du sieur l'alissot. I.a ^ràce fut aeeordee ; el M. de
Tressai), en me le mar(|U)iil au nom du roi , ajouta ipie ee lait
serait inscrit sur les registres de l'académie. Je replicpiai i|ue c'é-
tait moins accorder une <;ràce (pie perpétuer un cliàtiineni . Ilnjiu
j'olitins, à force d'instances, (piil ne serait fait mention de rien dans les
rcjiistres, et qu'il ne resterait aucune (race piililiipie de celle alïaire.
Tout cela tut accompagné, tant de la part du roi (pie de celle de M. de
Tressan, de témoignages d'estime et de considération dont je lus extrê-
mement (latlé; el je sentis en cette occasion que l'estime des lioiumes
(pii eu sont si dignes eux-mêmes produit dans l'ànie un senlimeiil hien
plus iloiix et plus iiolde (|ue celui de la \aiiile. J'ai transcrit dans mon
recueil les lettres de M. de Tressan avec mes réponses, et l'on en linii-
vera les originaux dans la liasse A. n"' 9. 10 et 11.
Je sens liien (jue si jamais ces mémoires |)ar\iennent à voir le jour,
je perpétue ici moi-même le soiivenii d un lait dont je voulais effacer la
trace; mais j'en transmets bien d'antres malgré moi. Le grand objet de
mon entreprise, toujours présent à mes yeux, l'indispensable devoir de
la iiniplir dans timte son étendue, ne m'en laissermit |niint deIcMiiner
par de |diis faii)les considérations qui m'écarlcraieiil de mou but. Dans
l'étrange, dans riini(|iie situation on je me trouve, je me dois trop à la
vérité pour devoir rien de plus à aiiliiii. Pour me bien connaître, il faiil
me connaître dans tous mes ia|tports. bons et mauvais. Mes conlessions
sont néccssairemeiil liées avec celles de beaucoup de gens : je fais les
unes el les autres avec la nn'-me francbise en tout ce ipii se raiiporle à
moi, ne croyant devoir à ipii i|iie ce soit |)lus de méuagemeiils que je
n'en ai pcuir moi niême. et voulant toulefois en avoir beaucoup plus. Je
".fi l.l.s CONKKSSIONS.
\('n\ ('lie Idiijfuirs jiisic ol \rai, dln^ (laiiliiii le liicii laiil (jn'il me
sera possible, iic dire jamais (|iie le nia! (|iii mo ref^aide, et (luaiilanl
(|iio i"v suis forcé. Oui esl-cc ([ui, dans létal oii Ion m'a mis, a droit
d'exiger (le moi da\anla|;e'? Mes (lonlessions ne sont j)oint laites pour
paraître de mon \i\aiit, m de eeliii des personnes intéressées. Si j étais
le maille de ma destinée et de ecdle de cet éerit, il ne \errait le jour
(|ne loiij^temps a[)rès ma mort et la leur. Mais les elïorls que la terreur
de la vérité l'ait l'aire à mes puissants oppresseurs pour en ell'acer les
traees nie l'oreeiil à l'aire, pour les conserver, tout ce (|ue me peruietleut
le droit le plus exact et la plus sévère jnstiee. Si ma mémoire devait
s'eteiudi'e avec moi, plutôt (|iie de compromelti'c |)ersonue. je soullri-
rais un opprobre injuste et passager sans murmure ; mais puisque euliii
mon nom doit vivre, je dois lâcher de transmettre avec lui le souvenir
de riiommc infortuné qui le |)orta, tel (ju'il fut réellement, et non tel
que d'injustes ennemis travaillent sans relâche à le peindre.
LIVRE ÎSEUVIÈME
(1756.1
L'impatieiiee d'Iiabiter l'Krmitage ne me permit jias d'attendre le
retour de la belle saison ; et sitôt que mon logement fut prêt, je me
bâtai de m'y rendre, aux grandes buées de la coterie bolbacbicjne, qui
prédisait hautement que je ne su])porterais pas trois mois de solitude, et
qu'on me verrait dans peu revenir avec ma courte honte, vivre comme
eux à Paris. Pour moi, (|ui depuis quinze ans hors de mon élément, me
voyais près d'y rentrer, je ne faisais pas nu''m(^ attention à leurs plaisan-
teries. Depuis que je m'étais, malgré moi, jeté dans le monde, je n'avais
cessé de regretter mes chères Charmettes, et la douce vie que j'y avais
menée, .le me sentais fait pour la retraite et la camj)agne; il m'était im-
|)ossible de vivre benreux ailleurs : à Venise, dans le train des affaires
pul)li(jues, dans la dignité d'une espèce de représentation, dans l'orgueil
des projets d'avancement ; à Paris, dans le tourbillon de la grande so-
ciété, dans la sensualité des soupers, dans l'éclat des spectacles, dans la
fuiriée de la gloriole, toujours mes bosquets, mes ruisseaux, mes pro-
menades solitaires, venaient, par b'ur souvenir, me distraire, me con-
lilhlir. m'arracher des soupirs et des désirs. Tous les travaux auxquels
j'avais |ui m'assujetlir, tous les projets d'ambition, (|ui, par accès.
r\n I II II, I i\ m i\ r,s-
aMiiciit aiiiiiii' tiiiin /ilc , ii':i\aii'iil il'aiilir' luil i|iii' il'jirri\iM- nii jour à
CCS liiciiliciirciiv loisiis cliani|iclrcs, aii\(|iicls m c<' iiiniiiriil je me
lladais (le (mu lici-. Sans iirèlii- mis dans riimmclc aisance (|iie j'a\.iis
cru sciili- |i(iiiMiir m > condniri', je jugeais, par ma siliialiim pailii ii-
licro, cire en elal île m'en passer, cl piinNoir arriNer an im'-nn- Imt |>ar
un chemin Innt coniraire. Je n'avais pas un sou de renie : mais j'avais
un nom, des lalenls ; j'étais s(diie. et je m'i'tais ôli' les liesoins les pins
dispendienv, Ions cen\ de l'opinion. Outre <'ela, i|ni>ii|ue par<'ssen\,
j'étais laiiorienx eepiiitlant (|uaiid je voulais l'être; el ma paresse ctail
moins celle d'un raiucani, <|ue celle d nu homme indcpeiulant, ipii
n'aime à trav ailler (|u'.i sou heure. Mou métier de copiste de mu~ii|iie
n'était ni hrillant ni Incratil; mais il était sur. Ou me sa\ait ^re dans le
nioiide d'aNoir eu le courage de le choisir, ir pciii\ais coniplei' t|ue I ou-
vrage m> me maui|iieiMit pas, et il |ion\ail me snllire pouivixre, eu l)ien
travaillant. Deux mille Irancs (|ni me restaient du |irodnil du Devin dii
rllliiijf et di' mes autres écrits, me l'aisaient une avance pimi' n'être pas a
l'étroit; et |dusieurs <mvraj;es (|ne j'avais sur le nnliei- me proun-ttaieut,
sons rançonner les lihraires, des snp|ilenniils sullisants p(uir travailler
à mou aise, sans m'exceder, el mèuu' en metlant a pi'(dit les loisirs de
la promenade. Mon petit ménajje, composé de trois personnes, ipii
loiilos s'occn|)aieiil iililiimiil, nClail p.is d'un eiilretieu l'ort coùteiiv.
Kulin mes ressonnes, proporliounees a mes hcsoins el a mes désirs,
ponviiienl raiscuinahlement me |irometlre une vie heureuse et dnrahic
tiaiis celle (|ue mou iiu-linatiou lu'avait lait ihoisii-.
J'aurais pu me jeler tout à lail du ( l'iji' je plus lia imIII; cl au lim
d'assoi'vir ma plume à la copie, la dévouer euliére a des écrits (|ui. du
vol (jne j'avais pris et (|ue je me sentais en état de soutonii', piunaieul
mo fain; vivre dans l'ahoudanco et nuMue dans ropulence, poui p( n
{|ne j'eusse voulu joindre des manœuvres d'auteur an soin de puhlier
(le hons livres. Mais je sentais qu'écriie pour avoir du pain eût hienlot
élonllé mon ^énie et tué mon talent, (|ui é'Iait moins dans ma plume
nnc dans mon cu'iir, el né uni(|nemeul d'une laçnn de |)ensei' élevée et
lière, qui seule pouvait le nourrir. Hieii de vigoureux, rien de grand ne
peut |)artir d'une plume toute vénale. La m'ccssité, l'avidité peut-être,
m'eût lait l'aire plus \ite(|m' hieii. Si le hesoin du succès ne mCnl pas
plongé dans les cahales, i! m eut fait chercher à dire moins des < Imses
nliles et vraies, (|ue des choses (|ni plussent a la mullitude; et d'un
auteur distingué <|ue je pouvais être, ji' n'aurais été (|u'un harhonilleni-
de papier. Nim, non : j'ai toujours senti r|ue l'état d'auteur ii'étail, tw
pouvait êlri' illuslre et respcctahie, (|u'anlaiit (|u'il ii ilail pas un mé-
tier. Il est lro|) diliicile de penser nohiemeiit, <|uan(l on ne pense qui'
|)onr vivre, l'our pmivoir, pour oser dire de grandes vérités, il ne tant
i)as (hpcniire de son succès. Je jetais mes livres dans le pni)lic avec la
4ô
."r>s
Li:s rONKKSSIONS.
riMiitiulc d'avoir |i;nlt' |kiui- le liicii t'oiiimiiii, sans aiicmi souci du icslc.
Si 1 iiuvra^t" élail rcliulo, taul pis pour ceux ([iii n'en voulaieul pas pro-
lilii'. l'oui' moi, j(> iiinais pus besoin de leur approbation pour vivre.
.^blu uii'lici- pou\ail me nourrir, si mes livres ne se vendaient pas; el
Miil.i pri'ciscmi'ul ce (|ui les l'aisail M'iiilrc.
Ce lut le !) avril 17,'»(> (juc je (juittai la \ille pour n'y plus babiler;
car je ne compte pas pour liabitation quebiues courts séjours que jai
laits dei)nis, tant à Paris qu'à Londres et dans d'autres villes, mais lou-
joiiis (le passage, ou toujours malgré moi. .Madame d'Kpinay vint nous
[Mctulre tons trois dans son carrosse; son l'ei'mier vint cbarger mon
jK'tit bagage, et je lus installe dès le même jour, .le trouvai ma petite
reti'aile arrangée et meulilec simplement, mais priqnement, et ménu'
avec goùl, La main (|ui avait donné ses soins à cet amenblemeul le
rendait à mes veux d'un |ni\ inestimable, el je trouvais délicieux d'être
I bôle de mon amie, dans une maison de mon clioix, qu'elle avait bâtie
exprès pour moi.
Oimiiiuil lit froid et qu'il y eut même encore de la neige , la terre
commencail à végéter; on voyait des violettes et des primevères, les
bourgeons des arbres commençaient à poindre, et la nuit même de mon
arrivée lut mar(iuée |)ar le premier cbant du rossignol, qui se lit cn-
tendi'<' prescjue à ma lem'trc, dans un bois (|ni toucbail la maison.
Apres un léger sommeil
iiubliaiit II mon réveil ma Iraiisplaiilalion, je
me crovais encore dans la rue (h' (îreiKdIe. (jnaiid Idiit a ciuip ce ra-
lillir, ri )e m écriai dans mon tr.inspoil : l'^nfin Ions
mage me llMi
i-Mi I II II . I i\ m i\ :>-.')
IIU'S Mi-ll\ siilll ;i('t'(>lll|ilis. Miiii |iicilli)'l' sniii lui ilc iilr llM'i'l' il rilll|M'i-s-
sion ili'S oltjcls rliaiii|>t'li°t>s diiiil J't-lais ciiliiiin-. Au lieu di- ciuiiinfiitcr
il m'ai railler dans innii In^finciil, jr coiiiiuciirai par nrarraii^ci' |iiMir
iiirs |ii'i)ini'iiadfs, ri il ii'> l'ul |ias iiii snilirr, |ias un taillis, pas un Ims-
i|uct. pas un réduit autniir do ma demeure (|ue je n'eusse parcouru des
le lendemain. IMns j'examinais celte cliarmaiite reliaite. p|ii> je la sfii-
lais laite pour moi. (!e lien solitaire plutnt (|ue saina^e me traiispnrt.iit
en itiee au Ixiiit du imuide. Il axait di* ces lieaiites tmiclianles i|u°im ne
tnmxe •;uère auprès des \illes; et jamais, en s'y Irmixanl transpcnti' tout
d'un coup, on n'eût pu se croire à (|ualre lieues de l'aris.
Après (|iiel(|ues jours livri'S à lunii didire cliampêti'e, je sonpeai a
ranger mes paperasses et à rcj;ler mes occupations. Je destinai, comme
j'avais toujours l'ait, mes matinées à la copie, et mes après-dinées à la
promenade, niiiiii de mou petit lixret Idanc et de luoii crayon : car
u'avant jamais pu écrire et pensera mon aise ipie .«116 ilin, je n'étais pas
tenté de chauler de métliode. et je complais liien (|ue la lorét de Moiil-
morency, ijui était presque à ma porte, serait désruiuais mon cahiiieldc
tra\ail. J'avais plusieurs écrits commencés ; jeu lis la revue. J'étais assez
mai;nilii|iie en projets; mais dans les tracas de la ville, l'evé'culion jus-
qu'alors avait marclie lentement. J'y com|>lais mi'ttre un peu pins d<;
dili<;ence quand j'aurais moins de distraction. Je crois avoir assez, bien
rem|)li cette attente ; et, pour un liomme souvent malade, souvent à lu
(ilievrelte, à Kpinay. à l'aulionne, au cliàleau de Montmorencv, souvent
obsédé chez lui de cnrieuv desii'uvrés. et toujours occiipi' la moitii- do
la journi'o à la copie, si l'on compte et mesmc les écrits (|ue j'ai faits
dans les six ans (|ue j'ai passés tant à i'lùinitaj;e (|u'à Montmorency,
l'on trouvera, je m'assure. (|ue si j'ai perdu mon lem|is durant c<'l in-
tervalle, ce n'a pas été du moins dans roi>ivelé'.
Des divers on vra|,'es i|iie j avais sur le cliautier. cciiii i|Me je méditais
depuis lonijtemps, dont je m'occupais avec le plus de goût, aii(|uel je
voulais travailler toute ma vie, et (|ui devait, selon moi, mettre le sceau
il ma réputation, était mes liisliluliims palilitiiirs. Il v avait tieize ii qu;i-
torze ans (jue jeu ;iv;iis conçu l;i premieic idée, lorsque, étant a Venise,
j'aviiis eu qnel(|ue occiision de remiir(|uer les déliiuts de ce <;(Uiverne-
menl si v;mte. Depuis lors mes vues s'ét;iient beauconp étendues p;ir
l'étude liistori(|ue de la morale. J'avais vu que tout tenait radicalement
a la |>(diti(|ue. et (|ue. de <|uel(|ue façon (|n'on >'y prit, iiucun |>enple in-
sérait (|ue ce que la uiiliire de son <jotivernenieut le l'ei-.'iil être; itinsi
cette jjraude question du meilleur ^'ouverneinent possible me paraissait
se réduire ;» celle-ci : Oiielle est la nature du gouvernement propre à
former le peuple le plus vertueux, le plus éclairé, le plus sage, le meil-
leur enlin, .1 |irendrece mot dans sou pins gi-and sens? J'iiviiis cru voir
que cette (|ue>lion tenait de bien prés il cette aiitre-ei. si un"'nie elle eu
r.KI I.KS C.OM'I'.SSIO.NS.
l'Iail (lilliTciilc : (Jncl csl le yoiixcriirini'ii I i{iii, |iar sa iialiirc. se lii'iil
liuijdiiis le plus |>ivs lie la loiV De là, (|irosl-cc ([iic la loi?ol une cliaîiir
(il! (|iii'sli()ns lie celte iiii|>nrlaiii"o. .le \ovais (|iic loiil cela me meiiail à
lie •rramlcs vérités, utiles au lioiilieiir du genre liiiniaiii, mais smloiil à
celui lie ma j)atrie, où je ii a\ais pas lr(iu\('', dans i(! vnyai^e i\\\t' je
venais d y faire, les notions des lois et de la liberté assez justes ni assez
uelles, à nH)n j;ri'' ; et j'avais cru cette manière indirecte de les leur don-
nei' la jdus propre a nienayer i amonr-propro de ses meml)rcs, et à uu'
laire pardonner d'avoir pu \oir la-dessus un |ieu plus loin ((ueux.
Onoi([u"ii y eril déjà cin([ ou six ans (|ue je tia\aillais à cet ouvrage,
il n'(''tait encore guère avancé. Les livres de cette espèce deniaudent de
la nicdilalicin. du loisir, de la li'an(|uillité. De plus, je faisais celui-là,
comme on dit, en lionne fortune, et je n'avais voulu communicjner
mon ])rojet à |)ersoun<', pas même à Diderot. Je craignais (]u"ii iic ])ai'nt
trop iiardi pour le siècii? et ie pays où j'écrivais, el (|ue l'effroi de mes
amis ne me génàt dans l'exécution. J'ignorais encore s'il serait fait à
temps, et di; inauièi'e à pouvoir paraître de mon vivant. Je voulais pou-
voir-, sans conti'ainte, donnera mon sujet tout ce qu'il me demandait;
Itieu sûr (|ue, u'ayaiil point riuimeiir satiri(|ue, et ne voulant jamais
cherclier d'ajiplii alion , je serais toujours irr(''preliensible en toute
ei|nité. Je voulais user pleinement sans doute du droit de penser, ijue
j'avais par ma naissance; mais toujours en respectant le gouvernement
sous lequel j'avais à vivre, sans jamais désol)éir à ses lois ; et, Irès-at-
lenlif à ne pas v ioler le droit des gens, je ne voulais pas non plus icnon-
cer par crainte à ses avantages.
J'avoue même qu'étranger et vivant en France, je Irouvaisma position
très-fiivoiaI)le jxiur oser dire la vérité ; sachant bien (|uc, continuant
comme je voulais fairt; à ne rien im|irimer dans l'Etat sans permission,
j(! n'y devais compte à pei'sonn(! de nu's maximes et de leur pnlilication
partout ailleurs. J'aurais été hien moins lilireà (ienève même, où, dans
li|ue lien (pu' mes livres fussent iuiprinu's. le magisliat avait droit
l'epilogiu'r sur leur couleuu. (letti; considération avait beaucoup con-
tribm- a me faire céder aux instances de niadame d'Kpinay, et renoncer
au projet d'aller m'établir à (ienève. Je sentais, comme je l'ai dit dans
r /:»;(//(', qu'a moins d'être liomnu' d'intrigues, quand on veut consacrer
des livres an vrai bien Af \;\ jiatrie, il ne faut point les composer dans
son sein.
Ce (jiii me faisait tiouver ma positi(m jtlus lieurense était la peisiuision
oii j'étais (|ne le gouvernement de hrance, sans peut-être me voir de fort
bon d'il, se ferait un bonneur, simm de me j)rot(''ger, au moins de nu'
laisser li-auquille. ('-'('tait, ce me semblait, un trait de piditicpu; li'ès-
simple, et cependant tri'S-adroile. de se faire un mérite de liderer ce
i|n ou ne piiuv.iil ruipi'cber ; puiscjuc si l'on ni ei'il cbassi' de l'rance, ce
un
i
l'Mt I II I I I l\ Kl l\ n4i
i|iii l'Iaillniit CI' iin'tiii a\.iil clrml ili' l.iiii'. mes Iimts ii'aiii.iiriil |ki>
iniiiiis i-li' l'iiils, ri |iciil-rli'(> hm'c iiiihiis iIi- rt'lciiiir ; an lien (in'cii un-
laissaiil en |-i-|>(is, mi };ai'(lail raiilciii- |>iint- caiiliiui ilc ses (iiivia^rs, il
tli- |>lus, on cllaçait di's pii'jnj^i's liicii rniarini's ilans le rcsli- df l'Iùi-
i'i>|ii', en se (loiniaiil la ri'|iiilaliiiii d'aNnij' un irs|M'rl < tlaiii' |Mini' le ilinil
lIl'S ^tMis.
C.tMiv (|ni jn^iionl sni rcxcniini'nl (|nr ma lonlianci- m'a Ironi]»'-
|iiinrrait>nt hirn si< (i'iini|ii-r tn\-int°-nics. Dans l'oia;:!- i|ni m'a siilmn-i^'i',
mi's liM'i's mil si'i'M lie |ii'i'li'\li>, mais c'clail a ma |ii'i'Minni' iiu'on en
Minlait. On se sunciait li'i's-|icu ilc ranlcnr. mais on \inilail |ii'rilr<> Jcan-
Jao(|iifs ; cl le pins <;rancl mal <|u'iiii ait lionvc dans mes rrrils
clail riionncnr ijuils ixxMaiciil nu- taiic. N'cnjamlinns poinl snr
l'avunir. J'ij^iiore si ci- m\slt'i-(', (|ni en est encore un |ioiii' moi, s'cclair-
cii'a dans la snilc aux \cn\ des Icclcnis : je sais scnirmcnl (|n(', si mes
|irinci|ii's manilcslcs avaient du m .ittircr les Iriiilcmcnls (jnc j'ai sonl-
l'cils, jamais lardé moins lonjiicmps à en èln; la \ictiinc, |niis(|nc crini
de loiis int'S éciils oii ces |)iinci|tcs sont maniluslés a\uc le plus de liar
(liesse, pour ne pas dire d'andace, a\ail pain avoir l'ait son elïet, même
avant ma reiraite a l'Krmita^e, sans (|ne personne ent sonjié, ji; ne dis
pas à me clierdier querelle, mais à cmpcclier scnlemcnt la |)nlilication
di- l'onvraj^e en l'rance, oîi il se vendait aussi pnl)li(|nement <|u'en llol-
lantle. Depuis Uns la Moiirellr llvlaise |»arut encore avec la même l'acililé.
j'ose dire avec le même applaudissement ; et, ce cpii semide prescjne in-
crovable, la profession de loi de cette même lléloïse nnunaule est exacte-
ment la im''me <|ue celle du Vicaire savovard. Tout ce qu'il y a de liardi
dans le Coiilrtil social êlait aiipaiavant dans le Discours sur l' litiiialilc :
hnit ce (|u°il \ a de liardi dans V lùiiilv était an|iai-a\ant dans la JiiUc.
Or, ces choses iiardies n'exciti'i'ent aiiciiiK rumeur contre les deux |(ri'-
iniers ouvra^jes ; donc ce ne Inreiil pas elles (pii l'excitèrent ciuilre les
derniers.
l ne autre entreprise a peu près du iiii'iue jieiire. mais doiil le projet
était plus récent, m'occupait davanlnjje en ce moment : c'était l'extrait
des ouvrages de l'aldié île Saint-Pierre, dont, eiilraiué par le lil de ma
narration, je n'ai pu parler jusqu'ici. 1,'idée m'en avait été suggérée,
depuis mon retour de (îenéve, pai' l'alilié de Malilv, non pas imim-diale-
inent, mais |)ar l'enlremise d(; madame Dupin, (|ni avait une sorte d'iii-
térêl à me la faire adopter. Klle était nue des trois ou (|uatie jolies
femmes de Paris donl le vieux altbé de Saiut-I'ierre avait été l'eiifaul
gàlé ; el si elle n'avait pas eu décidément la préférence, elle l'avait par-
tagée an moins avec madanu' d Aiuuilloii. Klle conservait |)onr la mé-
moire dn honliomim* un i'es|iei4 et une affection (pii faisaient iionnenr a
tous deux, et sou amour-pnqire eût été llatte de voir ressusciter par son
secrétaire les ouvrages nmrts-nés tic son ;mi . Ces mêmes ouvrages ne
542 M:s COM'KSSIONS.
laissait'iil pas de cmiIcMii- il'cNcclIcnlrs cliiiscs, mais si mal tlilcs, que la
Ici-liin' (Ml clail (iilliiilc à Sdiitciiir ; cl il t'sl chiniiatil (jik; l'alihé de
Sainl-l'iiMTc, i|iii rcj^ardail ses Icclcius comiiic de grands (.'iil'aiils, l(Hir
[lailàl ii'|)('iidaiil comiiio à des liomiiics, par le peu do soin qu'il prenait
de s'en faire écouter. Celait pour cela (pi'on iii'a\ail proposé ce travail
comme utile eu lui-même, et comme liès-coii\ciialdc à un homme labo-
rieux eu maiiu'uvre, mais jiaifsscux conuiu' autcui-, (|ui li-ouvaul la
peine de penser ti'ès-rati^anlc, aimait mieux, eu choses de; sou goùl,
éclaircif et pousser les idées d'un anlic (|ue d'eu ciéer. D'ailleurs, eu
ne uu> hoitianl |)as à la ronclion de Iraducleur, il ne m'était |)as dél'eudu
de penser (|uel(|uerois par moi-même ; et je pcuivais donner telle loinu' à
mon ouvrage, (]iu' hieu d"iui|iiirlan(es vérités y passeraient sous h; mau-
ieau (le l'ahhé de Saint-l'ieire, encore plus heureusement que sous le
mien, l/eulreprise, au reste, n'était pas légère; il ne s'agissait de rien
moins que de lire, de méditer, d'extraire vingt-trois volumes, dilïus,
confus, pleins de longueurs, de redites, de j)elites vues couiles ou
fausses, parmi les(|uellcs il en fallait j)êcher quelques-unes, grandes,
helles, et qui donnaient le courage de supporter ce pénible travail. Je
l'aurais nioi-nn'-mc souvent abandonné, si j'eusse honnêtement pu m'en
déilire; mais en recevant les manuscrits de l'abbé', ((ui me furent donnés
par son neveu le comte de Saint-Pierre, ii la sollicilalion de Saint-l.am-
bcrt, je m'étais en quelque sorte engagé d'en faire usage, et il fallait ou
les renilre, ou tâcher d'eu tirer parti. C'était dans celle dernière inten-
tion (|ue j'avais a|q)orlé ces manuscrits à l'Ermitage, et c'était là le pre-
mier ou\rage au([uel je comptais donner nu^s loisirs.
J'en iu(''dilais un troisième, tlont je devais l'idée à des observations
faites sur moi-même; et je me sentais d'autant |dus de courage à l'en-
Ireprendre, que j'avais lieu d'espérer de faire nu livre vraiment utile
aux hommes, et même un des plus utiles qu'on pût leur offrir, si l'exé-
cution répondait dignemeni au plan que je mêlais tracé. L'on a re—
rnar(|ne (|ue la plupart des hommes sont, dans le cours di' leur vie,
souvent dissemblables à eux-mêmes, et semblent se transformer en des
hommes tout différents. Ce n'était pas pour établir une chose aussi
connue (|ue je voulais l'aire un livre : j'avais un objet plus neuf et même
|»lus important : celait de cheicher les causes de ces variations, cl de
m'allacher à celles (|ui (iéj)eudaienl de nous, pour montrer comment
(dles pouvaient être dirigées par nous-mêmes, pour nous rendre meil-
leurs et plus sûrs de nous. Car il est, sans contredit, plus pénible à
rhonnèle homme de résister à des désirs déjà tout foruuîs (|u'il doit
vaincre, que de prévenir, changer ou modilier ces mêmes (h'sirs dans
leur source, s'il était en état d'y remonter, l n homme tenté résiste une
fois parce qu'il est fort, et succombe une autre fois parce qu'il est faible;
s'il eùl été le mênu' (|u'aupara\anl , il n'aurail pas succombé.
I' MM ir II I i\ lu IV :,i-
Kii sniuliiiil eu iiioi-iiit'iiic, rl en ri'tliri iliaiil il:tiis les aillivs ;i iiiini
li'iiaiciil ti"- tliMTsi's iiiaiiii'n'S d'i'lrc. je Inuivai iiu'i'llrs (l('-|M'ii(laii-iil m
};raii(l(r iiarlii' ili' riiiipi'i'ssiiiii aiili'i'iciii'c des (il)jt'ls cvlci'ii'iii's, cl iiiic,
nuitlitii'S niiitiiini'llriiiriil |iai' mis sens r( |iai' nus organes, nous |i(uii(iiis.
sans nons en a|ici'('i'\(iir. iLins nus iilii's, ilan> nos scn(iincn(s, <lans ims
actions ini'nifs, l'cHfl de t-cs niodilicalions. l^-s rra|>|iaiiti's il nmn-
hi'iMist's (d)Si'rvali(ins i|n(> jinais rfcncillii-s ('-lait'iil an-dcssns di- Imilc
dis|inlc ; r( |)ai° It-nrs |ii'in('i|M's |i|i\sit|ni's elles nu- |iaraissaii'iil iii'iipii's
à l'onrnlr nn ici^irne exlciienr, ipii, varie selon les eireonslanees. itnin.iil
inellrc on inainlenir lànie dans l'élal le |)lns lavoraltle à la vciln. One
d'ecaiis on sanxerail à la raison, (jne de \iees on einpèeherait de naître,
si l'on sa\ail loreer reeonoinie animale a laviniser i Ordre nioi-al (luelle
lidiilde si souMiil! Les eliinals. les saisons, les sons, les eonlenis. l'idi—
enrilé. la Ininiere. les élénienls. les aliinenls, le- hruil, le silence, le
MuinveinenI, le repos, (oui a^il sur noire niacliine, el snr noire âme
par consé<|ni'nt; lonl nous ollre mille prises pres(|m' assnrées, poiii-
iion\erner ilans lenr orij^im' les senlmiciil- ilmil ikhis nons laissons do-
miner. Tell<' élail l'idée ItMidamenlale dont j a\ais déjà jelé l'esHnissc
sur le |>apier, et dont j'espérais nn ellet danlant pins siir ponr les
jjeiis itien nés, (|ni, aimant sinci-renn-nt la \erln, se délient de leur l'ai-
hlussc, i|u'ii me paraissait aise dCii faire un ii\re aj;ré. dde a lire,
comme il letail a eom|Hiser. J'ai eependanl liieii peu travaillé à cet on-
\rai;e, dont le titre était, la Murale miisilne, au le Mulérialistiic dti sar/e.
Des distractions dont on apprendra hiontôt la cause m'einpèelièrent di-
m en occuper, el l'on sani'a aussi i|ui'| lui li' mhI dr ukui i>(|ui^><r, (iin
tii'iil au mien de plus piès <|u'il ne semiderail.
Outre tout cela, je méditais de|)uis (|nel(|ne temps un s\steme d'édu-
cation, dont madame de Chenonccanx, que celle de son mari l'aisail
Iremliler pour son fils, ma\ait prié de m'occiiper. 1,'antorité de l'amitié
faisait que cet objet. (|iniii|ue moins de mon f;ont en Ini-mème. me
tenait an co-ur pins (|ue Ions les autres. Aussi de tons les sujets dont je
viens de parler, celui-là est-il le seul que j'aie conduit à sa fin. Celle i\ur
je m'étais proposée en y travaillant méritait, ce seinlde, à l'auteur, une
autre destinée. Mais n'antici|)ons pas ici sur ce triste sujet. .le m- serai
(|ne trop forcé d'en parlei- dans la suite de cet écrit.
Tous ces divers projets m'offraient des sujets de méditations ponr
nies jtromenades : car, comme je crois l'avoir dit, je ne puis nn-diter
f|u'eu marchant; sitôt (|uc je m'arrête, je ne |)ense plus, el ma tète ne
\a (|n avec nu's pieds. J'avais ce|)emlant eu la i>ré(autiou de me pom-
voir aussi d un travail de caliiiu'l jKPiir les jours de pluie, (l'était mon
Oicliounaire de mnsi(|ue, dont les matériaux épars, mutilés, informes,
rendaient l'ouvrage nécessaire à reprendre presque à neuf. J'apportais
ipielques livres, dont j'avais besoin pour cela: j'avais passé deu\ mois ,t
5i.l LKS COM'KSSIONS.
lali'i' I l'xliMil (II' li('aii('iui|i d'aiilrcs. (|ii On me |ii(''l.iil a la liihliollii'qiic
(lu lloi, l'I ilonl oïl inc pL'riiiil iiu'iiu' (rcinjxirlcr c|U('l(|iics-iiiis à l'iù'iiii-
l;ij;e. Voilà ur-s provisions pour coinpiliT au logis, (juaiul le temps no
nie i)i'rnirllail pas de sortir, et que je m'ennuyais de ma copie, (let ar-
rani^eniciil ino conNeiiail si liieii, (jiic j'en liiai paili tant à ri]rniilajj;o
(lu'à .Moulmorencv. et même; ensuite a Motiers, oii jaeiu'va! ce liaxail
tout en en Taisant d'autres, et trouvant toujours qu'un cliangement d'ou-
vrage csl un véritable délassement.
■le suivis assez exactement, pendant ([iielque temps, la distribution
(pie je m'étais prescrit(\ et je m Cn lriiu\ais très-bien ; mais (|iiaud la
belle saison ramena plus lré(|nemment madame d'I'^pinav a l'^piuay ou à
la ('hevretle, je tr(iu\ai (pie des soins (pii d'abord ne me coûtaient pas,
uKiis que je n'avais pas mis en lifjnc de compte, dérangeaient beaucoup
mes autres projets. J'ai déjà dit que madame d'Kpinay avait des qualités
très-aimables : elle aimait bien ses amis, elle les servait avec beaucou])
de zèle ; et, n'épargnant pour eux ni son temps ni ses soins, elle méri-
tait assurément bien (ju'en relour ils eussent des attentions pour elle.
Jusqu'alors j'avais rempli ce devoir sans songer que c'en était un; mais
enfin je compris que je m'étais chargé d'une chaîne, dont l'amitié seule
m'empèebait de sentir le poids : j'avais aggravé ce poids par ma répu-
gnance pour les sociétés nombreuses. Madame d'Epinay s'en prévalut
pour me l'aire une [iroposition qui paraissait m'arrangcr, et qui l'arran-
geait davantage ; c'était de me faire avertir toutes les fois qu'elle serait
seule, ou à peu près. J'y consentis, sans voir à (juoi je m'engageais. Il
s'ensuivit de la (|ue ji' ne? lui faisais ])lus de visite à mon beuie, mais à
la sienne et que je n'étais jamais sûr ib; pouvoir disposer de moi-même
un seul jour. C.etle gêne altéra beaucoup le j)laisir (|ue j'avais pris jus-
qu'alors à l'aller \oir. Je trouvai (|ne celte liberté qu'elle m'avait tant
promise ne m'était ilonuée (|u'à condition de ne m'en ])révaloii' jamais ;
et pour nue fois ou deux que j'en voulus essayer, il v eut tant de mes-
sages, tant de billets, tant d'alarmes sur ma santé, que je vis bien qu'il
n'y avait (pie l'excuse d'être à plat de lit qui put me dispenser de courir
à son premier mot. 11 fallait me soumettre à ce joug; je le fis, et même
assez volontiers |)our un aussi grand ennemi de la dépendance, l'alta-
chement sincère (jue j'avais pour elle m'empèchant en grande partie de
sentir le lien qui s'y joignait. 1:111e remplissait ainsi tant bien que mal
les vides que l'absence de sa cour ordinaire laissait dans ses auinsemcnls.
(l'était i>our ille nu snp|il(Mnenl bien mince, mais qui valait encore
mieUN (pi nue solitude absolue, ([ii elle ne pouxait sn|ip(Mter. Klb,' avait
cependant de (pioi la rem|)lir bien plus aisément depuis (jn'(dlc avait
voulu tàter de la littérature, et (in'elle s'était fourré dans la tête de faire
bon gré malgré des romans, des lettres, des comédies, des contes, et
d'autres fadaises comme cela. Mais ce (jiii l'amusait u"(''tait pas tant de
I'\U I II II . I l\ lU l\ 34.t
les ccrirr i|iir di' 1rs lire; cl s'il lui ^iiii^.nl dr ImiIhiiiiIIii )Ii> siiilu ileiu
iiii ti'iiis pilles, il lallail (|n Cllr IVil sùic an iiKiiris de diMi\ un (rois aiidi
leurs liéiu-Mdes, au lioul de eel ininieiise lra\ail. Je ii.oais ••ueie l'Iion-
lu-ur d èlre au umulire des élus, (|u a la laNeur de (|uel(|ue aulre. Seul,
j'étuis |U'eM|ue liiujdUi's e(iiu|de |icini' ncii eu liiuli' eliiise ; el ei la iiou-
seuli'ineul daus la sncii'le de iiiadaiiii' iri!|iiiia> , mais dans relie de
M. ililidli.uli, el |>arl<uil oii M. (iriiuni donnait le Imi. Celle nid-
lité ni'ai'eunnnodail lorl |iai'lnut ailleurs (|ue dans l<- lèle-à-lèle, un je ne
savitis quelle eonletiaiiee tenir, ndsanl |iai ier de lilleialnie, dmil M ne
in'a|)|iarlenail pas de jii^ei', ni de <;alaiiterie, étant lr()|) liinide, el erai-
^nant [dus (|ue la mm t le tidieule d'un \ieu\ j^alanl ; nuire (|ue eelte
idée ne me \inl jamais près de madame d'I^piiiav, el ne m'y serait peiil-
iMre pas M'iiiie mie seule lois en ma \ie, ipiaiid je I aniais passée entière
auprès d elle : non (|ne j'eusse puni' sa |>ei'S(iniie auenne ii''pnj;nanee; an
contraire, je l'aimais peut-être trop cmiime ami. pour pouvoir l'aimer
connue amant. Je sentais du plaisir à la \oir, à « ansi-r a\ee elle. Sa eon-
versalion, quoique assez a^réalde en cercle, élail aride en partienliei-; la
mienne, (|ui n'élail pas plus lleurie. n'était pas pour elle d'un ^rand
secours. Honteux d un liop lon^ silence, je m'éverluais pour rele\ei'
renlreticn ; et (|uoi(pi il me fatiguât soiimiiI, il ne m i iinu\ait jamais.
J'étais fort aise de lui rendre de petits soins, de lui donner de petits
baisers bien fraleinels. tpn ne me paraissaient pas plus sensuels pour
elle : c'était l.i lunl. Kiie était lorl mai^i'e. lorl Idaiiche, de la [;orj;i'
comme sur ma main. Ce dél'aul seul i ùl sulli poui- me placer : jamais
mon cuMir ni mes sens n'ont su voir une femme dans qnel(|n'uii ipii
n'ont pas des tctons ; et d antres causes iiuilili^s à diie iii'onl lonjiniis
fait onidier son sexe auprès d'elle.
Ayant ainsi pris mon paili sur nn assujettissement nécessaire, je m'\
livrai sans résistance, et le trouxai, du moins la première année, moins
onéreuxque je ne m'y seraisatlendu. Madame iri%|)inay. qui d'ordinaire
passait l'été presque entier à la campa;ine, n'y passa (|n'une partie île
celui-ci, soit que ses affaires la retinssent davantage à Paris, soit (jue
I alisence de (irinini lui rendit nmiiis agréable le séjour de la ('bevrette.
Je prcdilai des inlervalles (|u'elb' n y passait pas. ou durant lesquels elle
y a\ail beaucoup de monde, pour jouir de mu solitude avec ma bonne
Thérèse et sa mère, demanièreà m Cn bien faire sentir le prix. niioic|ue
depuis quelques années j'allasse assez fréquemment a la campagne,
c'était pres(|ue sans la goûter; et ces voyages, lonj(mrs lails a\ec ilv:^
gens à |)réteiitions, toujours gâtés par la gène, ne laisaienl (|n aigniser
en moi le goût des plaisirs rusti(|nes, dunl je n'ciiIrcNOvais île plus près
l'image que |)oui' mieux sentir leni- |>ri\alion. J'étais si enniiy de salons,
de jets d'eau, de bosquets, de parterres, el des plus ennuveiix monlrenrs
de tout cela; j'étais si excédé de brochures, de cbivecin, de Iri, di- na-ndç,
41
iir>
I rs c.oM'i'.ssioNs.
ili' sols \\in\> lilots. (le ladcs iiii iiailili'llt'S. de prllls ((illlcilis cl ilc
;;i'aii(ls >(iii|ii'i'S, (|iic i|ii:ni(l jr l(ii';;iiais du coin de I d'il un siiiiplc |i;ui-
\ 11' Idiissoii d"('|iiM('s. une liaic, nnc liriuific, nn |>ri'' ; ([uand je luiniais ,
en li-aviTsanl nn lianican, la va|i(ni' d^iMc Imnnc omelcUc au cerfeuil;
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(luand i'enleudais de loin le rusli(|uc refrain de la eliansou îles liis-
quièrcs, je donnais au diable et le rouge, et les falbalas, et l'ambre; el,
regrettant le dîner de la ménagère et le vin du cru, j'aurais de bon
cœur paumé la gueule à monsieur le clief et à monsieur le mailre, qui me
faisaient dîner à l'heure où je soupe, souper à l'heure où je dors ; mais
surtout à messieurs les laquais, qui dévoraient des yeux mes morceaux,
el, sous peine de mourir de soif, me vendaient le vin drogué de leur
maître dix fois plus cher (|ue je n'eu aurais pajé de meilleur au cabarel.
Me voilà donccnfin chez moi, dans un asile agréable et solitaire, maître
d'y couler mes jours dans cette vie indc'pendanle, égale et j)aisible. pour
laquelle je me sentais né. Avant de dire l'elTel que cet état, si nouveau
pour moi, fit sni' mon cœur, il convient d'en récapituler les affections
secri'tes, alin qndn suive mieux dans ses causes le progrès de ces nou-
velles modilications.
J'ai toujouis regardé le jour (jui iirimil à Thérèse comme celui qui
fixa mon être moral, .l'avais besoin d'un attachement, puiscpie enfin
celui (lui de\ail me suffire avail ('ti' si ciiiellemeul rompu. I.a soif du
l'Mi M I II I I N 11 I I \ ^^l
liniiliclil' ne s clfilil |iiiiiil il,iii> Ir i ii'iii di- I I nie. M. un. m \ i<'illi->>,ii(
<■! s'atiliss^iil I II Ml liait |iiiiii\r i|ii i Ni' iir |inii\ail |ilii> l'-lii' liriiiinsc
ii'i-lias. llfstiiil a tlirn-licr un liitiiluiir i|iii nu' lui inoprc, iiMinl |iri.ln
luiil rs|Miii- (le jamais paila^rr Ir >ifii. Jr titillai i|ii<'li|ni' liin|is d'iilii' m
iili'f rt lie [titijcl en |>r(iji'l. Mon \ii\ap;r de Ni'iiisf inciil jclc dans Ifs ai-
laiics |iiililii|iics, si riiniiinii' avec i|tii j'allai ttii' Iniiiiri- a>ail m le si-iis
i-<iininuii. Jf suis I atilc a dicoiira^rr, siiilmit dans les i iiln|iiisc"s |icni-
lili's rt do longue liulfinc. I.c niainais siu-ccs di- (illi-ci iin- df^onta de
loiili'uiitro ; et i'c;;ardant, m'Ioii Minnaiiciciinc nia\ini<', les idijcts Iniiil.iiiis
l'uni nie dt's Inin l's de dn|ii's, je iiir dilrrniinai a mn rr di'sni'iiiais an jinir
la jiinnit'i-, ne \(i\ant |ilns rien dans la sic (|iii nu; Icntàt di- in'rMilnir.
(.c Idt |)ri'i"isi''iiifMl ali>rsi|iic se lit noire l'uniiaissaiicc. I.c donvcarac-
lèrc de celte l)uiitic lillc nie pariil si liicii i-onvcnii' an iiiiiii, (\\n' ji-
iiriiiii.s à elle d'un atl.ii iiiiiiiiil a ré|ireii\e du teiii|i> ri des Im Is, il i|iii
tout ce (|iii l'anrait di'i ri>ni|ii'e n'a jamais lait que I aii^meiili'i'. (In roii-
iiaitra la lurce de lel allailiemeiit dans la suite, (|uaiid je déciiu\rirai le.s
plaies, les décliiruies dont elle a navré mon cieur dans le fort de mes
misères, suiis (|ue, jiis(|n au iiiiiniiiil mi j'écris ceci, il m'iii soit éclia|i|ié
jamais un seul mot de |dainle a |ieisoniie.
Oiiand on saura qu'a|ires aMiii tout lait, tout l)ia\é pour ne m'en
point séparer, iju'après >injil-i iiii| ans j)assés avec elle, en dépil ilii muI
et des hommes, j'ai liiii sur mes Menv jours par l'épouser, sans attente
et sans sidlicitatioii de sa part, sans eni;a|ieinenl ni promesse di; la
mienne, on croira (|u'nn amour l'orcene, m'ayml des le |ireinier jour
tourne la télé, n'a lait que m'amener par dej^rés à la dernière extrava-
gance ; el on le croira bien plus encore, <|uand on sauia les raisons par-
ticulières et fortes (|ui devaient m'empéclier d'en jamais venir là. (Jue
|)ensera donc le lecteur (|uand je lui dirai, dans tonte la vérité qu'il doit
maintenant me connailre. i|iie du pniiiier niomeiit (|ue je la vis jus(|u'à
ce jour, je n ai jamais senti la moindre étincelle d'amour pour elle; que
je n'ai pas plus désiré de la posséder que madame de Warens, et que les
besoins des sens, que j'ai salislails auprès d'elle, ont uniquement été
pour moi ceu\ du sexe, sans avoir rien de propre à l'individu ? Il croira
(|u'autrement constitué iiu'iin antie liomme. je lus inca|)alile de sentir
l'amour, puisqu'il n'entrait point dans les senlimenls ipii m'attacliaienl
aux lennues qui m'ont été les plus clières. l'atience, o mon lecteur ! le
moment l'iineste approclie, où vous ne serez (|ue Iroj) bien désabusé.
Je me répète, on le sait ; il le laiit. Le |)remierde mes besoins, le plus
firaud, le plus fort. le plus iiu'xtinjiuible, était tout entier dans mon
cu'ur : c'était le besoin d'une société intime, el aussi intime (|u'elle pou-
vait l'être; celait surtout pour cela qu'il me fallait une lenime plutôt
qu'un liomine, une amie |diitôt qu'un ami. Ce besoin singulier était lel.
que la plus étroite union des corps ne pouvait encore y snilire : il inan-
us LES CONFESSIONS.
l'iiit ImIIii (1(Ii\ àmcs dans le inriiic corps ; sans cela, je sentais toujonrs
(In Tido.Je nie crus an nionicnl de n'en pins senlii-. Colle jeune personne,
ainialdf par mille exeellenles (jualiles, el même alors par la fignre, sans
ombre darl ni de eo(jnellerie, enl horné dans elle seule mon existence ,
si j'arais jni borner la sienne en moi, comme je l'avais espéré. Je n'avais
rien à craindre de la part des bommes ; je suis sûr d'être le seul qu'elle
ait véritablement aimé, et ses lran(|nilles sens ne lui en ont guère de-
mandé d'autres, même (piaud j ai cessé d'en être un pour elle à cet
égard, .le n'avais point (!<■ famille; elle en avait une ; et cette famille,
dont tous les naturels différaient trop du sien, ne se trouva pastellt; que
j'en pusse l'aire la mienne, l,à fui la première cause de mon malbeiir,
Oiie n'aiirais-je point donné pour nu; fair(; l'enfant de sa mère ! .le lis
tout [HUir y parvenir, el n'eu pus venir à boni, .l'eus beau vouloir unir
tous nos inléi'èts, cela me fut impossible. Elle s'en lit toujours un diffé-
rent du mien, contraire au mien, el même à celui de sa (ille, qui déjà
n'en était plus séparée. Elle et ses autres enfants cl petits-enfants devin-
rent autant de sangsues, dont le moindre mal qu'ils fissent à Thérèse
était de la voler, l.a ])anvre tille, accoutumée à fléchir, même sous ses
nièces, se laissait dévaliser et gouverner sans mot dire ; et je voyais avec
douleur qu'éi)uisanl ma bourse et mes leçons, je ne faisais rien pour
elle dont elle iiêil proliter. J'essayai de la détacher de sa mère; elle y
résista toujours. Je respectai sa résistance, et l'en estimai davantage :
mais sou refus n'en tourna pas moins à son préjudice et au mien. Livrée
à sa mère et aux siens, elle fut à eux plus qu'à moi, plus qu'à elle-
même ; leur avidit('' lui fut moins ruiiu'use (juc leurs conseils ne lui
furent |)ernieieux ; enlin, si, grâce à son amoui' pour moi; si, grâce à
son bon naturel, elle ne fut pas tout à fait subjuguée, c'en fut assez du
moins pour empêcher, en grande partie, l'effet des bonnes maximes que
je m'efforçais de lui inspirer; c'en fut assez pour que, de quelque façon
(|ue je m'y sois pu preiulre, nous ayons toujours continué d'être deux.
Voilà C(unmenl, dans un attachement sincère et réciproque, où j'avais
mis toute la tendresse de mon'cœur, le vide de ce cœur ne fut pourtant
. jamais bien rempli. Les enfants, par lesquels il l'eût été, vinrent; ce fut
encore pis. Je frémis de les livrer à cette famille mal élevée, pour en être
élevés encore plus mal. Les risques de l'éducation des Enfants-Trouvés
étaient beaucoup Tuoiiulres, Cette raison du ])arti que je pris, plus forte
que toutes celles (jue j'énonçai dans ma lettre à madame de Erancueil,
fut pourtant la seule que je n'osai lui dire. J'aimais mieux être moins
disculpé d'un blâme aussi grave, et ménager la famille d'une personne
que j'aimais. Maison peut juger, par les mœurs de son malheureux
frère, si jamais. (|uoi qu'on en ju'it dire, je devais exposer mes enfants à
recevoir une éducation semblable à la sienne.
Ne pouvant goûter dans sa plénitude celte iiilinu' société dont je scn-
l'AUTiF II. 1.1 \ Kl. i\ ^^>^
lais le Iti'soiii, j'> ('lifi'('li:tis (Il s Mi|>|>li'iiicnts i|iii n'en n in|iliï<s.iii'iil |ias
le vide, mais ipii nie le laissaient nioins senlir. l'anle d'un ami (|ni fui à
moi lunl entier, il me fallait des amis dniil rini|uilsii)n surmontai ninn
inertie : e'est ainsi «|Ui' je (nlli\ai, (|iii' je resserrai mes liai-oiis a\ei-
Diderot, àM'C l'alilié de (londillae ; i|ne j'en lis a\ee (îrinim une mni-
vello plus étroite encore; et (jnenlin je me trouvai |iarce mulhenrenv
discours, dont j'ai raconté l'Iiisloirc, rejeté, sans y songer, dans la litté-
ralnre. dunl je me cnixais sorti pour toujours.
.Mon deliiit me mena par une roule nouvelle dans nu antre monde
intellectuel, dont je ne |)us sans ciitlniusiasnu- en\isa;;er la simple et
(ièreéconmnie. Bientôt, à force de m'en occuper, je ne vis plus (|u'er-
renret f(die dans la doctrine de nos sai;es, (]u'o|)pi-ession et niisèie dans
notre ordre social. iKins l'illusion de mon sot orgueil, je me crus l'ait
pour ilissipcr liius ces prestiges; et jugeant (jiii', |)oin' me faire écouler.
il fallait mettre ma conduite d'accord avec mes j)rinci|>es, je pris l'allure
singulière (pi'on ne m'a pas permis île suivre, dont mes |)rélendus amis
ne m'ont pu pardonner I exemple, (|ui d'aliord me rendit ridicule, et
qui m'eût enlin rendu res|)ectaldc, s'il m'eût été possible d'y persévérer.
Jus(|ue-là j'avais été l)on : dés lors je devins vertueux, ou du moitis
enivré de la vertu. Cette ivresse avait commencé dans ma tète, mais (die
avait passé dans mon cœur. I.e plus noble orgueil y germa sur les dé-
bris de la vanité déracinée. Je ne jouai rien : je devins en effet tel que
je parus ; et pendant (|ualre ans an moins que dura celle effervescence
dans toute sa force, rien de grand et de beau ne peut entrer dans un
cœur d'homme, dont je ne fusse capable entre le ciel et moi. Voilà d'oii
naquit ma subite éloquence, voilà d'où se répandit dans mes premiers
livres ce feu vraiment céleste qui m'embrasait, el dont pendant (juaranlc
ans il ne s'était pas échappé la moindre élinculle, parce qu il n était pas
encore allumé.
J'étais vraiment transformé; mes amis, mes connaissances ne me re-
connaissaient plus. Je n'étais plus cet homme timide et plulôl houleux
que modeste, qui n'osait ni se présenter, ni parler , (|u'un mot badin
déconcertait, qu'un regard de femme faisait rougir. Audacieux, lier, in-
trépide, je portais partout une assurance d'autant pins ferme qu'elle
était .simple, et résidait dans mon âme plus que dans mon maintien. Le
mépris (|ue mes profondes medilalions m avaient inspiré pour les mo'urs,
les maximes el les préjugés de mon siècle, me rendait insensible aux
railleries de ceux qui les avaient, et j'écrasais leurs petits bons mots avec
mes sentences, comme j'écraserais un insecte entre mes doigts. (Juel
changement ! tout Paris répétait les acres el mordants sarcasmes de ce
même h(imn)e(]Mi, deux ans auparavant et dix ans après, n'a jamais su
trouver la chose (|n'il avait à dire, ni le mot qu'il devait employer. O" "u
cherche l'elat du monde le plus contraire à mon n.iturel ; on lionvera
:>?>(> IIS (OM KSSIONS.
ccliii-li. On on si> l'apiicllc un ilc <-cs ciuiils indiucnls dr ma \ic in'i jr
devenais nn anlic et eessais d'iMii' nnii ; (in le li'(iii\e encdic dans le
leni|is ddiil je |iaile : mais an lien de dnicr six jours, six semaines, il
(hua |)i('S de six ans, (;[ dni'erail |)ent-(''ii(' encore, sans les ciiToiislances
|iarlicnli('r(>s (|ui le lirent cesser, et nie reiulircnt ii la iialure, aii-dessns
(le la(]n(dle j avais vdiiln m i lever.
Ce cliangenienl commença siUM que j'eus quitU' l'aiis, cl ([ue \o sj)ec-
lacle (les vices de celle giande ville cessa de nourrir lindi^aialion qu'il
m'avait iiis|)ir(''e. Oiiand je ne vis plus les liomuK's, je cessai de les nu'-
priscr ; (piand je ne \is plus les nniclianls, je cessai de les liaiV. .Mon
cœur, peu tail j)0Mr la liain(!, uc lit j)lus (|ue dé])Iorer leur misère, el
n'en distinj;iiait j)as leur in('cliancet('. (ici état plus doux, mais bien
moins suhlime, aiuoi'til hieulùl l'ardent enthousiasme qui m'avait
transporte si longtemps; et sans (pidu s'en ajjerçùt, sans presque m'en
apercevoir moi-nu'me. je redevins craintil, complaisant, limide ; en nn
mot, le nuMue ,lean-.lac(|ues (|ne j'avais ('tt'' auparavant.
Si la rt'volution n'eût lait i\i\v me lendre u moi-URMue et s'arr(!'ter là,
Ion! liait liien ; mais malheureusement elle alla plus loin, el m'em-
porta rapidenn'ul a l'antre exlr(!'me. I)('S lors mon âme en hranle n'a plus
lait (jue passer par la lij;ne du l'epos, el ses oscillations toujours renoii-
vel(3es ne lui ont jamais permis d'y rester. Entrons dans le (l(!'tail de
celle seconde révolution : é|)0(|ue terrihh; et fatah; d'un sort (|ni n'a
point d'exemple chez les mortels.
N'étant (|ue trois dans notre retraite, le loisir et la solitude devaient
natnrellemenl resserrer notre intimité. C'est aussi ce (|n ils lirent entre
Thérèse et moi. Nous passions lèle à lèle sous les omhra^es des heures
cliarmanles, dont je n'avais jamais si bien senti la douceur. Elle me ])a-
rut la noùler elle-même encore plus qu'elle n'avait fait jusqu'alors. Elle
m'ouvrit son cienr sans réserve, et m'apprit de sa mère el île sa l'amilh;
(1(!S choses qu'elle avait eu la force de me taire pendant longtemps. L'une
el l'antre avaient reçu de madame Dupin des midlitndes de présents laits
à mon inlention, mais que la vieille madrée, pour ne pas me lâcher, s'é-
tait appropries pour elle el |>onr ses autres enfants, sans en rien laisser
a Thérèse, el avec très-sévères delenses de m Cn |tai'ler ; ordre que la
pauvre lilh; avait suivi avec, une ohéissaiice incrovalile.
Mais nue ehiiseipii me surprit heaiiconp davanta^i', lut d'apprendre
qu'outre les entreliens particuliers (|ue Uiderol et (iriiiim avaient eus
souvent avec l'une el l'antre pour les d(;tachi;r de moi, et (|iii n'avaient
pas réussi par la résistanct! de Thérèse, tous deux avaient eu depuis
lors de fré(|ni'iils el secrets cidioiines avec sa mère, sans qn'elle eut |)U
rien savoir de ce qui se brassait eiilre eux. illle savait seulemeiil (|iie les
petits présents s'en étaient mêlés, et (jii il y avait de petites allées el ve-
nues dont on tàchail de lui faire mystère, et dont elle ij^norail absolu-
I \u I II II I i\ m i\ ?!(l
ini'lll le lili>lll. Oll.'lllil lliMl> |Wlllillirs ili' |';ii|v. || \ ;i\:i|| (|i'|,i |ii|i^|i'IM|iv
i|iii' iiMil.Miii' II- Viissciir cliiil dans l'iisii^c il'alli*!' viiir M. (ii'iiiiin ili-n\
iMi trois lois |iar mois, cl d'v passer i|tirl(|iirs liciin-s à des couM'isalioiis
si siMTi'lfS, iinc le l.ii|n.ii< di- liiiiiitii ilail lnii|iiiiis i'<'ri\<iM'.
Je jii^i'ai (|M(> l'i- iiiolil II riail aiilii' <|iii' le niriiii' |it'oj<'( dans !i'c|iii I
on avait làilic df lairc cnlicr la lillc, rii |iioiiirttant de li-nr |ii'o(-nri'i', |>ai
inadanir irK|iiiia\ , nn l'ij^iat do sel, un Imnan a laltat, et les Irnlanl.
rn lin mot. par lappàl du i;ain. On leur axait rcpicscnti- iin'ctant lims
d l'Ial di' lii'ii lairc pour files, ji' ne pouvais pas mèint', à cause d'elles,
parvenir ii rien faire pour moi. (.oiiiiiie je ne vovais à tmit cela i|iie de
la lionne intention, je ne leur en >a\ais pas alisolnment mauvais ^l'i'. Il
n'v avait (|ne le mvslère i|iii me revidlàl, surtout di- la part delà vieille,
i|iii, de plus, di'xeiiait di- jour eu jour plu-- (la;^cuiieuse cl plus paleliiie
avec nnii : ce i|ui ne i enipri linl pas de reproi lier sans cesse en secret
à sa tille i|n'elle m aim.iit Irop. ipi elle me disait tout, (|n'elle n'était
(|iriiiit> liète. et <|u'elle en serait la du|ie.
(lotte iemiiie pos-edail au suprême de:;re 1 ail ili' tirer d iiii -ai' ili\
montures, de cacher a Inu ce (iiTelle recevait de 1 antre, et a moi ce
iinelle recevait de tons, .l'aiirais pu lui pardunner son avidité, mais je
ne pouvais lui pardonner sa dissimniation. One |>(invail-elle avoir a me
caclier, à moi i|n°elle savait si liieii <|ni faisais mon lioiilieiii pres(|ne
iiiii(|iie de celui de sa tille et du sien ? Ce (|iie j'avais lait |ioiir >a tille,
je l'avais lait piuir moi ; mais ce <|ue j avais l'ait pour elle mi'iilait de sa
part (|iiel(|iie reconnaissance; elle eu aiii.iil dû savoir i;rt'' du moins à sa
lille, et m aimer |)oui' 1 ammii d (lie, (|iii iiraimail. Je l'avais lireedi' la
plus complète misère ; elle tenait de mm >a siilisislaiiee. elle me devait
tontes les connaissances dont elle lirait si lioii parli. ïlierésc l'avait lonj;-
lemps nonrrii- de son travail, el la iiouriissail miinteiiaiit de mou |iaiii.
Kilo tenait tout do cotte lille. |iiuii la(|nollo elle n'avait rion lait; cl ses
autres enfants (|u'elle avait doles. |ionr lesquels elle s'était ruinée, loin
de Ini aider à sulisi>ter. dévoraient encore sa snlisistance et la mienne
.le trouvais (|iie dans une pareille siluation elle devait nii' regarder
coiniiu! Sun nni(|ue ami, son pins sûr prolocleur, et, loin do me faire
lin seciet de mes propres affaires, loin de cnm|>loter contre nmi dans
ma propre maison, m'averlir lidelement de tout ci< (pii pouvait minli'-
resser, (|uanil elli' 1 appniiail |ilns loi i|iie umi. Ile ipiel leil poiivais-je
donc voir sa conduite fausse el mvsiérionse? (|ue devais-je penser sur-
tout des senliments (]irolle s'olfortait de donner à sa lille'.' c|iielle imms-
trnoiisi; injiiatilude devait être la sienne, quand elle cliorcliait à lui en
inspirer '.'
Tontes ces réflexions aliéniM'enl onlin mnii cienr de cette femme au
jioinl de ne pouvoir plus la voir sans dé-dain. Cepeiidaiit je ne cessai ja-
mais de traiter avec respect la mi'ic de ma compagne, et de lui mart|nor
oSfi LES CONFESSIONS.
m louli's duist's presque les égards et la (•(insidc'ialidii iriiii lils; mais il
est vrai qiio je n'aimais pas à rester l()ii|^lcm|)s avee elle, el il n'esl guère
en moi de savoir me <j;èiier.
C'est eneore iei un de ces eoiiris moments de ma \ie où jai \u le
l)onlieur de bien près, sans poinoir lalleindre, cl sans (|n"il y ait en de
ma Tante à l'avoir man(|né. Si cette iemme se IVil Ironvé d'nn lion carac-
tère, nons ('tioiis lieiirenx tons les trois jns(iu";i la lin de nos jonrs ; le
dernier vivant senl IVil resté à plaindre. An lien de cela, vous allez voir
la marche des choses, et vous jugerez si j'ai pu la changer.
Madame le Vasseur. qui vit que j'avais gagné du terrain sur le cœur
de sa tille, el (jn'elle en avait ]iei(ln, s'elïorva de le reprendre; el, au
lien de revenir à moi par elle, tenta de me l'aliéner tout à l'ait. In des
movens qu'elle employa l'ut d'appeler sa l'amille à son aide. J'avais prié
Thérèse de n'eu l'aire venir personne à l'Krmilage ; elle me le promit.
On les lit venir en mon absence, sans la consulter; et puis on lui lit
promettre de ne m'en rien dire. Le premier pas l'ait, tout le reste fut
facile; cpiand une fois on lait à (inebin'un qu'on aime un secret de
quel([ue chose, on ne se l'ail bientôt plus guère de scrupule de lui en
faire sur tout. Sitôt que j'étais à la Chevrette, l'Ermitage était plein de
monde qui s'y réjouissail assez bien, liie mère est toujours bien forte
sur une fille d'un bon naturel ; cependant, de (jnelque l'avon que s'y prît
la vieille, elle ni' put jamais faire entrer Thérèse dans ses vues, el l'en-
gager à se liguer contre moi. Pour elle, elle se décida sans retour : et
voyant d'un côté sa fille el moi, chez qui l'on pouvait vivre, el puis c'é-
tait tout ; de l'antre, Diderot , ruim/n, d'Ibdbacb, madame d'Epinay,
qui promettaient beaucoup cl donnaient qnel([ue chose, elle n'estima
pas qu'on pùl jamais avoir tort dans le parti d'une fermière générale et
diin baron. Si j'eusse eu de meilleurs yeux, j'aurais vu dès lors que je
nourrissais un serpent dans mou sein ; mais mon aveugle confiance, que
rien encore n'avait altérée, était tidle (|ne je n'imaginais pas même qu'on
|)ùt vouloir nuire à quelqu'un (jn'on devait aimer. En voyant (uirdir
autour de nuii mille trames, je ne savais me plaindre ((ue de la tyrannie
de ceux que j'appelais mes amis, et qui voulaient, selon nmi, me forcer
d'être lienn'ux ii leur nntdir, plutôt (pi'à la mienin».
Quoique Thérèse i<d'nsàl d'entrer dans la ligne avec sa mère, elle lui
garda derechef le secret : son motif était louable; je ne dirai pas si elle
fit bien ou mal. Deux femmes qui ont des secrets aiment à babiller en-
semltie : cela les rapitrochait ; et Thérèse, en se partageant, me laissait
sentir (ineliiueldis (|ne j'étais seul ; car je ne |)(iuvais plus compter pour
société celle (jue nous avions tous trois ensemble. Ce fut alors (|ue j(^
sentis vivement le tort que j'avais eu durant nos premières liaisons, de
ne pas profiter de la docilité que lui donnait son amour. ])our l'orner de
talents et de connaissances qui. nnns tenant plus ra|>piiMlies dans notre
l'Ail III II I i\ i;i i\
SSS
l'cli'.iili', anniil a^riMliliMiunl ii'iii|ili mui I<'iii|i> li Ir iiim-ii, >iiiis jaitiaix
nous laisser si-iilir la loiimuiii ilii Ulr a-liU-. Ci- iiftail pas t|iif l'i-iilrc-
lli'ii lai'il fiilii' iiiiiis, l'I iiiTrlIi' p.in'il ^'c-iimiNcr (laii< iin-> |iniiiii-iiailcs ;
mais enfin nous n'avions pas assez il'itlées coniinnnes ponr nous laire
(111 grand magasin : nous ne pouvions plus parler sans cesse de nos |iio-
jels, Itornés désormais à celui de jouir. Les olijels qui se présenlaieul
m'inspiraient des réllexions (|iii uilairiil pas à sa portée, (n allaclie-
mcnl (le douze ans n'avait plus liesoiii de |)ar(des ; ikius nous eounais-
sions trop |)our avoir plus rien a nous appremlre. Ueslail la ressource
des caillettes, médire, et dire des quidiliets. C'est surtout dans la .soli-
tude qu'on sent l'avantage de vivre avec quelqu'un (|ui sail jteiiser. .le
n'a\ais pas besoin de celle ressource pour me plaiie asec elle; mais
elle en aurait eu besoin pour se plaire toujours avec moi. Le |)is était
qu'il fallait prendre avec cela nos tf'te-à-lète en bonne fortune : sa mère,
(|iii mêlait devenue iin|>ortnMc, me forçait à les épier. J'étais gêné chez
moi ; c'est toul dire, lair de raunoir gàlail la bonne amitié. Nous avions
un commerce intime, sans vivre dans l'inlimile.
Dés que je crus voir que Thérèse cherchait quelquefois des prétextes
pour éluder les promenades que je lui proposais, je cessai de lui en
proposer, sans lui savoir mauvais gré de ne pas s'y jdaire autant (|ue
moi. Le |)laisir n'est point une chose (|ui dépende de la volonté. J'étais
sûr de sou (lenr. ce m'était assez. Tant (jue mes plaisirs étaient les
siens, je les goûtais avec <-lle ; (piand cela n'i lait jtas, je préférais son
contentement an mien.
Vod I commenl, à tleini trompé dans mon attente, menant une vie de
45
58» l.rs CONFESSIONS.
mon giM'il, (l;ins un sc'joiir do 11K111 clioix, avec une pcrsoiiric (|iii in'clail
cliiMT, je parvins [xinrlaiit a nie senlir presque isolé, (le (|ni me nian-
Hiiait m'enipèeliail de couler ee que j'avais, lui lail de lionlieur et dr
jouissances, il nie l'allail tonton rien. On verra pourquoi ce détail m'a
paru nécessaire, .le reprends à présent li' iil de nnui ii'cil.
Je croyais avoir des trésors dans les manuscrits que m'avait donnés le
comte de Sainl-l'ierrc. Kn les examinant, je \is que ce n'était pres([uc
(|ue le recueil des ouvrages ini|uiniés de son onde, annotés et corrif^és
de sa main, avec (luelcpies antres ]ielites pièces (jui uavaient pas \n le
jour. Je nie contirmai par ses écrits de morale, dans l'idée que m'avaient
donnée (pielqiies lettres de lui, (|ue madame de Crcqui m'avait montrées,
([u'il avait heanconp plus d'esprit «jue je n'avais cru : mais l'c.xamcn ap-
profoiKli de ses ouvrages de politiqin^ ne me montra que des vues su-
lierlicielles, des luojets utiles, mais impraticables, par l'idée dont l'au-
teur n'a jamais pu sortir, ijiie les hommes se conduisaient jiar leurs lu-
mières plutôt que par leurs passions. La liante opinion qu'il avait des
connaissances modernes lui avait fait adopter ce faux principe de la
raison perfectionnée, base de tous les établissements qu'il proposait, et
source de tous ses sopliismes politiques, (let homme rare, l'honneur de
son siècle cl de son espèce, et le seul peiit-ctrc, depuis l'existence du
•fcnrc humain, qui n'eut d'autre passion que celle de la raison, ne lit
cependant (|ne marcher d'erreur en erreur dans tous ses systèmes, pour
avoir voulu rendre les hommes semlilables à lui, au lieu de les prendre
tels qu'ils sont, et (|u'ils continueront d'être. Il n'a travaillé que pour
des éli'es imaginaires, en pensant travailler pour ses contemporains.
Tout cela vn, je me trouvai dans quelque embarras sur la forme à
donner a mon ouvrage, l'asser à l'auteur ses visions, c'était ne rien faire
d'utile; les réfuter à la rigueur, était faire une chose malhonnête, puisque
liMb'pôt de ses manuscrits, que j'avais acce])té el même demandé, mim—
jiosait l'obligation d'en traiter honorablement l'auteur. Je pris enlin le
parti ipii me parut le plus décent, le plus judicieux et le plus utile : ce
Int de donner séparément les idées de l'auteur et les miennes, et pour
cela, d'entrer dans ses vues, de les éclaircir, de les étendre, et de ne
rien épargner pour leur faire valoir tout leur jirix.
Mon ouvrage devait donc être composé de deux parties absolument
séparées : l'une, destinée à exposer de la façon que je viens de dire les
divers projets de l'autenr. Dans l'autre, ([ui ne devait paraître qu'après
que la première aurait fait son effet, j'aurais |)orté mon jugement sur
ces mêmes projets : ce qui, je l'avoue, eût pu les exposer quelquefois
au sort du sonnet du Misanthrope. A la tète de tout l'ouvrage devait être
une vie del'antenr, pour laquelle j'avais ramassé d'assez bons matériaux
que je me flattais de ne; pas gâter en les employant. J'avais un peu vu
l'abbé de Sainl-i'icrre dans sa \ieillesse; el la véïK'ralion (|iie j'avais
l'Ml I II II I I \ m I \. MTi
|i<iijr s:t ineiiinire m'uluit ^aruiil iju'a Imil iucikIii' M. le i miili* ne scrail
|ias iiii'ciiiiloiil (le la inanirri' iliiiil j'.iiirais (raid' son |iai'i-iit.
.le lis mon essai sur la l'ai. r /ter iwlutllr, le |)lns t oiisulcialile el le plus
lra\aille de Ions les on\ia^es(|iii ('oin|iosaieiit le reeiieil; el, a\anl de
iiiL> livrer à mes rétlexioiis, j'iiis le eoiira;;e île lire alisidiiiiieiil loiil ee
(|iie l'alilie a\ail icril sur ee beau sujel, sans jamais un.' leluiler |iar ses
loiimienrsel par ses redites. Le publie a \\i eel e.virail, ainsi je n'ai lieii
à en ilire. Oiianl au jii^euienl que j Cn ai poilé, il n'a poini elé ini-
prinié, l'I j ignore s il le sera jamais; mais il lut lail en même liinps
(|iie l'evlrail. Je passai de la a la l'ohjfijutiilir. ou pliiralile des eonseils,
ouvrage lait sons le rt^eni, pour laNoriser I adminislialion (|u'il avait
eboisie, et <]ni lit ebasser de l'Académie lraii(,'aiso I abbe ib- Saint-I'ieii'e.
pour (|ueb|nes traits eoiitre i'ailmiiiistration prcecdente, liimt la dii-
ebesse du Maine i-t le eardinal de l'(di^iiae iui-ent IVielies. J'acbevai ce
traNail coinme le itrécédenl, tant le ju^enuiil ipte l'extrait : mais je m'en
lins là, sans vouloir coiitinner cette entreprise, que je n'aurais pas dû
L'ommeneer.
I.a i'ell('\ioii (|iii m'v lit reiioneer se pi'eseiite d'elle-même, et il était
étonnant (|U°elle ne me li'it |ias \enne plus lot. La plupart des icrits de
l'abbé de Saiiit-l'icrrc étaient ou eoiiteiiaienl des observations criti(|ues
sur «|ueb|ues parties du •{ouvernement de l'rance, et il y en a>uil même
de si libres, (|u'il était benreux pour lui de les avoir laites impunément.
Mais dans les bure;iux des miiii^-tres, on avait île tout temps ri^ardi'
l'abbé lie Saint-l'ierre eomme uni' espèce de prédicateur plutôt que
comme un vrai politi(|ne. el on le laissait dire tout à son aise, parce
qu'on vovait bien (|ue iiersonne ne l'écoiitait. Si j'étais parvenu à le
laire écouter, le cas eut été dillërent. Il était Irançais, je ne létais pas;
et en m avisant de repeli r ses censures, (|noiqne sous son nom, je m'ex-
posais à me faire demander un peu rudement, niais sans injustice, de
quoi je me mêlais. Heureusement, avant d aller plus loin, je vis la
prise (|nc j'allais donner sur moi. et me retirai bien vite. Je savais que
vivant seul au milieu des bonimes, et d'bommes loiis jdus |iiiis>aiits (|iie
moi, je ne pouvais jamais, de (|ueb|iie la(,'on (int; je iii'v plisse, me met-
tre à l'abri du mal (|u ils voudraient nie faire. Il n'y avait (|(i'une cliose,
en cela, qui déjiendit de moi : c'était de faire en sorte au moins ipie
qnand ils m'en voudraient faire, ils ne le pussent qu'injustement, (ietle
maxime, ijui me lit abandonner l'abbé de Sainl-l'ierie, m'a fait souvent
renoncer a des projets beaucou|> pluscbéris. Ces jtens, toujours prom|)ls
a laire un crime de l'adversité, seraient bien surpris s'ils savaient tous
les soins que j'ai jiris eu ma vie pour qu'on ne pût jamais me dire avec
vérité, dans mes malbeurs : Tu les us mén(vs.
lie! ouvra;;e abandonné me laissa i|iieb|ue temps incertain sur celui
que j'y ferais succéder ; el ccl intervalle de désu-uv renient fut ma perte.
350 l.i:s (.OM KSSIONS.
l'ii iin! laissant lniiriicr mes iclIrNions sur iiKii-inr'iiic , laiito ilobjcl
t'li'aii|;iM' i|iii iir(H'(ii|)àl. .If n'avais |)liis de priijcl jioiir l'a\fiiir (|iii pùl
aiiMistM- mon imagination ; il ne m'élait pas nirmi; possible don l'aire,
pnis(]ne la silnation oii j'étais était piécisénienl celle où s'étaient réunis
Ions nu'S désirs : je n'en a\ais pins à l'oiinei'. et j"a\ais encore le c(lmii'
\i(l<'. Cet état était d aniani |ilus crnel, i|ne je n'iMi voyais point à Ini
prelérer. J'avais rassemblé nu'S pins tendres alTeclions dans une per-
sonne selon mon ccrtir, qui me les rendait.
.le vivais a\ec elle sans gèii(>, et pour ainsi dire à discrétion. Cepen-
dant nn secret sei'rement de ((enr ne me ([nillait ni prijs ni Ku'n d'elle. Ki)
la |)ossedant. je sentais (|n'elli' me man(|nail (Micore ; et la seuh; idée (jn(;
je n'étais pas loni |ionrell(', taisaii ([u elle n'était prcs(jne lien pourmoi.
J'avais des amis des deux sexes, auxquels j'étais allaelié par la plus
pure ainilié. par la ])lns parfaite estinm ; je complais sur le pins vrai re-
lonr de leur j)arl, el il ni^ m'était jjas même venu dans l'esprit de dén-
ier une senh; l'ois il(> leur sine(''ril('' : cependant cette aniilié m'était plus
tourmentante que douce, parleur obslinalion, parleur alTectalion même
à contrarier tous nn's goûts, mes penchants, ma manière de \ivre : tel-
lement ([u'il me sullisait de j)ai'aîlre désirer une chose (|ui n'intéressait
(|ue moi seul, et qui ne dépendait pas d'eux, pour les voir tons se liguer
.1 I instant même |)our me contraindre d'y renoncer. Cette obstination de
me contrôler eu tout dans mes l'antaisies, d'autant plus injuste que,
loin de contrôler les leurs, je ne m'en informais pas même, me devint
si'crnellemenl onéreuse, qu'enfin je ne recevais pas une de leurs lettres
sans sentir, en l'ouvrant, nn certain effroi (jui n'était (|ue trop justifié
|)ar sa lectnie. ,1e trouvais que, pour des gens tous plus jeunes que moi,
t (|ui tons auraient eu grand besoin pour eux-mêmes des leçons qu'ils
•me prodiguaient, c'était aussi trop me traiter en enfant. Aimez-moi, leur
disais-je, comme je vous ainu" ; el, du reste, ne vous mêlez pas plus de
nu's affaires que je ne me mêle des vôtres : voilà tout ce (|ue je vous de-
inande. Si de ces deux choses ils m'en ont accordé une, ce n a [)asétédn
moins la dernière.
.l'avais une demeure isolée, dans nm; solitude cliarmanle : maître chez
moi. j'y pouvais vivre à ma mode, sans (|ue personne eût à m'y contrô-
ler. Mais celte liabilalion m imposait des devoirs doux à remplir, mais
mdispensables. Toute; ma liberté n'était (jue précaire ; plus asservi que
par des ordres, je devais l'être par ma volonté : je n'avais pas un seul
jour dont en me levant je pusse dire : .l'emploierai ce jour comme il me
plaira. Bien plus, onin' ma (icpendance des arrangements de madame
d l'ipinav, j'en avais une autre bien pins im|)orlnne, dn public et des
survenants. La distance oîi j'étais de l'aris n'empêchait |)as qu'il ne me
vînt journellement des tas de désœuvrés qui, ne sachant (|ue faire de leur
lemps, pi'odiguaii ni le mien sans ain un scrnpnlc. (Jnand j'\ pensais le
e
I' \it 1 1 1 II I i\ Kl i\ :>ri7
iiiitiiis, j'i'-lais iin|iiliivalilt'iiii'iil assiiilli ; et l'.in'iiit'iil j'.ii l.iil un jnli
pi'ojfl |>oiir iii.i joiniu-r, sans le M>ir nincisci par (|iii'l(|iic anixaiil.
Krcl, au luilicii des liii-ns <|ii(> j'axais le pins ciunoilt-s, ne IruiMaiil
point (If piii'c jonissanci', je l'cM'iiais par i-lati aux jiinrs si'rrins de ma
jeunesse, el je in'éeriais (|ii4'l<|uer(>is eu soupirant : Ali ! ce ne sont pas
eueiire ici les C.liarinetlj'S !
Les souvenirs îles ili\ers temps de ma \ir m'amenèreiit à relléeliii' sue
le point où j'étais parxenu. i-t je me \is déjà sur le déclin de I à^e, eu
proie à des man\ doiiloureiix, et crovaut approcher du Icinii' de ma
carrii'ie sans a\oir j^m'ité dans sa |di'nilude pre>(|iic .iiiciin des plaisii-s
dont mou ((riir était a\ide, sans a\oir donné l'essor an\ \ils seiiliinents
(jiie j'v sentais eu i-i''ser\e, sans avoir sa n ou ré, sans a\oir cille nié du moins
cotte enivranti' volupté (pie je sentais dans mon âme en puissance, el
(|ni, l'aiitc d olijct, s"\ li-ou\ail toujours comprimée, sans pouvoir s e\-
lialer autrement (ph- par mes soupirs.
Comment se pouvait-il (|u'avec une àme nalnrellenii'iit e\|)ansive.
pour qui xivre c'était aimer, je n'eusse pas trouvé jusqu'alors un ami
tout à moi, nu véritable ami, moi (|ni me sentais si l)ien l'ail pour l'être'/
(lommeut se piinvait-il ([u'avec des sens si coml)ustildes. avec un c(eni'
tout |)i'tri d'amour, je n'eusse pas du moins une lois hrùle de sa llamme
pour nu idijel déterminé? Dévoré du liesoin d'aimer sans jamais l'avoir
pu l)ien satisfaire, je nie voyais atteindre aux portes de la vieillesse, et
mourir sans avoir vécu.
Cesréllexions tristes, mais altciidrissanles. me faisaient re|dier sur moi-
même avec un lemrl <|iii n'ilail pas sans duncciir. Il me seinldiiil (|iic la
destinée me devait <|iiel(|iie chose (|u'ellene m'avait |>as donne. A (|ii(n hon
m'avoir fait naître avec des facultés excinises, pour les laisser jusipi'a la
lin sans emploi".' I,e sentiment de mou prix inleriie, en me donnant celui
de cette injustice, m'in dédommageait en quelque sorte, et me faisait
verser des larnu's (|ne j'aimais à laisser couler.
Je faisais ces méditations dans la pins belle saison de rannée, au mois
lie juin, sous des l)oca|,'es frais, au clianl du rossignol, au jjazouilleinent
des ruisseaux. Tout concournl à me replonger dans cette iindlesse li-op
séduisante, pour laquelle j'étais m'', mais dont le ton dur et sévère, oii
venait de me monter une louj^ne effervescence, m'aurait dû délivrer
pour toujours. J'allai mallieureusemcnl me rappeler le dîner dn clià-
lean (le Tonne, el ma rencontre avec ces deux cliariiianles lilles, dans la
même saison et dans des lieux à peu pri'S semldaldes à ceux oi'i j'étais
dans ce momeiil. (^e souvenir, <jue l innocence (|ni s'y joijjuait me ren-
dait plus doux encore, m'en raj)pela d'antres de la même espèce. Bien-
tôt je xis rassemblés autour de moi tous les objets qui m'avaient donni'
de ré'inotiou dans ma jeunesse, niailemciisclle (lallav, mademoiselle de
tiralfeiiried, mademoiselle de Ureil. madame Uazile, niadam»' de l.ar-
.V.« l.i;S (.().\h KSSIO.NS.
nage, mes jolies ôrolièros, et jiis(]n à la |ii(|iiaiil('Zulii'lla. ijiu' iinui cd'iii
ne peut oiibliei'. Je nie vis eiildiiic (l"mi sérail de lioiiris, de mes amicii-
nes eonnaissam-es, |)onr<|iii le fioiU le plus vil' ne; m'élail pas un seiili-
ment nouveau. Mon sarij^ s'allume el pétille, la (ète me (ouine nialgie
nu's eli('\eu\ déjà ^'lisonnanls, el voila le j^iavc eiloven d<' (îenève,
voilà ransléie.l<'an-.lae(|nes, à près de (inaranle-cirnj ans, redevenu tout
à eoiip le herf^er exlravaj;anl. L'ivresse donl je fus saisis, quoi(|ue si
protnpie et si lolle, fut si durable el si l'orle, (|u'il n'a pas moins lallu.
pour ni eu ^'ui rii'. (|uc la crise imprévue el lerriltU; des mallicurs oîi
elle m'a prceipilé.
(ielte ivresse, à (]ucl(iU(' point (ju'elle fut portée, n'alla poinlanl pas
jusqu'à nie faire ouhlirr uu)n à;;(; (!t ma situation, jus(|n'à me ilaller de
pouvoir inspirer de lainour ene(He, jus(|u'à (enter de eoinuiuuii|uei'
<Mitin ce l'en dr'vorani, mais stérile, demi depuis nu)n enfance je sentais
eu vain consumer mon eceur. Je ne l'espéiai point, et je ne l(\ désii'ai
pas mènn-. Je savais que le temps d'aimer était passé ; je sentais trop le
iidicule des j;alauts suraniu's pour v t(unl)er, et je n'étais pas homme à
devenir a\aulai;eu\ et eonliant sur uuin tiéclin, après lavoir été si peu
durant nu's lu-Iles années. D'ailleurs, ami de la paix, j aurais craint les
orales domestiques; el j'aimais txip sincèrement ma Thérèse pour
l'exposer au clia;;rin de nu- voir p(uler à d'antres des seutinienls plus
vils (|ue ceux (ju'eile m'inspirait.
Oue (is-je en celle occasion? I>éjà nuiu lecteur l'a deviné, pour peu
(|u"il m ait sui\i jus(|u'ici. 1, impossibilité d atteindre; aux éti'es réels me
jeta dans le pays des chimères ; et ne voyant rien d'existant qui fut digne
de nn)n délire, je le nourris dans un monde idéal que nmn imagination
créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon cœur. Jamais cette res-
source ne vint plus à [iropos el ne se trouva si féconde. Dans mes con-
liniu'lles extases, je m'enivrais à torrents des plus délicieux seutinienls
(|ui jamais soient entrés dans un cœur d'homme. Oubliant tout à fait la
race humaine, je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussi célestes
par leurs vertus (|iu' |>ar leni's lieaul(''s, d'amis surs, tendres, tidi'les,
tels que je n'en troinai jamais ici-bas. Je pris un tel goût à planer ainsi
dans l'enipyrée, au milieu des objets charmants donlje m'étais entouré,
que j'y passais les heures, les jours, sans comptei'; el, peidanl le sou-
venir d(! tonte autrt! chose, à peine avais-je mangé un moicean à la
liàl(>, (|ue je brûlais de m'échapper pour courir reti'ouver uu's bos(|uels.
Onand, prêt ;i partir pour le monde euchanlé, je voyais arriver de mal-
heureux mortels qui venaient me retenir sur la terre, je ne |)ouvais mo-
dérer ni cacher mou de|)il; et, n'étant plus maître de moi, je leur fai-
sais nu accueil si brusque, qu'il pouvait porter le nom de brutal. Cela
ne lit (ju'auguuMiter ma re|(utation de niisanlhro|)ie, par tout ce qui
m'en eùtac(juis nue bien conliaire, si l'on eût uneuv lu dans mon cœur.
l'Mii II II . I i\ m I \ ^x,
Au Idi't ili' iii.i |iliis ^iMiuli- «AMllalion, jf lus ii'liii' Imil il nu i (niii |i;ii
li> roi'ilon, (-(iiiiiiii> nii (iTr-Milaiii, cl remis a ma |ila('c par la iMlinr. a
I aide d'iim- alla(|uc assi-/ \ivc de mon mal. J'('m|ilii\ai Ir snil it imilc
i|iii m'fill siHila^r, saxdir, les lioii^ifs, cl cria lil Iivm- a mis aiim lii|ii(«i
amtiiii'S : cai', inilir i|u'iiii n'est ^ucrc .inniniinN ijnanil un siinrirc, hium
ima;;inalinn, ipii s'aninii' a la ('am|ia^nc il mhis les arliics, laii<;iiil et
miMiil <lans la tliamliii' cl sons les solives il un |ilanclier. J'ai .siin\eiil
i('j;relle (|n'il n'cxislàl pas île Diyailes ; t'eiil iiilaiilililemeiit ele parmi
rlles que J'aurais li\i'' mon allaclicniciil.
D'antres liacas (limMsli(|nes \inrent en mi^nn' lenijis aiif^nuMiler mes
ciia^rins. Madame leNasscnr, en me faisant les pins liean\ compliincnts
du iniMule, aliénait de moi sa lilie tant (|n'i'll(' poinail. Je reçus des let-
tres di> mon ancien voisinage. i|ni m'appi-n'ent ijiie la lionne vieille avait
l'ait à mon insu plusieurs dettes an in)m de Tliercse, ipii le savait, cl iiiii
ne m'en avait rien dit. Les dettes à paver me lacliaient lieanconp moins
i|ue le secret <|n'on m'en avait l'ait. Kli ! comment celle poiji' inii je
n'eus jamais aucun secret ponvail-clle en aMiir pour moi ! j'eul-on dis-
simuler (|iieli|ue cliose an\ .{^ens i|u'on aime? I,a coterie lHdliacliii|ue,
i|ni ne me voyait laire aucun voyage à Paris, ciunmeii(,ait à craiiulre
liiiil de iiiiii ijue je ne nu- plusse à la campaj;ne, et i|U(! je ne lusse assez
fou |ionrv demeurer. I.t couimeucéreiil les Iracassei'ies par lesi|uclies ou
cliercliail à un- rappeler indiri'i tenieiil à la ville. !)iilerol, (|ui ne vuii-
lait |)as se montrer silôl lui-même, conimenva |iai- nie delaclier Deievre,
à qui j'avais pnu nie sa connaissance, le(|uel recevait cl nie hansmeltait
jps impressions qup voulait lui donner hideint, sans (|iie lui Meiovre en
vît le vrai lin t.
Tout senilijall cnniouiir a me tirer de ma dimce et folle rêverie. Je
n'étais pas fjnéii de iinni iliaque, (juand je reçus un exenij)laire du
poème sui- la ruine de l.islionne, que je supposai m'ètre envoyé par
l'anteur. Cida me mil dans l'oldi-iation de lui icrire, et de lui parler de
sa piété. Je le lis pai' une lettre (|ni a ele imprimée longtemps a|ires sans
mon aven, cnmme il sera dit ci-apres.
Frappé de voir ce pauvre homme, accablé, |)nnr ainsi dire, de pros-
pérités cl de <;loire, déclamer toutefois ami-rement contre les misères de
cette vie et trouver toujours que tout était mal. je formai rinseusé piojet
(le le faii'e rentrer eu liii-inème. et de liii piouver (|iie tmil l'-tait l)ien.
Voltaire, eu paiaissaut toujours croire en Dieu, n'a réelU-ment jamais
cm qu'au diable, puisque son dieu prétendu n'est qu'un être mali'aisanl
(|ui, selon lui, ne |)rend plaisir (|n";i nuire, l.'alisurdilé de cette doc-
trine, qui saute aux veux, est surtout révoltante dans nu homme comblé
des biens de toute espi-ce. (jui. du sein du lionlienr, ciierche à déses-
pérer ses semblabli's par I iiuaj;e afirense et cruelle de tontes les calunii-
lés dont il est exempt. .Vntorisé plus <|ne lui à compter et à peser les
r,C,it l.r.S C.O.N CESSIONS.
ni;iii\ (le l;i \ir Innnaiiic. j'en lis r(''(|iiilalilc' r\,iiiHii, ri je lui jiidiiNai
i|M(' (le Ions ('('S maux, il n'y en a\ail ]tas nn dont la l'io\i(lenci' ne lui
(iiscnlpée, cl (jui nCnl sa source dans l'aljus (juc riuMiinic a l'ait de ses
lacullcs, jilus <]ue dans la nature cUe-mènie. Je le traitai dans celte
Ictlri' avec tons les égards, toute la considération. Iniil le uicnagemcnt,
et je puis dire avec tout le respect possibles. (Cependant, lui connais-
sant nn ainour-pro|)re extnhneuient irritable, je ne lui envoyai pas cette
lettre à Ini-inèinc, mais au docteur Tronehin, son médecin cl son aini,
avec plein |)ouvoir de la dfuiuer ou supprimer, selon (ju'il le trouverait
le plus convenable. Troncliin donna la lettre. V(dtaire me répondit, en
peu de lijincs, qu'étant malade et garde-malade lui-même, il remellail à
nn autre temps sa réponse, et ne dit pas un mot sur la question. Troncliin,
en m'euvovant cette lettre, en joignit une, où il marquait |)eu (reslime
pour celui qui la lui avait remise.
Je n'ai jamais publié ni nuMue montré ces deux lettres, n'aimant point
à l'aire parade de ces sortes de petits triompbes ; mais elles sont en ori-
ginaux dans mes recueils (liasse A, n°^ 20 et 21). I)ei)nis lors, Voltaire
a publié cette réponse qu'il m'avait promise, mais qu'il ne m'a pas en-
vo\ée. l'.lle n'est autre ([ne le roman de Candide, dont je ne puis par-
ler. |iarce que je ne l'ai pas lu.
Toutes ces distractions m'auraient dû guérir radicalement de mes fan-
tasques amours, et c'était peul-éln' un moyen que le ciel m'olTrait d'en
prévenir les suites funestes : mais ma mauvaise étoile fut la plus forte ;
et à pein(! recoiunuMiç^-ai-je à sortit', (|ue mou cœui-, ma tète et mes pieds
reprirent les menues routes. Je dis les mêmes, à certains égards; car
mes idées, un peu moins exaltées, restèrent cette fois sur la terre, mais
avec un choix si exquis de tout ce qui pouvait s'y trouver d'aimable en
tout genre, que cette élite n'était guère moins chimérique (jue le monde
imaginaire (iu<' j'avais abandonné.
J(! me lignrai l'amour, l'amitié, les deux idoles de imui C(eur, sous
les plus ravissantes images, .le me plus à les orner de tous les charmes
du sexe que j'avais toujours adoré. J'imaginai deux amies, plntôt que
deux amis, ])arce (jue si l'exemple est plus rare, il est aussi ])lus aimable.
Je les douai de deux caracti'res analogues, mais dillerculs; de deux
figures, non pas parfaites, mais de mou goût, (|u'auimaient la bienveil-
lance et la sensibilité. Je (is l'une brune et l'autre blonde, l'une vive et
l'autre douce, l'une sage et l'antre faible, mais d'une si toucliantc fai-
blesse, que la vertu semblait y gagner. Je donnai h l'une des deux un
amant doul latilre fût la tendre amie, et même (|uel(jue chose d(; plus;
mais je n'admis ni rivalité, ni (|uerelles, ni jalousie, parce que tout sen-
timent |)euible me coûte à imaginer, et que je ne voulais ternir ce riant
tableau par rien qui dégradât la nature. Epris de mes deux charmants
modèles, je m'identifiais avec l'ainaut el l'ami aniani ijuil m'était pos-
l'Mi I II 1 1 I IV Kl i\ r><°ii
sililc; iii.'ti-< je Ir lis aiiiialili' i-l jriiiii', lui ilniiiiaiil .m ^iii |i|ii^ lr> \i'rlii>
<'t l(-> (li'laills i|ii(' |i- Mir si'lllilis.
INnir |il;iii'f mrs |)i'rsiiiiii:ij;i's d.iiis un M|iiiir (|iii Irm- (■iiii>iiil, je
iKissai siuH'i'Ssi\i'incnt eu icviic li>s plus licinix lii'u\ (jiie j'eusse mis dans
mes vovajjes. Mais je ne linuvai |iiiiiil i\f Ixicage assez frais, |iiiinl dr
paysage assez loucliaut .1 iiiini L;rc. Les vallées de laTIiessalie nraiiraieiil
pu coutonter. si je les asais mks ; mais iiHni iuiai^iiialioii, falij,'iiée à iii-
\eiiter, \(uilail (|uel(|iii' li<'ii ncl i|iii |iiil lin servir de point d"a|)pni, et
inc faire illusion sur l,i realile des lial(it.iiil> <|iie jy \oulais iiiellre. .le
songeai l(»iiglemps aux îles Uorroniées, dont l'aspeel délieieux lu'avail
transporté ; mais j"v trouvai trop dVirnenient et d art pour mes person-
nages, il me fallait ee[>endant un lac, et je Unis par choisir celui autour
du(|uel mon cnur n'a jamais cessé d'errer. Je me lixai sur la partie des
l)ords de ce lac, à laquelle dejniis longtemps mes vcriix ont placé ma
résidence dans le bonln'ur imaginaire auquel le sort m'a horné. Le lien
natal de ma |ianvre maman avait encore ponr moi nn attrait de prédilec-
tion. Le contraste des positions, la ri( liesse et la variété des sites, la
magniliciMice, la majesté- de l'ensemlile (|iii ravit les sens, é'ineut le
cœur, élevé l'âme, achevèrent de me déterminer, et j'établis à Vevai mes
jeunes pupilles. Voilà tout ce (jne j'imaginai du premier liond ; le reste
n'v l'ut ajouté que dans la suite.
Je me liornai longtemps à un jilan si vague, parce qu'il siiflisait jinur
remplir mon imagination dKhjets agréables, et mon co'ur de sentiments
dont il aime à se nourrir. Ces fictions, à force de revenir, prirent enfin
4G
362 I.KS COMMISSIONS.
j)liis (le con^islanci'. l'I se lixcicnl (l:nis dkhi (■ri\<'aii sons iiri(> l'oriiic
dL'tcrmiiii'<". C.o lui alors (|M(' la lanlaisic mo jM'il (l"c\|)iini('r sur le |ia|iiiT
(]iu'l(|iU's-imos (les sitiialioiis (iircilcs iiroHVai(Mil ; cl, rapjx'laiil loul ce
(jiic j'avais sciili dans ma jciinossc, de donner ainsi l'essor en qnehjne
sorle an désir d'airnei-, (jne je n'avais pu satisfaire, cl dont je inesenlais
dévoii".
Je jelai d'abord sur le jiapier qne!(|nes lettres éparses, sans suite et
sans liaison; el lors(|ue j(! m'avisai de les Miuloii- coudre, j'v lus souvent
l'oit emharrassé. (le (|u'il y a de peu croyable et de très-vrai est (|ue les
deux premières parties ont clé écrites presque en entier de celle ma-
nii-re, sans que j'eusse auenn ])lan bien l'oiiiié, el même sans j)rcvoir
(junn jour je serais lente d"en l'aire un ouvrage en règle. Aussi voit-on
(|ue ces den\ |)arlies. i'ornices apri's coup de matériaux cpii n"onl pasétc
taillés pour la place (|u'ils occupent, sonl pleines d'un remplissage ver-
beux qu'on ne trouve pas dans les autres.
Au ])liis fort de mes rêveries, j'eus une visite de madame d'IIoudetot,
la première (|u'elle m'eût laite (Mi sa vie, mais (|ni mallieureusenient ne
l'ut pas la tleniière, comme on verra ci-après. La eomlesse d'IIoudetot
était lillcde l'eu M. de Uellegarde, fermier général, sœur de M. d'Épinay
(ît de MM. de I.alive cl de la Bricbe, (|iii depuis ont été tous deux intro-
ducteurs des ambassadeurs, .l'ai parlé de la connaissance que je fis avec
elle étant (ille. Depuis son mariage, je ne la vis qu'aux fêles de la Che-
vrelli!, elle/ madame d'Mpinay, sa belle-sœur. Ayant souvent passé plu-
sieurs jours avec elle, tant à la (llu'vrette qu'à K]unay, non-seulement
je la trouvai toujours très-aimable, mais je crus lui voir aussi pour moi
de la bicnveillanc(\ Klle aimait assez à se promener avec moi; nous
étions marcbeurs l'un et l'autre, et l'entretien ne tarissait pas entre
nous. Cependant je n'allai jamais la \oii- à l'aris, ipioiqti'elle m'en eût
prit- et même solliciti' jtlnsienrs l'ois. Ses liaisons avec M. de Sainf-bam-
bcrt. aNCC qui je commençais d'eu avoir, nu^ la rendirent encore plus
intéressante; et c'était pour m'apporler des nouvelles de cet ami, qui
pour lois était, je crois, à Malioii, ([u'elle vint me voir à l'Krmitage.
dette visite eut un peu l'aii- d'un début de roman. Klle s'égara dans
la route. Son coeber, (piitlanl le c hemin qui tournail, voulut tiaverser
en droiliirc, du moulin de (llairvaiix à l'Ermitagi! : son carrosse s'em-
bourba dans le fond du vallon ; elle voulut descendre, el faire le reste
du trajet à ])ied. Sa mignonne cbaussure fut bientôt percée ; elle enfon-
çait dans la crotte ; ses gens eurent tontes les j)eines du monde à la déga-
ger, eteiitin elle arriva à rKrmilage en bottes, et j)ei'(,'ant l'air d'éclats
de rire, auxquels je mêlai les miens eu la voyant arriver. Il fallut eban-
ger de loul; Tbérèse y pourvut, et je l'engageai d'oublier la dignité,
pour faire une collation rnsti(|ue, dont elle se trouva fort bien. Il était
tard, elle resta peu; mais ri'iilrc\ ne fut si gaie ([u'i^lic \ prit goi'il, el
17.
I
l'Ml I I I II I IN Kl I \ '.)!'■
iKiiiit kli>|iuseL> à ri'M'iiii . l'illi' n'i'xcrnla |)(iiii'laiit n- pinjcl i|iic l'année
Mii\.iiile; mais, lu-las! ci' ii-laid m- nu- •^aiarilil de mii.
Je |)a<sai I aiiloniiic a une m ru|ialiiiii iliuit un ne se (linili-rail |i.is, a
la jailli- (In Iruil de M. d l!|iiiia\. I. liiniila^r clait If nscrNoir di-s i-an\
du iiai'i' lie la (.licMitli- : il s a\ai( nn (.inliii clov ij,- inurs, ri ^arni
d Csnalicrs et il'.intu's ailtri'S, tpii doniiaiiMil |dii>di' Iniils a M. d l'!|iiiia>
i|no son piila^ci' (II- la (!lic\ri-lU , (|niiii|n «m lui en \(j|àl It-s Iruis i|uar(s.
l'ont- ii'oliT pas un liùlc alisolnnnnt iiinlilf, je ini- (-iiar^cai de la dirrc-
tiiiii dn jardin il dr rinspccliiui du jardinier. Toiil alla liicn jns(|n'au
Irniiis des fruits; mais à mesure (|u'ils mririssaienl, je les Mi\ais dispa-
lailri', sans sa\(>ir ce (|u"ils étaient devenus. I.e jardiiiii-r inassura (|uc
e'étaieni les loirs qui mangeaient tout. Je lis la f;uerreaii\ Inirs. j'en dé-
truisis Iteaneoup. et le Iruil n'en disparaissait pas moins. Je guettai si
l)ieu, i|ireiiliii je ti'uinai i|ue le jardinier lui-même était le ^raiid loir.
Il logeait a MuiiliiitireiK \ . d nii il venait les nuits, avec sa leniuie et ses
enratils. enlever les dépôts de liuils i|n°il avait faits pendant la journée,
et (|n°il faisait vendre a la halle a l'aris, aussi puldii|nemenl (|ne s'il eût
en lin jardin à lui. (e misérable, que je eomidais de hienlaits, dont
riieiése lialiillait les enfants, et dont je nourrissais presque le père, qui
était uiendiaiit, lions dévalisait aussi aisément (|n effrontément, aueiin
des trois n'étant assez vigilant |M>ur \ mettre ordre ; et dans nue seule
nuit, il parvint à vider ma cave, où je ne trouvai rien le lendemain.
Tant qu'il ne parut s'adresser (|u'à moi, j'endurai tout; mais voulant
rendre compte du fruit, je fus oldigé d'en dénoncer le videur. Madame
d'Ëpinav me pria de le payer, de le mettre dehors, et d'en chercher un
autre ; ce <|ue je lis. (iomme ce jtrand eo(|nin rodait toutes les nuits au-
tour de rKrmitai^e, armé d'un j;ros bâton ferré qui avait l'air d'une
massue, et suivi d'autres vauriens de son espèce ; pour rassurer les gou-
vernenses, que cet homme effrayait terrihieuienl. je lis coucher s(m suc-
cesseur toutes les nuits à rtrmita|,'e ; et cela ne les lran(|uillisant pas
encore, je lis demander à madame d'Épinay un fusil que je tins dans la
chamhre du jardinier, avec char^'e à lui de ne s'en servir qu'an Ik snin.
si l'on tentait de forcer la porte <m d'escalader li' jardin, il de ne tirer
qu'à poudre iiniijueuRnl [)our eilraycr les videurs, (l'était assurément la
moindre précaution (|ne j)ùt prendre, pour la sûreté commune un
homme incommodé, ayant à passer l'hiver au milieu des liois, seul avec
denv femmes timides. Kniin, je lis l'aciiuisition d'un petit chien pour
servir de seiitiiielle. Itelevre m'elanl venu voir dans ce teinps-la. je lui
contai mon cas, et ris avec lui de mon a|)pareil militaire. De retour a
Paris, il en voulut amuser Diderot à son tour ; et voilà comment la cote-
rie holbachiqne apprit que je voulais tout de bon |)asser l'hiver a 1 Er-
mitage. Celle constance, qu'ils n'avaient pu se li^urer, les désorienta;
et en attendant qu'ils imaginassent quelque aulre tracasserie pour me
rif.i m; s CONFESSIONS.
l'endii' mmi s('iiiiir (li'|ihiisaiil , ils me détaclièrenl, par Diderot, le
mènii' l)('l('\ ic, (|iii d'ahord axant Iniiivé mes précautions tniiles sim-
ples, liiiit |tar les Iroinei' iiU()rise(Hieiiles à mes principes. e( pis (iiie ri-
dicules, dans des ieltres oii il m'accald.iil de plaisanteries amères, et
assez pi(|iiantes pour m'oflenser, si mon humeur eût été tournée de ce
côté-là. Mais alors saturé de sentiments allectueux et tendres, et n'étant
susceiitil)le (raueun antre, je ne voyais dans ses aijrres sarcasmes fjuele
mol pour rire, et ne le lr<ui\ais (|ue toiàlre, oii huit autre l'eût trouvé
extravagant.
.V force de \igilance et de soins, je parvins si bien a garder le jardin,
que, quoi(|U(; la récolte du liiiil eût presque manqué cette année, le
|iio(!uit lut Iriple de celui des années précédentes; et il est vrai que je
lU' m eparj^uais point [xuir le préscL'ver, jus(ju'à escorter les envois que
je taisais à la ClieMclle et ii K])inaj, jusqu'à porter des paniers moi-même;
et je me souviens que nons en portâmes un si lourd, la tante et moi,
que, prêts à succomber sous le faix, nous fûmes contraints de nous re-
poser de dix en dix pas, et n'arrivâmes que tout en nage.
(IToT.) Oiiaïul la mauvaise saison commença de me renfermer au lo-
gis, je voulus repi'endre nu^s occupations casanières; il ne me fut pas
possible. Je ne voyais partout que les deux cliarmantes amies, que leur
ami, leurs cntours, li; pays(|u'elles liabitaieni, qu'objets créés ou embellis
pourelles par mon imaj^inalion. .le n'étais plus un momentà moi-même,
le déliic ne me (|uiltail plus. Après beaucoup d'efforts inutiles pour
écarter di^ moi toutes ces liclions, je fus enfin tout à l'ail séduit par elles,
ci je ne m'occupai plus qu'à tâcher d'y mettre quelque ordre et quelque
suite, pour en faire une espèce de roman.
Mon grand embarras était la honte de me démentir ainsi moi-même
si nettement et si haulemcnt. Après les principes sévères que je venais
d'établir avec tant de fracas, après les maximes austères que j'avais si
fortement prêchées, après tant d'invectives mordantes contre les livres
efféminés qui respiraient l'amour et la mollesse, pouvail-on rien ima-
giner de plus inattendu, de plus choquant que de me voir tout d'un
coup m inscrire de ma propre main parmi les auteurs de ces livres, que
j'avais si durement censurés? Je sentais celle inconséquence dans toute
sa force, je me la reprochais, j'en rougissais, je m'en dépitais : mais tout
cela ne put suffire pour me ramener à la raison. Subjugué complète-
ment, il fallut me soumettre à tout risque, et me résoudre à braver le
(|u'eu dira-l-on ; sauf à délibérer dans la suite si je me résoudrais à
montrer mon ouvrage ou non : car j(> ne supposais pas encore que j'en
vinsse à le |)ublier.
Ce parti pris, je me jette à plein collier dans mes rêveries; et à force
de les tourner et rclouiiier dans ma tète, j'en loinie enlin l'espèce de
plan doni on a vu re\iMMili<iii. (l'i'tait assurénienl le meilleur parli qui se
i'\K I II II. I i\ lu i\ suri
iiiil lii'iT lie iiio liilii's : r.iiiiciiii ilii Imii, i|iii ii'i'^t jaiiiuis sorli ili- iiioii
i'(i-ur, les luiiriia \frs dfs objels utiles, cl ilmit la iikumIc tùl |iii raiic sou
iirolil. Mes lalili'aiix xoluptiifiiv aiiialrtil |M't'ilii lniitcs Iciiis [;i'à(-fs, si le
(loiiv t'iiliiris (le I iiiiint't'iici* \ l'ùl iiiaii(|ii('. l ni' lillr faible est un objet
(le |>ilie que raïuoiir |ieul reudie inléressaiil, ri i|ui sou\eut n'est pas
moins aimable : mais (|ui |>i ut sn|i|iorler sans iinli^iialiun le s|)eelaele
(les unenrs a la mode? et i|n'N a-l-il de plus ri'\(dtan( i|ue l'or^in-il d'une
reiuine inlidi le, qui, loulant ouMitiiuenl aux pieds Ions ses de>oirs.
prétend (|ue son mari soit penéire de re(ouriais>an( f de la jjràce (|u"elli-
lui accorde de viuiloir bien ne pas se laisser premire sur le fait? Les êtres
parfaits ne sont pas dans la nature, et leurs leçons ne sont pas assez près
lie nous. Mais (|u"une jeune persiume. née a\ee un eu-ur aussi tendre
(|u'lionnète se laisse vaincre à ramtuir étant lilh , «t nlruuve étant
lemino des forces p<uir le vaincre à son tour et redevenir vertueuse :
quicomiue V(Uis dira (|ue ce tableau dans sa totalité est scandaleux et n'est
pas utile, est un menleuret un Inpoerite; ne l'écoutez pas,
Outre ci'l objet de nneurs et dlioniiétele eonjuj^aie. qui lient radica-
lemi'iit à tout l'ordre social, je m'en lis un plus secret de coiicfU'de et de
paix publi(|ue ; objet plus ^rand, plus imporlant |>eut-étre en lui-même,
i'[ jIu moins pour le moment oii Ion se Irouxail, l.'oraj;e excité par
l'Encyclopédie, loin de se calmer, était alors dans sa |)lns grande force.
Les deux partis dé-ehainés l'un contre l'antre avec la dernièri' fureur,
ressemblaient plulôl à des lou|)s enraj;és, acliarnés à s'eiitre-décliirer,
qu'à des chrétiens cl des pliilosopbes qui veulent réciproquement s'é-
clairer, se convaincre, et se ramener dans la voie de la xérilc II ne
inan(|nait peut-être à l'un et à I autre (|ue des chefs remuants (jui eussent
du crédit, pour dé}j;énérer en j^uerre civile; et Dieu sait ce qn <'nl pro-
duit une {guerre civile de religion, où l'intolérance la plus cruelle était
au fond la même des deux côtés. Knnemi né de tout esprit de parti,
j'avais dit franchement aux uns et aux autres des vérités dures qu'ils
n'axaient pas écoutées. Je m'avisai d'un autre expédient, qui, dans ma
sim|>licilé, nu' parut admirable : c'était d'adoucir leur haine réciproque
on détruisant leurs préjugés, et de montrera chaque parti le mérite et la
vertu dans l'autre, dignes de l'estime publi(|ne et du respect de tous les
mortels. Ce projet peu sensé, (jui supposait de la bonne foi dans les
honnnes, cl par lequel je tombais dans le défaut que je reprochais à
l'abbé de Saint-l'ierre, eut le succès qu'il devait avoir; il ne rappro-
cha point les partis, et ne les réunit que pour m'accabler. Kn attendant
que l'expérience m'eût fait sentir ma folie, je mv livrai, j'ose le dire, avec
un zide digne du motif qui liiispirait, et j<' dessinai les deux carac-
tères de Wcdniar et deJulie, dans un ravissement (|ui me faisait espérer
de les rendre aimables tons les deux, et, qui plus est, l'un par l'autre.
(•onlent d'avoir grossièrement esquissé mon plan, je revins aux situa-
r.GO I.ES CONFESSIONS.
lions lie ilclail ([lU" j'avais Iracécs ; et de rariaii^i'inriil (|ii(' ji' leur don-
nai rrsnili'iiiil les (l<'ii\ picniiiMt'S |)aili('S {\v la Julie, qur je lis l'I mis an
nrl iliiiaiit ici luxer a\ ff un j)laisir incxpi iniahlc, cniployanl pour cela
l<' |iIms l)ean [lapier doré, de la pondre d'a/ur el d'arj^ent ponr séclier
l'éiiilnre, de la nonpareille hictic pour eondie mes cahiers; enlin ne
lron\anl lien d'assez jialant, rien d assez mignon j)()nr les cliarnianles lilh's
diiiil je ralïidais comme iiii aulre l'ygmalion. Idns les soirs an coin de
mon leu, je lisais el relisais ces deux |)arlies aux gouvernenses. I,a lille,
sans rien ilire, sanglotait avec moi d'allendrissemenl ; la mère, qui, ne
Ironvanl point là de compliments, n'y comprenait rien, restait trancjuiUe.
et se contentait, dans les moments île silence, de me répéler toujours:
Monsieur, eela est bienheau.
.Madame d'Epinay, iii(|niete de me savoir seul en hiver an milieu des
hois, dans une maison isolée, envoyait très-souvent savoir de mes nou-
velles. Jamais je n'eus de si vrais témoignages de son amitié pour moi, et
jamais la mienne n'y répondit pins vivement. J'aurais tort de ne pas spé-
cilier parmi ces témoignages, qu'elle m'envoya son portrait, et qu'elle
nie demanda des insiruclions pour avoir le mien peint par l.atour, et qui
avait été exposé au salon. Je ne dois pas non plus omettre une autre de
ses attentions, qui paraîtra risible, mais qui fait trait à l'histoire de mon
caractère, par rimi)re^sion qu'elle lit sur moi. Lu jour qu'il gelait très-
i'ort, en ouvrant nu pa([uet ([u'elle m invoyail de plusieurs commissions
dont elle s'était chargée, j'y trouvai un petit jupon de dessous, de fla-
nelle d'Angleterre, qu'elle me marquait avoir porté, et dont elle voulait
que je me lisse un gilet. Le tour de son billet était charmant, jilein de
caresse et de naïveté. Ce soin, plus (jn'amical, me parut si tendre,
comme si elle se fût dépouillée pour me vélir, que, dans mon émotion,
je baisai vingt fois en pleurant le billet el le ju[)on. Thérèse me croyait
devenu fou. Il est singulier que, de toutes les inarques d'amitié que
madame d'Kj)inay m'a prodiguées, aucune ne m'a jamais touclié comme
celle-là; el ([lu; même, (le|)nis notre ru|)tnre, je n'y ai jamais repensé
sans attendrissement. J'ai longtemps conservé son petit billet ; el je
l'aurais encore, s'il n'eût en le sort de mes autres lettres du même temps.
Quoique mes rétentions me laissassent alors peu de relâche en hiver,
et qu'une partit; de celui-ci je fusse réduit à l'usage des sondes, ce fut
pourtant, à tout prendre, la saison ((iie depuis ma demeure en France
j'ai [)assée avec le plus de douceur et de tranquilliti;. DnianI (juatre ou
ciiK] mois (jue le mauvais temi)s me tint davantage à l'abri des surve-
nants, je savourai, plus que je n'ai fait avant el depuis, celte vie iridé-
[)endaule, égale et simple, dont la jouissance ne faisait pour moi qu'aug-
menter le prix, sans autre compagnie (pie celle des deux gouverneuses
en réalité, el celle des deux cousines en idée. C'est alors surtout que je
me félicitais cha(|ne jour davantage dn |»arti (pie j'avais eu le bon sens
l'Mt I II II
Il \ Kl I \
Mi:
(II' |>i'cii(li't>, sans r^ai'il aii\ l'huiiciirs ili' iiirs amis, ràclx's ilr un- \iiir ;it-
Iraiiclii (II- Ifiir hraiiiiic : ri i|Maiiil j',i|i|iiis l'alli-iilat il'iiii rnicruc.
i|iiaiiil Drirvic et iiiadaiiic il l!|iiiia\ iiii' |iarlairnl ilaiis ii-iiis lillics du
liDiiliIrrl ili- ra^ilalinn i|tii n-^iiainil ilaiis l'aiis, i-iiiiii)ii-ii jr iciiirriiai
Ir nrl ili' in'avoir i''loij;iii' dr ces sprctacles d'Iiorifiirs il »li' (liiiics, iiiii
iiiMissi'iil lail i|iii- Miini'iir, qu'ai^iir riiniiiriir liiliniM' <|nr raspccl ili s
ili'Siiriiirs |>iilili('S III a\ail iliiiiliri' ; laihlis i|iii', lie \ii\ ;itil iillis ailloill' ilr
iii.i l'i'Iraili' i|iii' ili'< i>ii|i'ls naiil> rlil>iii\, mon ni'iir ne sr li\ tait iiii'à
tl«*s siMiliniiMils aiinahii's. Ji- iiiilc ici avrc rMiii|ilaisaiU'(* Ir ('(nii's des ilcr-
i)ici-s iiioiiii'iils paisilili's i|iii m'oiit ili- laisMS. I.i> |ii'iiilriii|is i|iii siii\il
( rt lii\rr si raliiif \ il crlori' li' j;i'riMr drs iiialliciiis i|iii iiir i (•>l('iil ,i th'-
rriii-, et dans le lissii ilrsiiucls ou m; MTia plus d'iiili'iN.illc sriiilij.ililc,
1)11 j'aii' III II- loisir di- ii'S|iircr.
.il- crois |ioiirlaiil inr ia|i|irlir (|iii' diiranl ccl iiilcrvallr de |iai\. <■!
jiisini'aii l'oiid de ma sidilndc, je ne restai pas loiit a l'ail lraii(|iiille de la
part des ludliai'liieii>. Ihdenil me siisiila i|iii'li|iie (racasscrie, el ji' suis
lorl Iroiiipé si le iiesl durant let hiver (|ue parut le Fils miturcl, doiil
janrai liienlol à |>arler. Oiilre (|iu'. |(ar des causes qu'on saura dans la
siiile, il incsl resié peu de nioiiiinienls sûrs de celle éj)o(|iie. ceux iii/'iiie
i|ii'oii m'a laissés sorjt Irès-peii précis i|iiaiil aii\ dates. Dideml ne dalail
jamais ses lettres. Madame d'Kpiiiay, madame d'Ilnndeliil ne dalaienl
};nère les leurs que du jour de la semaine, et Deleyie lais.iil comme elles
le plus souvent. Oiiand j'ai voulu ranjier ces lettres dans leur ordre, il
a jailli suppléer, en tàloiinanl, des ilales incerlaiiies, sur lesquelles ji-
ne puis compler. Ainsi, ne |)ciii\aiil li\er aAcc ceriiliide le cniiinience-
inenl de ces liroiiilleries, j'aime mieux rapporter ci-aprés. dans nn seul
article, tout ce ipie je m'en |»nis rappeler.
Le retour du |Miiilemps a\ail rednnlili' ninn lendre délire, el dans
mes érolicpies transports j'avais compose' pour les dernières parties de la
Julie plusieurs lettres ipii se seiilenl du ravissement dans jeiiiifl je les
écrivis. Je puis citer entre antres celle de l'Klyséc, el de la promenade
sur le lac, (|ui. si je m'en souviens hieii, sont à la lin de la (|iialrième
partie. Ouicon(|iie. en lisant ces deux lettres, ne sent pas anndiirel fon-
dre sou cieiir dans l'atlendrissemeiit qui me les dicta, doil lérmer le
livre : il n'est pas fait pour jiiuer des choses de seiilimenl.
l'récisi'ment dans le même temps, j eus de madame d'ilmidelol mie
seconde visite iinpré\iii'. Kn l'ahsence de son mari (|iii était caiiitaine de
jîendarmerie. el de son amant ipii servait aussi, elle était venue a l'.aii-
hoiiiie, an milieu de la \allee de Monlmorencv, m'i elle avait loue une
assez jolie maison, (le fut de là qu'elle vint faire à Ilùinitafie une nou-
velle excursion. A ce voyage, elle était à cheval el en homme. Ouoi<|ne
je n'aime mière ces sortes de mascarades, je fus pris à l'air rmnanesque
de celle-là, el pour celle fois, ce futile l'amoiir. (!omnie il lut le premier
^C» Li:s (ONTESSIONS.
ol l'uiii(nio en loiite ma vie, et qiio ses suites le rciuliont à jamais mé-
morable et terril)le à mon souvenir, (|iril me soit ])erniis d'entrer dans
qnel(]ue détail sureet article.
WM
Madame la comtesse d'ilondetot approehait de la trentaine, et n'était
point belle; son visage était marqué de petite vérole ; son teint man-
(juait de (inesse; elle avait la vue basse et les ycnx nn peu ronds : mais
elle avait l'air jeune avec tout cela ; et sa pbysionomie, à la fois vive et
douce, était caressante; elle avait une foret de grands cbeveux noirs, na-
turellement boncb'-s, qui lui tombaient au jarret; sa taille était mignonne,
et elle mettait dans tousses mouvements de la gaucberie et de la grâce tout
à la fois. Klle avait l'esprit très-naturel et très-agréable; la gaieté, l'étour-
derie et la naïveté s'y mariaient iieurcusement : elle abondait en saillies
cbarmantes qu'elle ne recbereliait point, et qui partaient quebjuefois
malgré elle. Klle avait plusieuis talents agréables, jouait du clavecin,
dansait bien, faisait d'assez jolis vers. Pour son caractère, il était angé-
lique; la douceur d'àme en laisait le fond : mais bors la prudence et la
force, il rassemblait toutes les vertus. Klle était surtout d'une telle sûreté
dans le commerce, d'une telle lididili' dans la société. (|ue ses ennemis
même n'avaient pas besoin de se caelicr ircllc .reuleiids par ses enne-
mis ceux ou |)lutôt celles (|iii la iiaïssaient; car pour elle, elle n'avait
pas un C(pur qui |iùt linïr, tl je crois que cette conformité contribua
l'v lu II II I i\ m i\ r,u<j
|)oaii(-t)ii|) à nie passidiiiu-r |uiiii- elle. iKiiis les nmliilriHis ilc lu plus iii-
liiiic amitié, je ne lui ai jamais ouï |iarler mal des aliseiils, pas même
«le sa lielle-Meur. lilii' ne puiiNait ni ilcj^uiser ei- (|n'elle |iriisait a iier-
^'ollm^ rji même euiili.iiiiilii' aiieiui ilr ses seu(um-iils ; el jr suis iiri'-
suailé (|u'elle parlait île son aniani a son mari même, eumine elle en
parlait à ses amis, à ses lonnaissanees et a tout le momie imlillerem-
ment. Lnlin, ee i|ui pron\e sans iiplii|ue la pureté <l la sinecrite de sou
excellent naturel, c'est (|u'i''lant sujette aux plu> i iinrines di^lra( lions et
aux plus risildes etimrderies. il lui en eeliappait sou\ent <le (res-impru-
denles |iour elie-nu''me, mais jamais d'cdrensanles pour ipii i|Me ce IVil.
On l'a>ail mariée Irès-jeune et malj;re elle au eomte d'Iloiidilcil.
homme do condition, lion militaire, mais joueur, iliicancur. |j'('S-|ieu ai-
iiialilc, et (ju'elle n'a jamais aime. Klle tiiuMadans M. de Sairit-i.amiierl
tous les nu'rilesde son mari, a\ec les (|ualilis pliisa^rc aides, de I Vspril,
des vertus, des talents. S'il faut |)arduiin<'i' <|ii( hpic clinsi' aux nururs
du siècle, c'est sans doute un allachement (jue sa durée épuic, (|ue ses
effets lumtuent, et (|ui ne s'est einu'iilé (|ue par une estime réeiiuiKiue.
C'était un peu par ^oùt, à ee (|ue j'ai pu eroiie. mais Iteaueoup pour
complaire à Saiiit-I.amliert. (pielle venait nu' \oir. Il l'x avait exiiortée.
et il avait raison de croire (|ue l'amitié (|ui coinmeneait à s'élahlir eiitie
nous reluirait cette société aj;réal)Ie à Ions les trois. Klle saxail (lue
j'étais instruit de liurs liaismis ; et pouvant me [larler de lui sans|;éne,
il était naturel i|u'ellc se plût a\ec moi. Klle \iiil ; je la \is; j'étais ivre
d'amour sans ohjel : celte ivresse fascina mes yeux, cet idjjel se (ixa sur
elle; je vis ma Julie en madame dlloudelot, et hienlôt je ne xis plus
que inadanu' d'iloudelol, mais rexètue de toutes les perléelions dont je
venais {l'orner I ulcde de ninn en'ui'. l'our iu'.Khe\er. elle nie paila de
Saint-I.aïuhert en amante passionnée, l'orce contaj^iense de l'amour! en
l'écoutant, en me sentant anjtrès d'elle, j'étais saisi d'un rrémissement
délicieux, <|ue je n'avais é|)rou\é jamais auprès de personne. Klle par-
lait, it je nu- sentais ému ; je croyais ne iaiic (|ui' tu intiicsser à ses
sentiments. (|uaiid j'iii prenais de semlilahles ; j'avalais à lonj,'S traits la
coupe einpoismiiiee, dont je ne sentais eiieiue (|ue la douceni-. Ijiliii,
sans que je m'en aperçusse et sans quelle s'en aperçût, elle m'inspiia
pour elle-même tout ce qu'elle exprimait pour son aiuaiil. llilasl ce lut
l)ien tard, eefut liieri cruel lenu'ul l>rù 1er d'une passiim non moins vi\e(ine
mallieuieuse, pour une ienimedonl le cœur était plein d'un autre amour!
Malgré les mouvements extraordinaires que j'avais éprouvés auprès
d'elii'.je ne m'aperçus pas d'al)ord di; ce (|iii m'etail arrivé : ce ne lui
(pi'apres son départ (pie, voulant penser a .lidie. je lus frappé de ne
pouvoir plus |»enser ipi'a madame dlloudelot. Alms mes veux se des-
sillèrent; je sentis mon mallienr, j'en ^émis, mais je n'en prévis pas
les suites.
47
"Tll I.i;S COM'i; SSIONS.
.l'Iicsilai litiiiilcm|)s siii' la maiiii'ic dont je nii; cotuliiiiais avec elle,
(•iiiiimc si l'amniif vérilahlc laissai! asst;/, de faisoii poiif suivre des déli-
lii rallniis. .le iiClais |ias (lélcriiiiiK' (|iian(l clli' ii\iiil me iirciidrc an
(iriiiiiiiN II . l'oiir Idi's l'clais iiislriiit. La Imiilc. ('(iiii|ia;;iii' du mal, iiii'
iciidil iiiiii'l. Iiciiildaiil (l('\aiil elle; je ii osais oiiNiif la lioiiciic ni Iomt
les vi'iiv; ji'lais dans nn Inuildi' iiicNpritnahlc. (|u'il clail impossible
(|n l'Ile ne \il pas. Je pris le parti de le Ini a\oiier, et de lui en laisser
de\iner la eaiise : eflail la lui diic assez clairement.
Si i'ensse été jeune et aimalde, et (|ne dans la suite madame d'Iloii-
detol eut été lailtle, je lilàmerais iei sa eondnite; mais tout cela n'était
pas : je ne puis i|ne rap|)laMilir el I admirei'. I.i' jiarli iiiTelle prit i^tait
éf^alenient celui do la g,énérosité el di' la pindence. Mlle ne pouvait
s'éloij^ner lirns(|nement de moi sans en dire la caiis(! à Saint-I.amliei't,
(|ni l'avait Ini-niéme enj;aj;éc à me \oir : c'était exposer deux amis à une
1 iipliire. el peut-éti'c à un éclat (pi'i Ile voulait éviter, l'ille a\ait pour
moi de l'cstinu' et dc^ la liienxcillance. Kll(^ eut ])itié de ma lolie ; sans la
flatter, elle la plaii;nil, et tâcha de m'en guérir. KUe était bien aise de
conservera sou amant et à elle-même un ami dont elle faisait cas : elle
ne me parlait de rien avec plus de plaisir (|ue de l'intime el douce so-
ciété que nous |)ourri<nis former entre" nous trois, (juand je serais de\enu
raisonnable. Klle ne se bornait pas toujours à ces exhortations amicales,
el ne m'épargnait pas an besoin les reproches plus durs que j'avais
bien mérités.
.le m(! les é|)ai-giiais encore uuiins moi-même; sitôt que je fus seul,
je revins à moi; j'étais plus calme après avoir parlé : l'amour connu de
celle qui rins|)ire en devient plus supportable. La force avec laquelle je
me reprochais le mien m'en eût dû guérir, si la chose eût été possible.
Ouels puissants motifs n'appelai-je point à mon aide pour l'étouffer!
Mes nueurs, nu's sentiments, mes princi|)es. la honte, l'iiilidélité, le
crime, l'abus d un (ie|i(il ((lulii' pai- I amitié, le ridicule eiiliii de brûler
a mon âge de la passion la plus extravagante pour nu (dijet dont le cœur
i)i('()ccupé ne pouvait ni me rendre aucun retour, ni me laisser aucun
espoir : passion tie plus, qui, loin d'avoir rien à gagner par la constance,
devenait moins soulfrable de jour en j'uir.
Oui croirait (|ue cetli; dernière considération, qui devait ajouter du
poids à toutes les autres, fut celle qui les éliula? (Juel scrupule, pensai-
je. puis-je me faire d'une folie nuisible à moi seul? Suis-je donc un
jeune cavalier foit a ciaimlic pour uuubune d'Iloudctdl? Ne dirait-on
pas, à uu's prés(Miiptueu\ renmrds, (pie ma galanterie, mon air, ma
parure, vont la séduire'.' Kh ! jiauvri; Jeaii-.lacques. aime à ton aise, en
sûreté de conscience, et ne crains pas que les soupirs nuisent à Saint-
Lambert.
On a vu (juc jamais je ne fus avantageux, uu-'ine dans ma jeunesse.
l'Ml I II II I I V Kl I \ %7I
Cclli- l'iiroii ili- |icii>fi' i-lail dans iikhi Iniii' il rsiiiil, rllc llalliiit ma |ias-
sion ; fcM lui as>f/ |Miiir iii'v lixiiT sans ii'sci\f. ri i irc iiiriiir dr l'iiii-
|it'rliiii'iit si'ni|iiil(' (|iii- |<' ( i'<i\ais iii't'lrr lail par \aiiilr |ilii'> i|tii- par
raison, (iraiulf li'oiii |iniii' li-s àinrs ImimiiiIi's, i|iii- le mcc M'atlai|iic
jamais à (IcrnnMTl. mais i|ii'il Irnint' le iiium'm iIi' siii-|ircii(lri', ni se
iuasi|nailt Uiujuiiis de (|il<'li|iii' S)i|diisiiii', ri shiiM'IiI Ai' (|iii'l(|iit' M-lill.
(!iiii|ial)lc sans rciiiiiiils, jf Ir lus hiciilôl sans iiirsmc ; cl. dr ;:i;"n'c,
i|n on \<iic coinincnl ma |ias>iiin suixil la liaci' dr nmn n.ilnirl. |innr
m'cntrainiT iiiliii dans l'altimi-. D'aliind illi- pi il un air linnildi' pnm
me rassurer ; cl, pour nie rendre cnlreprciianl, «die pmissa celle linmi-
lile jns(|n"a la ilidianee. Madanic d'Iluudeliil, sans cesser de nie lappi 1er
à niiin de\iiir. a la raison, sans jamais llaller un iiioinenl ma lnli<-, me
Irnilail an reste avec la pins };randc (linicenr, cl prit a\ec nmi le tmi île
lamitié la pins tendre. (!elle amitié m'eiil snl'li. je le pi'otestc, si je
l'avais crue sinei-rc ; mais la tronvanl Imp \\\^^ pour ("•Ire Maie, n'allai-
je |»as 1110 l'on rrer dans la lèlc (|iic ramonr. désormais si peu coinc nalde
à nmn âge. à mon maintien, m'a\ail avili an\ veux de madame d'ilnu-
(letot ; que cette jeune l'olle ne voulait t|ne se divertir de moi et de mes
douceurs surannées; i|n'(dle en avait lait ctmlidenci! à Saiiil-I.amiierl, et
i|ue riiidi^iiation de nom inlidt'lile a\anl lait enlrer son amant dans ses
vues, ils s'cnlendaieni tons les deux pour aelievcr de me faire Icmrner la
lèlc cime persiller'.' (ietic lictise, ([iii m'avait fait extravagucr, à vingt-
six ans, nnprcs de madame de I.arnagc, (pic je ni' connaissais pas, m'cùl
été paril(irinal)lc à i|naraiite-cin(|, an]>rcs de iii;i(l.'inio d'Ilondi lui. si
j'eusse ign(M'c (]irelle cl son amant t'Iaienl Imp liiiiiiièles t:eiis I un cl
lantre pour se faire mm aussi liarliare aninsemcnl.
Madame (i'IIondetot continnait à me faire des visites (|iie je ne lardai
pas à lui rendn*. Klle aimait à marcher, ainsi <|ue moi : nous faisions
de longues promenades dans un pavs cncliant»'. C.imlent d'aimer et de
l'oser dire, j'aurais été dans la plus donci' siliiation, si mon cxlrava-
gance n'en ont détruit tnnl le cliarme. Klle ne comprit rien d'ahoid à
la sotte limnenr avec lacinclle je recevais ses caresses : mais mon cœur,
incapalile de savoir jamais rien cacher de ce qui s'y passe, ne lui laissa
]»as longtemjis igiKM'cr mes soupçons; elle en voulut rii'e; cet expédient
ne réussit pas; des transports de rage en aniaieiit été l'elïel : (lie clinii-
gea de ton. Sa compatissante doncenr lut invincible; (lie me lit des re-
proches (|ui me pi'nétiirent ; «die me témoigna, sur mes injusies craintes,
des in<|nietu(les dont j'alinsai. J'exigeai des preuves ([n'elle ne se mo-
quait pas (i(! moi. Mlle \il (lu'il n'\ axai! nul inoven de me rassurer. .!<■
devins pressant ; le pas était délicat. Il est élimnant, il t'st iiniiine peiil-
étrc qu'une femme avant pn venir jusqu'à marchander, s'en soit tin'e à
si hon compte. I!lle ne me refusa rien de ce que la plus tendre amitié"
pouvait accorder. 1:11e ne m'accorda rien (pii piil la iciidie inlidele. et
7,li l,i;S GONKES.SIONS.
j'eus I liiiiiiilialioii ilc \(iir(|ii(' l'cmbrascMnent doiil ses léj^èrcs l'avcMirs
alliniiaiciil mes sens n'en jioila jamais aux siens la iiioiiulrc étineelle.
.lai (lit {|iiel(|ii(' |>arl i|n il ne lanl lien accorder anx sens (piand on
veut lenr rd'iiser (|n(d(|ne cluise. l'onr connailic conil)icn cette maxime
se IroiiNa i'ansse avec madinne dlhindetnt, et enmhien elle ont raison de
coiii|iler snr ell(;-mème, il l'andrait entrer dans les détails de nos longs
et rre(|nents Icte-à-lèle, et les snivre dans tonte lenr vivacité dnranl
qnatre mois (|ne nons passâmes ensenilile, dans nne intimité ])res([ne
sans exemple entre denx amis de dillérents sexes, qni se renferment dans
les bornes dont nons no sortîmes jamais. Ah ! si j'avais tardé si long-
lein|is à senlii' le véritable amonr, (pTalors mon eienr et mi^s sens hii
pavèrent bi<'n l'ariéraj^e ! et (|iiels sont donc les transports qn'on doit
épituiNcr anpres d'nn (d)jet aimé qni nons aime, si même nn amonr non
partagé ])ent en ins|)irer de pareils!
iMais j'ai tort de dire un amour non partagé; le mien l'était en quel-
que sorte; il était égal des denx côtés, qnoi(|u'il ne lût pas réciproque.
Nous étions ivres d'amour l'un et l'antre ; elle poni- son amant, moi pour
elle; nos son|)irs, nos délicienses humes se confondaient. Tendres confi-
dents l'un de l'antre, nos sentiments avaient tant de rapport qu'il était
impossible qu'ils ne se mêlassent pas en quelque chose ; et toutefois, au
mili(!n de cette dangereuse ivresse, jamais elle ne s'est oubliée un mo-
ment; et moi je proteste, je jure que si, quelquefois égaré par mes sens,
j'ai tenté de la rendre intidèle, jamais je ne l'ai véritablement désiré. La
véhémence de ma j)assion la contenait par elle-même. Le devoir des pri-
vations avait exalté mon unie. L'éclat de toutes les vertus ornait à mes
yeux l'idole de mon cnuir ; en souiller la divine image eût été l'anéantir.
J'aurais pu commettre le crime ; il a cent fois été commis dans mon
cceur : nuiis avilir maS(q)hie! ah! cela se pouvait-il jamais"? i\on, non,
je le lui ai cent l'ois dit à elle-même; enssé-je été le maître de me satis-
faire, sa propre volonté l'eùt-elle mise à ma discrétion, hors quelques
courts moments de délire, j'aurais refusé d'être heureux à ce prix. Je
l'aimais trop jjonr vouloir la posséder.
Il y a près d'nmj lieue de l'Ermitage à Eaubonne ; dans mes fréquents
voyages, il m'est arrivé quelquefois d'y coucher; un soir, après avoir
soupe tête à tête, nous allâmes nous promener au jardin, par un très-
beau clair de lune. An fond de ce jardin était un assez grand taillis, par
où nous fûmes chiicher nn joli bosquet, orné d'une cascade dont je Ini
avais donné l'idée, et qu'elle avait fait exécuter. Souvenir immortel d'in-
nocence et de jouissance ! Ce fut dans ce bosquet qu'assis avec elle, sur
un banc de gazon, sous un acacia tout chargé de fleurs, je trouvai, pour
rendre les nionveuu'nts de mon cteur, un langage vraiment digne d'eux.
C(; fut la première et runi(|ne fois de ma vie; mais je fus sublime, si
l'on peut nommer ainsi tout ce que l'amour le pins tendre et le plus
I
ixinii; Il i.i\ m i\ 3:s
ai'tlcnt |t(>iit porlcr d'aiiiialilc cl de M'-duisant dans un (-4i-ni' d'Iinninii*.
(Jiw d'iMUM'anlfs larmes ji* \crsai snr ses <:cmiiii\ I (|iic jr lui rn lis m'isit
nial}(iv cllr ! lùilin, dans un li'ans|)iii'l inxidunlaiic. elle s'ciiia : Non.
jamais lionimc m- lui si aimaldt>; et jamais amani n'aima innimc \iius!
Mais Milrt' ami Sainl-I.andii ri mms ('■riinl<-, vl mon liiiii' ne saniail
aimer ilcn\ l'ois. Je nu- tus i-n son|iiraiil ; je l'rmliias>ai... Oiiel cin-
brassemenl ! Mais ce lui lout. Il v a\ait si\ mois iiu'i'Ut' vi\ail srnlr.
c'esl-à-dirc loin de son amant cl de son mari ; il v m a\ai( trois (|ur je
la voyais presipif tons les jours, vl toujours l'amoiii- en lirrs enirc clic
et moi. Nous a\ ions son|ic Iclc à tclc. nous clions seuls, <lans nu bos(|nel
nu clair de la lnm> ; cl apri-sdeux In-nrcs do l'entretien le |ilns \ir cl le
plus tendre, elle soiiil au milieu de la iiiiil de ce |ius(|iiel et des bras de
son ami, aussi inlaelc, aussi pure de emps et de cuMir (|u'elle y l'-lail
entrée. I.cileur. pesé/, loiilesees circonstances, je n'ajouterai rien de pins.
Kt (|u'on n'aille pas s'imaginer (|u'ici mes sens me laissaient tran<|uille,
comme anpri'S de Tbércse cl de maman. Je I ai dija dit, e'elait de
l'amour cctti- lois, cl l'amour dans loiile son éiierj;ie et dans loiilis ses
rnieurs. Je ne décrirai ni les agitations, ni les Ircmissenienls. ni les pal-
|>itation$, ni les monvemenis conviilsifs, ni les défaillances de cour <|ue
j'éprouvais continuellemenl : on en piuirra jnj'ei- par l'elTct ijuc sa seule
iina^e faisait sur moi. J'ai dit i|n'il va^ail loin de rilrmila^eà Kanbonne:
je passais par les cide;in\ d AiidillN , i|ui sont cliarmanis. Je rè\ais en
marcliant à celle que j'allais \oir, a raceueil caressant qu'elle me ferait,
au baiser (|ui nratlendail à mon arrivée. Ce seul baiser, ce baiser fu-
neste, avant même de le recevoir, m'embrasait le san;,' à tel |)iiint. (|ue
ma tète se trcHibiait ; un cblouissement m'aveui^lail, mes genoux Ircni-
blanls ne pou\aient me soutenir; j'étais forcé de m'arrètcr, de m'as-
seoir; toute ma macliine était dans un désordre inconcevable : j'étais
prêt à m'évanouir. Instruit du danger, je làcbais. en partant, de me
distraire et de penser à anirc cliose. Je n'avais jias fait vingt pas. que
les mêmes souvenirs et tous les accidents qui en étaient la suite revenaient
m'assaillir sans qu'il me fût possible de m'en déli\rer; et, de qnebjne
façon <|ne je m'y sois pu prendre, je ne crois pas (|u'il me soit arrivé
de faire seul ce trajet impunément. J'arrivais à Kanbonne, faible, épuisé,
rendu, me soutenant à peine. A l'instant que je la voyais, tout était
réparé; je ne sentais plus auprès d'elle (jiie rimporliinite d'une \igiu-ur
inépuisable et toujours inutile. 11 y a\ail sur ma roule, à la Mie d Kan-
bonne nue terrasse agréable, .appelée le mont ()lyin|ie, oii nous nous
rendions r|ucl(|uclois. eliacun de notre coté. J'arrivais le premier : j'étais
fait pour l'allendre; mais (pie cetU- allenle me coûtait elii'r ! l'oiir me
distraire, j'essayais d'écrire a\ec mon crayon des biUels (jue j'aurais pu
tracer du plus pur de mon sang : je n'en ai jamais pn aciiever nu qui
fût lisible. Oiiand elb' en trouvait quelqu'un dans l,i nielie dont nous
Tûi l.l'.S e.OM'KSSlO.NS.
ilidiis cdiivemis, cllr m'n |ioiiv;ii( \(iir .uitrt' l'Iiose (|iio l'étal vraiiiiiMil
(li'|iloral)lc où j'i'tais ni l'i'iriNanl. ('.cl clal, ol siiiloiil sa durée pcmlant
Iniis iiiciis (I inllalion coiiliiiiicllc cl de |iii\ati()n. ino jeta dans un épni-
sciiii'iil diiiil ji' n'ai |iu me liicr de iiliisiciirs aniK'cs, cl finit ]iar nu:
ddiincr nric descente (|ne j"eni|i(>ilerai (in i|ni nreni|)ei'tera an toinliean.
lellc a élc la senle jonissanee aiU(Hirense de llHiniine dn lenipéranieiit
le |dns c(inilinstil)le, mais le plus timide iii nicnic temps, (pie pciil-èlre
la natni'c ail jamais prodnil. Tels uni (''té les derniers beaux jours qui
ui aient vie eumpli's sur la teri-e : ici conimeiu-e le loiijr lissn des mal-
iieurs de ma \ie, (m"i l'on verra peu dintciiiiplidn.
(hi a Ml dans loni le eonis di' ma \i(; (pic iiidii eceiir. liaiis|)areiil
comme le cristal, n'a jamais su caclier, diiranl une niinute entière, un
senlimenl un peu vif (pii s'y lut réfuji;ié. Ou'oii juge s'il me lut possible
de caclier longtemps mon amour pour madame d'Iloiidetot. Noire inli-
milé rra|)pait t(uis les veux, iiims \\'\ niellions ni secret ni nivsière. Elle
n'était |)as de nature à en avoir besoin; cl eonime madame d'ilondetot
avait pour moi ramiti('' la plus tendre, ([u'elle ne se reprochait point ;
que j'avais pour clic iiik; estime donl pcrsomie ne connaissait mieux que
moi toute la jiislice; clic, rianciie, disli'aite. (''tourdi(; ; moi, vrai, mala-
droit, lier, impatienl. emporté, nous donnions encore sur nous, dans
noti'e trompeuse sécurité, beaucoup plus de jirise ([ue nous n'aurions
lait, si nous eussions clé coupables. Nous allions l'un et raiitre à la
(dievrette. nous nous y trouvions souvent ensemble, (juelquel'ois même
par rende/.-voiis. Nous y vivions à noire ordinaire, nous promenant tons
les jours tète à tète, en parlant de nos amours, de nos devoirs, de notre
ami, de nos iniioecnts projets, dans le |)arc, vis-à-vis l'appartement (b;
madame d'Hpinay, sous ses fenêtres, d'où, ne cessant de nous examiner,
et se croyant bravée, elle assouvissait son cœur jiar ses yeux, de rage et
d'indignation.
Les femmes ont toutes l'arl de caclier leur rureur. surtout (jnand elle
est vive : madame d'Kpinav. violente, mais réllécliie, possède surtout cet
art éminemnieiil. Elle l'eignit de ne rien voir, de ne rien soupçonner;
et dans le même temps qu'elle redoublait avec moi d'allenlioiis, de soins,
et presque d'agaceries, elle alïcclail daccabier sa belle-S(ïur de procé-
dés mallioiiiièl(>s, et de mar(pies d un dédain ([u'elle semblait vouloir me
coiniiiiini(pier. On juge bien (juidlc ne r('ussissait pas ; mais j'étais an
su|)plice. Déchiré de scnlinicnls contraires, en inéiiK! tem|)s que j'étais
touché de ses caresses, j'avais peine à cQuIenir ma colère, quand je la
vovais manquera madame d'Ilondetol. I,a douceur angébupie de celle-ci
lui faisait lont endurer sans se plaindre, et même sans lui en savoir
plus nian\ai> gre. l'dle était (railleurs soii\eiit si distraite, et toujours si
peu Sensible à ces cboses-li, (pie la moitié dn leiiips elle ne s'en aper-
cevait |)as.
l'Ml I II 11 I l\ l;l l\. 57.1
J't'Iais si |ii'L>tK-rii|)i> île inii ihismoii, <|iti', ne fuyant rii'ii (|tii> S(i|)lii('
(i''('>lait iiii ili's noms (II- iiiailainc d llondt-ltil , jf ne i'fin.'ii'i|iiais pas
ini'iiii' i|iir j l'Iais ilr\('iMi la lalilc ili- luiili' la tiiaisoii i-l des sinM'iiaiils.
i.o haroii irilolliarii. i|iii n'i-la il jamais m'iiii, i|ui> je saclu', a la l.lir\ii'lli>,
fui an iiomliit' lie rcs iliTiiicrs. Si j'i-iisse t>lf aussi ili-liaiit <|iicjc le suis
(IcM'iMi dans la siiilr, jamais Ini'l s(iii|i(-()nnr madami' d'l'!|iiiia\ d'avoir
arran;^)' ce \o>a<;c, |ioiii' lui doiinrr ramiisaiil cadeau de Miii' le ciIoM'ii
amoureux. Mais j'étais aloi's si liéle. (|ue p' ne M>>ais pas même ee ipii
crc>ail les \eu\ à lont le Miunde. lonle ma slnpidid' ne m'empi'elia
pourtant pas de IrouNci' au liaron I air plus content, plus jo\ial (|u'à
son onlinairc. Au lien de mo regarder en noir selon sa cuulume, il me
lâchait cent propos guoguonards, auMpiels je ne comprenais rien, .rou-
vrais de grands yenx sans rien répiuidre : madame d'Kpinay se tenait les
cotes de rire; je ne savais sur (juelle Iierhc ils avaient marelié. Cmiimc
rien ne passait encore les bornes de la plaisanterie, tout ce que j'aurais
eu de mieux à faire, si je m'en étais aperçu, eiil éli' de m \ prêter. M.iis
il est vrai qu'à travers la railleuse gaieté du baron l'on voyait briller
dans ses ycn.\ une nialigne joie, qui m'aurait pent-ètre incpiiété, si je
l'eusse aussi i)ien reniar(|née alors, que je me l.i ra|)pelai dans la suite.
l n jour que j'allai \oii- madame d'ilnihlcliil ,i Kauboime, au letonr
d'un de ses voyages à Paris, je la trouvai triste, et je vis qu'elle avait
pleuré. Je lus obligé de me contraindre, parce que mad.ime de HIainville,
sœur de son mari, était là ; mais sitôt (|ne je pus trouver un nnnuent, je
"(î I.F.S CONFESSIONS.
lui iii.ir(|iiai iiinii irniuiéludo. A!i ! \ur dit-elle eu soupir.uit, j(' eraiiis
liieii (|ue vos Jolies ne me coMlenl le ri'iJOS de' mes j(uirs. Siiiiii-Lamhert
est iiisiriiit. et mal insiniil. il mo rond justiee ; mais il a de riuimeiii-,
dnnl. (pii |iis esl, il me eaciie nue pailie. lleiireiiseinenl je ne lui ai
rien In de nos liaisons, ([ni se siuil (ailes sons ses anspiees. Mes lettres
étaient pleines de vous, ainsi (|in! mon e(enr : je ne Ini ai eaelié ([ne votre
amour inscnsi", dont j'esjK'rais vous ^lu'rir, et dont, sans m'en [)arler,
je vois (|u'il m(' l'ait nn crime. On nous a desservis, ou m'a fait tort , mais
n'importe. Ou rom|)ons tout à l'ait, ou soyez tel que vous (le\ez (Hie. ,l(!
ne veux |)lus rien avoir à eaelier à mou amant.
Ce lut la le [iremier uniment on je lus sensible à la lioul(! de me voir
humilié, par le sentiment de ma lante, devant nue j(!uuc l'emuni, dont
j'épr(Mivais les justes reproches, et dont j'aurais dû être le mentor. L'in-
dit;nali(m que j'en ressentis contre moi-même eût sul'li peut-être pour
snrninnter ma faiblesse, si la tendre compassion ([ue m'ins[)iiait la \ic-
tiiiie n'eut eucor(! amolli mon cteiir. Ilélas ! était-ce le moment de pou-
voir l'endurcir, lors(|u"il était inondé par des larmes qui le pénétraient
de tontes parts? Cet attendrissement se changea bientôt en colère contre
les vils délateurs, ([ui n'avaient vu ([ue le mal d'nu sentiment criminel,
mais involontaire, sans croire, sans imaginer uh'uh' la sincère honnêteté
de cœur qui le rachetait. Nous ne restâmes pas longtemps en doute sur
la main dont partait le coup.
Nous savions l'un el l'antre que madame d'Epinay était en commerce
de lettres avec Saint-Lambert. Ce n'était jias le premier orage qu'elle avait
suscité à madauH^ d'iloudetot, dont elle avait lait mille efforts [)Our le
détacher, et que les succès de quelques-uns de ces efforts faisaient trem-
bler pour la suite. D'ailleurs, Grimm, qui, ce me semble, avait suivi
M. de Castrics à l'armée, était en AVest|)lialie, aussi bien que Saint-
i.aud)ert ; ils se voyaient quelquefois, (irimm avait fait, auprès de ma-
dame (i'Ilondetot, ([nehjues tentatives (|ui n'avaient pas réussi; Crimm,
tr('s-pi([né, cessa tout à fait de la voir. Ou'on juge du sang-froid avec
lequel, modeste comme on sait qu'il lest, il lui supposait des préfèrent
ces pour un homme plus âgé que lui, et dont lui, Grimm, depuis qu'il
fréquentait les grands, ne [tarlait [ilus que comme de son protégé.
iMes soup(;ous sur madame d'i'qiinay se changèrent en certitude, quand
j'ap|)ris ce ([ui s'était passé chez nmi. Ouand j'étais à la Clievrette, Thé-
rèse y venait souvent, soit [)our m'a[)[)orter mes lettres, soit [Kuir ine
rendre des soins nécessaires à ma mauvaise santé. Madame d'Kpinay lui
avait demandé si nous ne nous écrivions pas, madame d'iloudetot et
m('ii. Sur sou aveu, madame (rK|)inay la |)ressa de lui remettre les let-
tres (le madame d'iloudeldt, l'assurant <|n"elle les recaclielerail si bien
([u'il n'y paraîtrait |)as. Thérèse, sans moutn^r combien cette proposition
la scau(ialisai(, et même sans m'avertir, se contenta de mieux cacher les
i\ii 1 II II I i\ m i\ "7
K'Urt'S (|ii"t'llf m';i|>|iiiil.iil : |irc(aiili<Hi In-i-lnuiiiKi' ; c.ir iii.kI. ill!-
pin.iv la l'aisail '^nrlli-r à son ariivci» ; cl, rallriidanl an pas^a^r, |miissa
iiliisiciirs l'ois l'aiidatc jiis<|irà (licrrliii' dans sa lia\i>llc. Klii- lil plus :
s'olaiil un jour inviltV à vt-nir, aM-i- M. df Marf^oncy, diiier à i'Krniila^o
pniir la pivmii'iT fois di'piiis i|iir j'\ diniriirais, l'ilc piil li- Icnips (|iir
ii> iiif iiriiMifiiais avec Mar^cncN, |iiiiii' cnlrt'i' dans nioti caliinrl a\i'r la
inri'i- fl la lillc, ri 1rs pi'csscr de Ini iiiimlriT 1rs Icllrcs dr niadaiin' d lldii-
(Iflol. Si la nu'iT fût sn mi rlli'S clnicnl, K-s Il'IIics ilaiciil Iimics; niai>
liiMnvnsonicnl la lilk- seule le sa>ail. et nia (|ne j'en enssr eonseivé an-
émie. Mensiniue assurément plein dliomn'lelé. de liilidilé, de j^i'iiérosite,
tandis ipie la vérité n'enl été- (|n"nni' perlidie. Madame d l!pina\ vovaiil
i|n'elle lU' pouvait la séduire, s'elïoiea dr in i ilrr par la jalousie, en lin
reprochant sa lacilité i-t son aven^'lenient. (ioinmiMit ponvez-vons, lin
dit-elle, iw pas voir qu'ils ont entre eux un eommeree criminer/ Si.
malgré tout ce (|ui liapiie vos veiiv. vous avez besoin d'autres preuves,
prcloz-vons donc à ce qu'il faut faire pour les avoir : vous dites (jii'il i\r-
eliire les lettres de madame d'Ilomletol aussitôt ipiil les a lues : eli l>icn !
recueillez avec soin les pièces, et donnez-les-moi ; je mecliargc de les ras-
.semlder. Telles étaient les leçons que mon amie donnait à ma eoinpai;ne.
Thérèse eut la discrétion de me taire assez longtemps tontes ces lenta-
livcs; mais \ovant mes |)erple\ités, elle se crut ohlijiéc à me ti>nt dire,
nlin (|ne, sachant à qui j'avais affaire, je prisse mes mesures pour me
garantir des trahisons qu'on me préparait. Mon indignation, ma fureur
ne peut se décrire. Au lieu de dissimuler avec madame d'Kpinav, a son
exemple, et de me servir de contre-ruses, je me livrai sans mesure a
rim|iétnosité de mon naturel, et, avec mon élourderie ordinaire, j'éclatai
lonl ouvertement. On peut juger de mon imprudence par les lettres sui-
vantes, qui montrent suffisamment la manière de procéder de l'un d île
l'antre en celle occasion.
Uillel (le madame d' lipimiy, liasse A, n° \S.
M Pourquoi donc ne vousvi)is-je pas, mon cher ami?. le suis inquiète
n de vous. Vous m'aviez tant promis de ne laire qu'aller et venir <\r
« l'Ermilagc ici. Sur cela, je vous ai laissé libre; et, point du tout, vi>ii<
Cl laissez passer huit jours. Si l'on ne m'avait pas dit que vous étiez i ii
« biiniie sauté, je vous croirais malade. Je vous attendais avant-hier nu
<( hier, etjc ne vous vois point arriver. Mon Dieu ! qu'avez-vous donc? Vous
« n'avez point d'affaires ; vous n'avez pas non plus de chagrins; car je
« me llatte que vous seriez venu snr-le-champ me les conlier. Nous êtes
<i doue malade ! lirez-moi d'inquiitude bien vite, je vous en prie. Adieu,
" mon cher ami ; que cel adieu me donne un bonjour de vous. »
4s
578 I KS CONFESSIONS.
u Kl' ON si:.
u Ce niPrTi'odi iiiiiliii.
» je ne |uiis rien vous dire ciicoic. .IjiUcikIs d'ôtiT mieux inslniil, cl
(< jo lo sorai tôt ou lard, Kii aUcndanl, soyez sûre (|ue riiinocenee ae-
« eiisée trouvera iiu dél'enseiir assez ardeul pour donner quelque lepeii-
« lir aux calouiuialeiirs, quels qu'ils soient. »
Second billet de la même, liasse A, n'^ iS.
« Savez-vous que votre hiltre ni'elTraye'.' qu'est-ce qu'elle veut donc
« dire? Je l'ai relue plus do vingt-ciufj l'ois. Kn vérité, je n'y comprends
« rien, .l'y vois seulement r|ue vous êtes inquiet et tourmenté, et que
« vous attendez que vous ne le soyez plus pour m'en parler. Mon cher
« ami, est-ce là ce dont nous étions convenus? Ou'est donc devenue cette
« amitié, cette conliance? et comment l'ai-je perdue? Est-ce contre
« moi ou pour moi que vous êtes fâché? Quoi qu'il en soit, venez dès
« ce soir, je vous en conjure; souvenez-vous que vous m'avez promis,
« il n'y a pas huit jours, de ne rien garder sur le cœur, et de me parler
a sur-le-champ. Mon cher ami, je vis dans celte confiance... Tenez,
0 je viens encore de lire votre lettre : je n'y conçois pas davantage ; mais
i elle me fait tremhler. Il me semble (jue vous êtes cruellement agité.
« Je voudrais vous calmer ; mais comme j'ignore le sujet de vos inquiè-
te tudes, je ne sais que vous dire, sinon que me voilà tout aussi mal-
« heureuse que vous, jusqu'à ce que je vous aie vu. Si vous n'êtes pas ici
« ce soir à six heures, je pars demain pour l'Ermitage, quelque temps
« qu'il fasse et dans quelque état que je sois; car je ne saurais tenir à
« cette inquiétude. Bonjour, mon cher bon ami. A tout hasard, je risque
« de vous dire, sans savoir si vous en avez besoin ou non, de tâcher de
« prendre garde, et d'arrêter les progrès que fait l'inquiétude dans la
« solitiule. Une mouche devient un monstre, je l'ai souvent éprouvé. »
RÉPONSE.
(I Cl' inorci-i'di Sdir.
«Je ne puis vous aller voir, ni recevoir votre visite, tant que durera
'( l'iiKiuiétude oii je suis. La conliance dont vous parlez n'est plus, et il
« ne vous sera pas aisé de la recouvrer. Je ne vois à présent, dans votre
« empressement, que le désir de tirer des aveux d'autrui quelque avan-
(( tage qui convienne à vos vues ; et mon cœur, si prompt à s'épancher
iMiiiK II, I iviii: i\ n:9
n ilaiis iiii oii'iir i|iii s'oiimi' |>(iiir le rcccMiir, sl> Iciiiii.' .i la nisi> cl à l.i
* liiu'sso. Ji> reconnais \olri* adivssc iinliiiairf dans la iliUicullc que
« vous Iniiivox à cdinpiciidic iiuiii iHlIel. Me iittyiv.-votis assez dii|n'
<« |uiur |(i-iiser (|iii' vous iii* l'ayoz pas compris? Non; mais ji' saurai
M xaiiuTc vos siilitilili's à force de franchise. Je vais ni'e\pli(|inT plus
« clairenienl, atin (|iie vous nreiitemlic/ encore moins.
€ l>eux amants bien unis et digues de s'aimer me sont clicrs : je m'al-
« tends bien (|ue vous ne saurez pas (|ui je veux dire, à moins (|ue je ne
ti vous les nomme. Je présume (|n't>ii a lenli' de les désunir, et <|ue c'est
« de moi (|n'on s'est servi pour donner île la jalousie a l'un des deux. I.e
u choix n'est pas fort adroit, mais il a paru commode à la nu-cliancetc :
« et celte méclianceté, c'est vous <|ue j'en soupçonne. J'espère que ceci
u devient jdus clair.
« Ainsi donc la femme (|ue j'estime le j)lus aurait, de mon su, linfa-
« mie de parla<j;er son cu'ur et sa pi'rsonue entre deux amants, et niui
M celle d'être un île ces deux lâches! Si je savais qu'un seul moment di;
« la vie vous eussiez j)u |)enser ainsi d'elle et de moi, je vtms haïrais
« jusiiu'à la mort. Mais c'est île l'avoir dit, et non de l'avoir cru, (JU4' je
« vous taxe. Je ne comprends pas, en pareil cas, auquel c'est des trois
M que vous avez voulu nuire ; mais si vous aimez le repos, craijjnez d'a-
« voir eu le malheur de réussir. Je n'ai caché ni à vous, ni à elle, tout
€ le mal (|ne je pense de certaines liaisons; mais je veux qu'elles linis-
« sent par un moyen aussi honnête que sa cause, cl qu'un amour illéjj;i-
« lime se change en une éternelle amitié. Moi, qui ne fis jamais de mal
« à personne, servirais-je innociMnuu'nl à en faire à mes amis"? -Non ; je
« ne vous le pardonnerais jamais, je deviendrais votre irréconciliable
« ennemi. Vos secrets seuls seraient respectés ; car je ne serai jamais nu
« homme sans foi.
« Je n'imagine pas (|ue les perplexités où je suis puissent durer bien
« longtemps. Je ne tarderai pas à savoir si je me suis trompé. Alors
«j'aurai peut-être de grands torts à réparer, et je n'aurai rien fait en
« ma vie de si bon cirur. Mais savez-vous comment je rachèterai mes
« fautes durant le peu de temps (jui me reste à passer près de vous".' Kn
« faisant ce que nul autre ne fera que moi ; en vous disant francbemcnt
« ce qu'on pense de vous dans le monde, et les brèches que vous avez
o à réparer à votre réjuilation. Malgré tons les prétendus amis (|ui vous
o entourent, quand vous m'aurez vu partir, vour pourrez dire adieu à
« la vérité; vous ne trouverez plus personne qui vous la dise. »
Troisième billrt de la wème, liasse A, n" V(>.
« Je n'entendais pas votr<' lettre de ce matin : je vous l'ai dit, parce
« que cela était. J'entends celle de ce soir, n'ayez pas peur que j'y re-
580 I.F.S CONKKSSIONS.
« |ioii(k' jamais : j(; suis lr(i[> prosco ilc liinhliL'i'; cl (jiiui(|iiu vous me
« l'assii'z pilif, je n'ai |ni nie cIcl'i'ndreclL'ranu'rliinu'iloiili'llt! nio remplit
« làmc. Moi, user (le niscs, <lc' lincsscs avec vous! moi ! accusée (!(? la
<( plus noire des iiilamics ! Ailieu ; je rejj;r(!lte (|ue vous ayj'Z la... Ailieu :
« je ne sais ce que ju dis... adieu : je serai bien pressée de vous par—
« donner. Vous viendrez quand vons \oudroz ; vous serez mieux reçu
(I (|ue ne l'exigcraienl vos soupçons. Dispensez-vous seulement de vous
11 mettre en peine di- ma r(''putalion. Peu in'impoile cijlle iju'on me
a donne. Ma conduite est l)onne, et cela me suliit. Au surplus, j'iguo-
« rais absolument ce qui est arrivé aux deux personnes (|ui me sont
« aussi chères qu'à vous. »
(]elte dernière lettre mt; lira d'un terrible embarras, et me replongea
dans un autre (jui n'était guère moindre. Ouoitjue toutes ces lettres et
réponses lussent allées et venues dans l'espace d'un jour avec une ex-
trême rapidité, cet intervalle avait sul'ii jjour en niellre entre mes
transports de l'urenr, et pour me laisser réllécbir sur lénormité de
mou imprudence. Madame d'iloudetot ne m'avait rien tant recommandé
que de rester tran([uille, de lui laisser le soin de se tirer seule de cette
alïaire, et d'éviter, surtout dans le moment même, toute rupture et tout
éclat; et moi, par les insultes les plus ouvertes elles j)lus atroces, j'al-
lais achever de porter la rage dans le cœur d'une femme qui n'y était
déjà que trop disposée. Je ne devais naturellemenl alleudrc. de sa part,
(|u'une réponse si fière, si dédaigneuse, si méprisante, (|ue je n'auiais
pu, sans la plus indigne lâcheté, m'abslenir de quitter sa maison sur-
le-cliamp. Heureusement, jilus adroite encore que je n'étais emporté,
elle évita, par le tour de sa réponse, de me réduii'c à cette extrémité.
Mais il l'allait ou sortir, ou l'aller voir sur-le-champ; l'alternative était
iné\ itabic. .le pris le dernier parti, fort embarrassé de ma contenance,
dans l'explication cjui; je prévoyais. Car comment m'en tirer, sans com-
promettre ni madame d'iloudetot, ni Thérèse? Et malheur à celle que
j'aurais noninn-e ! 11 n'y avait rien que la vengeance d'une femme im-
placable cl intrigante ne me fît craindre pour celle qui en serait l'objet,
(l'était poni' |>n'iveuir ce mallieni- (|ue je n'avais parlé que de sonpçons
dans mes lettres, alin d'être dispensé d'énoncer mes preuves. Il est vrai
que cela rendait mes enqxutements plus inexcusables, nuls simples
soupçons lU! pouvant m'auloriser à traiter une lènime, et surtout une
amie, comme je venais de traiter madame (ri'q)inay. Mais ici commence
la grande et nobh; tâche (|U(!J'ai dignement rcmplii", d'e\|)iei' nu^s fautes
cl mes faiblesses cachées, en me chargeant de fautes plus graves, dont
j'étais incapable, et qufije ne commis jamais.
.le n'eus pas à soutenir la prise (ju<; j'avais redoutée, et j'en fus (|uille
pour la peur. A mou abord, madaun; d'Mpinay me sauta au cou, en
loudant en larmes. Cet accueil inattendu, et de la [)arl d'une ancienne
l'.VUTIi: II. I.IVIIK l\ Ml
aiiiii-, nrrimil l'xlivmt'iiu'iit ; je |>lrnr;ii lu miu iiii|i aii^si. Ji- lui dis (pu-l-
i|iii;s iiiuls (|iii iia\.iiciil [las ^laïul sens; i-li.- m iii ili( i|iul<jii« s-iin> i|ui
cil a\uii'iil ciicoro moins, cl tuul (iiiit la. On ixail bcrvi; iimis allàim-s
a lalilc, iiii iluiis ralleiiU" île rL'.\|»litali(iii, (|ii(- je cruyui!) remise u|)réH le
MMi|>ii, je lis iii.iiuaise limne ; ear je suis lellcineiit subjugué parla
inuiiulre iii<|iiii'lii(ii' i|ni m oeeiipe, (|iie je ne saurais la rat lier aux iiiiuiis
eiairxoyanls. Mon air eiiiliarrassé ilesail lui ildiiiici du emirane ; cepeii-
daiil elle ne risijua [uiiiil l'avenltire : il n'y eiil pas plus d'evpliealion
ipns 11- souper (|u'a\aiil. Il n'y en eut pas plus le lendemain ; el nos si-
leniieu.x lète-a-léle ne liireiil remplis (|ue de choses indillereiiles ou de
i|iiel(|ues propos lionnèles de ma part, par lesipiels, lui lémoi^iiant ne
poinuir encore rien prononcer sur le rondement de mes soupçons, je
lui protestais axec hien de la vérité (jiie s'ils se trouvaient mal londés,
ma \ie entière serait employée a ré|iarer leur injustice. Klle ne mar<|uu
pas la moindre curiosité de savoir précisément quels étaient ces soup-
çons, ni comment ils m'étaient venus; el tout notre raccommodement.
tant de sa pari (pie de la mienne, consista dans rembrassemeiil du pre-
mier ahord. I'uisi|u'elle était seule oflensée, au moins dans lu lorme, il
me parut que ce n'était |)as à moi de chercher un éclaircisscmenl qu'elle
ne chereliait pas elle-nn'ine, el je m'en retournai comme j'étais venu.
Continuant au reste à vivre avec elle comme auparavant, j'ouldiai liien-
tôt presque enlieremenl celle querelle, et je crus bèlenjenl qu'elle l'oii-
liliail elle-même, parce qu'elle paraissait ne s'en plus souvenir.
(le ne l'ut pas là, comme on verra hientôl. le seul elia^iiin que m'al-
lira ma laihlesse; mais j'en a\ais d'autres non moins sensibles, que je
ne m'étais point altirés, el qui n'avaient pour cause que h- désir dt;
m'arraclier de ma solitude, à force de m'y lourmenlcr. Ceux-ci me ve-
naient de la part de Diderol et des holbachiens. Depuis mon établisse-
ment a THrinitaj^e, Diilerot n'avait cessé de m'y harceler, soit |>ar lui-
même, soil par Deleyre ; el je vis bientôt, aux plaisanteries de celui-ci
sur mes courses boscaresques, avec quel plaisir ils avaient Iravesli l'er-
mile en jjalanl berj,'er. Mais il n'était pas question de cela dans mes |ui-
ses avec Diderot; elles avaient des causes plus graves. Apres l.i publica-
tion du Fils tialuiel, il m'en avait envoyé un exemplaire, que j'axais lu
avec rinlérét el rattention qu'on donne aux ouvrages d'un ami. Kn li-
sant res|)éce de poéti(|ne en dialogue qu'il y a jointe, je lus surpris, et
même un peu conlristé, d"y Irouver, |)arnii plusieurs choses désobli-
geantes mais lolérables, contre les solitaires, cette âpre et dure sentence,
sans aucun adoucissement : // n'y a que le mécliant qui soil .«<•»/. Cette
sentence esl équivoipie. et présente deux sens, ce me semble : I un
très-vrai, l'autre très-taux ; [misqu'il esl même impossible (|u'un homme
i|ui esl et >eiit être seul puisse et xenille nuire a personne, et par con-
séquent qu'il mmI un mec haiil. I.a seiilence en elle-même exigeait dom
r>t<-i LES CONFESSIONS.
mil' iiitci pri'lalioii ; clic l'exigeait bien pins encore de la part d'un au-
Iciii (|iii, lorsiiiTil inipiiniail cette sentence, avait nn ami relire dans nnc
solilnde. Il nie par, lissait c1i(i(|iianl et niallionnclc, on d'avoir onlilié en
la piiltliant cet ami solitaire, on, s'il s'en était souvenu, de n'avoir pas
lait, du moins en maxime générale, riionorable cl jnstc exception qu'il
devait non-seulement à cet ami, mais à tant de sages respectés, qni dans
ions les temps ont clierclié le calme et la paix dans la retraite, ci dont,
pour la première l'ois depuis (jue le monde existe, nu écrivain s'avise,
avec un seul trait de plume, de l'aire indistinctement autant de scélérats.
J'aimais tendrement Diderot, je l'estimais sincèrement, et je comptais
avec une entière confiance sur les mêmes sentiments de sa part. Mais,
excédé de son infatigahie obstination à me contrarier éternellement sur
mes goûts, mes penchants, ma manière de vivre, sur tout ce qui n'inté-
ressait que moi seul; révolté de voir un homme plus jeune que moi
vouloir à toute force me gouverner comme un enfant; rebuté de sa fa-
ciliti'- à |)romettre, et de sa négligence à tenir; ennuyé de tant de rendez-
vous donnés et manques de sa part, et de sa fantaisie d'en donner tou-
jours de nouveaux, pour y manquer derechef; gêné de l'attendre inutile-
ment trois ou quatre fois par mois, les jours marqués par lui-même, et
de dîner seul le soir, après être allé au-devant de lui jusqu'à Saint-Denis,
et l'avoir attendu toute la journée : j'avais déjà le cœur plein de ses torts
multipliés. Ce dernier me parut plus grave, et me navra davantage. Je
lui écrivis pour m'en plaindre, mais avec une douceur et nn attendris-
sement qni me lit inonder mon papier de mes larmes; et ma lettre était
assez touchante pour avoir dû lui en tirer. On ne devinerait jamais quelle
fut sa réponse sur cet article : la voici mot pour mot (liasse A, n" 33) :
« Je suis bien aise que mon ouvrage vous ait plu, qu'il vous ait louché.
« Vous n'èles pas de mon avis sur les ermites ; dites-en tant de bien qu'il
« vous plaira, vous serez le seul au monde dont j'en penserai : encore y
« aurait-il bien à dire là-dessus, si l'on pouvait vous parler sans vous
« fâcher, lue femme de quatre-vingts ans ! etc. Ou m'a dit une phrase
<i d'une lettre du lils de madame d'Epinay, qui a dû vous peiner beau-
« coup, ou je connais mal le fond dç votre âme. »
Il faut expliquer les deux dernières phrases de cette lettre.
Au commencement de mon séjour à l'Ermitage, madame le Vasseur
|)arut s'y déplaire, et trouver l'iiabitalion trop seule. Ses propos là-dessus
m'étant revenus, je lui offris de la renvoverà Paris, si elle s'y plaisait
davantage; d'y payer son loyer, et d'y prendre le môme soin d'elle que
si elle était encore avec moi. Elle rejeta mon offre, me protesta qu'elb'
se plaisait fort à l'Ermitage, (pui l'air de la campagne lui faisait du bien;
et l'on voyait que cela était vrai ; car elle y rajeunissait pour ainsi dire,
et s'y portait beaucoup mieux ([u'à Paris. Sa lille m'assura même qu'elle
eût été dans le fond très-làchée (pic nous quittassions l'Erniitage, qui
i'\ii I II II I i\ m i\. r,KS
rt'ellomrni l'Iiiil iiii séjour (lianiianl ; aiitiaiil lurl le |iclil l^i|t<lla^l■ ilii
jardin il ilrs Iriiits, tlnnt i-lli- axait li- iiiaiiiiiiiciil ; mais iin'illi' avait ilil
l'o i|ii'(>ii lui a\ail lait ilirc, |iiiiii° lâcher <le m eii^a^'era l'elnniiiei' a l'aiis.
(a*lte tentative n'ayant pns réussi, ils tâelierent li'nliliiiii , |>ar le sern
pnlt', l'ellel (|ne la ctiin|ilaisanee n'avait pas protlnil, et me liieni un
crime de (garder la cette vieille l'einme, loin des secours dont elle |miu-
vnil avoir liesoin à son à>^c ; sans songer i|u'elle et lieauciiu|i tl'aulres
vieilles ^ens, dutit l'excellent air du pavs pudiiu^e la vie. |Miu\.iieMl tirer
CtfS secours de Miinlnioreucv, (|ue j'avais à uia porte; et eouiine .s'il n'v
avilit des viedlards (|u a l'aris, et r|ue partout ailleurs ils lussent hors d i'-
lat de vivre. Madame le Vassenr,<|ui mangeait heaucoiip et avec une e\-
tn^mc voracité, était sujette à des déhordemcnls de hile et à de lorles
diarrhées, <|ui lui duraient (|ueli|nes jours, et lui servaient de remède.
.\ l'aris, elle n'y Taisait jamais rien, et laissait agir la nature, Klie eu
usait de même à l'Ermitage, sachant hien (|u'il n'y avait rien de mieux a
faire. N'importe : parce qu'il n'y avait pas tics médecins cl des apothicai-
res à la eam|>agne, c'était vouloir sa niori que de l'v laisser, quiii(|u'elle
s'y portât trés-liien. Diderot aurait du deliiiuiner à (juel âge il n'est plus
permis, sous peine d'homicide, de lai.sser vivre les vieilles gens hors de
Paris.
C'était là une des deux accusations atroces sur lesquelles il ne m'ex-
ceptait pas de sa sentence, (piii n'y avait (jm- le méchant qui lût seul;
el c'était ce ipie signifiait sou exclamation pathétique et Vet cwtera qu'il
y avait hénigucment ajouté : lue femme de qualre-vhujlsans ! etc.
Je crus ne pouvoir mieux réi)on(ire à ce reproche {|u'en m'en rappor-
tant à madame le Vasseur elle-même. Je la priai d'écrii'e naturelleuienl
son sentiment à madame d'Kpinay. l'our la mettre plus à son aise, je ne
voulus point voir sa lettre, et je lui montrai celle que je vais transcrire,
et que j'écrivais à madame d'Kpinay, au sujet d'une réponse que j'avais
voulu faire à une antre lettre de Diderot encore plus dure, et qu'elle
m'avait empêché d'envoyer.
a l.r jeudi.
« Madame le Va.-iseur doit vous écrire, ma honneamie; je l'ai priée
« de vous dire sincèrement ce (lu'elie pense, l'our la mettre hien à son
« aise, je lui ai ilil que je ne voulais point voir sa lettre, el je vous prie
« de ne me rien dire de ce qu'elle contient.
« Je n'enverrai pas ma lettre, puisque vous vous y oppose/ ; mais.
« me sentant très-grièvement offensé, il v aurait, à convenir (|ue j'ai
« tort, une bassesse et une fausseté que je ne saurais me |»ernRllie.
« I.'Kvangilc ordonne hien à celui qui reçoit un soufflet d'olTrir l'autre
"joue, mais non |»as de deiiKuuKr panlcui. Vous souvenez-vous de cel
-Si IFS CONFESSIONS.
i< linnimc de la ciinK'dii' , (|iii cric, en ddinianl des coups de liàton :
« Voilà le rôle du |>liilos(>|ilie ?
<( Ne \<Mis llatle/ pas de l'empèclier de Minr jiar le mauvais leinps
« (|ii il lail. Sa colère lui donnera le temps el l(;s forces (|uc ramitié Ini
« reliise, el ce sera la première fois de sa vie qu'il sera venu le jour
« quil avait promis. Il s'excédera pour venir mk; répéter de bouche les
« injures qu'il me dit dans ses lellrcs ; je ne Icst-ndurerai rien moins que
« palieminenl. Il s'en retournera être malade à Paris; et moi y) serai,
(' selon Insajic, un homme fort odieux. One l'aire? Il faut souffrir.
<i Mais n'adniirez-vons pas la sagesse de cet homme (|ni voulait me
« venii- |>rendre à Saint-Denis en liacre, y dîner, me ramener eu liacre;
" el à (jui, iinil jours après (liasse A, n°3i), sa forUme ne permet pins
« d'aller à l'Krmitafje anlrenuMit qu'à pied? Il n'est pas absolnmenl im-
« possible, pi)ur parler son langage, que ce soit là le ton de la bonucî
« loi ; mais, en ce cas, il faut qu'en huit jours il soit arrivé d'étranges
« changements dans sa fortune.
« .le prends pari au chagrin que vous donne la maladie de madame
« votre mère; mais vous voyez que votre j)eine n'approche pas de la
« mienne. On souffre moins encore à voir malades les personnes qu'on
« aime, qu'injustes et cruelles.
« Adieu, ma bonne amie : voici la dernière fois que je vous parlerai
« de celte malheureuse affaire. Vous me parlez d'aller à Paris, avec un
0 sang-froid qui me réjouirait dans un antre tcm])s. »
J'écrivis à Diderot ce que j'avais fait au sujet de madame le Vasseur,
sur la proposition de madame dKpinay elle-même; et madame le Vas-
seur ayant choisi, comme on j)eul bien croire, de rester à rErmilage,
ofi elle se piulait très-bien, où elle avait toujours compagnie, et oii elle
vivait très-agri'ablement, Diderot, ne sachant plus de quoi me faire un
crime, m'(Mi fil un de celle précaution de ma part, et ne laissa pas de
m'en faire un autre de la continuation du séjour de madame le Vasseur
à l'Krmitage, quoique celte conlinualion lût de son choix, et qu'il n'eût
tenu el ne tînt toujours qu'à elle de retourner vivre à Paris, avec les
mêmes secours de ma part qu'elle avait auprès de moi.
Voilà l'explication du premier reproche de la lettre de Diderot, n" 3.'?.
Celle du second est dans sa lettre n° .34. « l,e Lettré (c'était un nom de
« plaisanterie donné parCîrimm au fils de madame d'Kpinay), le F^etlic
« a dû vous écrire qu'il y avait sur le rempart vingt pauvres qui mon-
« raient de faim et de froid, cl qui attendaient le liard que vous leur
« donniez. C'est un é'chantillon de notre petit babil... et si vous enteu-
« diez le reste, il vous amuserait comme cela. »
Voici ma réponse à ce terrible argument, dont Diderot paraissait si
lier.
<>.le crois avoii' ri'pondn au Lettre, c'est-à-dire au fils d'un fermier gêné-
l'MM II II I i\ m i\
:iH.'i
rai, (|iii> je ne |>lai};iiais |i.-is li-s |i.iii\ri's iiii'il .-imiiI ii|ti'i'i;iis sur le r<'iii|i:iil
atltMiilanl mon liard ; t|ii'a|>|iarrininriil D It's en a\ail ainplciiiriil ili'ilmii-
■liages ; iliK' je l'clalilissais iiioii Mili>hlnl ; (|iii- 1rs |ian\i'('s de l'ai'i> n'.iii-
raiiMil pas à se itlaiiiilrcdci'rl l'H'llall^l■; <|ii<' ji' n fii ltiiii\frais|iasais('-iiicii(
lin aussi lion |iuiir icnx dr M<>iilitii>i'i-jii'\ , i|iii m a\airiil liraii('<iti|) |dii^ d<-
liesoiii. Il V a ici iiii lion \icill,ir(l i-i'>|K'(laIdi'. qui. a|)ns avoir passe sa
vif à Iravailior. n<" \i- ponvanl jdns, nirnil de i'aiin >Mr ses vii-n.v jours.
Ma conscience est jilns conliiilc des den\ sons (|iie je lui donne Ions les
lundis , que des cent liards (jiie j'aurais disirihués à Iniis les <;uen\ du
reinparl. Vous êtes plaisant-^, vous auli'es |)liilosoplii's, (juand xoiis re-
garde/ lous les lialiilants des \ illcs connue les seuls liomuics an\i|uels vos
devoirs vous lieiil. C'est à la caiupa};iie (ju On appi'iid a aiint>r et à servir
I liunianilé : on n'apprend t|u"ii la nié|»riser dans les villes. »
Tels l'iaienl les siufiuliers scrupules sur lesquels un liomnic d'esprit
avait l'iniin'cillili' de lue l'aire st'-rieusenient un crini(\ de mon éloigiie-
ment de l'aris. ci prelemlail me prouver, par mon propre exemple,
qu'on ne pouvait vivre hors de la capitale sans être un luécliaut homme.
Je ne compremls pas aujourd'hui comment j'eus la hètisc de lui répon-
dre et de me iàilier, an lieu de lui rire au nez pour toute réponse. (!e-
pendant les décisions de madame d'Kpinay et les clameurs de la coterie
hollinchi(|ne avaient tellement l'asciné les esprits eu sa faveiii-. (jne je
-.8ii I.KS CO.M' KSSION'S.
H.issais ^('•iiôralcmciil pour avoir (oil dans i(!llo alTaiic. et (|ii(^ inadann'
il'lloiuliiol ello-nir'iiic, ^raiule oiillioiisiaslc île Didciot, voiiliil <|iic j al-
lasse le voir à Paris, et ([iie je lisse loulcs les avanees (riiii raecommode-
Miiiil (|iii, liiiit siiucre cl ciilier (|u"il lui de ma part, se Iroiiva j)()iirlaiil
peiidiiralik'. i.'arniiiiieiil xielorieiix sur mon eienr, dont elle se servit, lui
(|u"en ce nmnient Diderot était mullienrenx. Onlri; l'orage excité contre
V lùinjclopédie. il en essuyait alors un très-violent au sujet de sa pièce,
(|iie, maigre la |irtite liisloire (pi'il a\ail mise à la tèt(\ on racciisail
d avoir [irise en entier de (ioldoni. Diderot, plus sensible (Mieore aux cri-
li(|U('s (|Me \(dlaire, en était alors aeeahle. .Madame de (irafligny avait
iin'iMc (Il la mccliaiicrlc de lairc courir le hrnit (jue j'avais rompu avec
lui a celte occasion. Je trouvai qu'il y avait de la justice et de la générosité
i\r prouver pul)li(|ueinenl le contraire; elj'allai passer deux jours, nou-
senlcmcul avec lui. mais chez lui. Ce lut, <l('|iuis mou étahlisscnuml ii
rErinitage, mon second voyagea Paris. .l"a\ais l'ait le premier })our cou-
rir au pauvre (iauirecouit . cpii eut une attaque d'aiioplexie dont il n'a
jamais été bien remis, et durant laquelle je ne ([uittai pas son clievet
([u'il n(! l'ùt hors dalïaire.
Diderot me reçut hien. Que l'embrassenient d'un ami jh'uI effacer de
torts! Quel ressentiment pi'ut, après cela, rester dans le cœur! Nous
eûmes peu d'explications. Il n'en est pas besoin pour des invectives ré-
ci[)ro(]ues. Il n'y a qu'une chose à faire, savoir, de les oublier. Il n'y
avait point en de procédés souterrains, du moins qui fussent à ma con-
naissance : ce n'était pas comme avec madame d'Epinay. H me montra
le plan du l'ère de fainille. Voila, lui dis-je, la meilleure défense du Fils
naturel. (Jardez le silence, ti-availlez cette pièce avec soin, et puis jetez-la
tout d'un t'oup au nez de vos ennemis pour toute réponse. Il le lit, et
s'en trouva bien. Il y avait près de six mois (jne je lui avais envoyé les
deux premières parties de la Jidic, pour m'en dire son avis. Il ne les
avait pas encore lues. Nous en lûmes un cahier ensemble. Il trouva tout
cela feuillet, ce fut son terme; c'est-à-dire chargé de paroles et redon-
dant, .le l'avais déjà bien senti moi-même : mais c'était le bavardage de
la lic'vre ; je ne l'ai jamais pu corriger. Les dernii'res parties ne sont pas
comme cela. La (iualricm(> surtout, et la sixième, sont des chefs-d'œuvre
de diction.
Le secoiul jour de mon arrivée, il voulut absolument me mener sou-
per chez M. d'Holbach. Nous étions loin de compte ; car je voulais même
rompre l'accoi'd du manuscrit de chimie, dont je m indignais d'avoir
r(ibligati(Ui à cet homme-là. Diderot l'emporta sur tout. Il me jura que
M. d'Holbach m'aimait de tout son cu'ur ; qu'il fallait lui pardonner un
t(ui qu'il j)renait avec tout le mmide, et dont ses amis avaient plus à
souffrir que personne. H nu' représenta que refuser le |uodnil de ce
luaunscrit. api'i's Lavoir accepté deux ans au|)aravaul, ('lait un affront
i'\i; I II 11 I i\ i; I i\ ^•*'
au ilonaleiir. tiu'il ii'axail |tas iiu'iilr ; fl (|iu' «f n'Iu» |Miiiiiait iiiiiiic
itrr iinsiiil(i|iivU', ininiiu' nii si-cii-l i«'|ii<i( lu' (l'a\oir alUiiilii >i loii^-
liiii|is «li-ii lomliiir le marclir. Jf \<iis il'llolliarli Idiis les jiniis, ajoiita-
t-il ; ji- lomiais imiii\ i|iii- \(>us l'i-lal di' son àiiif. Si mmis n'aNii/. pas
lit-Il il'i'ii iMii- loiilcnl, iri)U'/.-V(iiis miIic ami iit|ialili' tic \oiis i-iuisiilli i
une Itassfssf? Iln-r, aM-c ma faihii-ssf (uiliiiaiif. je me laissai Milijiij;inr,
fl nous allàiiifs si>ii|iiT rlicz le liaiim, <|tii me ici.iil a son futliiiaiic
Mais su fi'inmc mi- icçiil rroidi'imnl, ri |iii-(|iic nialiiniiiirliiiiriil. .ir tn'
l'cciiiiiiiis plus icllf aimalilr (iaioiitic i|iii iiiai(|uail avnii ptiur moi l.iiit
«If lii<Mi\i'illai)it; l'iaiil lillc. Ja\ais iTU siiilii . ili s loii^lciiips aMpii.i-
*aiil, t|uo, tli-piiis (|ue (irimm l'n'<|ui'iilai( la maison ilAiin-, un iir m'\
\ii\ai( pins (I aussi bon (lil.
Taiulis (|iic j'clais à l'aiis. Sainl-I.amhfil y aiii\a de ranini . C
jo n'rn sa\ais riiii, jo ne le Nis (|u'api(S mon relonr en campagne, il a-
lionl à la lîlievroUo, el ensuite à rKiinilafje. ou il \inl aMc mida
iriiondelot nie demander à dîner. On pi ni jn;;er si je les reeus a\L'c
plaisir! mais j'en pris liieii pins eneore a \oirlenr lionne inlellij;enee.
• idulenl de n'avoir ]ias Irniililc leiir lionlieiir, j'en étais lieureiix moi-
même ; et je jinis jurer t|ne diiiaiil loiile ma toile passion, mais surtout
un ce inoiiienl. (|nand j'aurais pu lui ùler madame d'iloudetot, je ne
l'aurais |)as \onlii taire, et je n'en aurais pas même été tenté. Je la trou-
vais si aimalili', aimant Sainl-l.amlieri, que je m'imaginais à peine
qu'elle eut pu l'être autant en m'aimanl moi-même; et, sans vouloir
troubler leur union, tout ce que j'ai le plus véritalilemenl désiré d'elle
dans mon délire, était qu'elle se laissât aimer. Enlin, de quel(|ue vio-
lente passion (pie j aie brûlé |)onr elle, je trouvais aussi doux d'être le
conlidenl (|ue l'objet de ses amours, et je n'ai jamais un nioineiil re-
gardé son amant comme mon rival, mais toujours comme mon ami. On
dira que ce n'était jias encore là de l'amour: soit; mais e était donc
plus.
Pour Sainl-i.ambert, il se conduisit en lionnête bomme et judicieux :
comme j'étais le seul cou|)able, je fus aussi le seul puni, cl même avec
indulgence. Il me traita durement, mais amicalemenl : et je vis que j'a-
vais perdu (|uelque cbose dans son estime, mais rien dans son amitié. Je
m'en consolai, sacliant que Vwwr nie serait bien plus lai ile à recouvrei
que l'autre, et (ju'il était trop sensé pour conlondre une laiblesse invo-
lontaire et (lassagére, avec un ^ice de caractère. S'il y avait de ma laiite
dans loulcc qui s'était passé, il y en avait bien peu. Ktail-cc moi qui avais
ledierché sa maîtresse"? N'était-ce pas lui (pii me l'avait envoyée? N'é-
lail-ce jias elle qui m'avait cliercbé? Ponvais-je éviter de la recevoir?
Oue pouvais-je faire ".' Knx seuls avaient fait le mal, et c'était moi i|iii
l'avais souffert. A ma place, il en eùl fait autant (|ue moi. peut-être pis:
car enfin, quelque (idéle. (juchpie estimable qui' lût madame d'Iloude-
•kss i.i;s coM' kssio.ns.
toi, file (''((lil ri'imiic; il (liait ahsciil, les occasitiiis t'Iaiciil iVcWjiu'tiU's, les
tcnlatioiis étaient A ivcs, el il lui eût été hieii dillirih- tie se déreiidre
tiinidiirs avec le iiièiiie siiecès e(iiilre un liduiuie plus entreprenant. Ce-
lait assnrémeni iiaucciup pruir elle et |Miur moi, dans une |i;ii'eille si-
tnation. d axoii- pu poser des limites (jue nous ne nous soyons jamais
permis de passer.
Onoi(|ue je im- rendisse, an foml de umn ((eui', nn t(''m(iignaj;;e assez,
honoiahlo, laiil dapparonees ùlaienl contre moi, (jne l'invincihle liorilc.-
i|ni me domina toujours mo donnait devant lui lont Fair dnn eoupa-
Ide. et il en abusait souvent pcuir mliumilii'r. l ii seul trait ])eindra
celle position réei|uo(|ne. ,1e lui lisais, après le diner, la lettre <|ue j'a-
vais écrite l'année précédente à Voltaire, et dont lui. Sainl-Lamlxîil,
.ivait entendu parler. Il s'(Midormit durant la lecture; et moi, jadis si
lier, anjourd Itui si sol, je n'osai jamais inlerrom|»rc ma lecture, et con-
linuai de lire landis (|u'il ecmtiuuail de routier. Telles étaient mes indi-
gnités, el telles étaient ses venji;eances ; mais sa générosité ne lui permit
jamais de les exercer f[n'enlro nous trois.
Onaud il lut reparti, je trouvai madame d'Iloudelot fort changée h
nu)n é^.-ird. .1 en lus snrjiris comme si je n'avais pas dû m'y attendre;
i eu lus hnulu' pins (|ue je n'aurais du l'être, el cela me (il beaucoup
(le mal. Il semlilait ([ue tout ce dont j'attendais ma guérisoii ne lîl(ju'en—
l'oncer dans mon cœur davantage le trait qu'enfin j'ai plutôt brisé qu'ar-
raclié.
J'étais délerniiné lont à lait à me vaincre, et à ne rien épargner pour
changer ma l'oile passion eu une amitié pure el durable. ,ravais l'ail pour
cela les |)lus beaux projets du monde, pour rexécution desquels j'avais
besoin du concours de madame d'Iloudelot. Ouand je voulus lui parler,
je la trouvai distraite, embarrassée; je sentis qu'elle avait cessé de se
plaire avec moi, et je \is clairement qu'il s'était passé quelque chose
(jn'elle ne voulait pas me dire', el (|ue je n'ai jamais su. Ce changement,
dont il me l'ut impossilile d'obtenir l'explication, nie navra. Elle me re-
demanda ses lettres ; je les lui l'endis toutes avec une fidélité dont elle me
lil l'injure de douter un moment. Ce doute fut encore nn déchirement
inaltendii pour mou cienr, (|n'elle devait si bien connaître. Elle me ren-
dit justice, mais ce ni! l'ut pas snr-le-ehamp ; je coinjuis (jne l'examen
du paquet (|ue je lui avais rendu lui avait l'ail sentii' son lorl : ji; vis même
qu'elle se le reprochait, et cela me lil regagner quelque chose. Elle ne
pouvait retirer ses lettres sans me rendre les miennes. Elle me dit
(ju'elle les avait brûlées ; j'en osai donler à mon tour, el j'avoue (|ue j'en
doute encore. Non, l'on m; met point au leii de pareilles lellres. Ou a
trouvé brûlantes celles de la,/i(//c: eh Dieu ! (| n'aurait on donc dit de celles-
là? Non, non, jamais celle (|ni peut inspirer une pareille passion n'aura
le couiîige d'eu brûler les preuves. Mais je ne crains pas non plus (jn'elle
l'MM II II I i\ m i\ zm
vu ail :iliii>c : ji- m- I iii ci'iiis |ias ciiitiililc ; cl de |iIiis,J'n iimiis mis Immi
tinli'f. i.ii sollf, mais \i\(> *-i°aiiil<> il'i'Irc |ifi'sill<- m'axait lail riiiiimriu-cr
cclli- n>ri-fS|i(iii<lan('i- sur un Imi (|iii mil mus Icllris à l'aliti (Us
commiiiiicalions. Je |M>rlai jusqu'à la IiiIonit la ramiliaiilt- (|iii' j'\
pri!> dans mmi ivi-cssc : mais (|iu'l liiloiciiii-iit ! clli' n'en )l<-\ail sùrc-
mcnl |>as èlr»' i>nViisi'T. (!i'|ifn(lanl cllf s'en |il.ii(:nil |iliisi('iirs fdis, mais
sans snrci'S : si-s plainlfs ne jaisaicnl (|iic iiM-illir nus ciainU's, cl
(l'aillcnis je ne |i(in\.iis nie icsnndrc a rcliii''i;ider. Si ces lellrcs sonl
eiiciM'c en èli'c, cl iju'ini jour elles soient >ucs, lui ennnaiira eoniuiciil
j'ai aime.
I.a douleur i|ue nu- causa le refrnidisseiru'ul de ni.idaïue d llondilul.
et la ccrlilude de ne l'avoir pas nurile, uic lire ni lucudre li" sin^nlicf
parti de m'en plaiiulre à Saiiit-Lamlieit nu'-inc. Kn alleiulanl l'errct de la
lettre i|ue je lui écrivis à ce sujet, je nu-jilai dans les disliactious r|ue
j'aurais dû chercher plus lot. Il v cul des l'èlcs à la (ilievrellc, poui' les-
(|iudles je lis de la iuusi(|uc. Le plaisir de nu> l'aire houiu'ur auprès de
madame d'Ilondcliit d'un talent (|u'ellc aimait excita ma verve; et un
antre ol>jet ccmlrilmait eucoie à l'animei'. savoir, le désir de montrer (|ue
l'anteui- du Dfviii du villaije savait la musi<|ue; car je m'apei'cevais de-
|)nis longtemps que quelipi'un travaillait en secrel à rendre cela don-
len\. du moins ipiaut à lu com|iositiou. Mon deluil à i'aris. les éjtreuves
oi'i j'v avais été mis à diverses l'ois, tant clicz M. Dupin qiU' chez M. de
la l'opliiiicre ; (piantile de mnsi(|ue (|iie j'y avais composée pendant qiia-
lorze ans an milieu des plus célèbres artistes, et sous leurs yeux; cnlin
l'opéra des Musea iialaiili's. celui même du Devin, un motet que j'avais
fait pour mademoiselle Fel, et (lu'elle avait chanté au lioncert spirituel ;
tant de conférences que j'avais eues sur ce bel art avec les plus grands
maîtres, lonl semblait devoir prévenir ou dissiper un |»areil doute. H
existait cependant, mènu" à la (ihevrette, et je voyais (|ue M. d'Kpiiiav
n'en était pas exempt. Sans paraître m'apcrcevoir de cela, je me char-
geai (le lui composer un motel pour la dédicace de la chapelle de laClie-
vrelte. cl je le priai de me fournir des paroles de son choix. Il chargea
de l.inant, le gouverneur de sou (ils, dt; les faire. De I.iiiaiit arrangea
des paroles convenables an sujet; et huil jours après qu'elles meureul
été données, le molel fui acbevé. i'our cette fois, le dépit fui mon Apol-
lon, et jamais musi(|ue plus étoffée ne sortit de mes mains. Les paroles
conimeucent par ces uu)ts : lùre sc(/fs hic Tonnntis. I.a pom|ie du dcdiut
répond aux paroles, et toute la suite du motet est d une beauté de chaut
qui frappa tout le luoiule. .l'avais tiavaillé en grand orcbeslre. D'FIpinay
rassembla les meilleurs symphonistes. Madame Urnna. chanteuse ila-
lienne. chanta le motet, cl fut bien accompagnée. I,e motet eut un si grand
succès, qu'on l'a donné dans la suite au (loncert spirituel, on. malgré
les sourdes cabales et l'indigne exécution, il v .1 iii deux lois les mêmes
r.y() m; s co M" es si on s.
.i|i|iI;uuli^soiii('iits. Je (loiiniii, |kiiii' la IV' le de M. (rK|)in;i\ , l'iiU'i' irimc
(.■sj>icc ik" pii'ce, inoiliii ilraiiic, iiioilic paiiloiiiiiiu', ([uo inaclaiiie d'Lpi-
iiay composa, el dont je fis encore la iiiiisi(|iie. (îrimm, en arrivant, en-
Iciiilil [lailcr (le mes succès liai iii(iiii(jiics. l ne liciiio après on n en parla
plus : mais du moins on ne mit plus en (pirstioM, (|ue j(! saclic, si j<,'
savais la ccnuposilioii.
A peine (iriuim lut-il à la ("dicv rotlc, où drjà je nt; inc plaisais |)as
(iiip, (juil acIicNa do m en rendre le séjour insupportable, par des airs
(juc je ne vis jamais à personne, et dont je n'avais |)as même l'idée. La
veille de son arrivée, on me délogea de la cliamlire de laveur (|ue j'oc-
cupais, contiffuë à celle de madame d Kjjinav ; on la pré|iaia pour
.M. (irimm, et mi m'en donna une autre j)lus éloignée. Voilà, dis-je en
riant à madame (rK|)inay, comment les nouveaux venus déplacent les
anciens. Klle parut embarrassée. J'en compris mieux la raiscm dès le
même soir, eu apprenant (ju'il y avait entre sa chambre et celle «jue je
(piiltais une pmte mascpiée de communicatitui, (|u'elle avait juj^é inutili;
lie me montrer. Sou commerce avec Urimm n'était ignoré de personne,
ni chez elle, ni dans le public, pas même de son mari : cependant, loin
d'en convenir avec moi, conlident de secrets (|ui lui im[)ortaient beau-
coup davantage, li dont elle était bien sûre, elle s'en défendit t(Ui jours
très-l'oi'tement. Je compris que cette réserve venait de (jrinim, qui, dé-
positaire de tous mes secrets, ne voulait pas que je le fusse d'aucun des
siens.
Ouelques préventions que mes anciens sentiments, qui n'étaient pas
éleiuls, et le m(''rite réel de cet homme-là. me dmiuassent en sa faveur,
elle ne put tenir contre les soins qu'il prit pour la détruire. Son abord
fut celui du comte de Tuffière; à peine daigna-t-il me rendre le salut ;
il ne m'adressa |)as une seule fois la parole, et me corrigea bientôt de la
lui atlresser, en ne me répondant point du tout. Il passait partout le
premier, prenait partout la première place, sans jamais l'aire aucune
attention à moi. Passe pour cela, s'il n'y eût pas mis une affectation
cluKinanle : mais on en jugera j)ar un seul trait pris (Witre mille. Un
soir madam(! d'Kjjinay, se trouvant un peu incommodée, dit qu'on lui
portât un morceau dans sa eliamlnc, et monta pour souper au coin de
son feu. Klle me proposa de monter avec elle ; je le lis. (irimm vint en-
suite. La petite table était déjà mise; il n'y avait que deux couviirts.
On sert : madame d'Epinay prend sa place à I un des coins du l'en.
M. (iiinim |u-end un fauli'uii, s'établit à l'autre coin, tire la p(!lit(! tabli;
entre eux deux, (lej)lie sa serviette, et se met en devoir de manger, sans
me (lin; un seul mot. Madame d'Kpinay rougit, el, j)our l'engager à ré-
parer sa grossièreté, m'offre sa |>ropre place. Il ne dit rien, ne me re-
garda pas. Ne pouvant approcher du ièu , je pris le parti d(.' me prome-
ner ]>ar la rhamln'e, en all(Midanl (pTon m'appcu'làl un rouveil. Il me
I' \l( I II II I l\ Itl l\ MU
laissa S(iii|iim' au lioiit ili' la lalilc, loin iln l'ii, sans nie rairi' la iiioiinlii'
li(iiiin'lflc, :i niiii iiK-oniiiiiiili', sini aiiu', smi ancien dans la iiiai'>iiii. i|ni
In avais inlrmlnil, i-t a i|iii nn'-inc, i-unnnc faxori Ar la daiiH'. il < ut du
faire li's lionnciirs. 'l'unli'S ses nianii-res avce moi ré|tondaicnt Toc I liitii
à col ècliantillon. Il ne nu- trailail pas précisénienl coininu son iniciicnr;
il me re};ai'dai( coinnie nul. J'avais peine à recnnnaiire la l'ancien cnis-
Ire i|ni. clie/ le prince de Sa\e-(iii|lia, se tenait linnnu' de mes regards.
J'en avais encore |dns a concilier ce pi(d'oiid silence, cl eitte mordue
insnllanle, avec la lemlre amitié (pi il se vantail d'avoir ponr moi, près
d(> tons »-cii\ (|n'il savait en avoir eiix-mèmes. il est vrai qn'il ne la lé-
nmij^nail ;;niii' que ponr me plaindre de ma fortune, dont je ne nn-
plaignais point, pour C(uu|patir à mon triste sort, dont j étais content,
elpoiir se lamenter de me voir me reliiser durement aux soins liienl'ai-
sants (|u'il disait vcmloir me rendre, (l'était avec col art «pi'il Taisait ad-
mirer sa tendre j;enérosité. Iilàmer mon inj.Male misanthropie, et ipi'il
accoulnmail insensiMmieiit loul je umude a n'iuia^iiier entre iiii pro-
tecteur tel (pie lui el un malheureuv tel (juc moi, ipie des liaiscuis de
liienrails dune part, el d'id)ligations de l'autre, sans y supposer, même
dans les possildes, une amitié d'éfjal à éj,'al. Pour moi, j'ai cln-rclié vai-
nenienl en quoi ji' pmivais être obligé à ce nouveau patrmi. Je lui avais
prèle de l'ariicnt, il ne m'en prêta jamais; je l'avais j;ardé dans sa ma-
ladie, à peine me venait-il voir dans les miennes; je lui avais donne
Ions mes amis, il ne m'en donna jamais aucun des siens; je l'avais
prôné de tout mou |iouvoir. et lui.... s'il m'a prôné, c'est moins publi-
quement, el c'est d'une autre manii're. Jamais il ne m'a rendu ni même
itlïerl aucun service d'aucune espèce. Comment était-il doue mon Mé-
cène? comment élais-jo son protégé "? Cela me passait et me passe en-
core.
Il esl vrai (pie, du plus au moins, il était arro;;anl avec loul le monde,
mais avec personne aussi brutalement (pi'avec moi. Je me souviens
qu'une fois Sainl-I.ambcrt faillit à lui jeter son assiellc à la lèle. sur niu'
espèce de démenti qu'il lui tlonnaen pleine table, en lui disant ffrossiè-
remenl : Crin n'est pan vrai. \ s(ui ton natur(dleinenl Irancbant. il ajouta
lasiillisaïue d'un jiarvenu, et devint im'ine ridicule, à force d'être ini-
perlinent. Le commerce des grands l'avait séduit au pnjut de se donner
à lui-même des airs (lu'on ne voit qu'aux moins sensés d'entre eux. Il
n'appelait jamais smi bnpiais (]ue par f/i.' comme si, sur le nombre de
ses gens, monseigneur n'eût pas su lequel était de garde. Ouand il lui
donnait des commissions, il lui jetait l'argent par terre, au lieu de le lui
donner dans la main. Kniin. ouldianl lotit à l'ail qu'il était li me. il le
Irailail avec un mépris si cboquanl, avec un dédain si dur en toute
chose, que ce pauvre garçon, qui élail un fort bon sujet, que madame
d'Kpinay lui avait donné, quitta son service, sans autre grief que l'im-
'l'I^
i.r.s c.oM r.ssioNs.
|u.ssiliililc il'ciKliiiir Ar |Kiii'ils liaili'iiiciils : (•■('•Inil le l.adriir de cp ik.ii-
Ncau (iltiiifiix.
''«i^t-yoï-cf
=— T^^ES.V-.W.W«W«îi~
Aussi l'iit (juil (':(ail vain, avec ses ^ros yeux trnuliles et sa (igiire dé-
f^ingaiidée, il avait des préleiitions près des feninies ; cl depuis sa farce
avec mademoiselle Fel, il passait au[)rès de plusieurs d'eiilie elles pour
un homme à ij^ratids sentiments. Cela l'avait mis à la mode, et lui a\ail
donné du <:;oùt pour la propreté de femme; il se mit à faire le beau ; sa
toil(>lle devint un(! faraude affaire; tout le monde sut qu'il mettait du
l)lauc, el lUdi, qui n'en croNais rien, je eonnuençai de le eroire, non-
seulement par remheliissemenl de son teint, et pour avoir trouvé des
lasses de l)lane sur sa toilette, mais sur ce qu'entrant un matin dans sa
chanihre, je le trouvai brossant ses ongles avec une petite vergelle faite
exprès; ouvrage qu il cdulinua lièiemenl (Ie\anl moi. Je jugeai (luun
homme qui passe deux hcnn's tous les malins à brosser ses ongles peut
lii(;ii passer (pichiues instants à remplir (l(^ blanc les creux de sa peau.
Le linnlioniiuc (iaufrrciuiri, (|iii n'était |)as sac à diable, l'avait assez
plaisamment surnonim*'" l'iran le liUwc
Tout cela n'c'lait (jue des lidicules, mais bien antipathiques à mon
caractère. Ils aehevi'i'enf de me l'endre suspect le siiii. J'eus |ieiiu' il
croii'c (|u'un Ikmuuu' à ipii la lèlc lnurnail de celle façon put conscrxci' \\\\
cœur bien placé, il ne se pii|uail de lien tant que de sensibiliU' d'âme
el d'(''uergi(^ de senlirneiil. C.nmmenl cela s'aceordait-il avec des (b'fauls
i\ii I II II I i\ i; I i\ :.!•:.
(|iii Sdiil |>i'0|)r<>s aux pililt-s àiiics? ('.oiiiinriil Ifs xils cl niiiliniieU l'-hiiis
i|iic fiiil hors (le hii-iiiriiw iiii cd'ur sciisililr |irii\i-iil-ils le l;ii>S(r s'orcii-
|iiT sans (cssc (Ir laiil ili- |i( (ils soins pour sa |i<'lilc pcisoiiiic ? Kli ! mon
llifii, ci'lni i|iii seul l'inlii'asrr son rirnr de ce Icii crlcslc clici'clic à l'cx-
lialiT, i-l \cn( inonirci' !<' ilcdans. Il >onili'ail nirjlir son eu iir sur son
\isa{;i'; il irinia^iiu-ra jamais danlir lanl.
Je me l'aiiiiclai If sommaire de sa moralf, (|iii' niad.iinr M l'!|iiiias
m'uNait dil, l't iiu'cilc a\ail adn|il('. I!i- sommairr consislail ni un m-uI
arlicli- , saNoir, ipu- runi(|ui' dcMiir di' llioinmc csl di' snixrr iti (oui
les pi-niliaiils de son (umii-. Cilti' morale. (|iiand je l'appris, un' donna
lerriMcmonl à |ii'iiscr, *|uoii|ur je ne la jirisse alors (pic jionr un jeu
d esjuit. Mais je vis liieulol ipie rc principe élail rcelleineiil la rèj^lc de
sa conduile. l'I je n'en eus (|ne Irop, dans la siiile, la preuve à mes di'--
puns. ('.'csl la doctrine inUrieurc doiil Hiiliinl m'a tant paih'. mai-; ([n'il
inr m'a jamai;; cxpli(|iicc.
Je tne rappelai les IriMpicnls a\is (|u'on m'avait donnes, il \ a |du-
sieurs années, ipic cet liomme était l'aiiv, (pi'il jouait le senlimeiil, cl
surtout (|u'il ne m'aimait pas. .le me souvins de plusieurs petites auec-
dolcs (|uc m'avaient là-dcssns racontées M. do Francneil et madame de
(llienoiiceaiix, i|ni ne l'estimaient ni riin ni l'antre, cl ipii dev.iient le
connaiire, puisi|ne madame do lilieuniiceaiix élail lille de madame de
Iloeliecliouaii. iiitiiiie amie dii r<Mi comie de l'iiese, et (|ue M. de l'raii-
ciieil, liis-lie alors avec le vicomte de l'oli^iiac, avait lieau(oii|i vécu
an l'alais-Uoval, précisément (|uand (îrimm commençait do s'v intro-
diiiro. Tout Paris fut instruit de son désespoir après la mort du comte de
Krieso. Il s'ajjissait do soutenir la repiitalioii (|n'il s'elail donnée apri's
les rigueurs de madomoiselle do Tel, et dont j'aiii lis vu la l'orfanlerie
mieux (pie personne, si j'eusse alors été moins aveu<;lé. Il j'aliiit l'eii-
traînor à l'Iiôtel de C.astrios. oi'i il joua dignement son rôle, liv re à la pins
mortelle allliction. j.à. tons les matins il allait dans le jardin pleurer à
son aise, ti-nanl sur ses veux son iiiouelioir liaigiu'' de larmes, tant (iiiil
était en vue de l'Iiôtel ; mais au détour d'une certaine allée, des gens
auxquels il ne songeait pas le virent nu'llre à l'instanl son mouclioir
dans sa poclie ol tirer un livre. Cette oliservation. qu'on répéta, l'ut hien-
lôl publique dans tout P.uis, et presque aussitôt oubliée. Je l'avais ou-
bliée moi-mémo : un fait (|ui me regardait servit à me la rappeler. J'é-
tais à l'extrémité dans mon lit. rue detîronelle : il était à la cam|),igno; il
vint nu malin me voir tout ossoufllé. disant qu'il xonait d'arriver à l'in-
stanl môme; je sus un inniiiinl après (|iril était arrivi' de la veille, el
qu'on l'avait vu au spectacle le luémc jour.
il me revint mille laits do colle espèce; mais une observation que je
lus surpris de faire si lard, me frappa plus que loul cela. J'avais donné
à (îrimm tons mes amis sans excoplioii ; ils étaient Inus devenus les
SI
r,-.ii I i;s c.oM T.ssioNs.
siens. .Ir |Hiii\;iis si peu iiic scpaicr di' lui. ij'ic j ;nir,iis ;i |irin(' \iiiilii
me CDiisi'iMT rcnlrcc irmic iiiaisdii (n"i il ne i'.iiiiMil pus fiw. Il \\\ ciil
i|iic iiiiiilaiiu' lie ('.ii'(|iii (|ni rcliisa de radiiicltii', cl iiuaiissi je cessai
pii'si|iic (le \()ir depuis ce leiiips-la. (iriiiiin, de siin eôle, se lit d'aiilres
amis, laiil de sdii esloe (|iie de cidiii du eimile de l'iiese. Do Ions cos
aiiiis-la. jamais iiii seul n'est de\<'iiii le niieii : jamais il ne ma dil nn
mol. pour m Cnna^or de lairi' an nmiiis leur ediinaissaiico ; el de lims
een\ (jne j'ai (|nel(|ner()is reneonliés cliez lui, jamais un seul ne m'a
mar(|n('' la moindre hienveillaiicp, pas in(''me le comle de Fiieso. chez lo-
(|nel il demeiil'ail, el a\ee le(|iiel il m'eiil par conséiinenl ele lr('s-a;^i'(''a-
hlo de IV)rmer (|iiel(|iie liaison ; ni li; emiile de Si limiilier^, son parent,
avec !o(inel (iiiniin tMail encore pins l'amilier.
Voici pins : mes propres amis, dont je lis les siens, et (|iii tons m'é—
laieiil leiidremenl all.iclies avant sa connaissance, cliangèrenl seiisil)le-
meiit ponr moi (jnand (die l'ut l'aile. Il ne ma jamais doniR' aiicim des
siens, je Ini ai donm'' tons les miens, et il a Uni par me les t(nis (Mer.
Si ce sont la des etïets de ramitie. (piels seront donc ceux de la haine?
Diderot même, an commencement, m'avcrlil plnsienrs lois que
(îrimm, a (|ui je donnais tant de eonliance, n"(!'(ait pas mon ami. Dans
la suite il (diaii[;ea de laiij.;aj.Le, ([iiand lni-m(''me eut eess('' (r("'lre le mien.
La manière dont j'avais dis|)0sé de mes enl'ants n'avait hesoin dn con-
cours de personne. J'en instruisis cependant mes amis, uniquement
pour les en instruire, pour ne ])as paraître ;i leurs yeux meilleur que je
n'étais. Ces amis l'Iaieut au nomlire de trois : Diderot, (irimm, ma-
dame d'I'.pimn ; Dm los, le plus digne de ma conlîdence, l'ut le seul à qui
je ne la lis pas. Il la sut cependant; par (|ui".' je l'ij^nore. Il n'est <^uère
prohalile (|ue celte intidi'diti'; soit venue de madame d'Epinay, qui savait
(lu'cn rimitanl, si j'en eusse été ca|)al)le, j'avais de quoi m'en venger
cniidienienl. iiesie (irimm et Diderot, alors si unis eu tant de choses,
surtout contre moi, (|u"il est |)lus (|ue piohahle (|ue ce crime leur l'ut
commun. Je parierais ((lie Dnclos, à qui je n'ai pas dit mon secret, el
(|ui par conséciiient en ('lait le maître, est le seul qui me l'ait gardé.
(irimm et Diderot, dans leur projet de ni'ôtcr les gouverneuses ,
avaient l'ait ell'orl poni- le l'aire entrer dans leurs vnes : il s'y refusa tou-
jours avec dédain, (le ne l'ut que dans la suite que j'appiis de lui tout
ce (lui s'était passé en lie eux ;i cet éj^ai'd ; mais j'en appris dès lors assez
par Thérèse, pour voir qu'il y avait à tout ccda (jnel(|U(! dessein sccn^t,
et (lu'on voulait disposer de moi, sinon contre mon gré, dn moins a
mon insu ; ou hien (|u"on voulait l'aire servir ces deux personnes d'iu-
slrunieut a (|n(d(|ue dessein cachi'. Tout cida n'était assurément pas de
la droiture. L'(q)posilion de Dnclos le proiiNc sans r(''pli(|iie. Croira ipii
\ondra que c'était de l'amitié.
Cette prétendue amilie m Clail aussi lalale an dedans (|ii an diduns.
l'Ail III II ii\ m i\ ^'."5
l.t's loii-js ri rrci|iiciils ciilicliciis iixrc inailaiiic le N.i-siiu <li'|iiiis |ilii-
sieiirs amii-i's aNiiifiil tliiiiif;f siMisililriiicnl iclli- Iriii a nntn «•j;ar(l, cl
ri' ilianj;<'iMciil lU" nr«''lail assiiiciiii'nl |ias laMiialili-. Ili- t|inii Irailaiiiil-
ils (liiiii- ilaiis ct's singuliers lèlf-a-lèlf'.' I'iiiii'i|ii<ii ci- |ii'ii|iiii(l iiivslci'i'".'
la loiiMisalion dt* n-llr \iiill>' Ir f rlail-i'llc ddiic assi-r. a^réalile
iitiiir la iiroinlrc ainsi en lionne linlnne, el assez. ini|i<>i lanle |iiini' en
laiie nn si manil scet'eT.' he|inis Irnis on (pialre .ins cpie e<s «(ill(M|ues
iliiiaiiMil, ils m'aNaienl |tain lisibles : en y ie|iensanl ahns, je enni-
nieniai de m'en elunini-. C.el elonnenn ni eiil élé jns(|n'a rin(|niélnde,
si j'avais sn «les Inrs ee »|iie eelle leinine me |né|>aiail.
Malj;ie le |>réleiuln /(de ponr nmi doni (irimm si' targuait an delmis,
el diUicile à eoneilier aM-e li' Imi (|n'il |irenait vis-à-vis de nioi-nième. il
ne nie it venait rien d.' lui d aiienii eùlé <|ni li'il à inmi avaiila^e. el la
l'cnnniisei-alion (jnil lei^nail d'avoir |iour moi lendail liien moins a me
servir (ju'a m'avilir. Il m ôlail même, aniaiil cpiil elail en lui, la res-
source du inéti<'r (|iie ji' m'étais ciioisi. en me déerianl cumiiie nn mau-
vais fO|)isle : el je conviens i|n'il disail en < e|a la vérilé; mais ce n'clail
pas à lui de la dire. Il |>ronvail (pie ce n'elait |ias |daisaiilerie, en se
servant il'nn aulre eo|iisle cl en ne me laissant anémie d( s |)iali(|ues
qu'il |»onvail m'('>ler. On enl dit (|ne son projet élail de me l'aire dépeudic
de lui et de son crédit pour ma subsistance, el d'en laiir la source jns-
cjn'à ce (|iiej'(Mi fusse rédnil la.
Tout c(da resninc, ma raison lit taire eiiliii nnni ancienne prevciiliini,
ipii parlait encore. Je juf^eai son caraclere au moins Ins-siispecI ; el
quant à son amitié, je la décidai l'ansse. Puis, iés(du de ne le plus voir,
j'en avertis madame d'K|>inav, ap|iuvanl ma iés(dulHiii de phisieiiis laits
sans répli(|ne. mais (|ue j'ai maiiitenaiil oiililies.
Klle combattit iorleineiil (elle rescdiili sans savoir liop (|ue dire
aux raisons sur lesquelles elle élail l'ondée, l'.lle ne s'était pas enccne
cmicertée avec lui ; mais le lendemain, an lieu de s'e\i)li(|uer verbale-
ment avec moi, (die me remit nue lettre Irès-adroile. (|n'ils avaient mi-
MuJéi^ ensemble, el par la(|U(lle, sans(nliii dans aucun détail des faits,
elle le jusiiliail par sim caracti're concentre , el. me l'aisant un crinn'
de l'avoir soupçonné de |)erlidie envers son ami. m Cxliortait a me rac-
conimoder avec lui. Celte lettre m'ébranla. Dans nue conversation (|ui
nous eûmes ensuite, et oii je la Inuivai mieiiv préparée (lu'rlle n était
la premi(''re fois, j'acbevai (b; nie laisser vaincre : j'en vins a i rmre (|iie
je ptnivais avoir mal juyé, et (jneii ce cas j avais ri'ellemenl. envers un
ami, des torts |,'raves (|ne je devais réparer. Kn 1. ( niiime j'avais déjà
fait plusieurs fois avec Diderol, avec le baron d llolbacb, moitié lîié.
moitié faiblisse, je lis toutes les avances (|ne j'avais droit d'exij'er; j allai
(lie/ lirimiii comme un aulre tieor^e Kaiidin, lui faire des excuses des
offenses i|u'il m'avait faites; loujmirs dans eelle fausse |»ersiiasioii, (|ni m a
r>(i(i i.rs coM'KssioNs.
l'ail faire ci\ ma \ic' mille bassesses aM|in"s de mes feints amis, qu'il n'v
a point (le liaine ([ii'on ne désarme à lorce de douccnt- et do bons proeé-
dés; an lien (|u an contraire la haine des méclianls ne fait qno s"auimer
(Lnanta^e jiar l'impossiltilité de tronver sur ([noi la fonder; et le sen-
timent de lenr propre injustice n"est qniin ^riefde plus contre celui (|ni
en est l'objet. J'ai, sans sortir de ma propic histoire, une lueuvc bien
foite de cette maxinu' dans (îrimm et dans Trouchin, devenus mes deux
plus incapables ennemis par ^oùt, par plaisir, par fantaisie, sans pou-
\oii' alléj^ner aucun tort d aucune espcee (|ue j aie eu jamais avec aucun
des deux, et dont la vii'j^f s'accroît de jour en jour, comme celle des
lijires, jiar l.i facilite' <|n"ils trou\ciit à l'assouvir.
.le m attendais (pie, confus de ma coiidesceiulauco et de nu's avances,
(irinim me recevrait, les bras ouverts, avec la plus tendre amitic-. Il me
reçut eu empereur ronuiin, avec une moifiue qne je n'avais jamais vue
à pcisonn(\ Je u Clais p(uut du t(Uit prépaie à cet accueil. Oiiaiid, dans
l'embarras d'un rôle si peu fait pour moi, j'eus rempli en peu de mois
et d'un air timide l'objet qui m'amenait j)rès de lui, avant de me rece-
voir en ^ràce, il prouoni,-a, avec beaucoup de niajcst('', une buigiic ha-
ranjfue (|u'il avait pK'parc'c, cl qui contenait la nombreuse (■nunu'ra-
lion de ses rares vertus, et surtout dans l'amitié. Il appuya sur une
chose qui d'abord me frappa beaucoup : c'est qu'on lui voyait toujours
conserver les mêmes amis. Tandis (|u'il parlait, je nui disais tout bas
(pi'il Miait bien ( riiel pour moi de fair(! seul exception à celte règle.
Il y revint si souvent et avec tant d'affectation, qu'il me lit penser que,
s'il ne suivait en cela qne les sentiments de sou co'iir, il serait moins
frappé de cette nuixime, et (lu'il s'en faisait un ait utile à ses vues dans
les movcns de parvenir. .lus(|iralors j'avais été dans le nu''mc cas, j'a-
vais conservé toujours tous mes amis; de|Hiis ma plus tendre enfance,
je n'en avais pas |)(r(lu un seul, si ce n'est par la nmrt, et cependant je
n'en avais pas fait jus(|n'alors la réflexion : ce n'était jtas une maxime
(|ue je me fusse prescrite, l'uisque c'était un avantage alors commun à
l'un et à l'anlre, pour(]uoi donc s'en larguail-il par |)référence, si ce
n'est (|ii"il songeait d'avance à me r(>tei-'.' Il s'attacha ensuite à m'Iiu-
milier par des preuves de la prelereuce (|ue nos amis communs lui
donnaient sur moi. Je connaissais aussi bien (|ue lui cette préférence ;
la (|uestion était à (|uel titri; il l'avait ol)l(!nne; si c'était à force de mc-
rile ou d'adresse;, eu s'élevant lui-nu'iue, ou en cherchant à me rabaisser.
Ijiliii, (piaiiil il eut mis a smi gré, entre lui et moi, l(Uile la distance
(|ui pouvait donner du prix à la grâce (|u'il m'allait faire, il lu'accorda
le baiser de |)aix dans nu léger embrassemenl (|ui ressemblait à l'acco-
lade ([lie le roi donne au\ nouveaux chevaliers. Je ((uiibais des unes,
j'étais ebalii, je ne savais (pie dire, je ne trouvais pas un mol. Toiile
celle sc( ni' eut I air de la ri'ju'imande (piun pi (■cepiciir fait a sou disciple,
l'M! I II II I i\ ui i\ :,'■>•
iMi lui raisaiil (^ràcc du iKiirl. .If ii'\ |iriist> jamais sans sciilir «'oiiiliicn
sont Irdtniifiirs les jiij^i-nn'iil- liitiili's mit ra|i|iai'ciiri>, aii\(|iii-ls li> \iil-
^aii'c tloiiiif l.inl (II' |>(ii(ls, ('niiiliicii mmim-iiI I aii<la<-r i-l la liciic sniil du
rôle du ('ou|>aldt>. la lioiilc i-t I ciuliarias du oMc dv rintioii-iil.
Niiiis clioiis ri-coiicilifs; c'i-lait IimiJoiii's nu snula^cini'ul |miui' lunn
ni'ur, (|uc louif (|U('ri'll<' jctlf dans dt-s au<;iilssfs niiti'Icllcs. Ou se d<iii(i<
Itii'M iiuiiiio |iar('illc ri'coiicilialioii ne cliaii^ca pas ses luauifrcs; clli'
m'ôla seiili-uiful li- droil d(> m'en idaiudrc. Aussi pi is-j<- le parli d'i-iidn-
l'tT tout, vl lie ne dire plii> m ii.
Tant di' rlia^i'iiis cnup sur «nup iiii' jclcn'iil daus nti aciMldi'iiiciil <|iii
ne iiK' laissait ^ucii' la JHt'ci' df K'pri'iidri' r('iii|iiri' de imiu-iiii'Iiii'. S.iiis
ivponsi; «If Sainl-Laiiilicrl. ui'^li^o de iiiail.iini' d llniKlrlnl, u usant plus
iiriiiivi'ir à pcrsoniic, ji' iiuiiuu'iivai de i-raiiidrc i|u'imi faisant Ac l'aiiii-
lic l'idolr de niiiii ctrur, je u'ciissi' l'iuplnvi' uia \if<|U°à s;k,c'i'iliri' à di^s
cliiuiiTos. Kprrii\f laitf, il ne restait de tnutcs mes liiiisiKis ipic drnv
liomnii'S «luieussonl oonscrvi' toute umu estiinc. et à (jui iiiou diur put
doniUM- touti' sa tonliancc : Duilcis, (|iic depuis tua reliailo à IKiiiiita^e
j\nais perdu de vue, et Saiiil-I.auiberl. Je eriis ne |)(iiiv(iir liieii réparer
mes t(irt> envers ee dernier, i|u en lui di'eli.ir;;eaiit umu eu-ur sans ré-
serve , el je résolus de lui iaiie p|einein<'iit mes conlessiuus, eu tout ee
qni no eoinproinetlait pas sa maîtresse. Je ne doute pas que ce elioix
no lut encore un piéj;e de ma j>assion, pour me tenir plus rapproclii'-
d'elle; mais il est ceilain ipie je me serais jeté ilans les Inas de sou
amant sans réser\e, (|ne ),■ me sei-ais mis pleinement sous sa conduite.
ol que j'aurais poussé la IVaucliiso a^issi loin (|n'elle pouvait aller. J é-
lais |)rèl à lui écrir<' une seconde lettre, à laiiuelle jetais siir (|U il au-
rait répondu, quand j'appris la triste cause de son silence sur la pre-
miéi'c. Il u avait pu soutenir jus(|u'aii lioul les l'atijiues de cette campa-
<;ne. Madame d'Kpinav mapiuit qu'il venait d'avoir une atta(|ne de jia-
ralysi<>; el madanie d'Iloudelot. (|ue son alllictiou finit par riiulre malade
olle-nième, et i|ni fut hors d'étal de m'écrire snr-le-cliamp. me mar(|ua
deux ou trois jours après, de Paris, oii idle était alors, <pi il se faisait
porter à .Vi\-la-(!liapelle pour v prendre les liains. Je ne dis pas (|ne
celte triste nouvelle m atlli^ea comme elle; mais je doute (|iie le serre-
ment de cu'iir (in'olle me donna l'ut moins pénilde (|ne sa douleur et .«os
larmes. Le clia^-iin de le s.ivoir daus cet état, auj;inenté par I ai rainle (|ue
riuqiiielude n eût cuiitriline à l'v ineltie. nie liuielia |diis que tout ce i|iii
m'était arrivé jus(|n'alors : el je sentis cruellement (|ii'il me inaiii|nait.
dans ma propre estime, la loice duiit j'avais iiesoin pour supporter tant de
déplaisir. Ileurenscment, ce jjénéreiix anil ne me laissa pas loni;tem|is dans
cet accaldemeut ; il ne m'onlilia pas. inalj^re sou atta(|uc. <•! ji" ne tardai
pas d'apprendre par lui- inTMiie que j'avais tro|i mal jiifié de ses seiiti-
monls et de son elal. Mais il e>l temps d'eu venir a la jjraudi- révolution
.IW
I.KS (.(».M KSSIONS.
(le ma di'sliiiri', ;'i la falasliii|ilii' ({m .-i |Milat;('' rua \icrii (lcii\ |i,irli('s
si (lirriMiMilfS. cl (|iii, triiiic liicn lc;;(i(' cause, a lire'' de si (cnililcs cHcIs.
l II juur <|Mc je ne s(ui^c,iis à ricu moins, madauu' dl'liiiuay nrcuvoya
clicnlicr. lui 1 iilianl. j a|)riciis dans ses yeux cl dans louh^ sa conlc-
nance un aii' de lidiildc diinl je lus d'aiilanl jdns IVa])|)c (jnc ccl aii- ne
lui clail ))iiiiil tn'dinaiic, j)cismine au nuinde ne sacluuil mieux (|u\dlc
fiouvci lier sou visa^'c cl ses muuvcmeiils. Mon ami, nu; dil-idlc, je |)ars
|mur (ieiicM' ; ma |iiiil l'iiie est eu mainais clal, ma saule se didalu'e au
|iiunl (|iie. loiite cIhisc cessaiile, il laiil (|ne j aille voir (^1 consiillor
'rroiicliiii. Celle résolulion. si l)rus(|ueiiiciit prise, cl à l'cnlréo de la
iiiauviiise saison, iirclonna d'aulanl plus (|ue je l'avais {|uiltéo trente-
six lieiires aii|iaia\ au I sans (|iril eu lui (|ui'sli(m. .le lui demandai qui
elle eiiimèiierail avec clic. Idie me dil (|ircllc cmmcnerait son lils avec
.M. de l.inanl , cl puis elle ajoula iiéj^ligcmmenl : i'^l vous, mon ours, ne
viendrez-Aous pas aussi? Comme je ne crus pas qu'elle parlât sériense-
meiil, sacliaiil (|iie dans la saison oii nous entrions j'étais à peine en étal
de sortir de ma eliamliic. je plaisantai sur l'iililité du coi-lc^e d'un ma-
lade pour nu autre malade; elle parut elle-même n'en avoir pas l'ait
tout de hmi la proposition, et il n'en l'ut plus question. Nous ne parlâ-
mes plus que des préparatifs de son voyaj;e, dont elle s'oecujiait avec
l)cauc(uii) de vivacité, étant résolue à partir dans (|uinzc jours.
Je navais pas licsoin de lieaucoiip de péuctr.ilion pour eom|)rendrc
qu'il \ avait ace voyage un molil secret (ju'on me taisait. Ce secret, qui
n'en était nu dans toiile la maison que pour moi, l'ut découvert dès 1(!
lendiMuaiii par Tlii'icsc, ;i (|iii Tcissicir, le maître d'IioUd, (|ui le savait
lie 1,1 {{'ilillli'
iilu-e. le rexida. Oiioi(|iie je ne (loi\e pas ce secret à
l'MM II II . I l\ III l\
,!ll»
liiMihiiiK- tri'!|tiii.i\, |iiiisi|iii' ji' III' II' liiiis |ia> il l'Ili-, il i-sl li<i|) lit' :iM')-
(-eux i|iirj'('ti liens, |i(iiir (|iii' je |iiiissc j'i-ii Sf|iiii'i'r : ;iiiisi jr iiif l.iii.ii
sur ri-( iii'liclc. Mais ers siti'i'Is, (|iii jaiiiiiis nv soiil snrlis ni m* sniliroiil
ilf ma liiiiu'lii* ni ili> ma |iliiini', mil i-lc mis de Intit de ;;i'ns |iiiiii |i<iii\(iii'
r-li'f i^iiiii'i-s dans Ions les cnliiiirs di- niadaiin' (ri'!|iina\.
Ilisll'iiil du M'ai limlil dr ci' Mixage, j aurai- l'iroiiiiii la si'i'|-rlr ini|ilil-
sion d'uni' inaiii iiinriiiir, li.iii- la Inilalixi' de in'x laiir Ir rliaiicron de
madame d K|iiiia\ ; mais elle a\ail si |ieii insisié, <|iie je persislai à ne
|iiiinl regarder eelle leiilalixe eoniiin- sérieuse, et je ris senleinenl du
Iteaii |)ers<Miiia^e (|iie j'aurais l'ait la, si j'eusse en la snllise de incn
eliar^er. An nsle. elle ^a^iiit lieaiit'nii|i a ninii reins, lai i Ile \iiil a I I
d'eiijia^er son mari même à raec'om|iaj;iier.
niieli|iies jours a|n(S, je reeiis de jlideiol je liillel <|ui' je ^ais Iraiis-
erire. (!e liillel, senleinenl plie en deiiv, de manière i|iie loiit le dedans
se lisait sans |ieiiie. me lut adiessé elie/ iiiailaiin' iri'!|)!n,iv , il n'inm-
mandé à M. de l.inaill. le ;^oii\ei'Mi'lir lin lils el le ('iiiilideiit ili' |,i iiieii'.
Uillel <lr hiihiol. liasse A, n" '.'fl.
M Je suis l'ait pinir vons aimer el pour vous »loniier du elia^'iin. J'ap-
« prends (|iie madame d'l''.piîia\ \a a (ienè\e, el je n'eiilends point dire
« i|nt' Miiis raeeiimpai;iiiez. Mon ami, eoiileiil de iiiadaiiii' dlipiiiax, il
M tant partir a\ee elle; ini'eniiiriil, il laiil partir lieaneoiip pins vile.
« Eles-voiis siircliarjié du poids des ohlifialions (|n<; vous lui aM'/V
« voilà nne oceasion do vons ae(|nitlor en partie et de vous soiilai;er.
« Troiiverez-vons une antre oecasioii dans voire vie de lui l(''nioi"iier
Il votre reconnaissaïu'e'.' lilie va dans un pavsnii elle sera eoiiime lomitéf
<i des unes. Klle est malade : elle anra liesoin d'amusement et de dis-
<< Iraelion. L'hiver! voyez. mi>n ami. I.olijeelion de xoire santé' peut
" être heanconp pins l'orte »|iie je ne la erois. Mais èles-voiis pins mal
< aujourd'hui f|iie vons ne l'elie/ il v a iiii mois, el (|iii' vous ne le si'ic/
« an eonimeneemeiit dn prinlemps'.' l'erez-vons dans trois niins d'iei le
« voyaj;e |)lns c-oiiimodémeiit i|ii"aiijoiird liiii ? Pour moi. je muis avoiif»
M que si je ne pouvais supporter la chaise, je |)rendrais un liàlon el j(> la
« suivrais. Kl puis ne ei'aij;iie/.-voiis poinl i|ii°iiii ne iiié'sinlerprète voire
« eondnile?(tn vons soupçonnera, on d'iii^i alilnde, on irnu antre mo-
•< tir secret, .le sais hieii i|ne, (|noi (|ne vous lassiez, vons aurez toujours
« |(onr vous le temoi|;na^e de; votre conscience; mais ce t(''moi"na"e
n siifiit-il seul, et islij piiiiiis de néglijjer jnsijii'a certain point ciliii
M des antres honinies"? An reste, mon ami. c est pour m'aii|iiilli'i' a\e<'
i< vons et avec moi ipie je vons é'cris ce hillel. S'il vous deplail, jetez-le
<< au leii, et (|n il n'en soil non plus (|neslion i|iie s'il ii'ent jamais eli-
H écrit, .le Vous s.iliie, vous .liiiii' el vous eni|ii;i--i'.
KiO I.I'.S COM- i;ssi()\s.
I.c li'iMulilciiKMil (If ((ilcrc, l't''lil()iiiss('iiiciit (|iii me gagnnil en lisniil
ce liillcl, cl (|iii me iicniiircnl a |ii'iii(' de riiclicvcr, ne iir('in|)(''cli('i('iil
pas (l'y r('iiiar(|iici- I adresse avec lai|iielle hideiol \ alTeelail un Idii iilus
ddiiv, plus caressanl, ])liis lioiiiuMe (]iie dans ((inles ses anlres lellres,
clans les(|iiell(s il me liailait toul an pins de ninn cIkm', sans dnigiier
m'y lioiUKM' le mmi d'ami, ,1e vis aisi'inenl le rieoeliel par leqncl me
Ncnail ce lidlel, donl la snscriplnin , la Imine el la niarelu; décelaient
nn''me assez maladioilemenl le d(''t()ni' : car nons nons ('crivions ordi-
nairenienl pac la pdsle on par lu messager de Moiilmorency, el ce fut la
premiiic el l'iinicine l'ois (jn'il se servit de cette voie-là.
(Jnand le premiec tianspoi't de mon indignalion me permit d'c'crire,
je lui liacai precipitauimenl la léponse snivanle, (jne je portai snr-lc-
cliamp, de l'iùinitage oii jV'tais pour lors, à la (llievrette, ponr la mon-
trer à madame d'iîpinay, à (|ni, dans mon aveugle colère, je la voiilns
lire moi-nK'Hie, ainsi (pie le billet de Diderot.
(( .M(m clier ami. vous ne pouvez savoir ni la force des obligations qut>
(( je puis avoir à madame d"l'Ipinay, ni jns(|u';i (juel point elles me lient,
« ni si elle a r(''ellenient besoin de moi dans son voyage, ni si elle dt--
« sire que je l'accompagne, ni s'il m'est possible de le faire, ni les i-ai-
(( sons que je puis avoir de m'en abstenir. Je ne refuse pas de discuter
« avec vous tons ces |)()ints ; nuiis, en attendant, convenez que me pres-
» (lire si afiirmalixemeiil ce (jue je dois i'aii-e, sans vous être mis en
(i étal d'en juger, c'est, mon cber pbilosoplie, oj)iner en franc (i'tourdi.
« Ce (jue je vois de ])is à cela, est que votre avis ne vient pas de vous.
« Outre que je suis peu d'humeur à me laisser mener sous votre nom
(1 |)ar le tiers et le (juart, je trouve à ces ricochets certains détours qui
<( ne vont pas à votre franchise, et dont vous ferez bien, ponr vous el
« pour moi, de vous abstenir désormais.
« Vous craignez (|udn n'interprète mal ma conduite; mais je délie
« un ((Pur connue le \("itre d'oser mal penser du mien. D'autres peul-
i( être |)arleraient mieux d(> moi, si je leur ressemblais davantage. Que
« Dieu me préserve de me faii'e approuver d'eux ! i\uv les méchants m'é-
(( pient et m inleipreteul : Rousseau nesl pas fait pour les craindre, ni
a Diderot ponr les écoulei'.
<( Si voire billet m'a déplu, vous voulez que je le jette au l'en, el qu'il
« n'en soit plus (|uesti()n. Pensez-vous qu'on oublie ainsi ce qui vient
« de \ous".' Mon cher, vous faites aussi bon marché de mes larnu^s dans
« les peines que vous me donnez, (|ue de nui vie el de ma sauté dans les
« soins que vous m'exhortez à prendre. Si vous pouviez vous corriger
« de cela, votre amitié m'en serait plus ilouce, et j'en deviendrais moins
(( a plaiiulre. »
Iji entrant dans la cliambre de madame d'Kiiinay, je trouvai (Iritnm
avec (die, et j'en lus cliaiiiu-. Je leur lus à haute et daiic voix mes deux
l'VK Ml II. I l\ Kl l\ lui
lellres am'c iiiu' iiiliv|)iilili-ili)Mt je ne iiie serais pas c-i°Ufii|i;ililc, el j'y njoii-
lai, en fiiii>>.inl, i|iiel(|ues ili-ciiurs i|ni ne l.i denieiilaiiiil |);is. A eelle au-
dace inatleiidiie tiaiis un iKuniiie iMiliuaireuieiil si ciainlil, je les \is l'nn
cl l'autre allerrés, aliasoiinlis, neré|HiU(laut pas un luol; ju vis sniioul eel
linMinie arro<;aiil liaisser les yeux a leire, el n'oser siiiilenii' les élineelles
lie mes regards ; mais dans le mèim- inslaiil, au rmid di- son i leiir, il ju-
rait ma |>i rie, et je suis sur <|ii'ils la ennei riereiit avant de se se|iarei-.
(!e fui a l'eu |Mis dans ee lem|i>-l a (|ue je reçus enlin, par madame
d lloudetiit, l.i ré|Kmse de Saiul-I.ambert pliasse A, ii° u7), datée encore
de Wollénliiillel, peu d«! jours a|>rès son accident, à ma letlre, <|iii avait
lardé lonplemps en roule, (.ette ré|ionKe in'a|>|)oita des con>oiali(ins,
dont j'avais ^raml besoin dans ce momenl-la, par les lémoi^'na<;es d'es—
lime el d'amitié dont elle était pleine, et (|iii me donnèrent |i- conra)^e
cl la forci" de les nieiiler. Ues ee moment, je lis mon devoir; mais il esl
cimstant (|ue si Saint-Lamlierl se lut trouvé moins sensé, moins j^é'ne-
ren\, moins liunnéle lioiiime, j'étais perdu >aMs retour.
La saison devenait mauvaise, et l'on commençait à (|uiller la campa-
gne. .Madame d llondetot me mari|ua lejoni'oii elle comptait venir lairo
ses adieux à la vallée, et me donna remle/.-vcms à Kaulionne. (!e jour se
trouva, par hasard, le même oii madame d'I^pinav (|uittail l.i (!hev relie
pour aller à Paris achever les préparatifs de son vuva;;e. lieurensi ment
elle partit le matin, et j'eus le t<'m|>s enciiri-, en la i|iiittant, daller diuer
avec sa lielle-sonir. J'avais la letlre de Saint-I.amhert dans ma poclic ; je
la lus plusieurs l'ois en marchant. Cette lettre me servit d'é^idi' eontro
ma faildesse. .le lis et tins la résolution de ne pins voir en madame
d llondetot que mon amie et la maîtresse de mon ami ; et je passai léte
à télé avec elle quatre ou cimi lienres dans un calme délicieux, préfé-
rable inilniinenl, nicme quant à la jouissance, à ces accès de lièvre ar-
dente (|ne jns(|n'alors j'avais eus auprès d'elle. Comme elle savait trop
que mon cceur n'était pas clianjçé, elle lut sensible aux elïorts (|ue j'a-
vais faits pour me vaincre; elle m'en estima davantage, el j'eus le j>lai-
sir de voir que son amitié pour moi n'était poinl éleinle. Elle m'an-
nonça le prochain retour de Saint-I.ambeit, (|ui. quoique assez bien ré-
tabli de son atta([ne, n'était |>lus en elat de soutenir les lalii;ues de la
guerre, et quittait le service pour venir vivre paisiblement auprès d'elle.
Non? formâmes le projet charmant d'une étroite société entre nous trois,
et nous pouvions espérer (]ue l'exécution de ce projet serait duiable, vu
que tons les sentiments (pii |ieuvenl unir des cœurs sensibles et droits en
faisaient la base, et que nous rassemblions à nous trois assez de talents
et de connaissances pour nous suffire à nous-mêmes, et n'avoir besoin
d aucun sup|dément étranger. Hélas! en me livrant à l'espoir d'une si
douce vie. je ne scmgeais guère à celle qui m attendait.
Nous parlâmes ensuite de ma situation présente avec madame d'Kpi-
.'il
iOi l.l'.S CONFESSIONS.
iiiiy. Je lui mollirai la ii'ttro do Diderot, avoc ma réponsn ; jn lui détaillai
loul c-c i|ni s'i'Iail passé à ce sujot, el je lui déclarai la résolution où j'é-
tais de (|iiilli'r l'ilrmita^c. Kilo s'y opposa vivement, el par des raisons
toules-pnissanlos sur mou cniir. Kilo me témoigna combien elle aurait
désiré (jue j'eusse fait le \oynge de (Icni'vo, prévoyant qu'on no man-
(|uorail pas de la compromettre dans mon refus : cecjuc la lettre de Diderot
semblait annoncer d'avance. Cependant, comme elle savait mes raisons
aussi bien que moi-même, ollo n'insista ])as sur vr[ article, mais elli; me
conjurad'évilertoutéclal à (inel(|ue |)ri\ (|ue ce pùtètre,olde pallier mon
relus do raisons assez piausildos jKiur l'Ioi^ner l'injuste soupçon (ju'ello
pùl y avoir pari, .le lui dis ([u'eile ne ni"im|>osail pas une tâche aisée ; mais
(|uo. résolu d'expier mes torts au prix même de ma réputation, je voulais
douiH'r la prcléronce à la sienne, on tout ce que l'honneur me j)ormot-
Irail d'euduror. Ou connaîtra bientôt si j'ai su remplir cet engagement.
.le le puis jurer, loin (|ne ma jtassion inalhonrouse eût rien perdu de
sa l'orco, je n'aimai jamais ma Sophie aussi vivement, aussi tendre-
mont que je fis ce jour-la. Mais telle l'ut l'impression qm^ liront sur moi
la lettre de Saiul-i.ambort, le sentiment du devoir et l'horreur de la
porlidio, (juc. diiianl toute colle eulre\ lu-, mes sens me laissèrent plei-
nement on i)aix auprès d'elle, et <|U(> je ne lus pas morne tenté de lui
baiser la main. En parlant, elle m'embrassa devant ses gens. Ce baiser,
si dillérenl de ceux (|uo je lui avais dérobés quelquefois sons les feuil-
lages, me fut gaïaul ([uo j'avais icpris rem[)ire sur moi-même : ji> suis
presipio assuré (|ue si mon ccour avait eu le temps de se raffeiinir dans
le calme, il ne nu- fallait pas trois mois pour être guéri radicalement.
Ici (inissonl mes liaisons personnelles avec madame d'ilondelol
liaisons dont chacun a pu juger sur les apparences selon les dispositions
de sou propre coMir, mais dans lesquelles la passion qne m'inspira celle
aimable iomuH', |)assiou la plus vive |)eut-êtro qu'aucun homme ait ja-
mais sentie, s'honorera toujours outre le ciel et nous, des rares et pénibles
sacrifices faits par tons deux an devoir, à l' honneur, à l'amour el à l'ami-
lié. Nous nous étions trop élevés aux veux l'un de l'autre, pour pouvoir
nous avilir aiséuKMil. Il faudrait être indigne de toute estime, pour se ré-
soudre à en perdre u uo de si haut prix ; el l'énergie même dessenlimenlsqni
pouvaient nous rendre couj)ablos fut ce qui nous (;mpêcha de le devenir.
C'est ainsi qu'après une si longue amitié jiour l'une de ces deux fem-
mes, et un si vif amour pour l'autre, je leur lis séparément mes adieux
III un iiiéiiio joui', a rmio |iour uo la revoir do ma xie, à l'autre pour
ne la revoir (jue deux fois dans les occasions (|ut> je dir.ii ci-après.
Apres leur départ, je me trouvai dans un grand embarras pour rem-
plir I ml (II! devoirs pressants et contradictoires, suites de mes impruden-
ces. .Si j'euss(! élo dans un)U l'ial iialiirol, après la pnqiosiliou elle relus
du \ov:iiro do (ieiieve, je ii'avai- qua rosier liaui|iiillo. :'l Imit l'tail dil.
I \ K I II II I I \ 1,1 l\ W\
^lais j'en ii\ais s(illcii)i>iil liiil iiiic aHaii-(' <|iii ih' |iiiii\ail rosier ilaiis l'c-
lal (ii'i fllf •'■lait, cl je iir |Miii\ais me ilis|)ciiscr ilc liuilc iilli-rifurc i'\|ili-
lalioii iiu'cii i|iiill.uil riùinilagi- ; ir (|iii- je \ciiais ilf prniiirllrc .1 iiia-
«laiiu- (riluiiilcidl (Ir III' pas faire, au iiioiiis |ii>iii' \r iiinini'iil |iii"-i'iil.
He plus, elle axail e\ij;e ipie j'exetisasse auprès de mes sui-disaiil aiiiiN
le relus (le (e \<iNa^e, aliii qu'un ne lui iinpiilàt pas ee relus, (lepeiidaiil
je n'eu piiiixais ailej;iier la Ni-rilaliic cause sans oulra^cr inadainc d'I',-
pinay, à <|ui je devais ccrliiiiciiuiil de la reeniinaissaiiee, après luiit e*;
i|ii'elle a>ai( lail pour iiini. Tuiil bien considéré, je me trouvai dans la
dure mais iiidispcnsaldc alIcrnaliM' de man(|tier à madame d'I'ipinav, a
madame d llniiili'lnl, nu a mtii-mème, cl je jins le deiiiier [laili. Je le
pris liauteiiieiit, pleiiicmeiil. >,iiis lerj;i verser, et avec une iLçénérosilé di^iie
ussurémeiil de laver les l'aiiles (|ni m'avaient réduit à cette exirèmilé. Ce
sacrilice, dont mes ennemis (uit su tirer |)arti, cl qu'ils atlendaieiit peiil-
ètre. a l'ail la ruine de ma ii'piilaliiui, et m'a ôte, par leurs soins, l'eslimc
piildiqiie ; mais il m'a rendu la mieiiiii'. cl m'a considé dans mes malheurs.
Ce n'est pas la dernière lois, comme on verra, que j'ai lait de jiareil!-
saeriliees, ni la dernière aussi (|ii'on s'en est prévalu pmir m'accalder.
(îrimm était le seul qui jiarùt n'avoir pris aucune part dans celle af-
faire, et ce lut à lui <|ue je résolus de m'adresser. .le lui l'-crivis une Inii-
•jne lettre, dans laquelle j'exposai le lidiciile de vmiloir me faire un de-
voir de ce voyage de (iciiève , rimilililé, I emliarras même dont j'v au-
rais été à madame d'Kpinay, cl les inconvénients (jui en auraient résulte
|)our imii-mème. .le ne résistai pas, dans celle lettre, à la tentation de
lui laisser voir (|iie j't'lais instruit, et qu'il me paraissait sin^'iilier iju'on
prétendit que c'était à moi de l'aire ce voya|j;e, tandis que lui-même
s'en dispensait, et qu'on ne faisait pas mention do lui. Celle lettre, où,
faute de pouvoir dire nettement mes raisons, je fus forcé de liattre sou-
vent la cam|)a^iie, m'aurait doiiiu' dans le jiiiblic l'appan'iice de liien
des torts; mais elle était un exemple de retenue el île discrétion pour les
gens qtii, comme Cirimm, étaient au fait des choses que j'y taisais, cl qui
justiliaient pleinement ma conduite. Je ne craignis pas même de mettre
un préjii^'é de plus <onlre moi, en prêtant l'avis de Diderot à mes autres
amis, pour insimier (|iie madame d'Iloudelot avait pensé de même,
comme il était vrai, et taisant que, sur mes raisons, elle avait changé
d'avis. Je ne pouvais iiiicnx la disculper du soupçon de conniver avec
moi, qu'en paraissant, sur ce point, méconlent d'elle.
tielle lettre finissait par iiii acte de coiiiiaiice, dont tout aniir hciinme
aurait été touché ; car en ixliurtaiil (iriiiim à peser mes raisons et a me
mar(]iier après cela son avis, je lui marcpiais que cet avis serait suivi,
([iiel qu'il pût être : el c'était mon intention, eùt-il même opiné pour
mou départ; car M. d Kpiiiav s'étant fait le condiicieiir de sa feiiimi-
dans ce voyage, le mien prenait alors un coup d d'il tout diffeienl : au
lui I.i:s CONKESSIONS.
lien (|iK' l'était moi d'abord (|ii"oii voulut clKirj;i'r de cet emploi, vl qu'il
lU' lui iiiicslioii de lui (lu'apii's mon l'cius.
La réponse de (iiimm se lit attendre; elle lut sinyiilicic. Je vais la
IranscriiT ici (Voyez liasse A, n° S9.)
« I.o départ de madame d'I^piiiay est reenlé ; son (ils est malade; il
« tant attendre quii soit rétabli. Je rêverai à votre lettre. Tenez-vous
« tranquille à votre Ermitage. Je vous ferai passer mou avis à lem])s.
« (Idiiiiiic clic ne partira sùicnieul pas de qiiel(ju('s jouis, rien ne presse.
« lui alleudaiil, si vous le ju|;ez à pro|)os, \ous pouvez lui laire vos ol-
« Ires, (|uoi(jne cela me paraisse eucoie assez é^al. Car, connaissant vo-
« tre position aussi bien (|ue M>us-niéme, j(! ne doute point qu'elle ne
« réponde à vos ofl'res comme elle le doit; et tout ce (|ue je vois à ga-
« gner à cela, c'est que vous pourrez dire ii ceux (jui vous pressent, (|ue
« si vous n'avez pas été, ci; n'est pas l'aule de aous être olïert. Au reste,
« je ne vois pas pourquoi vous voulez absolument (|ue le pbilosoplic
« soit le porte-voix de tout le monde ; el parce que son avis est que vous
« partiez, pourquoi vous vous imaginez que tous vos amis prétendent la
« même cliose. Si vous écrivez à madame d'Epiuay, sa réjionse ])eut vous
« servir de lépliipie à tous ses amis, puisqu'il vous tient tant à cœur de
<i leur répliijLier. Adieu : je salue madame le Vasseur et le Criminel. »
i'rappi' d'étonneinent en lisant cette lettre, je cbercbais avec inquié-
tude ce (|u'elle pouvait signifier, et je ne trouvais rien. Comment! au
lirii (le nui répondre avec simplicité sur la mienne, il prend du temps
pour y rêver, coiunu! si celui qu'il avait di'jà pris ne lui avait pas suffi!
il m'avertit mêiue de la suspension dans laquelle il me veut tenir, comme
s'il s'agissait d'un profond problème à résoudre, ou comme s'il importait
à ses vuesdem'ôter toiil inoveu de pénétrer son scnlinient jusqu'au mo-
ment (|u'il voudrait me le déclarer ! One signilienl doue c(!s précautions,
ces relardements, ces mystères? I'>t-ee ainsi (jiiou répoiul à la conliance ?
Cette allure est-elle celle de la droiture et de la bonne foi? Je cbercbais
en vain quelque interprétation favorable à celte conduite; je n'en trou-
vais point. (Juel que fût son dessein, s'il m'était contraire, sa position en
facilitait l'exécution, sans (|ne, par la mienne, il me fût possible d'y
niellre (d)slaile. Ku faveur dans la maison d'un grand prince, répandu
dans le monde, donnant le Ion à nos communes sociétés, dont il était
l'oiacle, il |)ouvait, avec son adresse ordinaire, disposer à son aise de
toutes ses macbines; et moi, seul dans nmn Krmitage, loin de tout, sans
avis de personne, sans aMcimc coiumunicalion, je n'avais d'autre parti
que d'attendre et rester en paix : seulement j'écrivis à madamed'Epinay,
sur la maladie de son fils, une lettre aussi bonnête qu elle |)ouvait l'être,
mais on je ne donnai pas dans le piège de lui offrir de jiaitir avec elle.
\|ires des siècles d'attente dans la eriielle incertitude oii cet liomme
linibari' m'avait plonge', j'appiis au Imul de buil on dix jours (|ue ma-
l'M! I II II. I i\ i;i i\. 4a%
«liiiMf (IKiiiiiay élnil pailn-. i-l ji- ncns de lui iiric siTciiulcr IfltiT. Klli-
ii'clait (|iic tit' s<-|i| à liiiil li^tll's, i|iii- jr n'aclii-xai pas de lire (!'t'l;iil
iiiK- I iMiliiif, mais dans des Iciiiics tels (|iii' la plus iniciiiali- liaiiic 1rs
peut dii'li'i', el qui int'iiic di>vt<iiaiciit hi'tes a furee de vouloir «''In- olfcii-
saiils. Il iiii' iloloiiilait sa pii-sciicc toiniiif il inaiirail dclriidii si<s Klals.
Il III' iiiaiii|iiail a sa li-ltn-, |ioiir lairi' rire, ipic dT'Irc lue avec plus de
saii{;-li'oid. Sans la Iraiisnii'i'. sans iiii'iiii' on ailicNcr la Icilnii', je la lui
renvoyai siir-lo rlimip avic < ill«-ii :
u Je iiio refusais a ma jusic deliaiue, j'aelièxc l!'()|i tard d<' mmis cihi-
u nailri'.
M Nciila dune la Icllii' (|iic xuis miiis l'aies donne le luisir de incdiltT :
u je Nous la reiiMiie ; elle n isl pas pour moi. Nous pouM'/ montrer la
« mieiiiie à ((Uite la terre, el me haïr oineitenienl ; ee sera de Notre part
M une ratisselé de moins. »
(!e ipie je lui disais, (|u il ponxail moiilrer ma préeedente lettre, se
rapportait a nu arliele do la sienne sur le(|uel on pourra jn^er de la
profonde adresse (|n'il mit à toute eelte ailaire.
J'ai dit i|ue, pour ties ^ens ipii n Claient pas an fait, ma lettre pumail
donner sur moi Itien des prises. Il le vil avee juie ; mais eommeiil se
prévaloir de cet avantage sans se compromellre'? En montrant cette let-
tre, il s'exposait au reproelie d'alinser de la eonlianee de sou ami.
l'onr sortir de eet emliarras, il imagina de rompre avec nmi de la fa-
çon la plus pi(|nante (piil lût possible, et de me faire valoir dans sa lettre
la ^ràce qn il me faisait de ne pas montrer la mienne. Il était bien sur que,
dans rindiunation de ma C(dere, je me refuserais à sa feinte discrétion,
et lin perniellrais de montrer ma lettre a tout le monde : celait jireei-
sément ce qnil voulait, et tout arriva comme il l'avait arrange. Il fil
courir ma lettre dans tout l'aris, avec des commentaires de sa façon,
(|iii poiirlanl neiirent pas tout le succès ijifil s'en était promis. On ne
troiiNa pas que la permission de montrer ma lettre, qu'il avait su in'ex-
lorqiier, l'exemplàl dn lilàine de m'avoir si légéremeiit pris an mot pour
me uuire.On demandait toujours quels torts personnels j'avais avec lui,
pour autoriser une si violente haine. Ijilin l'on trouvait (pie, (|naii(l
j'aurais en de tels torts (|ui lauraieiit idiligé de nniipre, l'amitié, même
éteinte, avait encore des droits qnil aurait dû respecter. Mais malheii-
rensemenl l'aris est frivole; ces remarques dn moment s'oulilienl ; l'ah-
senl infortuné se néglij;e ; riiomme (|iii prospère en impose par sa pré-
sence ; le jeu de I intrigue et de la meeliaiiceté se soiitieiit, se renouvelle,
et hienlôl son effet, sans cesse renaissant, efface tout ce (|iii la jnéeedi'.
Voilà comment, après m'avoir si longtemps trompe, cet lioinme eiiliii
quitta pour moi son mas(|iie, persuadé que. dans l'état oii il avait amené
les choses, il cessait d'en avoir hesoiii. Soulagé de la crainte d'être in-
juste envers ce misérahle. je I ahaiidonnai à son |)ropie ciiui , et cessai
'lOii I.KS CONFESSIONS.
(le pcnsiT a lui. Huit juins iipivs avilir rcrii ca'Mc IcUrc, j(' ro(;iis dt; iiia-
(laiiic iri'".|iiiia\ sa n'iioiisc, datrc de (îlmil'vl', à ma |ir(''(édeiilc (liasse U,
II" 10 . .le ciuiiiiris, au tmi (|irellc y prenait pour la première fois de sa
vie, que l'un el laulre, comptant sur le succès de leurs mesures, agissaient
de concert, et que, me regardant comme un liomme perdu sansressource,
ils se livr;iii'iit désormais sans ris(|ue au plaisir d aclicver de mécraser.
Mon ctal, (Ml oITct, était des plus déplorables. Je voyais s'éloigner de
moi tous mes amis, sans qu'il me lût possible de savoir ni comment ni
pourquoi. Diderot, qui se vantait de me rester, de me rester seul, et qui
depuis ti'ois mois me |)romellait une visite, ne venait point. L'hiver
commençait à se l'aire sentir, el avec lui les atteintes de mes maux habi-
tuels. Mon tempérament, (jiioique vigoureux, n'avait pu soutenir les
combats de tant de passions contraires. J'étais dans un épuisement qui
ne me laissait ni force ni courage jiour résister à rien ; quand mes en-
gagements, (|iiaiid les continuelles représentations de Diderot et de ma-
dame dlloudetot m'auraient permis eu ce moment de quitter l'Ermi-
tage, je tn\ savais ni où aller ni comment me traîner. Je restais immo-
bile et stupide, sans pouvoir agir ni penser. La seule idée d'un pas à
l'aire, d'une lettre à écrire, d'un mot à dire, me faisait frémir. Je ne
pouvais (•epeiidanl laisser la lettre de madame d'Epinav sans réplique, à
iiKiiiis tic lu'avouer digne des traitements dont elle el son ami m'acca-
blaient. Je pris le parti de lui notifier mes sentiments et mes résolutions,
ne doutant pas un moment que, par humanité, par générosité, par bien-
séance, par les bons sentiments que j'avais cru voir en elle malgré les
mauvais, elle ne s'empressât d'y souscrire. Voici ma lettre :
« A I"Ermi(.igo, le 23 noveniliie 1757.
« Si l'on mourait de douleur, je ne serais pas en vie. Mais enliu j'ai
i( pris iiiuu parti, l-'amitié est éteinte entre nous, madame; mais celle
« (|ui n'est plus garde encore des droits que je sais respecter. Je n'ai
« point oublié vos bontés pour moi, et vous pouvez compter de ma part
« sur tonte la reconnaissance qu'on peut avoir pour quelqu'un qu'on ne
« (loi! plus aimer. Toute autre explication serait iiiiilile : j'ai pour moi
« ma conscience, et vous renvoie à la vôtre.
«J'ai voulu quitter l'iù-milage, el je le devais. Mais on prétend (|u'il
n laiit ([lie j'y reste jusiprau printemps ; et puisque mes amis le veii-
« lent, j'y resterai jusqu'au printemps, si vous y consentez. )>
Celte lettre écrite et partie, je ne pensai ]ilus qu'à me tranquilliser à
l'Iùiiiitage, en y soignant ma sauli', làcliant di; recouvrer des forces, et
de prendre des mesures pour en sdiiir au [uiiitemps, sans iiriiil et sans
alliclier une rupture. Mais ce n'était pas la le compte de monsieur
(iiiiiiiii el de madame d'I^lpiiiay. comnie on verra dans un moment.
|-\U I II II. M\ m I \ t07
Oiii'liiiios jinirs aprt'S, j'ciis «Miliii K* pliiiMi' «If rfccvfiir di' llitlcnit celle
visite si souvent |)r(>iiiise el iiiaii(|iit'-e. l'ilji' ne |i(iii\:iit venir |ilns ;i |ir<>-
nos; e'elail mon pins ancien anii; celait |n'est|ne le seul i|ni nie ceslàl :
iiii |>ent jii^er tlu plaisir (|ne j'eus à le vnir dans ces circnnslances. J'a-
vais le ctrnr |ilein, je l'cpancliai dans le sien. Je l'éclHirai sur lieanconp
de laits (|n'on lui avait tns, de^nisés on snpposés. Je Ini appris, de lont
ce <|ni s'clait passe, ce (|ni mêlait permis de Ini tlire. Je n'aifictai point
de lui tairo ce qu'il ne savait (|ue trop, iin'iiii anioiir anssi mailiciireiiv
iin'inseiisé avait ete rinstrnment de ma perte; mais je ne convins ja-
mais (|iu> madame dllomletot en lut instrnite, on du moins ipie je le Ini
ensse ticclarc. Je Ini parlai des iiuli^Mies manienvres de niadanu; d'Kpinav
pour snrprcndre les lettres Iri's-innoci'nli's ipie sa helle-sienr m'écrivail.
Je vonliis (juil appiit ces détails de la lioiiclie même des personnes
(in'elle avait tente de séduire. Tliérèse le Ini lit exactement : mais (|ne
devins-je (jnand ce lut li- tour de la mère, el que je l'entendis déclarer
el soutenir que rien de cela ii i-tait à sa connaissance! Ce furent ses ter-
mes, el jamais elle lU' s'en dépailil. Il n'y avait pas (|nalre jours qu'elle
m eu avait répété le recita moi-même, el elle me dément en iice devant
n«on ami ! Ce Irait me parut décisil', el je sentis alors vivement mou im-
prudence d'avoir j^ardé si longtemps une |)areillc femme auprès de moi.
Ji' ne m'étendis point en invectives contre elle; à peine daipnai-je Ini
dire quclipies mots de mépris. Je sentis ce «[ue je devais à la lille, dont
linéhraidalile droiture contrastait avec l'indigne làclielé de la mère.
Mais dès lors mou parti fut pris sur le compte de la vieille, et je n'.illen-
dis que le moment de rexécuter.
Ce moment vint pins lot «[ne je ne lavaisatlondu. I.e 10 décembre, je
reçus de madame d'Epinay réponse à ma précédente lettre. lùi voici le
contenu :
a A Gi'iièïo, le I" iloccnibrc 1757. (Liasse B. ii. II.)
« .\près VOUS avoir donné, pendant plusieurs années, toutes les mar(|ues
« possibles d'amitié c-l d intérêt, il ue me reste (|n'à vous |>laiiulre.\ons
« êtes bien malbeureux. Je désire que voirc conscience soil aussi trau-
« quille (jne la mienne. Cela pourrait être nécessaire au repos de votre
« vie.
« l'uis(|ue vous voulu/, (juiller 1 Krniitape, et (|ue vous le deviez, je
« suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour moi, je ne consulle
« poinl les miens sur mes devoirs, et je n'ai plus rien à vous diic sur les
« vôtres. »
In congé si imprévu, mais si nellenieiit pioiionce, ne me laissi- jias
un inslanlà balancer. Il fallait sortir snr-le-clinmp, (|uel(|ne temps (|n il
lit, eu (|uel(|ue état que je fusse, tlussé-je coucher «laus les bois el sur h
-i08 LES CONFESSIONS.
iioim'. lion! la (crie était alors couvorlr, ol quoi qiio put dire et l'aire
iiiailaiiie d lloïKicIol; car je voulais hieii lui C(iiii|ilaire en tout, mais
lion pas ius(|u'à rinlamitv
.le nie trou\ai dans le |)his terrible embarras où j'aie été de mes jours;
mais ma rcsidntion était prise : je jurai, quoi (|n'il arrivât, de ne pas
eouelier ii l'Krmitajie le luiilii'ine jour. ,!(• me mis en devoir de sortir
mes effets, deleiiniiu' a les laisser eu plein cliaiiip, pliilôl (pie de ne pas
rendre les clefs dans la huitaine ; car je voulais sui(<nit que tout lût fait
avant (pion pût écrire à (îenève, et recevoir réi)onse. J'étais d'un courage
«|ue je ne m'étais jamais senti ; toutes mes forces étaient revenues.
L'honneur et Tindignation m'en rendirent sur lesquelles madame d'Kpi-
nav n'avait i)as ccunplé. I.a foilune aida mon audace. M. Mallias, jtrocu-
reur fiscal de M. le prince de ('.ond(''. enleiidil jiarler de mon emltarras.
11 me fit offrir une petite maison (ju'il avait à son jardin de Mont-Louis,
à Montmorency. J'acceptai avec empressement et reconnaissance. Le
marclié fut hienlôt fait; je fis en liàle acheter quelques meubles, avec
ceux (ine j'avais tlejà, |)our nous coucher Thérèse et moi. Je lis charrier
mes effets à grand' peine et à grands frais : malgré la glace et la neige,
mon déménagement fut fait dans deux jours, et le 15 décembre je ren-
dis les clefs de l'Ermitage, après avoir payé les gages du jardinier, ne
pouvant payer jnou loyer.
Ouant à madame le Vasseur, je lui déclarai qu'il fallait nous séparer:
sa lille voulut m'ehranler; je fus iiillcvihie. Je la lis partir j)our Paris,
dans la voiture du messager, avec tous les effets et meubles que sa fille et
elle avaient en commun. Je lui donnai (juelque argent, et je m'engageai
à lui paver son loyer chez ses enfants ou ailleurs, à poni'voir à sa subsis-
l'Ml I II II. I l\ III \ KHI
laïu'i* Miitaiil (|(i'il inc scriiil |Mis>ilili', et m iic jamais la laisser iiiaiii|iiri-
(l(> pain, taiil (|iie j'en aiiiai.s iiioi-ini'iiic.
Kiilin, II- SMi'Iciidt'iiiaiii de iikhi .irrixi'f .1 Miiiil-I.niii-, j irn\i> ,1 ma-
(laiiii- illlpiiiaN la Icltir siiixaiili- :
A MoiiliiKirciii-y, 11- 17 ilt'-( oiiiliri- I7.*i7.
« llii'ii ii'i'sl si sim|>li' ri si lll'•l•l•s^ail■(', inadaiiic, (|iii> di- ditlugcr de
« Milrr iiiaisoii. (|iiaiid Miiis ii'a|i|ii'<iu\t-/ pas (|ii('j'\ ri'Slc. Sur Milre
(1 itIiis de CDiisi'iilii- (|U(' je passasse à l'Iiriiiitaye le reste de l'Iiiver, ji;
« l'ai donc (|iiil(é le 1 "i déceiiilire. Ma desliiiée elail d'y eiitnr inal;;ré
« moi, et <reii sortir de inèiiie. Je nous ii'iiiercie du séjuiir i|iie vous
<i in'ave/ eiij;aj;é dy l'aire, et je >oiis en reiiiercirais da\aiilaj;(.' si j(!
« l'avais payé moins elier. An re>te, >nns ave/ raison de me iroire
« mallieiirenx; personne au monde ne sait mienx <|Me vous ('mnliien je
« dois l'èlre. Si c'est nri malln'ur de se Inimjter Mir le clidiv de ses
« amis, c'en est un antre non nmins i rncl de revenir d nne errenr si
« donce. »
Tel est le narré fulélo de ma demenre à l'I^rmitago, el des raisons qni
m'en ont fait sortir. Je n'ai pn conper ce récit, el il iniportait de le sui-
vre avec la pins ^'rande exactitude, celte épocpie de ma vie avant en snr
la suite une iniluence qui séteiulra jusqua mon dernier jour.
Liviu: DixiKMi:
i7.";s.)
I,a force extraordinaire qu'une eflervesceiice passagère m'avail donnée
pour quitter THmiitage m'ahandonna sitôt qin- jeu lus dehors. A peine
fus-je établi dans ma nouvelle denn-nre, que di' vives el Iréquenles alta-
([ues de mes rétentions se compli([nèrent avec l'incommodité nouvelle
d'une descente qui me tourmenlail di-pnis quelque temps, sans que je
susse que c'en était nne. Je tombai bientôt dans les plus cruels acci-
dents. Le médecin Thierry, mon ancien ami, vint me voir, el m'éclaira
sur mon étal. Les sondes, les bougies, les bandnges. loni ra|)|)areil des
inlirmilés de l'âge rassenibb'- autour de moi, nie lil iliui'uient stMilir
(ju'on n'a |)lus le cœur jeune imi)unémenl, (|uand le corps a cesse de
l'èlre. La belle saison ne me rendit point nu's rmces, el je passai tonte
l'année IT'iS dans un étal de langueur qui me lit croire que je touchais
à la (in de tiia carrière. J'iu voyais ajiprocher le terme avec une sorte
Si
tio l.i;s CONFESSIONS.
iriMiipresscmcul. Ucvcnii des cliiiiirrcs dr l'.uiiilir, (K'Iaclu' de tmil ce ([ni
in'avail fail aimer la vie, je n'y voyais plus rien (|iii pùl nie la rendre
af^iéable : je n'y voyais |)lns (|ue des maux et des misères qui m'empê-
eliaienl de jouir de moi. .laspirais au moment d'être libre et d'échap-
per à mes ennemis. Mais reprenons le iil des événements.
Il parait (jue ma retraite à Montmoreney déeoneerla madame d'Epinay :
vraisemlilaidemenl elle ne s'y était pas attendue. Mon triste élat, la ri-
gueur de la saison, l'abandon général où je me trouvais, tout leur fai-
sait croire, à Grimin et à elle, qu'en me poussant à la dernière extrémité
ils me réduiraient à crier merci, i>t à m'avilir aux dernières bassesses
pour être laissé dans l'asile dont l'honneur m'ordonnait de sortir. Je dé-
logeai si l)riis([ueni('Ml, ([u'ils ircmeni jias le l<'mps de i)révenirle coup;
et il ne leur resta plus (|ue le choix de jouer à quitter ou double, et d'a-
chever de me perdre, ou de tâcher de me ramener. Grimm prit le pre-
mier parti : mais je crois que madame d'Kpinay eût préféré l'autre; et
j'en juge par sa réponse à ma dernière lettre, oîi elle radoucit beaucoup
le ton (|u'elle avait |)ris dans les précédentes, et où elle semblait ouvrir
la [jorle à un racconimodcmenl. Le long relard de cette réponse, qu'elle
me fit atlendn; un mois entier, indique assez l'embarras où elle se
trouvait pour lui donner un tour convenalile, et les délibérations dont
elle la lit précéder. Klle ne pouvait s'avancer plus loin sans se coiiiinet-
tre : mais après ses lettres précédentes, el ajirès ma brusque sortie de sa
maison, l'on ne peut qu'être frappé du soin qu'elle prend, dans cette
lettre, de n'y pas laisser glisser un seul mot désidiligeant. .le vais la
transcrire en entier, alin qu'on en juge.
« A Cicni'vc, le 17 janvier IT.'iS. (I.iasso ti, n" 23.)
« .le n'ai ie(.Mi votre lettre du 17 décembre, monsienr, ([u'Iiier. On
« miî l'a eiivové(! dans une caisse remplie de différentes choses, qui a
« été tout ce temps en chemin, .le ne répondrai qu'à l'apostille : quant
« à la lettre, je ne l'entends pas bien; el si nous étions dans le cas de
« nous expliquer, je voudrais bien mettre tout ce qui s''est passé sur le
« compte d'un malentendu. Je reviens à l'apostille. Vous pouvez vous
a rajipeler, monsieur, que nous étions convenus que les gages du jardi-
« nier de THrinitage passeraient par vos mains, pour lui mieux fain;
« sentir qu'il dépendait de vous, et |)our vous éviter des scènes aussi
« ridicules et indécentes qu'en avait fail son prédécesseur. La preuve
« en est, que les premiers quartiers de ses gages vous ont été remis, el
« (|ue j'étais convenue avec vous, peu de jours avant mon départ, de
« vous faire rembourser vos avances. Je sais (jne vous eu fîtes d'abord
« difficulté : mais ces avances, je vous avais jirié de les faire; il élait
<■ sin)i>le de m'ac(|nilliM', el nous en convînmes. Cahouet m'a marqué
l'Ait I II I I I l\ 1. I \ III
n (|iie vous n'iiM'/. |iiiih( muiIii ri'ccMiir ci't ai^riil. Il y a asiilirciiiciit ilii
Il i|lli|iriM|llii la (li'ilaiis. Ji- liniiiir iinlir (lu'iill \uus le i'i'|i()i'lr, ri jr ne
■I \iii> |ias |Mini'i|iii>i \iiiis viiiiili'ii'/ iiaNi'i' iiiini jaiiliiiiri', iiial|;ii' uns cnii-
II Vfiitiuiis, et an ili'la iiii''iiii' ilii Iriiiii' i|iir muis hw/. Iialiilé IKniii-
« Ui'^c. Je fuiii|tle lioiK-, inonsk'iir, <|iir. muis ra|i|K'laiit (ont ce i|iii- j'ai
« riioiiiu'iir (If vous (lire, \cins ne n liisrii'/. pas d'i'lrc iciiiliuiirsi' di"
Il i°a\aiu'f i|UL> vous ave/ Iticii mhiIii laiii' |MiMr moi. »
Après tout eu qui s'élail passé, m' |iiiu\.iiit plus pniiilii' ilr i-otiliauco
eu niadaiiic il'Kpiuay, jo iic \oulus poiul ifuoucr a\cc «.'Ile; je ne ré-
poiiilis poiul à «l'Ile lillre, cl u«)lie eoirespoudaiHe liiiil là. Voyaiil
uuiii parli pris, elle pril le sien ; «•! enlraul alors dans toutes les mu's
«le (iriiMui il lie la i nti rie liolliaciiii|ui', ille unit ses eflorls aux leurs
pour me eouler à loiiil. Tandis (|u'ils Iravaiilaienl à l'aiis, «'lie Iravail-
lail a (îenève. (jrimni, «|ui ilaus la suite alla I y joindre, aciieva ce <|uY>lle
avait eommenct!'. Troiieliiii, «piils n'eurent pas de peine à gaj!;ner, les
seconda puissaniinenl, «-l devini le plus liiriiin de mes persécuteurs,
sans jamais avoir en «le moi, non pins ipie liriinm, le moindre sujet de
plainte. Tmis trois d'accord semèrent sourdement dans (ieneve le germe
<|u'ou y vil éclorc quatre ans après.
Ils eurent plus «le peine à l'aris, où j'étais plus connu, et où les cœurs
moins disposés à la liaiiie n'en re«;iirent pas si aisément les impressions,
l'oiir porter leurs coups avec plus d'adresse, ils commencèrent par délii-
ter «pie celait moi «|ui les avais «initiés ( l'oyez la lettre de Deleyri",
liasse b, n"30.) Delà, feignant d'èlre toujours mes amis, ils semaient
adroitement leurs accusations malignes, comme des plaintes de l'injus-
tice lie leur ami. (lela Taisait «ine. moins en garde, on élail pins porté a
les écouter et a me blâmer. Les sourdes accusations de periidie et d'in-
gratilude seileltilaient avec plus «le précaution, et par là même avec plus
d elïet. Je sus «|n"ils m'imputaient des noirceurs atroces, sans jamais
pouvoir apprendre en «pioi ils les l'aisaient consister. Tout ce que je pus
déduire d«' la rumeur publique l'nl (lu'elle se réduisait à ces quatre cri-
mes capilanx : 1" ma retraite à la campagne; 2" mon amour pour ma-
dame d'iloudetol; 3" reins d'accompagner à (îcni've madame d Kpinay ;
•i" sortie de 1 Ermitage. S'ils y ajoutèrent d'autres griefs, ils prirent leurs
mesures si justes, qu'il m'a été parfaitement impossible d'apprendre
jamais quel eu était le sujet.
(l'est donc ici que je crois pouvoir lixer rétablissement d'un système
adopté depuis par ceux qui disposent de moi, avec un progrès et un
succès si rapides, ipi'il tiendrait «lu prodige pour qui ne saurait pas
<|uellc facilité tout ce qni favorise la malignité des Imninus trouve à s'é-
tablir. Il faut làcbi'r d expliquer en peu de mots ce «jne cet <d)scur et
profond système a «le visible à mes yeux.
Avec un mim di^jà célèbre et connu dans l«>ute l'Europe, j'avais con-
ll"> Li:S CONFESSIONS.
siTxé la simiilicili' <lo mes premiers goûts. Ma moriclle aversion pour
loiit ce (|ui s"a|i|)elail parli. l'aelioii, ealiale, in'avail iiiainleiiii lii)re, iii-
(lepeiidanl, sans aiilrc cliaiiie (jnc les allaclieinerils de iiimi e(eiii'. Seul,
l'iraiiger, isolé, sans appui, sans l'aniille, no lenanl (|u"à mes principes
et à mes devoirs, je suivais avec inlrépidilé les roules de la droiture,
ne ilaltanl, ne nu-nagcant jamais personne aux dépens de la justice et de
la vérité. De plus, retire depuis deux ans dans la solitude, sans eorres-
poiulance de nouvelles, sans relation des allaires du UH)U(le, sans être
instruit ni curieux de rion, je vivais, à quatre lieues de l'ai'is, aussi sé-
paré de celle capital' p;ir mon incurie, que je l'aurais été par les mers
dans l'île de Tinian.
firimm, Diderot, dllolliacli, au contraire, au centre du tourbillon,
vivaient répandus dans le plus grand inonde, et s'en partageaient pres-
que entre eux toules les sphères. Grands, beaux esprits, gens de lettres,
gens de robe, femmes, ils pouvaient de concert se l'aire écouler partout.
On doit voir déjà l'avantage que celle ])ositi(m donne à trois liommes
bien nuis contre un (|uatiiènK', dans celle où je me trouvais. H est vrai
([uc Diderot et (riloihach n Ctaient pas (tlu moins je ne jiuis le croire)
gens à tramer des complots bien noirs; l'un n'en avait pas la mé-
chanceté ', ni l'autre l'Iuibileté : mais c'était en cela même que la partie
était mieux liée. (îrimm seul formait son plan dans sa tète, et n'en
montrait aux deux autres (|ue ce (jn'ils avaient besoin de voir p(uir
concourir à rexécntion. L'ascendant qu'il avait jiris sur eux rendait ce
concours facile, el l'effel du tout répondait à la su[)ériorité de son talent.
Ce fut avec ce talent supérieur que, sentant l'avantage qu'il pouvait
tirer de nos positions respectives, il l'ornia le projet de renverser ma ré-
putation de fond en comble, et de m'en l'aire une tout o|)posée, sans se
eom|)r(>mettre, en commençant par élever autour de moi un édifice de
ténèbres qu'il me fût impossible de percer pour éclairer ses manœuvres,
el pour le démasquei-.
Cette entreprise était diflicile, en ce qu'il en fallnil pallier l'iniquité
aux yeux de ceux (]ui devaient y concourir. Il fallait lr(iiu])i'i- les bonnèlos
gens; il fallait écarter de moi tout le monde, ne pas lue laisser un seul
ami, ni petit ni grand. Que dis-jc ! il ne fallait pas laisser percer un
seul mot de vérité jusqu'à moi. Si un seul homme géiu''reux me fut venu
dire, Vous faites le vertueux, cependant voilà connue ou vous traite, et
voilà sur quoi l'on vous juge; : qu'avez-vous à (Wvr'l la V(''ril('' triomphait,
et Grinim était perdu. Il le savait; mais il a sondé son propre cu'ur, et
n'a estimé les homnu's que ce f|n"ils valent. Je suis fâché, pour l'hon-
neur de l'humanité, qu'il ait calculé si juste.
I']n mareliaiil dans ces souterrains, ses pas, pour èlre sûrs, dexaieul
' .r.nmie (|iie, (Ippuis re ilire rrrii, loiil ce (iiic j'fiiInMiis .i liiwors Us iiuslrrcs ijni iii'eiui-
roiinnii ino fail rrniiulrc do iT^voir |>;is roiinu l*i(lrrol.
l'AHTIK. Il, I IVIil \ 4n
('■(iv liMils. Il > a (loii/f ans i|ii'il suit son plan, l-I Ii' plus (||||ii'i|<> n-slr
iMU'oif à iairi' : rV-sl tl'alinsi r li- pnlilii iiihci-. Il \ nslc ilis yn\ i|ni
l'onl suivi tlo pins prôs (|n°il m- piiisc II U- (lainl, cl n'ns«; i-ncinc r\-
posrr sa Irann-an j;iainl jonr. .Mais il a Ironvi- le pi-n ilifliiili' ninyn d'y
faii'i' rnlivr la pnissanri'. cl celle puissance dispos»- «le moi. Sonicini ilc
ccl appni, il axancc a\cc moins de iis(|ne. Les salclliles di- la puissance
se pitpianl peu de droilni'c pont l'ordinaire, cl beauconp moins de iran-
i'liis4'. il n"a pins (;nere à craindre l'indiscrélion de (|nel(|no liumine de
hieii ; car il a besoin snrioni (|ne je sois enxironné de Iciiidircs im|»én(''-
Irables, cl (|ne son complot me soit toujours caclie, sachant iiieii (|ira>ec
(|neli|iie art (|u'il en ait ourdi la trame, elle ne s<niliendrail jamais mes
lTj;ards. Sa j;rande adresse est de |iarailre me ménager en me diiTamaiil,
el de donner encore à sa perfidie l'air de la fjenérosite.
Je sentis les premiers clïets de cesxslème |>ar les sourdes accusations
de la colerie ii(dl>aclii(jue, sans qu'il me fût possible de savoir ni de dui-
jeclurer même en i|uoi consistaient ces accusations. Ueleyre me disait
dans ses lettres qu'on m'imputait des noirceurs; Diderot me disait plus
mvstériensement la mt'ine chose; et qn.nid j'i-nlrais en explication avec
l'un et l'antre, tout se réduisait aii\ chels d'accnsalion ci-devant notés.
Je sentais un rcl'roi<lissement j;ra(inel dans les lettres de madame d lloii-
tlelot. Je ne pouvais attribuer ce relroidissemenl à Saint-I.ambert, (|ui
continuait à m'écrire avec la même amitié, el qui me vint uu-me voir
après son retour. Je ne pouvais non plus m'en imputer la faute, puis-
que nous nous é-tioiis séparés Irés-coutenis I nu de laiilre. et (juil ne
s'était rien passé de ma part, depuis ce temps-là, que mon depait île
l'Krmita^e, dont elle avait elle-nuMue senti la nécessité. Ne sachant donc
à quoi m (Il preiidn' de ce rerroidissemeul, dont elle ne convenait pas,
mais sur lei|nei mon co'ur ne prenait pas le cliani;e. j'étais im|niet de
loul. Je savais (juClle niénaj^eail exlréinemenl sa belle-sieur et liiiinm,
à cause de leurs liaisons avec Sainl-Lambcrl ; je craignais leur œuvres.
Celle agitation rouvrit mes plaies, et rendit ma correspondance ora-
jieuse. au point de l'en dé-i;onter tout .1 l'ail. J'entrevovais mille choses
crnelles, sans rien voir dislinclement. J étais dans la position la plus in-
supportable pour un homme dont l'imaginalion s'allume aisénunt. Si
j'eusse élé tonl à fait isolé, si je n'avais rien su du lonl, je serais devenu
pins tranquille; mais mon cœur tenait encore à des altachements par
lesijiiels mes ennemis avaient sur moi mille prises; et les faibles ravoiis
qui perçaient dans mon asile ne servaient qu'à me laisser voir la noir-
ceur des mystères (ju'on me cach;iit.
J'aurais succombé, je n'en doute |)oint, à ce lourment trop cruel,
trop iusniqiortable a mon naturel ouvert el franc, i|ui. par limpossibi-
lilé de cacher mes sentiments, me fait tout craindre de ceux qu ou me
cache, si Irès-heiireuscmenl il ne se fut présenté des (dijels assez inté-
vu LES CONKESSIONS.
ressauts à mon ririir pour l'aire iino (liv(>rsion saliilairo à ccii\ f|iii in'oc-
('ii|)aicnl malj;ré moi. Dans la ilcniièro visilc (|iii' Didriol m'a^ail l'aile à
ri'j'milago, il m'avait parK' ilc larlicli' (icnnc, (|nc (l'Mcnili< ri a\ail mis
dans V h^ncjicloprdie : il m'avait appris <]no ti't arliclc, concerté avec des
Genevois du iuuil étage, avait pour but rétablissement de la comédie à
(îenève; qu'en consé(|nence les mesures étaionl prises, et (jue cet éta-
blissement ne larderait pasd'avoirlien. (loninie Diderot paraissait trouver
tout cela l'ort bien, (jn'il ne doutait pas du succès, et que j'avais avec lui
trop d'autres débats jiour disputer encore sur cet article, je ne lui dis
rien ; mais, indij;né de tout ce manège de séduction dans ma patrie,
j'attendais avec impatience le volume de V Encyclopédie où cluil cet article,
pour voii- s'il n'y aurait pas moyeu d'y faire quehjiu; réponse qui put
parer ce malheureux coup. \e reçus le volume pt'u après mon établisse-
ninil a .Moiil-l.ouis, et je trouvai l'article l'ait avec beaucoup d'adresse
et d'art, et digne de la plume dont il était parti. Cela ne me détourna
pourtant pas de vouloir y répondr»;; et, malgré l'abattement où j'étais,
malgié mes chagrins et mes maux, la rigueur de la saison et l'incommo-
dité de ma nouvelle demeure, dans laquelle je n'avais pas encore eu le
temps de m 'arranger, je me mis à l'ouvrage avec un zèle qui surmonta tout,
l'endant un hiver assez rude, au mois de février, et dans l'état que j'ai
décrit ci-devant, j'allais tous les jours passer deux beures le matin, et
autant l'après-dînée, dans un donjon tout ouvert, que j'avais au bout
du jardin où était nu>n habitation, d'. donjon, (|ui terminait une allée
en terrasse, donnait sur la \allée et l'étang de Montmorency, et m'offrait
pour terme de point de vue le simple mais respectable château de Saint-
Gratien, retraite du vertueux Catinat. Ce fut dans ce lieu, pour lors glacé,
(|uc, sans abri contre le vent et la neige, et sans autre feu que celui de
mon cœur, je composai, dans l'espace de trois semaines, ma lettre à
d'Alcmberl sur les spectacles. C'est ici (car Isl Julie n'était pas à moitié
faite) le premier de mes écrits où j'aie trouvé des charmes dans le tra-
vail. Jusqu'alors l'indignation de la \ertu m'avait tenu lieu d'Apollon ;
la tendresse et la douceur d'âme m'en tinrent lieu cette fois. Les injus-
tices dont je n"a\ais été (jue spectateur m'avaient irrité; celles dont j'é-
tais devenu l'objet m'attristèrent ; et cette tristesse sans fiel n'était que
celle d'un cœur trop aimant, trop tendre, qui, trompé par ceux qu'il
avait crus de sa tremi)e, était forcé de se retirer au dedans de lui. Plein
de tout ce (|ui venait de m'arriver, encore ému de tant de \iolents mou-
\emcnts, le mien mêlait le sentiment de ses peines aux idées (|ue la mé-
ilitalion de mon sujet m'avait l'ait naître; mon travail se sentit de ce mé-
lange. Sans m'en apercevoir, j'y décrivis ma situation actuelle; j'y
peignis Grimai, madame d'I'^pinay, madame d'Houdcitot, Saint-I.anihert,
moi-même. Ku l'écrivant, que je versai de délicieuses larmes! Hélas!
on ) sent trop que l'amour, cet anmnr fatal dont je m'eliorçais de guérir,
[>Aii I II II I i\ Kl \ un
n'rhiil pns cnroro soili ili' mon luin . V Imil cela se iiii'-l:ii( nu cciliin
nllcndrissomont sur iiuii-iiu'-nic, i|iii iih^ st-nlais iiinnriiiil, <>( (|iii (-royais
Tairi' an publie mes iIitiiIits adicnv. Loiiiilc t'raiiidiv la mort, je la \()vais
ainiroclicr avec joie : mais j'avais rci^ri'l ilf <|iiilli'r mrs si'inlilaliii-s sans
(|irils senlissnnl tont ci' i|nc ji- \alais, sans (|n'ils susscni (nmlmn j'au-
rais nii'-i'ilc (l'c'^trr aime il Cnx s'ils m'avaient (iiiiiiii davanla^c. \oila k-s
socri'li'S caiisfs du liui sin;;nli(M' ipii ri-^nr dans cri onvra^i', vl rpii Iran-
rlii- si |)rodi^irnsi'nii>ii( avri' irliii iln pii-i-i-driil.
Ji' ntiincliais ri niellais an ml ci-llr Irllir, il jr inc dispnsais a la laiii-
impiimiM-, ipiand, après un Inn^ silrnic, j'rn rrrns nni> di- maiiamr
d'IliiiidcUil, ipii nii' plongea dans nin- ailliclion nonvidli', la |)lns scnsildi-
ipio j'iuissi' iMUDii' l'prouvt'o. Klii- mapprcnail dans ci'llr Icllro ' liassr B,
II" 3-i), (pic ma passion pour clic clail coiiiiiii' dans lonl l'aiis; ipic j'en
avais parle à des ^ens ipii l'avaieiil rendue puldiipie ; ipie ces lirnils,
parvenus à son amant, avaient iailii lui conter la vie; i|n'eiilin il lui ren-
(Init justice, cl ipic leur |>aix clail Tnilc; mais iprclle lui de\ait, ainsi ({n'a
elle-iucnie cl au suit) de sa réputation, de rompre avec moi tout com-
meree : m'assurani, au reste, ipi'ils ne cesseraient jamais l'un et l'autre
de s'intéresser à moi. qu'ils me deiendiaient dans le puldie, et qu'elli"
enverrait de temps eu tem|)s savoir de mes nouvelles.
El loi aussi, Diderot! m'écriai-je. Iudij;ncami! Je ne pus cependant
me résoudre à le juj;er encore. .Ma faiblesse était connue d'autres p;i'iis
(|ui pouvaient lavoir lait parler. Je voulus douter... mais hieiitôt je ne
le pus plus. Saiul-Lamhert lit peu après nu acte dii;ne de sa nénérosilé.
'"*■■' ; -, *- o ,
jugeait, connaissant assez mon àme, eu quel étal je devais être, tralii
4l(i LES CONTESSIONS.
(rime pjirlie de mes amis, et d(';liiiss(' des aiilrcs. Il vint me \eiir. La pro-
iiiiiic lois il avait pon de loinps à me (loiincr. I! revint. Maihcni'ciiscnKMil,
ni' I allcndani |)as. je ne nie tiouvai |ki:; cln'Z moi , Tln'ivsc, <|ui s'y trouva,
eut avec lui nii cnlrcticn ilr plus de dciiv licnrcs. dans li'(|md ils se dircMit
mutnidlcniLMit bcancoup de laits dont il m'importait que lui cl moi fus-
sions inloinu-s. l,a surprise avec huiuelle j'appris par lui que |)ersonne ne
iloulait dans le monde (|ue je n'eusse vécu avec madanuMrKpinay conmic
(îrimni \ \i\ail maintcnani, ne peut clii' c^alie (jne par celle (ju'il eut
lui-même eu ap|)renaul combien ce hruit clail lan\. Saint-I.amhert, an
faraud déj)laisir de la dame, était dans le mènu^ cas que moi ; et tous les
éclaircissements (|ui résultèrent de cet entretien achevèrent d'éteindre en
moi tout rej{i'ct d'avoir rompu sans retour avec elle. Par rapport à ma-
dame d'Ilomletot. il détailla à Tliéri'se plusicnis circonstances qui n'é-
taient connues ni d'elle, ninn'Mnedemadanu' d'iloudelot, ([ue jesavaissenl,
que je n'avais dites qu'au seul Diderot sons le sceau de l'amitié; et c'était
prccisémenlSaint-l.ambert(jn'il avaitchoisi pourlui en faire la confidence.
Ce dernier trait nu' décida; et, résolu de rompre avec Diderot pour ja-
mais, je ne délibérai j)lus (pie snr la manière; car je m'étais ajierçu que
les ruptures secrètes tournaient à mon préjudice, en ce qu'elles laissaient
le mas(|ne de l'amitié à mes pins cruels ennemis.
Les règles de bienséance établies dans li; monde snr cet article semblent
dictées par res|)iitde mensonge et de trahison. Paraître encore l'ami d'un
homme tlont on a cessé de l'être, c'est se réserver des moyens de lui nuire
eu surprenant les honnêtes gens, .le me rapjjclai que quand l'illustre
Montesfjnien rompit aviM' le 1'. de Tournemine, il se hâta de le déclarer
hantemcnt, en disant à tout le monde : ^'écoutez ni le P. de Tournemine
ni moi, |)arlanl I un de I antre; car nous avons cessé d'être amis. Cette
conduite fut très-ap|)laudie, et tout le monde en loua la franchise et la gé-
nérosité. .!(! résolus de suivre avec Diderot le même exemple: mais com-
ment de ma retraite publier cette rupture authentiqnement, et pourtant
sans scandale? Je m'avisai d'insérer par forme de note, dans mon ou-
vrage, un passage du livre de l'Ecclésiastique, qui déclarait cette rupture
et même le sujet assez clairement ])Our quiconque était au fait, et ne
signifiait rien pour le reste du monde, in'altachant, an surplus, à ne dé-
signer dans l'ouvrage l'ami auquel je renonçais (jn'avec l'honneur (|u'on
doit t(Hijonrs rendre à l'amitié même éteinte. On peut voir tout cela dans
l'ouvrage même.
H n V a (|n'iienr et malheur dans ciMUonde ; et il sembliMpie tout acte
de courage soit un crime dans l'adversité. Le même trait (|udn avait ad-
miré dans Montesquieu ne m'attira (|ne blâme et reproche. Sitôt que
mon ouvrage fut imprimé et que j'en eus des exemplaires, j'en envoyai
un à Saint-Lambert, qui, la veille même, m'avait écrit, an nom de ma-
dame d'Iloudelot et au sien, un billet plein de la jiliis tendre ainilii'
i'\ii III 11. I i\ m \ 417
(liasse It, ii" '.\T. Nniii l;i lillu' i|ii'il iirciiixii, ni me iiiiMixiiit inmi
l'voinplairc :
•< l'.iiiiliiiiiiH-, lOoilxliri' I7.NN. (I.intu- li, wTtê.)
i< Km M'i'ili', iiion^ifiir, jf m- |Hiis ;u'i'r[>l('i' le [ncsi'iil i|iic' \iiii> vciic/
•1 lit' nir lain'. A l'ciiilroil ilc Mtlii' iirélaci' où, à l'ocfusion ili* lh(l<Tol,
» \oiis c'ilr/ lin passa;;!' ilf rKcflrsiasIc il si- ti'iiiii|ic, r'csl de riù'flt'sias-
i< li(|iii'i, II' li\it' in'csl tmiilic ilts mains. \|iii"; les fonvcrsalions de ici
« élo vous m'avez pain einiNaiiun ijii'' Didfidl ilail iiiiioccnt (li> pii'-
<i lentilles iniliseiélions (jiie vous lui inipiilie/. Il peut avoir des loris
Il avec MUis : je l'ignore ; mais je sais bien (|ii'ils ne vous donnenl pas le
•I droil de lui l'aire niie insnlle plililiiiiie. Vous n'ignore/ pas les perséen-
II lions (|iril essuie, el vous allez mêler la \oi\ d'iiii aneiiii ami aii\ eiis
« de l'envie. Je ne puis vous dissimuler, monsieur, eomliien eelle alro-
H eilé me révolle. Je ne vis poinl avee Diderot, mais je l'Iioiiore. il jr
« sens vivemenl le eliayrin (|iie vous donne/ a un liomiiie à (|iii. du
« moins vis-à-vis de moi, vous n'avez jamais rcproelu' i|m'uii piii de
H faiblesse. Monsieur, nous dilïérons Irop de prineipes pour nous eoii-
« venir jamais. Oubliez mon evisteiiee ; cela ne doit pas être dillieile.
« Je n'ai jamais lait aux bommes ni le bien ni le mal dont on se souvient
i( lonj;lemps. Je vous promets, iimi, monsieur, d'oublier voire personne,
« el de ne me souvenir (|ue de vos talents, n
Je ne me sentis pas moins déeliiié i|irindij;né de celle lettre, et dans
l'excès de ma misère retrouvant iiiliii ma lierlé, jr lui ré|iondis par le
billet siii\aiil :
" A Mimlinorfiirv, le II oilnliri- 17.'»!^.
n .Monsieur, en lisant votre lettre je vous ai lait riioiiiieiir d en être
B surpris, el j'ai eu la bèlise d'en être ému ; mais je l'ai trouvée indigne
« de réponse.
« Je ne veux point eonliniier les copies île madame iriloiiditol. S'il ne
« lui convient pas de garder ce (|n'elle a, elle peut me le leiiviiver; je lui
« rendrai sou argent. Si elle le garde, il faut toujours qu'elle envoie
€ cbercber le reste de son papier cl de son argent. Je la prie de mr i m-
f dre en même temps le prospectus dont elle esl dépositaire. Adiiii. iiioii-
« sieur. »
Le courage dans l'inrortuiie irrite les cœurs làcbes, mais il |dail aux
cœurs généreux. Il paraît que ce billet lit rentrer Saint-I.aiiibert en lui-
même, et iju'il eut regret à ce qu'il avait lait; mais, lro|) lier a son lniii
pour en levenir oiiverlemenl, il saisit, il prépara peut-être le moyeu d a-
iiiorlir le coup ([iiil m'avait porté. Oiiinze jours après, je re»;us di-
M. d Kpinav la Irttre suivante :
lis I r.S CO.NKESSIONS.
u Cv ji'iidi 2(). i Liasse II, il" 10.)
« .l'ai rcrii, monsieur, le livfc (|iio vous avez en lalionlé de m'ciivojor;
« je le lis avce le plus jj,r;ui(l [)laisir. C'esl le setiliiiieiit que j'ai toujours
« éprouvé à la lecture de tous les ouvrages qui sont sortis de votre
(( pliinir. U(-e('vc/-eu tous mes rcmercimcnis. J'aurais élé vous les l'aire
K moi-même, si mes affaires m'eussent permis de demcuicr ([neiquf-
« tem|)s dans votre voisinage ; mais j"ai l)i(!n peu liabilé la Clievrett(?
« cette année. Monsieur et madame Dupin viennent m'y demander à
« diiu'i' (liniaiulic proeliain. ,1e compte que MM. de Saint-Lambert, de
« Francueil et madame d'IIoudetot seront di; la partie; vous me feriez
« un vrai plaisir, monsieur, si vous vouliez être des nôtres. Toutes les
« personnes (JU(î j'aurai chez moi vous désirent, et seront eliarméiis de
« partager avec moi le plaisir de passer avec vous une partie de la jour-
« née. J'ai l'honneui' d'être avec la plus parfaite considération , etc. »
dette lettre me donna d'horribles battements de cœur. Après avoir
fait, depuis un au, la nouvelle de Paris, l'idée de m'aller donner en
spectacle vis-à-vis de madame d'IIoudetot me faisait trembler, et j'avais
peine à trouver assez di; courage pour soutenir celte épreuve. Cependant,
piiis(ju"clle et Saint-Lambert le viudaient bien, puisque d'Hpinay parlait
au nom de tous les conviés, et qu'il n'eu nommait aucun que je ne lusse
bien aise de voir, je ne crus point, après tout, me compromettre en ac-
ceptant un dineroù j'étais en quelque sorte invité par tout le monde. Je
promis donc. Le diinauelie il lit mauvais : M. d'Epinay m'envoya son
carrosse, et j'allai.
Mon arrivée lit sensation. Je n'ai jamais reçu d'accueil plus caressant.
On eût dit (jue toute la comitagnie sentait combien j'avais besoin d'être
rassuré. 11 n'y a que les cœurs l'iançais qui connaissent ces sortes de déli-
catesses. Cependant je trouvais |)lus de monde que je ne m'y étais attendu ;
entreautres, le comlinriloudetot, ([ue je ne connaissais point du tout, et
sa sœur, madame de IMaiuviUe, dont je me serais bien passé. KUe était
venue plusieurs l'ois l'année précédente à Eaubonnc : et sa belle-sœur,
dans nos promenades solitaires, l'avait souventlaissées'ennuyer àgarder
le mulet. Elle avait nourri contre moi un ressentiment qu'elle satisfit du-
rant ce diner tout à son aise; car on sent que la présence du comte
d'Homletot cl de Saint-Lambert ne mettait pas les rieurs de mon côté, et
(|u"uri liomme embarrassé dans les entretiens les plus faciles n'était pas
fort biillanl dans celui-là. Je n'ai jamais tant souffiM't, ni fait plus mau-
vaise! contenance, ni reçu d'atteintes plus impre'vues. Knlin, quand on
lut sorti de table, je m'éloignai de celte mégère; j'eus le plaisir de
voir Saint-Lambert et madame d'IIoudetot s'approcber de moi, et nous
causâmes enseinble, uni' partie de l'après-midi, de cboses indiflé'renles.
l'vii m II ii\ iih \ 4i<i
a la vôiilt'-. mais nwi- la iik'iih' l.iriiili.n iIc i|u avant iiinii r^aiiiiunl. (le
|irii(i'ilc ne lui pas |ii'iilii ilaiis inini ciiiir ; cl si Saiiil-I.aiiilii ri > i l'il itii
liii', il (Il lui snii'iiicnl l'Ii- niiiliiil. li- jiiii-. jiiicr tjiic, i|iiiiii|iii> m ani-
\aiil, la MIC (le iiiadaiiic «riloiiilclol m'cùl (loiiiic des |>al|iilali<iiis jus-
qu'à la (Icraillaiicc, eu m'en relunnianl je ne |ieiisai pri's<|iic pas a elle;
ji- ne rus«ieeiipé <|nc ilc Sainl-l.ainlMi I.
.Malj^ré les malins sarcasmes de madame de |llain\illi', ci- diiici me lil
yrand liieii, cl je me félicitai linl de ne m'> être pas lelnsé. J'y recon-
nus, non-sculcmenl (pic les intrigues de (irinim cl des Indliacliiens n'a-
\au-nl point (U'-taeliL' de moi mes aueicniics coiinaissaiiees ; mais, ce (iiii
me llatia da\anlaj!;(î encore, (|ue les sentimeiil> lii iii.iilniie <! Iloiuletni
cl de Saint-I.amherl étaient moins clianj;es (pie je n'axais cru; el je
compris eiiliii (piil \ avait plus de jalousie <|uc de nu-seslime dans l'c-
loignciiient oii il la Iciiail de moii Cela me cons(da cl me traïKinilli.-a.
Sûr de n'^'lrc pas un ol>jolde mépris pour ceux (|iii l'i laieiil de mun es-
lime, j'en traxaillai sur mou propre co-nr avec plus de coiirajie el de
succès. Si je ne vins |)as à lioul d'\ éteindre enlieremenl une passion
coupable cl malheureuse, j'en ivjjlai du moins si bien les restes, (|u'ils
ne III tuil pas l'ail l'aire nue S( iilc laiile dc|)uis ce temps-là. I,cs copies de
madame d lloiidetot. (jii'elle iii'eii|;.i|;ea de reprendre; mes ouvrages iine
je continuai de lui envoyer (piand ils paraissaient, mattircrent encore
de sa pari, de temps à autre, qnel(|ucs messages et liillcts indif^rcnts,
mais ohligeanls. Kllc fil nu'-me plus, comme on verra dans la siiilc : el
la conduite reciprocpie de tous les trois, i|ikiii(I nuire conimerce ciil
cesse, peut servir d'exemple de la manii're dont les lionni'les (,'cns se sé-
parent, ((uand il ne leur coiiviciit plus de se voir.
In autre avantage ([lie me procura ce dîner lui (|u'on en parla dans
Paris, el (|u'il servit de n'Intation sans ri'plirpie au l)iuil que ri'pandaieiil
partout mes ennemis, (|ue j'étais hruiiilli' iimi l( lliineiit avec Ions ceiiv
qui s'y Irouvèrenl, el surtout avec M.d'Épinav. Km (|iiittanl l'Ijinilagc,
je lui avais écrit une lettre de remercîmenl Irès-lionui'te, à la<|uelle il n'--
pondil non moins lionmMemonl ; et les alleiitioiis niutiieiles ne cessèrent
point tant avec lui (ju'avec M. de Laiive son frère, (jui iiicnie vint me voir
à Montmorencv , cl m'envoya ses gravures. Hors les deux belles-sœurs de
madame d'Ilondelot, je n'ai jamais été mal avec personne do sa famille.
Ma lettre à d'Alembert eut un grand succès. Tous mes ouvrages en
avaient eu, mais celui-ci me lui |>lns favorable. Il appril au public à se
défier des insinuations de la coterie bolbacbiquc. Ouaiid j'allai à l'Ki-
milago, elle prédit, avec sa suilisancc ordinaire, que je n'y tiendrais pas
trois mois. (Jiiand elle vil (|nc j'v en avais tenu vingt, el ([ue, forcé d'en
sortir, je fixais encore ma demeure à la campagne, elle soiiliiil que c'é-
lail obstination pure; que je m'ennuyais à la morl dans ma retraite;
mais que, roniic d'orfiiieil. j'aimais mieux v pi'rir viiliiiic de mou (q>i-
420 l.i;S CONl'KSSIONS.
niàliclc, (|ii(' lie inCii di'ilirc et de revenir à l'aris. I,;i lettre ;i d'Aleinheil
res|)itiiit une doneenr dàine qu'on sentit n'être point jouée. Si j'euss(!
été rongé d'IiiniK iii- dans ma retraite, mon Ion s'en serait senti. Il en
réj;nail dans tous les écrits (|ne j'avais laits à l'aris : il n'en régnait j)lus
dans le premier que j'avais lait à la campagne, l'our ceux qui savent
observer, cette remarque était décisive. On vit que j'étais rentré dans
mon élément.
dépendant ce nn''ine ouvrage, tout plein de douceur (]u'il était, me
lit encore, par ma balourdise et par mon malheur ordinaire, un nouvel
ennemi parmi les gens de lettres. J'avais lait connaissance avec Mar-
monlel chez M. de la l'opiinière, et celte connaissance s'était entretenue
(•lie/, le liaron. Marmonlel faisait alors le Mercure de France. Comme j'a-
vais la lierté de ne [)oint en>()yer nws ouvrages aux auteurs [x'riodiques,
et que je voulais cependant lui envoyer celui-ci, sans qu'il crut ijue c'é-
tait à ce tilre, ni pour qu'il en parlât dans le sMercure, j'écrivis sur son
exemplain; (|ue ce n'était point pour l'auteur du Mercure, mais pour
M. Marmontel. Ji^ crus lui faire un très-beau compliment ; il crut y voir
une cruelle offense, (>l (bninl mon plus irréconciliable ennemi. Il écri-
vit contre cette même lettre avec politesse, mais avec un fiel qui se sent
aisément, et depuis lors il n'a manqué aucune occasion de me nuire
dans la société, et de me maltraiter indirectement dans ses ouvrages : tant
l(! très-irritable anu)ui-propre de gens de lettres est difficile à ménager,
et tant on doit avoir soin de ne rien laisser, dans les compliments qu'on
leur fait, qui puisse même avoir la moindre apparence d'équivoque.
(1759.) Devenu tranquille de tous les côtes, je profilai du loisir et de
l'indépendance oi'i je me trouvais pour reprendre nu's travaux avec plus
de suite. J'aclu^vai cet biver la Julie, et je l'envoyai à Hey, qui la fit im-
prinuM' l'année suivante. Ce travail fut cependant encoie interrompu
par une petite diversion, et même assez désagréable. J'appris qu'on pré-
parait à rOp('ia une nouvelle remise du Devin du village. Outré de voir
ces gens-là disposer arroj;ainmenl de mon bien, je rei)ris le mémoire
que j'avais envoyé à M. d'Argenson, et qui était demeuré sans réponse;
el l'ayant retouché, je le fis remettre par M. Sellon, résident de Genève,
avec une lettre dont il voulut bien se charger, à M. le comte de Saint-
Florentin, qui avait remplacé M. d'Argenson dans le département de
rOjii'ra M. de Sainl-I'lorenlin promit une l'éponse, et n'en (il aucune.
Diiclos, à qui j'é'crivis ce que j'avais fait, en parla aux petits violons, qui
offrirent de me rendre, non mon opéra, mais mes entrées dont je ne
])Ouvais pins profiter. Voyant que je n'avais d'aucun côté aucune justice
à espérer, j'abandonnai cette affaire; et la direction de l'Opéra, sans ré-
pondre il mes raisons ni les écouter, a continué de disposer, connue de
son propre bien, el de faire son profil du Devin du villcHje, qui Irès-iii-
conteslablenienl n'appartient (]u'à moi seul.
I'\ll I II II I l\ li I \
m
hciillis II Ile j ax.iis srciiili' li' joll^ de liio IN i'.'ili>, |r iiiiii.'iih iiik' mc iis-
si'/. l'j^alc cl |iaisililc : |iri\c ilii cliariiic tics :illacliciiiciil> liii|> \il's, j'c-
lais lilirc aussi du |iiimIs {{{■ Icins cliaiiics. Dc^oùtc des ami'* |ii'(ilcc-
Ictirs. i|iii \()(ilaiciil alisnluiiiciit dis|iiiscr de ma licslincc cl m'asservira
leurs |uclcndns iiiciilails uiai^ri' umi, j'clais rcsolii ilc uTcii liiiir di'--
sormais aux liaisons de simple liieiiNeillanee, <|ui, sans j^èiier la Itlierle,
fuiil ra};rémen( de la \ie, el dont nue mise d'égalité fait le fomlenn-nl.
J'en avais de celle espèce aiilani ipiil m'en lallail pour couler les dou-
ceurs de la sociélé. sans eu soiiHVir la depemlauee; el silôl i|ue j'eus es-
sayé de ce jieiire de \ie, je seulis (|ue c'elail celui (|ui couNcnail a mon
âge, pour liiiir mes jours dans le calme, loin de i ora^e, des luouille-
ries el dt?s Iracasseries, où je M-nais d'èlre à demi sultmer^é.
Duraiil mon séjour à l'Krmila-^e. el de|)uis mon élaldisscnn'iil à Monl-
UHireuc\, j'avais l'ait à mon voisinage (|ueli|nes couuaissaiices (|ui in'e-
laienl agréaldes, el qui ne m'nssujcllissaienl à rien. A leur lète élail le
jeune Lovseau de Mauléuii, qui. dcliulaut alors au barreau, ij^norail
(|uelle V sérail sa place, .le n'eus pas comme lui ce donic. Je lui mar-
quai liieulôl la carriire illuslrc (|u on le voit fournir aujourd'hui, .le lui
prédis que, s'il se rcndail sévère sur le choix des causes, cl (|u"il ne In!
jamais que le défenseur de la jiislice et de la verlu, son génie, élevé par
ce seiiliment suhlime. égalerail celui des |)lus grands oralciirs. Il a suivi
mon conseil, el il en a scnli leffol. Sa défense de M. de l'eûtes est digne
de Démosllii-ne. Il venait Ions les ans «à un <|uarl de lieue de l'Krmitage
passer les vacances à Sainl-Iîrice, dans le fief de Mauléon, appartenant à
sa mère, et où jadis avait logi- le grand IJossiiet. Vf>ilà nu lief d(uit une.
succession de pareils maîlns rendrait la noidesse diflicile a soutenir.
J'avais, an nu-me village de Sainl-Urice, le lihraire (îuérin, homme
d'esprit, lettré, aimahle, el de la haute vcdée dans son élal. Il me lit
iîi LES CONFESSIONS.
r.iirc aussi (•(niuaissanci! avor Jean Noaiilmc, libiaiio (l'AiiisIcidani, son
correspomlanl (il son ami, (jni dans la suite imprima Vlùnili'.
J'avais, plus près ijncore que Sainl-Brice, M. Mallor, curé de Groslcy,
pins lail pour être lionime d'Hlat el minisire que curé de village, et à
qui l'on eùl donné tout au moins un diocèse à gouverner, si les lalenls
décidaient des places. Il avait été secrétaire du comte du Luc, et avait
connu Irès-parliculièremcnt Jean-Baptiste Uonsseau. Aussi plein d'estime
pour la mémoire de cet illustre banni que d'iiorreur pour celle du
fourbe Saurin qui l'avait perdu, il savait sur l'un et sur l'autre beau-
coup d'anecdotes curieuses, que Seguy n'avait pas mises dans la vie en-
core manustritc du |)r('micr; et il m'assurait que le comte du l.uc, loin
d'a\oir j.imais en à s'en plaindre, avait conserve'' jus(jn'à la lin de sa vie
la plus ardente amitié pour lui. M. Maltor, à ([ui .M. de Niutimille avait
donné celle retraite assez bonne, après la mort de son j)atron, avait été
employé jadis dans beaucoup d'affaires, dont il avait, quoique vieux, la
mémoire encore présente, et dont il raisonnait très-bien. Sa conversa-
tion, non moins iuslructive (|u'amusante, ne sentait point sou curé de
village : il joignait le l(»u d'un bommi; du monde aux connaissances
d'un liomme de cabinet. Il était, de tous mes voisins permanents, celui
dont la société m'était la plus agréable, et (|uc j'ai eu le plus de regret
lie quitter.
J'avais à Montmorency les oratoriens, et entre autres le 1'. Herlbicr,
professeur de |)bysi(|ue, auquel, malgré ([uel(|ne léger vernis de pédan-
terie, je m'étais attacbé' par nu certain air de bonboniie que je lui
trouvais. J'avais cependant peine à concilier cette grande simplicité avec
le désir et l'art qu'il avait de se fourrer partout, cliez les grands, che/
les femmes, cliez les dévols, cliez les pliilosopbes. Il savait se faire tout
a tous. Je me plaisais fort avec lui. J'en parlais à tout le monde : appa-
remment ce que j'en disais lui revint. 11 me remerciait un jour, en ri-
canant, de l'avoir trouvé bonbomme. Je trouvai dans son souris je no
sais quoi de sardoni(|ue, (jni changea totalement sa physionomie à mes
yeux, cl qui m'est souvent revenu depuis lors dans la mémoire. Je ne
peux pas mieux comparer ce souris qu'à celui de Panurge achetant les
moulons de Dindenaul. Notre connaissance avait commencé peu de temps
après mon arivée à l'Krmitagc, oii il me venait voir très-souvent. J'étais
déjà établi a Montmorency, (juand il en [)artil pour retourner demeurer
à l'aris. 11 y voyait souvent madame le Vassenr. In jour que je ni; pen-
sais à rien moins, il m'écrivit de la part de celle femme, pour m'infor-
mcr que M. Griinm offrait de se charger de son entretien, et pour me
(Icmaiuler la permission d'accepter cette offre. J'ap|)ris ({u'elle consis-
tait en une pension de trois cents livres, et que madame le Vassenr de-
vait venir demeurer à Deuil, entre la Chevrette el Montmorency. Je ne
dirai pas l'impression (jue fit sur moi cette nouvelle, (|ui aurai! été
l'Mtl II II I l\ m. X. HT,
iiioliis siii'|ii'fiiaiil<> si (11-1111111 a\ail ru dix iiiilli- livres de ronU's, ou (iiirl-
i|iif it'Ialidii plus r.u'ilc :i (-ouiiu'i.'uilrc avci- ccllf tciiinii', et i|u'iiii lu-
iii'iiil |ias l'ail un si graïul criiiu' de l'avoir aineiiéu à la cainpa^ui', mi
l'cpeiidaiit il lui plaisait iiiainlciianl ili- la larni-ui r, coiiiiiiu si i-llc ùlail
rajeunir depuis ee lenips-là. Je rnnipris (|ue la liiuiue vieille ne nie di;-
nianilait cette prruiission, dont elle aurait liien |iu se passer si je l'avais
iTfuséo, (|u'alin de ne pas s'exposer à perdre ee (|ui' je lui <loiinais de
mon fôlé. yuoiqne cette charité me parût très-extraordinaire, elle ne me
frappa pas alors autant ipi'elle a l'ait dans la suite. Mais (|uaud j'aurais
su tout ce (|Mr j'ai prnrlrr depuis, je n'en aurais pas inoius donne mon
consentenuMit, connue je lis, et ccuunie j'étais oldi^é de faire, à moins
de renchérir sur l'offre de M. (iriinm. Depuis lors le I'. Itrrtliirr nie
guérit nu peu de l'iuiputalion d(> lionhomie (|ui lui avait paiu si plai-
sante, et doul je l'avais si etourdiuient charge.
(le mèinr I'. Itrrtliier avait la connaissance de i\i\\\ inininies qui re-
cherchèrent aussi la mienne, je ne sais |)our(|iioi : car il v avait assuré-
ment peu de lapport entre leurs j;onts et l(;s miens, (i'étaieni des enfant.-
de Milcliisédecli, dont on ne connaissait ni le pavs, ni la famille, ni
pndtahlrmenl le vrai nnni. Il- rlairnl jansénistes, et passaient [lonr dos
prêtres détruises, peut-être a cause de leur façon ridicule de porler les ra-
pières aux(|in'lles ils étaient attachés. Le mystère prodi^'ienx (|n'ils met-
taient à toutes leurs allures leur donnait un air de chefs de parti, et ji'
n'ai jamais douté (m'ils ne lissent la Gazette ecclésiasti(iiii'. I, Un, ^rand.
I)énin, i)atelin, s'ap|)i'lail M. Terrand; l'autre, petit, trapu, ricaneur,
[lointilleux. s'appelait M. Minard. Ils se traitaient de cousins. Ils lo-
•jeaient à Paris, avec d'Alemherl, chez sa nourrice, appelée madame
Rousseau ; et ils avaient pris à Montmorency un prlil ap|)artcment poni
V passer les étés. Ils faisaient leur ménaj;(' eux-niénics, sans doinesti(|ue
et sans commissionnaire. Ils avaient alternativement chacun sa semaine
pour aller aux provisions, faire la cuisine et halayer la maison. D'ail-
leurs ils se tenaient assez hien ; nous maiif^ions (|iii li|uel(iis K's uns
chez les autres. Je ne sais pas poiir(|uoi ils se souciaient de moi ; pour
moi, je ne me souciais d'eux (jue |)arce ijuils jouaient aux échecs ; et,
pour obtenir une pauvre petite partie, j'endurais ijuatre heures d'ennui,
(lomme ils se fourraient partout et voulaient se mêler de tout, Thérèse
les appelait les coiHHinfs, et ce nom leurest demeuré à Monlmorencv.
Telles étaient, avec mou hoir M. Maliias, (|ui élail un lionliomme,
mes principales connaissances de campagne. 11 m'en restait assez à
Paris pour y vivre, quand je voudrais, avec agrément, hors de la sphère
des jîons de lettres, oii je ne complais que le seul Duclos pour ami : car
Delevre élail encore trop jeune; et <pHpi([ue après avoir vu de près les
manu-uvres de la 1 lique pliilosophi(|ue à mon égard, il s'en fût tout à
fait détache, ou du moins je le crus ainsi, je ne pouvais encore unhliei
t'2l I.KS CONFKSSIONS
la l'afililc ([ii'il avait oiic à se l'aire aiiprrs ilr moi le porte-voix de tous
t'cs gens-là.
J'avais (l'abord mon ancien et respcclahle ami M. Roguin. C'était un
ami (In him temps, (juo je nt! devais point à mes (jcrits, mais à moi-
nn'Miie, et (jue pour cette raison j'ai tonjoiirs conserv(!'. J'avais le bon
Lenieps, mon compatriote, et sa filK; alors vivante, madame bambcrt.
J'avais un jeune Genevois, appelû- Coindel, bon gardon, ce me semblait,
soigneux, oi'licieux, 7x'l(3; mais ignorant, eonliant, gourmand, avanta-
geux, ([ni nr(jlait venu voir dès le commencement de ma demeure à
rKrmitage, et, sans autre introducteur que lui-nn';me, s'(''tait bientôt
I lalili (lu/ moi, malgr('' moi. H avait (jneUiuc goût j)onr le dessin, el
connaissait les artistes. 11 nie lut utile pour les estampes de la Julie ; il
se cbargca de la direction des dessins el des ])lanclies, et s'acquitta bien
de celte commission.
J'avais la maison de M. Diipin, ([iii, moins brillante (|ue durant les
beaux j(uus de madanu' Diipin, ne laissait |)as d'(Hre encore, \y,\v le mé-
ritc des maîtres el par le clioix du motule (|n'y s'y rassemblait, une des
meilleures maisons de Paris. Comme je ne leur avais préféré personne,
que je ne les avais quittés que pour vivre libre, ils n'avaient point cessé
de me voir avec amitié, et j'étais sûr d'être en tout temps bien reçu de
madame Dupin. Je la pouvais même compter pour une de mes voisines
de campagne, depuis qu'ils s'étaient l'ail un établissement à Clicby, où
j'allais qiu'lquefois passer un jour ou deux, et où j'aurais été davantage,
si madame Dupin et madame de Chenonceaux avaient vécu de meilleure
intelligence. Mais la dillicullé de se partager dans la même maison entre
deux l'emmes qui ne sympalhisaicnt pas, me rendit Clicby trop gênant.
Attaclu' à madame de Cbenonceaux d'une amitié plus égale et plus fa-
inili('r(!, j'avais le plaisir de la voir plus à mon aise à Deuil, presque à
ma porte, où elle avait loué une ])elile maison, et même chez moi, où
elle me venait voir assez souvent.
J'avais madame de Créqui, qui, s'élant jetée dans la liante dévotion,
avait cessé de voir les d'Alembert, les Marmonlel, el la plupart des gens
de lettres, excepté, je crois, l'abbé Trublet, manière alors de demi-ca-
l'ard, dont elle était nu''m(! assez ennuyée. Pour moi, qu'elle avait re-
cliercbé, je ne perdis pas sa bienveillance ni sa correspondance. Elle
m'envoya des poulardes du Mans aux élrennes; el sa parti(; était faite
pour venir nie voir l'année suivante, quand un voyage de madame de
Luxembourg croisa le sien. Je lui dois ici une place a jiarl ; elle en aura
toiijouis une distinguée dans mes souvenirs.
J'avais un homme (|u'exceiité Uoguiii. j'aurais dû mettre le premier
en compte : mon ancien c(uilrere el ami de i.arrio. ci-devant secrétaire
titulaire de l'ambassade d'Kspague à Venise . puis en Suède, où il fut,
par sa cour, charg('- des alTaires, et eiilin nomme icellcmenl secrétaire
i> vit I II II. I n i!i \ lir,
il ani|ia>>atl(' a l'an-. Il me \iiil ^lll iHcinlic a Mniiliiiiiiriics , liii>i|ii)> je
m' \ allciidais li' iimiiis. Il clail diiini' il'iiii onlrc il i!>|ia^iir, ilmil j'ai
oiililic le iiiHii, a\t'r iiiic lu llr rmu m iiirrrciics. Il asail ili' olilii-i-
tliiiis SCS |)ri-ii\cs, il ajoiili M iiiir Iclln- a si>ii nniii ilr (iairin, cl |Miilail
celui ild clioalicr île (ianioii. Je le liitiMai (oiijiiiiis le iiiciiic, le
iiuiiie (Acellenl t leiir, res|ii il de jniir en jour plus aiiiialile. J'aurais
re|iiis a\ec lui ht iiièiiie iiiliiiiilc (|iraii|)ai-a\aiil, si Caiiiidel. s'iiilcr|iii-
saiil entre iimis a smi (iriliiiairc, ii eût |iriilili' de iiiiui l'Ioij^iieriienl iiiiiir
s'iiisiiiiier à ma |dae(> cl en nmn nom dans sa ennlianee, cl nie sn|i|dan-
ler. à IViree de /ele a me ser\ir.
La incninire dcliarrinn me ra|)|icllc i clic d un de mes voisins de lani-
pajinc, dinil j inrais d'aulanl |dns de Im I de ne pas parler, (pie j'en ai a
lonlcsser un l>icn inexensaMe envers lui. ("clail riiunm'le M. le Itlnnd,
qui m'avail reniln service a Nenisc, cl (|ni, i-lant venu laiio nn V(iva;^c
en France avec sa lamille. avait Inné une maisnn de campajjno à la Hri-
clie, non loin de Montmorency. Sitôt que j'appris ijuil était mon voi-
sin, j'en Ins dans la joie de mon cienr, et nie lis encore pins nne léle
(|niin deviiii- daller lui rendre visite. Je partis pnnr cela des le lende-
main. Je Ins rencontré par des j^ens qui nie venaient \nir nioi-mème. <'l
avec lesquels il lallut retonrner. Deux jours après, je |wrs enc(M'e; il
avait diné à l'aris avec toute sa lamille. lue troisième l'ois il était clu/.
lui : j'entendis des vnix de d'uimcs. je vis à la porte nn carrosse (|ni me
lit |)enr. Je voulais du moins, pour la première l'ois, le voir a mon aise,
et causer avec lui de nos anciennes liaisons. Kniin, je remis si hicn ma
visite de jour à autre, (|ne la lionte de rem|)lir si tard nn |iareil d<'Voir
lit (pie je ne le remplis point dn tout. Apres avoir osé tant allendre. je
n'osai plus me montrer, tlelte iu''glij,'ence, dont M. le Itlmid ne put
(piètre justement indi^'ué. donna vis-à-vis de lui l'air de l'inpiratitnde a
ma paresse ; et cependant je sentais mon c(eur si peu conpahle, r|U(> si
j'avais pn faire à M. le llloiid quelque vrai |)laisir, même à son insu, je
suis liien sur qu'il ne m'eût pas trouvé paresseux. Mais l'indolence, la
né^lifîencc et les délais dans les |)etits devoirs à remplir, mont fait pins
de tort que de grands vices. Mes |)ires fautes ont été d'omission : j'ai
rarement fait ce (juil ne fallait pas faire, et malheureusement j'ai plus
rarement encore fait ce rpi'il fallait.
Puisque me voilà revenu à mes connaissances de Venise, je n'en dois
pas oublier une (jni s'y rapporte, et ijueje n'avais interrompue, ainsi
(pic les antres, que depuis beaucoup moins de temps, (j'est celle de
M. de Jonville, ipii avait continué, depuis son relmir de (iènes, à me
faire beaucoup d ainiliés. Il aimait Icirt à rue voir, et a caus(>i' avec moi
des affaires d Italie et des folies de M. de Moiitaij.;u, dont il savait, de
son côté, bien des traits par les bureaux des affaires étrangères, daii>
les(|nels il avait bcaiiconp de liaisons. J'eus le plaisir aussi de icvnir
.M
4*.i LES CONFESSIONS.
clic/, lui mon ancien camarade nn|)ont, (jui avait acliclc une, cliar^ci
(laTis sa province, cl dont les aHaires h; ramenaient (|ncl(jnerois à l'aris.
M. do .loinlllc (i(\inl peu à peu si empressé de m'avoir, qu'il en était
même jïènant ; et (iuoi(|ue nous logeassions dans des quartiers fort éloi-
gnés, il V avait du hrnit entre nous quand je passais une semaine entière
sans aller dîner cliez lui. (Juand il allait a .loiiville, il m'y voulait tou-
jours emmener; mais y étant nue Ibis allé passer huit jours, qui me
parurent fort longs, je n'y voulus plus retourner. M. do Jonvilh; était
assiu'ément un lionncle et galant homme, aimahle même à certains
égards; mais il avait peu d'esprit : il était heau, tant soit peu Narcisse,
et passablement ennuyeux. Il avait un ii'cucil singulier, et peut-être
unique au monde, dont il s'occupait heaucoup, et dont il occupait aussi
ses hôtes, qui quelquefois s'en amusaient moins que lui. C'était une col-
lection très-complète de tous les vaudevilles de la cour et de Paris, de-
puis plus de cinquante ans, où l'on trouvait beaucoup d'anecdotes,
(Mi'on aurait inutilement cherchées ailleurs. Voilà des Mémoires pour
l'histoire deFrance, dont on ne s'aviserait guère chez toute autre nation.
In jour, au fort de notre meilleure intelligence, il me fit un accueil
si froid, si glaçant, si peu dans son ton ordinaire, qu'après lui avoir
donné occasion de s'ex|)liquer, et même l'en avoir prié, je sortis de chez
lui avec la résolution, que j'ai tenue, de n'y plus remettre les pieds; car
on ne me revoit guère où j'ai été une fois mal reçu, et il n'y avait point
ici de Diderot qui plaidât pour M. de Jonville. .le cherchai vainement
dans Tua tète quel tort je |)ouvais avoir avec lui : je ne trouvai rien. J'é-
tais sur de n'avoir jamais parlé de lui ni des siens que de la façon la
plus honorable ; car je lui étais sincèrement attaché; et, outre que je
n'en avais que du bien à dire, ma plus inviolable maxime a toujours
été de ne parler qu'avec honneur des maisons que je fréqueiitais.
Enfin, à force de ruminer, voici ce que je conjecturai. La dernière
fois que nous nous étions vus, il m'avait donné à souper chez des filles
de sa connaissance, avec deux ou trois commis des affaires étrangères,
gens très-aimables, et qui n'avaient point du tout l'air ni le ton liber-
tin; et je puis jurer que de mon côté la soirée se passa à méditer assez
tristement sur le malheureux sort de ces créatures. Je ne payai pas mon
écot, parce (|ue M. ih' Jonville nous donnait à souper; et je ne donnai
rien à ces lilles, parce que je ne leur lis point gagner, comme à lapa-
ilnaiia, le pavement que j'aurais pu leur offrir. Nous sorlnnes tous assez
"ais, et de tri-s-bonne intelligence. Sans être retourné chez ces filles,
j'allai trois ou quatre jours après dîner chez M. de Jonville, (|ue je n'a-
vais pas revu depuis lors, et qui n)e lit l'accueil que j'ai dit. N'en pou-
vant imaginer d'autre cause que quelque malentendu relatif à ce souper,
et voyant qu'il ne voulait pas s'expliquer, je pris mon parti et cessai de
le voir; mais je coulinuai de lui envoyer mes ouvrages: il me lit faire
l'AUTIK II. I l\ m \ 4*7
soiiM'iit (les loinpliiiicnls ; i-l l'avant un jour irnconlrr au i liaurioii ilr
la (iciniitlii', il im- (il, sur ce (|ni' jt; n allai- |>lns li' mui , «li> hjium Ins
olili<;(>aiils, <|iii iii- in'j raint'iuTiMil pas. Ain>i ii'lli- afraire a\ail plus
l'air (riiiu- linuilciii- (|ni> ti'iini' in|itnrf. TulltL>^oi^i ne l'ayunt pas revu,
et ii'a\ant plus <ini |i.iili'i ilc lui ili|)ui> lues, il eût été trop lard piinr \
retiturner au bout il uin- inlrnnpliim de plusieurs anmes. \oila ponr-
(|uoi M. de Juii\ille n'entre point ici dans ma liste, (|uoii|ne j'eusse assez,
longtemps fréquenté sa niais(ui.
Je n'enllerai point la nn'Miie liste de heancotip d'autres coiinaissanei's
moins ramilii-res.ou <|ui, par mon alisenee, avaient eesséde l'être, it(jue
je ne laissai pas de voir (|uel(|uefois en eampa^m-, tant eln>/. moi (|n':i
mon voisinage, telles, par exemple, (|ue les al)lii s de (iondiliae, de Ma-
idv. MM.deMairan. d.' i.alive. de Hois-elou. Watelet, Aneelet, et .l'au-
Ires tjuil serait tro|) loiij; de iiommei'. Je passerai lej^eremenl aussi sur
celle de M. de Mar«;encv, gentilliomme ordinaire du roi, ancien membre
(le la coterie ln>ll)aclii(|ue, (|u'il avait quittée ainsi que moi, et ancien
ami (le madame d'Kpinav. dont il s'était délaelié ainsi ([ue moi ; ni sur
celle de son ami Desmaliis, auteur celelire, mais éphémère, de la conu-die
de V Iwperlitienl. Le premier était mon voisin de cumpagne, sa terre de
Margency étant |)rés de .Montmorency. Nous étions d'anciennes connais-
sances; mais le voisinage et une certaine conformité d'expériences nous
rap|)rocliérent davanta;;e. l.e second moui'ul peu après. Il avait du ine-
nle il de l'esprit ; mais il était un peu roriiiinai de sa comédie, un peu
fat auprès des femmes, el n'en fut pas extrêmement regretté.
Mais je ne puis omettre une correspondance nouvelle de ce temps-là,
(|ni a trop intlué sur le reste de ma vie pour fjue je néglige d'en mar-
«|uer le commencement, il s'agit de M. de Lamoignon de .Malesherbes,
premier président de la cour des aides, chargé pour lors de la librairie,
i|u"il gouvernait avec autant de lumières (|ue de douceur, et à la grande
satisfaction des gens de lettres. Je ne l'avais pas été voir à l'aris une
seule fois; cependant j'avais toujonrs éprouvé de sa part les facilités les
plus obligeantes, quant à la censure; et je savais qu'en plus d'une oc-
casion il avait fort malmené ceux qui écrivaient contre moi. J'eus de
nouvelles preuves de ses bontés au sujet de I impression de la Julie ; car
les épreuves d'un si grand ouvrage étant fort coûteuses à faire venir
d'Amsterdam par la poste, il permit, ayant ses ports francs, qu'elles lui
fussent adressées; et il me les cnvovait franches aussi, sous le contre-
seing de M. le chancelier son père. Quand l'ouvrage fut imprimé, il
n'en permit le débit dans le royaume qu'ensuite d'une édition qu'il en
lit faire à mon prolil. malgré moi-même : comme ce profit eût été de
ma part un vol fait à llev, à qui j'avais vendu mon manuscrit, non-seu-
lement je ne voulus point accepter le jtrésent qui m'était destiné pour
cela, sans son aveu, qu'il accorda Irès-génércusement ; mais je voulus
■lis l.Eb COM- F.SSIO.NS.
|>;irlai;tM' :\\rc lui les cciil |>istol('s ,'i (|ii()i iiinnl.i ce prcsonl. i| iloiil il ne
vouliil ririi. l'iiui ri's cciU |)isl(ilcs. j l'iis le (h'sagi'éiDciit ddiil M. (Ii>
Mak'slierbfs iii' m'axail |)as prcNciiii. dr \iiir iKiriililinicnl nmliicr iikui
ouvrage, cl ompcciicr le deliil île la luuiiie idilimi jns(|ii';i ce i|iie la
mauvaise IVil écouléo.
.lai hiiijours regardé M. Muloslieihes coiiiine mi lioinine d nue droi-
liire à loiitc é|>i(Mive. Jamais rien de ce (|ui mCsl aiiivé ne ma fait
diniler nii momenl de sa pr(d)ite : mais anssi l'aihlc (|n'iioruiè(e. il nnil
ilMel(|nerois aux gens pour lesi|nels il s'intéresse, h lorce de les vouloii-
préserver. Nou-seiilement il lil relrauclicr plus de ceni pages dans l'é-
diliou de Paris, mais il lil un relranehcmeiil qui pouvail porter le nom
iliulidélili' dans l'exemplaire de la lionne édilion qu'il envoya à madame
de l'onipadour. Il esl dit (|iicl([ui; |iart, dans eel ouvrage, que la l'cmme
d'un cliurbiuinier esl pins digne de respect que la maîtresse d'un prince.
dette plirase m'était venue dans la chaleur de la comjiosition, sans au-
cune application, je le jure. En relisant l'ouvrage, je vis qu'on ferait
cette application. (Cependant, par la très-im]trudeute maxime de ne rien
ôter j)ar égard aux applications ipi du pouvait l'aire, (piaiid j'avais dans
ma conscience le témoignage de ne les avoir pas laites en écrivant, je ne
voulus point ùter cette phrase, et je me contentai de substituer le mot
prince au mot roi, que j'avais d'ahord mis. Cet adoucissement ne parut
pas sulTisant à M. de Malcsherbes : il retrancha la phrase entière, dans
un carton qu'il fit imprimer exprès, et coller aussi pro|)rement (|u'il
l'ut possible dans l'exemplaire de nuidame de l'onipadour. Elle n'ignora
pas ce tour de passe-passe : il se trouva de bonnes âmes qui l'en in-
struisirent. Pour moi, je ne l'appris que longtemps après, lorsque je
eomuKMH'ais d'en sentir les suites.
N'est-ce jioirit encore ici la première origine de la haine couverte,
mais implacable, d'une autre dame qui était dans un cas pareil, sans
(jne j'en susse rien, ni même que je la connusse quand j'écrivis ce j)as-
sage? Quand le livic- se jinblia, la connaissance était faite, et j'étais
très-in{]niet. Je le dis au chevalier de Eorenzi, (jui se mo(|na de moi, et
m'assura que cette dame en était si jieu offensée, qu'elle n'y avait jias
même fait attention. Je le crus, nu peu légèrement i)ent-ètre, et je me
tranquillisai fort mal à propos.
Je reçus, à lentrée de l'hiver, une nouvelle niarf[ue des hontes de
M. de Malesherbes, à laquelle je fus fort sensible, ([uoique je ne ju-
geasse pas à propos d'en proliter. Il y avait une place vacante dans le
Journal ilca aoranls. Margency m'écrivit pour me la proi)oser. comme de
lui-même. .Mais il me fut aisé de comprendre, par le tour de sa lettie
(liasse C, n°.33), qu'il était insirnit et autorisé ; et lui-mènu^ me tnai(|ua
dans la suite' liasse (!, n" il , (|u il avait été cliargi; de me faire cette
offre. I.e travail de (ctle place était peu de chose. Il ne s'agissait que de
l'.vUTiK 11. I i\ m: \ H'>
«li'iix cxlraits |tar nmis. dmil on iira|>|it»i Icrail 1rs Mmis, sans cire olili^i-
jamais à aiiniii xixaui' tic l'aiis, pas mt'iiH' |ititir faire au ina^islial iiiir
visite (le |-emeiiiiiieiil. J'enlrais pai' la dans une soeielé de ^ens di- lel-
Ires (In |iieniii r nieiile, MM. de Maiian, (ilairaiil. di' (îui};nes et l'aldu-
Haillielein>. dont la eonnaissanee était dija laite a\ei' les deux |ireniieis.
et li'ès-lionne à faire a\ee les deux autres. Ijilin, |)(iur un Iraxail si |>en
|ienilde, el ipie je jimMais faire si iMunrnodénient, il y avait un Inmn-
raiie de liiiil cents francs altaclié à celle place. .If delihi lai (|nel(|ne8
lieur'cs aNant (|ue de me ileterminer, et je puis jnier i|ne ce ne lut i|Me
par la crainte de fâcher Mari;ency cl de déplaire a .M. de Malolierlies.
.Mais onliii la gène insnpportalile de ne pouvuir Iraxailler a mon lienie
el dèlrc cnnimanilé pai- le temps, liien plus encore la certitude de m, il
rcm|>lir les fonctions dont il fallait me charger, remportèrent sur tout, et
me delerminèrent a refuser nue place pour laijuelle je tiétais pas prti-
pre. Je savais que tout mon talent ne venait (|ne d'une certaine chaleur
d'âme sur les matières <|ue j'avais à Irailei', et qu'il n'y avait (|ue l'a-
mour du ^rand, du vrai, du iieau, (|ui pi'il animer mon ^ènie. Kt (|ue
m auraient importe les sujets de la plupart des livres (pie j'aurais a ex-
traire, et les livres mêmes? Mon indifférence pour la chose en! glacé
ma plume el altriili mon esprit. On s'imaginait que je pimvais écrire
pai- nu'tier, comme tous les antres gens de lettres, au lieu (pie je ne sus
jamais écrire (|ue par passion, (le nétail assurément pas l.i ce (juil (al-
lait au Journal des savants. J'écrivis donc à Margency uin; lettre de re-
mercimenl, tournée avec toute riionnèlelé possible, dans laquelle je lui
fis si bien le ilétail de mes raisons. (|u"il m' se pont pas (pic ni lui. ni
M. de .Maleslierhes, aient cru ipiil entrai ni humeur ni orgueil dans mon
refus. Aussi rap|)rouvèrent-ils 1 un et lanlre, sans m'en faire moins
bon visage; et le secret fut si bien garde sur celle affaire, que le public
n'en a jamais en le moindre vent.
Celte proposition ne venait pas dans un moment favorable |)our me la
faire agréer; car depuis qiiebpie l( iii|iv je formais le projet de quitter
loul à fait la littérature, et surtout le métier d'auteur. Tout ce qui ve-
nait de m'arriver m'avait absolument dégoûté des gens de lettres, el j'a-
vais éprouvé qu'il était impossible de courir la même carrière, sans avoir
(piehpics liaisons avec eux. Je ne l'étais guère moins des gens du monde,
el en général de la vie mi.xte que je V(!nais de mener, moitié à moi-
même, el moitié à des sociétés pour lesquelles je n'étais point fait. Je
sentais plus (jue jamais, el par une constante ex|)érience, que toute
association inégale est toujours désavantageuse au parti faible. Vi-
vant avec des gens opulents, cl d'un autre étal ipie celui cpie j'a-
vais choisi, sans tenir maison comme eux, j'étais obligé de les imiter
en bien des choses; el des menues dépenses, qui n'étaient rien |»(Mir
eux, élaienl pour moi non moins ruineuses (pi'indispensablcs. On un
•tJO LES CONFESSIONS.
aiilrc liomiiic aille dans iino maison ilo campagne, il est servi par son
laciuais, tant à lalile (|iie dans sa eiiamhre : il l'envoie chercher tont ce
don! il a hesoin ; n'ayant rien à l'aire direelemenl avec les gens de la
maison, ne les voyant même pas, il ne lenr donne des élrennes que
(jnand et comme il lui plait : mais moi, seul, sans domestique, j'étais
à la merci de ceux de la maison, dont il l'allail nécessairemei'.t capter les
honnes grâces, pour n'avoir pas heaneonp à soullrir; et, traité comme
l'égal de leur maît.e, il en l'allail aussi traiter les gens comme tel, et
même l'aire pour eux plus ([u'nn autre, parce qu'en criet j'en avais bien
plus besoin. Passe encore quand il y a peu de domestiques; mais dans
les maisons où j'allais il y en avait beaucoup, tous très-rogues, très-
Iripons, très-alertes, j'entends pour lenr intérêt ; et les coquins savaient
laire en sorte que j'avais successivement besoin de tous. Les femmes de
Paris, qui ont tant d'esprit, n'ont aucune idée juste sur cet article ; et, à
force de vouloir économiser ma bourse, elles me ruinaient. Si je soupais
en ville un |>en loin de chez moi, au lieu de souffrir que j'envoyasse
chercher un liacre, la dame de la maison faisait mettre les chevaux pour
me ramener; elle était fort aise de m'épargner les vingt-quatre sous du
fiacre : quant à l'écu que je donnais au laquais et au cocher, elle n'y
songeait pas. line femme m'écrivait-cdle de Paris à rErmitage, ou à
Montmorency : ayant regret aux quatre sous de port que sa lettre m'au-
rait coûté, elle me l'envoyait par un de ses gens, qui arrivait à pied tout
en nage, et à qui je donnais à dîner, et un écu qu'il avait assurément
bien gagné. Me proposait-elle d'aller passer huit ou quinze jours avec
elle à sa campagne, elle se disait en elle-même : Ce sera toujours une
économie pour ce pauvre garçon ; pendant ce temps-là, sa nourriture ne
lui coûtera rien. Elle ne songeait pas qu'aussi, durant ce temps-là, je
ne travaillais point; que mon ménage, et mon loyer, et mon linge, et
mes habits, n'en allaient pas moins ; que je payais mon barbier à double,
et (ju'il ne laissait pas de m'en coûter chez elle plus qu'il ne m'en au-
rait coûté chez moi. Ouoi([ue je bornasse mes petites largesses aux seules
maisons oii je vivais ilhabitude, elles ne laissaient pas de m'être rui-
neuses. Je puis assun^r que j'ai bien versé vingt-cinq écus chez madame
d'Houdetot à Eaubonne, où je n'ai couché que quatre ou cinq fois, et
[)lusde cent |)istoles tant à Kpinay qu'à la (>hevretlc, ])endant les cinq
ou six ans (jui; j y fus le plus assidu. Ces dépenses sont inévitables pour
un homme de mon humeur, qui ne sait se pourvoir de rien, n'y s'ingé-
nier sur rien, ni supporter l'aspect d'un \alet qui grogne, et qui vous sert
en rechignant, (liiez madame Diipin même, où j'étais de la maison, et où
je rendais mille services aux doniesti([iU's, je n'ai jamais re^-u les leurs
qu'à la pointe de mon argent. Dans la suite, il a fallu renoncer tout à
fait à ces petites libéralités, que ma situation ne m'a plus permis de
faire; et c'est alors (|u'(in m'a fait scnlir bien plus durement encore
i>\u I II II I i\ r.r \ 4.M
riiiionvi'iiifiit ilr rifi|iiriili r ili'> ^"■ii> il nii aiilrc l'Ial (|ii(' le sien.
KiicoiTsi fclU' \\v l'i'il i-li' ilf 1111)11 i^iMil, jf iiif serais foiisnlc (riinc di'--
|)iMisi' oiu'iviist", mnsaiivc à iiii< |il aisiis : iiiai> si- riiiiiii |)ipiii s'oii-
iiiiyor es( li'(i|> iiisii|i|iiii°lalili' : rt j'a\ais si liii'ii sciili le |iiiiils de rc Iniin
(i(> vie, (|iic. |ii'(ililaiil ilf riiili-rxallc ili- liliiTlr nii je iiii' Iritinais |uiiii'
lues, j'i'lais ilclri iiiiiic a le |)('i'|ic'lii('r, a l'ciioiu'ir lnlalciiiriil a la ^i.iii<lr
sociclô, à la f(iin|i(isilitin i\f> Iimcs, ,i Imil cciiiiiiicicr de lillcialiiii', cl a
int' rt'ilIVriiii'i", |«)iii" !•• n-sli' ilr nies joins, dans la splii'ir rlniilc ri |iai-
sildr |Miiii- la(|iii-lli> ji' nie sentais ni'.
Le |if(>dml de la l.eltre ù il' Alenitifit cl de la Mouvelle Héluïsi' axait un
|ieii l'iMiionli' mes liiiaïu'es, (|ni s'étaient lort e|iniséi.'S à l'Krniila^e. Je
■ ne Mivais en\inin mille cens dc\aiit nioi. \.' hiiiile, an(|nel je m'étuis
mis Idiil de Ixin i|naiid j'eus aelicM* l lléloise, était lui't avancé, et son
produit devait an moins donhier cette somme, .le lormai le |irojet de
placer ce l'oiids de manière a nie laiie une |iilile rente viajiére, i|ni put,
avec ma co|)ie, me laire siilisisler sans plus écrire. J'avais encore dciiv
ouvrages sur le cliaiilier. I.e premier était mes Iiistilulioiis politiques.
J'examinai l'étal de ce livre, et je trouvai qu'il deuiaudail encore plusieurs
années de travail, le n'eus pas le coiiraj^e de le poursuivre et d'attendre
()u"il l'ùt aclicvé. jiour evecntcr ma residiition. Ainsi, renonçant à cet on-
vram', ji' résolus d'eu tirer tout ce (|ui |)ou\ait se détacher, puis dt- brû-
ler tout le reste; et, poussant ce travail avec zèle, sans interrompre celui
del'f/Hi'/e.jemis, en moins de deux ans, la dernière main an Contrai social .
Restait le Dictionnaire de (/iiish/kc. C'était un travail de nianieiivre,
(|ui pouvait se laire eu tout lem[(s, et qui n'avait pour objet ([u un pro-
duit pécuniaire. Je me réservai di' rahandouuer, ou de l'achever à mon
aise,- selon que mes autres ressources ra>seinhlées me l'eudraieiit celle-
là nécessaire on snperilue. A l'é^Mrd de la Morale sensilive, dont l'eii-
treprise était restée en esquisse, je l'ahandonnai totalement.
Comme j'avais en dernier projet, si je pouvais me passer tout à lait
de la copie, celui de m'éloiger de Paris, où l'aflluencc des survenants
rendait ma suhsistance conteuse, et m'ôtail le tem|)s d'v poni'voir, pour
prévenir dans ma retraite l'ennui dans leijnel on dit (|iie lomhe un au-
teur (|uand il .1 (|uilte la |diiiue, je me réservais une occupation i|iii piil
remplir le vide de ma solitude, sans tenter de plus rien faire imprimer de
mon vivant. Je ne sais par quelle fantaisie lley me pressait (le|)uis long-
temps d'écrire les .Mémoires de ma vie. Oiioiqnils ne lussent pas jus-
«ju'ahu's joli inliiissaiils par lis lails. je seiilis qu'ils ponvaiiiil le de-
venir par la franchise que j'étais capable d'y mettre; et je résolus d'en
faire un ouvraj^e uni(|iu', par une véracité sans exemple, alin (|u'au
moins une lois on pût voir nu homme tel qu'il était en dedans. J'avais
toujours ri do la fausse naïveté de Montaigne, qui, l'aisanl semblant
d'avouer ses défauts, a grand soin de ne s'en donner que d'aimables;
1>> I r.S C.OM'KSSIONS.
tandis (|iii' je sentais, nuii (|ni nie suis cru toiiioiiis, cl ([iii nie crois en-
ooi'c, à tout prendre, le iiioilleur des lioninies, qu'il n'y a |)oinl d'iiilc-
ncni' linniain. si |iiir (jii'il puisse cdc, (jui ne recèle ([uelque vice
odien\. .le savais qu'cui me pcii^nail dans le puhlic S(Uis des li'aits si peu
seniidaldes aux miens, cl i|nel(|uer(iis si dilTcunu's, (|ue, majj^ré le mal
(iiinl je lie voulais rien taire, je ne pouvais que gaj^ncr encore à nu;
montrer tel (jue j'étais. D'ailUnirs, cela ne se pouvant l'aire sans laisser
voir aussi d'autres gens tels (in'ils étaient, et par conséquent cet ouvrage
ne [touvaiil [>araitre (juaprès ma mort et celle de beaucoup d'aulnes,
cela nrenliardissait davantage à l'aire mes (loiiressions, dont jamais je
n'aurais à rougir devant personne. Je résolus donc de consacrer mes
loisiis à bien exécuter cette entreprise, et je me mis à i-ecueillir les let-
tres et papiers qui pouvaient guider ou réveiller ma mémoire, regrettant
fort tout ce que j'avais déchiré, brûlé, perdu jusqu'alors.
Ce ])rojet de retraite absolue, un des plus sensés que j'eusse jamais
laits, était fortement empreint dans mon esprit; et déjà je travaillais à
son exécution, (juand le ciel, qui me préparait une autre destinée, me
jeta dans un nouveau tourbillon.
Montmorency, cet ancien et beau |)atrimoine do l'illustre maison de
ce nom, ne lui appartient j)lus depuis la coiiliscatiou. 11 a passé, par
la sœur du duc Henri, dans la maison de Condé, qui a changé le nom
de Montmorency en celui d'Eugbien; et ce duché n'a d'autre château
(|u'uni! vieille tour, où l'on tient les archives, et où l'on re(,'oit les hom-
mages des vassaux. Mais on voit à Montmorency ou Enghieu une inaiscm
|>arliculière bâtie par Croisât, dit le pauvre, laquelle ayant la magnili-
cence des |)lus superbes châteaux, en mérite et en porte le nom. L'as-
pect imposant de ce bel édifice, la terrasse sur laquelle il est bâti, s» vue
unique peut-être au monde, son vaste salon peint d'une excellente
main, son jardin planté par le célèbre le Nostre, tout cela forme un tout
dont la majesté frappante a pourtant j(^ ne sais quoi de simple, qui sou-
tient et nourrit l'admiration. M. le maréchal duc de Luxembourg, qui
occupait alors cette maison, venait tous les ans dans ce pays, oîi jadis
ses pères étaient les maîtres, passer en deux fois cin(| ou six semaines,
comme simple habitant, mais avec un éclat qui ne dégénérait point de
l'ancienne splendeur de sa maison. Au |iremier voyage qu'il y lit depuis
mon établisscnu'ut à Montmcu-eiicy, monsieur et madame la maréchale
envoyèrent un valet de chambre lue faire compliment de leur part, et
m'inviter à sou[)er chez eux toutes les l'ois que cela me ferait plaisir. A
chaque lois (|u'ils revinrent, ils ne manquè'rent point de réitérer le
même cfuuplimenl et la même invitation. Cela me ra])pelait madame de
Beu/en\al m'envoyant dînera rollice. Les temps étaient changés, mais
j'i'tais demi'uré le même. .le ne voulais point (|u'(ui iu"euvoi,àl dîner à
1 ollice, et je me souciais peu de la table des grands. J aurais mieux aimé
l'MM II II. I I \ m \ 4SS
qu'ils iDi- lai>^.i>;^r'n( |iuiir ( >' (|iii' j ilais. >,iiis iiu* ft'IiM' et sans iii'avilir.
Je l'i'|>iiii(lis lioiiiii'lciiii'iil cl i't'S|ii'<'lilcilM'iil<'nt aux |iii|ilcssi's de liiiiii-
siriir cl lie iiiadaiih' ilc l.iivciiiliniir^, mais je n'accciilai |iiiimI leurs nf-
fros; cl, laiil mes iiicomiiinditcs i|iic miiti liiiiiu-iir limidir <■! iiioii ciii-
l)arrus à |iarlcr, me t'aisaiil l'iciiiir à la seule idée di' me |)rcseulei' dans
une assciuldec îles ^ens de la eiiur, je u allai |ias uicuu' au eliàteau faire
une Msile de remei'eiuiiiil. i|U(ili|ue je eoui|)l'isse as>>e/. i|ue e'elail ce
(|u'uii eliercliait, c( (|(ie Itiul cet eui|>i'csseuieiil i lail pluliM uni' allain-
de euriusilf i|ue île hieiiveillaïK'e.
Ce|>euilaut les u>aiu'es l'oiiliuui-n-iil, cl alicicNl uiéiue eu au^meii-
taul. Madame la ecunlosse de DouHIcis, (|ui élail Im I liée avec madaiiu;
la maréchale, elaiil venue a M>inlm(U'cucv, cu\n\a savoir de mes nou-
velles, et mo |»ri>|)(iser de me viiiir voii-. Je répondis comme je de-
vais, mais je ne démarrai |)oinl. An \ii\a;^e de l'à(|ucs de rannéo sui-
vaiilc IT.l!), le i lievalier de l.oren/i, (|ni clail de la cour de M. le piincc
de (ionti cl de la sociélé de madame de I.uxcmltour^', vint iiii- voir |ilu-
siems lois : nous limes connaissance; il me pressa daller au «liàleau :
je n'en fis rien Kniin, une après-midi (|ue je ne sonj^eais à rien moins,
je VIS arrixcr M. le maréclial de Luvciiilniiir^. miim iIi'ciiii| ou si\ pci-
— -. u4-r«>»
sonnes. Pour lors il n y eut plus moyen de inen dédire; et je ne pus
éviter, sons peine d'être un arrogant cl un malappris, de lui rendre sa
visite, el daller faire ma cour à madame la marccliale, de la part de la-
451 LES COISl-ESSIONS.
(|in'lli' il m'avait l'uinhlc dos cliosos les plus olili^'oaiilts. Ainsi coininon-
(•('i('nl, sons (le l'iiiicslcs auspices, (l(>s liaisons donl jo ne pus pins lonjj;-
Icnips nu' (Ictcndic. mais (|n"nn presscnlimcnt li'op bien l'onde me lit
redoiiler jus(in'a ce <liie j'y lusse enj;a[;é.
Je craignais excessivement madame de Luxembourg. Je savais qu'elle
élail aimable. Je l'avais vue plusieurs l'ois an spectacle, et cliez madame
Dnpin, il v avait dix ou douze ans, lorsqu'elle était duchesse de Houl'-
(1ers, et qu'elli! brillait encoi'e de sa piemière beauli'-. Mais elle ])assail
pour mcebaute ; et, dans une aussi grande; dame, celle ié[»ntation me
Faisait trembler. A peine l'eus-je vue, tjne je lus subjugué. Je la trouvai
charmante, de ce charme à l'épreuve du temps, le plus fait pour agir
sur mon ciriu-. Je m'attendais à lui trouver un entrelien mordant et
plein d'épigrammes. Ce n'était poinl cela, c'était beaucoup mieux. !,a
conversation de madame de Luxembourg ne pélille pas d'esprit; ce ne
sont pas des saillies, et ce n'esl pas même proprement de la linesse :
mais c'est une délicatesse ex(|nise, qui ne frappe jamais, et qui plaît
toujours. Ses llatteries sont d'aulant plus enivrantes qu'elles sont plus
simples; on dirait ([u'eiles lui écbappenl sans qu'elle y pense, et que
c'est son cœur qui s'épanche, uni(jnement parce qu'il est trop rempli. Je
crus m'apercevoir, dès la première visite, que, malgré mon air gauche
et mes lourdes phrases, je ne lui déplaisais pas. Toutes les femmes de
la cour savent vous persuader cela quand elles le veulent, vrai ou non;
mais tontes ne savent pas, comme madame de Luxembourg, vous rendre
cette persuasion si douce qu'on ne s'avise plus d'en vouloir douter. Des
la premier jour, ma confiance en elle eût été aussi entière qu'elle ne
tarda pas à le devenir, si madame la duchesse de Montmorency, sa
belle-fille, jeune folle, assez maligne, et je pense, nu peu Iracassière, ne
se fût avisée de m'entreprendre, et, tout au travers de forces éloges de
sa maman et de feintes agaceries pour son propre compte, ne m'eût mis
en doute si je n'étais pas persiflé.
Je me serais peut-être diflicilemcnt rassuré sur cette crainte auprès
des deux dames, si les extrêmes bontés de M. le maréchal ne m'eussent
confirmé ([ue les leurs étaient sérieuses. Rien de plus surprenant, vu
mon caractère timide, que la promptitude avec laquelle je le pris au
mot sur le pied d'égalité où il voulut se mettre avec moi, si ce n'est peut-
être celli! avec la([nclle il me |>rit au mol lui-même sur l'indépendance
absolue avec laquelle je voulais vivre. Persuadés l'un et l'autre que j'a-
vais raison d'être content de mon état et de n'en vouloir pas changer, ni
Ini ni madame de Luxembourg n'ont paru vouloir s'occuper un instant
de ma bourse ou de ma fortune : quoique je ne pusse douter du tendre
intérêt qu'ils prenaient a moi tous les deux, jamais ils ne m'ont proposé
déplace et ne m'ont oircri leur crédit, si ce n'est une seule fois, que ma-
dame de Luxembourg parut désirer que je voulusse entrer à l'Académie
i\n 1 1 1 II I iviu: \ cr.
IVaiuaisr. J'allcmiai ma rcli^Kni : cllf iii<- <lil <|tio ci' ii'i'-lail pas tiii n|»-
>laLlc. mi nu'illf >'i'ii^aj;(ai( a If Icmt. Je ri|Miinlis (jiic, i|iul(iiic limi-
iieur ijufcf IVil pour iiiui dèiie iii<mii1)|-(' il im «orps si illn>lrc, a\aiil n-
i'iisé à M. lit! Trt'ssaii. cl vu (|ii(li|iie soiU- au roi de l'olnniif, trciilivr
dans rarailiini»' lii- Naiici, je m pouvais plus iioiuii-lciiiciil i-ii lier dans
aucune. Madanu- df I.iixcimImiuij; u'insisla pas, fl il u'iii lui plus re-
parlé. Celle simplicité de « nuinierce avec de si grands seigneurs, el *|ui
piHivaienl lunl eu ma faveur, M. de Luxtuiliiiurg elaul el unrilanl liicu
il'èlre l'ami particulier du rcii, coulrasle lueu singiilierenu-nl avec lescuu-
liuuels soucis, non moins inipiuluns (juuHicieux, ties amis ]M-otecteurs
(|ue je venais de quitter, et qui cliercliaient moins à me serxir qu'a
lu'avilir.
yuand M. le marcclial m elait venu voir a Muni-Louis, je I avais reçu
avec peine, lui et sa suile, dans mou uni(|ue cliamhre, non parce qm; je
fus obligé tie le faire asseoir au milieu de uu's assiettes sales el de nus
|iols cassés, mais parce que mon |ilauclier pourri louiliail eu ruine, el
que je craignais ([ue le poids de sa suile ne l'eirondràt loul a fait. .Moins
occupé de mou propre ilanger (|ue de; celui que laUaliililé de iv. lion
seigneur lui faisait courir, je me liàlai de le lirer de l,i jmiim \r mener,
m.ilgré le froid qu'il faisait encore, à moti donjon, loiit ouvert el sans
ciiemiuee. ^juand il y fui, je lui dis la raison qui m'avait engagé a l'y
conduire : il lo redit à madanu- la marécliale, cl l'un el i'aulre me pres-
sèrent, en altendaut qu'on referait mou planclier, d'accepter un loge-
ment au cliàleaii, ou, si je l'aimais mieux, dans un édilice isolé (|ui
elail au milieu du parc, el (]iron appelait li.' petit chàleau. Celle demeure
enchantée mérite ([u'on en j)arl('.
Le parc ou jardin de Moulmorency n'est pas en plaine, comme celui
de la Chevrelle. Il est inégal, monlueux, mêlé de collines et d'enfonce-
uienls, dont l'Iialiile ai liste a tiré parti pour varier les liosqnels. les or-
nements, les eaux, les points de vue, et mnlli|>lier pour ainsi dire, a
force d'art et de génie, un espace en Ini-inéme assez resserré. Ce parc
est couronné dans le haut par la terrasse et le château; dans le bas il
forme une gorge qui s'ouvre et s'élargit vers la vallée, et dont l'angle
est rempli par une grande pièce d'eau. Entre l'orangerie qui occupe cet
élargissement, el celle jiièce d'eau entourée de coteaux bien décorés de
bosquets el d'arbres, est le petit chàleau dont j'ai parlé. Cet édilice et le
terrain qui l'entoure appartenaient jadis au célèbre le Brun, qui se plul
à le bâtir et le décorer avec ce goût exquis d'ornements el d'arcbileclurc
dont ce grand peintre s'était nourri. Ce château depuis lors a élé re-
bâti, mais toujours sur le dessin du premier maître. 11 est |ielil, sim-
ple, mais élégant. Comme il est dans un fond entre le bassin de l'oran-
gerie el la grande pièce d'eau, par conséipicnl sujet à riuimidité. on l'a
percé dans son milieu d un péristyle à jour, entre deux étages de colon-
450 l.KS COM T.SSIONS.
nos, par liMjiicl l'ail- j(»iianl ilaiis loiil ItHlilirc le inaiiilioiil soc, mal<;i;ré
s;i siliialion. Oiiand on ri'f,Mnli' ce Ijàtiinciit de la liaiilciir oppnsoo (jni
lui l'ail |iris|ii'cli\c, il paraîl alisdliiiiiciil ciin iidiiiu' d'can, cl \\>u ci-oit
Vdir iiiic ili' (•iicliaiilcc, (ni la plus jnlic di'^ Iniis îles liorroiiu-os, appelle
holti hella, dans le lac Majeur.
Ce lui dans col ('■dilico solilairc (ju'oii inc dduna le clioiv d'un des
(pialrc apparlcnicnls complets qu'il conticnl, oulrc le rez-de-chaussée,
<■ posé d'uiH' salle de l)al, d'une salle de; hillard cl d'une cuisine. Je
pris le plus petit et le |)lus sinijjle, au-dessus de la cuisine, qne j'eus
aussi. Il était d'une propreté cliarinanle ; l'ameublenient en était Itlanc
cl bleu. C'est dans celte profonde et délicieuse solilinle ipTau milieu
des bois et des eaux, aux concerts des oiseaux di; toute espe((^ au ]>ar-
fum d(! la Heur d'orange, je composai dans une continuelle exiasc le
cinquième li\re de V Emile, dont je dus en jurande partie le coloris assez
frais à la vive impression du local oii je l'écrivais.
Avec quel empressement je courais tous les matins, au lever du so-
leil, respirer un air (Mubaumé sur le péristyle! OlicI bon calé au lait j'y
prenais tète à tète avec ma Thérèse ! Ma chatte et mou elii(>n nous fai-
saient compagnie. Ce seul cortège m'eût sufli pour toute ma vie, sans
éprouver jamais un moment d'ennui. J'étais là dans le paradis terres-
tre ; j'y vivais avec autant d'innocence, et j'y goûtais le même bonheur.
Au voyage de juillet, monsieur et madame de Luxembourg me mar-
quèrent tant d'attentions et me firent tant de caresses, que, logé chez
eux et comblé de leurs bontés, je ne pus moins faire que d'y répondre
en les voyant assidûment. Je ne les quittais presque point : j'allais le
matin faire ma cour à madame la maréchale, j'y dînais; j'allais l'après-
midi me |iromener avec M. le maréchal ; mais je u'v soupais pas, à cause
du grand monde, et (ju'on y sou|iait Irop lard pour nuii. Jusqu'alors tout
était convenable, et il n'y avait point d(^ mal encore, si j'avais su m'en
tenir là. Mais je n'ai jamais su garder un milieu dans mes attache-
ments, et remplir simplement des devoirs de société. J'ai toujours été
tout ou rien ; bientôt je lus tout; et me voyant l'été, gâté par des person-
nes de cette considération, je passai les bornes, et me pris pour eux d'une
amitié qu'il n'est permis d'avoir que pour ses égaux. J'en mis toute la
familiarité dans mes manières, tandis qu'ils ne se relâchèrent jamais dans
les leurs de la politesse à laquelle ils m'avaient accoutumé. Je n'ai pour-
tant jamais été très à mon aise avec madame la maréchale. Onoiqne je
ne fusse pas parfailemeul rassuré sur son caracti're, je le redoutais
moins que son esprit. C'était par là surtout qu'elle uï'en imposait. Je
savais qu'elle était dil'licile en conversations, et qu'elle avait droit de
l'clre. Je savais (|ue les fenunes, et surtout les grandes dames, veulent
absolument être amusées, (|u'il vaudrait mieux les offenser que les en-
nuyer ; et je jugeais, par se? commentaires sur ce (|u"a\aient dit les gens
i'\n I II II I i\ m \ i^^
i|iii Vfiiaiciil (le |iai'lii'. de cr i|u l'Ilc (lr\ait |i(-iisi-i' ilr mes lialoiiiilisi-s.
Jf iii'a>isai (l'un sii|i|ili'iiifiil, |i()iii° me saiiM-r aii|ii°('s (rdlc I Ciiiliarra!!
di; parltT ; ro fut de liii-. lilli- avait ouï |iailt'r i\v la Julir : «-Ile savait
(lu'iiii I iin|iriinait ; cil)' tiiar(|iia i\r ri-iii|)i-cssciiii>iil di' \iiii (il iiiiM'a};c;
j'iiHVi> de II' lui lire, elle acci'iil.i. Tous les matins je me rendais clic/
clic sur les dix liciii-cs; M. de I.iimiiiIkiui^ v venait : un Icrniail la |i(>rlc.
ie lisais à C(it('' de son lit, et je conipassai si liieii mes Icctnirs, (|n'il y
en alliait eu |>iiui (nul le vova^e, i|uaiiil luèiiie il n'aurait pas i-tù' intcr-
r(>lii|ui. I,e succès de cel i'\|i<'>lient [lassa ninu alleiile. Madame de
I.uxemlxiur^ s'engoua de la Julii- et de son anteiii'; elle ne parlait (|ue
de moi, ne s'occupait (|ue Ac moi, me disait des douceurs toute la jmir-
ui'C, ni'einluassail dix lois le jour. Illle voulut (|iie j'eusse loiijfuirs ma
plac(" à laide à cote d'elle ; et i|u:iiiil i|ueli|ues seij^iieurs Vfmiaieiil pren-
dre cette place, elle leur disait ipie e'ttail la mienne, et les l'aisail meltrir
iiilleurs. thi |)eut jUL;er de l'impressiini ipii' ces manières ciiarmaiiles
faisaient sur moi, (|ue les moindres mar(|ues d'aHectimi suhju<;uent. Je
nrattacliais n'cllemenl à elle, à |)roportioli de l'atlacliement <|u"elle me
tcmoiL;uail. Toute ma crainte, en Misant cel en^'onement, et me seiilanl
si peu d'agn-ment dans lespiil pour lesoulenir, était (juil ne se chan-
geât en dégoût, et mallieureusemeiil jnuir moi cette crainte ne fut (juo
tro|) liieu fondi'-e.
H fallait (ju il y eût une opposition naturelle entre son tour d'espi il cl
le mien, puisijue indépendamment des foules de l)alourdises qui m'é-
ehap|>aieiit a chaque instant dans hi conversation, dans mes lettres
même, et lors(|ue j'étais le mieux avec elle, il se trouvait des clioses (|ui
lui déplaisaient, sans (jue je pusse imaginer pour(|uoi. Je n'en citerai
qu'un exemple, et j'en pourrais citer vingt. Elle sut t\ur je faisais pour
madame d'Iloiidetot une copie de l'/Zc/o/sp, à tant la page. Elle en voulut
avoir une sur le même pied. Je la lui promis; et la mettant par là du
nomhre de mes prali(jues, je lui écrivis (jiiehjiie chose d «ddigeant et
d'honnt'Mc à ce sujet; du moins telle était mon intention. Voici sa ré-
ponse, qui me lit tomher des nues :
« A Versailles, ce mardi. (Liasse C, n° 4.3.)
€ Je suis ravie, je suis contente ; votre lettre m'a fait un plaisir infini,
« et je me presse pour vous le mander et pour vous en remercier.
« Voici les propres termes de votre lettre : Quoique vous soyez sûrc-
« ment uue trés-boinie pratique, je me fais quelque peine de prendre votre
« argent : régulièrement, ce serait à nuii de payer le plaisir que j'aurais de
» travailler pour vous. Je ne vous en dis pas davantage. Je me plains di;
« ce (jiie vous ne me parlez jamais de voire santé. Uien ne m'intéresse
« davantage. Je vous aime de tout mon cœur; et c'est, je vous assure,
" liieii tristement que je vous le mande, car j'aurais bien du plaisir à
r.S LES CONFESSIONS.
« vous 11' (liri! iiKii-iiièrni'. M. do l.iixcinliourg vous uiiiii' et vous cui-
« brasse dt; tout sou ccvur. »
Eu reccvaiil ccUc IcUic, je luc liàlai d'y répondre, en altendanl plus
ample exaincu, |)our prolester contre toute interprétation désoliligeante ;
et après m'étre occupé (|uel(iues jours ù cet examen avec l'incpiiélude
(ju'on peut concevoir, et toujours sans y rien comprendre, voici quelle
lut enliii ma dernière réponse à ce sujet :
(I A Monliijon'iify, le S ilcceiiibi'c 1739.
« Depuis ma dernière lettie, j'ai exaniiiu' cent et cent l'ois le passage
i< en (pn-slion. Je l'ai considéré par son sens ])roi)re et naturel, je l'ai
<( considéré par tous les sens (|u'on peut lui donner, et je vous avoue,
<( madame la niaiéchale, que je ne sais plus si c'est moi qui vons dois
Il des excuses, on si ce n'est point vons (jui m'en devez. »
Il y a maintenant dix ans ([ue ces lettres ont été écrites, .l'y ai souvent
repensé depuis ce temps-là ; et telle est encore anjourdliui ma stuj)idilé
sur cet article, que je n'ai pu parvenir à sentir ce qu'elle avait |)u
Iniiivcr dans ce passage, je ne dis pas d'offensant, mais même qui pût
lui (li'|»laire.
\ propos de cet exemplaire manuscrit de V Iléloise que voulut avoir
madame de Luxembourg, je dois dire ici ce que j'imaginai pour lui don-
ner quelque avantage marqué qui le distinguât de tout autre. J'avais
écrit à part les aventures de milord Edouard, et j'avais balancé long-
temps à les insérer, soit en entier, soit par extrait, dans cet ouvrage, on
elles me paraissaient manquer. Je me déterminai enfin à les retrancber
tout à tait, parce que, n'étant pas du Ion de tout le reste, elles en au-
raient gâté la touchante siiujdicité. J'eus une autre raison bien plus
forte, quand je connus madame de Luxembourg. C'est qu'il y avait dans
ces aventures une marcjuise romaine d'un caractère très-odieux, dont
quelques traits, sans lui être ap|)licables, auraient pu lui être apjdi-
([ués |)ar ceux (|ni ne la connaissaic^nt que de réputation. Je me félicitai
donc beancouj) du parti que j'avais pris, et m'y confirmai. Mais, dans
l'ardent désir d'enrichir son exemplaire de (jnelque chose qui ne lut
dans aucun autre, n'allai-je ])as songer à ces malheureuses aventures,
et former le projet d'en faire l'extrait, pour l'y ajouter. Projet insensé,
dont on ne peut expliquer l'extravagance que par l'aveugle fatalité qui
m'entraînait à ma perte !
Quos fuit perdcrc Jubiler dcmeiilat.
J'eus la slupiditi' de faire cet extrait iivec bien du soin, bien du lia-
vail, et de lui envoyer ce morceau comme la plus belle chose du monde;
en la pri'venant toutefois, comme il était vrai, que j'avais hrùlé l'origi-
nal, (pie l'extrait était pour elle seule, et ne serait jamais vu de per-
I'M( I II. Il I l> UK \. 4:>'.)
soniii', à moins qn'i-llo iii; le iiiniilral l'Ilc-iiii'ini* ; ci- (|iii, lniii ilr lui
iiriiiiM*!' ma iniiilciicc cl ma (lisi'ii'huii, ('oiiimc je i'i'i)\ais lairr, iiflait
<|iii> l'avcrlii- du jii^ciiUMil <|iic je |i(irlais mui-iiit'mc mit ra|i|ili(-aliiiii ili-s
Irails iliiiil l'Ile aurai! pu s'dlïi-iisi-r. Mou imliiiillili' fui Irllr, i|iir' ji- ni'
doutais pas i|ir<'lli' ni' lùl ruciiaiili'i' dr mon pi'oti di'. l'dlc nr mr lit lias
la-di-ssus li's grands riim|diiii<'iils ijur j'rii allrniiais, ri jamais, a ma
Irès-graiult; surprise, elle ne me parla <lii e.iliirr ijiir' je lui a\ai> en-
voyi*. Pour moi, toujours cliarmé de ma eonduite dans celte alïaire. ce
ne fut i]ne lon^liuips apiis ipie je juj^eai, sur d aiitie«i indires, l'cflet
ipi'elle a\ail prudiiil.
J'eus eiieore, en laveur île suM inanu^eiil, une anlre idi'e |diis rai-
sonnalde, mais ipii, jtar des elïels plus iloi^iiés, ne m'a <;nère été moins
nnisilde : tant tout cnncixirl a l'uiiNre de la destim'e, i|iiand elle ap-
|>elle un liomme au mallieiir. Je pensai d'orner ce maiiiiseril des des-
sins des estampi's de la .luhr, lesi|uels dessins se IroiiNeii'nl èlre du mèiiie
format i|ue le manuscrit. Je demandai à (loindel ces dessins, (|ui m'a|i-
parlenaient à toutes sortesde titres, et 4 autant plus ijue je lui axais alian-
doniié le produit des |)lanilii's. Iesi|iielles eurent un ^land ileliil. (!iiiii-
det est aussi ruse (|ue |e le suis |iiii. A liiiee de se l'aire demander «;rs
dessins, il parvint à savoir ce (|iie j'en voulais taire. Alors, sous prclexle
(l'ajouter ijneliiues ornements à tes dessins, il se les lit laisser, et linil
par les présenter lui-même.
Ego verticulos feci, liilil aller liuHuren.
(.ela acheva de 1 iiiliiidune a l'InMil du Luxemlmiii-;; sur un eerlaiii
pied. Depuis mon établissement au petit eliàleaii, il m'y venait voir
très-souvent, et toujours dés le matin, siirlout i|uand monsieur et ma-
«lame de l.uxemlioiir^' étaient à Montmoiencv . (a'ia Taisait que, |)our
passer avec lui mie journée, je n'allais point au ciiàteau. On me repro-
cha ces absences : j'en dis la raison. On nie pressa d'amener M. Coindet ;
je le fis. C'était ce ipie le drôle avait clierclié. Ainsi, firàces aux boutes
excessives qu'on avait pour moi, un commis de M. Tlnliisson, (|ui vou-
lait bien lui donner iiiielquefois sa laide quand il n'avait personne à
dîner, se trouva tout d'un coup admis à celle d un maréchal de France,
avec les princes, les duchesses, et tout ce <|ii'il v avait île •;rand à la
cour. Je n'oublierai jamais (|u"un jour qu'il était obligé de retourner a
Paris de bonin' lu iiic. M. le maréchal dit a|)res le dinerà la compaj;nie :
Allons nous i)romener sur le chemin de Saint-Denis; nous accompa^'iie-
rons M.(>oindel. Le pauvre i;ar(,on n'y tint jias; sa tète s'en alla tout à
lait. Pour moi, j'avais le cœur si ému, ([ue je ne pus dire un seul mol.
Je suivais par derrière, pleurant comme un enfant, cl mourant d'envie
de baiser les pas de ce bon maréchal. Mais la suite de celle histoire de
4»0 I.KS CO.NCKSSIO.NS.
lopic ma lait anticiper ici sur les temps. lU'|)rctioiis-les dans leur ordre,
autant (]ue ma mémoire me le permettra.
Sitôt (jue la iielite niaismi de Mdiil-I.ouis lui prèle, je la lis meubler
proprement, simplement, et retournai m v établir, ne pouvant rermii-
cr'r à celte lui (|ue je m'étais laite, en (jnittant l'Iù-mita^e, d'avoir tou-
jours nmn logement à nmi : mais je ne pus me résoudre non plus à
(|uitler mon appartement du petit cliàleau. .l'en gardai la clef; et tenant
beaucou|) au\ jolis déjeuners du i)éristvle, j'allais souvent y coucher, et
j'v passais ijuihiuelois i\c\>\ ou trois jours, comme à une maison de
camiiafine. .l'iMais penl-èlie abus le ])arli(ulier de ri'!uropi> le mieux et
le plus agréablement logé. Mon liôte, M. Matlias, qui était le meilleur
liomme du monde, m'avait absoliMuenl laissé la direction des réparations
de Miml-I.duis, et voulut (jne je disjxisasse de ses ouvriers, sans même
(|n'il s'en mèlàl. .le trouvai donc le moyen de me l'îiire dune seule
chambre an premier un appartement complet, composé d'une cham-
bre, d'une antichambre et d'une garde-robe. Au rez-dc-chausséc était
la cuisine et la chambre de Thérèse, i.e donjon me servait de cabinet, au
lUdven d'une li(uine cloison vitrée et d'une cheminée (jn'on y lit faire.
Je m'amusai, (|uand j'y Ins. à orner la terrasse, qu'ombrageaient déjà
deux rangs déjeunes tilleuls; j'y en lis ajouter deux, pour l'aire un ca-
binet de verdure ; j'y fis poser une table et des bancs de pierre ; je l'en-
tourai de lilas, de seringat, de chèvrefeuille ; j'y fis faire nue belle plate-
bande de llenrs, parallèle aux deux rangs d'arbres; et celte terrasse plus
élevée ([ue celle du château, dont la vue était du moins aussi belle, et
sur laquelle j'avais apprivoisé des multitudes d'oiseaux, me servait de
salie do compagnie pour recevoir monsieur et madame de Luxembourg,
M. le duc de Villerov, ^1. le prince de Tingry, M. le marquis d'Armen-
tières, madanu^ la duchesse de Montmorency, madame la duchesse de
IJoufllers, madame la omilesse de \alenliuois, madame la comtesse de
Boufflers, et d'autres personnes de ce rang, qui, du château ne dédai-
gnaient pas de faire, par une montée très-fatigante, le pèlerinage de
Mont-I.onis. Je devais à la faveur de monsieur et madame de Luxem-
bourg toutes ces visites; je le senl.iis, et mon C(eur leur en faisait bien
• l'hommage. C'est dans un de ces transports d'allendrissemenl que je dis
un<! fois à M. de Luxembourg en l'embrassant : Ab ! monsieur le maré-
chal, je haïssais les grands avant que de vous connaître, et je les hais
davantage encore de|)nis que vous me laites si bien sentir combien il
leur serait aisé de se faiie adorer.
An reste, j'interpelle tous ceux (lui m'ont vu (inraiit celte epo(|ue, s'ils
se sont jamais aperçus (juc cet éclat mail un instant ('Idoui, (|iie la va-
peur de cet encens m'ait porté à la tète; s'ils m'ont vu moins nui dans
mon maintien, moins simple dans mes manières, moins liant avec le
peuple, moins familier avec mes voisins, moins prompt à rendre service
i-\it I II II I n I'. t \ iii
a liiiil If iiioikIi' i|(iaii(l jt- l'ai |)ii, saii> iiic K'Itutcr jaiiiai> des iiii|iiiiiii-
nilcs sans iioinliic, vl soiixi-iit (Ifiaisoiiiialilcs, iloiil j'ilais sans ii-ssc
accaltle. Si mon (ti'iir m'atlirail au «liàtcaii de Mdiiliiioii'ni y par nion
siiu't'ru aUai'licinciil |iiiui' les niaiircs, il nir ranitiiait ili- ini'nif a i i
M>isinaj,'«', i^oùlfi" los iliniciMirs di- rclli' \ir r^alf i-t sini|>li', Imis de la-
<|iii-llc il n'est point di' liimlicnr pour moi. Tlicit-si- avait lait ainilic
a\ec lu lilK' d un niai,'oii. mon xoi^in. mimnu' l'illcu : je la lis de nh°'nn>
avec le père; et api'es a\oii' le ni.ilin dinc au clMliau, imu sans ^ène,
mais pour complaire à madame la mareclialc, axee i|uel empressemenl
je revenais le soir souper avec le lionliomme l'illeu et sa famille, lanlol
elle/, lui, tanlôl chez, moi !
Outre ces ileii\ lo^i'uieiiN, j'en eus l)iiiilôt un Iruisième a i'Iiolel de
l.u\eniiiourf,', dont les maiires me piessereiit si l'oi-t d'aller li'S v >oii'
i|ueliiuelois, tjue j'y eonseulis, malgré mon aversion pour l'aris, où je
n'avais été, depuis ma retraite à THrinita^e, (|ue les deux seules l'ois dont
j'ai |)arlé : encore n'y allais-je (|ue les jours convenus. iiui(|uement pour
sou|>ei', et m'en retourner le lendemain matin, .l'entrais et Mutais par
le jardin (|ui donnait sur le houlevanl ; de sorte (|ue je pouvais dire, avec
la plus exacte vérité, (|ue je n'avais pas mis le pied sur le pavé de Paris.
.\u sein do celte pros|)érité passagère, se préparait de loin la cala-
stro|)l)e qui devait en mar(|uer la lin. l'eu de temps a|>rèsinon retour a
Mont-Louis, j'y lis, et liien maigre moi, cimime a l'ordinaii'c, une nou-
velle connaissance qui lait éjioque dans mon liisloire. On jufxera dans
la suite si c'est en bien ou en mal. C'est madame la marquise de Ver-
ilelin, ma voisine, dont le mari venait d'acheter une maison de campa-
1,'ne à Soisy, près de .Monimorency. .Mademoiselle d'Ars, lille du comte
d'Ars, homme de condition, mais pauvre, avait épouse M. de Widrliu,
vieux, laid, sourd, dur, hriilal, jaloux, halalré. borj;ne. au demeurant
bon homme (juand on savait le |)reiidre, et possesseur d(' (piin/e à vin^'l
mille livres de rentes. aux(|uelles on la maria. Ce mi^'iioii, jiiianl,
criant, <;rondant, tempêtant, et faisant pleurer sa femme toute la jour-
née, linissail par faire toujours ce qu'elle voulait, et cela pour la faire
enrajier, attendu (pielle savait lui persuader (jue c'était lui (|ui le vou-
lait, et que c'était elle qui ne le voulait pas. M. de Mar;j;encv, dont j'ai
parlé, était I ami de madame, et ilevint celui de nionsieui. Il v avait
quehiues années ([u'il leur avait loue son château de Mar^'eucv, |ti(S
il Kaulionne et d'Andilly ; et ils y étaient précisément durant mes amours
pour madame d'Iloudelot. Madaim' d'Iloudetot et madame de Verdeliii
se connaissaient par inadaiiic <r.Vubeterrc, leur comunine amie; et
eomnu- le jardin de Mar;:eii(V était sur ]o passaj^e de madame d'Iloude-
tot pour aller au Monl-Olv inpe, sa promenade favorite, mailame ilo Ner-
ileliii lui doiiii.i une ciel pour passer. A la faveur de c<'tte clef, j'y pas-
sais, souvent avece||r> ; mais je n'aimais |Miint les rencontres imprévues;
li-i I.F.S r.ONFF.SSIONS.
cl (|iian(l iiKidanii' de Ni'idcliii se tioiiMiit j>ar liasaid siii' iiolrc ])assafT('.
j<' les laissais i-ns('iiil)lt' sans lui rien «lire, et j'allais lonjoiii-s devant. Ce
procédé peu |;alanl n'avait jiasdi'i me luellre en lion prédieaiiient auprès
d'elle. C.rpeinlanl, (|uand elle lut à Soisy, elle ne laissa pas do me re-
elierclier. Klle me vint veir |)hisieurs l'ois à .Monl-I.ouis, sans me trou-
ver; et vovant (|iu^ je ne lui rendais passa visite, elle s'avisa, pour m'y
loreer. de m enviiyer des |)ols de Heurs pour malerrasse. Il l'allut l)ien
l'aller renu'reier : c'en l'ut assez, ^ous voilà liés.
(lelle liaison coinmenç,"! par être orageuse, comme toutes celles «|iic je
Taisais malgré moi. Il n'y régna mémo jamais un vrai calme. I.c tour
d'esprit de madame de Verdelin était pai' trop antipathique avec le
mien. Les traits malins et les (''pigr-immes partent clie/ elle avec tant de
simi)lieité, qu'il laut nue attention continuelle, et })our moi lrès-1'ali-
ganto, pour sentir quand on est persillé. Lne niaiserie, qui me revient,
suffira pmir eu juger. Son frère venait d'avoir le commandement d'une
frégate en course contre les Anglais. Je ])arlais de la manière d'armer
cette frégate, sans nuire à sa légèreté. Oui, dit-elle d'un ton tout uni.
Ton ne prend de canon «jue ce qu'il eu faut pour se battre. Je l'ai rare-
ment oui parler en bien de (pielqu'un de ses amis absents, sans glisser
«pielqne mot à leur charge. Ce qu'elle ne voyait pas en mal, elle le voyait
en ridicule, et son ami Margency n'était pas excepté. Ce que je trouvais
encore en elle d'insupportable était la gène continuelle de ses petits en-
vois, de ses petits cadeaux, de ses petits billets, auxquels il fallait me
battre les ilancs jiour répondre ; et toujours nouveaux embarras pour
remercier ou pour lelnser. Cependant, à force de la voir, je finis par
m'attacher à elle. Elle avait ses chagrins, ainsi que moi. Les confiden-
ces réciproques nous rendirent intéressants nos tèle-à-lète. Rien ne lie
tant les cœurs que la douceur de pleurer ensemble. Nous nous cher-
chions ])our nous consoler, et ce besoin m'a souvent fait passer sur
beaucoup de choses. J'avais mis tant de dureté dans ma franchise avec
elle, qu'après avoir montré (|ncl«(uefois si peu d'estime pour son carac-
tère, il fallait réellement eu avoir beaucoup pour croire quelle put sin-
cèrement me ])ardonner. Voici un échantillon des lettres que je lui ai
([uelquefois écrites, et dont il est à noter que jamais, dans aucune de
ses réponses, elle n'a pai u piquée en aucune façon.
(1 A Moiiliiiorcmj, le 5 noveniliio 1760.
« Vous me dites, madame, que vous ne vous êtes jias bien expliquée,
« pour me faire entendre que je m'explique mal. Nous me parlez de
« votre prétendue l)èlise, pour me faire sentir la mienne. Vous vous
« vantez de n'être qu'une bonne femme, comme si vous aviez peur d'être
<> prise au mot, et viuis m(^ faites des excuses pour m"a|)i>rendre qucj(!
« vous eu dois. Oui, madame, je le sais bien; c'est moi qui suis une
i> Mt m II I i\ III \
i\-
Cl IliMo, un ImiiiIiiiIIIIIIC, et |il> l'iiciur, > il i'>l |i(i>mIi|i' ; (' i'>l iiini )|ii|
u cliiiisis iiiiil mes li'i'iiics, au ;;n' iriiin- licllf ilaiiii' IraiiraiM* i|ui lail
<< atilaiil (l'altfiiliiiii aii\ paroles el (|iii parle aussi liieii i|ue \iiiis. Mais
<l l'iiiisidére/ <|iie je les |ii'eiiiis ilaiis le sens niiiiiiiiiii île l.i l.ili^ue, sans
Il èlrc an l'ail mi eu sunei îles liuiMii'Ies a('ee|ilii)ns i|ii'iin leur ilonne
" ilans les verlueiises socieles île l'.iiis. Si i|iieli|iieriiis mes e\|ires>iinis
• .suiU i'>(|(iiviii|iies, je tàelie i|iie ma cKiidiiile en ilélermine le s^ens. fie. »
l.e reste delà lellre esl a peu près sui- le iiniiie Inii. N ii\e/.-eii la ii'pmi^e
(liasse I), n" H \ el ju^e/. île lineruvalile muileialiuii iriiii niiii- île
l'emun-, i|ui peut iiaMiir pas pins île ressiiilimenl iliine |iai'eil|e lellre
ipie relie ri'pnnse n'en laisse paraiirr. il ipi elle ne m in a jamais li'-
Miuigné. (lointlel, entreprenatil, lianli |ii-i|n a !'( Ili <>iil< i le, il i|iii se le-
liait à l'aUVit île tmis mes amis, ne larila pas a s iiiliiMlnne en nnm iium
rlu'z madame de \erdilin, el \ lut Inentid. a nnm insu, pins lamilier
(pie moi-nièiiic. (hélait un singulier inr|(s ipie ce (aniidii. Il v,. jx-éseii-
tail (II* ma part rlioz toutes mes coniiaissaiKes, s'y établissait, y iiiaii-
{îoait sans l'arim. Transporté de zide pour mon serviie, il ne parlait ja-
mais de moi i|ue les larnu's an\ \en\; mais ipiami il me Miiail \iiir. il
gardait le pins pridimd silence sur lonles ces liaisons, et sni' lonl ce
qu'il savait devoir in'inléresser. Au lieu de me dire ce (|u'il ;ivait appris,
on dit. ou vu, qui m'intéressait, il m'écoulait, m'interroj^eait même. Il
ne savait jamais rien de l'aris i|ne ce que je lui en apprenais ; enlin,
(|iiuiquc tout le miiiide me pailat de lui. jamais il ne me |)arlait de
personne : il n'était secrel cl nivstriniix qu'avec son ami. .Mais laissons
(|iiant a pri'senl Coindel cl maiianic de \ei-deliii; nnns \ ir\iendrnns
dans la siiilc
Oiielqne lenqis après mon l'ctoiii- a Mnnl-LoMis, l.aloiii-. le pcinire,
m'y vint voir, et m'ap|iorla mon portiait en pasiil, qu'il a\ait evposi'
an salon, il y avait (|uelques années. Il avait voulu me donner ce por-
trait. (|uc je n'avais pas accepté. .Mais madame il Lpina\ . qui m'avait
donné le sien et qui voulait avoir ccliii-là, m'avait engagé à le lui rede-
mander. Il avait pris du lein|)S pour le letonelier. Dans eet intervalle,
vint ma rupture avec madame d Kpina\ ; je lui rendis smi |)ortrait ; et
n étant plus question de lui donner le mien, je le mis dans ma cliamlue
au j)etil eliàteaii. M. de l.nxemhimrg l'y vit, et le trouva liien ; je le lui
offris, il raccej)la; je le lui envovai. Ils comi>rirent, lui et madame la
inarécliale, que je serais bien aise d'avoir les leurs. Ils les lirenl laite en
minialnre. de tri's-lionne main, les lirent eneliàsser dans une hoile a
l)onl)Ons. de cristal de mi lie. inniili'e en oi-. el iii'eii liieiil je cadeau
d'une façon tri'S-i;alaiile, dont je lus enclianti'. Madame de l.uvemlioin;;
ne voulut jamais eonscntir que son portrait occupât le dessus de l.i hoile.
Klle m'avait reproché plusieurs l'ois que j'aimais mieux .M. de l.nvem-
boiii^: ipielle ; et je ne m en ilais point défendu, parce que cela l'Iait
iii
l.l'.S C.OM i;SSIONS.
Mai. Illlt' inr IciiKti^iia liii'ii ^alaiiimciil, inai^ l)i('ii ilaiiciiu'iil, par il'Ui
lavoii tk- jilaii'f sdii poilrait, (in'cllc ndiiljliait pas celle prélérence.
Je fis, à peu i)rts dans ce iiièiiic temps, une sottise qui ne contribua
pas à me conserver ses bonnes grâces. Onoique je ne connusse point iln
tout M. de Silbouelte, et qne je fusse peu porté à l'aimer, j'avais une
glande opinion de son administration. l,ois(]u"il commença d'appesan-
lir sa main sur b's linanciers. je vis ([u'il n'entamait pas son opération
dans un temps favorable; je n'en lis pas des vœux moins ardents pour
son succès ; et quand j'appris qu'il était déplacé, je lui écrivis dans mon
élourderie la lettre suivante, (ju'assurément je n'entreprends pas de
justifier.
Il A M(inlni(ii'i'inv, \r -2 ilt'cembrc 1759.
« Daignez, monsieur, recevoir Ibommage d'un solitaire (|ui n'est pas
« connu de vous, mais (|ui vous estime par vos laK^nls. (|ui vous res-
« pecte |)ar voire admiiÉisIralion, et qui vous a l'ail riimineur de croire
« qu'elle ne vous r(!slerail pas longleuips. Ne |)iiu\anl sauver 1 Ktal
<< (|u"aux dépens de la capitale (|ui la peidu, vous ave/ bravé les cris des
« gagneurs d'argent. En vous voyant écraser ces misérables, je vous en-
« viais votre place; en vous la voyant quitter sans vous être démenti, je
« vous admire. Soyez content de vous, monsieur; elle vous laisse nu
« li(Uineur dont vous jouirez longlemps sans concui'renl. Les maledic-
« liiins des fripons font la gloire de I hiunme juste. »
I-MM II II II \ Itl \
m
ITCtO M;i(l.im(' ili' l.iivi'lilliDiii ^, t|iii s.i\;iil (|iii- j .i\.il> mil rrllc |f|-
ll'c. III Cil jiai'l.i ;ni Nova^c ilf l'.i(|in's; je la lui iiMHiliai ; riif iii miii-
liaila Miii- ('ti|iif. j(> la lui iloiiii.ii : niais j'i^iinrais, i-ii la lui ilniiuaiil,
(lucllc tlail un lie i«s j'afiiiiiirs d aificiil <|ui >'iiili'ii'ssairiil aux mui>-
Irrilirs, rt i|lli a\aii'lil lait ili'|ilat'('i' Sillicuii'llr. (lu rùt dil, a ImiiIis mes
lialtuii'tliscs, <|iir j'allai" rM'ilaul a plaisir la liaiiic d iiiii' li'iiiiiic aiiiialilr
fl |Miissaiil(>, à iai|iii'lli'. ilaiis li- \rai. je inaltacliais liavanWi^i- ilr jniii
(Ml i«>iir, cl <l<iiil j'otais luin rliii|^iii' ili' Muilnir in'alliirr la ilis^râi-i-,
i|iiiii(|iii- ji- lisse, à l'iti'Ci' ili' i^auciirrii's, Imil cr i|ii'i| l'allail |miui' cela. Je
fidis (|u il csl assez sii|icillu ilaM-ilii' ijiu' c'csl a elle ijuc se i'a|i|ini'|i'
riii>loii'i' (II- rii|ii.ili' il' M. Iiiiiiiliin. iloiil I ai |iarlc' il, m-- ma |u riiiicii'
l'.iilii' : l'anlrc tiaiiio ('tait iiiadaiiK' ili' .Mil i'|i(ii\. Klli-s m- m'en nul jamais
t'('|iai'ii', ni lail le uinindrr scinldanl de s'en suiiM'iiir, iii riiiir ni I aiilir ;
mais df |irfsuini'r (juc mailaiiic de l.u\i'niliiuii|; ait |mi I tiuldiiT icrllc-
iiiriil, i-'i'sl (-(' i|ui iiii' jiMiail lui'ii ililli( lie, i|uaud mriiii' un nt> sanrail
lion di's L'viiii'iiu'iils snlisciiiu-nls. l'oiir moi, jt; inolnnidissiis sur l'cf-
l'il (il- mes lièliscs, jiar li" li'mi>igiia;.'(' (|iu' j(> me rendais do n'en aMiir
lail aïKiino à di'ssoin do rtilïonsor : ((Uiimo si jamais ronimo <u |i(ui\ail
[lardonnor i\c paroillos, inoiiio axcc la pins pailailo ooililudo (|uc la xn-
loiilô n'y a pas on la mnindro pari.
Copoiidanl, (|n()i(|ir(llo painl no lioii voir, no lion sonlir, ol (|uo ]i-
110 Inuivasso oiiooro ui diiiiiiiiili(Ui dans sou oniprossoinoiil, ni cliau^o-
iiHuI dans ses inaiiioros. la ciiiitiuiialiiMi, I au;:Mi('iilii>ii iniiiii' d un
prossonlimoiil trop liioii ioiido, nio iaisail lioiuldor sans oosso ipio lon-
nni 110 snooodàl hioiilol a col on^fuionioul. l'oM\ais-jo atloudic d'iiuo si
•iiaiido damo iiiio ooiislaiioo à Toproino de iiinii poii d adresse a la soii-
loiiir'.' Je no savais i>as unnic lui (aelier ee pressontimoiit snunl ipii
miiupiiolail. el ne me reiidail (|ii(î plus maussade. On on ju};ei.i |>ai la
lellro suivaiilo, qui ooiilioul une Itiou siii^'uliero piéiliolioii.
.V. H. Cotlo lellro. sans dalo dans mon luouilloii, est du mois d'oclo-
iu'o I7<>0. au plus lard.
■( Oiio vos lioiilos soni oruollesl l*oui(|iioi Irtuihler la paix d'iiu soli-
« tairo, ijiii rtMiou«,ail aux plaisirs do la vie pour n'en plus seulir los oii-
« nuis? J'ai passé mes jours à ohorclior en vain dos allaoliomonls soli-
II dos ; jo non ai pu toniier dans les oondilions anx(|uolles je pouvais
<< alloiudrt! : csl-cc dans la vôiro (|n( j'en dois i Iiorolior'? I.'aniluliou ni
a riiilorôl no me lentont pas; jo suis peu v.iiii, |iiii erainlil; je puis ro-
€ sislcr à lonl, hors aux caresses. l*(iur(|U(ii m all;ii|iioz-voiis Ions diii\
" pai' un faible (|iril laul \aiii(ir, puis(|ue. dans la dislanoe i|ui nous
Il sépare, les épanoliemoiils des o(onrs sousihios no doiveiil pas rappro-
« olior le niioii do vous? I.a reooiiuaissanoo snriira-l-ello |)our un i nui
M i|ui lie oonuail pas deux manières de se donner, ol ne se seul oapaido
0 ipio d'amilié'? D'amilié, madaino la marécliale! Ali! voila u mal-
IKi I.F.S CONFRSSIONS.
i( liciii 1 II est lioau à vous, à monsieur lo mariuilial, (rciinpIovcM- co
K terme ; mais je suis insens»' do vous iiremlrc au mol. Vous vous
« jouez, luoi je m'attaelie; cl la lin ilii jeu nie |)i(''|>are de nouveaux re-
« [ïrets. One je hais tous vos litres, et (|iit!Je vous plains de les poitcr!
« Vous me semblez si dignes de goùler les charmes de la vie privée!
« Ouc n'hahilez-voiis Clarcns! J'irais y chercher le honhenr de ma vie.
" Mais le château de Moulmoreucy. mais l'hôtel de huxeiiihonrg ! est-ce
« là qu'on doit voir .leau-.lac(pies? est-ce la qu'un ami de; l'c-galilii doit
« [)orler les alïeclious d'un cœur sensible qui, payant ainsi l'estime
« qu'on lui témoigne, croit rcndr(! autant qu'il rc(,'oit? Vous êtes bonne
« et sensible aussi, je le sais, je l'ai vn, j'ai legret de n'avoir pu plus tôt
« le croire ; mais dans le rang oii vous êtes, dans votre manière de vivre.
« rien ne peut taire une impression durable; et tant d'objets nouveaux
« s'effacent si bien mutuellement, qu'aucun ne demeure. Vous m'ou-
« blierez, madame, après m'avoir mis hors d'état de vous imiter. Vous
« aurez beaucoup t'ait pour me rendre malheureux, et pour être inex-
« ensable. »
.le lui joignais là M. de buxembouig, alin de rendre le compliment
moins dur pour elle; car, au reste, je me sentais si sûr de lui, qu'il ne
m'était pas même venu dans l'esprit une seule crainte sur la durée de
son amitii'. Rien de ce qui m'intimidait de la |)art de madame la maré-
chale ne s'est un moment étendu jus(|u"à lui. Je n'ai jamais eu la moin-
dre défiance sur son caractère, qne je savais être faible, mais sûr. Je ne
craignais pas ])lus de sa part un ret'roidissement, que je n'en attendais un
attachement héroïque. La simplicité, la familiarité de nos manières l'un
avec l'antre, marquaient combien nous comptions réciproquement sur
nous. Nous avions raison tous deux : j'honorerai, je chérirai, tant que
je vivrai, la mémoire de ce digne seigneur; et quoi qu'on ait pu faire
pour le détacher de moi, je suis aussi certain qu'il est mort mon ami,
que si j'avais reçu son dernier soupir.
Au second voyage de Montmorency, tie l'année 17(t(), la lecture de la
Julie étant finie, j'eus recours à celle de V lunilc pour me soutenir au-
près de madame de Luxembourg; mais cela ne réussit pas si bien, soit
' que la matière fût moins de son goût, soit que tant de lecture l'ennuyât
à la fin. fleiiendant, comme elle me reprochait de me laisser duper par
m(!S libraires, elle voulut que je lui laissasse le soin de faire im])rimer
cet ouvrage, alin d'en tirer un meilleur paiti. J'y consentis, sons l'ex-
presse condition (|ii'il ne s'imprimerait |)oint en JM-ance ; et c'(!st sur
quoi nous eûmes une longue dispute ; moi prétendant (jue la permis-
■-iiin tacite était impossible à obtenir, imprudente nuMne à demandei'.
rt ne MMil.iiil pninl |irriiietlrr au liiiiicnl linipression dans le rovaume ;
elle soutenant (|ue cela ne ferait pas même nue difli< iilte a la censure,
dans le système que le gouvernenwnt avait a(lo))t(''. Kile Inuna le uui\e"
l'Xlt I II I I I l\ l;l V • n-j
»|j' lairr «iiliiT ilaiis si-s \ni> M. dr \l.ili-liii lu-, i|iii in'i'cri*!! a i c miiiI
iiMc liiii:;iir li-lln- liiiilt- ilf >a iiiaiii, |Miiir iiii' |Hi«ini r i|Mt' |.i l'iujiiisiim liv
jin ilti I nuire stiroyiinl riait itivcisfiiiriit uni' |iiii»' lailc pour axoir nar-
liiiil ra|i|>r<ilialii)ii du '^vuiv liiiiiiaiii, <■! icllc ilc la cdiir dans la « ii-
r»>iislainf. Jo lus surpris di- \(iir ce ina^islial, loujnuis si naiiilil', dcM-
iiir si i-iiulaiil dans icllc alTairc (iniuiuf riiupicssiiui d'un liMi- «lu'il
appnunail ilail par cela siul Ic-ilinif, je u'a\ai.s plus d'ulijcclitiii a
faiif loiilif ii'ilf di' tel ouMaj^c. (Iciicndant, par un siriipult; extraor-
dinaire, j'exi'itai toujours ipie liunra^e s'inipriuierait en Hollande, et
même par le liliraire Néaiihiie, (pie je ne me ediileiitai pas d'indicnier,
mais ipie j"en prévins; e(>n>entaiit. au re^le, (jue l'edilion se lit au profil
d'un liluaire Iraueais, et t|ue. (|uaihl elle serait laite, (ui la déliilàl, soit
à l'aris, soit oii l'on voudrait, attendu (|ue ee déliit m- nn- ref;ardail pas.
Voilà exaelemenl ce qui l'ut eonvenn entre madanu,' de l.uxemhoiirg cl
nn)i ; après quoi je lui remis mou manusrril.
Klle axait amené à ee xovane sa |>etile-lille, mademoiselle de Honf-
llers. aujounriuii madame la duchesse de Laii/un. Kilo s'appelait Amé-
lie, (l'était nnecliarinanle perst)nne. Klle avait vraiment une ligure, nin;
douceur, une timidité virjj;inale. Uion de plus aimaiileet de plus inlero-
saut que sa lij:ure, rien de plus tendre et de plus cliaste ([ue les senti-
ments (|uelle inspirait. M'aiileurs, celait une eiilanl ; elle n'avait pas
onze ans. Madame la marécliale, i|ui la trouvait trop timide. Taisait ses
oirorls pour l'animer. Klle me permit plusieurs fois de lui domier un
baiser; ce que je lis avec ma maussaderie ordinaire. An lien des "entil-
lesses qu'\in autre eût dites a ma place, je restais là muet, interdit, et je
ne sais lequel était le jjIus lionleux, de la pauvre petite ou de moi. In
jour je la rencontrai seule dans l'escalier du petit château; elle venait
de voir Thérèse, avec hupielle sa ^'ouvernante était encore. Kanle de sa-
voir quoi lui dire, je lui proposai un baiser, que, dans l'innocence de
son cieur, elle ne refusa pas, en avant ie(,u nn h' mallM même, par
l'ordre de sa j;rand'inaman, et en sa présence. Le lendemain, lisant \'È-
iiiile au chevet de madame la maréchale, je tombai précisément sur un
passage où je censure, avec raison, ce que j'avais fait la veille. Klle
trouva la réllexion très-juste, et dit là-dessus quel(|ue chose de fort
sensé. (|ui me lit rougir. <Jn*-' j'" maudis mon incroyable bêtise, qui m'a
si souvent donné l'air vil et coupable, quand je n étais que sot et em-
barrassé! Bêtise qu'on prend même pour une fausse excuse dans un
homme qu'on sait n'être pas sans esprit. Je puis jurer que dans ce bai-
ser si répréhensible. ainsi (jue dans les autres, le co.'ur et les sens de
mademoiselle Amélie n'étaient pas plus purs que les miens; et je puis
jurer même que si dans ce moment j'avais pu éviter sa rencontre, je
l'.iur.iis l'ail; non (inellc ne me fît grand plaisir à voir, mais par rem-
barras di' trouver eu passant (|uelqne nud agréable n lui dire. (Jommenl
lis LKS CONFKSSIONS.
se [)iMil-il (jii 1111 fiilaiil iiu'iiiu iiiliiiiiile un lioniiiic qiK- li; j)oiivoii- des
lois n'a pas cITrayé"? 0'"'' paili prendre!"? C-omnicnt se conduire, dénué
de liMil Mn|)i(iin|i(ti dans ri'S|)rir.' Si je nie lorce a parler aux |^ens (ini!
je lencontre, je dis uni! Italoiiiilise iiil'aillililenieiil : si je ne dis rien, je;
suis un inisanllirope, un animal l'arouclie, un ours, l ne totale iniliécil-
lilé in'eùl été l)icn plus favoralde ; mais l(>s talents dont jai manqué
dans le inonde ont fait les instruments de ma perte, des talents ipie j'eus
à part moi.
A la lin de ce même voya^^e, madame de l.iixeniliourg lit une bonne
œuvre à laquelle j'eus quelque part. Diderot ayant très-imprudemment
offensé madame la princesse de Robeck, tille de M. de Luxembourg, Pa-
lissot, (lu'elle proléfieaif, la veuf^ea jiar la comédie di>s l'hilofophcs, dans
laquelle je fus tourné en ridicule, et Didei'ot extrèniement mallraité.
L'auteur m'y ménagea (hnanla^e. innins, je pense, à cause de l'obliga-
tion (|u'il m'avait, que de peur de dé|)lair(! an père de sa protectrice,
dont il savait (]ne j'étais aimé. Le lilnaire Diicliesne, qu'alors je ne
connaissais point, m'envoya cette pièce quand elle lut imprimée; et je
soupçonne que ce fut par l'ordre de Palissot, qui crut peut-être que je
verrais avec plaisir décliirer un boiume avec lequel j'avais rompu. Il se
trompa fort. Ln rompant avec Diderot, que je croyais moins mécliant
quiniliscret et faibli?, j'ai toujours conservé dans l'âme de rattache-
ment pour lui, même de l'estime, et du respect pour notre ancienne
amitié, que je sais avoir été longtemps aussi sincère de sa part (|ue de la
mienne, (l'est tout autre cbose avec Grimm, homme faux par caractère,
(lui ne m'aima jamais, qui n'est pas même capable d'aimer, et qui, de
gaieté de cœur, sans aucun sujet de plainte, et seulement pour conten-
ter sa noire jalousie, s'est fait, sons le masque, mon plus cruel calom-
niateur. Celui-ci n'est plus rien pour moi : l'autre sera toujours mon
ancien ami. Mes entrailles s'émurent à la vue de cette odieuse pièce :
je n'en pus supporter la lecture, et, sans l'achever, je la renvoyai à Du-
chesne avec la lettre suivante :
Il A Miiiilnii>i-i'iir\, II' :2I mal 17(10.
« Kn j)arcouranl, monsieur, la pièce ([ue mhis m'avez envoyée, j'ai
« frémi de m'y voir loué. Je n'accepti; point cet horrible présent. Je suis
« persuadé (|u'eii me l'envoyant vous n'avez point voulu me faire une
« injure ; mais vous ignorez ou vous avez oublii' que j'ai eu riioniieur
i< d'être I ami d'un hoiiiiiie respectable, indignement noirci et calomuii!
« dans ce libelle. »
Dncliesne montra celle lettre. Diderot, (|u'elle aiiiait dû toucher, s'en
dépita. Sou amour-propre ne put me pardiMiuer la siipi'riorite iV\\[)
pioieile généreux, et je sus (jiie sa femme se déchainail paitonl contre
l'MiTir II. I i\ ni; \ 411,
moi aVt>i' iiiir .li^iTtir (|iii m :illr( la |i(mi, s.iiliaiil iiircllc ctail riiiiiKii- de
loiil Ir iiidiiilc |iiiiii' mil' liai'i'ii^rn-.
l>Klt-i°i>l, à Sun liiiir. Iiiiii>a un \fii^cui ilaiis I alilir Miiiclli'l. (im |i(
l'iiiilre l'alissol un pclil ci ril iniitf du l'clit l'iii|ili(-lc, et inliliilc lu \ ismn.
Il ulïciisa li-t-s-iiu|ii'inlriniM<Mit dans (cl i-ciit madame de Kidin k. dmii
IfS amis le llrcnl niclln- à la Itasiilli' : car ponr t-ili-, naluriliiinL'nl immi
^indiiutivc. cl |imii lors nmiiianlc. ji- >nis persuade qu'elle ne s'en
mcla pas.
h'Ah'mlicrI. ipii clait lurl lie aM'c l'ahlu' Moitllel, m'écrivit puni
m'cii^a^er à piicr madame de I.nxemlxiur^ de sollieiler sa lilieile Im
|ii-omellaiit. en reconnaissance, des louantes dans V EuvyvUipèdit. Voici
ma réponse :
«Je n'ai pas atlemlu voire lellre. niunsienr, jtonr lénxii^'m-r à ma-
II dame la marécliale de Lnxemliour^ la peine (jue me laisail la dilen-
" lion de l'alilic Mnnllil. llUc sait linlérèl que j"\ preinis, elle saura
» celui (|ne vinis \ prenez; cl il lui sullirait, pour v |>rendre inlérèt elle-
» même, de savoir que c'est un liomme de mérite. An suridns, iinoi-
M qu'elle et monsieur le maréciial m'honorent d'une hieiiveillance qni
Il lait la consolaliim de ni.i vie, et que le nom de votre ami soil près
« d'eux une recommaudaliuu pour l'aldjé Morellel, j'i^mue jus(|u';i qiu'l
« point il leur convient demplojer en celte occasion le crédit attaclié à
M leur rang el à la considération due à leurs personnes. Je ne suis itas
« même persuadé que la vengeance en question regarde madame la
« princesse de ilidieck aulanl que vous paraissez le croire; et quand cela
Il serait, on ne doit pas s'attendre que le [)laisir de la vengeance appar-
« tienne aux philosophes exclusivement, et que quand ils voudront être
« l'einmes, les fennnes seront philosophes.
« Je vous rendrai coinjjle de ce que m'aura dit madame de Luxem-
« hourg quand je lui aurai montré votre lettre. Kn atlendant, je crois la
M connaître assez pour pouvoir vous assurer d'avance que quand elle au-
« rail le plaisir de conlrihuer à réiargissement de l'ahhé Morellel, elle
M n'accepterait point le trihut de reconnaissance que vous lui proinet-
« lez dans V Emtjclitpfdie, (|noiqn"elle s'en tint honorée, parce qu'elle
« ne fait pas le bien pour la louange, mais pour contenter son hou
M cœur. »
Je n'épargnai rien pour exciter le zèle et la commisération de madame
de Luxembourg eu faveur du pauvre captif, el je réussis. Kiie lit un
voyage à Versailles exprès pour voir M. Ii 1 le de Saint-Florentin ; el ce
%oyage abrégea celui de Montmorency, que M. le maréchal fut obli"'é
decpiitteren même temps, pour se rendre à Houen. oii le roi lenvovail
comme gouverneur de Normandie, au sujet de (|uel(]nes monveiin-nls
du parlement qu'on Miiilail contenir. Voici la lellre (|iie m'écrivit n)a-
(lame de i.uxi inbiinig. le surlendemain de son départ :
150 l.i:S i;uM' KSSIOINS.
« A Xui'Siiilli's, ce nu'i'ci-i'ili. ll.iasse |), ii" iô.)
« M. (lo Luxeiiihour^' esl parti liier a six heiirus du malin. Je ne suis
u [)as encore si j"ii';ii. J'alleiuls île ses nouvelles, parce qu'il ne sait pas
« lui-même combien île temps il y sera. J'ai vu M. tie Saint-Florentin,
« ipii est le mieux disposé pour l'ahbé Morellel ; mais il y trouve des ob-
« slaeles, dont il espère cependaiil triomphera son premier travail avec
« le roi, qui sera la semaine prochaine. J'ai demandé aussi en grâce
« qu'on ne l'exilât point, parce qu'il en était question ; on voulait l'en-
i( voyer à Nancy. Voilà, monsieur, ce que j'ai pu obtenir; mais je vous
« promets que je ne laisserai pas M. de Saint-Florentin en repos, que
« ralïaire ne soit Unie comme vous le désirez. Oiie je vous dise donc à
« présent le chagrin que j'ai eu de vous quitter si tôt; mais je me flatte
« que vous n'en douiez pas. Je vous aime de tout mon cœur, et pour
(( toute ma vie. »
Ouelques jours après, je rei^'us ce billet de d'Aleniberl, qui me donna
une véritable joie :
u i.L' \''' iuiùl. (Liasse D, 11" 26.!
« (jràce à vos soins, mon cher philosophe, l'abbé est sorti de la Uas-
« tille, et sa détention n'aura point d'autres suites. Il part pour la cam-
« pagne, et vous l'ait, ainsi que moi, mille remercînienls et conipli-
« ments. Vale, et meania. »
Labbé m'écrivit aussi quelques jours après une lettre de remercîment
(liasse D, n" 29), ijiii ne me parut pas respirer une certaine effusion de
cœur, et dans laquelle il semblait atténuer en quelque sorte le service
(lue je lui avais rendu ; et, à quelque temps de là, je trouvai que d'Alem-
bert et lui m'avaient en quelque sorte, je ne dirai pas supplanté, mais
succédé auprès de madame de Luxembourg, et que j'avais perdu près
irelle autant ([u'ils avaient gagné. Ce|)endant je suis bien éloigné de
soupçonner l'abbé Morellet d'avoir contribué à ma disgrâce; je l'estime
trop pour cela. Quant à M. d'Alembert, je n'en dis rien ici, j'en repar-
lerai dans la suite.
J'eus dans le même temps une autre affaire, qui occasionna la dernière
lettre que j'ai écrite à M. de Voltaire , lettre dont il a jeté les hauts cris,
comme dune insulte abominable, mais qu'il n'a jamais montrée à per-
sonne. Je suppléerai ici à ce qu'il n'a pas voulu faire.
L'abbé Trublet, que je connaissais un peu, mais que j'avais très-peu
\ii, m'écrivit le l.'J juin 17G0 (pliasse D, n» 11), pour m'avertir que
.M. Formcv, son ami et correspondant, avait imprimé dans son journal
ma lettre à M. de Voltaire sur le désastre de Lisbonne. L'abbé Trublet
voulait savoir comment cette impression s'était jiu faire, et, dans son tour
desprit lin et jésuitique, me demandait mou avis sur la réimpression
I' Ml I I h M M \ Kl \ 4.M
(If ci'llf li'tirc, sans Vdiilmi- nw ilii'c li' Mm. (.iiiiiiii)- jr li.tis s<iii\4'r.ni(c-
iiii'iil les riiscurs de i-clli- fS|iri-c, je lui lis li's n'inririiiiriils i|iii' jr lui
tieviiis; mais j'v mis un Ion iluc (|u'il si-util, l'I ipii ii<- I tiii|M^rlia |>as ili*
mi' |»ati'liiii'r l'urtnv i-ii ilriu nu Irnis Irllrrs. juM|ii°a cf iiu'il ^ùt tout ci'
i|u'il axait voulu sa\uir.
Je i'(iui|>i'is liicii, (|ui)i (lucii |iùt ilin' Inililcl, i|Ui' l'iuuirx ii'axail
|ii>iiit troiivo i-i-tlc li'tlit' ii)i|u°im('(-, it i|iii' la |iirmiiTf iui|ii'<'ssiiiu m \r-
iiail ilf lui. Ji- le cniiuaissais |i<iiii' un rlTiiiuli' |iill;ir(l, ipii, muis l'aroii, sr
iaisail un icm'iiu des nuvraj;i's des aulro, i|iiiiii|iril ii"\ n'il |i;is mis rii-
rori' rim|)iiiii'n(i' incrovaiilo d olcr d un Inir drja pulilic li' iinni ili>
l'antiMir, d'\ nn-ltii' le sion, ol df le M-ndre à smi piolit. .Mais ciimun'ul
i-i< manuscrit lui i-lail-il |iarvi>uu? ('.\'tait là la (|ursti(iu, (|iii n'était pas
diflicili- à n'-sniidrc, mais dont j'riis la simplitili- d rtrc i-mliairassi-.
^)iioiHUt' Vidtairo fût lionoré par excès dans cette leltie, cumnie eiilin,
inalj;ré ses |>ro(i''d('s mallnuinètes, il eut éli' fondé à se plaindre si je
l'avais lait imprimer sans son aven, je jiris le parti de lui écrire à ce su
jet. Voici celle seconde lettre, à laquelle il ne fit aucune réponse, et dont,
pour mettre sa brutalité plus à Taise, il lit semldanl d'être irrili- jns(|u'à
la fureur :
« A Monlmoronry, le 17 juin 1700.
« Je ne pensais pas, monsieur, me retrouver jamais en correspondance
M avec vous. .Mais ajiprenanl (|ne la lettre (|ne je vous écrivis en IT.'JC» a
f été- imprimée à Herlin, je dois vous rendre compte de ma conduite à
o cet égard, et je remplirai ce devoir avec vérité et simplicité.
« Cette lettre vous ayant été réellement adressée, n'était |>oint desliné-e
« à 1 impression. Je la communiquai, sons condition, à trois personnes
« à qui les droits de l'amitié ne me permettaient pas de rien refuser de
«semblalile, et à qui les mêmes droits permettaient encore moins
« dahuser de leur dépôt, en viidant leiii' |iromesse. Ces trois personnes
«sont madame de Clienonceaux, liclle-lillc de madame Dupin, madanii-
« la comtesse d'Hondetot. et nn .Mlemand nommé M. Grimm. Madame
« de Chenonceanx souhaitait (pic cette lettre fut im|)rimée. et me de-
« manda mon consenli-ment pour cela. Je lui dis qu'il dépendait du
M votre. Il vous lut demande, vous lo refusâtes, et il n'en lut j)lus
« question.
« (;e|)endant M. l'abbé Trublet. avec i|ni je n'ai nulle espèce de liai-
« son, vient de mécrire, par nue attention pleine d boniiéleté, qn'ayaiil
0 reçu 1ns feuilles d'un journal de M. Formey, il y avait lu cette même
« lettre, avec un avis dans lequel l'éditeur dit, sons la date du 23 oclo-
n bre 17o9, qu'il l'a trouvée, il y a quelques semaines, cliez les libraires
« de Iterlin. et que comme c'est une de ces rriiiljcs vidantes qui dispa-
n raissent bientôt sans retour, il a iin lui ilcNoir iloimer |)lace dans sou
n journal.
\:ii I.I.S (,()M KSSIONS.
« Voil;i, inonsicur, luiil w i\uf j'en sais. Il csl lirs-sùr ([ne jusqu'ici
<( lOii n'avait pas ni("'m(' ont parler à Paris de celle lellro. Il est li-ès-snr
(( ([lie ri'\em]»laire, sdit iiiamiscril , siiil mipniiii', toiiilu' dans les mains
i< (le M. {•'orniev, n'a \mi lui venir ijin^ de vous, ce (|ni n'est pas vraiscrn-
« ldald(\ on dune des (rois personnes que je \iens de nommer. Enfin,
« il est tiès-sûr que les dcnx dames sont incapables d'une pareille infi-
« (Il lité. .le n'en puis savoir davantage de ma retraite. Vous avez des
« correspondances an nioveii descpielles il vous serait aisé, si la chose en
« valait la ])eine, de remontera la source et de vériliei' le l'ait.
«Dans la même lettre. M. l'abhé Truhlet me nKinpie qu'il tient la
« l'euille en réserve, et ne la prêtera point sans mon consentement,
« qu'assurément je ne donnerai pas. Mais cet exemplaire peut n'être pas
« le seul à l'aris. Je sonliaile, monsieur, que cette lettre n'y soit pas
« imprimée, et je leiai de mon mieux pour cela ; mais si je uc pouvais
« éviter qu'elle le lût, et cprinstruit à temps je pusse avoir la prél'érence,
« alors je n'hésiterais pas à la faire imprimer moi-même. Cela me paraît
« juste ci naturel.
« Quant à votre réponse à la même lettre, elle n'a été communiquée à
« personne, et vous pouvez compter qu'elle ne sera point imprimées
« sans votre aveu, qu'assurément je n'aurai point l'indiscrétion de vous
« demander, sachant bien que ce qu'un homme écrit à un autre, il ne
« l'écrit |)as au public. Mais si \ons en vouliez faire une pour être pii-
<( bliée, et me l'adresser, je vous promets d(> la joindre fidèlement ta ma
« lettre, et de n'y pas répliquer un seul mot.
« .le ne vous aime point, monsieur; vous m'avez fait les maux qui pou-
« \ aient in'être les plus sensibles, <à moi votre disciple et votre cnthou-
« siasie. Vous avez perdu (ienève pour le prix de l'asile que vous y avez
« reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens, pour le prix des ap-
'< plaudissements que je vous ai prodigués parmi eux : c'est vous qui me
« rendez le séjour de mon pays insupportable ; c'est vous qui me ferez
<( mourir en terre étrangère, privé de tontes les consolations des mou-
« rants, et jeté, pour tout honneur, dans une voirie; tandis que tous les
« honneurs qu'im liomuH! |)eut attendrie vous accompagneront dans
« mon pays. Je vous hais, enfin, puisque vous lavez voulu ; luais je vous
« hais en homme encore plus digne de vous aimer, si vous l'aviez voulu.
« De tous les sentiments dont mon ecrur était pénétré pour vous, il n'y
« reste (|ue l'admiration (pion ne peut refuser à votre beau génie, et
« l'amour de vos écrits. Si je ne ]tuis honorer en vous que vos talents, ce
« n'est pas ma faute. Je ne man(pierai jamais au lespect qui leur est
a dû, ni aux procédés cpie ce respect exige. Adieu, monsieur. »
Ail milieu de loiiles ces |)etites tracasseries littéraires, rpii me confir-
maient de plus en plus dans ma résolution, je reçus le plus grand hon-
neur (pic les lettres m'aient attiré, et auquel j'ai été le plus sensible,
l'AUTIK II, I i\ m. \ i^
tiaiis la visiU- <|iii' M. Ii' iniiur dr Coiili iImi'^im inc faiii' par ilrin fin*,
Vuiw an |irlil cli.'ilraii, cl raiilic à Mi>iil-I.t>nis. Il choisit iiiriiii' (diili-s
^ RREO'H0(*»r
les deux fois le temps que madame de Luxembourg n'était pas à Monl-
morenrv, adn de rendre plus manifeste qu'il n'y venait que pour moi.
Je n'ai jamais doiitr i|ul'Ji' ne dusse les premiè'rcs bontés de ce prince a
madame de Luxembourg et à madame de Houfflers; mais je ne doute pas
non plus que je ne doive à ses propres sentiments et à moi-même celles
dont il n'a cessé de m'bonorer depuis lors.
Ccimnie mon appartement de Mont-l.ouis était très-petit, et que la si-
tuation du donjon était charmante, j'y conduisis le prince, qui, pour
comble de grâces, voulut que j'eusse l'honneur de faire sa partie aux
échecs. Je savais qu'il gagnait le chevalier de Lorenzi,qui était plus lort
que moi. r.i|)cndant, malgré les signes et les grimaces du cbevalier et
des assistants, que je ne fis passemblaiil de voir, je gagnai les deux par-
lies que nous jouâmes. En finissant je lui dis d'un ton respectueux, mais
grave : Monseigneur, j'honore trop Votre Altesse sérénissime pour ne
la pas gagner toujours aux échecs. Ce grand i)rince, plein d esprit et de
lumières, cl si digne de n'être pas adulé, sentit en effet, du moins je le
4^1 Ll.S CONFESSIONS.
pense, (in'il ii y avait la iiiic iimi (|iii le liaitasse en liomiiic, el j'ai loiil
lieu de croin' qu'il m'en a \iaimcut su bon gré.
Oiiaiid il in'iMi aurait su mauvais gré, je ne nie reprocherais pas de
n'avoir voulu le lrom|)cr en rien, el je n'ai |)as assurément à me repro-
cher non plus d'avoir mal répondu dans mon cœur à ses bontés, mais
bien d'v avoir répondu (|uelquefois de mauvaise grâce, tandis qu'il
mettait lui-même une grâce inlinie dans la manière de me les mar(iuer.
l'eu de jours après, il me lit envoyer un |)anier tle gibier, que je re(,'us
comme je devais. A quelque temps de là, il m'en lit envoyer un autre,
el l'un de ses officiers des chasses écrivit, par ses ordres, que c'était de
la chasse de Son Altesse, et du gibier tiré de sa propre main. Je le rc<,'us
encore; mais j'écrivis ;i madame de Boul'llers que je n'en recevrais ])lus.
Celle iellre l'ut généralement blâmée, et méritait de l'élre. liefusiT des
présents en gibier, dun prince du sang, qui de plus met tant d'honnê-
teté dans l'envoi, est moins la délicatesse d'un homme fier qiiiveut con-
server son indépendance, que la rusticité d'un malappris qui se mécon-
naît. Je n'ai jamais relu cette lettre dans mon recueil sans en rougir, el
sans me reprocher de l'avoir écrite. Mais enfin je n'ai pas entrepris mes
Confemoni^ pour taire mes sottises, et celle-là me révolte lro|) moi-même
pour qu il me soit permis de la dissimuler.
Si je ne fis pas celle de devenir son rival, il s'en fallut peu : car alors
madame de Honfficrs était encore sa maîtresse, et je n'eu savais rien.
F>lle me venait voir assez souvent avec le chevalier de Lorenzi. Elle était
belle et jeune encore ; elle affectait l'esprit romain, et moi je l'eus tou-
jours romanesque ; cela se tenait d'assez près. Je faillis me prendre ; je
crois qu'elle le vit : le chevalier le vit aussi ; du moins il m'en parla, et
de manière à ne pas me décourager. Mais pour le coup je fus sage, et il
en était temps à cinquante ans. Plein de la leçon que je venais de don-
ner aux barbons dans ma lettre à d'Alembert, j'eus honte d'en profiter si
mal moi-même ; d'ailleurs, apprenant ce que j'avais ignoré, il aurait
fallu que la tète m'eût tourné, pour porter si haut mes concurrences.
Enfin, mal guéri peut-être encore de ma passion pour madame d'IIoude-
lot, je sentis que plus rien ne la pouvait remplacer dans mon cœur, et je
. lis mes adieux à l'amour pour le reste de ma vie. Au moment où j'écris
ceci , je viens d'avoir d'une jeune femme, qui avait ses vues, des agace-
ries bien dangereuses, et avec des yeux bien inquiétants ; mais si elle a
fait semblant d'oublier mes douze lustres, pour moi je m'en suis sou-
venu. .VprJ's m'être tiré de ce pas, je ne crains plus de chutes, el je ré-
ponds de moi pour le reste de mes jours.
Madame de Uoiil'llers s'élaut aperçue de l'émotion (lu'elle m'avait don-
née, put s'apercevoir aussi que j'en avais triomphé. Je ne suis ni assez
fou ni assez vain pour croire avoir pu lui inspirer du goilt à mon âge;
mais, sur certains propos qu'elle tint à Thérèse, j'ai cru lui avoir inspire
I
l'Mii II II ii\ Kl \i 4sri
lie lu l'iinosilo; si ci-la('>t, fl i|ii l'Ilc m- m .ii( |>as |iai°ili)iiiii- ccUrciii'iusitc
li-ustit-o, il laiil aNoiicr (|(it> j itais liieii m- |imii-ottc \ictiiiie île iiil's lai-
hlt'sscs, |)iiis(|iic l'amour \aiiii|iiciir me lui si riincste, et <|iie ruiiioiu
N.iiiKii nie le lut eiicure plus.
Ici liiiit le r(>eiieil des lellres (|(ii m'a servi <le >;ui(le tiaiis ces Jeux li-
M'es. Je ne vais plus marcliei' (|ue sur la Iraee de mes sumenirs; mais
ils soiil tels dans celte cruelle éiuiiiue, et la lurte impression m'en est si
liicM nsliT, t|ue, |>ei(lii dans la uni iiiimeiise de mes mallieurs, je ne
puis duliliiT les driads de mon preniiei' iiaulrav;!-, (|ii(iii|ue ses suites ne
m'dllrenl |)lus (|ue des souvenirs eonlus. Ainsi, je puis marcher dans le
livre suivant avec encore assez d'assurance. Si je vais |dus loin, ce ne
sera plus (in'en talonnant.
LIN ui; oNzii'Mi:
(17()1.
(Quoique la Julie, ipii dipuis longtemps était sons presse, ne parût
point encore a la lin de ITIiO, t Ile commençait à l'aire {■rand hruit. .Ma-
dame de Luxemlioui-j;; en avait parlé à la cour, madame d'IIondetot a
l'aris. Cette dernière avait même obtenu de mui, pour Sainl-l.amhert, la
permission de la faire lire eu manuscril au roi de l'oloj,'ne, (|ui en avait
élo endianlé. Dudos, à qui je l'avais aussi l'ait lire, en avait parlé à l'A-
cadémie. Tout l'aris était dans rimpatience de voir ce idinan ; les li-
braires de la rue Sainl-Jaccjues et celui du l'alais-Uoyal étaient assièges
de gens qui en demandaient des nouvelles. Il parut enlin, el son succès,
contre l'ordinaire, répondit à renijiressemenl avec lequel il avait été al-
lendu. Madame la Daupiiine, (pii l'avait lu des premières, en parla à
.M. de Luxembourg comme d'un ouvrage ravissant. Les sentiments lurent
partagés chez les gens de lettres, mais dans le monde il n'y eut qu'un
avis; et les femmes surtout s'enivrèrent el du livre et de l'aulenr. au
point qn il v en avait peu, même dans les hauts rangs, dont je n'eusse
fait la concjuéte, si je lavais entrepris. J ai de cela des preuves (juc je ne
veux pas écrire, cl (jui, sans avoir eu besoin de l'expérience, autorisent
mou opinion, il est singulier que ce livre ail mieux réussi en France que
dans le reste de l'Iùirope, quoique les Français, hommes et femmes, n'v
soient pas fort bien traités. Tout au contraire de mou atleiile, son moin-
dre succès fui en Suisse, cl son |(lus grand à l'aris. L'amitié, l'amour, la
vertu, régnent-ils donc à l'aris jiliis (ju'ailleurs? Non, sans doute; mais
.l.'^C, I.KS COM' i:.SS10.NS.
il y regiio encore ce sens exquis qui transporle le cœur a leur image, el
qui nous fait chérir dans les anlros les sonlinicnls purs, lendrcs, hon-
nêtes, que nous n'avons plus. La corruption désormais est partout la
même : il n'existe plus ni mœurs ni vertus en Kuropc; mais s'il existe
eiu'oi-e (|ucl(jn(' amour pour elles, c'est à l'aris qu'on doit le cherclier.
Il tant, à travers tant de préjugés et de passions factices, savoir hien
analyser le cœur humain pour y démêler les vrais sentinuMits delà nature.
Il faut une délicatesse de tact qui ne s'acquiert que dans l'éducation
du <Trand monde, pour sentir, si j'ose ainsi dire, les finesses du cœur
dont cet ouvrage est rempli. Je mets sans crainte sa quatrième Partie à
côté de la Princesse de Cléres, et je dis que si ces doux morceaux n'eus-
sent été lus qu'en province, on n'aurait jamais senti tout leur prix. 11 ne
faut donc pas s'étonner si le plus grand succès de ce livre fut à la cour.
Il abonde en traits vifs, mais voilés, qui doivent y plaire, parce qu'on
est plus exercé à les pénétrer. 11 faut pourtant ici distinguer encore.
Cette lecture n'est assurément pas propre à celte sorte de gens d'esprit
(|ui n'ont que de la ruse, qui ne sont lins que pour pénétrer le mal, et
(lui ne voient rien du tout où il n'y a que du bien à voir. Si, par exem-
ple, la Julie eût été publiée en certain pays que jeponse, je suis sûr que
personne n'en eût achevé la lecture, et qu'elle serait morte en naissant.
J'ai rassemblé la plupart des lettres qui me furent écrites sur cet ou-
vrage dans une liasse qui est entre les mains de madame de Nadaillac.
Si jamais ce recueil paraît, on y verra des choses bien singulières, et une
opposition de jugement qui montre ce que c'est que d'avoir affaire au
public. La chose qu'on y a le moins vue, et qui en fera toujours un ou-
vra"e unique, est la simplicité du sujet et la chaîne de l'intérêt, qui,
concentré entre trois personnes, se soutient durant six volumes, sans
épisode, sans aventure romanesque, sans méchanceté d'aucune espèce,
ni dans les personnages, ni dans les actions. Diderot a fait de grands
compliments à Richardson sur la prodigieuse variété de ses tableaux el
sur la multitude de ses personnages. Richardson a, en effet, le mérite
de les avoir tons bien caractérisés ; mais quant à leur nombre, il a cela
de commun avec les plus insipides romanciers, qui suppléent à la sté-
rilité de leurs idées à force de personnages el d'aventures. Il est aisé de
réveiller l'attention en présentant incessamment et des événements inouïs
et de nouveaux visages, qui passent comme les figures de la lanterne
magique ; mais de soutenir toujours cette attention sur les mêmes ob-
jets, et sans aventures niervoillcuses, cela, certainement, est plus diffi-
cile ; et si, toute chose égale, la simplicité du sujet ajoute à la beauté de
l'ouvrage, les romans de Richardson, supérieurs à tant d'aulres choses,
ne sauraient, sur cet article, entrer en parallèle avec le mien. 11 est
mort cependant, je le sais, et j'en sais la cause; mais il ressuscitera.
Toute ma crainte était qu'à force de simplicité nui marche ne fût
|-\II I II II. I l\ i;i M 4K7
riitiiiyciisc, vi (|iu< je ii'ciissf |iii iiiiiiirir u»»fi riiilrn'l |miiii le soiilc-
iiir jiisi|ii'iiii lioiil. .It> fus ra>Mii'i' |)ii' un fait ipii, siul. m'a |ilu<t llall<'
i|Ui- li)U> les ('iiMi|tliMii'uU iju'a pu luallinr ci'l lunia^i'.
Il paiMll au l'ciuiiui'Ui l'Uic'ul du laïuisal. In i'(il|iiii'lcili' le |iiii la a
iiiadainc la |M-in(-(*sst> de Talnuml ', un jour de i)al dr l'()|M'M-a. Apres sou-
lier, elle se lit liahiller |i(Uir y aller, el en allendant l'hiiire, elle se mil
a lire le nonxeau r<nn ni. A minuil, elle oi'diuina i|n'nn mil ses clieNanv,
el eonlinna d< lire. On muI lui due i|iie >es rlie\auv élaienl mis ; elle ne
répondil rien. Ses ^eiis, Noyanl (lu'elle sOiildiail, \inrenl l'aNerlir (|u°il
elail <len\ heures. Ilien ne |»resse encore, dil-ejle en iisaiil Imijoiirs.
(Jueli|ue lemps après, sa monire élan! arrêtée, elle siuina p(uir sa\oir
(|uelle heure il elail. On lui dil (lu'il était (|uatre heures. (!ela étant,
dit-elle, il est trop tard pinir aller au liai; (|n'<ui ùte mes elie\au\. I'!ile
se lit déslialiiller el passa le reste de la nuit à lire.
I)epui> (|u iiii me raconta ce Irait, j'ai toujours désiré de \iiii mad inie
de Talnioiil. nnu-seiilemenl jiour sa\(iii' d'elle niémc s'il est exarli'meiil
vrai, mais aussi parce (|ne j'ai toujours cru (ludn no |iniivait prendre
nu intérêt si vif à 1" //t'/oï.vc, sans avoir ce si\i('im> sens, ce sens moral,
dont si peu de cœurs sont doués, et sans letjiiol nul ne saurait entendre
le mien.
<a' i|ui me rendit les femmes si favorahles fut la persuasion où elles
furent ijue j'avais écrit ma |)ropre histoire, et que j'étais moi-même le
héros de ce roman. Celte croyance était si hien établie, que madame de
l'olignac écrivit à madame de Verdelin, pour la prier de luenpager à lui
laisser voir le portrait de Julie. Tout le monde était persuadé qu'on ne
pouvait exprimer si vivement des sentiments qu'on n'aurait point éqirou-
\és, ni peindre ainsi les transports de l'amour, que d'aitrès son pro|ire
cœur. Kn cela Ion a\ail raison, el il est certain que j'écrivis ce roman
dans les |dus hrùlanles extases; mais on se trompait en jiensanl qu'il
avait lallu des olijels réels pour les produire : on était loin de concevoir
à quel point je puis m'enflammer pour des êtres imaginaires. Sans quel-
ques réminiscences de jennesse el madame d'iloudetot, les amours que
j'ai sentis et décrits n'auraient été (|u'avec des s\lphides. Je ne voulus
ni conlirmer ni détruire une erreur qui m'était avantageuse. On peut
voir dans la préface en dialogue, que je fis imprimer à part, commeiil je
laissai là-dessus le public en suspens. Les rigoristes disent (|iie j'aurais
dû d(''clarer la vérité tout rondement. Pour luoi, je ne vois jias ce qui
m'y pouvait obliger, el je crois (|u'il y aurait eu plus de bêtise que de
franchise à cette déclaration faite sans nécessité.
A peu près dans le même temps parut la Paix perpélttelle. dmil l'aii-
' i'.c ii'osl pas clli- mais une aulrc «Inmc clmil jignnrp le nom, nini« \r lail m",! lU- assuré.
Mailamr do TalmonI olail polonaise cl >("ii\i" il'mi prince ilo la niai>un de Itniiillnii.
.%8
p
r.S I-ES CO.NFF.SSIONS.
nrc ni-i'Ci-dciilc j'avais^ vvAî' le maiiiiscril à un corlaiii M. de Hasiidc, aii-
IciirdiiM jiMunal api^'lé le Monde, dans Idjind il voulait, Ixui j^nV; mal
r(', l'iiuirt r Imis mes niannscrils. il étail de la (■(ninaissance do M. I)u-
cids, ol \inl en son nom me presser de lui aider à remplir le Monde. Il
avail luiï |iarl('r de la Julie, el \onlail que ']('. la misse dans son journal :
il voulait (|iu' j'v misse V lùnile : il aurait voulu (jut! j'y misse le ('onlnil
siicidl. s il i'\] l'iil s(uip<ouiu' ICxislenee. Ijilin, excédé de ses itn|i(U'luni-
tés, je pris le parti di- lui eeiler |)our douze louis mon extrait de; la Paix
perpêliiille. Notre aeeord était qu'il s'imprimerait dans son journal ,
mais sitôt (jiiil lut jiropriélaire de ec manuseiit, il jugea à jjropos de le
l'aire iuipriincrà pail.a\ee (|ui'l(|nes relraneiiements (|ue le censeur exi-
gea. (}u"eùl-ce été si j'y avais joint mon jugement sur cet ouvrage, dont
Irès-lieiireusement je no parlai point à M. de Bastide, et (jui n'entra
point dans notre marclié! Ce jugement est encore en manuscrit parmi
nu's papiers. Si jamais il \oil le jour, ou y verra combien les plaisante-
ries et le t(Mi snflisant de Vcdtaireà ce sujet m'ont dû faire rire, nmi qui
vovais si Itien la jiortée de ce pauvre homme dans les matières politiques
dont il se mèlail de parler.
Au milieu de nu's sncccs dans le ])ul)lic, et de la faveur des dames, je
mesentaisdéclioiral'liôtelde l.nxemliourg, non j)as auprès de nmnsienr le
maréclial, qui semblait même redoubler chaque jour de bontés et d'a-
mitiés pour moi, mais auprès de madame la maréchale. Depuis qne je
n'a\ais plus rien à lui lire, son appartement m'était moins ouvert ; et
durant les vovages dt; Montmorency, qtmique je me présentasse assez
exactement, je ne la voyais plus guère qu'à table. .Ma place n'y était
même plus aussi marquée ta côté d'elle. Comme elle ne me l'offrait plus,
(|u'ellc me parlait peu, et que je n'avais pas non plus grand'cbose à lui
dire, j'aimais autant prendre une auti'e place, on j'étais plus à mon aise,
surtout h; soir; car machinalement je prenais peu à peu l'habitude de
me placer plus piès de monsieur le maréchal.
A propos du soir, je me souviens d'avoir dit que je ne sonpais pas au
château, el cela était vrai dans le commencement de la connaissance;
mais comme M. de Luxembourg ne dînait point el ne se mettait pas
même à I aide, il arriva de là qu'au bout de plusieurs mois, et déjà très-
familier dans la maison, je n'avais encore jamais mangé avec lui. Il eut
la bonté den faire la remarque. Cela me détermina d'y souper quelque-
fois, (|uaud il V avait peu de monde; el je; m'en trouvais très-bien, vu
qu'eu) dinait presipie en l'air, et, coninu' on dit, sur le boni du banc;
au lien ([ue le souper était très-long, parce ([u'on s'y reposait avec |)lai-
sir, au retour d'une longue promenade; très-bon, parce qne M. de
Luxembourg était gourmand ; et très-agréable parce que madame de
Luxembourg en faisait les honneurs à charmer. Sans cette explication,
l'on enteiuliail difficilement la tin d'une lettre de M. di.' Lux(Mnb(iurg
I
I'\ lU I I II I l\ Kl M t.'i'J
(liassf {'.., Il" 'Mi], où il me ilil (|ii il ;«• i;i|i|nllr a\t'i drliii-s nos |)i-oiiu>-
iKiilcs; siirtoiil, ;ij(>iitc-l-il, i|n.iii(l en rciiliaiil les soir> dans la loiir nous
n'y Iroin idiis |i(iiii( «If liaci's ilc itiiics de t-arrosscs : c fsl i|iic, ('inniiir
on passait tous les malins Ir lalraii sur if saidc ilc la coin [loiir ciracrr
li'S ornii'rcs, je jiij;cais, par Ir iniiiiliir dr ns If.ii-o, du iiii>n<li' (|iii riail
siii'XiMiii dans rapn-s-niidi.
(!clli' aiiiiic 1701 mil le lunildr au\ pi ries i MiiliiHM'Ilrs i|iii' lit ir lion
seigiifiir, depuis i|iiej'avais riioniitiir' dr Ir Miii : c ominr si les maux (pie
me piéparail la deslinee eiisseiil dû eiiinmrneer par I lnimiiie puni ipii j'a-
vais le pins d'allaelienii'iil cl (|iii en elail le pins dij;iie. la pieiiiiei e aiiine,
il pirdil sa sci-iir, madanii' la diieliesse de NilleniN ; la seconde, il peiiiil
sa lille, madame la princesse de linln . k ; la linisieine, il perdit dans le
duc de Monlinorency son lils iini(|iie, et dans le coiiile de l.nvemliipiirj;
son pelil-lils, les senis et derniers soutiens de sa lirain lie et de son iniin.
Il supporta toutes ces perles avec iiii eotiiajj;e apparent; mais son cuiir
ne cessu du saigner en dedans lonl le reste de sa \ie. et sa saute ne lit
pins (|iie (léiliner. l.a mort iiiipri\iii' et tra^iiiiie de son lils ilnt lui être
d'autant plus sensilile, (|n"elle arriva piécisémeiil an moment mi le roi
viMiaii de lui accorder pour son lils, et de lui promettre pour sou petit-
lils. la sur\i\auco de sa cliarj-e de capitaine des jjardes du cor|is. Il eut
la douleur de voir s'éteindre peu à peu ce ilernier enraiit de la plus jurande
espérance, el cela par lavenjile conliauce de la iiure au médecin, ijui lit
périr ce pauvre enlanl d'inanition, avec des médecines pour tonte iiuiir-
riliire. Mêlas! si jeu eusse clé cru, le graiid-pcre el le pelil-lils seraienl
Ions deux encore eu vie. One ne dis-je point, que ii'écri\ is-je point a
monsieur le maréclial, (jne de représentations ne lis-je pointa uiadame
de Monlmorencv, sur le régime plus (|u"aiislcre (|iie. sur la loi de sou
médecin, elle faisait oliserver à son lils! Madame de l.nxembonrg. i|iii
pensait comme moi, ne \nnlait point usurper I autorité de la mère; .M. de
l.iixemliouij,', liomnie doux et laible, nainiait point à contrarier. Ma-
dame de Monlmorencv avait dans Bordeii une loi dont son lils linit par
êlre la victime. Que ce pauvre curant élail aise quand il pouvait olilenir
la permission de venir à Monl-l.ouis avec madame de IJiMilllers. deman-
der à goûter à Thérèse, et mettre (|nel(|iie aliment dans son estmiiac al-
fanié! Combien je déplorais en moi-même les misères de la graudeui-.
quand je voyais cel iiiili|iie héritier d'un si grand liien, dun si grand
nom, de tant de titres et de dignités, dévorer avec l'avidité d'un incn-
dianl nu |)auvre ]ii'lit morceau de pain! Kiilin, j'eus beau dire el lieau
l'aire, le mi'decin rciii|iiii la, rt rfiilaiil iiiouinl de laiiii.
La même conliauce aux charlatans, (|iii lit périr le petit-lils. creusa le
lomheaii du giaiiil-i)i'ic. il il s'v joignit de plus la pusillanimité de
' \.ot. u J'.ivais te lH)iilit.'iir ilc,., »
w>
LES COiNKKSSIONS.
\miluir sf dissiimilcr les iiiliiinilés do l'agi,'. M. tic l.uxciiihoiirg avail
t'ti par iiilurvallfs (pi(di|ii(' (loiili'iir au gros doigi du puni; il on «uil
fEI K-r\lV
u\Mi allciute à Monliriorcncy, qui lui donna de l'insomnie el un peu de
lièvre. J'osai prononcer le mot de goutte, madame de Luxembourg me
lança. Le valet de cliamhrc, chirurgien de monsieur le maréciiai, soutint
que ee n'était pas la goutte, et se mil à panser la partie souffrante avec
du baume tranquille. Mallienrcnsement la douleur se calma, et quand
elle revint, on ne manqua pas d'employer le même remède qni l'avail
calim'e : la constitution s'altéra, les maux augmentèrent, et les remèdes
en mcnK; raison. Madame de Ln\enil)ourg, (|iii \\\ bien enlin que c'était
la goutte, s'opposa à cet insensé tiaitement. On se cacha d'elle, et M. de
Luxembourg périt par sa faute au bout de quelques années, pour avoir
voulu s'obstiner à guérir. Mais n'anticipons point de si loin sur les mal-
heurs : combien j'en ai d'antres à narrer avant celui-là!
11 est singulier avec (jucUe fatalité tout ce que je pouvais dire el faire
semblait l'ail pour déplaire à madame de Luxembourg, lors mèuic (|iie
j'avais le plus à cœur de conserver sa bienveillance. Les afflictions que
M. de Luxembourg éprouvait coup sur coup ii(> faisaient que m'altacher
à lui da\anlagc, et par consé(juenl à madame de Luxemliduig : car ils
m uni liiiijduis paru si sincèrement nuis, (jne les senlimcnls <|iie Idri
avait pour l'un s'étendaient nécessairement à l'autre. Mousicui- le ma-
réchal vieillissait. Sou assiduité à la cour, les soins (|u'elle eiilraînail.
l'Ml I 1 I II I l\ Kl M
Mil
les l'Iiassi's ciiiiliiiiirllc-, la j.ili^iir miiIhiiI <Iii m'imcc (IiumiiI mui i|iiar-
lii-r, aiiraiciil (Itinaiiilc la M^iniir d'iiii jt'iiiic Ikuiiiiic, t'I ji> m; \(i\ais
plus rit'ii i|iii |)ùl siiiili'iiii' la sienne dans (-elle rarrière. I*iiis(|ue ses <li-
jjnilés (levaieiil èlre tlis|ieiM'es el s uni éleinl a|ii<s lui, |mii lui iiii-
|>iirlail lie cnnliiini'i' uni' Me lalMirieiise, ilnnl I iilijel |ii'iiiri|ial a\ail eli-
lie nienaj^er la laM'iir du |ii'ini'e à m's enlanls. l n jniir i|ue iimi'- n l'Iinns
(|ne nous li'nis. el i|u il m' |dai;;iiail des latij^iies de la eiiiir en Iminrin'
t|iii' SCS perles avaiLMil liieoiira'^é, j'osai lui parler de reiraile et lui diui-
iier le eoiiseil i|ne Ciinas dnniiail à I'nhIius. Il siiu|iira, el ne n |iiiiiilil
p,is di'i'isi\enienl. .Mais an pieinier iiiiuiieiil m'i niadanie de l.n\euiiiiiui''^
nie \il eu particulier, elle me relam; i MMiiieiil sur ce rouseil. i|ui me
parut l'avoir alarmée. Klle ajouta nue ciiose dont je soiilis lajusli-ssc, cl
(|ui me lil renoncer à retonclier jamais la même coide : c'est (|ue la
longue lialuliide de >iM'e à la cour devenait un vrai liesoin. i|ue c'était
même en ce mouicnl une dissipaliiui p<iui M. di' liixinilinni'^, el i|ue la
reiraile (|ue je lui conseillais serait moins un repos pour lui (|n'uu exil,
on l'oisiveti', l'ennui, la tristesse aclii'veraicnt bientôt de le consiinier.
Oiioii|u elle dut voir i|u'el le m'avait persuade, on (in'elle dut com|>ti'r sur
la pi'oiiiesse ijiie je lui 11^ et ijue je lui tins, elle ne |iariil jamais liieii
lrani|uilliséeà cet égard, elje me suis rappelé ipie depuis lors mes lèle-
à-téle avec monsieur le maréchal avaient éli- plus rares cl presipie tou-
jours interrompus.
Taudis que ma lialoiii-dise el mou gtiignou me nuisaient ainsi de
concerl auprès d'elle, les gens (lu'elie voyait el qu'elle aimait le plus ne
m'v servaient pas. L'.ild)!- de Houllleis surtout, jeune homme aussi iiril-
lanl qu'il soit possible de l'élre, ih' iiic paiiit jamais hien disposi- jioiir
moi; el iinn-seuleiuenl il est h x ni Av la société de madame la iiian-
rliale qui ne m'ait jamais marqué la iiinindre alteiitiou , mais j'ai cru
m'a|>ercevoir (|u'à tous les voyagi-s ijuil lit à .Mmitmorency, je perdais
qucli|in' chose auprès d'elle ; et il est vrai que, sans même qu'il le vou-
lût, c'élail assez de sa seule présence, lanl la grâce el le sel de ses gen-
lillesses appesanlissaienl encore mes \oy\\d< spropositi. Les deux premiè-
res années, il n'étail pres(|ne pas venu à .Montmf>rency ; et, pai' l'iiidnl-
gence de madame la maiéchale, je m'étais |)assalilenient soutenu ; mais
silol (|n'il parut nu peu de suite, je lus écrasé sans reliuii'. .1 .miaisMiulu
me rélngier sous son aile, el laiieen sorle (jii'il me |)rit eu amitie ; mais
la nu'me maussaderie qui me faisait un hesoin de lui |daire in empêcha
d'y réussir; el ce que je lis pour cola maladroitemenl acheva de me
perdre an|irès de madaine la maréchale, sans mètre utile auprès de lui.
Avec autant d'es|uit , il eût pu ri'iissir à tout; mais rim|)ossil)ilili'' de
s'ap|diqiier et le gonl de la dissipation ne lui ont permis d acquérir que
des demi-talents eu tout genre. Kn revanche, il en a lieaucon|>. et c est
tout ce qu'il laiit dans le gi-aud monde, où il \i ni luillii . Il lait très-hien
U;i l.i;S COM'KSSIU.NS.
lie j)L'lits MMS, écrit lr('s-l)ieii de petites Icllres, va joiiailhiiil iiii piii du
cislre, et liailiimiliaiil un peu de pciulure au pastel. Il s'avisa do vouloir
l'aire le portrait île madame de l.u\eiiil)oiirg ; ee portrait était liorrilde.
Kilo prétendait qu'il ne lui ressemblait point du tout, et cela était vrai,
l.e traître il'ahlié me consulta; et moi, comme un sot et comnu; nu
menteur, je dis ([uc K- portrait resscuildait. Je voulais cajoler l'abbé;
mais je ne cajolais pas madame la marécliale, qui mit ce trait .sur ses
rejfislres; et l'abbé ayant l'ait son coup, se m(u|ua de moi. ,l'api)ris, par
ce succès de mon tardil'conp d'essai, à ne plus me mêler de vouloir lla-
gorner et llatter malijré Minerve.
Mon talent était ib; dire aux liommes des vérités utibis, mais dures,
avec assez d'énergie et de courag(!; il fallait m'y tenir. Je n'étais point
né, je ne dis pas pour flatter, mais pour louer. I.a maladresse des louan-
ges que j'ai v(uilu donner m'a fait plus de mal (|iic l'àprelé de mes cen-
sni'es. J'en ai à citer ici un exemple si terrible, que ses suites ont non-
senlement l'ait ma destinée pour le reste de ma vie, mais décideront
peut-être de ma réputation dans toute la postéiifé.
Durant les voyages de Montmorency, M. de Cdioiseul venait quelque-
fois souper an cbàleau. Il y vint nu jour (|ue j'en sortais. Un parla de
moi : M. de Luxembourg lui conta mon bisloire de Venise avec M. de
Monlaigu. M. de Cboiseul dit que c'était dommage (pie j'eusse aban-
donné cette carrière, et ([ue si j'y voulais rentrer, il ne demandait pas
mieux ([ue de ni'occupei-. M. de Luxembourg me redit cela : j'y fus
d'autant plus sensible, que je n'étais pas accoutumé d'être gâté parles
ministres; et il n'est pas sûr que, malgré mes résolutions, si ma santé
m'eût permis d'y songer, j'eusse évité d'en faire de nouveau la folie.
L'ambition n'eut jamais chez moi que les courts intervalles où toute au-
tre passion me laissait libre; mais un de ces intervalles eût sufli pour
me rengager. Celte bonne intention de M. de Cboiseul m'affectionnant à
lui, accrut l'estime que, sur quelques opérations de son ministère, j'a-
vais conçui! pour ses talents ; et le pacte de famille, en particulier, me
parut annoncer un homme d'Ktat du premier ordre. Il gagnait encore
dans mon esprit au peu de cas (|ue je faisais de ses prédécesseurs, sans
excepter madame d(! l'ompadour, que je regardais comme une façon de
premier ministre ; v.l (|uand le l)ruit courut que, d'elle ou de lui, l'un
des deux expulserait l'autre, je crus faire des vœux pour la gloire de la
France, en en faisant pour (jiie M. de (iboiseul ti'iompbàt. Je m'étais
senti de tout temjjs, |)our madame de Pompadour, de l'anlipalbic, nuMue
quand, avant sa fortune, je l'avais vue chez madame di' la l'oplinièrc,
portant encore le nom de madanu' d'Étiolés. Depuis lors, j'avais été mé-
content de son silence au sujet de Diderot et de tous ses procédés par
rai)port à moi, tant au sujet des Fêles de lianure et des Mnne^i tjaltiiilcs,
(|M'au sujet du Devin du vilUuje, (|ui ne m'avait valu, dans aucun genre
i-\iu II II, I i\ m \i 4(i.■^
tli" pnuliiil, (les inanlaj'i's pni|i(nlionn(''Sii 8«'S sncfi'S ; cl, ilans Imilcs les
(U-i-asions, je l'avais loujniirs liiinvi-c ln''S-|M'ii disposi-c à m'oMi^iT. cr
qui iri'in|)<'tlia |>as li-i-lioalicr df l.oifiizi ilo iiU! |H(»|M>scr ili; lain; (|iii'l-
i|ii(' rlmsc à la loiiaiij;i' ilc ri'llc dami', t'ii in'iiisiiniaiil <|iii- fi-la |)oiiri-ail
m\''ln' iililf. ('.cIIl' |(ro|>t>sili(>ii iiiiii(li;:iia (raiilanl |»lii<, i\ur ji' \is liii-ii
(jn'il lU' la faisait pas di- son rlicl , sailianl t|iii- ni liinimif, nul par Ini-
iiu'-mi', lit" pi'iisu il irajjil ipir par riiiipiilsiiin d'aiitiiii. Je sais li(ip peu
lut' foiiliaindiv pour aMiir pn lui caclicr imm di'dain p<»iir sa pr<i|i(isi-
liiill, ni à pi-rsonili' limii peu de pillill.llll |iinir la hi\nl ili' ; rlir le iMli-
iiaissail, jeu étais Mir, et tout nia iiulait iikhi iiilerèt |)r<>pre a mmiii iii-
clinaliori iiatiirelle, dans les \(imi\ (pie jt! Taisais |M)ur M. de Cliniseul.
I'ré\eiiii d'estime pour ses laleiils, (|iii étaiiMil tout co que ji> connaissais
de lui; |deiii de reconnaissance pour sa honiio volonté; i|inoraiil (rail-
leurs totalement dans ma retraite ses ^oùls et sa manière de vivre, je le
regardais d'a\anee comme le ven^jeur du public et le mien; et, mettant
alors la dernière main au Coiilmt socinl, j'y marquai, dans un seul trait,
ce que je pensais des précédents ministères et de celui qui commençait
à les éclijjser. .le manquai, dans cette occasion, à ma plus constante
maxime ; et. de [dus, je ne son^'eai pas que (juand on veut louer ou Ma-
nier fortement dans un même article, sans nommer les gens, il faut lel-
lemeiit approprier lu louange à ceux qu'elle regarde, que le |>lus omlna-
geux amour-propre ne puisse v trouver de quiproquo. J étais la-dessns
dans une si folle sécurité, qu'il ne me vint pas même à l'esprit (pie quel-
qu'un pût prendre le change. On verra liienh'it si j'eus raison.
Une de mes chances était d'avoir toujours dans mes liaisons des fem-
mes auteurs. Je crovais an moins, parmi les grands, éviter cette chance,
l'oint du tout : elle m'y suivit encore. Madame de Liixend)ourg ne fut
pourtant jamais, que je sache, atteinte de cette manie ; mais madame la
comtesse de Boufllers le fut. Klle lit une tragé-die en prose, qui fut d'a-
bord lue. promenée et iMÔnée dans la société de M. le prince de Conli,
et sur la(|ii(lle, non contente de tant déloges, elle voulut aussi me con-
sulter pour avoir le mien. Klle l'eut, mais modéré, tel que le méritait
l'ouvrage. Klle eut, de plus, l'avertissement que je crus lui devoir, que
sa pièce, intitulée l' liscldve qrnéreux, avait un très-grand rapporta une
|)ièce anglaise assez peu connue, mais pourtant traduite, intitulée Oroo-
»i(i/.o. Madame de Boufllers me remercia de lavis, en m'assuranl toule-
fois (pic sa pièce ne ressemblait point du tout à l'autre. .le n'ai jamais
parlé de ce ]>lagiat à |)ersonne au monde qu'à elle seule, et cela |)oiir
rem|)lir un devoir (|u'elle m'avait imposé. Cela ne m'a pas empêché de
me rappeler souvent depuis lors le sort de celui que remplit (iil illas près
de l'arclievéfpie |)rédicateur.
Outre l'aldié de lloufllers, (|ui ne m'aimait pas, outre madame de
Houfllers, auprès de hwpielle j'avais des torts que jamais les femmes ni
Kit LKS CONFIASSIONS.
les ailleurs no parilomiciil. Ions K's anlicsaiiiis (1(! niadaino la niarrclialr
in'iint lonjours pain peu disposés à t''lri'. des iniinis, nilic aniies M. \c
président HiMiaiill, ie(|M(d, enrôlé parmi les ailleurs, n'élail pas excinpl
de iems delanls; eiilic aiilres aussi inadanie du DelTand et luadeinoiselle
de Lespinasse, tontes deux en grande liaison avec Voltaire, et intimes
amies de (rAlemliert, avee ie([nei la dernière; a même (iiii par vivre, s'en-
tend en loni bien et en tout lionnenr , et cela ne ])cut mémo s'entendre
anirement. .lavais d'abord eoiiimenci' par miiitéresser fort à madame
du Delland, que la perte de ses yeux taisait aux miens nn objet de com-
misération : mais sa manière de vivre, si contraire à la mienne, qne
riiciire du lever de riiii était pres(|iie celle du conclier de; l'antre; sa
passion sans bornes pour le petit bel esprit ; rim|)ortancc qn'clle don-
nait, soit en bien, soil en mal, anx moindres torclie-cnls qui parais-
saient ; le despotisme et remportement de ses oracles ; son cngonemenl
outre |iour on contre toutes clioses, (|ui ne lui pciiueltait de parler diî
rien (piavec des convulsions ; ses préjugés incroyables, son invincible
obstinalion, rentliousiasme de déraison on la portait l'opiniâtreté de ses
jugemenls passionnés, tout cela me rebuta bientôt des soins qne je vou-
lais lui rendre, .le la nénlijj,eai; elle s'en aperçut : c'en lui assez pour la
ineltre en fureur; et quoique j(! sentisse assez combien une l'emine de ce
caractère pouvait être à craindre, j'aimai mieux encore m'exposer au
fléau de sa haine qu'à celui de son amitié.
Ce n'était pas assi'z d'avoir si peu d'amis dans la société de madame
de Lnxembonri;, si je n'avais des ennemis dans sa famille, .le n'en eus
([u'nn, mais qui, par la position où je me trouve aujourd luii, en vaut
cent. Ce n'était assurément pas M. le duc de Villeroy son frère; car non-
sonlomcnl il m'était venu voir, mais il m'avait invité plusieurs fois d'al-
ler à Villerov; et comme j'avais ré|)ondu à cette invitation avee autant
de respect et d'honnêteté qu'il m'avait été possible, partant de cette ré-
ponse vague comme d'un consentement, il avait arrangé avec M. et ma-
dame de l>nxembonig un voyage d'une quinzaine de jours, dont je devais
être, et qui me fut pr(q)osé. (loinme les soins qu'exigeait ma santé ne
me permellaienl juis alors de me déplacer sans risque, je priai ^\. de
Luxembourg de vonbnr bien me dégager. Ou peut voir par sa ré-
ponse (liasse D, n° 3), que cela se fit de la meilleure grâce du monde,
et M. le duc de Villeroy ne m'en témoigna pas moins de bonté qu'aupa-
ravant. Son neveu et son héritier, le jeune marquis de Villeroy, ne [lar-
licipa pas h la bienveillance dont m honorait son oncle, ni aussi, je
l'avoue, au respect que j'avais pour lui. Ses airs éventés me le rendi-
rent insupportable, et mon air froid m'attira son aversion, il lit même,
nn soir à table, une incartade dont je me tirai mal parce que je suis
bêle, sans aucune présence d'es|)rit, et (pie la colère, an lien d'aiguiser
le peu (|iie j'en ai. nie Tôle, .l'avais nn cIikmi (|ii'on m'avait doniii' loni
l'Mv I II II I i\ r. I \i tv,n
jeune, |»res«|iie à mon airiMf a I liiiml.inc, il <|ii«' j'a>;»i> alors ,i|i|iilc
Hue. (le rliicii, non liean, mais ran; en son es|>i'ii', (lin|ni'l j'a\ais lait
■non eom|)a^non, mon ami. ri ipii eerlainenirni nu rilail miru\ ec (ilrc
(|ne la |iln|>arl de eeii\ i|iii l'ont |ii'is, était ilrMiiii (ililiic an elii'il(>au de
Montinoi'enev par son natnrci aimant, sensililc, el par ratlai'iimicnl
i|ne nons a\ions l'nn |ionr raulrc. Mais, par nne pnsillaiiimiti' Imt
solle, j'a\ais elian^é son nom en nlni de Turc, (oninn- s'il n'y :i\ ait pas
des innitiindes de cliirns <|ui s'appclli-nl .l/((('(yui.<i, saii> iitiaiiruii mar-
cpiis s'en làelie. I.f manpiis de \illiMo\, qni sut cr iliaii^enniit de
nom, me ponssa tellement la-dessns, cpie je lus oldi^('' de conlei- en
pleine (nide ee qne j'a>ais l'ait, ('e ipiil y a\ail d'olïensant | le i i
de ilnc, dans eette histoire, n'était |>as tant de le lui a\oir dorme, (|iie de
le Ini avoir olé. I.e pis l'iil ipi il \ avait là |iliisieiirs dues : M. de Liivem-
liunr^ lélail, son lils l'était. I.e mai(|iiis de \illeroy, lait ponr le deve-
nir, el qui l'est anjonrd'lnii, jonil avec une ernelle joie de l'emharras
ot'i il m'av.iit mis, el de l'eUel ({n'avait |)rodnit cet emiKirras. On m'as-
sura le leiniemain ipie sa tante l'avait ti-es-\iv(Muenl laneé là-dessus;
ol l'on peut jn^er si cette réprimande , en la snpposanl réelle , u dû
beaucoup raccommoder mes ai'l'aires auprès de lui.
Je n'avais jinur a|i|Mii contre tmit cela, tant a I liùtei de l.uxemhourj^
(|u'an Temple, (|ue le seul chevalier de l.nren/i. qui lit |ir(dession d'ètic
mon ami : mais il l'était encore |>lns de d Aiemliert, à 1 Omlire dn(juel
il passail chez les femmes pour un grand géomèlre. 11 élail d'ailleurs le
sigisbc, ou plulùl le complaisant de madame la comlesse de Houfllers,
Irès-amie elli'-mème de d'Alemherl ; el le chevalier de l.orenzi n'avait
»re\istence el ne pensait ijue par elle. Ainsi, loin que j'eusse au dehors
quelque contre-poids à mon ineptie pour me soutenir auprès de ma-
dame de Luxembourg, lout ce qui l'apitrochail semblait concourir à me
nuire dans sou esprit. Cependant, outre VKmili\ dont elle avait voulu se
charger, elle me donna dans le même tem|)s une antre mar(|ue d'inté-
rêt el de bienveillance, qui me lit croire que, même en s'ennuvant de
moi, elle me conservait et me conserverait toujours l'amitié qu'elle m'a-
vait tant de fois promise ]i<inr toute la vie.
Sitôt que j'avais cru [touvoir com|)ter sur ce sentiment de sa pari,
j'avais commencé |»ar soulager mon cienr .in|irès d'elle de l'aveu de
toutes mes fautes ; ayant pour maxime inviolable, avec mes amis, de
me monirer à leurs yeux exactement tel que je suis, ni meilleur, ni
pire. Je Ini avais déclaré mes liaisons avec Thérèse, et loul ce (|ui en
avait résulté, sans omettre de i|nille lacnn j'avais disposé de mes en-
fants. Elle avait reçu mes confessions très-bien, trop bien même, en
mépargnant les censures que je méritais ; el ce qui m'émut surtout vi-
vement, lut devoir les bontés (jn'elle |irodiguail à Tluivse, lui làisanl
de pelils cadeaux, leuvovant i herclnr, l'exhortanl à l'aller voii-. la reee-
li'i
ton I.KS CO.NI'KSSIONS.
\;uil avec conl caresses, el reinbrassanl liès-soiiviiil devaiil loiil le
monde. Celte pauvre fille élait dans des transports de joie et de rccoii-
naissaiice (iiiassurémenl je partageais bien , lis amitiés dont monsieur
et MKulame de LnxeinlKiurj^' me eomlilaienl en elle me loneliant bien
pins \i\ement encore (jne celles (jnils me Taisaient directement.
Pendant assez longtemps les cboscs en restèrent là : mais enfin ma-
dame la maréchale poussa la bonté jusi]n"à vouloir retirer un de mes
entants, l'ille savait (|Me j'avais lait nu'ttre un cliilTri! dans les langes de
laine ; elle me deuiamla le double de ce cliiUVe; je le lui donnai. Klle
employa pour cette recbercbe la Uoclie , son valet de cbambrc et son
bomme de confiance, (jui lit de vaines percjnisitions et ne trouva rien,
i|uoi(iu'an bout de douze; ou quatorze ans seulement, si les registres dos
Knlants-Tronvés étaient bien en ordre, on que la recliercbe eût été bien
faite, ce cliilïre n'eût pas du être introuvable. Quoi qu'il en soit, je lus
moins fàclié de ce mauvais succès que je ne l'aurais été si j'avais suivi
cet enlanl dès sa naissance. Si à l'aide du renseignement on m'eût pré-
senté (iuel(|ue enl'aut pour le mien, le doute si ce l'était bien en elTet, si
ou ne lui en substituait point un autre, m'eût resserré le cœur par l'in-
certitude, et je n'aurais point goûté dans tout son cbarnie le vrai senti-
ment de la nature: il a besoin, pour se soutenir, au moins durant l'en-
l'ancc, d'être appuyé sur l'babitude. Le long éloignemcnl d'un enfant
([u'ou ne connaît pas encore affaiblit, anéantit enlin les sentiments pa-
ternels et maternels; el jamais on n'aimera celui qu'on a mis en nourrice
comme celui qu'on a nourri sous ses yeux. La réilexion que je fais ici
peut exténuer mes torts dans leurs effets, mais c'est en les Jiggravant
dans leur source.
Il n'est peut-être pas inutile de remarquer que, par l'entremise de
Tliérèse, ce même la Roche lit connaissance avec madame le Vasseur,
que Griinm continuait de tenir à Deuil, à la |)orle de la Gbevretle et tout
près de Montmorency. Quand je fus parti, ce fut par M. la Roche que je
continuai de faire remettre à cette femme l'argent que je n'ai point
cessé de lui envoyer, el je crois qu'il lui portait aussi souvent des pré-
sents de la part de madame la maréchale; ainsi elle n'était sûrement
pas à plaindre, quoiqu'elle se plaignît toujours. A l'égard de Grimm,
comme je n'aime point à j)arler des gens que je dois haïr, je n'en par-
lais jamais a madame de Lnxemijourg qu(! malgré moi; mais elle me mit
plusieurs fois sur son chapitre, sans me dire ce qu'elle en pensait, et
sans me laisser pénétrer jamais si cet homme était de sa connaissance
on non. Gommo la réserve avec les gens qu'on aime, el qui n'en ont
point avec nous, n'est pas de mon goût, surtout en ce qui les regarde,
j'ai depuis lors pensé (lurliind'ois à celle-là, mais seulement ([uand
d'autres événements ont rendu celle réilexion natuielle.
Après avoir demeuré longtemps sans entendre [)ailei' de V Emile, de-
l'Mi III II I i\ m \i
4(i7
|Miis (|in'jt' l'iiNiiis rnms a iimiImiik- de l.ll\<■mll<lm^. j'ii|t|>i is ciiliii i|iii-
II- maiilii- III fiait ((iiirlu a l'aii< a\n- le liluaiii' Dmlusiic, il pai ciliii-
ci avec le liluaire Néaiilme (rAiiislerilain. Madame de Liixemlioiiij;
jn'cnvova les deux doubles de mon traité a\ec Diuliesiie pour les sij,Mier.
Je reconnus récriture pour être de la niéme main dont étaient celles des
lettres de M. de Maleslierbes (|u'il ne m'écrivait pas de sa propre main.
Celle cerlilude (|ue mon Iraité se faisait de l'aveu et sous les yeux du
magistral, me le lit sii;ner avec confiance. Ducliesne me donnait de ce
manuscrit six mille francs, la moitié comptant, et, je crois, cent on deux
cents exemplaires. Après avoir siyné les deux doubles, je les renvoyai
lous deux à madame de l.uxemhour;;, <|ui l'axait ainsi désiré : elle eu
donna nu à Ducliesne, elle <;arda l'anlrt'. au lieu de me le reiiNoyer, et
je ne I ai jamais revu.
I^i connaissance de monsieur cl de inailaïuc de LuxciulioniL;, en lai-
sant i|uel(|ue diversion à iiioii projet de reiraite. ne m \ avait pas jail
renoncer. Même au temps de ma jdus ftrande faveur aujues de madaiiie
la marécliale, javais toujours senti ipiil n'y avait que mon sincère atta-
cliemenl pour monsieur le maréclial et |)our elle qui pût me rendre
leurs enlours sii|)portaldes ; el tmil iiion embarras était de concilier ce
même atlacbemeiil avec un ijeiire de vie plus conforme à mon j;ont et
moins ciuitraire a ma santé, (|iie cette ^éiie et ces soupers leiiaieiit dans
une altération continuelle, malgré lous les soins qu'on apportait a ne
pas m'exposer à la déranger : car sur ce point, comme sur tout autre,
liiS LES CONFESSIONS.
les altciitioiis riiiviit poiisséos aussi loin quil l'iail |U)ssii)le ; et, par
oxtMiipli", tous les soirs aprôs souper, uiousieur lo niairclial, f|ui s'allait
coudier <!<' liumic linirc, ne uiaii(|ii:iil jamais do lu'cninuMicr liou gré
mal gré, piuir luallcr (■(luclicr aussi. Ce U(! lui ([uc (|M('I(|U(' temps avant
ma ealastroplie (|u"il cessa, je; ne sais pour(juoi, (Favdir cette allention.
Avant même d'apercevoir le relVoidisscmonl d(! madame la maré-
chale, je désirais, jKinr ne m'v pas exposer, d'cxécutei- mou ancien pro-
jet; mais l(>s nuivens nu' nian(|naiit pour cela, je lus oMij^i' d'attendre la
(•(inehisidii du traite de \' l\inil('. et en attendant je mis la demièii; main
au (u)ur(il social, et l'einovai à i{e\, livaiil le |)ii\ de ce manuscrit ci
mille irancs, qu'il me donna. Je nedois peul-èlrc pas omettre un petit fait
qui regarde ledit manuscrit. Je le remis bien caelielé à Duvoisin, ministre
(lu pays de Vaud, et ciiapelaiu de l'iiotid de llollande, (|ui me venait
voir quel(|uerois, et (|ni se chargea de l'envoyer à Roy, avec lequel il
était en liaison. Ce manuscrit, écrit en menu caractère, était fort petit,
et ne remplissait pas sa poche. Cependant, en passant la barrière, son
pa(|uel tomba, je ne sais comment, entre les mains des commis, qui
rouvrirent, rexamiiu'rent, et le lui rendirent ensuite, quand il l'eut
réclamé au nom de l'ambassadeur ; ce qui le mit à portée de le lire lui-
même, comme il me marqua naïvement avoir fait, avec force élo-
ges de l'ouvrage, et pas un mot de critique ni de censure, se réservant
sans doute d'être le vengeur du christianisme lorsque l'ouvrage aurait
paj'u. 11 reeaehela le manuscrit et l'envoya à Rey. Tel fut en siihstancele
narré qu'il me lit dans la lettre où il me rendit compte de cette alïaire,
et c'est tout ce que j'en ai su.
Outre ces deux livres et mon Dictionnaire de musique, auquel je tra-
vaillais toujours de temps en temps, j'avais (|uel(|ues autres éci'ils de
moindre importance, tous en étal de paraître, et (|ue je me proposais
de donner encore, soit séparément, soit avec mon recueil général, si je
l'entreprenais jamais. Le principal de ces écrits, dont la plupart sont
encore en manuscrit dans les mains de du Pevrou. était un Essai sur
iariijiite des laïKjues, (|iie je ils lire à M. de Malesherbes et au chevalier
de Lorenzi, (|ui m'en dit du bien. Je comptais (]U(; toutes ces produc-
tions rassemblées me vaudraient au moins, tous frais faits, nn capital de
huit à dix mille francs, que je voulais placer en rente viagère, tant sur
ma tête que sur celle de Thérèse; après ([uoi nous irions, comme je l'ai
dit. vivre ensemble au fond de quelque pro\iuce, sans ])lns occuper le
public de moi, et sans plus m'occuper moi-même d'autre chose que
d'achever paisiblement ma carrière en continuant de faire autour de
moi tout le bien qu'il m'était possible, et d'écrire à loisir les Mémoires
que je nu'ditais.
Tel était mon projet, dont la générosité de Rey. que je uo dois pas
laire, vint faciliter encore l'exécution. Ce libraire, dont ou nu' disait
CM! I II II I n lU M 4H<J
tuni (li> mal à l'aiis. i>>l i'c|iciitlaiil, di- (mis ci-tu a\tH't|iiij':iii-ii afrairc, le
seul iloiil j'aie 4MI Imijinirs à nu- louer. .Nous l'-lioiis à la vcriti' siiu\i'ii(
ei> i|Ui'it'llc sur l'cMi-ulidU ilc lucs iiuMa^cs ; il ilail iliiuidi, j'ilais ciu-
porlf. Maison inalièro (riiiirièl cl ilr |ii<>< iilts i|ui s'y ra|>|Miilrnl, i|uiii-
<|U(> je n'aie jamais fail avec lui Av traite en lorme, je l'ai Imijouis
IriiUM- plein (rcxaetitudc cl de |iridiite. Il est même aussi le seul (|ui
m'ait a\oué franehcnient (|u il taisait liien ses ariaires a\ec moi ; et sou-
vent il m'a dit i|ii il me devait sa rortiine, en m'orrrani de m'en faire
part. Ne pouvant exercer directement avec moi sa ^lalitiide, il voulut
me la témoigner au moins dans ma gouvernante, à la(|uclle il lit une
pension via-^ère de trois cenis francs, exprimant dans l'acte (|ue c'était
on reconnaissance des avantaj,'es cpie je lui avais procurés. Il lit cela de
lui à moi, sans ostenlation, sans prétention, sans liriiit ; et si je n'en
avais parle le premier a tout le imuide, personne n'en aurait rien su. Je
fus si touché de ce procédé, (pu! de|)uis lors je me suis attaché à Uey
d'une amitié vérilahle. nuel(|ue temps ajires, il me disira pinir p.iri.iiii
d'un de ses enfants : j'y consentis ; et l'un de mes rej;iets dans la siliia-
lion cil l'on m'a réduit, est tiuon m'ait ôté tout moyen de rendre di-
sormnis mon attachement utile à ma tilleule et à ses parents. Pourquoi,
si scnsihic à la modeste pénérosilé de ee lihraire, le suis-jc si peu aux
hruyants empressements de laiii de t;ens liant huppés. (|iii remplissent
pompeusement rimivers du Itieii (ju'ils disent m'avoir voulu laire, et
dont je n'ai jamais rien senti? Est-ce leur faule, est-ce la mienne? Ne
sont-ils que vains? ne suis-jc qu'ingrat? Lecteur sensé, pesez, décidez ;
pour moi, je me tais.
Cette pension lut une grande ressource pour reiilrelieii d(> Thérèse,
et un grand soulagement pour moi. Mais, au reste, j'étais bien éloigne
d'en tirer un prolit direct pour moi-même, non plus (|ue de tous les ca-
deaux qu'on lui faisait. Klle a toujours disposé de tout elle-même. Ouand
je gardais son argent, je lui en tenais un (idéle compte, sans jamais en
mettre un liard dans notre commune dépense, même quand elle était plus
riche que moi. Ce qui est à moi esl à nous, lui disais-je; et ce qui est à foi
est M lui. Je n'ai jamais cessé de me conduire avec elle seloti cette
maxime, que je lui ai souvent répétée. Ceux qui ont eu la hassesse de
m'accuser de recevoir par ses mains ce que je refusais dans les miennes,
jugeaient sans doute de mon cœur par les leurs, et me connaissaient
bien mal. Je mangerais vidontiers avec elle le pain qu'elle aurait ga-
gné, jamais celui qu'elle aurait reçu. J'en appelle sur ce |)oint a son
témoignage, et dès à présent, et lorsque, selon le cours de la nature,
elle m'aura survécu. Malheureusement elle esl peu entendue en écono-
mie à tous égards, |)eu soigneuse et fort dépensière, non par vanité ni
par gourmandise, mais par négligence uniquement. Nul n'est parfait ici-
bas ; et puisqu'il faut ([ue ses excellentes qualités soient rai Intees. j'aime
t"t) I.KS f.O M'ES S ION S.
iiiit'iix iiirollc ail iIl's délaiils (ino des vices, (|ii<)if|uc ces délaiils nous
lassenl penl-èlrc encore |)liis de mal à tons deux. Les soins cpie j'ai pris
|Miiii' clic, ciminic jadis pour nianiaii, de lui acciinniler qnel({iie avance
i|iii put Mil jour lui sei'\irde ressource, sonl inimaginables; mais c(!
lureul toujours des soins perdus. Jamais elles n'ont compté ni l'une ni
l'autre avec elles-mt-mcs ; et, malgré tous mes efforts, tout est toujours
parti a mesure (|u'il eslvciin. Oui'l(|ue simplement (|McTliérèse semettc,
jamais la pension de Uey ne lui a sulli |)our se nipper, (|ue je n'y aiecn-
ctu'c suppléé du mien chaque année. Nous ne sommes pas laits, ni elle
ni moi, pour être jamais riches, et je ne compte assurément pas cela
parmi nos malheurs.
Le Contrai social s'imprimait assez rapidement. Il n'en était pas de
même de ï lùiiile, dont j'attendais la |»ulilicali(ui, pour exécuter la re-
traite que je méditais. Diuliesne m'envoyait de temps à autre des modè-
les d'impression pour choisir : (juand j'avais choisi, au lieu de commen-
cer, il m'en envoyait encore d'autres. Ouand enlln nous fûmes hien
déterminés sur le format, sur le caractère, et qu'il avait déjà plusieurs
ieuilles d'imprimées, sur (|uelques légers changements que je lis à une
épreuve, il recommença tout, et au bout de six moisnousnoiis trouvâmes
moins avancés que le premier jour. Durant tous ces essais, je vis hien
que l'ouvrage s'im|)rimail en France ainsi qu'en Hollande, et qu'il s'en
faisait à la fois deux éditions. One pouvais-jc faire? je n'étais plus maî-
tre de mon manuscrit. Loin d'avoir trempé dans l'édition de France, je
m'y étais toujours opposé; mais enfin puisque cette édition se faisait
i)on gré malgré moi, et puisqu'elle servait de modèle à l'autre, il fallait
hien y jeter les yeux et voir les épreuves, pour ne pas laisser estro])ier
et (h'tigurer mon livre. D'ailleurs, l'ouvrage s'imprimait tellement de
1 aveu du magistrat, que c'était lui qui dirigeait en quelque sorte l'en-
treprise, qu'il m'écrivait très-souvent, et qu'il me vint voir même à ce
sujet, dans une occasion dont je vais parler à l'instant.
Tandis que Duchesne avançait à pas de tortue, Néaulme. qu'il retenait,
avançait encon; plus lentement. Un ne lui envoyait pas lidèh^nent les
feuilles à mesure qu'elles s'imprimaient. Il crut apercevoir de la mau-
vaise foi dans la manœuvre de Duchesne, c'est-à-dire de Guy, qui faisait
pour lui; et voyant qu'on n'exécutait ])as le traité, il m'écrivit lettres
sur lettres |deines de doli'ances et de griefs, au\(|U('ls je pouvais encore
uioiiis reuK'diei- (pTa ceux (|ue j'avais |>oiir mon compte. Son ami (iué-
rin, qui me voyait alors fort souvent, nu; ])arlait incessamment de ce
livre, mais toujours avec la plus granch; réserve. 11 .savait et ne savait pas
qu'on l'imprimait en France ; il savait et ne savait pas que le magistrat
s'en mêlât : en me [daignant des eniharras qu'allait un; donner ce livre,
il semhiait m'accuser d'im|)ru(lence, sans vouloir jamais dire en (|uoi
«die coiisisl.iit ; il hiaisait et tergiversait sans cesse; il semblait ne par-
I-AK III II I l\ ItK M 471
lir <|iic |>iiiii nie ftiic |)Milrr. .Ma sccniili' |Miiir Ims l'-lait si (■oiniili'li-,
<|iii'jf riais ilii Imi riiT(iiis|i(il cl nij^U-iifiiv (ju'il iiullail à nlli- allaii»',
l'uiiinie (riiii lit- conlrarlf ilu-/. les ininislrcs cl les iiia^istrals, ilotil il
ri'équL'iilait assez les hiircaiix. Sur tl'clrc en li^li- à tous égards sur ccl
•>iiviaj;i', rorirmcnl |)tisiiailé qu'il avait iiiin-siiilcmiiil rauiiiiicii! ri la
|iioli'<-liiiii ilii iiia^islral, mais inriiir (|ii'il incntait cl (|n il a\ait de
inèiiie la laveur du ministre, je me lelicitais de iiiiiii cdiira^e à hieii
fairi', cl je riais de mes |iiisillaiiimes ami>. i|iii |iaraissaieiil s'iii(|uiéter
pour iiu)i. Ihielos fut de ec tiomluc. et j aMiue <|ue ma « «udiaiicc eu sa
dritilure et eu ses lumicces eût pu m'alaïuici' a sou excmide, si j'en
avais eu moins dans l'utilité di' rduviage el dans la pndjilé de ses nu-
irons. Il me vint Vdii- de chez. M. llaillc, tandis (|uc \' Emile était sons
presse; il m'en parla. Je lui lus la Prolessioude loi du vicaire savovard ;
il l'étouta tris-paisihlement. et, ce me semble, avec ^'rand plaisir. Il me
dit, ipiand J eus Uni : Ouoi, (iloyn, cela tait |iarlie d'un livre (indu
imprime à Taris? — Oui ! lui dis-je, et l'on devrait rim|)rimer au l.on-
\ri', par ordre du roi. — J'en conviens, me dit-il; mais laites-nmi le
plaisir de ne dire à jiersounc (|ue vous m'avez In ce morceau, (^ctle
frappante manière tie s'exprimer me surprit sans m'cllraver. Je savais
»|ue Duclos voyait beaucoup M. de Malesberbes. J'eus |teine à concevoir
coniinent il |)ensait si dilïéremmenl que lui sur le même objet.
Je vivais à Montmorency depuis plus de (|ualre ans, sans \ avoir eu
un seul jour de bonne santé. Ouoiqne l'air v soil excellent, les eaux y
sont mauvaises ; et cela peut très-bien être une des causes qui contri-
buaient à empirer mes maux liabitnels. Sur la lin de l'automne I7()l , je
tombai tout a lait malade, et je passai lliiver entier dans des soutlrauces
presque sans relàcbe. Le mal pliysicpie, augmenté par milU" in(juiétudes,
me les rendit aussi plus sensibles Depuis (|uel(|ue temps, de sourds cl
Irislcs pressentiments me troublaient sans que je susse à pro|)os de quoi.
Je recevais des lettres anonymes assez sin{,'ulièrcs, et même des lettres
signées qui ne l'étaient guère moins. J'en reçus une d'un conseiller an
])arlement de Paris , (jui. niécimteiit de la présente constitution des
choses, et n'augurant pas bien des suites, me consultait sur le choix
d'un asile à (ienève ou en Suisse, pour s'y retirer avec sa famille. J'en
reçus une de M. de , |)résident à mortier au |)arlcnu'nt de le-
quel me |>roposailde rédiger pour ce parlement, qui iionr lors était mal
avec la cour, îles mémoires et remontrances, oilranl de me fournir tons
les documents et matériaux dont j'aurais besoin |ionr cela. Oiiand je
sonifre, je suis sujet à l'Iiunieur. .l'en avais en recevant ces lettres; j'en
mis dans les réponses (|ue j'y lis, refusant tout à plat ce (|u'on me de-
mandait, (le refus n'est assurément pas ce (jue je me reproche, puisque
CCS lettres pouvaient être des pièges île mes ennemis, cl ce «pion nie
demaiulait était contraire à des principes dont je voulais moins me dé-
172 LES CONFESSIONS.
[laitir (jiie jamais : mais pouvant refuser avec amcuité, je refusai avec
(lurelé; et voilà en quoi j'eus tort.
On trouvera |Kmiii mes papiers les deux lettres dont je \iens de par-
ler, ("elle (lu idiiscillcr uc me siii|)rit pas absolument, parce fjue je pen-
sais, comme lui et comme licaucdiip d'aiilres, ([ue la conslilulion décli-
nante menaçait la France d nu |M(uliain délabrement. Les désastres
d'une guerre malheureuse, qui tous venaient de la faute du gouverne-
meut; l'incroyable désordre des liuauces; les tiraillements continuels de
I administration, jtariagée jus(jn"aiors entre deux ou li'ois ministres en
guerre ouverte l'un avec l'autre, et qui, pour se nuire mutuellement ,
abîmaient le royaume; le mécontentement général du peuple et de tous
les ordres de l'Ktat; renlèlemenl d'une femme obstinée, qui, sacriliant
toujours à ses goûts ses lumières, si tant est qu'elle en eût, écartait pres-
que toujours des emplois les plus capables, ])our placer ceux (pii lui
plaisaient le plus : tout concourait à justifier la prévoyance du conseil-
ler, et celle du public, et la mienne. Cette prévoyance me mit même
plusieurs fois en balance si je ne chercherais pas moi-même un asile
liors du royaume, avant les troubles qui semblaient le menacer; mais,
rassuré par ma petitesse et mon humeur paisible, je crus que, dans la
solitude où je voulais vivre, nul orage ne pouvait pénétrer jusqu'à moi;
fâché seulement que, dans cet état de choses, M. de Luxembourg se prê-
tât à des commissions qui devaient le faire moins bien vouloir dans son
gouvernement. J'aurais voulu qu'il s'y ménageât, à tout événement, une
retraite, s"il arrivait que la grande machine vînt à crouler, comme cela
paraissait à craindre dans l'état actuel des choses; et il me paraît encore
à présent indubitable que si toutes les rênes du gouvernement ne fussent
enfin tombées dans une seule main, la monarchie française serait main-
teiuuit aux abois.
Tandis que mon étal empirait, l'impression de VEmile se ralentissait,
et fut enfin tout à fait suspendue sans que je pusse en apprendre la raison,
sans que(juy daignât plus m'écrirc ni me répondre, sans que je pusse
avoir des nouvelles de p(!rsonne ni rien savoir de ce qui se passait, M. de
MalesherlMJS étant pour lors à la campagne. Jamais un malheur, quel
qu'il soit, ne me trouble ni ne m'abat, pourvu (pie je sache en quoi il
consiste ; mais mon penchant naturel est d'avoir peur des ténèbres : je
redoute et je hais leur air noir; le mystère m'inquiète toujours, il est
par trop antipathique avec mou naturel ouvert jusqu'à l'imprudence.
L'aspect du nmnslre le plus hideux m'effrayerait i)eu, ce me semble;
mais si j'entrevois de nuit une ligure sous un drap blanc, j'aurai peur.
Voilà donc mon imagination, ([u'allumait ce long silence, occupée à me
tracer des i'ant(jmes. Plus j'avais à co'ur la publication de mon deinier
et meilleur ouvrage, plus j(! nu^ lourmenlais à chercher ce (pii pouvait
l'accrocher; et toujours portant tout à rexlrème, dans la suspension
l'Ain II II, I ivitK M r,7,
(le riiii|>ri'ssi(>ii du Hmc j iii iiii\;ii.s mhi la Mi|i|)ii'ssi(iii. (!i|)niilanl
ii'cii |iiiinaiil imaginer ni la i-aiisc ni la iiiaiiirrc, je ri'^lais dans l'iiurr-
titiiilt' (In nioiide la |ilus t rntlli'. J'(''(-i'i>aislclliTs siii-|t'llri-sii(îny,à M. de
Maleslieilu's, à niadaincd»' l.uMinlmiir^ ; il les ■('•ponsi'it m- vfnaiil point,
(Ml ne x-iiani \>a< i|iiari(j je les attendais, je nu- tioiililais l'iilii-rcini'iit,
ji' délirais. Mallieiireiiseiiienl j'a|i|iiis, dans le im nie leiiips, (|iie le
I*. (îrilïel, jésuite, a\ait parle de l'A-f/M/c, et en a\ail ia|)piii li nu'iiii' des
passaj^os. A l'inslanl ni<>ii iiiM^inaliini part ( (ininie nn eeiair, (I me di'--
voile tout le nnstère d iiii(|nile : j'en \is la inaiclie aussi claireineiil,
aussi sùreinenl ipie si elle ment el('' reV(dee. Je me liguai (pn' les jesiii-
Ics, furieux *lu Ion méprisant sur leipiel j'aNais parlé des follégos, s'é-
laieiil e!ii|i.ii('s de mon (iii\ia;;e; (jne c'éiaient eii\ ipii en aecroeliaient
l'édition; (|n'insti'nils par (ineriii. leur ami. de ninn état présent, et
prévoNanl ma mort pincliaine, dont je ne dontais pas. ils \onlaieiil re-
tarder l'impression juscpi'alors, dans le dessein de Iroinpier, d'altérer
mon ouvrage, et de me pièlir, pour remplir leurs Mies, des senliinenls
diUereiils des miens. Il est étonnant ipielli.' luiile de faits et de eireoii-
slanees \iiit dans mon esprit se eal(|iier sur celle l'idie et lui donner un
air de vraisemlilauce, quedis-je? iu"\ iiiniilicr l'évidence cl la démon-
shation. (îuériii était lutalement livré aux jésuites, je le savais. Je leur
allrilmai lonles les avances damilié (|ii'il m'avait faites; je me persuadai
que célail par leur impulsion (|n'il m'avait |)ressi'' de traiter avec
Néaulme ; ipie par ledit Néaulnie ils avalent en les pi nniere^ Iriiilles de
mon ouvrage; qu'ils avaient ensuite trouvé le moyen d'en arrêter l'im-
pression eliez I)ucliesne,et jieut-ètrcde s'em|)arer démon mnnuscrit, iionr
y Iravailler à leur aise, jusfpi'à ce que ma mort les laissât lilncsde le pu-
blier travesti à leur mode. J'avais toujours scnli, maigre le patelinage du
I*. Berlliier, que les jésuites ne m'aimaient pas, non-seulement comme
encyclopédiste, mais parce que tous ini^s principes étalent encore plus op-
posés à leurs maximes et à leur crédit que rincrédiillli' de mes confrères
puisque le fanatisme athée et Icfanalismo dévot, sotoueliaiil pu li iir com-
mune intolérance, peuvent même se réunir comme ils ont fait àla(diine,et
comme ils font contre moi ; au lieu que la religion raisonnaltle et morale,
ôtanttoul pouvoir humain sur les consciences, ne laisse jilusde ressource
aux arbitres de co pouvoir. Je savais que monsieur le chancelier était aussi
fort ami des jésuites : jeeraignais (|iie le fils, inliinidé|)ar le père, ne se vit
force de le urahandou lier l'ouvrage ipi' il avait prolegé.Jecrovais même voir
l'effet de cet abandon dans les chicanes cpie l'on commençait à me susci-
ter sur l«sdeux premiers volumes, où l'on exigeait des cartons pour des
riens ; tandis que les deux autres volumes étaient, comme on ne l'igno-
rait pas, remplis du choses si fortes, qu'il eut fallu les refoudre en entier,
en les censurant comme les deux premiers. Je savais de j)Ius, cl .M. de
Maleshcrbcs me le dit lui-même, que l'abbé de (îrave, qu'il avait chargé
60
47i
i.r.s (.(iM i:ssi(»Ns.
(Il' I ins|U'illori de relie edilioii, élait encore un anlre |);irlis;ui des je-
suiies. .le ne voyais parloul (|ne jésnites, sans songer qu'à la veille d'èlre
ICI N'NTEUIL
anéanlis. el lonl (ieeii|)i's de leur propre défense, ils avaient aulre chose
à faire que d'aller tracasser sur l'impression dun livre oîi il ne s'agissait
|ias d'eux, .l'ai tort de dire sans songer, car j'y songeais Irès-hien ; el c'est
niêine une ohjeelion que Al. de .Malesherbes eut soin de nie faire sitôt
(|u'il l'ut instruit de ma vision : mais, par un antre de ces travers d'un
lioiuMie (jui (lu liiiul de sa reliaile veut juger du secret des grandes af-
laiix's. dont il ne sait rien, je ne voulus jamais croire que les jésuites
fussent en danger, et je regardais le liiuit ([ui s'en répandait comme un
leurre de leur part, pour endormir leurs adversaires. Leurs succès pas-
sés, qui ne s'étaient jamais démentis, me donnaient une si terrible idée
de leur puissance, que je déplorais déjà l'avilissement du parlement.
.le savais (|ue M. de (ilmiseul avait étudié cbez les jésuites, que madame
(IcPompadour n'élaitpoiut mal avec eux, et que leur ligue avec les fa-
vorites et les ministres avait toujours paru avantageuse aux uns et aux
autres contre leurs ennemis communs. La cour paraissait ne se mêler
de rien ; et, persuadé que si la société recevait un jour quelque rude
échec, ce ne serait jamais le parlement (|ui serait assez iort pour le lui
porter, je lirais de celle inaction de la cour le fondement de leur con-
iiance el l'augure de leur lrinm|)lie. Kulin, ne vovanl dans tous les
i'\ii m II I i\ m \i r-^
Itniils (In jour (|M"uiif U'iiile cl dt-s juches ili- liin p.trl, tl li'iir crii>;ml
dans li'iir stiiiiilr iln lfin|is |iiinr >ai|ui'i' à hml, ]<• m- ilonliiis pas tin'ils
n'i'crasassrnl «laii-i peu If jansi'-nisnic, i-l le |iat'li'incn(, l'I l<'Si'nryfli>|ic(lis-
Ifs, cl ((Mil ii(|ni II "aniail pas pniif liiirjiiii>i ; cl iiirciilin s'ils laissaient
paiailic mon liMO, ri' m- rùl iinapics l'aMiir liaiislornu' au point di- s'tii
fairi' uiu' arnio. m sf pn-valaul tic iiioii iioin pour siirpi rinlrr nu'sli'ctfiirs.
Jl' Mil' si'iilais nioiirant; j'ai pi-iiic à conipitMidif (•onmii'iil ci'llc cx-
Iravaganic ne in'ailicxa jias : tant l'idrr de ma nirminic drslionon-c
njirî'S moi, dans mon plus diu'iic cl meilleur liMc, m'elait elTin\ali!e.
Jamais je n'ai tant eraiiit de mourir ; et je crois (|ue si j'i-lais moi ( dans
ces circonslances, je serais mort désespéré. Aujoiird'lini même, (|iic je
vois niairlier sans obstacle à son exécution le pin-; imir, le |iliis afiniix
complot (|iii jamais ait élc liaiiié coiilrc la nniiioire d'iiii liomme, ji-
mourrai beaucoup plus li'aiii|uille, certain de laisser dans mes éerils un
léinoifjiiaj^e de moi, ipii tri(mi|)lieralôt ou lard des complots desbommes.
(1762.) M. de Malesborbes, témoin et conlident de mes agitations, se
donna, pour les calmer, des soins (|ni prou\eiil son inépuisaltle bonté
de cœur. Madame de Luxembourg concourut à celte bonne (i-uvrc, et
fut pltisienrs fois cliez Dncbesne, pour savoir à quoi en était celle édi-
tion. Knlin. rimprcssion lut re|>riso et marcba plus rondement, sans
(|iie jamais j aie pu savoir |)oiir(|iioi elle avait été suspendue. M. de
Malesberbes prit la peine de venir à .Montmorency pour me tramiuilli-
ser : il en vint à bout; et ma parfaite conliance en sa droiture l'ayant
emporté sur l'égarement de ma pauvre tète, rendit eflicacc tout ce qu'il
(il pour m'en ramener. .\près ce (|ii"il avait vu de mes angoisses et de
mou délire, il était naturel qu'il me trouvât tri'S a plaindre : aussi lit-il.
Les propos incessamment rebattus de la cabale pbilosopbique ([ui l'eii-
tourait lui icvinrenl à l'esprit. 0»u>>(l j'allai vivre à IKrmilage, ils pu-
blièrent, comme je l'ai déjà dit, (|ue je ii'v lieiidrais ]ias longlein|)s.
(Juand ils virent que je persévérais, ils dirent (|ue c'était |)ar (dtstina-
tion, par orgueil, par bonté de m'en dédire; mais que je m'y ennuyais
ù périr, et que j'y vivais Irès-malbeiireux. M. de Malesberbes le crut et
me l'écrixil. Sensible à celle erreur dans un lioinine pour qui j'avais
tant d'estime, je lui écrivis quatre lellres consécutives, oii, lui ex[)osant
les vrais motifs de ma conduite, je lui décrivis lidèlement mes goùls, mes
pencbants, mon caractère, et tout ce qui se passait dans mon cœur. Ces
(juatre lettres, faites sans brouillon, rapidement, à trait de plume, et
sans même avoir été relues, sont peut-être la seule cbose que j'aie écrite
avec facilité dans tonte ma vie, el, ce qui est bien clmininl, au milieu
de mes souffrances el de l'extrême abattement où j'étais. Je gémissais,
en me sentant défaillir, de i»enscr que je laissais dans l'esprit des lion-
nêtes gens une opinion de moi si peu juste ; el, par l'esijuisse tracée a
la hàic dans ces qtiaire lettres, je tàcbais de suppléer en quel(|ue sorte
47(; l.KS CO.NFllSSIO.NS.
aux Méiiioiios (|ir' j ;i\ais projetés. Ces leltres, (|iii plureiil ;i M. de .Mu-
leslierbes cl ([u'il munira dans Paris, sont en (inclqnc façon le sommaire
de ce que j'expose ici pins en détail, cl méritent à ce litre d'être con-
servées. On trouvera parmi mes papiers la copie qu'il en fit faire à ma
prière, cl qu'il m'einoya quehincs années ajtri's.
La seule chose qni m'aflligeait désormais, dans l'ojjinion de ma mort
j)rocliaine, ('tait de n'avoir aucun homme lettré de confiance, entre les
mains duquel je pnssi! déjioser mes papiers, pour en faire après moi le
tria<Te. Depuis mon voyap;e detienève, je m'étais lié d'amitié avec Moul-
lou ; j'avais de riuclluariim |i(i\ir ce jeune homme, et j'aurais désiré qu'il
vint me fermer les yeux, ic lui marquai ce désir; et je crois qu'il aurait
fait avec j)laisir cet acte d'humanité, si ses aifaires et sa famille le lui
eussent permis, l'rivé de cette consolation, je voulus du moins lui mar-
quer ma confiance en lui envovant la Profession de foi du vicaire avant
l;i publication. 11 en fut content; mais il ne me parut jjas dans sa ré-
ponse partager la sécurité avec laquelle j'en attendais pour lors l'effet. Il
désira d'avoir de moi quelque morceau que n'eût personne autre. Je lui
envoyai une Oraison funèbre du feu duc d'Orléans, que j'avais faite pour
ral)I)é d'Artv, et qui ne fut pas prononcée, parce que, contre son allenle,
ce ne fut pas lui qui en fut chargé.
L'impression, après avoir été reprise, se continua, s'acheva même
assez tranquillement ; et j'y remarquai ceci de singulier, qu'après les
cartons qu'on avait sévèrement exigés pour les deux premiers volumes,
on passa les deux derniers sans rien dire, et sans que leur contenu fil
aucun obstacle à sa publication. J'eus pourtant encore quelque inquié-
tude que je ne dois pas passer sous silence. Après avoir eu peur des jé-
suites, j'eus peur des jansénistes et des philosophes. Ennemi de tout ce
qui s'appelle parti, faction, cabale, je n'ai jamais rien attendu de bon
des gens qui en sont. Les Commères avaient, depuis un temps, quitté leur
ancienne demeure, et s'étaient établis tout à côté de moi; en sorte que
de leur chambre on entendait tout ce (jui se disait dans la mienne et sur
ma terrasse, et que de leur jardin on pouvait très-aisément escalader le
]ielil mur qui le séparait de mon donjon. J'avais fait de ce donjon mon
cabinet de travail, en sorte que j'y avais une table couverte d'épreuves
et de feuilles de V Emile et du Contrat social; et brochant ces feuilles à
mesure qu'on me les envoyait, j'avais là tous mes volumes longtemps
avant qu'on les publiât. Mon élourderie, ma négligence, ma confiance
en M, Mathas, dans le jardin duquel j'étais clos, faisaient que souvent,
oid)liant de fermer le soir mon donjon, je le trouvais le matin tout ou-
vert; ce qui ne m'eût guère inquiété, si je n'avais cru remarquer du dé-
rangement dans mes papiers. Après avoir fait plusieurs fois celte re-
marque, je devins plus soigneux de fermer le donjon. La serrure était
mauvaise, la clef ne fermait qu'à demi-tour. Devenu j)lns attentif, je
PARTI I II M> IIK \l 477
trouvai iiii pins ^raïul (It'iaii^iiiuiil tinor»' (|iii' <|iiaii(l ji- laissais loiit oii-
veil. Kiilin, un de mes Mtlnnii's se tiiin\a iTli|ist" |M-n(lanl nn jiinrcl deux
nuits, sans (|n'il inc IVil |)()ssililc de savoir ce (|n'il l'-lait di-vcnn jns(|n'au
malin du lroisit>nin jour, •|ii<' ji' !•' nlronvai sur ma lalilr. Je n'eus ni
n'ai jamais v\\ de soupçon sur M. Mallias. ni sur son neveu M. Dumou-
lin, saillant qu'ils m'aimaient l'un et l'autre, et prenant en eux tonte
conliance. Je comnuMivais d'en avoir moins dans les Cowwèrcs, Je savais
que, quoi(|uo jansénistes, ils a\aienl c|ni'lqnes liaisons avec d'Alemliert
et lo^'eaieut dans la même maison. Cela me donna quel(|ue im|nii''lnde et
nie remlit plus atleulif. Je retirai nu'S |iapiers dans ma eliaiiilire, et je
cessai tout à fait de voir ces };ens-là, avant sn d'ailleurs qu'ils avaient
fait parade, dans |)lnsienrs maisons, du premier \nliimi' de I /'mt'/p, que
j'avais eu rimpiiideiici' de leur prêter. (Jimicprils i(pntiiiuns<crit d'être
mes voisins justju a mon départ, je n'ai plus en de communication avec
eux depuis lors.
Le Contrat social |iarnt nn mois ou deux avant V Emile. Ue\ , dont j'a-
vais toujours exil,'!' ipiil n'iutroduiiait jamais furlivenu'ul en l'rance au-
cun de mes li^res, s'adressa au ma^'istrat pour ubienir la permission de
faire entrer celni-ci |>ar Rouen, où il lit par mer son envoi. Rey n'eut
aucune réponse : ses ballots restèrent à Rouen plusieurs mois, au bout
desquels on les lui renvova. après avoir tenté de les (•otifis(|uer ; mais il
fit tant de bruit, (lu'on les lui rendit. Des curieux en tirèrent d'Amster-
dam quelques exemplaires qui circulèrent avec peu de bruit. Mauléon,
qui en avait ouï parler et (|iii même en avait vu <|iu'lque cbose, m'en
parla d'un Ion mvstérieux qui nu^ surprit, et qui ment inquiété même,
si certain d être en rèj;le à tous éj^ards et de n'avoir nul repioebe a me
faire, je ne m'étais tranquillisé par ma grande maxime. Je ne doutais
pas même que .M. de CboisenI, déjà bien disposé pour moi, et sensible à
rélo;jc(jnemoii estime pour lui m'en avait fait faire dans cet ouvra};e,neme
soutinlen celle occasion contre la maheillancedemadamedePompadour.
J'avais assurément lien de compter alors, autant que jamais, sur les
bontés de M. de i.uxenibourg, et sur son appui dans le besoin : car ja-
mais il ne me donna de marques d'amitié ni plus fréquentes, ni pins
toiicbantes. An \oyagede l'à(|nes, mon triste état ne me permetlant j>as
d'aller au cbàteau, il ne manqua pas un seul jour de me venir \oir; et
enfin me voyant souffrir sans relàcbc, il lit tant qu'il me détermina à
voir le frère Côme, l'envoya cbercber, me l'amena lui-même, et eut le
courage, rare certes et méritoire dans un grand seigneur, de rester cbez
moi durant l'opération, qui fut cruelle et longue. Il n'elail pourtant
question que d'être sondé; mais je n'avais jamais pu l'être, même par
Morand, qui s'v prit à plusieurs fois, et toujours sans succès. Le frère
Corne, qui avait la main d'une adresse et d'une légèreté sans égale, vint
à bout enfin d'introduire une très-petite algalie, après m'avoir beaucoup
478 I.KS C.ONFKSSIONS.
lait soulïrir poiulanl plus de deux heures, durant lesquelles j(! urelTor-
çai de retenir les plaintes, |Hiiir ik; pas décliirer le cœur sensible du
linii maréchal. Au premier examen, le frère (lùme crni trouver une
j^rosse pierre, et mo le dit ; an second, il uc la trouva plus. Après avoir
recommenco une seconde et une troisième l'ois, avt!c un soin et une exac-
titude qui me firent trouver le temps fort long, il déclara qu'il n'y avait
pniiil de |)ierre. mais (|ue la prostate était sqnirreuse et d'une grosseur
surnaturelle; il trouva la vessi(> grande et en hon état, et fini! par me dé-
clarer que je souiïrirais beaucoup, et que je vivrais longtemps. Si la se-
conde prédiction s'accomplit aussi bien que la première, mes maux ne
sont pas prêts à finir.
C'est ainsi cpTaprès avoir été traité successivement pendant tant
d'années pour des maux que je n'avais pas, je finis par savoir que
ma maladie, incurable sans être mortelle, durerait autant que moi.
Mon imagination, réprimée par cette connaissance, ne me fit plus
voir en pi-rspcctive une mort cruelle dans les douleurs du calcul. Je ces-
sai de craindre qu'un bout de bougie, (jui s'était lompn dans l'urètre il
y avait longtemps, n'eût fait le noyau d'une pierre. Délivré des maux
imaginaires, plus cruels pour moi que les maux réels, j'endurai plus
paisiblement ces derniers. Il est constant que depuis ce temps j'ai beau-
coup moins souffert de ma maladie que je n'avais fait jusqu'alors; et je
ne me rappelle jamais qm; je dois ce soulagement à M. de Luxembourg,
sans m'atlendrir de nouveau sur sa mémoire.
Revenu |)our ainsi dire à la vie, et plus occupé que jamais du plan
sur lequel j'en voulais passer le reste, je n'attendais, pour l'exécuter,
(|ue la publication de V lùnile. ,1e songeais à la Touraine où j'avais déjà
été, et qui me plaisait beaucoup, tant pour la douceur du climat que
pour celle des habitants.
La terra molle e lieta e diletlosa
Simili a se gli uhitalur prudure.
J'avais déjà parlé démon projet à M. de Luxembourg, qui m'en avait
voulu détourner; je lui en reparlai derechef, comme d'une chose réso-
■ lue. Alors il me proposa le château de Merlou, à quinze lieues de Paris,
comme un asile (|ui pouvait me convenir, et dans lequel ils se feraient
l'un et l'autre un plaisir de m'établir. dette proposition me toucha, et
ne me déplut pas. Avant toute chose, il fallait voir le lieu ; nous con-
vînmes du jour oi'i monsieur le niaiéciial enverrait son valet de cham-
bre avec une voiture, pour m'y conduire. Je me trouvai ce jour-là fort
incommodé; il fallut remettre la partie, et les contretemps (jui survin-
rent m'empêchèrent de l'exécuter. Ayant appris depuis que la terre de
Merlou n'était pas à monsieur le maréchal, mais à madame, je m'en
consolai plus aisénuMil de u'v être pas alh'.
r.VIU II. II. I l\ Itl. M 47«|
l.'/-.'i»ii7f |>;inil ciiliii, sans (|iif j'cnlciiilissr |iliis parliT ilc carions ni
(l'aïu'iMir (lilÏK-iiltc. Avant sa pulilitalion, nionsicnr li- iiiari'< liai me ir-
(It'niamla tontes les lettres ilr M. ili' M ileslierlies (|ni se ra|i|>urlaien( a cet
t)nvraj;e. Ma grande eonlianee en tnnslesdenv, ma |»r«>fiin(leséenrili in^-in-
pèelu-renl de relléeliirà eeiin'il \ avait d'extraordinaire it même d'iniiiiii-
lant dans eette demande. Je rendis les lettres, hors nne on deux, iini,
par méj;arde, étaient restées ilans des li\res. (Jnclipie tnnps anparavaiil.
M. de Malcslierlies m'avait mar(|ni' i|n'il retirait les Icllres (|ne j'axais
éeriles à Ihuliesne durant m<'S alarmes an snjet des jésuites, et il faut
avouer (|ne ees lelties ne faisaient pas ^land lioiinenr à ma i\iis(in. Mais
je lui marqnai (|n°en tinllo eliose je ne voulais passer poiii- nieillini iine
je n'étais, et (piil juinvait lui laisser les lettres, J'ij^iKne ee (|n'il a lait.
I.a pnhlieation de ee livre iic se lit point avee eet éelat d'a|i|»landisse-
nicnts (|ni snivail eelle de tons mes écrits. Jamais ouvrage n'eni de si
grands élo<;es parlienliers, ni si pen d'approhation pnlili(|ne. (e iiiie
m'en dirent, ee <|ne m'en écrivirent les [;ens les |)lns capables d'en ju-
ger me conlirma (jne c'était là le meillenr de mes écrits, ainsi (|ue le
pins im|)ortant. Mais tout cela fut dit avec les précautions les pins lii-
zarres. comme s'il eut importi- de garder le secret du l)ien i|ui' Idu in
pensait. Madame de Itoulllers, (|ui me mar([na que l'anleur de ce livre
méritait des statn<'s et les hommages de tfuis les humains, nie pria sans
façon,;! la lin de son hillet, de le lui renvoyer. D'Alemhert, (pii nré( ri-
vit que cet ouvrage décidait de ma supériorité, et devait me mettre à la
tète de tous les gens de lettres, ne signa point sa lettre, (|ii(ii(|u'il eût si-
gné toutes celles qu'il m'avait éeriles jusqu'alors, Duelos, ami sur,
homme xrai, mais eireonspei I, et i|ui taisait cas de ce livre, évita de
m'en parler par écrit : la Condamine se jeta sur la i'rofession de lui, et
Itattit la campagne; (.lairaul se horna. dans sa lettre, au même morceau ;
mais il ne craignit pas d'exprimer l'émotion que sa lecture lui avait
donnée; et il me marqua en propres termes que celte lecture avait re-
chauffé sa vieille àme : de tous ceux à qui j'avais envoyé mon livre, il
fut le seul (|ui dit lianteuient et liliremenl à tout le monde Idul l<' liien
qu'il en pensait.
Maillas, à (|ui j'en avais aussi donné un exemplaire avant (|iril lut en
vente, le prêta à M. de IMaire, conseiller au parlement, père de l'inten-
dant de Stiashouig. .M. de Ulairc avait une maison de campagne à Sainl-
Gralien, et Mallias, son ancienne connaissance, l'y allait voir (|uel([ue-
fois quand il pouvait aller. Il lui fit lire V Kwile avant qu'il fût ])ul)lic.
En le lui rendant, M, de IMaire lui dit ces propres mots, qui me fuieiil
rendus le même jour : c Monsieur Malhas, voilà un fort hcau livie, mais
dont il sera pailé ilanspeu, plus qu'il ne serait à désirer pour l'anleur. »
Ouand il me rapporta ce propos, je ne fis qu'en rire, et je n'y vis que
l'importance d'un homme de rohe, «pii met du mystère à limt. '\'«\\< les
i80 LES CONFESSIONS.
propos inquiotanls ([ui nio revinrent uv me lirenl pas plus tl'impres-
sion ; et loin de prévoir en aucune sorte la catastrophe à laquelle je
touchais, certain de l'utilité, de la heaulé de mou ouvrage; certain d'être
en rè"le à tous égards; certain, comme je croyais l'être, de tout le crédit
de madame de Luxembourg et même de la laveur du ministère, je
m'applaudissais du parli iiue j'avais pris de me retirer au milieu de mes
triomphes, et lors(jue je venais d'écraser tous mes envieux.
l'ne seule chose malarmait dans la publication de ce livre, et cela,
moins pour ma sûreté que pour l'acquit de mon cœur. A l'Ermitage, à
Montmorency, j'avais vu de près et avec indignation les vexations qu'un
soin jaloux des plaisirs des piiiu'es l'ait exercer sni- les malheureux pay-
sans forcés de soulïrir le dégât ([ue le gibier lait dans leurs champs,
sans oser se défendre qu'à force de bruit, et forcés de passer les nuits
dans leurs fèves et leurs pois, avec des chaudrons, des tambours, des
sonnettes, pour écarter les sangliers. Témoin de la dureté barbare
avec huiuelle M. le comte de Charolois faisait traiter ces pauvres gens,
j'avais fait, vers la lin de VEwile, mm sortie contre cette cruauté. Autre
infraction à mes maximes, qui n'est pas restée impunie. J'appris que les
officiers de M. le prince de Conti n'en usaient guère moins durement
sur ses terres; je tremblais que ce prince, pour lequel j'étais pénétré de
respect cl de reconnaissance, ne prît pour lui ce que l'humanité révol-
tée m'avait fait dire pour son oncle, et ne s'en tînt offensé. Cepen-
dant, comme ma conscience me rassurait pleinement sur cet article,
je me tran([uillisai sur son témoignage, et je lis bien. Du moins je n'ai
jamais appris que ce grand prince ait fait la moindre attention à. ce pas-
saf^e, écrit longtemps avant que j'eusse riionneur d'être connu- de lui.
Peu de jours avant ou après la publication de mon livre, car je ne
me rappelle pas bien exactement le temps, parut un autre ouvrage sur
le même sujet, tiré mot à mot de mon premier volume, hors quelques
platises dont on avait entremêlé cet extrait. Ce livre portait le nom d'un
Cenevois appelé Balexsert ; et il était dit, dans le titre, qu'il avait rem-
porté le prix à l'Académie de Harlem. Je compris aisément que cette Aca-
démie et ce prix étaient dune création toute nouvelle, pour déguiser le
plagiat aux yeux du public ; mais je vis aussi qu'il y avait à cela quelque
intrigue antérieure, à laquelle je ne comprenais rien ; soit par la com-
munication de mon manuscrit, sans quoi ce vol n'aurait pu se faire ; soit
pour bâtir l'hisloin' de ce prétendu j)rix, à laquelle il avait bien fallu
donner (juelque fondement. Ce n'est (pie bien des années après que sur
un mot échappé a d'ivernois, j'ai pénétré le mystère, et entrevu ceux
qui avaient mis en jeu le sieur Balexsert.
Les sourds mugissements qui précèdent l'orage commençaient à se
faire entendre, et tous les gens un peu pénétrants virent bien qu'il se
couvait, au sujet de mon livre et de moi, (juelque complot qui ne tarde-
I>\KI IK II. LIS Kl. M 4KI
rail pus liéihiliT. l'oiir iimi, iii.i M-riiiili'. ma !>lii|ii(lili- lui li-lli-, <|iii-,
luiii lie pii-Miir inmi iiiMllu-iir, je nfii siiii|ii;iiiiiiui |i.is iiii'iiir la cansc,
après en aNoir rtssciili reHi-t. Ou cotiiineiiva par n-painlrc avec assez
li'ailresse i|u'eii st'xissaiil eoiilrr les jcsiiilcs, on lu- poii\ail inar(|iici- une
iiutul};ciu'f |)arlialf puiir les li\ri-s el les aiilrius (|ui alla(|uaieiit la reli-
gion. On me re|M<ieliail d'axnir mis mon nom à l'/i/zM/r, eomiin- si je ne
l'avais pas mis a lous mes antres écrits, au\i|nels on n axait lien ilil.
il semlilait (in'on erai;;nil de se xoir loi'ee a i|iieli|nes demarelies (|n'iiii
ferait à regret, mais i|ne les eireonstanees rendaient neeessaiies, aiiMjnelles
inun imprndenee axait doniu- lien. (!es Iniiils me parxinrent et ne m'in-
quiétèrent guère ; il ne lue xinl pas im^nie a resjiril (|u il put v axiiir
dans tonte eetle aiïaire la moindre eliox' (|iii me regardât personncile-
nienl, moi (|ui me sentais si parlailement irroprucliable, si liien appnye,
si bien en ri'^le à tous égards, et cpii ne craignais pas ([ne madame d(.-
Luxembourg me laissât dans l'emliarras, pour un loi! i|iii. s'il i \i'-l.iil.
était tout entier à elle seule. .Mais sailiant en pareil cas comme les choses
se passent, et nue l'usage est de séxir contre les libraires en ménageant
les auteurs, je n'étais |)as sans inquiétude pour le paiixre Ducbesne, si
M. de .Malesberbes venait à l'abandonner.
Je restai trancinille. Les bruits augmenlèreut et cbangèrent bientôt de
Ion. Le public, et siirloul le parlement, semblaient s'irriter par ma tran-
quillité. Au bout de quelques jours la fennenlation dexint terrible, cl les
menaces cliangeanl d'objet, s'adressèrent directement à moi. On enten-
dait dire tout ouverlemeni aux pai'lemenlaires ([u'on n'avançait rien a
brûleries livres, el (juil l'allait brûleries auteurs. Pour 1rs libraires, on
n'en parlait point. La première fois que ces propos, plus dignes d'un in-
quisiteur de (ioa que d'un sénateur, me revinrent, je ne doutai point que
ce ne fût une invention des Indbacbiens pour tâcher de m'elïraver el de
ni'exciter à fuir, .le lis de celle puérile ruse, el je me disais, en nu» mo-
quant d'eux, que s'ils avaient su la vérité des choses, ils auraient cher-
ché quelque autre moven de me faire peur : mais la rumeur eiilin de-
vint telle, qu'il fut clair que c'était tout dt; bon. .Monsieur el madame de
Luxend)Ourg avaient celle année avancé leur second voxage de Montmo-
rency, de sorte qu'ils y étaient au commencement de juin. J'v entendis
très-peu parler de mes nouveaux livres, malgré le bruit <|u"ils faisaient
à Paris; et les maîtres de la maison ne m'en parlaient point du tout.
In malin cependant que j'étais seul avec M. de Luxembourg, il me dit :
Avez-vons parlé mal de M. de Choiscul dans le Contrai social? Moi . lui
dis-je, en reculant de surprise, non, je vous jure; mais j'en ai fait en
rcvaucbe, cl d'une plume i|ui n'est point louangeuse, le plus bel élogo
que jamais ministre ail reçu. Kl lonl de suite je lui rapportai le passage.
Et dans VEmile? repril-il. l'as un mol, répondis-je ; il n'x a pas un seul
mot (|ui le regarde. Ah! dil-il axcc pln< dexixacili- ipi'il n'en axait d'or-
r.i
Mi I.KS (,()M' KSSIO.NS.
diiKiiii'. il lillail laiic l.i iiK'iiic rlutsc dans laiilrc li\i(', dii {''tie plus
ilaif. .l'ai ciii 1 èlic, a|iiulai-j('; je rcsliinais assez |i(iiir cela. Il aliail
r('|tr('ii(lic' la jKirtilc; je le \is yvvi à sdiiviir ; il so retint, cl se lui.
Maliiciii'i'iisd |)cililii|M(' lie ((Miilisaii, (|ui dans les niciilciii's ciriirs domine
rainilié nièine !
(!elte convei'salion, (inoiqne comte, nreciaiia sur ma silnalion, dn
moins à certain éj;ard, et me lit comprendic (|ne c'était bien à moi (jn'on
cil voulait. Je déplorai cette inouïe i'alalité (|ni tournait à mon préjuilicc
loulcc que je disais et faisais de bien. (Cependant me seiilanl pour plas-
tron dans cette alïaire madame de l.nxemliourj; et .M. de Malesherbes, je
ne voyais pas comment on pouvait s'y prendre pour les écarter et venir
juscju'à moi : car d'ailleurs j(! sentis bien dès lors qu'il ne serait plus
(lueslion d"e(|uité ni de justice, et (|u'ou ne s'embarrasserait ])as d'exa-
miner si j'avais réellement tort ou non. 1, 'orage cependant j^rondait de
plus en plus. 11 n'y avait pas jns(|n'à Ncaulme qui, dans la dillnsion de
son bavardage, m; me uuintràt du regret de s'être mêlé de cet ouviage,
et la certitude oii il paraissait être du sort qui menaçait h; livre et l'au-
teur, l'ne cliose pourtant me rassurait toujours : je voyais madame de
Luxembourg si lraiH|uille, si contente, si riante même, qu'il fallait bien
(|n'ell(' lût sùi'e de sou fait, pour n'avoir pas la moindre iiuiiiic'tudeà mou
sujet, iiour ne pas mt; dire nu seul mot de commisération ni d excuse,
pour voir le tour que prendrait cette affaire, avec autant de sang-froid
(|ue si elle ne s'en fût pas mêlée, et qu'elle n'eût pas j)ris à moi le moin-
dre intérêt. Ce qui me surprenait, était (|u'elle ne me disait rien du tout.
Il me semblait (|u'elle aurait dû me dire ([iiehjue cbose. Madame de
UouftIers paraissait moins trau(|uille. KUe allait et venait avec un air
d'agitation, se donnant beaucoup de nmuvcment, et m'assuranl que
M. le |)rincc de Conti s'en donnait beaucoup aussi pour parer le coup
(ini m'était préparé, et (|u'elle attribiuiit toujours aux circonstances pré-
sentes, dans les([uelles il importait au |)arlemeut de ne pas se laisser ac-
cuser par les jésuites d'indifférence sur la religion. Elle paraissait cepen-
dant peu compter sur les démarches du prince et des siennes. Ses con-
versations, plus alarmantes que rassurantes, tendaient toutes à m'engager
à la retraite, et elle nu; conseillait toujours rAngleterrc, où elle m'of-
frait beaucoup d'amis, entre auties le celébiM^ Hume, (pii était le sien
depuis longtemps. Voyant (|ue je persistais à rester tranquille, elle prit
un tour plus capable de m'ébranler. Elle me lit entendre que si j'étais
arrêti" et interrogé, je me mettais dans la nécessité de nommer madame
de l,uxemboui-g, et que son amitié pour moi nu'ritait bien (|ue je ne
m'exposasse pas à la compromettre. Je répondis (|u'eu jiareil cas elle
pouvait rester tran(|uille, et (|ue je ne la conij)romeltrais point. Elle
répliqua que cette résolution était i)lus facile à prendre qu'à exécuter;
et en cela elli' avait raison, surt(Uit ptuir nu)i, bien déterminé à ne ja-
I'\U I I I II I l\ Kl M
isZ
mais mi- pMijiMiM ni uiciilii ili'\;iiil li'< jup-s, i|iicl4nn' iis(|iif ipi il pùl y
n\t>ir à tliri' la vt'iilt'.
Vi>\aiil t|iii' «l'Ilf it'-llcxion m'avail fait (|iitl(|ni' ini|nrssi(iii. sans cv-
piMiil iiit (|iii' Ji' |iiissc nu- n-Minili'i- a tiiii'. illc inc |iai l.i de la Itasiillc
iKiiir (iiirliiiii's sciiiaiiifs, i-nininr diiii innvcii ili' nii' soiislraire a la jii-
ridiclioii ilii |iailfinfnl. i|ni ne si> iiu'-le pas des piisiiniiicrs d l'!lal. Je
n'tdijcc-lai i icii iinilri- (cllf singulière fiiàcc, pniii\ii (|n'i-llc m- IVil pas
snlliiili-e CM iMoii nom. (inininc cil)' ne m'en parla plus, j'.ii ju;:)- d.ins
la suite (pi'elle n'avait prnptise celte idée (pie ponr me sonder, el ipi un
n'axait point mmiIu d'un expédient (|iii linissait tout.
l'en de jours ajtrès, ninnsieiir le niaréelial reçut du < un- di' Ihiiil.
ami de (îrimni et de madame dl-lpinay, une lellie portant l'avis, rpi'il
disait avoir eu de lioiiiie pari, <pie Ir p.ulemeiil devait procéder contre
moi avec la dernière sévérité, et rpie tel jour, (pi'il inaKpia, je serais
décrété de prise de corps. Jejnj;eai cet avis de raluitpie ludl)aelii(pip ; je
savais que le parlement était très-attentilaux formes, et (pie c'était toutes
les enfreindre cpie de ciuiimencer en cette uccasion par un décret de prise
(le corps, avant de savoir juri(ii(|uement si j'avouais le livre, et si réelle-
ment j'en étais l'antenr. Il ii y a, disais-je a madame de Houlllers, (pie
les crimes qui [lorlent atteinte à la sûreté piildicpic, dont sur le simple
indice (Ui décrète les accusés de prise de corps, de peur (pi'ils n'échap-
pent au cliitiment. Mais (piaiid on veut punir un délit tel (pic le inicii,
(Hii mérite des honneurs cl des rec(unpenses, on proccdc ccnilrc je livre,
el l'on évite autant (pidii i>enl de s'en prendre à I aiilcnr. I.llc me (il a
cela une distinction snhtile, ipie j'ai luihliee. pour nie pi (mim-i ipn' c'eiait
par faveur (pi'on nie dccrclail de prise de ((ups. au lieu de m assigner
p(Uir être ouï. Le h-iidcmain je reçus une lettre de (iuy, (pii me mar-
quait (pie. s'élant trouvé le même jour chez M. le procureur général, il
avait vu sur sou iuireaii le hronillon d'un réquisitoire contre r/i"mi'/f et
sou auteur. Notez (pic ledit (îuv ('tail l'associé de Duciie.iiie, (pii avait im-
prime l'ouvrafîe ; le(piel, fort traïKpiille pour son propre cumple, donnait
par charité cet avis à l'auteur. On peut jufier C(unliien tout cela me |»arul
crovahle. Il était si simple, si naturel (pi'iin liliraire admis à l'audience
de monsieur 1(> |)roeureur j,'(''néral lût traïKpnlIement les manuscrits et
brouillons epars sur le iiiircau de ce magistrat 1 Madame de Itoiilllers el
d'autres mecontirmerml la même chose. Sur les absurdités dont nu me
rebatlait incessamment les oreilles, j'étais teiili' de croire (pie tout le
inonde élait devenu fou.
Senlant bien (|u il v avait sous tout cela (pichpie uivslère (pi'oii ne
voulait pas me dire, j'attendais tiaïupiillement révénemciil, inc rc|io-
sanl sur ma droiture et mon innocence en toute cette affaire, et tnq»
heureux, quelque persécution qui dut m'attendrc, d'être ap|)elé à l'hon-
neur de souffrir pour la vérité. Loin de craindre et de me tenir caché,
tSl LKS C.OM F.SSIONS.
j'allai Ions jos jours au cliàleaii, et je Taisais les après-midi ma promo-
uadc ordinaire. I.e S juin, veille du <léei-el, je la fis avec deux prol'essenrs
(>ral(U'ieus. le 1'. Alaniaiiiii cl le P. Maiidard. .Nous ]H)rlàHies aux (lliam-
peaux un pelil neùlrr, (pu' nous niaiigeàines de i;iaud appélil. Nous
a\i(ms ouhlié des verres : nous y suppléâmes par des elialiimeaux de sei-
gle, avec lesquels nous aspirions le vin dans la bouteille, nous pirpiaut
de choisir des Inyaiix bien larges, pour pomper à qui mieux mieux. Je
n'ai (le ma \ ie élc' si jjai.
J'ai conté comment j(! j)erdis le sommeil dans ma jeunesse. Depuis
lors j'avais bien Fliabitude de lire tous les soirs dans mon lit jusqu'à ce
que je sentisse mes yeux s'appesantir. Alors j'éteignais ma bougie, et je
lâchais do m'assoupir quelques instants, (|ui ne duraient guère. Ma lec-
ture ordinaire du soir était la Bible, et j(î l'ai hic entière au moins cinq
ou six l'ois de suite de cette layon, fli; soir-là, me trouvant plus éveillé
qu'à l'ordinaire, je prolongeai plus longtemps ma lecture, et je lus tout
entier le livie ipii linit ])ar le Lévite (ri]|)hraïm. et (jui, si je ne me
trompe, est le livre des Juges; car je ne l'ai j)as revu de|)nis ce temps-là.
Cette histoire m'alTecla beaucoup , et j'en étais (h( up('' dans une espèce
de rêve, quand tout à coup j'en fus tiii' pai' du hiiiit et de la lumière.
Thérèse, qui la portait, éclairait M. la Koclie, qui, me voyant lever
brusquement sur mon séant, me dit : Ne vous alarmez pas; c'est de la
part de madame la maréchale, <jui vous écrit et vous envoie une lettre
ilr M. le priin<î deConti. l'in elTel, dans la lettre de madame (h; huxem-
bour;; je trouvai celle qu'un exprès de ce |(rinfe venait de lui apporter,
I' Mi I II II I i\ m M 4K^
|i(ii'laiil a\is i|iii-, iiialui'i' lotis ses cn'iirls, on i-lait ili'li-riiiiiii- a |ir(U'rt|ri'
(Oiilrc moi à loiilc i i^iu-nr. la rtrinciilalioii, lui Miaii|iiail-il, ot r\ln''iii<' ;
rioii m* |icii( |iai'cr le ('oii|i; la cour ri'\i;;c, Ir pailriiiriit li- m-iiI; a st'|il
luMirostlii malin il sera tli-cri-lc df |Mis»' de toi|is, it l'on i-iivi-rra siii-lc-
l'Iiamp le saisir. J'ai olili-iiit iiu'oii iii' le |Hiiii'siii\ra pus, s'il s'cl(ii({iii> ;
mais s'il pcrsislc à \onloii- se laisser |irfii(li'f. il scia pris. !,a llorlir iiif
l'oiijiira. (If la pari de mailamc la maicilialc, de me lf\cr, cl d'aller
coiifcrcr a\cc clic. Il clail ilnix Ihiuj-s; clic vcnail ilc se coiiclicr. Kllc
vous altciul, ajoiila-l-il, cl ne \enl pas s'cndnrinir sans vous avoir \n.
.le nriidtillai a la liàlc, cl j°\ conrns.
Kllc me |>arul aj;ilce. (!"clail la première lois. Son limilde nw Iniiciia.
Dans ce niomenl de surprise, an milieu de la iiuil, ji> u'clais pas inoi-
inènie exempt d'cmolion ; mais en la vo\aul je m'(mldiai nioi-nième pour
ne penser (|u'à elle, cl an liisie rolc (|n"clle allait joncr si jt> me laissais
prendre : car me senlaul assez de conraj;c pour ne dire jamais (|ne l:i
vérité, tlùl-elle me nuire cl me perdre, je ne me sentais ni assez de pré-
sence desprit, ni assez d'adresse, ni pent-èlre assez de fermeté, pour
éviter île la cnmpromollre. si j'étais vivement pressé. t'.i>Ia me décida à
saciilicr ma j;loire à sa lian(|ni!lilé, à faire poui- clic, en celle occasion,
ce que rien ne ment fait faire pour moi. Dans I instant que ma résolu-
tion fut prise, je la lui déclarai, ne voulant point ^àter le prix de mon
sacrifice en le lui faisant acheler. .le suis certain (|u'clic ne put se
tromper sur nn>u motif; cependant clic ne me dit pas un mot (|ui mar-
quât qu'elle y fût sensilde. Je lus clinqne de celle indifférence, an poini
de balancer à me rétracter : mais monsieur le maréclial survint ; ma-
dame de Houfllcrs arriva de l'aris qucl(|ues moments après. Ils firent ce
(juaiirait dû faire mad.imc de Luxeinlionrg. Je me laissai llattcr. J'eus
lumtc de me dédire, cl il ne fut |)lus question que du lien de ma retraite,
et dn temps de mon départ. M. de Luxembourg me proposa de rester
chez lui quel(|nes jours incognito, pour délibérer, et prendre nos mesu-
res plus à loisir; je n'y consentis point, non plus qu'à la jiroposition
(l'aller secrètement an Temple. Je m'obstinai à vouloir partir dès le même
Jour, plutôt (|nc de rester caché oii (jue ce put être.
Sentanl (|ne j'avais des ennemis secrets et puissants ilans le rovaume.
je jugeai que malgré mon attachement pour lu France, j'en devais sortir
pour assurer ma tranquillité. Mon premier monvemeni lui de me retirer
à (îeni've; mais un instant de réilexion siiftit pour me dissuader de faire
cette sottise. Je savais que le minislcre de France, encore plus puissant
à Genève qu'à Paris, ne me laisserait pas plus en paix dans une de ces
villes que dans l'antre, s'il avail résolu de nw tourmenter. Je savais que
le Discours sur riunfiililc avait excité contre moi, dans le conseil, une
haine d'autant pins dangcrcnse (juil n'os.iit la manifester. Je savais
cpi en <lcrnier lieu, quand la .\ourellf llélolse parut, il s'était presse de la
48ii I.KS COMK.SSIO.NS.
défendre, à la solliiilarmii du doctciir Tniiicluii ; mais voyant que pei-
sr)nne ne l'iniilail. pas même à l'aris, il eut honte de celle étourderie, el
relira la d(''l'eiise. Je ne donlais i)as rpie, Irouvanliei l'occasion ])lns favo-
rable, il MiMit ^land soin d'en |H(dilei'. .le savais qne, inalj^ré tons les
heanx semldanls, il réj;iiait eonlre moi, dans tons les ea'iirs genevois.
une seerile jalousie (|iii n'alleiidail (|ne Toecasion de s'assouvir. .Néan-
moins, 1 amour di' la pairie me ra|>|)elait dans la mienne ; et si j'avais
|iii me llatier d \ \ivre en paix, je n'aurais ])as balancé ; n)ais Thon-
iieur ni la raiscm ne me pei'uu'llaut pas de m'v réfuj^ier eomnui un fugi-
tif, je pris le parti de m'en rapproclier seulement, et daller attendre,
en Suisse celui qu'on prendrait h Genève à mon égard. On verra bientôt
que cette incertitude ne dura pas longtemps.
Madame de IJouflleis désapprouva beaucoup cette résolution, cl fit de
nouveaux elïorls pmir m'engager à passer en .\ngleteri'e. Klle ne m'é-
branla pas. .le n'ai jamais aimé l'.Vngleterre ni les Anglais; et toute l'é-
loquence de madame de Houfllers, loin de vaincre ma répugnance, sem-
blait l'augmenter, sans que je susse pour(|uoi.
Décidé à partir le même joui-, je fus dés le malin parti pour tout le
monde; et la Hoche, par (|ui j'envovai chercher mes papiers, ne vou-
lut pas dire à Thérèse elli!-mème si je l'clais ou ne l'étais pas. I)e|)uis
que j'avais résolu d'écrire un jour mes Mémoires, j'avais accumulé
beaucoup de lettres et autres papiers; de sorte qu'il fallut plusieurs
voyages. Lue partie de ces papiers déjà triés furent mis à part, et je
m'occupai le resti; de la malini''e à tiier les autres, afin de n'emporter
que ce qui pouvait mètre ulili', el brûler le reste. M. de l^uxembourg
voulut bien m'aider à ce travail, qui se trouva si long que nous ne pû-
mes achever dans la matinée, et je n'eus le temps de rien brûler. Mon-
sieur le maiéchal m'offrit d(( se charger du reste du triage, de brûler le
rebut luiiuême, sans s'en ra|)i)orter à qui ([ue ce fût, cl de m'envoyer
tout ce qui aurait été mis à part. J'acceptai l'offre, fort aise d'être déli-
vré de ce soin, pour pouvoir passer le peu d'heures qui nie restaient
avec des personnes si chères, (|ue j'allais quitter ])our jamais. 11 prit la
clef de la chambie où ji; laissais ces pa|)iers, et à mon instante prière il
envoya chercher ma pauvre lanle (pii se consumait dans la perplexité
mortelle de ce (|iu; j'étais devenu, et de ce ([u'elle allait devenir, el at-
tendant à chacjiH' instant les huissiers, sans savoir comment se conduire
et (|ne leur ré|»(uidre. I.a IJoche ranu'iia au ihàlean, sans lui rien dire;
(lie me ( ro\ail déjà bien loin : en m'a|)crcevant, elle per(,'a 1 air de ses
cris, et se précipita dans mes bras. 0 amitié, ra[)port des cu'urs, habitude,
intimité! Dans ce doux et cruel moment se rassemblèrent tous les jours
de bonheur, de tendresse et de paix passés ensemble ]>our mieux me faire
sentir le déchirement d'une première séparation, après nous être à peine
perdus de vue un seul jniir priidaiil pri's de ili\-sep( ans. I.e maréchal,
|-\lt I II II. I IMII. M 4N7
tt'iiioiii (If ci'l cMilHasscitiriil, III' |iiil iririiir m'S lai'incs. Il imiii» l,iis>-;i.
TliiT<-sc III- Minlait plus iiii' <|iii(li-i'. Je lui lis sciilir I iiictiiiM-iin-iil (|n rllu
llii' MiiNit l'ii Cl' iiiiiiiK'iil, r( la lléi'i'ssilr i|ll rlli,' rrsliil |iiiiii' lii|iiii|i r mes
elTols et rcctirillii' iiioii ar^tiil. niiatul un (li-iii'lc un liinnini- ilc |iiisc de
eorps, l'usage esl de saisir ses |ia|iiers, de inetlre le seelle sur ses elïels,
(Ml d'en laire l'invenlaii-e, et d'y nnininer un ^aidien. Il lallail liieii
qu'elle restât |iiiiii' \eiller à ee (|ui se passerail. et (Iht de Imil Ir ineil-
leiir parti possilde. Je lui prninis ({u'elle me rejnindiail dans peu : iiioii-
sieiir le inaréelial eonlirnia ma prinnesse; mais je ne mhiIiis jamais lui
«lire on j'allais, alin i|ue, inlerro^'ée par eeiiv i|iii \iendraienl me saisir,
elle piil prnlesler a\ee M'i'ile de snii i;;niiran(e siirerl arliele. |-!ii reiii-
lirassaiil an mumeiit de innis (|iiiltei', je sentis en intii-mème iiii iiion-
vemenl ties-i'\liai)idinaiie, et je lui dis, dans un Iranspurt, hélas ! Inip
pr(iplieti(|ue : Mhm nilaiil. il laiil I aimer de eiuiia^e. Tu as |)arta;;é la
pnispérité de mes lieaiiv jours ; il te reste, piiis(|ue lu mii\, a partajçer
mes misères. N'attends plus ([u'aflronts et calamités a ma suite. i,e sort
(|iio ee triste jour ccniimenee pour moi me poursuivra jnsijn'a ma der-
nière heure.
Il ne me n-stait pins (|irà songer au dé|iart. Les linissieis a\aieiit dû
venir à dix heures. Il en était i|uatre après midi i|iMiid je partis, et ils
n'étaient pas encore arriNCS. Il avait ete décidé ijiie je pi'endrais la |)oste.
Ju n'avais point de cliaise; monsieur le inaréchui me lit présent d'un ca-
lirioltl. el me prêta des chevaux et nii postillon jiisiiu'a la première
poste, on, par les mesures ipTil avait prises, on ne II! aucune iliriiciillé
de me l'onriiir des ehevaiiv.
(^.omme je n'avais pniiil (iiiic a laide, ri ne m'ilais y:\> iiioiilii' dans le
château, les dames \iiiieîil me dire adieu dans rcntre-snl, où j'avais
passé la journée. Madame la maréchale nremhrassa plusieurs l'ois, d'un
air assez triste ; mais je ne seiilis pins dans ces eiiilnassenieiils les elrein-
les de ceux qu'elle inavait |>rodij;nés il y axait denv on trois ans. Ma-
dame de Uonlllers m'emhrassa aussi, el nie dit de fort Ix Iles choses.
In emhrassement i|ni me surprit davanla;.;e lut celui de madame de Mi-
repoix ; car elle elail aussi là. Madame la maréchale de Mircpoix est une
personne extrêmement froide, décente el réservée, et ne me parait pas
tout à lail exempte de la hauteur naturelle à la maison de Loriaiiu!.
Klle ne m'avait jamais tiiiHii^'iié heaiicou|) dattenlion. Soit (jue. Ilatté
d'un honneur aii(|iiel je ne m allendais |)as, je cherchasse a m fii anj:-
meiitir le priv. suit (|n'cn ofl'el elle eût mis dans cet cmhrassemeiil lui
peu de cette commisération naturelle aux cn-urs généreux, je lrou\ai
dans son mouvement el dans son regard je ne sais quoi d'éniMjiitine (|ni
me |)énétra. Souvent, eu y repensant, j'ai soupçonné dans la suite que.
n'i{i;riorant |)as à i|iiil suri j'étais condamné, elle n'avait |m se délendre
d lin nioiiM'tiienl d'alleiidrissemcnt sur ma deslim'-e.
1X8 l.l'.S COMMISSIONS.
Monsienr le iikuccIi.iI troiiviail pas lu l)oiicli(> ; il l'hiil |iàlc comiiie mi
tiKut. Il Miiiliil aiisnlmnciit nraccoiiipa^ncr jiis(|irà ma cliaisc (|iii iiTat-
leiulail à rabreiivoir. Nous IraviM'sàmcs loul le jardin sans dire un seul
mol. .l'avais une clef du parc, dont je me servais pour ouvrir la porte;
après (jiioi, au lieu de remettre la clef dans ma ])oclie, je la lui rendis
sans mol iliic. 11 la piil a\ec une \i\acit('' suiprenanle, à laquelle je n'ai
pu m'empèclier (le penser souvent depuis ce temj»s-là. Je n'ai guère eu
dans ma vie d'instant plus amer que celui de celle séparation. L'em-
brassement l'ut long et muet : nous sentîmes l'un el l'autre ([ue cet em-
brassemeul étail un detiiiei- adieu.
Entre la lîarre et .Monlnmrency je rencontrai dans un carrosse de re-
mise (juutre hommes en noir, qui me saluèrent en me souriant. Sur et!
(|ue Thérèse m'a rapporté dans la suite de la figure des huissiers, de
l'heure de leur arrivée, et de la l'açon ilonl ils se comportèrent, je n'ai
point douté (|ue ce ik; lussent eux; surtout ayant a|)j)ris dans la suite
qu'au lieu d'être décrété à sept heures, comme on me l'avait annoncé,
je ne l'avais été qu'à midi. Il fallut traverser tout Paris. On n'est pas
fort caché dans un cahri(det loul ouvert, ,1e vis dans les rues plusieurs
personnes cpii me saluèrent dun air de connaissance, mais je n'en re-
connus aucune. Le même soir je me détournai jxiur passer à Villeroy, A
Lyon, les courriers doivent èlrcî menés au commandant. Cela pouvait
être embarrassant pour un homme qui ne voulait ni mentir, ni changer
son nom. J'allais avec une lettre de madame de Luxembourg, prier
M. de Villeroy de faire en sorte que je fusse exempté di' cette corvée.
M. de Villeroy me ddiiiia une lettre dont je ne lis point usage, j)arce que
je ne passai pas à Lyon. C-ette lettre est restée encore cachetée parmi
mes papiers. M. le duc me pressa beaucoup de coucher à Villeroy; mais
j'aimai mieux reprendre la gtaiule route, et je fis encore deux postes le
mémo jour.
Ma chaise était rude, et j'étais trop incommodé pour pouvoir marcher
à grandes journées. D'ailhnirs je n'avais pas l'air assez imposant pour
me faire bien servir; et l'on sait qu'en Fiance les chevaux de poste ne
sentent la gaule (|ue sur les épaules du postillon. Ln payant grassement
les guides, je crus sup|>léer à la mine et au prcqios ; ce fut encore pis. Ils
me prirent pour nu pied-plat, qui mai'chait par commission, et qui cou-
rait la poste pour la première fois de sa vie. Dès lors je n'eus plus que
des rosses, et je devins h; jouet des ])ostillons. Je finis comme j'aurais
dû commeiH'er. par prcrulic patience, m; rien dii'e, et aller comme il
leur plut.
J'avais de quoi n(! |)as meunuxer en route, eu me livrant aux ré-
flexions qui se présentaient sui- tout ce (|Mi venait de m'arriver; mais ce
n'était là ni mmi tour d'esprit, ni la pente de nu)n ctnur. 11 est étonnant
avec (|uelle lacililé j'oublie le mal passé, quelqui^ récent cpi il puisse
^Jfl"Hiii(H)r: ■; ■• ■M.,wuiuuwu-Ar
u.
l'Mtl II II I l\ III M I8tl
('■Ire. Aillant >a lucvoNaiicc m i'llia\i' l't nie Innilili- laiil i|iif je la vois
dans l'ax-nir, aillant smi soiiNfiiir nie icNicnt lailili-nirnl rl s'cifini wans
iiiMlli' aussitôt (|iril l'st arrivf. Ma ciiii-llc iina;^inalii)ii, ijiii se tiMinncnti;
sailii cossi* à luvviMiir les niauv i|iii iir muiI |iiiiiiI riicoiv, l'ail tlivcrsioii a
ma iiiriniiirc, cl in'ciiipr'clw do nie i'a|i|H'lri' i'i-ii\ i|iii ne snnl pins,
('.ontrc ce (|iii rsl lait il i\'\ a |diisdc iiiicaiilinns a |>i'i'iidi<-, il il isl inii-
lili> de s'iMi ii('('ii|iiT. J'f|uiisi> iMi i|tit'l(|iir j'ariin mon malln-nr d'avance :
plus j'ai sotiHi'i't à le prcxoir. plii> j'ai di' lacililc a l'iiiildicr; tandis
lin an contraire, sans cesse occupe de mon lioiilieiir passe, je le rap-
pelle et le rumine pour ainsi dire, an point d'en jouir derecliel i|nand
je veux. C.'esl à cette liciirciise disposilion, je le sens, (|iii |c dois de n'a-
voir jamais connu celle Iniineiir rancniiirre (|iu lernienle ilans un cn-iir
N indiealir par le sonNenir c(iiiliiniel des ollenses reçues, et <|ni le tour-
mente Ini-inème d(< tout le mal ipiil \ondrait taire a son rniiemi. Natii-
rellemeiil emporté, j'ai senti la cidéie, la lureiir même iLiiis les pre-
miers mouvements ; mais jamais nu désir de vengeance ne prit racine
an dedans de moi. Je m'occupe trop peu de l'idïense pour lu'occiiper
licancoiip de IdiTenseiir. Je ne pense au mal que j Cn ai reçu i|u'a cause
de celui que j'en peux recevoir encore ; et si j'étais sur (|n il ne m'en fil
pins, celui ipiil ma fait sérail à rinstanl oublié. On nous prêche beau-
coup le pardon des olïenses : c'est une l'oit belle vertu sans doute, mais
qui n'est pas à mon usage. J'ignore si mou co'ur saurait dominer sa
haine, car il n'eu a jamais senti; el je peiisi' tmp peu à mes eiiiiemis,
pour avoir le mérite de leur paidoiiner. Je ne dirai pas à (|uel point, pour
me tonrmeuler, ils se lonrmentent eux-mêmes. Je suis à leur merci, ils
ont tout pouvoir, ils en usent. Il n'y a (lu'une seule chose au-dessus de
leur puissance, el doiil je les ilelie : c'est en se louruieiilaiil de moi, de
me forcer à me loiirmentei d eux.
Dès le lendemain île mou dé|)art, j'oubliai si parfailemeiit tout < c i|ni
venait de se passer, et le parlement, el madame de l'<unpadoiir, el M. de
(llioiseiil, et lirimni. il d'Alemberl, et leurs complots, el leurs compli-
ces, que je n'y aurais pas iiièine repensé de tout mon voyage, sans les
jirécautions dont j'étais (diligé d'user. In souvenir qui me vint au lieu de
tout cela, lut celui de ma dernière lecture la veille de mou départ. Je
Mie ra|ipelui aussi les ld\lle> de liessiier, ipie son tradiK h 111 lliiberl
m'avait envovécs, il y avait (|iit Iqne temps. Ces deux idées me revinrent
si bien, el se mêlèrent de telle sorte dans mon esprit. (]ue je voulus es-
sayer dt; les réunir, eu Irailaiil à la manière de lîessuer le sujet du /.«•-
riteil' Kplirahi). (le style champêtre el naïrne paraissait guère propre à un
sujet si atroce, et il n'était guère à |)résumer que ma situation présente
me loiirnit des idées bien riantes pour l'égayer. Je tentai toulelois la
chose, iini(|iiemeiil pour m amuser dans ma chaise, el sans anciiii cs-
jioir de succès. .V |ieiue ens-je essayé, <|ue ji' lus étonné de l'aménilé do
lii
VJO l,i:S CONFESSIONS.
mes idi'L's, cl de l.i riicililc (|iic j'éprouvais a les rciiilri'. .le lis un trois
joncs les (rois premiers eliaiils de ce petit poënie, que j'achevai dans la
suite à Motieis; et je suis sûr de n'avoir rien lait en ma \ie oii ri'j^ne
niH' d(uieenr de; nnenrs pins attendrissante, nn cohnis pins Irais, d(!s
peintures plus naïves, nn costume |)lus e.xael, une |)lus anticpic! siinpli-
t'ilé en tontes choses, et tout cela malgré l'Innienr du sujet, (jni dans le
fond est al)ominai)le ; de sorte (|n'onlre tout h; reste, j'eus encore le
nu'iite de la diUiculté vaincue. Le Lévite d'Epliraïm, s'il n'(>st ])as le
meilleur de mes on\raj;es, en sera toujours le plus chéri, .lamais je lu;
l'ai relu, jamais je ne le redirai, sans sentir en dedans l'applaudisse-
lucnl d'un cœur sans li(d, (|ni, loin d(! s'aiyrir par ses malheurs, s'en
console avec lui-niènie, et trouve en soi de (jnoi s'en dédommager.
Ou'on rassenihle tons ces gi'ands j)liilosophes, si supérieurs dans leurs
livres à l'aihersité ipiils n"epr(ui\t'r(Mit jamais ; (jn'on les mette dans
une position pareille à la mienne, et que, dans la première indignation
tle l'honneur outragé, on leur donne un pareil ouvrage à faire : on verra
comment ils s'en tireront.
Kn partant de Montmorency pour la Suisse, j'avais pris la résolu-
tion d'aller m'arréter à Yverdnn chez mon hon vieux ami M. Uoguin,
qui s'v était retiré de)iuis (pielques années, et qui m'avait même in-
vité à l'v aller voir, ,1'appris en roule que Lyon faisait un détour;
cela m'evila d'y passer. Mais en revanche il fallait passer par Besan-
con, place de guerre, et par consé(]uenl sujette au nn^ne inconvénient.
Je m'avisai de gauchir, et de passeï- |)ar Salins, sous prétexte d'aller
voir M. de Mairan, neveu de M. Dupin, qui avait un em|)loi à la sa-
line, et ((ui m'avait l'ail jadis force invitations de l'y aller voir. L'expé-
dient me rt'nssit; je ne trouvai point M. de Mairan : fort ais(! d'être
dispensé de m'arréter, je continuai ma route sans que personne me dil
mot.
Lu entrant sur le territoire de Berne, je fis arrêter; je descendis, je
me prosternai, j'emhrassai, je baisai la terre, et m'écriai dans mon
transport : (^iel, |)roteeleur de la vertu, je te lon(! ! je touche une terre de
liberté. C'est ainsi (ju'avengle et confiant dans mes espérances, je me
suis toujours passionné pour ce qui devait faire nmn malheur. Mon
postillon surpris me crut fou ; je remontai dans ma chaise, et peu d'heu-
res après j eus la joie aussi pur(! (juc; vive de me sentir pressé dans les
bras du respectable Uoguin. Ah! respirons (pielques instants chez ce
digne hôte! .l'ai besoin d'y icprentire dn courage et des forces; je trou-
verai bientôt à les em|)loyer.
(^e n'est pas sans raison ([ne je me suis l'Iendu, dans le récit (|ue je
\iens de l.iire, sui' tontes les circonstances (|iie jai pu nu' rappeler.
Onoi(|n'elles m^ |)araissent i)as fort Inminenses, (juand on tient une l'ois
le lit de lii Iranie. elles peuvent jeter du joui' sur sa maicbe; et par
i'\it m II. I i\ ni \i Cil
rxcinpk', sans doiiiifr la |>rt'iiii(i-c iili'ir du |ir<ililiini' (|ui' |i \^iis |it)i|iii-
ser, i-llos aitli-iil lM>aii('(iii|i a le ii-soiidrc.
Sii|i|)()S(iiis (|iit> |iiiiir ri'M'i'tilioii (In ('iini|)lii| duni jClais l'id)])-!, iimui
clui<;iifinciit lui altstdiiiiiciil iici-cssaii'c. Imil di'v.iil, |iiiiii' r(i|»i'Tcr, bi-
passera |)(Mi |ii'i-s ('(iiiiiiif il so passa ; mais si, sans ino laisser éponv.in-
ter par lainliassade nncliirne de madame de l.nxemltonr^ et Ironlder
par ses alarmes, j'avais eimtinne de tenir lerme eiminie J'avais l'um-
incncê, el (|ii au lieu de rester an eliàtean je m en lusse l'elcmrné dan>
mon lit dlinnir ti-an(|nillemenl la Iraielie matinée, aiirais-jr également
été décrète? (irande i|nesti(in, (l'on dépend la sidnliim de lieaneonp
d'anli'es, et pour l'examen de lai|nelle I lieiire du deerol edinininatoire
et celle ilii décret icid ne sont pas inntil(>s à remai(|ner. exemple gros-
sier, mais sensible, de l'iinporlanee îles moindres détails dans l'exposé
«les faits d(Mil on clierclie les eans('s seri'i-les, jxmr les deciin\i-ir par m-
diic'lion.
Liviu: i)()i/ii:Mi:
17<i-2.
ici commence 1 leiiMe de leni'bres dans lei|uel, (ii|)nis iinit ans, je me
Iroiivc enseveli, Stins que, de quelque façon (|ucje m'y sois pu prendre,
il m ail été possible d'en percer leffrayanlc obscurité. Dans labîme de
maux on je suis submergé, je sens les atteintes des coups (|ni me s(nil
portés; j'en aperçois rinstrnment iininedial; mais je ne puis xoir ni la
main qui les diri};e, ni les moyens (pi'elle met en (Piivre. l,'()p|>iobre et
les matlienrs tombent sur moi comme d eux-mêmes, el sans qu'il y pa-
raisse. Onaiid mon cn-ur déeliiré laisse écliap|)er des gémissements, j'ai
I air d'nn liomme qui se plaint sans sujet ; et les auteurs de ma mine ont
trouvé Tari inconcevable tie rendre le publie C(nnplice de leur com|dot,
sans qu'il s'en doute lui-même, el sans (|u"il en aperçoive l'effet. En
narrant donc les événements qui me regardent, les traitements que j'ai
sonilerts, el loul ce qui m'est arrivé, je suis liors délai de remonter à
la main motrice, el d'assigner les causes en disant les faits. Ces causes
primitives sont toutes marquées dans les trois précédents livres; tons les
intérêts relatifs à moi, tous les motifs secrets y sont exposés. Mais dire
en quoi ces diverses causes se combinent jionr opérer les étranges évé-
neniculs de ma vie, voilà ce ipiil m Cst impossible d'expliquer, même
192 l.l'.S C.ONFKSSIONS.
par coiijfi'liirf. Si |);uiiii iiios It'ctciii's il s'en Iroiivc d'assez n'onôrciix
pour vtinldii' approlomlii' rcs mysh'TOS cl décoiivrii' la vérilr, (lu'ils rc-
lis(Mil avec sciiii les trois ju'i'h rMl<Mits livres; (|ir('nsuilo à rliacjiic l'ail
((u'ils liront dans les snivants ils prennent les inl'orinations qni seront à
leur ])oil(''e. (in'ils remontent d'intri^ne en intrijj;ne et datent en agent
ins(|n'aM\ premiers moteurs de tont, je sais eertainement à qncl terme
alionliront leurs iTclierelics ; mais je me |)er(ls dans la ronte ol)sciire et
lortnense des sonterrains qui les y eondnironl.
Durant mon séjour à YviMdun. j'y lis connaissance avec tonte la la-
mille de M. Uognin, et entre antres avec sa nièce madame Koy de la
Toni' et ses tilles, dont, comme je crois l'avoir dit. j'avais autrefois
connu le père à i.von. Klle était venue à Yverdnu voir son oncle cl ses
sœurs; sa Hllc aînée, àgee d'environ quinze ans, m'enchanta par son
grand sens et son (>xcelleut caractère. Je m'attachai de ramilic la plus
tendre à la mère et à la tille. Cette dernière était destinée par M. Roguin
au C(donel son neveu, déjàd'nu certain âge. et (]ui me témoignait aussi
la plus grande alfectiou ; mais, quoique l'oncle l'nt passionné pour ce
mariage, que le neveu le désirât fort aussi, et que je prisse un intérêt
très-vif à la satisfaction de l'un et de l'antre, la grande disproportion
d'âge et l'extrême r(''pngnance de la jeune jiersonne me firent concourir
avec la mère à détourner ce mariage, (|ni ne se tit ])oint. Le colonel
épousa depuis mademoiselle Dillan sa parente, d'un caractère et d'une
heauté hien selon mon ctrur, et qui l'a rendu le ])lus heureux des ma-
ris et des pères. Malgré cela, M. Uognin n'a pu oublier que j'aie en
cette occasion contrarié ses désirs, .le m'en suis consolé par la certitude
d'avoir rempli, tant envers lui qu'envers sa famille, le devoir de la plus
sainte amitié, qui n'est pas de se rendre toujours agréable^ mais de con-
seiller toujours pour le mieux.
Je ne fus pas longtemps en doute sur l'accueil (jui m'attendait à (ie-
ncve, au cas que j'eusse envie d'y retourner. Mon livre y fut brûlé, et
j'v fus décrété le 10 juin, c'est-à-dire neuf jours après l'avoir été à Paris.
Tant d'incroyables absurdités étaient cumulées dans ce second décret, et
ledit ecclésiastique y était si formellement violé, que je refusai d'ajou-
ter foi aux premières nouvelles qni m'en vinrent, et que, quand elles
furent bien confirmées, je tremblai qu'une si manifeste et criante in-
fraction de toutes les lois, à commencer par celle du bon sens, ne mît
(îenève sens dessus dessous. J'eus de quoi me rassurer; tout resta Iran-
quille. S'il s'émut quehiue rumeur dans la populace, elle ne fut que
contre moi, et je fus traité |)ublirjuemi'nt par tontes les caillettes el j)ar
tous les cuistres comme nu écolier ([non menacerait du fouet pour n'a-
voir pas bien dit son catéchisme.
Ces deux décrets furent le signal du cri de malédiction qui s'éleva
contre moi dans tonte l'Kuropeavec une fni(Mir rpii u'cmiI jamais d'(>\em-
l'Mi 1 1 1 II , i.i\ m Ml
i'.r,
iili>. 'r<iiil<s Ifs ^azrllt's. Ions K-s joiiriiaiiv, Uuilcs les lii'iiiliiii'i'ii, snii-
iifiriil Ir jiliis li'irililf liioiii. I.r< l'raiirais suilniil. ir |ii-ii|ili' >-i ilonx.
si poli, si goiu'ri'ux, (|iii se |iiiiiii' si Imt de liii'iisi'aïK'f cl dr^arils |iuiii'
les nialliemoiix, ouhliaiil loul iliiii foiij) ses vciliis l'avciriU-s, se si-
gnala parle iioinlur il l.t violciici* ili*s oiilrages doiil il m'accablait à
IViivi. Jclais un iin|>ic. nn allicc, un forccnc, un onra};c. une l)cl<? ic-
rocc, nn Imip. Le conlinualcnr (Injoniiial de Trcvoux lit sur ma prélcn-
tlnc lycanliiropie un écail qui ninntrail assez bien la sienne. Knlin.
vous eussiez dit qu'on traiiinail à Paris de s( laire une alTaire avec la
|iolice. si, ])ubliant un écrit sur (|ucl(iue sujet (|ue ce |)nt être, on niaii-
(|uait d'v larder qucl(|ue insulte cimtre moi. Kn cliercbaiil vainement la
cause de cette unanime animosité, je lus prêt à croire que tout le monde
était devenu Inu. Ouoi ! le rédacteur de la Paix perpéluelle sonifle la dis-
corde; l'éditeur du \'i((ilre sainyard est un impie; l'auteur de la .Vom-
rf//r //("/o/sf est nn loup; celui de V Liiiile esi un eiirafié. Kli 1 inmi Pieu,
qu'aurais-je donc été, si j'avais pui)lié le livre de V Esprit, nu (pielqnc
autre ouvrage semblable".' Et pourtant, dans l'orage qui s'éleva contre
l'auteur de ce livre, le public, loin de joindre sa voix à celle de ses per-
sécuteurs, le vengea d lux par ses éloges. Oiie l'on ccnuparc son livre et
les miens, l'accueil diflérenl qu'ils ont reçu, les traitements faits aux
l'.ii LIS CONFESSIONS.
il(Mi\ Miih'iirs tl.iiis les ilivns Ktals de llùirojii' ; (in'oii Irnnvo à cos dil-
IVtimicos dos causes qui |)nissiMit coiilciilcf un liomiiic soiisi' : voilà tout
ce ([lie je demande, et je me lais.
.le me Ironvai.s si l)ieii du séjour d'Vvcidun, que je pris la résoliilion
d'y rester, à la vive sollicitaliou do M. l{oj.;uiii et de toute sa ramillc.
M. de Mnirv de (iin^ins, bailli de cette ville, nrericourageail aussi par
ses Imuti's à rester dans s(ui (iou\eriiemeiit. I.e ((dduel uie pressa si i'oi-t
d'accepter riialiilalidu diiu petit paxillon (ju'il avait dans sa maison,
entre cour et jardin, (pie j v consentis ; et aussitôt il s'ouiprcssa de le
lueuhler et garnir de tout ce qui était nécessaire pour mon petit mé-
nage. I.e hanneret Uoj;niu, des pins em|)ressés autour de moi, ne me
(juittait pas de la journée, .l'étais toujours très-sensil)le à tant de cares-
ses, mais j'en étais (|nel(iuel'ois bien iin|)ortuné. Le jour de mon em-
ménagement était déjà marqué, et j'avais écrit à Thérèse de me venir
joindre, quand tout à c(uip j"ap[)ris (pi'il s'élevait à Berne un orage
ciuitre moi. qu'on attribuait aux dévols, et (buit je n'ai jamais pu péné-
trer la première cause. Le sénat excité, sans qu'on sût par qui, parais-
sait ne vouloir pas me laisser tranquille dans ma retraite. Au premier
avis qu'eut M. le bailli de cette l'ermcnlation, il écrivit en ma faveur à
plusieurs membres du gouveinoment, leur reprocbaut leur aveugle in-
tolérance, et leur taisant bonté de vonlfiir rel'user à un houuiie de mé-
rite opprimé l'asile que tant de bandits tiouvaient dans leurs Etats.
Des gens sensés ont présumé que la chaleur de ses reproches avait
plus aigri qu'adouci les esprits. Quoi qu'il eu soit , son crédit ni
son élo(iueuc<' ue purent parer le coup. Prévenu de l'ordre qu'il de-
vait me signifier, il m'en avertit (ra\ance; et pour ue pas attendre
cet ordre, je résolus de partir dès le lendemain. La ilil'liculté était de
savoir où aller, voyant que (îenève et la France m'étaient fermés, et
prévoyant bien que dans celte affaire chacun s'enipres.serait d'imiter son
voisin.
Madame Bov de la Tour nu; proposa d'aller métablir dans une mai-
son vide, mais toute meublée, qui appartenait à sou lils, au village de
.Motiers, dans le Val-dc-Travers, comté do Neufchàtel. Il n'y avait qu'une
miiutagu(! à traverser |>our m'y rendre. L'offre venait d'autant jjIus à
[u-opos, (|ue dans les Etats du roi de l*rnss<' je devais naturellement être
à l'abri des persécutions, et qu'au nmius la religion n'y pouvait guère
servir de prétexte. Mais une secrète diflicnlté, qu'il ne me convenait
pas de dire, avait bien de (juoi me faire hésiter. Cet amour inné de la
justice, (|ui cb-vora toujours mon ccenr, joint à mon penchant S(!crcl
pour la France, m'avait inspiré de l'aversion pour le roi de l'russo, qui
me paraissait, par ses maximes et par sa conduite, fouler aux pieds tout
respect pour la loi naturelle et pour tous les devoirs humains. Parmi les
estampes onca(lr('es dont j'avais orné mon donjon à Montmorency, était
l'AllilK II. I l\ III \ll 4.,ri
lin |iiiiir.iil dr ce |iiiii(c. aii-dosim-- iliic|iii'l il, ni un i|i>.||,|iii' i|iii linis-
sail ainsi : *
Il |icii«i' l'ii |iliiliiMi|ilii', et »<• rniiiliiil iii mi.
O vt'is, (|iii SOUS liiiiU- antre |iliiiiit! cnl lait un assez: liel eln^e, a\ ail
sons la mieiiiii' un sens i|iii ii'élait |ias e(|ni\(i(|iie, el (|ire\|ilii|nail d'ail-
lenis lni|) ilaireiiient le \eis préeéilent. Ce (lisli(|ue a>ail île mi Jr Ions
een\ (|iii \eiiaieiil me xnir, et (|ni n'élaieiit pas en petit nonilu'e. Le elie-
\alierile l.oren/.i l'aNait iiièine eetit |iiinr le (luniier a irAleniln il, cl Ji-
ne (Imitais pas (|ne (rAlenilierl n'eut pris le ^<(Mll d'en laite ma ennr a te
piinee. J'avais eneoie a^'iîiavé cepiemiei' loi t par un passage de V Emile,
où, sous le nom d .\diasle, roi des llanniens, on \o\ait assez iiui j'avais
en vue; et la lemannie n'axait pas eeliappé ati.v é|iilo^(ieiiis, pnis(|ne
madame de Itonillers m'avait mis plusieurs fois sur eel article. Ainsi i'e-
tais liieii sûr d'èlre inserit en eiure rouye sur les refjisires du mi de
l'nisse ; et, sup|)osanl d'ailleurs (|n'il eût les prineipes <|ue j'avais osé
lui atlriliuer, mes écrits et leur auteur ne pouvaient par cela seul iiue
lui déplaire : car on sait ipie les méclianls et les Ivraiis m'ont toujours
pris dans la plus mortelle haine, même sans me coiiiiaitre, et sur la
seule lecture de nn's écrits.
J'osai pourtant me inellro à sa merci, et je crus courir peu de ristiue.
Je savais <jue les passions basses ne sultjn^'ent {^uère que les hommes lai-
bles, el oui peu de prise sur les àines d'une forte trempe, telles (|ue j'a-
vais toujours reconnu la sienne. Je ju^'eais que dans son art de lé-iier il
entrait de se montrer magnanime en pareille occasion, et qu'il n'était pas
au-dessus de son caractère de l'èlie en elTel. Je jugeai qu'une vile el fa-
cile vengeance ne balancerait pas un moment en lui l'amour de la "loire-
el, me mettant à sa place, je ne crus pas impossible (|u'il se piévalùl de
la circonstance pour accabler du poids de sa générosité riioiiiiiie (lui
avait osé mal penser de lui. J'allai donc m'établira Moliers, avec une
conliance donc je le crus l'ait pour sentir le jiri.v ; el je me dis : Oiiand
Jean-Jac(|ues séleve ;i coté de (ioriohiii, Frédéric sera-t-il an-dessous du
général des Nidscpies?
Le colonel Uogiiin voulut absolument passer avec moi la monlacne
el venir m'installer à Moliers. lue belle-sœur de madame Uov de la
Tour, appelée madame (.ïirardier, a (|ni la maison (|ue j'allais occuper
était tres-commode, ne me vit pas arriver avec un certain plaisir; ceijcii-
datil elle me mit de bonne grâce en possession de mon logement, et je
mangeai chez elle en attendant ([iie Thérèse fût venue, et ([ne iii<>n petit
ménage lût établi.
Dejiuis mon départ de Montmorency, sentant bien que je serais désor-
mais fugitif sur la lerre. j'hésitais à permettre iinelle vint mejoiiulre, et
partager la vie errante a la([uelle je nie voyais condamne. Je sentais
D
liUi l.r.S C.ONKKSSIONS.
iMii' iiiir itllc lalaslriiiilic mis iclaliinis allaient iliaiij^cr. et {|iic rc i|in
ius(nrali>rs avait cl»'' l'avciii- l'I liicnrait'ilc ma part le sciait dc'sormais
de la sifiiiic. Si son atlaclicmciit restait à repreuvc de iiu's mallieiirs,
elle ou serait deehirée, cl sa douleur ajouterait a mes maux. Si ma dis-
grâce attiédissait son cœur, elle me ferait valoir sa constance comme un
D
sacrifice; et, au lieu de sentir le plaisir que j'avais à partager avec elle
mon dernier nuueeau de pain, elle ne sentirait (in{! le mérite qu'elle
aurait de vouloir Itien me suivre |)art()ut où le sort me l'oreait d'aller.
11 Tant tiiut dire : je nai dissimulé ni les vices de ma pauvre maman,
ni les miens; je ne dois pas l'aire plus de grâce à Thérèse; et, quelque
plaisir (pu- je prenne à rendre lioiinenr à une personne qui m'est si
chère, je ne veux pas uou pins déguiser ses torts, si tant est même (pTun
changement in\(dontaire dans les affections du cœur soit un vrai tort.
Depuis lon"^temps je m'apercevais de l'altiédissement du sien. Je sentais
iin'elle n'était jdus pour moi ce qu'elle lut dans nos belles années ; et je
le sentais d'autant mieux (jne j'étais le même pour elle toujours. Je re-
tomliai ilans le nH''me inconvénient dmit j'avais senti l'elTet auprès de
maman, et cet elTel l'ut le même auprès de Théri-se. N'allons pas chercher
des perl'ections hors de la nature; il serait le même auprès de quelque
femme ([ue ce fût. l.e parti (jne j'avais pris à l'égard de mes enfants,
qiichiiie liirn raisonné (ju'il m'eût |iarn. ne m'avait pas toujours laissé le
cœur tram|uille. Kn méditant inim Traité de l'éilucaliou, je sentis que
j'avais négligé des devoirs dont rien ne pouvait me dispenser. Le remords
enlin devint si vif, (jn'il m'arracha presque l'aveu public de ma faute au
commeneeun'ut de l'Emile; et le trait même est si clair, qu'après un
tel passage il est surprenant ([u'on ait en le courage de me la repro-
cher. Ma silmition, cependant, était alors la même, et pire encore par
l'animosité de mes ennemis, (jui ne cherchaient qu'à me prendre en
faute. Je craignis la récidive; et n'en voulant pas courir le risque, j'ai-
mai mieux nu' condamner à l'abstinence que d'exposer Thérèse à se voir
derechef dans le nuMne cas. J'avais d'ailleurs remarqué que riiahitation
des femmes empirait sensiblenien.l nmn état : cette double raison m'a-
vait fait former des résolutions que j'avais quelquefois assez mal tenues,
mais dans lesquelles je persistais avec plus de constance depuis trois ou
quatre ans; c'était aussi depuis cette époque que j'avais remarqué du
refroidissement dans Thérèse : elle avait pour moi le même attachement
par devoir, nniis elle n'en avait plus par amour. Cela jetait nécessaire-
ment moins d'agrément dans notre commerce, et j'imaginai que, sûre
de la continuation de mes soins où qu'elle pût être, elle aimerait peut-
être mieux rester à Paris que d'errer avec moi. Cependant elle avait mar-
qué tant de douleur à notre séparation, elle avait exigé de nuii des pro-
messes si ])ositives de nous rejoindre, elle en exprimait si vivement le
désir depuis mon départ, tant à M. le prince deConti qu'à M. de buxeui-
l'MlTIK II I l\ Itl \ll »'.t7
Itoiii};. (|in', loin iraxcii' Ir iKiira^f ilr lui pailfi ilf si'|i.ir!ilii>ii. j fiis a
ticiiii' «-('lui il) [irnsiT iiiiii-mr'mr; cl, apiis avoii- si-iili dans mon niMir
iiiinliicn il iii'clail ini|iossilil<- ili' un passi'i- ircllc, je ne soiipvii |)liis
qu'a In ra|>|>clrr iniTSsaninniil. Ir Im «riivis doin- dr pailir; cllr viiil.
A |ii'iiii' \ a\ail-il tlcn\ mois i|Uf jf Taxais (|iiilt<i'; mais c'itait, (lr|inis
tani d'aniu-i-s, nolic |)icmiii<' s<|Kiralion. .Nous l'axions snilic Imii
«■rni'lli'mcnl l'un ri l'anlii'. Onrl snisissonicnl i-n nous rmhrassani I < >
ipir li'S larmes «le liMidrcssc cl dr joie soni douces ! Comme mon coiii-
s'iMi ahienve 1 l'ourcinoi m'a-l-on lail ncisci- si peu de celles-là!
Ku arrixanl a Muliers, j'avais ccril à milord kcilli, manilial d'hcossc,
pouverneiir de Nencliàlel. |»our lui doniuM- axis de ma leliaile <lans les
klals de Sa Majesté, cl |i(iiii- lui dcuiamlci- sa |uolrclion. Il me rc|)ondil
avec la ^••nérosilé qu'on lui couuail, cl (|iic j'allcndais de lui. Il m in-
vita à l'aller voir. .Iv lus avec M. Mailinel, cliàlclain du Nal-de-Tia-
vprs, (|ni était en firandc faveur auprès de Son Kxcollonce. I, 'aspect vé-
néralile de cd illustre et xerlueux Kcossais m'émut puissamment le
c<eur. et des l'instant même ecUMinença entre lui et moi ce vif attaclie-
mcnt i|ui de ma part est toujours demeuic le même, et qui le sciait
toujours de la sienne, si les traities (|ui in'cuit ôlé toutes les consolations
de la vie n'eussent prolilé de mou éloignement pour ahuser sa xieillessc
et me défigurer à ses veu\.
(icorije keitli, maiéclial luii'ditaiie d'Kcosse, et fnre du céléltre gé-
néral Keitli, qui vécul gloriensemeni et mourut au lit d lionneur. avait
r.5
lOS I.KS CONFESSIONS.
(liiillf son pays dans sa joimesso, et y fut proscrit pour s'tMrc attaché à la
maison Sluart, doiil il se (lojioùta liioiilôl par l'esprit injuste et tyian-
ni(]ue (|u"il y renianiua, et (jui en lit toujours Itî caractère dominant. Il
deuieura longtemps eu l']s|)a^'ue, dont le climat lui plaisait beaucoup, et
liuit par sallaclier, ainsi (|ue sou l'rère, au roi tle l'russe, qui se connais-
sait eu liouimes, et les accueillit comme ils le mérilaieut. Il fut l)ien payé
de cet accueil pai' les i;rauds services (jue lui rendit le maréchal Keith, et
j)ar une ciiose hieii plus précieuse encore, la sincère amitié de uiilord
maréchal. La grande âme de ce digne liommc, toute républicaine et
fière, ne pouvait se plier que sous le joug de l'amitié ; mais elle s'y pliait
si parfaitemeni, «[u'avec des maximes bien dilTéreules, il ne vil plus que
Frédéric, du moment qu'il lui l'ut attaché, i.e roi le chargea d'alTaires
imporlantes, l'envoya <à l'aris, en Espagne; et enfin le voyant, déjà vieux,
avoir besoin de repos, lui donna pour retraite \o gouvernement de Neu-
cliàtel, av(H' la dédicieuse occupation d'y |)asser le reste de sa vie à ren-
dre ce petit peuple heureux.
Les Neuchàlelois, qui n'aiment que la pretintaille et le clinquant, qui
ne se connaissent |)oiiil en véritable élolTe, et mettent l'esprit dans les
longues phrases, voyant un homme froid et sans façon, prirent sa sim-
j)licilé |Kiur de la hauteur, sa franchise poiu'de la rusticité, son laconisme
pour de la bélise; se cabrèrent contre ses soins bienfaisants, parce que,
voulant être utile et non cajoleur, il ne savait point flatter les gens qu'il
n'estimait pas. Dans la ridicule affaire du ministre Petitpierre, qui fut
chassé par ses confrères pour n'avoir pas voulu qu'ils fussent damnés
éternellemcnl. iniioid s'élant opposé aux usurpations des ministres, vit
soulever contre lui tout le pays, dont il prenait le parti ; et quand j'y
arrivai, ce stupide murmure n'était pas éteint encore. 11 passait au
moins pour un homme qui se laissait prévenir; et de toutes les imputa-
tions dont il fut chargé, c'était peut-être la moins injuste. Mon premier
mouvement, en voyant ce vénérable vieillard, fut de m'atlendrir sur la
maigreur de son corps, déjà décharné par les ans; mais enlevant les
yeux sur sa physionomie animée, ouverte et imhle, je me sentis saisi d'un
respect mêle de confiance, qui l'emporla sur tout autre sentiment. Au
compliment très-court que je lui (is en l'alxu'danl, il répondit en parlant
d'autre chose, comme si j'eusse été là depuis huit jours. 11 ne nous dit
pas même de nous asseoir. L'empesé châtelain resta debout. Pour moi,
je vis dans l'œil perçant cl fin de milord je ne sais quoi de si cares-
sant, que, UK! sentant d'aliord à tuon aise, j'allai sans façon partager son
sofa, et m'asseoir il côté de lui. Au ton familier (juil prit à l'instant, je
sentis que cette liberté lui faisait plaisir, et qu'il se disait eu lui-même :
Celui-ci n'est pas un Neuchàlelois.
Effet singulier de la grande convenance des caractères! Dans un âge
où le cœur a déjà perdu sa chaleur naturelle, celui de ce bon vieillard se
l'AllTIK II. I IVHK Ml *<M
rci'liaiifTa |miiii- moi (l'une faiiiii i|iii mm|iiiI Iniil |i- iiiniulc. Il \iii( nu;
\oir à MoliiTS, sons |trfl<'\(i' ili' liccr ih-s cailles, cl \ passa deux jours
sans tonclier un tnsil. Il s'ctalilit i-nlru nous une Iclle aniilié, car c'l-sI
le mot, que nous ne pouvions nous passer l'un de l'aulru. I.c cliàleau du
Coloinliier, qu'il lialiilail l'clé, élail à six liiuts de Molieis; j'allais tous
les quiu/e jours au plus lanl y passer \iiij;l-(|ualre heures, puis je re>e-
nais de nièine en pèlerin, le ctrnr toujours plein de lui. l/éniolion que
j'épnuivnis jadis dans mes courses de l'Krniila^e à Kaul)onne était liien
(liflVreule assiiréuieul ; niais elle n'ilail pas |>lus douce que celle avec la-
(juelle j approchais de Colonihier. OtU' de lai mes d'alluudrisseuienl j ai
souvent versées dans ma roule, en pensant an\ hontes paternelles, aux
vertus aimables, à la douce philosophie de ce respectable vieillard ! Je
l'appelais mon père, il m'appelait son enfant, (".es doux noms rendent
en partie I idée de 1 altaclicmciil (|ui nous unissait, mais ils ne rendent
pas encore celle du iicsoiii i\uv nous avions l'un de Pantre, et du désir
continuel de nous rajjprocber. Il voulait absolument me loger au châ-
teau de (!(domhier, et me pressa louj^tcmps d \ prendre à demeure
l'appartement que j'occupais. Je lui dis eiilin (pie jetais jtliis libre chez
moi, et que j'aimais mieux passer ma vie à le \eiiir voir. Il approuva cette
franchise, et ne m'en parla plus. 0 bon milord ! i"i mon digne père!
que mon co-iir s'émeut encore en pensant à xous! Ah! les liarbares !
quel cou|) ils m'ont porté en vous détachant de moi ! Mais non. non.
grand homme, vous êtes et serez toujours le même pour iiiui , qui
suis le même toujours. Ils vous ont trompé, mais ils ne vous ont pas
changé.
Milord maréchal n'est pas sans défaut; c'est un sage, mais c'est un
homme. Avec l'esprit le plus pénétrant, avec le tact le plus lin (|ii il soit
possible (lavoir, avec la plus prohmde connaissance des hommes, il se
laisse abuser quelquefois, et n'en revient pas. Il a riiumeur singulière,
quehpie chose de bizarre et d'étranger dans son tour d'es|)ril. Il parait
ouldier les gens qu'il voit tous les jours, et se souvient d'eux an mumciil
qu'ils V pensent le moins : ses attentions paraissent liors de propos; ses
cadeaux sont de fantaisie, et non de conxenance. Il donne ou envoie à
l'iiislant ce qui lui passe par la tète, di; grand prix ou de nulle valeur,
indifféremment, lii jeune (îenevois, désirant entrer au service du roi de
Prusse, se présente à lui : milord lui donne, au lieu de lettre, un petit
sachet plein de pois, (juil le charge de remettre au roi. Kii recexaiil
cette singulière recommandation, le roi place à l'instant celui (|ui la
porte. Ces génies élevés ont entre eux un langage que les esprits vulgai-
res n'entendront jamais. Ces petites bizarreries, semblables aux caprices
d'une jolie lemuie, ne me rendaient milurd niaiechal (jue plus intéres-
sant. J'étais bien sûr, et j'ai bien éprouvé dans la suite, ([u'elles n'in-
fluaient pas sur ses sentiments, ni sur les soins que lui prescrit l'aniitH'
-,00 ■ LKS CONFESSIOINS.
dans It's occasions sériLMiscs. Mais il csl Mai (|mc dans sa t'ayon J'ol)li|;er il
nit'l encore la niènie sin^iilaiilc ^\\n' dans ses manières, .le n'en citerai
([u'iin seul Irait sur une bagatelle, (ioninie la journée de Motiers à Co-
lombier était trop l'orle pour moi, je la partageais d'ordinaire, en par-
la ntaprèsdiner et concluin là Brot, à moitié chemin. L'iiôlo, appelé Sandoz,
ayant à solliciter à lierlin une grâce (|ui lui importait extrêmement, me
pria d'engager Son Kxcellence à la demander pour lui. Volontiers, .le le
mené avec moi ; je le laisse dans l'aulichauibre, et je parle de sou aiïaire
à milord, (jui ne lue répond rien. La matinée se passe; en traversant la
salle |)onr aller diner, jt' vois le pau\re Sandoz qui se niorrondail d'at-
tendre. Crovanl que mihud l'aNail oublié, je lui en reparle avant de
nous mettre à table; mol comme anjjaravant. Je trouvai celle manii're de
me l'aire sentir combien je l'importunais, un peu dure, et je me lus en
plaignant buis bas le |)au\rc Sandoz. Kn m'en retournant le lendemain,
je lus bien surpris du renu-rcîmenl (ju'il me lit, du bon accueil et du
bon dîner qu'il avail eus cliez Scm Kxcellence, (|ui de plus avait reçu son
papier. Trois semaines aprè's, milord lui envoya le rescril (|u'il avail de-
mandé, expédié par le minisire et signé du roi; et cela, sans m'avoir
jamais voulu dire ni repoudre un seul mot, ni à lui non plus, sur celte
aiïaire, dont je crus qu'il ne voulait pas se cbarger.
,1e voudrais ne pas cesser de parler do (jeorge Keilh : c'est de lui que
me viennent mes derniers souvenirs heureux; tout le reste de ma vie
n'a plus été qu'aldictions et serrements de cœur. La mémoire en est si
triste, et m'en vient si conlnsémeut, qu'il ne m'est pas possible de mettre
aucun ordre dans mes récils : je scîrai forcé désormais de les arranger au
hasard, cl comme ils se présenlei-oul.
Je ne tardai pas d'être lire d'in(iniélnde sur mon asile, par la ré-
ponse du roi à milord maréchal, eu qui, comme on peut croire, j'avais
trouve un Imu avocat. Non-seulement Sa Majesté approuva ce qu'il
avait lait, mais elle le chargea (car il faut tout dire) de me donner
douze louis. Le bon milord, embarrassé d'une pareille commission, et
ne sachant comment s'en acquitter honnêtement, tâcha d'en exténuer
l'insulte eu transformant cet argent en nature de provisions, et me mar-
(jiianl qu'il avail ordre de me fournir du bois et du charbon pour com-
mencer mon p(!lit ménage; il ajouta même, et peut-être de son chef,
(|ue le roi nu: ferait volontiers bâtir une petite maison à ma fantaisie, si
jeu voulais choisir l'emplacement. Celle dernière offre me toucha fort,
et me lit oublier la mescpiinerie de l'antre. Sans accepter aucune des
deux, je regardai Frédéric connue nuin bienfaiteur et mon protecteur,
et je m'attachai si sincèrement a lui, ([ne je pris dès lors autant d'intérêt
à sa gloire (|ne j'avais trouvé jusqu'alors d'injustice à ses succès. A la
|>;iix <|u'il lit peu de temps apri's, je ténu)ignai ma joie par une illumi-
iHition de Ires-bon goùl : c'était un cordon de guirlandes, dont j'ornai
l'Ml I II II. UN lil Ml UW
lu lllilisiHi i|Ui' j'haluLiis. et iit'i j'iMis, il est \r.u, la lifi'U' \iii(iirali\c ilc
il(-|ii-iis)-i |ii'cst|iic aiilaiil d'ai^^i-iit )|ii'il 111(11 .i\ail xniilu il<iiiiii>i°. I.a
paix roiicliif, ji> itiis (|ii(> sa i^lnin- iiiilitaiii' cl |i<i|ilii|ii)' liaiil au cmii-
Itlc, il alliiil s'fii (liiiiiu r uni' iriiiic aiitic rs|ic('i', m iin i\ iliaiil ses Klats,
en y taisant rt-^nt'i' le cuiiiiniTi-i', l'ugiiL-iilliiif ; en y crcant un nnuM-au
sul, iMi le (-(luviant d'un nonviau |icn|ili' , ru inainlcnant la |iai\ rln/.
Ions ses \iiisins, i-n sr taisant l'ailtilti' de I Kuri>|i(', après en avoir idi' la
loiTi'iir. Il ponvail sans risi|ui' [loscr ri'|ii'i', liirii sûr (|n'(in m- I oldi^c-
rait |)as à la rcprendru. Vovuil cjuil m- di'sarn)ail pas, je craignis (|u'il
ne profitât \unl de ses avantajics, et (|ii'il ne IVil j;raiid i]u'à demi. J'usai
lui écrire à ce sujet, et, prenant le ton l'aniilier, l'ait pnnr plaire au\
hommes de sa trempe, porter jns<|u"a lui celte vainle \ni\ de la veiitê,
que si peu ilt; rois sont laits puurenlendre. (ie no lut cpTen secret, et de
moi à lui. (|ue je pris cette liberté, .le n'en lis pas même participant mi-
lord maréclial. et je lui envoyai ma lettre au roi. lonle (aclielee. Milonl
envoya la lellic sans s'inlonner de son contenu. Le roi n'y lit auiiine ré-
ponse; et ([uelipu' tem|>s après, milord niareclial étant allé à Berlin, il
lui dit seulement i|ue je l'avais bien ^'rondé'. .le compris pai- là (|ue ma
lettre avait été mal reçue, et (|ue la Irancliise de mon zèle avait passé |)our
la rusticité dnn peilanl. Dans le fond, cela poux.iit trés-hien être; peut-
être ne dis-je pas ce cpi'il fallait dire, et ne pris-je pas le t(m (|u'il fallait
prendre. Je ne puis répnndn^ cpie <ln sentiment (|ni m'avait mis la
plume à la main.
l'eu de temps après mon étaldissemenl à Moliers-ïravcrs, ayant tou-
tes les assui'ances possibles (ju'on m'y laisserait tran(piil!e, je pi'is l'Iiabil
arménien, (je n'était pas une idée nouvelle; elle m'était venue diverses
fois dans le cours de ma vie, et elle me revint souvent à Montmorency, oii
le fré(|uenl usage des sondes, me condamnant à rester souvent dans ma
cliambre, me lit mieux sentii- tous les avanta-^es de l'babit lonj;. I.a coni-
p' • "• ■ ■■■■■■•• •■••r-
modite d'un tailleur arménien, qui venait souvent voir un |)arent qu'il
avait à Montmorency, me tenta d'en proliter pour prendre ce nouvel équi-
page, au risque du(|n"en diia-l-on, dont ji' me souciais très-peu. dépen-
dant, avant d'adopter cette nouvelle parure, je voulus avoir lavis de
madame de Luxembourg, (|ui me conseilla tort de la prendre. Je me lis
donc une petite garde-robe arménienne; mais l'orage excité contre moi
m'en fit remettre l'usage à des temps plus trancpiilles, et ce ne lui que
i|nel(|ues mois apri'S, que, forcé |>ar de nouvelle-; alta(|nes de rtcourii
aux soudes, je crus pouvoir, sans aucun risque, prendre ce nouvel babil-
Icment à Motiers, surtout après avoir consulté le pasteur du lieu, qui me
dit que je pouvais le porter au temple même sans scandale. Je pris donc
la veste, le cafetan, b- bonui't fourré, la ceinture; et, après avoir assisté
dans cet éipiipagc au service divin, je ne vis point d'incouvt'nient a le poi-
lerclie/. milord maréclial. Son Excellence me vnvant ainsi vétn. médit,
.'i02 LES CONFESSIONS.
jtoiirUiiil i(iiiii>liim'iil, 5a/«»»fi/f/n ; aprî's quoi font lut (iiii. ol je ni! portai
plusd'aiitif lialtil.
Ayant ([uillc Imita l'ail la littérature, jonc sonfçeai plus qu'amener
une vie lian(|nille et diMiee, autant (pi'il déjiendrail de moi. Seul je n'ai
jamais connu l'ennui, nicme dans le plus parlait désœuvrement : mon
imagination remplissant tous les vides, suflit seule pour m'occuper. 11
n"y a ([Me le bavardage inaclif de elianihre, assis les uns vis-à-vis des au-
tres à ne mouvoir que la langue, que jamais je nai pu su|)porter. Quand
on marche, (ju'on se |)ronu!ne, encore passe; les pieds et les yeux font
au moins quelque chose; mais rester là. les bras croisés, à parler du
temps qu'il l'ait et des mouches qui volent, ou, qui pis est, à s'entre-
faire des (•om|)linients, cela m'est un supplice iusup|)orlal)le. .le m'avi-
sai, pour ne pas xivri^eu sauvage, d'apprendre à l'aire des lacets. Je
portais mon coussin dans mes visites, ou j'allais comme les femmes tra-
vailler à ma porte et causer avec les passants. Cela me faisait supporter
l'inanité du babillage, et passer mon tem]>s sans ennui chez mes voisines^
dont plusieurs étaient assez aimables et ne maiH]uaieut pas d'esprit.
Une entre autres, appelée Isabelle d'ivernois, fille du procureur général
de Ncuchâtel. me parut assez estimable pour me lier avec elle d'une ami-
lii' iiiullculii le , (ioiit clic ne s'csl pas mal tromce par les conseils utiles
que j(! lui ai donnés, et par les soins (jue je lui ai rendus dans des occa-
sions essentielles; de sorte (\U(\ maiiileiianl. digne et vertueuse mère de
l'Ain iK II . 1 1\ m \ii :m
faitiillf, elle nii' (loil |ii-iil-4'-li'i' sa raison, mui iiiaii, sa Mr cl sou Ixiiiln-iir.
|)(' nioii coli*, je lui (lois îles i'oiisolalioii'< lirs-doiici-s, cl siiiioiil ilinaiil
iiii Uicii li'isle liivcr, un, liuiis le foil <li' mes maux cl de mes |ieiiies,
••Ile Miiail passer aNce Tliéiese cl iiioi de lun^iies soirées qu'elle sa\ail
nous rendre liii'ii eourles par ra^reiiieiil de son es|n'il, cl pai' les iiiu-
luels epamlieineuts de uoscienis Klle m'a|>pelait son papa, je l'appelais
ma lille ; et ces noms, (|ne ui>u> nous donnons encore, m; ccsseroni
point, je l'espère, de lui cire aussi cliers qu'a iixii. l'our rendre nies la-
cets lions à (|ui'1i|iii' cliose, j'en Taisais présent a mes jeunes amies à leur
mariage, acondilion (piflles nouriiiaient leurs enfants. Sa sieiir aiiK-i'
en eut un à ce litre, cl la mérité; IsalxHi ru cul un dr inéiiie, et ne l'a
pas moins mérité par riiitenlion ; mais elle nu pus eu le lioiilieur di'
pouvoir fuire sa volonté. Kii leur eii\oyant ces lacets, j'écrivis ,t l'uiu' et
à l'autre des lellres, dont la |)reiiiiére u couru le monde ; iiiuis tant d'éclat
n'allait pas à la seconde : I "ainidé ne murclie pas avec si grand luuit.
Parmi les liaisons (|ne je lis à mon voisinaj;e, et dans le détail des-
quelles je n'entrerai pas, je dois noler celle du colonel l*ur\, (|ui avait
une maison sur la monlaj^ne, oii il \eiiait |>asser les étés. Je n'étais pas
empressé de sa connaissance, parce que je savais qu'il était très-mal à la
cour et auprès de milord marédial. (|u'il ne voyait point, (lependaul,
comme il vint me voir et me lit beaucoup d'iionnételis, il fallut I aller
voir a mon tour; cela continua, et nous maii-^ituis (|uel(|ueiois l'un chez
l'autre. Je lis cliez lui connaissance avec M. du Pevroii, cl ensuite une
amitié trop intime, |)our que je puisse me dispenser de jiarler de lui.
M. du ['evron était Américain, lils d'un commandant de Surinam,
dont le successeur, M. le (!liami)rier, de Neucliùlel, épousa la veuve.
Devenue veuve une seconde fois, elle vint avec son fils s'établir dans le
pays de son second mari. Du l'eyrou, lils unique, fort riclie, et tendre-
ment aimé de su mère, axait été élevé avec assez de soin, et son éduca-
tion lui avait profité. Il avait acquis beaucoup de demi-connaissances,
quelque goût pour les arts, et il se piquait surtout d'avoir culti\é sa r.ii-
son : son air hollandais, froid et philosophe, son teint basané, S(ui hu-
meur silencieuse et cachée, favorisaient beaucoup celle opinion. H était
sourd et j^outleux, (|uoique jeune encore. Cela rendait tous ses mouve-
ments fort posés, fort graves; et quoiqu'il aimât à disputer, (|uelque-
fois même un j)en Ioiif;iieinenl, };éiiéraleineiil il parlait peu, parce qu'il
n'entendait pas. Tout cet extérieur men imposa. Je nio dis : Voici un
penseur, un homme sage, tel qu'on serait heureux d'avoir un ami.
Pour achever de me prendre, il m'adressait souvent la parole, sans ja-
mais me faire aucun complinunl. Il me parlai! peu de moi, peu de mes
livres, lrès-|)eu de lui ; il n était pas dépourvu d idées, et loul ce qu'il
disait était assez juste. Celte justesse et cette égalité m'altirèrenl. Il n'a-
vait dans l'esprit ni l'élévation, ni la finesse de celui de milord mare-
riot I rs c.oM-i'.ssioNs.
ilial ; iiiai^ il tu a\.ut l,i simjilicid' : t'clail loiijoiirs le ri'prt'senlor en
(|ncl(Hi(' chose. Je ne miMij^onai pas, mais jr in'altacliai par l'cslime; cl
peu à peu fi'llo cslinm amena Tamilié. .J'oubliai lolalcment avec lui l'oh-
jcclion (jnc j'avais l'aile an haron (riicilharli, (ju'il élait hop rirlio ; et je
crois (|in' j'eus lorl. J'ai appiis à donler (|u"uu iioiunu" jouissant d'une
■grande roiliiiie, (|uel (|u"il puisse (Mre, puisse aimer sincè'reuKMit mes
principes et leur auteur.
Pendant assez longtemps je vis peu du l'eyrou, parce que je n'allais
point à Neneliàtel, et (ju'il ne venait qu'une fois l'année à la monlagne
du colonel l'ury. Pourquoi n'allais-je point à Neuchàtel? C'est un enfan-
lillafîc (|u'il ne faut pas taire.
Ouni(|He prntéf^é i)ar h; roi lU; l'rnsse et par mihu'd maréchal, si j'é-
vitai d'ahord la persécution dans mon asile, je n'évitai pas dn moins les
niurinnres du puhlic, des man;istrals municipaux, des ministres. Après
le branle donné par la l'rance, il n'était pas du bon air de ne pas me
l'aire au moins quelque insulte : on aurait eu peur de paraître improuver
mes persécuteurs, en ne les imitant pas. La classe de Nenchàtel, c'est-
à-dire la compagnie des ministres de cette ville, donna le branle, en len-
lanl d'émouvoir contre moi le conseil d'Klat. Otte tentative n'avant pas
réussi, les ministres s'adressèrent au magistrat municipal, ([_ui lit aussi-
tôt défendre mon livre, et, me traitant en tonte occasion peu bonnêle-
menl. Taisait comprendre et disait même (jue si j'avais voulu m'établir
en ville, on ne m'y aurait pas souffert. Ils remplirent leur Mercure d'i-
nepties i'i du plus plat cafardage, qui, tout en faisant rire les gens sensés,
ne laissait pas d'échauffer le peuple et de l'animer contre moi. Tout cela
n'empêchait pas qu'à les entendre je ne dusse être très-reconnaissant de
l'extrême grâce qu'ils me faisaient di; me laisser vivre à Motiers, où ils
n'avaient aucune autorité; ils m'auraient volontiers mesuré l'air à la
|)iiite, à condition que je l'eusse payé bien cher. Ils voulaient que je
leur fusse obligé de la |)roteclion que le roi m'accordait malgré eux, et
(lu'ils travaillaient sans relâche a ni'ôter. Knfin, n'y pouvant réussir,
après m'avoir fait tout le tort (ju'ils purent et m'avoir décrié de tout
leur pouvoir, ils se lirenl un mérite de leur impuissance, en me faisant
valoir la bonti' (|u"ils avaient de me souffrir dans leur pays. J'aurais dû
leur rire au nez pour touie réponse : je fus assez bête pour me piquer,
et j'eus lineplie de ne vouloir jxiinl aller à Nenchàtel; rés(dntion que je
lins près de deux ans, comme si ce n'était pas Inq) honorer de pareilles
espèces, que de faire attention à leurs procédés, qui, bons ou mauvais,
ne i)euvenl leur être imputés, puisqu'ils n'agissent jamais que par im-
pulsion. D'ailleurs, des esprits sans culture et sans lumière, qui ne con-
naissent d'autre (dijct <ie leur estime (|ue le crédit, la puissance et l'ar-
f'enl, sont bien éloigiU'S même de soui)(,'onner qu'on doive quelque
é"ard aux talents, el (pi'il v ait du déshonneur à les outrager.
l'VIU II II I I \ m Ml NI.N
lii iiTlain iiiaiii' (if \ illi^f. ([iii |ioms(s iiialvtisalMm> axail «•(«• ca»sô,
(lisait an lii'iilctianl du Val-ili'-TraM rs. inaii de mon Isaiiilli' : (hi ilil
ifue (Y KoHSivou (I tiiiit ilesinit : itnn'iii'z-lr-iniii , tiuv je voir si cria fsl irai.
Assni'cnu-nl, 1rs nii'ciinli'nli'nicnls d'nn lumunc (|ni prend nn |iarril Ion
(luiM'nt pen fàclier iv\i\ ipii li-s épronMiil.
Sur la laron dont ini nn- Irailait a l'aris, à (ioni'\c, a Itcrnc, à Nen-
iliàtcl nn'inc, je in> m'atlcndais pas à pins do niéna;.'i-nn-nl de la pari iln
pasteur du lien. Jf lui a\ais icpindant éii' retuniinainlc |iar inadanir
Hoy (II* la Tour, cl il m a\ail t.iil licanciiui» d'accni'il; mais dans ce pavs,
où Ion llalti- (■i.'ali'nicnt tout li' ninnd»', l<'s caresses ne si{{nili<>nl rien.
Cependant, après ma reunicm a l'Kjilise réldriiiée, vivant en pass léformé,
Je ne pouNais, sans inan(|ner a mes engagements et à nuin dcMiir de ei-
toyen, néj;lifîer la profession du culte oii j'étais entre : j'assislais donc
au sorxice di\in. D'un autre côté, je craij^'uais, en nu' présentant à la
lahie sacrée, de m'exposer a l'alTront d'un refus; et il n'était iinlleinenl
proliahle qu'après le vacarme fait à (îenève par le conseil, el à Neuclià-
tel par la classe, il voulût m'admiiiistrer tran(|ulllriih ni la cène dans
son é},'lise. Voyant dune approelicr l(> temps de la cumniuuion, je pris le
parti décrire à M. de .Monlmollin (^cétail le nom du minisln-), pour
faire aclc de bonne volonté, el lui déclarer (jm- j'étais lf)ujonrs uni de
cœur à l'K^'lise prolestanlc; je lui dis eu même temps, pour éviter des
cliicanes sur des articles de loi. <|ue je ne voulais aucune explication |)ar-
liculière sur le (loj;me. .Mêlant ainsi mis en rcj^le de ce coté, je restai
tranquille, ne donlanl pas (|ue M. de Monlmollin ne refusât de m'ad-
nietlre sans la discussion |)réliinijiaii'(', donl je ne \(uilais pditil. el
qu'ainsi tout IVil fini sans qu'il v eut de ma l'aule. l'oint liii tout : au
moment où je m y attendais le moins, M. de Monlmollin \inl me décla-
rer, non-seulement qu'il m'admettait à la communion sous la clause que
j'y avais mise, mais, de plus, (|ue lui el ses anciens se faisaient un
prand honneur de m'avoir dans sou Iroupcan. Je n'eus de nu's jours pa-
reille surprise, ni plus consolante. Touj(uirs vivre isolé sur la terre me
paraissait un destin bien triste, surtout dans l'adversité. Au milieu de
tant de proscriptions cl de persécutions, je trouvais une douceur extrême
à pouvoir me dire: Au moins je suis parmi mes frères; el j'allai com-
munier avec une émotion de c»L'ur et des larmes d'allendrissement, (jui
étaient peut-être la préparation la plus agréable à Dieu qu'on y put porter.
Ouelcjue temps après, milord m'envoya une letlrc de madame de
Boufllers ; venue, du moins je le présumai^ par la voie ded'Alembert, qui
connaissait milord maréchal. Dans celte lettre, la j)reiniere (|ne celle
dame m'eût écrite depuis mon départ de Montmorency, elle me tançait
vivement de celle que j'avais écrite à M. de Monhnollin. el surtout d'avoir
communié. Je compris d'autant moins à (jui elle en avait avec sa mer-
curiale, que, depuis mon voyage de (ienève, je m'étais tonjruirs déclare
C4
r;o(; i.Ks c.oM'Kssions.
li;uili'iiit'iit prolfstaiil, <■! (|ui! j'avais clé trc's-])iil)liqneiiieiil à l'hôtel de
lliillaiulc, sans que personne an momie l'enl liouvé inanvais. 11 me
paraissait plaisant que madame la eomlesse de Bonfflers vonlnt se mêler
(le diriger ma eonseienee en l'ail de rtdigion. Tontel'ois, comme je ne
(idolais pas (|ue son inlenlion ((|iioii|ue je n"v comprisse l'ien) ne lYit la
meillenre dn monde, je ne mdlïensai point de cette singulière sortie, et
je lui répondis sans colère, en lui disant mes raisons.
Cependant les injures imprimées allaient leur train, et leurs bénins
auteurs reprocliaient aux puissances de me traiter trop doucement. Ce
concours dahoicments. dont les moteurs continuaient d'agir s(ms le
voile, a\ail (|iiel(|ue cliose de siiiislic et d elTravaut. Pour moi, je laissais
dire sans m'émouvoir. On m'assura qu'il y avait une censure de la Sor-
honne : je; n'en crus rien. De quoi pouvait se mêler la Sorbonne dans
cette alïaire"? Voulait-elle assurer que je n'étais pas catlioli(|ue? Tout le
monde le savait. \(>ulail-rlle prouver que je n'étais pas bon calviniste?
One lui importait! C'était prendre un soin bien singulier; c'était se faire
les substituts de nos ministres. Avant que d'avoir vu cet écrit, je crus
(|u'on le Taisait courir sous le nom de la Sorbonne, pour se moquer
d'elle; je le crus bien plus encore après l'avoir lu. Enfin, quand je ne
|)us plus douter de son aullieuticité, tout ce que je me réduisis à croire
l'ut qu'il fallait mettre la Sorbonne aux l'etites-Maisons.
(I7()3.) In antre écrit m'affecta davantage, parce qu'il venait d'un
homme pour (pii j fus toujours de l'estime et dont j'admirais la con-
stance en plaignant sou aveuglement, .le j)arlc du mandeiueut de l'ar-
chcvêque de l'aris contre nmi.
Je crus que je me, devais d'y répondre. Je le pouvais sans m avilir;
c'était un cas à peu près semblable à celui du roi de Pologne, Je n'ai
jamais aimé les disputes brutales à la Voltaire. Je ne sais me battre
qu'avec dignité, et je veux que celui qui m'attaque ne déshonore pas
ines coups, pour i\\n'. je daigne me défendre. Je ne doutais point que
ce mandement ne fût de la façon des jésuites; et quoiqu'ils fussent
alors malheureux eux-UH'uies. j'y reconnaissais toujours leur ancienne
maxime, d'écraser les malheureux. Je pouvais d(uic aussi suivre mon
ancienne maxime, d'honorer l'auteur titulaire et de foudroyer l'ouvrage,
et c'est ce que je crois avoir fait avec assez de succès.
Je trouvai le séjour de Moticrs fort agréable ; et, |)our me déterminer
à y finir mes jours, il ne me manquait qu'une subsistance assurée :
maison v vit assez chèrement, et j'avais vu renverser tous mes anciens
projets par la dissolution de mon ménage, par l'établissement d'un nou-
veau, par la vente ou dissipation de tous mes meubles, et par les dé-
penses ([u'il m'avait fallu faire dei)uis mon départ de Montmorency. Je
vovais diminuer journellement le petit capital ipie j'avais devant moi.
Deux ou trois ans suflisaient pour en consumer le reste, sans que je visse
I> Mil II: Il I IN III \ll M)7
aucun inoMMi «!»• le rfiminflir, ;( nniiiis «le it'CdiiiiiH'iiiic a liin- ilc-s
Hm'cs, iiiflii-r liinrsti! ,-ini|iicl j'a\ais ilcju rciioiii-c.
IVrsnadi- <|Ui; lout cliaii^crail liifiilol à mon o^jaiil, il (|iii- le |)iililii .
revenu de sa lifursii', t-n Iciail loiifjir les juiissanit's, je ne eliereliais
qu'a |iiiil(Uij;er nu'S ressources jusqu'à eel lieureiix cliau'pMineiil, qui nie
laisserait plus eu étal de choisir |iaruii celles qui |Miuriaieul s'<illi ii .
l'our cela, je repris mon Dictitnimiire île inusii/ite, (|uedi\ ans de lra>ail
avaient déjà fort avance, et auquel il tu- iuaiu|uail (|ne la dernière main
l't d'èlre mis au uel. Mes |i\res. i|ui ura>aieiit été euvoves depuis peu,
nu" rouruircul les uuiveiis dat lu\er tel ouvrajxe : uu-s papieis, (|ui nie
furent eiivovés en même temps, uw uiiiciil eu elal de commeneer I en-
treprise de mes .Mémoires, dont je voulais uui(|ueiueut m'occiiper désor-
mais. Je comnieiu;ai par transcrire des lettres dans un reciu-il qui put
guider ma inemnire dans 1 Ordie îles lails et des temps. J a\ais déjà lait
le triaj;e de iclles (|ii(' je voulais conserver pour cet (iret, et la suih;
depuis prés de dix ans n'en était point inteirompue. l!e|)enilanl, en les
arranjieanl pour les transcrire, j'y tinuvai une lacuiu- (pii me suipril.
(".elle lacune était de |U'és de six mois, depuis ()clol)|-e IT'Ki jus<|u au
mois de mars sui\anl. .le me snuM'iiais parlaitemeiit d axoir mis dans
mon Iriajje nombre de lettres «le Hidernl, de Itelevre. de madame «l'Kpi-
n.nv. de madame de (".lieuonceaux, etc., qui rempliss.iient celle lacune
et qui ne se trouvèrent |>liis. Ou elaieul-elles devenues".' OuelipTun avait-
il mis lu main sur mes papiers, pendant (|tudqucs mois qu'ils étaient
restés à l'hôtel de Lnxemhour<;? Cela n'était pas concevahle, et j'avais
vu .M. le maréchal prendre la ciel' de la chambre où je les avais déposés.
Comme plusieurs lettres de lemmes et toutes celles de Diderot étaient
sans dates, cl que j'avais été forcé de remplir ces dates de mémoire 1 1 en
tâtonnant, pour rauf^er ces lettres dans leur ordre, je crus d'ahord avoir
fait des erreurs de dates, cl je |iassai en revue toutes les lettres (jui n'en
avaient point, on aux(juelles je les avais suppléées, pour voir si je n'y
trouverais point celles qui devaient remplir ce vide, Cet essai ne
réussit point! je vis que le vide était hien réel et que les lettres avaient
bien eertainenu-ut été enlevées. Par qui et pourquoi".' Voila ce t|ui me
passait. Ces lettres, antérieures à mes j;randes querelles, et tlu temps de
ma première ivresse de la Julie, ne pouvaient intéresser personne.
C'étaient tout au |)lus (|uel(|iu'S tracasseries de Diderot, (nn'l(|ues peisi-
Uajjes de Deleyre ; et des lemoi};naj,'es d'amitié de madame de (iheuoii-
ccau.x , et même de madame d'E|)iuav, avec laquelle j'étais alors le mituix
du monde. .V (|ui pouvaient importer ces lettres"? Qu'en voulail-ou faire?
Ce n'est (|ue sept ans après (jue j'ai soupçonné raflreux (dijel de ce vol.
Cie delicit bien avéré me lit chercher parmi mes brouillons si j eu dé-
coiivrirars quebjue autre. J'en trouvai (|uelqucs-uns «pii. vu uu)n délaut
lie mémoire, m'en lireut supposer <r.iulrcs dans la multitude de mes
«OH I.F.S r.OMKSSIONS.
piipiers. deux ([m' ji' icmariiiiai rmcnllo Itroiiilloii de /a Marale seiisilive,
et celui (le rcxlrail des Aventurer de inilord Edouard. Ce dernier, je
Tavoiie, nie donna des son|)(,'ons sur niadann- de I.nxembourg. C'était la
llnein^. son valet de e!ianil)re, (jni m'avail expédié ees ])a|)lers, et je
n'imaginai qu'elle an nunule (|iii pût |)ien(lr(! inlcirt à ce cliilïon ; mais
(|nel intérêt ponvait-elie prendre à l'antre, el aux lettres enlevées, dont,
même avec de mauvais desseins, on ne pouvait faire aucun usage qui
pût me nuire, à moins de les falsifier? Pour M. le maréchal, dont je
(■(iiHiaissais la droiture invariable el la vérité d(! son amitié pour moi, je
ne |)iis le soupçonner un moment, .le ne pus nn'Mue arrêter ce soupçon
sur madame la maréchale. Tout ee (|ui me vint de i)lus raisonnable à
res|)ri(, après m'èlre fatigué longtemps à ehercber l'anteur de ce vol,
lut de riinpnl(M'à d'Alembert, qui, déjà faulilé chez madame de Luxem-
bourg, avait |ni tron\ei- le mo\en de fureter ces papiers et d'en enlever
ce ([u'il lui avait j)ln, tant en mannserits qu'en lettres, soit ponr clier-
chei- à me susciter quelque tracasserie, soit ponr s'approprier ce qui lui
pouvait convenir, .le su|)])osai qu'abusé par le titre de la Morale sensilivv,
il avait cru Iroiiverlc plan d'un vrai traité de matérialisme, dont il au-
rait tiré contre nmi le parli qu'on peut bien s'imaginer. Sur qu'il serait
bientôt détrompé par l'examen du brouillon et déterminé à (|uitter tout
à fait la littérature, je m'inquiétai peu de ces larcins, qui n'étaient pas
les premiers (\o la nuMne main que j'avais endurés sans m'en plaindre.
Hientôt j(> ne songeai pas ])lus à cette infidélité que si l'on ne m'en eût
lait aucune, et je me mis à rassembler les matériaux qu'on m'avait lais-
sés, pour travailler à mes Confessiom,
J'avais longtemps cru (ju'à Genève la compagnie des ministres, ou du
moins les ciloyens et bourgeois, réclameraient contre l'infraction de
1 edit dans le décret porli' contre moi. Tout resta tranquille, du moins
à l'extérieur ; car il y avait un mécontentement général qui n'attendait
qu'ime occasion pour se manifester. Mes amis, ou soi-disant tels, m'é-
crivaient lettres sur lettres poni- m'exliortcr à venir me mettre à leur
tète, m'assnrant d'une réparation publi(jne de la part du conseil. La
crainte du désordre (;t des troubles que ma présence pouvait causer
- m'empêcha d'acquiescer à leurs inslances; et, fidèle au serment que
j'avais fait autrefois de ne jamais tremper dans aucune dissension civile
dans mon pays, j'aimai mieux laisser subsister l'offense cl me bannir
pour jamais de ma pairie que d'y rentrer par des moyens violents et
dangereux. Il est vrai qm) je m'étais attendu, de la part de la bourgeoi-
sie, à des représcntalions légales et j)aisibles contre une infraction qui
rinléressait exlrêmenu'ut. Il n'y en eut point. Ceux qui la conduisaient
( hcicli.iicnl moins le a rai redressement des griefs que l'occasion de se
rendre nécessaires. On cabalail, mais on gardait le silence, et on laissait
clabander les caillelles el les cafards, ou soi-disant tels, (|ue le conseil
l'Mt I II II, I i\ iti; Ml sou
iiii'llait on a\aiil |ii>ui' me rciult'c (kIumiv ;i la |Mi|)(ila('c cl Faii'c atlrili(ii-r
son iiiiarladf au /ilc de la nli^ioii.
A|uvs a\(iir allfiiilii \aiiifiiii'iil jiliis il'iiu ;iii i|ii<- i|iii'li|ii'iiii mlainàl
loiilif iiiu- |>ioti'tliiiv illif'alc, je |ii is inlin iiimii |i.irli ; ri iih" voyant
aliandoniii- de mes ('(HU'iluNcns, jf me dclcnninai a l'ciiuncci- a mon in-
{•lali- |ialrif, lui ji- n'avais jamais \«'ru, dont je n'a\ais ifiii ni liitii ni
stTNici', fl dont, pour prix de riiniincur i\uv j'avais làriu'- de lui n'iidrc,
jo ino voyais si inili^m iiicnl tiaili' d un ( unsfiilciiu-nt uiianiiiii'. |inisi|uc
icuv (|iii do>aicnl pailti- n avaicnl rien dil. J'i-iiivis dnnr au |>itiuiri'
svridir de iflli- aiincf-là, (|ui, jf trois, tiail M. l'aMi', une lillic par la-
(|Ui'll(' j'alidi(|uais solcnncilt'rncnl uiori droil de iiiiur<;;<M)isi(>, et dans
la(|iudli\ au rt'sle, i'olistM\ai la dci-i'iicc ri la i liTatioii (|iii'jai lou-
j(Uirs mises aux acics de iicrlf (jui- l,i iMuaiilc de nies ciiiicmis m a sou-
vciil arrachés dans nus malliciMs.
Cclli' domarclu* ouvrit i iiliu les yeux aux ( ilip\i lis : sonlanl qu'ils
avaient eu tort pour leur propre intérêt d'ahaiidiuiiiei' ma délense, ils la
prirent i|iiand il n'elail plus temps. Ils avaieiil d antres (iriels qii ils
joi^'iiirenl a celni-la, et ils en liient la matière de [diisieurs représenta-
tions très-bien raisonnécs, (jn'ils étendirent et renforcèrent, à mesure
que les durs et rebutants refus du conseil, qui se sentait soutenu par
le ministère de Fiance, leur tirent mieux sentir le projet formé de les
asservir, (.es altercations produisirent diverses brociiiires (|iii no déci-
daient rien, jusqu'à ce que parnrenl lonl d un (dup les f.elliex écrilfs de
la cawpatpic, ouvrage écrit en faveur du conseil, avec un art iiilini, et
par le([uel le parti représentant, réduit au silence, fut pour un l<'mps
écrasé. Colle pièce, monument diiraliie des rares taleiils de son anteiir,
était du procureur général Troncliin, bomme d'esprit, iioiiiine éclairé,
très-versé dans les lois et le gouvernement de la république. Siliiit Irrra.
(ITOi.) Les représentants, revenus de leur premier abaltemonl, en-
Irepriront une réponse et s'en tirèrent passablement avec le temps. Mais
tous jetèrent les yeux sur moi, comme le seul (jiii pût entrer en lice con-
tre un tel adversaire, avec espoir de le terrasser. J'avoue que je pensai
de mémo; et poussé par mes concitovons, qui me faisaient un devoir do
les aider do ma plume dans un embarras dont j'avais été l'occasion, j'en-
trc|)ris la réfutation des Lettres écrites de la campagne , et j Cn parodiai le
litre par celui do Lettres écrites de la montaipte. (pie je mis aux miennes.
Je lis et j'exécutai celte enlrepriso si secrètomont que, dans un rende/-
vous que j'eus à Tbonon avec les chefs des roprésonlanis, pour parler
de leurs affaires, et où ils me montrèrent l'esquisse de leiir réponse, je
ne leur dis pas un mol de la mienne (|ui était déjà faite, craignant (pi'il
ne survint quelque obstacle a rinipression s'il en parvenait le moindre
vcnt,soit'aux magistrats, soit à mes ennemis particuliers. Je n'évitai |)oiir-
tant pas que cet oii\ra;;e ne lut connu en l'iance avant li publication;
JIO l,i:S CO.M'KSSIONS.
mais on aima iiiiciu le laisser i)araîtro ([ik; de nie l'aire lr()|) edmjiiciulre
l'on une lit nu avail décoinril ukhi seeiel. .le dii-ai ià-dessiis ce ([lie j'ai su,
(|ui se lioiiii' a Irès-pcii de eliose ; je me lairai sur vv. (|iio j'ai conjecliirc'-.
J'avais a Mdliers ])res(|iie autant (h- visites (|U(^ j'en avais à l'Krmilagc!
et à Moiitmoreney ; mais elles élaieiit la plupart d'une es|)èce fort dilTé-
icnle. Ceux (jui m'étaient \enns \(iir jus(|u'alorsélaienldes j^i'ns{|iii, avant
avec moi des rapports do talents, de ^onls, de maximes, les alléguaient
|toiir cause do leurs visites ol me mettaient d'abord sur des matières dont
je pouvais nrentnjteuir avec eux. A Molieis ce n'était i)lus cela, surtout
du côté de I" lance, (l'étaient des oriiciers on d'autres i^ens qui n'avaient
aucun };oùt |)(uii' la litlé'iature ; (|iii même, pour la plupart, n'avaient
jamais lu mes écrits, et qui ne laissaient pas, à ce qu'ils disaient, d'avoir
lait trente, quarante, soixante, cent lieues pour me venir voir et admirer
riiomme illii>lre, cc'IelHc, très-c(''lèl)re, le grand liomme, etc. Car dès
lors on n'a cessé de me jeter yrossiè'rement à la l'ace les plus impiidcntos
llagorneries. dont l'estime de ceux qui m'ahordaient m'avait garanti jus-
qu'alors. Comme la plupart de ces survenants ne daignaient ni se nom-
mer ni me dire leur état, que leurs connaissances et les miennes ne
lomliaient pas sur les mêmes objets, et (|u'ils n'avaient ni lu ni parcouru
mes ouvrages, je ne savais de (|noi leur parler : j'attendais ([u'ils par-
lassent eux-mêmes, puis(jue c'était à eux à savoir et à me dire pourquoi
ils me venaient voir. On sent t[uo cela ne; faisait pas pour moi des con-
versations bien intéressantes, (|Tmi(|u'elles pussent l'être pour eux, selon
ce f|n"ils voulaient savoir ; car, coninu! j'étais sans déliancc, je m'expri-
mais sans rései've sur toutes les (jueslious (juils jugeaient à propos de
me l'aire; et ils s'en retournaient, pour l'ordinaire, aussi savants que
moi sur tous les détails de ma situation.
J'eus, ])ar exemple, de cette façon M. de l'eins, écuyer de la reine et
ca|)itaine de cavalerie dans le régiment de la Reine, lequel eut la con-
stance de passer plusieurs jours à Métiers, et même de me suivre pédcs-
tromont jusqu'à la Ferrière, menant son cheval par la bride, sans avoir
avec moi d'autre point de réunion, sinon que nous connaissions tous
deux mademoiselle Fel, et que nous jouions lim et l'autre au bilboquet.
J'eus, avant et après M. de Feins, une autre visite; bien plus extraordi-
naire. Deux liommes arrivent à pied, conduisant cbacuii un mulet
chargé de son petit bagage, logent à l'auberge, pansent leurs mulets
eux-mêmes, el dcmaïKliiil a me venir voir. A l'équipage de ces mule-
tiers on les |)rit pour des ((iiitrebandiers ; el la nouvelle courut aussitôt
que des contrebamliers venaient me rendre visite. I.eiir seule laçon de
m'aborder m'apprit ([lie (■'étaient des gens d'une autre étoile; mais sans
être des contrebandiers ce pouvait être des aventuriers, et ce doute me
tint quelque lem|is en garde. Ils ne tardèrent pas à me tranquilliser,
l.'un était M. de Montaiiban, appelé le comte de la Tour du Pin, gentil-
l'Mi I II II I IV Kl Ml Ml
liiMilinc ilii llaii|iliiiit' ; l'aiiln- i-liil M. hi-lni. di- (!iii'|iciilras, niuii-ii
inililain-, i|iii avait mis sa ci'nix de Sainl-l.iMiis dans sa |iiu-ln', ne |ii)ii-
\aiit lias l'claltT. (.fs incssiciiis, Icnis di'iiv lirs-aiinaldi's, a\airiil Imis
d«'ii\ l)raii(-(iii|) ti'i'S|iiil ; liMir coiufisalioii clail a^ri-alili- cl iiiIrrcK-
sanlo; leur iiiaiiii-ri> tic v(>>a|ici-, si bien dans niiiii ftonl cl si peu dans
icliii dis ^iMililsIniniims IVançais, nie donna |)(ini' env niic snile d'ail. i-
ehenienl ijne lenr ininnn'i'ce ne |)tiii\ail ipi atlerniir. (elle ninuaissanec
même ne tinil |ias la, |inis(|n°elli' dure encdre, et (|ii ils nu- sunl revenus
voir iliverscs l'ois, non plus a |ii(*(l l'epciidanl , cela cluil hon ponr le
dclml ; mais |ilns j'ai vu ces messieurs, moins j'ai li-onvé de ra|i|ioils
entre leurs ^oùts et les miens, moins j'ai si iili (pu' leurs maximes jns-
scnl les miennes, (pie mes écrits leur lii>Miit liiiiilieis, ipTil y n'il aii-
ciiiic vérilahlc syiiipatliie enlre eux cl moi. Une me voulaient-ils doue?
l'oiMMpioi me venir von dans cet éipiipa^c".' INnircpioi restei' plusieurs
j(nirs? l'oiii'ipioi revenir plusieurs lois? l'oiir(pioi d(''sircr si Tort de
in'avoir pour liole? Je ne m avisai pas alors de me faire ces questions.
Je nie les suis faites (luelipidois depuis ce temps-la.
Touché (le leurs avances, mon cieur se livrait sans raisonner, snrtoiil
à M. Hastier, dont l'air plus ouvert nu' plaisait davantage. Je demeurai
inème eu correspondance avec lui ; et (|uan(l je voulus faire imprimer
les Lettres de la miinlaijiie, je son^-eai à m ailresser à lui pour donner le
chanjze à ceux qui alteiidaieni mon paquet sur la route de Hollande. Il
in'nvail parle lieancoii|), et peut-être à di'sscin, de la lilierlê de la presse
à .\vijîiion ; il inavail olliil ses soins, si j'avais (pu hpie chose à y faire
imprimer. Je nie prévalus de cette offre, cl je lui adressai successivemeni,
par la poste, mes premiers caiiieis. Apri-s les avoir };ardcs assez lon^ç-
teinps, il nie les renvoya, en me manpiant (praucuii lihiaire n'avait osé
s'en charger; et je fus conlrainl de revenir à Uey, prenant soin de n'en-
vover mes cahiers que l'un après l'antre, et de ne lâcher les suivants
qu'a|)ri.'S avoir eu avis de la réception des premiers. Avant la |)ulilicatioii
(le l'ouvrage, je sus qu'il avait été vu dans les hureaux des ministres; et
d'Kschernv, de Nenchàtel, me parla d'un livre de rUoinme delà montaijne,
que d'ilolhach lui avait dit être de moi. Je l'assurai, comme il ('tait viai,
n'avoir jamais fait de livre (pii eût ce titre. Oiiand les lettres parurent il
élait furieux, et m'accusa de mensonge, quoique je ne lui eusse dit (|ue
lavérilé. Voilà comment j'eus l'assurance que mon manuscril élaitconnu.
Sur de la lldéliti' de Rey, je fus forcé de porter ailleurs mes conjectures ;
et celle à laipielle j'aimai le mieux m'arréler fut que mes paquets avaieiil
élé ouverts à la poste.
Une aulre connaissance à peu près du même temps, mais que je lis
d'ahord senlemenl par lettres, fut celle d'un M. I.aliand, de .Mines.
Ie(|uel m'écrivit de l'aris, |)our iik; |»rier de lui envoyer mon prolil a la
silhonelle, dont il avait, disail-il, hesoin |)oiii num hiisie en marine,
.M -2
I.F.S C.ONl F.SSIONS.
(iiril faisail faire par lo Moine. \)our le placer dans sa hihliolhèqne. Si
r'élail une eajuleiie inventée jjonr m'apprivoiser, elle rénssil pleinement.
,1c jn"cai (juiin lidniine (|ni Miulail avdir mon luisle en marbre dans sa
l)il)liolliè(iue éiail plein de mes onvrages, par conséquent de mes prin-
<ipes, et (|n'il m'aimait, parce que son âme était au ton de la mienne.
11 était dillieile ([ne cette idée ne me séduisît |)as. J'ai \u M. Laliauddans
la suite. Je l'ai trouve très-zélé pour me rendre beaucoup de petits ser-
vices, pour s'entremêler beaucoup dans mes petites affaires. Mais, au
reste, je doute qu'aucun de mes écrits ait été du petit nombre des livres
qu'il a lus en sa vie. J'ignore s'il a une bibliotlièque. et si c'est un
meuble à son usage; et quant au buste, il s'est borné à une mauvaise
esquisse en terre, faite par le Moine, sur laquelle il a fait graver un por-
trait bideux, qui ne laisse pas de courir sous mon nom, comme s'il avait
avec moi quelque ressemblance.
i.e seul Français qui parut me venir voir par goût pour mes sentiments
et i)onr mes ouvrages fut un jeune officier du régiment de Limousin,
api)elé M. Séguier de Saint-Brisson. (|u'on a vu et qu'on voit peut-être
encore briller à Paris et dans le monde, par des talents assez aimables,
et par dos prétentions au bel esprit, il m'était venu voir à Montmorency
riiiver (jni précéda ma catastrophe. Je lui trouvai une vivacité de senti-
ment qui me plut. 11 m'écrivit dans la suite à Motiers; et soit qu'il voulût
me cajoler, ou que réellement la tète lui tournât de Y Emile, il m'apprit
qu'il quittait le service pour vivre indépendant, et qu'il apprenait le mé-
tier de menuisier. 11 avait un frère aîné, capitaine dans le même régi-
^j^mPf^lM
, ,„,lll. ,
Wftilli
ment, pour lequel était tonte la prédilection de la mère, qui, dévot
l'Mu II II, I i\ m \ Il m:,
oiilféf, i-t diiifirt" |t.lf je lu- sais (|iicl ahhc lailiilr, m tixail livs-mal a\fc
II' ladt'l, (lu'cllf accusait il'iiiclif;i<in, cl iiicinc du iiiiiic iin-mi^ililc
d'avoir tics liaisons avec moi. Voilà les j,'ricls sur lcs(|iicls il voulut
roiiipiv avec sa incir, cl prendre le parti dont je viens de parler; li- toni,
pour faire le petit Ktnile.
Maiiné de celte pétulance, je me liàlai de lui itinc pour le laire
changer de résoluliiui, et je mis à mes exiiorlalions loule la toicc dont
j'étais capalile : elles rurciil écoulées. Il rentra dans son ilevoir \is-a-
vis do sa mère, et il relira des mains de son cidoiiel sa démission (|u M
lui avait dount-e, et dont celui-ci avait eu la prudence de ne faire aucun
nsaj,'!', pour lui laisseï' le temps d'y mieux n-lléchii-. Sainl-Hiisson ,
revenu de ses folies, iii lit iiiir nu |ic'ii moins clioqiuinte, mais i|ni n'é-
tait ^tièrc plus de mon };oùt : ce l'ut de se faire auteur. Il donna coup
sur coni) deu\ ou trois lirocliures (|ui n'annonçaient pas un homme sans
lalcnis, mais sur les(]uelles je n'aurai |)as à me re|>roclier de lui avoir
donné des éloges liim iucoura|;eants pour poursuivre celle carrière.
(^)nel(|ue temps après il me vint voir, et nous limes ensemble le pèle-
rinage de l'Ile de Saiiit-i'ierre. Je le trouvai dans ce vovafie différent de
ce ([lie je l'avais vu à Monlmoreiu \ . Il avait je ne saistpioi d'affecté. (|ui
d'al)oril ne me cluM|ua pas beaucoup, mais (|ui m'est i-eveuu souvi ni eu
mémoire depuis ce temps-là. Il me vint voir encore une fois à l'holel de
Saint-Simon, à mim passade à l'aiis p<uir aller en An^lelerre. J'apinis là
ice qu'il ne m'avait pas dit (piil vivait dans les ^'raiides sociétés, et qu'il
voyait assez souvent madame di' l.uxemliourj;. Il ne nie donna aucun
signe de vie à Trye, et ne me lit rien dire par sa parente mademoiselle
Sé;inier, (|ui était ma voisine, et (|ui ne m'a jamais |>aru bien l'avorable-
nn'iit disposée pour moi. En un mot, l'enfiouemeul de M. de Saiul-
Brisson finit Imil d'un coup, comme la liaison de M. de Feins : mais
celui-ci ne me <levait rien, et l'antre me devait <|uel([ut> chose; à moins
que les sottises que je l'avais empêché de faire rreiissont été qu'un jeu
«le sa part : ce (|ui d;ins le fond pourrait très-bien être.
J'eus aussi des visites de (ienève tant et plus. Les Deliic père et (ils me
choisirent successivement pour leur i;arde-malade : le père tomba malade
en route ; le fils l'était eu partant de Genève ; tous deu\ vinrent se n'Ia-
blir chez moi. Des ministres, des parents, des cagots, des quidams de
tonte espèce venaient de (Ienève et de Suisse, non pas comme ceux de
France, pour m'admirer et me persiller, mais jimir me tancer et ealé-
ebiser. Le seul qui me lit plaisir fut Moulloii, qui \iul passer trois ou
quatre jours avec moi, cl que j'y aurais bien voulu retenir davantage. Le
pins constant de tous, relui qui s'opiniàtra le ])lns, et qui me subjugua à
force d'importunilés, fut un M. d'ivernois, commercaiil di; (ienève. Fran-
çais réfugie, et parent du pio(ureur général de .Neuchâlel, (le M. d'her-
nois de (^-ni-ve passait à Moliers deux fois l'an, tout exprès pom m \
riu i,i:s coMK.ssio.Ns.
vonir \oii', reslail iluv. iimi du inaliii an soir {iliLsieiirs jours di; siiitu, se
uiL'Ilail (le nies proiiieiiadcs, m'a|)it()rtail millo sortes de petits cadeaux,
s'insinuait nialj;ié iiini dans ma ciiiilidi'iuc, se uuMail de tontes mes al-
l'aiies, sans (|ii'il \ ii'il entic Ini el moi anenne eomimniion d'idées,
ni d'inclinations, ni de sentiments, ni de connaissances. Je doute qu'il
ait In dans toute sa vie un livre entier d'aucune espèce, et qu'il sache
même de quoi traitent les miens. Quand je commençai d'iicrboriser, il
me suivit dans nies courses de botanique, sans j;oùl pour cet amusement,
sans avoir rien à me dire, ni moi à lui. 11 eut même le couraj^e de passer
avec moi trois jours entiers tête à tête dans un cabaret à (ioumoins, d'où
j'axais cru le chasser à force de l'ennuyer et de lui l'aire sentir combien
il m'eiinn\ai(; et tout cela sans (|u'il m'ait ét('' pt)ssii)le jamais de rebuter
son incroyable constance, ni d'en pénétrer le niolir.
Parmi toutes ces liaisons, (pie je ne lis et n'entretins (jiie par force, je
ne dois 'pas omettre la seule qui m'ait clé agréable, et à laquelle j'aie
mis un véritable intérêt de cœur : c'est celle d'un jeune Hongrois qui
\inl se (i\er à Neuchàlel, et de là à Métiers, quehjues mois après que j'y
fus établi moi-même. On l'appelait dans le pays le baron de Sauttern,
nom sous lequel il avait été recommandé de Zurich. 11 était grand et bien
l'ait, d'une ligure agréable, d'une société liante et douce. Il dit à tout le
monde, et me lit entendre à moi-même, (|u'il n'c'tait venu à Neuchàtel
(ju'à cause de moi, et pour foiiuer sa jeunesse à la vertu par mon com-
merce. Sa physionomie, son ton, ses manières, me parurent d'accord
avec ses discours; et j'aurais cru manquer à l'un des plus grands de-
voirs en écondnisant un jeune homme en qui je ne voyais rien (jued'ai-
nujble, cl (pii me recherchait par un si respectable motif. Mon co'ur ne
sait point se livrer à demi. Bientôt il eut toute mon amitié, toute ma
conliance ; nous devînmes inséparables, il était de toutes mes courses
pédestres, il v prenait goût. Je le menai chez milord nuarcchal. qui lui
m mille carcasses, (lomme il ne ptnnail encore s'exprimer en français, il
ne nuî parlait et ne m'écrivait ([n'en latin .je lui répondais en français,
et ce mélange des deux langues ne rendait nos entretiens ni moins cou-
lants, ni moins vifs à tous égards. Il me parla de sa famille, de ses af-
laires, de ses aventures, de la cour de Nienne, dont il paraissait bien
connaître les détails domestiques. Kniin, pendant près de deux ans que
nous passâmes dans la plus grande intimité, je ne lui trouvai qu'une
douceur de caractère à toute épreuve, des mœurs non-seulement hon-
m''tes, mais élégantes, une grande propreté sur sa personne, une décence
extrême dans tous ses discours ; enfin tontes les marques d'un homme
bien né. qui me le rendirent trop estimable pour ne pas me le rendre cher.
Dans le fort de mes liaisons avec lui. d'ivernois de (îenève m'écrivit
(|uc je prisse garde au jeune Hongrois qui était venu s'établir auprès de
moi; (Mion lavait assuré' que c'é'Iail un espion (|ue le iiiinislcre de
i'\in iK II. 1 1\ m \ii SIS
France avait mis aiipiis de moi. (!ct a\is |Min\.iil |>aiailif ir;iulaiil pins
in(|iiii'-laiit, (inc ilaiis lo pajs où j'i-liiis Imil le iikiiuIo m'avci lissait df iiic
U'iiir sur iiios j;anles. qu'on nu- jjin-ttail, i-t (|u"i)ii clioirliail à ni'atlin'r
sur If torrili>in' ilf Kraïuf. |Miur m'y itirr un mauvais pnrli.
INtnr firmiT la liomlu- iiiif luis jHiur lnutts à «es iuc|it('S tlnnuims
(l'aNis, ji' |>ro|u>sai à Sautlcru, sans li- prcM-uir ili- rit'u, uni- pnMiniiaiii;
|)('(l('stro à Pontarlii'r; il y ronsentit. (Jiiauil nous fiuni-s arrivés à l'on-
tariiiM-, je lui donnai à lin> la Ifttif de d'iM-ruois; i-t puis, l'i-mltrassaul
avec ardeur, jt: lui dis : « Saullcru na pas licsoin (|ui' ji' lui prouve ma
i-oniiauce, mais le publie a besoin (|ue je lui prouve (|ue je la sais bieu
placer. » Cet cmbrasscment fut bien doux; ce lui ui\ de ces |)laisirs de
I ànu', (|ue les persécuteurs ne sauraient connaître, ni ôter aux opprinus.
Je ne croirai jamais (jue Saulteru fût un espion, ni qu'il m'ait trabi;
mais il ma Iromjié. (Juand jépaneliais a\ee lui mon eu'ur sans reserve,
il eut le courage de nu» fermer constamment le sien, el de in'abusi i pai-
lles mensonges. Il me conlrouva je ne sais quelle histoire, qui me lit
juj^'er ([lie sa présence était iiéeessairt> dans sou pays. Je rexliorlai de
partir au plus vite : il partit; et ([uaiid je le croyais déjà eu Hongrie, j ap-
pris qu'il était à Strasbourg. Ce n'était pas la première fois qu'il y avait
été. Il y avait jeté du désm-dre dans un ménage : le mari, sachant que je
le vovais, m'avait écrit. .le n'avais omis aucun soin |)Our ramener la jeune
femme à la vertu et Saiittern à sou devoir. Oiiaiid je les croyais parl'aili.'-
ment détachés l'un de l'autre, ils s'étaient rapprochés, el le mari même
cul la complaisance de reprendre le jeune homme dans sa maison ; dès
lors je n'eus plus rien à dire. J'ap|)ris rpie le prétendu baron m'en avait
imposé par un tas de mensonges. Il ne s'appelait point Saullerii, il s ap-
pelait Sautlershcim. A l'égard du titre de baron, (|udii lui donnait en
Suisse, je ne pouvais le lui reprocher, parce qu'il ne l'avail jamais pris ;
mais je ne doute pas qu'il no fût bien gentilhomme ; et niilord maré-
chal, (jui se connaissait en liommes, et qui avait été dans sou pays, l'a
toujours regardé el traité comme tel.
Sitôt qu'il fui parti, la servante de l'auberge où il mangeait à Motiers
se déclara grosse de son fait. C'était une si vilaine salope, et Saiillern,
géneralenieut estimé et considéré dans tout le pays par sa conduite et
ses mœurs honnêtes, se piquait si fort de propreté, que celle impudence
choqua tout le monde. Les plus aimables personnes du pays, qui lui
avaient inutilement prodigué leurs agaceries, étaient furieuses : j étais
outré d iiulignalion. Je fis tous mes efforts pour faire arrêter cette ellron-
lée, offrant de payer tous les frais el de cautionner Saultcrshcim. Je lui
écrivis, dans la forte persuasion, non-seulement que cette grossessi; n'é-
lait pas de son fait, mais qu'elle était feinte, el que tout cela n'était (|iriin
jeu joui- par ses ennemis et les miens. Je voulais (|ii il revînt dans le
pays, piiiir confondre celte coquine et ceux qui la faisaient parler. Je
:.lt; I.KS COM'ESSIONS.
lus siiijjiis lie l.t mollosso tic sa lùponso. II éciivil au [laslonr donl la
salope L'iait paroissienne, cl lit en sorte d'assoupir l'allairc : ce (jne
voyant, je cessai de m'cii mêler, Tort étonné (ju'un lionune aussi crapu-
leux eut pu elle assez niaîlie de Ini-nièine pour m'en imposer par sa
réserve dans la plus intime i'amiliarilé.
De Strasbourg, Saullerslieini fut à l'arischercher fortune, et n'y trouva
(|ue delà misère. Il m'écrivit en disant son l'ercavi. Mes entrailles s'émn-
rcnl au souvenir de notre ancienne amitié; je lui envoyai quelque ar-
gent. L'année suivante, à mon passage à Paris, je le revis à peu près dans
le même étal, mais grand ami de M. Laliaud, sans que j'aie pu savoir
d'où lui venait celte connaissance, et si elle était ancienne ou nouvelle.
I>eu\ ans après, Saullerslieini rclourna à Slraslionrg, ddii il m'écrivil, et
où il est mort. \oilà 1 histoire abrégée de nos liaisons, et ci; que je sais
de ses aventures : mais en déplorant le sort de ce malheureux jeune
bomme, je ne cesserai jamais de croire qu'il était biim né, et que loiil le
désordre de sacoiulnile lui l'elTel des situations où il s'est Irouvé.
Telles furent les acquisitions que je fis à Motiers, en fait de liaisons et
de connaissances. Qu'il en aurait fallu de pareilles pour compenser les
cruelles pertes que je fis dans le même temps !
La première lui celle de M. de Luxembourg, qui, après avoir été tour-
menté longtemps par les médecins, fut enfin leur victime, traité de la
goutte, qu'ils ne voulurent point reconnaître, comme d'un mal qu'ils pou-
vaient guenr.
Si l'on doit s'en rapporter là-dessus à la relation que m'en écrivit la
Roche, l'homme de confiance de madame la maréchale, c'est bien par
cet exemple, aussi cruel que mémorable, qu'il faut déplorer les misères
de la grandeur.
La perle de ce bon seigneur me fut d'autant plus sensible, que c'était
le seul ami vrai que j'eusse en France ; et la douceur de son caractère
était telle, qu'elle m'avait fait oublier tout à fait son rang, pour m'atta-
cber à lui comme à mon égal. Nos liaisons ne cessèrent point par ma re-
traite, et il continua de m'écrire comme auparavant. Je crus pourtant re-
marquer que l'absence ou mou malheur avait attiédi sou affection. Il est
bien difficile qu'un courtisan garde le même allachement pour quelqu'un
qu'il sait être dans la disgrâce des puissances. J'ai jugé d'ailleurs que le
grand ascendant qu'avait sur lui madame de Luxembourg ne m'avait pas
été favorable, et qu'elle avait profité de mon éloignemenl pour me nuire
dans son esprit, l'our elle, malgré (juelques démonslralions affectées et
toujours plus rares, elle cacha moins de jour en jour son changement à
mon égard. Elle m'écrivit quatre ou cinq fois en Suisse, de temps à
autre, après quoi elle ne m'écrivit plus du tout; et il fallait toute la pré-
vention, toute la confiance, tout l'aveugh'meiit où j'étais encore, pour ne
pas voir eu elle [)lus que du reiroidissemt-'ut envers moi.
lAlt III II, Il Mil \ II. !il7
l.c lildaii'i' (îiiv, assiicii' lie IhiclicMu-, i|iii (li'|iiiis moi rivi|iii'iilail lii-aii-
Ct>il|) I liiiUl (If Liiviiiiltiiiir^, iir<'iii\il i|iic j riais sur \v lislaiiMiil de
M. lo iiinrcclial. Il n'y a\ail rii'ii là t|iio lU' Ins-n itintl cl ilr litsi-iru>a-
ble ; ainsi je n'eu doului pas. ('.i-l.i me lit (li-libérer i-n mui-nii^ini' com-
ment je nii' iom|>oili'rais sur le li'j;s. Tout hicii \*csv, je résolus de l'ai-
c'i'plcr, (|ii('l (|n il put «'trc , et ili- iciidic cet Iioimm'iii' a un Ikiiiik'-Ic
homnii* (|ui, dans un raii^ oii I aniilic nr pi-nilii' };ni-i'(', en asail rii iiiir
véritable pour moi. J'ai de dis|ii-nsL- de ee de\uir, n avant plus eiileiidu
parler île ee le^'S Mai ou laiix; et eu Miite j'aurais ilc peine de blessi-r
une des grandes niaxiines de ma morale, eu prolilaiit de i|uel(|ue eliose a
la niiiii lie i|iieli|u un i|iii m'avail ilr clu r. lUiraiil la dcrniei'e iiialadii*
de notre ami Mussard, Lenieps me proposa de proliler de la seiisiliilité
(ju'il mar(iuait à nos soins, pour lui insinuer (|ueli|ues dis|)(isilious en
notre l'aNeiir. « Ali ! elii-r l.enieps, lui dis-je, ne sonilldiis pas par des
idées d'intérêt les liisles mais sacrés di-voirs «jue nous rendons à notre
ami mourant. J'espère n'être jamais dans le testament de personne, et
jamais du moins dans celui daucnii dénies amis. » (iel'utà peu jjivs dans
ce même temps-ci (|iie miliu'd niaréclial me parla du sien, de ce (|u'il
avait dessein il y laire pour moi. et ([ne je lui lis la réponse diuil j'ai
parlé dans ma première l'artie.
Ma seconde perte, plus sensible encore et bien plus irréparable, lut
celle de la meillenre des remines et des mères, qui, déjà cliarj^^ée d'ans et
surcbargéc d'inlirmités et de luiseies, ([iiitta cette vallée de larmes pour
passer dans le séjour des bons, où l'aimable souvenir du bien (|ue I on
a fait ici-bas en fait l'éternelle récompense. Allez, âme douce et bien lai-
saute, auprès des renelon, des Hernex, des Câlinai, et de vvux qui, dans
un état plus bumble, ont ounciI. cuuiine eux, leurs cœurs à la cbarili;
véritable; aile/ goûter le fruit de la votre, et prépaier à votre élève la
place qu'il es|)ère un jour occuper pris do vous! Heureuse, dans vos iii-
loitunes, que le ciel eu les terminant vous ait épargné le cruel s|)ectacle
des siennes! (Jraignanlde contrister son cœur par le récit de mes pre-
miers désastres, je ne lui avais point écrit depuis mon arrivée en Suisse;
mais j'écrivis à M. do Conzié pour m'inrornier d'elle, et ce fut lui (|ui
mappiit qu'elle avait cessé de soulager ceux ([ui SDuifraieiil et de souf-
frir elle-même. Bientôt je cesserai de souffrir aussi ; mais si je croyais ne
la pas revoir dans l'autre vie, ma faible imagination se refuserait à
l'idée du bonbeur parfait (|ue je m'y promets.
Ma troisième perte et la dcrnii're, car depuis lors il ne m Csl plus resté
d'amis à perdre, fut celle de milord marécbal. Il ne uumuiiI pas; mais,
las de servir des ingrats, il (|uilla Neucbàtel, et depuis lors je ne l'ai pas
revu. Il vit, et me survivra, je 1 espère : il vit, et, grâce à lui, tous mes
altacbemenls ne sont pas rompus sur la terre ; il y resie encore un
bomme digue de mon amitié; car son vrai prix esl eiKnic |dus d.ins
3IS I.KS CONFESSIONS.
colle (jiMHi sctil (juc dans (cIlc (iiToii iiis|(iii' : mais j'ai [xm'iIii les dow-
cems (|ii(' la siciiiu' inc judili^iiail, cl je ne peux plus le lucllif (in'aii
raiiji (le ceux (|ue j'aime encore, mais avec qui je n'ai pins de liaison. Il
allait en Anj^lelerre recevoir sa ^n-àcc dn roi, et raclieler ses biens jadis
coiilis(|U(''S. Nous ne nous séparâmes point sans des projets de réunion,
i|ni paraissaient pr<si|iie aussi doux pont lui (|uc poui' moi. il M)ulail
se lixer à son diàtean de Keitli-llall, près d'Aherdeen, et je devais m'y
rendre au|)rès de lui; mais ce jinijet me tiattail tro|) pour (|nc j'en ])nssc
ospéi'ci- If succès, il ne resta point en Ecosse, l.es tendres sollicilalions
(In roi de i'nisse le iap|)elèrcnt à iJciliu, et I cm verra liieulôt comment
je tus empéclié de l'y aller joindre.
Avant son départ, prévoyant l'orale qne l'on coninnuiçait à susciter
contre moi, il m'iMnoya de son propre mouvement des lettres de natura-
lite. (|ui sciuldiiii Mil rlic nue pn'caulion très-sùre pour (|n"on ne put pas
me chasser du pays. i,a c(unmnnanlé de Convet dans le Val-de Travers
imita l'exemple du gouverneur, et mo donna des lettres de communier
firaluites, comme les premières. Ainsi, devenu de tout point citoyen dn
pays, j étais à l'aliri de Imite expulsion légale, même de la part dn
piince : mais ce n'a jamais élé par des voies légitinu's (|u'ou a pu persé-
cuter celui de tous les hommes qui a toujours le plus respecté les lois.
.Je ne crois pas devoir compter au nombre des pertes qne je fis en ce même
temps celle de l'ahhé de Mahly. Avant demeuré chez son frère, j'avais
en quelques liaisons avec lui, mais jamais bien intimes; et j'ai ([uelque
lien de croire qne ses sentiments à mon égard avaient changé de nature
depuis que j'avais acquis plus de célébrité que lui. Mais ce fut à la pu-
blication des Lettres de la monlayne qne j'eus le premier signe de sa man-
vaiso volonté pour moi. Ou lit courir dans (ienève une lettre à madame
Saladiu, qui lui clail idlrihuée, et dans laciindle il parlait de cet ouvrage
comme des clameurs séditieuses d'un démagogue effréné. L'estime que
j'avais pour l'abbé de Mably et le cas que je faisais de ses lumières ne
me permirent pas un instant de croire que cette extravagante lettre fut de
lui. Je pris là-dessus le |)arli i\uo m'inspira la franchise. Je lui envoyai
une copie de la Icllre. en i'axerlissant qn'<iu la lui allribuail. il ne me
lit aucune! réponse, (^e silence m'étonna; mais qu'on juge de ma surprise
quand madame de Chenonci'anx me manda que la lettre était réellement
de l'abbé, et ([uc la mienne l'avait fini embarrassé! Car enlin, quand il
aurait l'u raison, commeul poii\ail-il excuser iiiu; démaich(> éclatante et
|inbli([ue, faite de gaieté de cduir, sans obligation, sans nécessité, à l'uni-
(|ue lin d'accabler au plus fort de ses malheurs un homme auquel il
avait toujours marqué de la bienveillance, et qui n'avait jamais démérité
de lui? Qnehine temps apri'S |tarurent les Dialojiitea de Plwciou, où je ne
vis qu'une compilation de mes écrits, faite sans retenue et sans honte.
Je sentis, à la leclm-e de ce livi'c, f|ne l'auleui' avait ])ris son |)arli à mon
f m; I II II. I l\ Itl Ml Mtl
t'-gui'il, cl (|ii(' jt' iraiintis point ilcsttriii.iis de pur ciiiu-ini. Je « riiis <|n il
iir m'a pirdoniif ni le ('oiilrul suritil, linp an-(lf>isns de si-s foires, ni la
l'air fier iti-tit(lli\ cl (jnil n'axai! paru ili'siii-r i|iic je lisse iiii exirail île
l'alihé (leSaiiil-l'ieire iin'en siipposaiil ijne je ne m Cn lirer.iis pas si liien.
IMiis j'a\ance dans mes reeils, moins j°\ |iiiis iiiellre d'nrdre et de siiile.
I. ;ij;ilation iln reste de ma xie n a pas laissé aii\ é\enemeiils le temps de
s'ari'an;;er dans ma tète. IN mil éli'> trop iiomlireiiv, trop mêles, liop
(lésagréal)les, pour poiiMiir èlie narrés sans eiinrnsioii. la >eiile impres-
sion l'oili' (|irils molli laissie est celle île l'Iionilile iii\>liie i|iii couvre
leur cause, et ilc l'étal déploralile oii ils m'ont réduit. Mon nVil ne peiil
pins marclier (|n'à ravenlure. et selon ipie les idi'-es reNiendroiit dans
l'espi'il. Je me rappelle (|iie il.iiis le temps (iuiil je parle, loul ncciipé du
mes ro/i/'cssi'o/is, j'en parlais tiésimpnidemment a Imit le monde, nima-
giiianl |ias même (|ne personne eut intéiél, ni \olonlé, ni pon\oir, de
metire obstacle à cette enlre|>rise ; cl (|uand je l'aurais cru, je n'eu au-
rais guère été plus discret, jiar riinpossiljililé tolalo on je suis par mmi
naturel de tenir caclié rien de ce <|ue je sens et de ce que je pense. Celli!
enlreprisc connue lut, autant ipie j'en puis juger, la xéritahie cause de
l'orage qu'on excita pour m'cxpulser de la Suisse, et me livrer entre des
mains (|ui m t'iu|)ècliassent de l'exécuter.
J'en avais une autre (|iii n'elait guère vue de meilleur o'il par ceux (|ui
craignaient la première : c'était celle d'une édition générale de mes
écrits. Celle édition me paraissait nécessaire pour constater ceux des li-
vres portant mon nom qui elaieiil vérilaldement de moi. et inellre le pii-
lilic en elal de les distinguer de ces écrits pseudouMues cjue mes enne-
mis iiii' prêtaient |)our me discréditer el m'avilir. (hilre cela, celle édition
était un nioven simple et hounèle de m'assurer du pain : el c'élail le
seul, puisque, ayant renoncé à l'aire des li\res, mes Mémoires ne pouvant
paraître de iihui vivant, ne gagiiaiil pas un son d'aucnuc autre manière,
et dépensant toujours, je voyais la lin de mes ressources dans celle du
produit de mes derniers écrits. Celte raison m'avait jiressé de donner
mon Dicliontiaire de wusiiiiif, encore inroruii'. H m'a\ait \alu cent louis
comptants el cent éciis de rente viageri* ; mais encore de\ail-on voir hien-
tôt la tin de ceiil louis, quand on en dépensait aniuiellemeul plus de
soixaiili'; el cent éeiis de rente étaient comme rien pour un homme sur
qui le< (|iinianis el les ^ueiiv MMiaienl incessamment fondre comme des
élonriieaiiv.
Il se présenla iiui; compagnie de negoeianis de .Neiicliàtel |i<iiii' l'eii-
Ireprise de mon édition générale, el un imprimeur ou lihraire de I.von,
appelle Uegiiillal, vinl je ne ne sais comment se fourrer |)arnii eux pour
la diriger. L'accord se (il sur un pied raisonnalile el suflisanl pourliieii
remplir mon olijel. J'avais, tant eu ouvrages impiiim-s qu'en pièces en-
core iiiaiinscriles, de quoi fournir «ix volumes in-quarto; je m'engageai
•i20 1.1 S COM KSSIONS.
(le plus à M'illcr sur rcditiou : an ninycn do quoi ils ilcvaiciil uk; laire
une jH'nsioii viafj;cn' de seize cents livres de France, cl un présent de
mille l'eus nue l'ois |)a)(!S.
,l7().').i l.i' Irailé était conclu, non encore si^né. qnand les Lettres
cm'lvKde la mniitiKjiH' panirenl. La terrihle e.\plosi(ui ([ui se lit contre cet
inl'ernal ouvrage et eiuilre son abominable auteur épouvanta la compa-
"■nie, et l'entreprise s'évauduit. .le couijiarerais rclïet de ce dernier ou-
vraffc à celui de la Lettre sur la i/iksiV/ik! j'iaiiçniiie, si cette lettre, en m'al-
tirant la baiiieet m'exposant an péril, ne m'eût laissé du moins la con-
sidération et l'estime. Mais après ce dernier ouvrage on parut s'étonner à
(ieni;\e l't à Versailles qu'on laissât respirer un monstre tel que moi. Le
|)etit conseil, excité ])ar le résident de France, et dirigé par le procureur
gé'uéral, donna une déclaration sur mon ouvrage, par laquelle, avec les
(lualilicatious les plus atroces, il le déclare indigne d'être brûlé par le
liourieau, et ajoute, avec une adresse (|ui lien! du burlesque, qu'on ne
peut, sans se désbouorer, y répondre, ni même en faire aucune men-
tion. ,1e voudrais pouvoir transcrire ici cette curieuse pièce ; mais mal-
benreusement je ne l'ai pas, et ne m'en souviens pas d'un seul mot. Je
désire ardemment (jne quelqu'un de mes lecteurs, animé du zèle de la
vérité <'t fie ré(]nité, veuille relire en entier les Leitreit écrites delà monta-
gne; il sentira, j'ose le dire, la stoïqui; modération qui règne dans cet
onvraoe, après les sensibles et cruels outrages dont on venait à l'envi
d'accabler l'auteur. Mais ne pouvant répondre aux injures parce qu'il n'y
eu avait point, ni aux raisons ])arce qu'elles étaient sans réponse, ils pri-
rent le parti de paraître trop courroucés pour vouloir répondre ; et il est
vrai que s'ils prenaient les argument'; invincibles pour des injures, ils de-
vaient se tenir fort injuriés.
Les représentants, loin de l'aire aucune plainte sur celte odieuse décla-
ration, suivirent la route qu'elle leur traçait ; et, au lieu de l'aire tropbée
des Lettres de h numingne, qiTils voilèrent pour s'en faire nu bouclier,
ils eurent la làcbeté de ne rendre ni bonneur ni justice à cet écrit l'ail
pour leur défense et à leur sollicitation, ni le citer, ni le nommer, qnoi-
(|u'ils en tirassent tacitement tous leurs arguments, et que l'exactitude
avec laquelle ils ont suivi le conseil par le(iuel linit cet ouvrage ait été
la seule caust; de leur salut et de leur victoire. Ils m'avaient imposé ce
devoir; je Lavais rempli, j'avais jusqu'au bout servi la patrie et leur
cause, .le les pri.ii (rabandonner la mienne, et de ne songer qu'à eux
dans leurs démêlés. Ils me prireni au mot, et je ne me suis plus mêlé de
leurs affaires (|ne ])our les exliorter sans cesse à la paix, ne doutant pas
(|ue, s'ils s'obstin.aient. ils ne fussent écrasés par la France, Cela n'est
pas arrivé ; j'en comprends la raison, mais ce n'est pas ici le lieu de la
ilU'e
L'effet des Lettres de ht montagne, à Nem-bàlel, fut d'abord très-paisi-
l'Mt I IK M M\ lu Ml nil
lili*. J'en ciiMnai tiii r\('iii|i|,iiii' a M. ilr .Moiidiinlliii ; il le rn-iil liicii, l'I
le lui sans olijei'tuiii. Il riail iiialailc, .iiissi liii-ii <|iii> moi ; il inr \iiit voir
aniirali'ini'iil i|uaii(l il lut nlaltli, cl ne nie parla ili- rien, (icpciiilaiii la
riiiiiciir (-oiiinicnvail ; on iiiiil.i Ir lixii' je ne sais oi'i. IK> (îeiii.'Vc, Je
lliTiic, l'I lit' \ crsaillcs |n'iit-i''lic, le I'omt ili- rcITcTNfsrrncr passa liiniliM
à .NoiicliàU'l, i'I siiildiil au Nal-dc-Travt'rs, on, avant nn'-iiic i|iic la riassr
oui fait aucun inouM-nicnt a|i|iai'cnt, on avait (-inninmi'i' (l'aini-nlor li!
ppiiplo par lies prali(|nfs soiilcnaincs. Je di-vais, j'use \v dire, ètrr aimé
lin pi'uplt' dans <-(' pa\s-la, ('omnic jr l'ai ili' dans Ions cenv cm j'ai vi'cn,
versant les anniones a pleiin'S mains, ne laissant sans nssislance ancnn
indigent autour de moi. ne refusant à persunne aucun service i|iu> je
pusse roudie et (pii fut dans la justice, me familiarisant trop peut-être
avec tout le iniinde. et nu- di'ridiant dt' tout mon pouvoir a toute distinr-
lion (|ui put exciter la jalousie. Tout cela u'eiiipèelia pas (|ue la |)i>pulace,
soulevée secrclemeiit je ne sais par (|ui, m' s,inini;il (inihc iihh |i,ir de-
grés jus)|u'à la fureur, (|u'elle ne m'insnltàl pulili(|neiMeul en |)leiii jmir,
iion-seulenienl dans la campa^'iu" et dans les » liemins, mais en plein*'
rue. (!eu\ a c|ui j'avais l'ait le plus de liieu étaient les plus acharnes; cl
des gens même a (|iii je cnuliunais d'en laire, u'osani si' intmlier. e\ci-
Inient les autres, et semblaient vouloir se venger ainsi do 1 linmilialion de
moire oldigés. Montmidlin paraissait ne rien voii-, el ne se montrait jias
encore; mais comme lui approcliail d'un leui|)s de commuui(ui. il vint
chez moi pour me conseiller de ui'alisteuir de uiv [ireseulei'; m'assn-
ranl cjue du reste il no m'en voulait point, et (ju'il me laissoiait tran-
quille. Je tiouvai le compliment Itizarro ; il me lapjjelait la letli'e d(! ma-
dame de Boulllers, et ji' ne pouvais concevoir à (|ni donc il importait si
fort que je ccunmumas.-c ou non. t'.(uuiue je regardais colle condescen-
dance de ma j)art comme un acte de làclieté, et que d'ailleurs je ne vou-
lais pas donner au peuple ce nouveau prétexte de crior à l'impie, je re-
fusai net le ministre ; et il s'en retourna mocoiitont, me faisant entendre
que je m'en repentirais.
Il ne pouvait pas nrinicrdiro la communion do sa seule autorité; il
fallait celle du consistoire (|ni m'avait admis; ot tant que le consistoire
n'avait rien dit, je jiouvais nie présenter liardiment, sans crainte de re-
fus. Montinollin se fit donner par la classe la commission de me citer au
consistoire pour y rendre compte de ma foi, et de m'cxcommunior on
cas de refus. Cette excommunication ne pouvait non plus se faire que
par le consistoire et à la pluralité des voix. Mais les paysans qui, sons le
nom d'anciens, composaicul itlle assemblée, présidés, et, comme on
comprend bien. ^ouvertii'S par liMir niinislre. m» devaient pas nalurelle-
niont cire dun autre avis (|ue le sien, principalement sur des matières
théologiques, qu'ils entendaient encore moins que lui. Je fus donc cité,
el je résolus de comparaître.
■'•ii IIS (OM' l-.SSIONS.
OiK-llc ciridiistMiicc liriiiciisc. ci (|iu'| li'i<iiii|)li(' |iniii' moi, si j'aviii-
sii |i;iilci-. il ([lie j'eusse l'ii, |hiiii' ainsi dire, ma iiliimr dans ma l)oii-
clic 1 Avec quelle supéiiorilé, avec quelle facilité j'aurais leriassé ce pau-
vre minislrc au milieu do ses six paysans, l/avidilé de dominer ayanl
l'ail fuililier an clergé protestant tous les principes de la réfoiination, je
n'avais, pour ly rap|)i'ler et le iciliiire au silence, ([u à commcnler mes
|)remi('!res Lellres de lu mnittagiit', sur les([iu'lles ils avaient la bêtise de
ni'é|)iloguer. iMon texte était tout l'ail, je n'avais qu'à l'étendre, et mon
homme était conrondu. Je n'aurais pas été assez sot pour me tenir siii'
la défensive; il m'elait aisé de devenir agresseur sans même qu'il s'en
aperçût, ou (piil pût s'en garantir. Les prestolels de la classe, non moins
étourdis qu'ignorants, m'avaient mis eux-mêmes dans la position la plus
heureuse que j'aurais pu désirer, pour les écrasera plaisir. Mais quoi!
il lalLilt |)arler, et parler sur-le-champ, trouver les idées, les tours, les
mois an moment du hesoiu, avoir toujours l'esprit présent, être toujours
de sang-lroid, ne jamais me Irouhler un inonuMit. Oue pou\ais-je espé-
ler (le miii, qui sentais si hien mon inaptitude à m'exprimer inipriuuptu'.''
J'avais été réduit an silence le plus humiliant à Genève, devant une as-
senihlée tout en ma laveur, et déjà résolue de tout a|>[)rouvcr. Ici, c'é-
tait tout 11' eonlraiie : j'avais affaire à un Iracassiei', (|ui mettait l'astuce
I
1
f\it I II II I i\ m \ii s»:.
il la |tla(-i' ilii siiMiir, ipii uw liiiili:iil ii-iil pic^cs a\aiit t\tu' j'en a|i)'i--
l'iissc iiii. ri litiil tlrliTiniiif a iiif |>i'i-ii(li'c <'ii faille à (|iic|(|ii<' |i|-i\ (|iii' rc
IVil. IMiis j'fvaiiiiiiai i-i-llc |iii>iliiiti, plus rlli- inc panil pi'rilli'tisi- ; ri scii-
laiil riiiipiissiliilili- (le iii'i'ii liirr aNcr sihti'S, j'iiiia^iiiai mm -anln' r\pi--
(lii'iil. Je iMi-ililai MM (lisi-oMis à proiMMiii r ilovaul Ir i'(iii>isl(iii'c, piMii- li'
li'riisi'iol me (lispcMSiT lie ii'p(iM(lit'. I.a clnisc riail Ircs-fatilc : j'rni^is
ri' (liscoMis, cl iMi" mis à ri-liiilifi' par (•ivnr avi-c mim- anli'iir sans r^ali.'.
Tlléri'so se m(n|iLiit di- midi, en micmIc inl.inl Miaiitinllrr cl icpcli-r iriccs-
saMinicMl les imimmcs pliiasi's. pour làclicr de les Ihmitci- dans ma liMc.
J'cspi-i'ais (cuir riilin miom disconi's ; je sa\ais (|ii(> le cliàlclaiii, comiMc
iiriiciiT du priMct", assisicrail aM (•oiisisUiifc ; (pic, malgré les maïKriivrcs
cl h'^ lidiilcillo de Moiiliiiiilliii, l.i pliipail ili's anciens claiciil liii'ii dis-
poses pour iiini : i'a\ais en ma laNcnr la raison, la M'i'ili', la jiisliee, l.i
pioleelioii du roi, r.inlorilc du conseil dlvlal, les \(i'ii\ de Ions les lions
pali'ioles, (piiiiliressail l'étaldissemiMil de celle iiKjnisilion : loiil coiidi-
tiiiail .1 m'encourajier.
I.a \eilledM jour maripié. je savais mon discours j)ar cd'iir; je li; re-
filai sans l'aMte. Je le reiiiéiiiorai toiile la iiiiil dans ma lèl(< ; le matin je
no le savais pins; j'Iiésile à chaque mol, je me crois déjà dans l'illiislre
assemldce, je me Ironide. ji- lialltiilie. ma lèle se pr id ; enliii, presque
an momeiil d'aller, le comau'c me man(|iie lolalemeiil ; je resie cliez
moi, el je prends le |)arli d écriri" an consisloire, en ilisanl mes raisons
h laliàle, el prélexlanl mes incnmmodilés, qui véritablcmcnl, dans l'élal
on j't'Iais alors, m'anraienl diflicilemcnl laissé sonicnir la séance enlièn.'.
Le minislre. emliairassi- de ma lellre. remit l'affaire à une antre
séance. Dans I intervalle, il se donna ])ar Ini-mèine et par ses oréaliircs
mille nionvenients ponr séduire ceux des anciens qui, suivant les inspi-
rations de Icnr conscience |iliilnl (|nc les siennes, n Hpiiiaient pas an gré
(le la classe et an sien. Oncl(|nc puissants (|ne ses arf;nmeiils tirés de sa
cave tinssent être sur ces sortes de gens, il n'en |)nl gagner aiiciiii antre
cpic les deux on trois (jni Ini étaient déjà dévoués, et qu'on appelait ses
ànios damnées. L'ofliciordn jn'ince et le colonel de l'niv, qui se porta
dans cette affaire avec lieanconp de zèle, maintinrent les autres dans
leur devoir; cl quand ce .Monlmojlin voiilnt procéder à rexcommnnica-
tion,son consistoire, à la |)lnralilé des voix, le rofnsa tonl à plat. Hédnit
aliHS an dernier expéilient d'amentcr la popnlace. il se mit avec ses
confri'res cl dantres gens à v travailler onvertenuMil, et avec un tel suc-
cès, qne, maigri' li's forts et fr(''(|iienls r<'scrilsdn roi, inalgn- Ions les
ordres du conseil d"Ktal, je fus enlin Inrcc de (|niller le pa\>, poni- ne
pas exposer l'oflicier du prince à s'y faire assassiner Ini-nicmc l'ii iik!
dél'end.int.
Je n'ai qniin souvenir si confus de tonte celle .affaire, ipi'd m'est im-
possildc de mcllre aucun ordre, ancime li.aison ilnn-- les idées rpii m'en
-.ïl I.KS CONKESSIONS.
leMt'iinuiil, cl ijnc je ne lus puis luiidrc ijirf[)arses et isolées, comiiK!
elles se présenlciit a mon cspril. ,li' me r;ippelle (ju'il y a\ail eu avec la
classe (jnehine espèce de iiéij;ociali(>ii, dont .Montmoliin avail clé l'enlre-
inetlenr. Il, avail l'einl qu'on crai^nail i|U(' par mes écrits je ne trou-
blasse le repos du Jtays, à (|ui l'on s'en prendrait de ma liberté d'écrire.
Il m'axait lait entendre (|ue, si y m ('nj;ai;cais à (|uitler la plume, on se-
rait coulant sur le passé. J'avilis déjà |)ris cet enj^ai^emenlavec nu>i-un"'me;
je ne halanyai point à le prendre avec la classe, mais conditionnel, cl seu-
lement (juanl aux matières de reli<;ion. Il trouva le moyen d'avoir cel
écrit à douille, sur (|U('l(|ue clian^eniint (ju'il exigea. La condition ayant
été rejelée par la classe, je redemamiai nuin écrit : il me rendit un des
douilles et garda l'autre, prélexlaul ((u'il l'avait égaré. Après cela, le
peuple, (luverlemcnl excilé par 1(!S ministres, se moqua des rescrits du
roi, des ordres du conseil d'iilat, et ne connut jilus de frein. Je lus prê-
ché en cliaii'e, nommé l'AnleclirisI, et poursuivi dans la campagne
comme un loup-garou. .Mon lialiil il'Arménien servait de renseignement
à la populaci» : j'en sentais cruellemenl l'inconvénient; mais le quitter
dans ces circonstances me semblait une lâcheté. Je ne pus m'y résoudre,
et je un' promenais tranquilleuH'iil dans le pays avec mon cafetan et mon
bonnet fourré', entouré' des Iuk'cs de la canaille et qnehjuefois de ses
cailloux. Plusieurs l'ois, en passant devant des maisons, j'entendais dire à
ceux qui les habitaient : Apportez-moi mon fusil, que je lui tire dessus.
Je n'en allais pas plus vite : ils n'en étaient (|ue plus furieux, mais ils s'en
tinrent lonj(uirs aux menaces, du moins pour l'article des armes à feu.
Durant toute celte fermentation, je ne laissai pas d'avoir deux fort
grands plaisirs auxquels je fus bien sensible. Le premier fut de pouvoir
faire un acte de reconnaissance; par h; canal de milord maréchal. Tous
les honnêtes gens de Neuchàlel, indignés des traitements que j'essuyais
et des maneenvres dont j'étais la victime, avaient les ministres en exé-
cration, sentant bien qu'ils suivaient des impulsions étrangères, et qu'ils
n'étaient que les satellites d'antres gens qui se cachaient en les faisant
agir, et craignant que mon exemple ne tirât à conséquence pour réta-
blissement d'une véritable inquisition. Les magistrats, et surtout M. Mou-
ron, qui avait succédé à M. d'ivernois dans la charge de procureur gé-
néral, faisaient tous leurs efforts pour me défendre. Le colonel de l'ury,
(|noi(iu(î simple particulier, en lit davantage et réussit mieux. Ce fut lui
fini trouva le moveii de faire houquer Montmoliin dans son consistoire,
eu retenant les anciens dans leur devoir. Comme il avait du crédit, il
l'employa tant qu'il put pour arrêter la sédition ; mais il n'avait que l'au-
torité des lois, de la justice et de la raison, à opposer à celle de l'argent
et (in vin. La partie n'était pas égale, et dans ce point Montmoliin triom-
pha de lui. Ce|iemlant, sensible à ses soins et à son zèle, j'aurais voulu
pouvoir lui rendre bon office pour bon oflice. et pouvoir m'acquitter
l'MM II II, I i\ III \ii ri'j.i
t'iiviM's lui (le (|iiil(|nc laroii. Ji> !>a\ais i|iril luiiMiilail loil iiiii- \i\iuv Av
luiiSL'ilIfi' (l'Klal ; mais s'claiit mal ((imliiil au ^rc ilc la ((iiii- dans l'al-
laiii'ilii miiiisln- l')tit|iifn'f, il clail en ilis^ràci' aiipics du luiiKi- cl du
gonviMiiiMir. Ji- ris<|uai |)<iui'lanl d'ccriri' on sa l'axcur a milord inaré-
l'Iial ; j'usai nirim- |iarli>r de l'iMiiidoi (|u il di'-siiail, cl si hcnrenscmcnl,
t|uc, ciintrc l'altciilc de Inul le mundc, il lui lui |U'cs(|uc aussilnl ('(uilcrc
|)ar le roi. C.'esl ainsi (|ue le soi'l, (|ni m'a louinurs mis en même tem|is
tni|i liaul il 11 i>|i l)a<, ciMilinuail à me liallutler dune exluniili' à j'aulix';
cl tandis i|ue la |Mi|inl:ii'e me i-itUMailde l'aiii^e, je Taisais un eiuiseillur
di;ial.
Mon nuire <;rand |d.usii' lui uiic \isili' i|ui' \iiil me laire madame de
VLM'deliu avi'c sa lille, i|u elle .in.iiI nii'iiie .iii\ liaiii< i\r It mi iiniinr, d'iiii
l'Ile piMissa jiisi|u"a Mnliers, el lo^ea ilu'/. iniii den\ ou liiiis jours. A
l'oite ilallenliou el de soins, elle a\ail enlin surnionlé ma l(m;;uo répu-
gnance ; el mon npur, vaineu |>ar ses caresses, lui rendail lonte l'amilié
«|u'elli' ni'a\ail >i ioufilemps lénioi}>uée. Je lus IimicIk' de ce \n\a^e, sur-
tout dans la eireousiauee où je im- trou\ais, el où j axais ^rand liesoiu,
pour soutenir mon couia^i-, des consolations de I amitié. Je ciai^nais
qu'elle ne s'alTectàt des insultes (|ue je recevais de la populace, et j an-
rais voulu lui en dérober le spectacle, pour ne pas conirisler son cieur ;
mais cela ne me l'ut pas possilde; el (|uoii|ue sa pri'-sence conlirit un peu
les iiisolenis <laiis nos prouu'uades, elle en \il assez pour jn^er de ce
qui se passait dans les autres temps. Ce lui même durant son si-jour i lu,'/.
moi que je coiniuençai d'être alta(|n(' de unit daii^ ma |ii(i|iii' liahitatiou.
Sa lemme de cliaiJihre tron\a ma lenèlie couverle. un matin, des pierres
(|u'()U \ axait jelecs peiidaiil la iiuil. l n liane ti-ès-massil. <|ui l'Iait dans la
rue à côté de ma |>nrle cl iorlemiiil allaelié, lui délaclie, enlevé, el posé de-
boni contre la porte; de sorte que, si l'on ne s'en fût aperçu, le j)reniier
qui. pour sortir, aurait ouvert la porte d'entrée, devait naturellenienl être
assomme. Madame de \erdelin n'i^noiail rien de ce qui se passait; car,
outre ce (|u'elle voyait elle-même, son domestique, homme de conliance,
étail Irès-répandu dans le villa},'e. y accostait tout le monde, el on le vit
même en coul'érence avec Montimdlin. Cependant elb* ne parut faire au-
cune attention à rien de ce (|ui mariixait. ne me parla ni de Moiitmolliii
ni de personne, et ri'pondit jieu de eliose à ce que je lui en dis (|Mrl(|iii!-
fois. Seulement, paraissant persuadée que le séjour de l'Anj^leterre me
convenait plus qu'aucun antre, elle me parla beaucoup de M. Hume. (|ni
était alors à Paris, de son amilit' pour moi, du désir qu il avait de mètre
utile dans son i)ays. H esl liiii|is de dlri' (piclquc chose de M. Hume.
il s'était acquis une j^iamle i('|)ntation en l'iancc, et surtout |)armi les
encyclopédistes, par ses traités de commerce et de politi(|ne. et eu der-
nier lii'ii par son histoire de la maison de Sinart. le seul de ses écrits
dont j'avais lu quel(|ue ( ho-e daii> la Irailiu lion de l'abbi' l'rexosl. Faute
fieC l.l.S COM' KSSIONS.
(I aMilr In si's autres oiivra^'cs, j'iMais pcisiiailc;, sur ce (jii (ui ni a\ail dil
(le Ini, (jnc M. Hume associai! une àrno ti'ès-répiihlicainc aux [laïadoxcs
aiijjlais eu laM'ur du luxe. Sur ci-llc ii|>iniiMi. je i-cgai'tlais louk' son apo-
logie (le (liiarli's 1' coniinc un prodige d iuiparlialilé, cl j'avais une aussi
^ranile idei' de sa \erlu que de s(mi i^i'uie. l.c di'sir de eonnaitre col
Imhuuu' rai'c el d'(dilenir sou auiilii' avait lieancoup auguionlé les tenta-
lions de passer en Angleterre (|ne me donnaienl les sollicilalitms de ma-
danu' de IJouItlers, intinu- amie de M. Hume. Ariivé en Suisse, j'y leçus
lie lui, par la voie d(; cette dame, une lettre exlrèinenient (lallense, dans
laquelle, aux plus grandes lunaiiges siii' mmi génie, il joignait la pres-
sanli' invitation de passer en AngleliM're, et l'ollVe de tout son ciéilit et
de tous ses amis pour m'eu ri'udre le séjour agi'éahle. Je ti'onvai sur les
lieux milord mari'chal. le compatiiote et lami de M. Hume, ipii me
conlirma tout le ineii (jne j'en |)ensais, el ijui m'apprit même à son sujet
une anecdote iilleraii-e (pii l'avait beaucoup Frappé, el qui me Irappa de
Miènie. Vallace. qui avait éeril contre Munie au siijel de la population
dos anciens, clail ahscnl tandis qu'on imprimait son ouvrage. Hume se
chargea de revoir les ('preuves et de veillei'a lédituin. (.elle conduite
élail dans mon tour d'esprit, (l'esl ainsi (|ue j'avais débile des copies, à
six sous pi(To, d'une chanson (|ndn avait l'aile conire moi. J'avais (huic
lonle sorte de pri'jngés en faveui- de Hume, quand madame de Verdelin
vint me parler vivement de lamitie (|n'il disait avoir j)our moi, el de
son empressemenl à me l'aiie les honneurs de rAuglelerre; car c'est
ainsi qu'elle s'exprimait. Elle ino pressa beaucoup de profiler do ce zèle
et d'écrire à M. Hume. Comme je n'avais pas nalurellomont de penchant
pour- rAuglelerre, et (|ue je ne voulais prendre ce parti qu'à rexlrémité,
je refusai d'écrire el de promellre; mais je la laissai la maîtresse de l'aire
tout ce qu'elle jugerai! à propos pour maintenir .M. Hume dans ses bonnes
dispositions. Ivn quillanl Motiers, elle me laissa persuadé, par (oui ce
qu'elle m'avait dit de eel lionime illustic. (|u'il était de mes amis, et
qu'tdie clail eiic(M'e plus de ses amies.
Apres son diqiarl Mcuilmollin poussa ses mau(euvrcs, cl la |)opulace
no connnl plus de l'reiii. Je continuais cependant à me promener tran-
i|uillement au milieu des Inu'es; d 1' goùl de la botanique, que j'avais
eommenco de prendre auprès du docteur d Ivernois, donnant un nouvel
iul('rél à mes |)romena(les. me faisait parcourir le pays en herborisant,
sau< m'i''moii\oir îles clameurs de toute eelt(' canaille, dont ce sang-
froid ni' faisait «lu'irriler la fureui'. l'ne des choses qui m'affcctèronl le
plus, fui de voir les familles (le mes amis, ou des gens qui poilaienl ce
nom, entrer assez ouvertement dans la ligne de mes persécuteurs,
comint! les (l'Iveruois, sans en excepter mèuu' le pi'ie el le frère de mou
Isabelle, Uov de la Tour, parent de l'amie chez qui j'étais logé, et ma-
dame (iirardier. s,! Indle— (cur. Ce Pu'ire l5ov était si butor, si héle, el se
l'\ L I 1 1 II I I V 11 I Ml :ii-,
riiiii|Hirl.i SI linil.ilciiu'iil, i|iir, |iiiiii' rir |ms nie iiii'llii' rii cnli'ii-, je inc
|ici'inis (If II' |il;iis.iiilri ; cl je lis. diiis le ^onl ilii |ii'li| l'r<i|ili('li-, uni'
|iclili! Iiriii'liiii'c (II- i|iii'li|iics |i:i^i's, iiililiili-c /(/ i'isioii ilr l'irrrr ilr lu
nniiitiiijiir, (/<( le Wnjuitt, dans lai|iicll(' je lioiiviii le iiiiivimi de tirer assez,
plais, iiiiiiii'iil sur les miracles (|iii Taisaiciil alors le ^raiid pn-lcxle de ma
|ici scciiliKii. Ihi l'cvi'iiii lit im|irimc(' a liciie\e ce eliilïoii, i|iii n'eut daii>-
le |ia\ s <|n un succès médiocre ; les Neiicliàtclois, avec tont lenresiuil, ne
senleiil ^iicre le sel alti(|ue ni la |daisantei'ie, silot i|u°elle est un luii linc.
Je mis un |ii'ii plus de soin a nn aiilie l'crit du mèim- tennis, dnnl on
trniixeiM le mauiisi i il |iai'mi mes |ia|iiei s , cl doiil il tant dire ici le snjel.
Dans la pins <{ramle rureiir des deciels cl île la persécnlinii, les (ieiM'-
\ois s'étaient particnlièremeiit signalés en criaiil liiiindc liiule li iir l'orce;
et nioii ami Vernes entre antres. a\ec une !,;éui'rii-ile \iiimenl llii'iiln^i-
i|ne. clinisit prccisi'menl ce temps-la |iiiiii' pnlilier ciiulre umi des lettres
où il pri'lcndail prouxcr ipie je u'i'l.iis pas clirilieii. l'.es lellres, éci'iles
iivec nii Ion de snllisance, n'en l'Iaient pas meilleures, iiuiiiiiii'iiu assu-
rât (|nc le naliiralisle llnnnel \ a\ait mis la main : car ledit Itiiiiiiel,
(|niiii|Ue nialerialisie. ne laisse pas d'clre d'une lulliudoxie lies-iiilnli''-
ranle silùl i|ii il s a^lt de llliu..le ne lus assiireiiiiiil p.is leiilc de ri'hiitldi'e
à cet onvra-ic; mais l'occasion s'étant |)iésenlée don dire nn mot dans
les l.iiiics (le lu iiionluiinc, j'y insérai nne petite note assez dédaif^nense
i|ni mit Veines en lureiir. Il lemplit (ieni-M- des cris de sa ra"e, e|
d Iveiiiois nie iiiari|na i|ii'il ne se possédait pas. Oueli|iir leiiips après
parut une lenille aimiivino, (|ni semblait écrite, an lien d'encre, avec
l'eau du l'Iilé^éton. On m'accusait, dans celle letlrc, d'avoir exposé' mes
enlanls dans les rues, de traincr a[)rès moi nne cinireiise de corps de
garde, d'être usé de déliaïuhe. pourri de véroir, il il aiilres gentillesses
semldaldes. il ne me lui pas dillicile de reconnaître mon lioinme. Ma
première idée, a la lecture de ce liltelie, fut de meltre à son vrai pii\
tonl ce (jifon appelle renommée et réputation parmi les liommes.eii
voyant traiter de coureur de hiudi'i un lioiiiiiie ijni n'\ lui de sa vie, el
dont le pins grand défaut l'ut toujours délie timide et honteux comme
une vierge, cl en me voyant passer pour être pourri de vérole, moi qui
non-seulement n'eus do mes jours la moindre atteinte d'ancnn mal de
celle espèce, mais que des gens de l'art ont même cm i nniormé de ma-
nière à n'en pouvoir conlracler.Tonl liien pesé, je crus ne pouvoir mieux
réfuter ce lilieilc (|u'eii le laisaiit imprimer dans la ville où j'avais le
pins vécu; et je l'envoyai à Diicliesne pour le faire imprimer tel qu'il
était, avec un a\i'rtissenient ou je nommais M. Neines, et i|iieli|iies
courtes noies I r l'éclaircissemenl des faits. Non coulent d'avoir fait
imprimer celle feuille, je l'envoyai a plusieurs personnes, el entre autres
a M. le prince Louis de ^Virtemllerg. qui m'avail fait des avances Irès-
lionnétes. et .ivec lequel j'é'tais aloi- eu correspondance. Ce |>rince. du
riiS IKS COM ISSKt.NS.
l'cxioii cl (I autres, |)aiiiit'nl ddiilir (pic Vcriics IVil l'aiilciir du lil>cllc,
cl me lilàmi'rciit de l'a\oir iioiiiiiu' (lup léj^jèrcmont. Sur huirs repré-
sentations, le seniptile nie prit, cl j'écrivis à Dnclicsnc do supprimer
celle l'euille. (iiiy m'écrivit l'avoir sii|)primé ; ji; no sais pas s'il l'a fait;
je lai trouvé nienlenr en lanl d'occasions, (jue celle-là de pins ne sérail
pas une merveille; cl dès lors j'étais cnvelopj)é de ces profondes léncbres,
à travers les(|ucllcs il m'est impossible de pénélrei' ancnne sorte di! vérité.
M. Vern(!s supporta colle impnlalion avec une niodéiation plus fju'é-
tonnante dans un liomme qui ne l'aurait |)as méritée, après la l'ureur qu'il
avait montrée auparavanl. Il nrécrixil deux ou trois lettres très-mesu-
rées, dont le but parut être de làclior de pénétrer, |)ar mes réponses, à
quel point j'étais instruit, et si j'avais quelque prouve contre lui. Je lui
fis deux réponses courtes, sèches, dures dans le sens, mais sans mal-
honnôlelé dans les leruios, cl dnul il ne se fâcha point. A sa troisième
lollre, vdvaul iju'il voulait lier nue es|)è(:o de corros|)ondance, je ne ré-
iiondis plus : il nie lit parler par d'Ivernois. Mailaiiie ('.rainer écrivit à
du Peyrou (|u'clle était sûre (juo le lilxllc n'était pas de Vernes. Tout
cela néluaiiia point ma persuasion ; mais comme enfin je pouvais me
tromper, et qu'eu ce cas je devais à Vernes une réparalioii authentique,
je lui lis dire |»ar (rivcrnois que je la lui ferais telh' (|u il en serait con-
tent, s'il iiouvait m'iiuliquer le véritable auteur du libelle, ou me prou-
ver du moins qu'il ne l'était pas. Je fis plus : sentanl bien qu'après tout,
s'il n'étail pas coupable, je n'avais ])as droit d'exiger qu'il me prouvât
rien, je jiris le parti décrire, dans un Mémoire assez ample, les raisons
de ma persuasion, et de les soumettre au jugement d'un arbitre que
Vernes ne pût récuser. On ne devinorail pas quel fut cet arbitre que je
choisis : le conseil de Genève. Je déclarai à la fin du Mémoire que si,
apri's l'avoir examiné et fait les perquisitions qu'il jugerait nécessaires,
et (juil était bien à portée do faire a\ei; succès, le conseil prononçait que
M. Vernes n'était jias l'autour du libelle, dès l'instant je cesserais sincè-
rement de croire ([u'il l'est, je partirais pour m'aller jeter à ses pieds,
cl lui demander pardon jusqu'à ce que je l'eusse obtenu. J'ose le dire,
jamais mou /.èle ardent pour léciuite, jamais la droiture, la générosité
de mon âme, jamais ma couliaiice dans cet amour do la justice, inné
dans tous les cieurs, ne se inonlrereut plus pleinement, plus sensible-
ment, (|ue dans ce sage et toiiclianl Mémoire, oi'i je prenais sans hésiter
mes plus implacables eiiiiomis pour arbitres entre mon calomniateur et
moi. Je lus col écrit à du l'evrou : il l'ut d'avis de le supprimer, et je le
supprimai. Il me conseilla d'atlendre les preuves que Vernes promettait.
Je les attendis, el ji; les altciuls encore; il me conseilla do me taire en
altendanl, je me lus, et me tairai le resle de ma vie, blâmé d'avoir chargé
Vernes d'une imputation grave, fausse el sans preuve, quoique je resle
intérieurement persuadé, convaincu, comme de ma propre existence,
I-MI I I I II I I \ III Ml
•H't
iiii'il es! raitli'iir ilii lilicllr. Mon Mcnicuii' ol l'iilic Ir-^ iiiaiii^ ilr M. ilii
l'evroii. Si jainuis il \<)il If jonr, un \ Irnn^t-ra nies raismis, <-l l'un \
t'oiiiiaitia, ji> ri>S|uTe, ràiih' dr Ji'.in-Jai°(|ii('s, (|ni- nn's coiilt'in|i(ii'aiii>
ont si |icii \nnlii n)iinailri>.
Il t'st li>ni|ts il'cn xciiir a ma ('a(aslnt|ilii' (li> Mutirrs, cl a ninn ilr|i.irl
(In \ al-ili-- TraMTs, apirs drnx ans t-t demi d*' scjonr, et linil iikms il niic
coiislaiicc iiichranlaldi' .1 Miiilliir les |dn> indi^nrs Itailcmciils. Il m'ol
iiiipossildc di' nu- ra|i|i('li-r iict(ciiu'iit les di-lails de ci'llc dcsa^réaldi!
*'>|)0(|n(' : mais (m les lionvria dans la n'Iation i|n'rii |iiiliiia dn I'i'Mom.
et diMit j'aniai à parler dans la suite.
Depuis le dcpai I de madame de Nerdelin. la Ici uieiitaliuii devenait
[lins \i\e; et maillé les reserits réitérés du roi, malgré les ordres Iré-
»|nenls dn eonseil d'Klat, m;il^ré les soins dn eliàtelain et des ina;;islrat>
dn lien, le peuple nu* re^'ardant lotit de lion comme rAiitcelirisl. cl
\u\anl toutes ses elameiiis inulilcs, parut ciilin Nonioir en \eiiir aii\
voies de l'ait; déjà dans les eliemins les cailloux coiiinieiieaient a rouler
auprès de moi, lamés ce|)eiidaiit eiieore d'un peu tro|i loin pour pouvoir
inatteindri'. Kniin, la nuit de la loiie de Moliers, i|ni <-sl au eoiiimeii-
ccmcnl de soptenilue, je lus atta(|ué dans ma demenie, di' manière à
iiiellre en danj;er la vie île ceu\ (|ui 1 lialiitaieiil.
A minuit, i'eiilemlis nu j^raiid lunildans la galerie (|iii remuait sur le
derrière de la maison. I ne •;rèle de eaillonv, laiui> ("iilre la fenélre cl
.mO IJ:s CONFKSSIONS.
la porli' (|iu iloMiiaiiMit sur ci'llc galccic, y loiul)i'r(iil jucc laiil de fracas.
(|iii' mon ( liiiii, (|iii ((iiicliail dans la galerie, t'I i|ni avait coniniLMUM' par
ahovcr, se lut tie IVayetir, et se sauva dans un recoin, rongeant et grat-
tant les planches pour tâcher de l'uir. Je me lève au bruit; j'allais sortir
de ma chambre pour passer dans la cuisine, cjuand un caillou lancé
diiiie main vigoureuse traversa la cuisine après en avoir cassé la fenêtre,
vint ouvrir la porte de ma chambre et tomber au pied de mon lit ; de
sorte que si je m'étais pressé dune seconde j'avais le caillou ilans l'es-
tomac. Je jugeai que le bruit avait été fait pour m'allirci', et le caillou
lancé pour m'aci millir à ma sortie. Je; saule dans la cuisine. Je trouve
Thérèse, (|ui s'était aussi levée, et (|ui toute tremldanle accourait à moi.
N(Uis nous rangeons contre un mur, hors de la direction de la l'enèlre,
pmir éviter l'alleiiite des pierres, et délibérer sur ce ([ne nous avions à
faire : car sortir pour appeler du secours était le moyen de nous faire
assommer. Heureusement la servante d'un vieux bonhomme qui logeait
au-dessous de moi se leva an bruit, et courut apirs M. le châtelain,
(i<ml nous étions jxirle a poile. Il saute de son lit, prend sa robe de
chambre à la hâte, et vient à liuslanl avec la garde, qui, à cause de la
foire, faisait la ronde celle nuit-là et se trouva tout à portée. Le châte-
lain vil le dégât avec un tel effroi, (]n'il en pâlit ; et, à la vue des cailloux
dont la galerie était pleine, il s'écria : Mtui Dieu ! c'est une carrière ! En
visitant le bas, on trouva que la porte d'uiui petite cour avait été forcée,
et qu'on avait tenté de pénélrer dans la maison par la galerie. Eu recher-
chant ponrcpioi la garde n'avait point aperçu ou empêché le désordre,
il se trouva (jne ceux de Motiers s'étaient obstinés à vouloir faire cette
garde hors de leur rang, quoique ce fut le tour d'un autre village. Le
lendemain, le châtelain envoya son rapport au conseil d'Etat, qui, deux
jours après, lui envoya l'ordre d'informer sur cette affaire, de promettre
nue récompense et le secret à ceux qui dénonceraient les coupables, et
de mettre en attendant, aux frais du prince, des gardes à ma maison et
à celle du châtelain, qui la touchait. Le lendemain, le colonel de Pury, le
procureur général Meuron, le châtelain Martinet, le receveur Guyenet,
le trésorier d'ivernois et sou père, en un mot tout ce qu'il y avait de
sens distintrués dans le pavs, vinrent uie voir, et réunirent leurs sollici-
talions pour m'engager a céder à l'orage, et à sortir au moins pour un
temps d'une paroisse où je ne pouvais plus vivre en sûreté ni avec hon-
neur. Je m'aperçus même que le châtelain, effraye des fureurs de ce peu-
ple forcené, et craignant qu'elles ne s'étendissent jusqu'à lui, aurait été
l)ieu aise de m'en voir partir au plus vite, pour n'avoir plus l'embarras
de m'y protéger, et pouvoir la ([iiilter liii-niéme, comme il lit après
mon départ. Je cédai donc, et nuMue avec peu de peine ; car le spectacle
d(! la haine du peuple me causait \\\\ décbireuu'ut de cn-ur qiu' je ne
|)ouvais plus supjiorter.
\ fK's
.Ht
*>
l'Ml I II II ll\ Itl Ml SSI
J'uvais |iliis iriiiii- rciraili' à clinisir. |)c|iiiis le tiliiiii' ilc iiiadMitu- ilr
Vfrtli'liii .1 l'ai'is, l'Ile iii'a\;iil |i.iili'' dans |ilMsi<'iii's Icllrrs d'un M. Wal-
|iii|c i|ti'i'il(' a|)|irlail iinloni, |i'i|iii'l, |iiis (11111 ^laiid /rl<- rii ma raN<-iii'.
nie |irii|iiisait, dans uni' di- srs li'iirs, nii asili- dmil l'Iic nu' iaisail Irs
(lesci'i|iti<>ns Irs |dus a^n-abics, cntraiil, |)ai- rapixti'l an jn^rinrnl il a l.i
siilisislanci'. dans des di'tails (|iii in,ii'i|naii'nl a (|ni'! pninl Irdit inilnril
\\al|Mili' s't)('i-n|iall a\«'r cllf df cr pinji'l. Mijurd inaii'ilial in'a\ail lon-
jonrs conseillé r.Vn^lt'ti'rn' on l'Kt'ossi', ri ni'\ uili ill un asile aussi dans
si>s (orrcs, mais il m'i-ii iiHiail un (|ni me Irniail l)i>aui'ou|i davantage à
Pulsdani, auprès dr lui. Il Muail de nie l'airi- |iail d'un |)I'ii|mis i|in-
If roi lui avait Irnu à nnui suji-l. ri qui l'Iail uni- rs|ii'('i- din\ila-
tiiin il iu'\ l'iMulit'; ri uiadanii' la duclicssc do Sa\r-(ii)tlia ('i>ni|ilail si
bien sur ce vova^e, (|n'elle m'éirivil pour lue pii-ssrr d aller la voir en
passant, et de in'ai'i'iMer (|uel(|ne Icnijis anpri'S d'elle : mais j'avais un
tel allai lienuMit pour la Suisse. i|iii' je lu' pouvais me résoudre à la
(|uiller laul qu'il nie seiait possible d'y vivre, «'t je pris ce temps pour
exécuter nu projet dont j'étais occupé depuis (]nelques mois, et diuit je
n'ai |>u j)arler encore, pour ne pas con|)er le lil de imui ré-cit.
Ce projet consistait à m'aller établir dans l'ile de Sainl-l'ierre, do-
maine de l'Iiôpital de Herue. au milieu du lac de Itieniie. Dans un pcleri-
nai^e pédestre (|ue j'avais lait l'été pi'écédent avec du l'evron, nous avions
visite cette île, et j'en avais été tellement encliauté, que je n'avais cessé
depuis ce temps-là de sonjier aux moyens d'y faire ma demeure. Le |)lus
grand obstacle était que l'ile ap|)arlcnait aii\ lîrniois. (jui. trois ans au-
paravant, m'avaient vilaiiicnu'nt cliassé de cbe/ eux; et outre (|ue ma
fierté pâlissait à retourner chez des gens qui m'avaient si mal re^u, j'a-
vais lien de craindre qu'ils ne me laissassent pas plus en repos dans celle
ilc qu'ils n'avaient l'ait à Vverdun. J'avais consulté là-dessus niilnnl ma-
réchal, qui. pensant comme moi (|ne les IJernois seraient bien aises de
me voir reléyiié dans celte île et de m v tenir en ola^e, pour les écrits
que je pourrais être tenté de l'aire, avait fait sonder là-dessus leurs dis-
positions par un M. Sturler, son ancien voisin de Colombier. ^1. Sturler
s'adressa à des chefs de l'Klat, et, sur leur réponse, assura niilord maré-
chal (|ue les Bernois, honteux de leur conduite passée, ne denianiiaienl
pas mieux que de me voir domicilié dans l'Ile de Saint-Pierre, et de m'y
laisser tranquille. Pour surcroît de précaution, avanl de risquer d'y
aller résider, je lis prendre de nouvelles informations par le celouel
(ihaillet, qui me conlirma les mêmes choses ; cl le receveur de l'ile ayant
reçu de ses maîtres la permission de m'y loger, je crus ne rien risquer
d'aller m'élablir chez lui, avec l'agrément tacite tant du souverain que
des |)ropriétaires ; car je ne pouvais espi'rer que MM. de Berne reconnus-
sent onvertemeul 1 injustice qu ils m'avaient laite, et péchassent ainsi
contre la plus inviolable maxime de Ions les souverains.
.V>i I.KS COM'KSSIO.NS.
I.'ilc (le S.iiiit-l'iiMii', a|i|i('l(''i' à Nciicliùlcl I île ilc la Molk', au iiiili<'ii
(lu lac (11' KioiHit", a ciiviidii une ilciiii-ru'iic de loiir; mais dans ce ])t'lit
espace elle fournil toutes les principales proiluclions nécessaires à la
vie. l'^llo a des champs, des |ircs, des vergers, des bois, des vignes ; et le
tout, à la laveur d'un terrain varié et monlagiieux, l'orme une disliihu-
lion danlanl plus at;ical)le, (Mk; ses parlies ne se découNranl pas loiiles
ensemble, se l'ont valoir mutuellement, et font juger l'ile plus grande
(|u"elle n'est en effet, liie terrasse fort élevée en forme la partie occi-
denlale, (jiii regarde (ileresse et Uonneville. Ou a planté cette terrasse
d'une longue allée iiu'oii a coupé(! dans son milieu par un grand salon,
où, durant les vendanges, on se rassemble les dimanches de tons les ri-
vages voisins, pour danser et se réjouir, 11 n'y a dans l'île qu'une seule
maison, mais vaste et commode, oti loge le receveur, et située dans un
enfoncement qui la tient à l'abri des vents.
A cinq ou six cents pas de l'ile, est, du coté du sud, une antre île beau-
coup plus petite, inculte et déserte, qui paraît avoir été détachée autre-
fois de la grande par les orages, et ne produit parmi ses graviers que des
saules et des persicaircs, mais où est cependant un tertre élevé, bien
gazonné et très-agréable, f.a forme de ce lac est un ovale ])iesque régu-
lier. Ses rives, moins riches que celles des lacs de Genève et de Neuchà-
tel, ne laissent pas de former une assez belle décoration, surtout dans la
partie occidentale, qui est très-peuplée, et bordée de vignes au pied
d'une chaîne de montagnes, à peu près comme à Côte-Rôtie, mais (jni
ne donnent pas d'aussi bous vins. On y trouve, en allant du sud au nord,
le bailliage de Saint-Jean, Bonneville, Biennc et Nidau à l'extrémité du
lac ; le tout entremêlé de villages très-agréables.
Tel était l'asile ([ue je m'étais ménagé, et oîi je résolus d'aller ni'éla-
blir en quittant le Val-de-Travers. Ce choix était si conforme à mon goût
pacifique, h mon humeur solitaire et paresseuse, que je le compte parmi
les douces rêveries dont je me suis le plus vivement passionné. Il me
semblait que dans celte île je serais plus séparé des hommes, plus à
l'ahri de leurs outrages, plus oublié d'eux, plus livré, en nu mol, aux
douceurs du désœuvrement et de la vie contemplative. J'aurais voulu
être tellement confiné dans cette île, que je n'eusse jdns de commerce
avec les mortels; et il est certain que je pris toutes les mesures imagina-
bl(>s pour me soustraire à la nécessité d'en entretenir.
Il s'agissait de subsister ; et tant par la cherté des denrées que par la
difficulté des transports, la subsistance est chère dans cette île, où d'ail-
leurs on est à la discrétion du receveur. Cette difficulté fut levée par un
arrangement (pie du l'eyrou voulut bien prendre avec moi, en se sub-
stituant à la place de la compagnie qui avait entrepris et abandonné mon
•dition générale. Je lui remis tous les matériaux de cette édition. J'en
e
n
lis l'arrangement et la distrihiiliim. J'y joignis l'engagement de lui re-
i>\i(Tii II. Il MU Ml nss
iin'llif li's ni(-iiii>ii'cs île in.i >ic, cl je le lis (l<'|MiMlaii'c ^iiitM'ali'tni'iil lii'
Ions mes |ia|iicrs, avec- la roiiililioii cxiiri-ssc (II- n'en lairc usage i|u'a-
pi'i-s ma iiiori. ayant à tiviir d'ailii-M'i- lraiii|iiilli-iiiciit ma (-arrière, sans
plus fiMre souvenir le |>nl)lii- tie moi. An moyen île eela, la pension via-
gère ipiil se l'Iiar^^enil de me paver siiflisait ponr ma snlisislanie. Mi-
lord mareelial avant reionvré tous ses liiens, m'en avait oflei t une de
1200 lianes, (|ne je n'avais aeceplée i|u'ea la réduisant a la moitié. Il
m'en voulut envoyer le eapital. i|tie je refusai, par lemharras dt; le
pl.uer. Il lit |>asser ce capital à du l'eyroii, entre les mains de ipii il est
reste, et ipii m'en |tave la rente viagère sur le |)ied eouveun avee le awi-
stitnant. Joignant donc mon traité avee du l'evrou. la pension de milord
maréelial, ilmil les deux tiers étaient réversibles à Thérèse après ma
mori, et la rente de iJOO IVanes <|ne j'avais sur Dneliesne, je piuivais
compter sur une subsistance honnête, et ponr moi, et après moi pour
Thérèse, à ijui je laissais 700 francs de rente, tant de la pension de Hey
(|ue decidlede milord maréchal : ainsi je n'avais plus à craindre que le
pain lui mani|uàl, non plus (ju'à moi. Mais il était écrit (|ne l'honneur
me IVucerait île repousser tontes les ressources que la fortune et mon
travail mettraient à ma portée, et que je mourrais aussi pauvre que j'ai
vécu. On jugera si, à moins d'être le dernier des infâmes, j'ai pu tenir
des arrangements (|u'on a toujours pris soin de me rendre ignominieux,
en môlant avec soin toute autre ressource, poni- me lorcer de con-
sentir à mon déshonneur. Comment se seraient-ils doutés du parti que
je prendrais dans celte allcruative? Ils ont toujours jugé de mon cieur
par les leurs.
Kn re|)os du côté di' la subsistance, j'étais sans souci de tout- autre.
Ouoiquc j'abandonnasse dans le monde le champ libre à mes ennemis,
je laissais dans le noble enthousiasme qui avait dicté mes écrits, et dans
la constante uniformité de mes principes, un témoignage de mon âme
(|ni répondait à celui (|ue toute ma conduite rendait de mon naturel.
Je n'avais pas besoin d'une autre défense contre mes calomniateurs. Ils
pouvaient peindre sous mon nom nn antre homme; mais ils ne pou-
vaient lrom|)er que ceux qui vonlaienl être trompés. Je pouvais leur
donner ma vie à ejtiloguer d'un bout à l'antre : j étais sûr cju à travers
mes fanics et mes faiblesses, à travers mon inaptiludeà supporter aucun
joug, on trouverait toujours nn homme juste, bon, sans liel. sans haine,
sans jalousie, prompt à reconnaître ses jiropres torts, plus prompt à ou-
blier ceux d'antrui. chercluinl touli'sa félicité dans les liassions aimantes
et douces, et porlanl ( n toute chose la sincérité jusfjn'à l'imprudence,
jus(jn'au plus incroyable désintéressement.
Je prenais donc en quelque sorle congé de mon siècle et de mes con-
temporains, et je faisais mes adieux an monde en me conliiiant dans
celle île |)onr le reste de mes jours ; car telle était ma résolution, et c'é-
ri3t 1,ES CONFESSIONS.
lait la (|iu' je complais cxcciilcr ciiliii le yiaiid projet (1(! cpltc vio oiseuse,
aii(|iiel j'avais inulileiiieiit consacré jusqu'alors tout le pou traclivité (jue
le ciel ni'a\ait départie, Celle île allait devenir |)onr moi celle de i'api-
Mianie, ce bienheureux pays oi'i l'on dort :
On y fail [ilii^, lin n'y l'ail niill(> choso.
Ce ///((S était tout jmuii- moi, car j'ai toujours peu regi-etlé le som-
meil ; l'oisiveté me sullil; cl pourvu que je ne fasse rien, j'aime encore
mieux rêver éveillé qu'en souj^e. i>'àgc des projets romanesques élant
passé, et la l'nmée de la gloriole m'ayaul pins étourdi (|ue llaltt', il ne
me restait, pour dernière espérance, que celle (]v \]\iv sans gène, dans
un loisir éternel. C'est la vie des bienheureux dans l'autre! monde, et
j'en faisais désormais mou bonheur supiême dans celui-ci.
Ceux qui me re|)roclient tant de contradictiousne manqueront pas ici
de m eu reprocher encore une. .l'ai dit que l'oisiveté des cercles me les
rendait insupportables, et me voilà rechercliant la solitude uniquement
pour m'y livrer à l'oisiveté. C'est pourtant ainsi que je suis; s'il y a là
tie la contradiction, elle est du fait de la nature et non pas du mien :
mais il y en a si peu, (jiie c'esl par là précisément (|uc je suis toujours
moi. L'oisiveté des cercles est tuante, parce qu'elle est de nécessité; celle
de la solitude est charmante, parce qu'elle est libre et de volonté. Dans
une com|)agnic il m'est cruel de ne rien faire, parce que j'y suis forcé.
Il faut (jne je reste là cloué sur une chaise ou debout, planté comme
un piquet, sans remuer ni pied ni palle, n'osant ni courir, ni sauter,
ni chanter, ni crier, ni gesticuler quand jeu ai envie, n'osant pas même
rêver ;• ayant à la fois tout l'ennui de l'oisiveté et tout le tourment de la
contrainte; obligé d'être attentif à toutes les sottises qui se disent et à
tous les c(unj)liments qui se l'ont, et de fatiguer incessamment ma Mi-
nerve, pour ne pas manquer de placer à mon tour mon rébus et mon
mensonge. Kt vous appelez cela de l'oisiveté! C'est un travail de forçat.
L'oisiveté que jaime n'est pas celle d'un fainéant qui reste là les bras
croisés dans une inaction totale, et ne pense pas plus qu'il n'agit. C'est
à la fois celle dun enfant qui est sans cesse en mouvement j)our ne rien
faire, et celle d'un radoteur (jui bal la campagne, tandis que ses bras
sont en l'cpos. .l'aime à m'occuper à faire des riens, à commencer cent
choses, et n'en achever aucune, à aller et venir comme la tête me
chante, à changer à chaque instant de projet, à suivre une mouche
dans toutes ses allures, à vouloir déraciner un rocher pour voir ce qui
est dessous, à entreprendre avec ardeur un travail de dix ans, et à l'a-
baudonner sans regret au bout de dix minutes, à muser enfin tonte la
journée! sans ordre et sans suite, et à ne suivre en toute chose (|ue le
caprice du moment.
|-\lt I II II. I l\ Kl Ml 5.Vi
Ln lt(ilaiiii|ti('. telle (|iie ji' l'ai loiijotirs eonsidérte, el telle qu'elle
eoinineiieait à ilexeiiir |iassii)ii puni' moi, était preeisetiieiit une elmle
oiseuse, |iro|iie a reni|>lir ttint le Mile de me-. Imimis, sans \ l.iis-.er plaee
an délire de l'iiiia^inatinn, ni a reiniiii ilnn desd-UM'enieiil lnlal. l-irrer
notielialainnient dans les liois et dans la eaiii|ia^iie, |ireiidre inaeliinale-
ineiit ('à el la, tantôt une lleiir. tanlùl un raniean, liiniiter nnni l<iin
presipi'an hasard, (diserver mille et mille luis les mi'ines clioso, el ton-
jonrs avee le même intirèt, parée ipie je les onldiais tonjniirs. était de
(|niii passer l'éteinité sans ptinvoir m'enniiyer nn moment. niiel(|ne élé-
};ant(<, qnehpie admiralile, (piehpie ili\erse ipie soit la strnclnre des m'--
•;etan\, idle ne IVappe pas assez, nn leil ij^noraiit pour l'inli-resser. (ielti;
conslanle analoj;ie, et poiirlaiil celle \ariele prodi<;ioiis<' (|ni rè^'iie dans
leur organisation, ne lrans|)orle (|iu' eoiiv (|ui ont déjà (|nel(|ne idée du
système véj;élal. Los antres n'cml, à l'aspeet de Ions ces trésors de la iia-
liire, (|ii'nne ,'tiliiiiralion stiipide et monotone. Ils ne MiienI rien en dé-
tail, |)arce (in'ils ne savent pas n\èmc ce qu'il l';inl regarder; et ils ne
voient |dus reiisemhle, parce qu'ils n'ont aucune idée de cette cliainc
de rapports et de conihiiiaisons cpii accahie de ses merveilles l'esprit di-
l'observateur. J'étais, et mon délaul do iiu'inoiro me devait tenir tou-
jours, dans cel lieiii-eti\ point d'en savoir assez peu pour (|iie tout me fui
nouveau, el assez pour que tout me fut sensible. Les di\ers sols dans
lesquels l'île, quoique jtetile, était parta^'ée, m'orfraient une suilisante
variété de pliuiles |)our l'étude el pour ramusemout do loiile ma vie. Je
n'v voulais |)as laisser un jioil d lici lie sans analyse, et je m'arrangeais
tléjà pour faire, avec uu recueil immense d'observations curieuses, la
Flora l'vl tins u la ri s .
Je lis venir Thérèse avec mes livres el mes effets. Nous nous mimes en
jicnsion chez le receveur de l'île. Sa femme avait à Nidaii ses sœurs, ipii
la venaient voir tour à tour, et (pii faisaient à ThéreS(> une c(unpaj;nie.
Je fis là l'essai d'une douce vie dans lacjuellc j'aurais voulu passer la
mienne, cl donl le «lont que j'y pris ne servit qu'à me faire mieux senlir
l'amerlumede celle qui devait si promptemcnl y succéder.
J'ai toujours aiim'' l'eau passionnément, et sa vue me jette dans nue
rêverie délicieuse, quoique souvent sans objet déterminé. Je ne manquais
point à mon lever, lorsqu'il faisait beau, de courir sur la terrasse bumer
l'air salubrr el frais du matin, et planer des yeux sur l'horizon de ce beau
lac. dont les rives et les inonlMj;nes (|iii le bordent encliantaienl ma vue. Je
ne trouve point de plus di^'iic liommaj^e a la DiMiiite que cette adniiralion
niuetlc qu'excile la contemplalion de ses œuvres, et qui ne s'exprime
point par des aclcs développés. Je comprends comment les habitants des
villes, (pii ne voient ipie des murs, des rues el des crimes, oui |)eu de
loi ; mais je ne puis compremlre commenl des campagnards, el surtout
des solitaires, peuvent n'en point avoir, (.oiniiieiit leur àine ne s'élève-
Toi; LES CONFESSIONS.
t-t'llc |»as coiil lois lu jour avec cxlasc à raiiteiir des iiiorvuillL's qui les
IraiiiuMit? l'our moi, c'osl surtout à mou lever, alïaissé ])ar uies iusoui-
nies, <iii"uiie loiii;iu; hahilndc; nie poitc à ces élévatious de eo'ur (|ui
n'imposeiil poiul la ralif;ue de peuser. .Mais il faut pour cela <|ue lues
yeux soieut frappés du raxissant spectacle de la uature. Daus ma cliaiuhre,
je prie plus raremeul et plus sèclieuu'ut : mais à l'aspect d'uu i)eau
paysajjc, j(! lue sens éiuu saus poinoir dire de ([iioi. .l'ai lu (|u"uu sage
('■\r(|ue, daus la visite de S()u diocèse, lituna une Aiiiille feiuuie <|ui, poui'
Idule prière, ne savait dire (|ue O ! il lui dit : Houiu' uum'c, ooutiuue/ de
[trier toujours aiusi; votre prière vaut mieu.\ (jue les uôtres. Cette meil-
leure prière est aussi la mieune.
A|)rès le déjeuuer, je uie liàtais d'écrire eu rcclii[;uant quel((ues uial-
heureuses lettres, aspiraut avec ardeur à 1 heureux uiouieut de ueu [)lus
écrire du tout. Je tracassais quelques instauls autour de mes livres et
pa|)iers, j)our les déhaller et arrauger, j)lutùt que j)our les lire ; et cet
arraiigeuieut, ([ui deveuait piuir luoi l'œuvre de l'éuélope, me donnait le
plaisir de muser quelques mouu'uls, après quoi je m'en ennuyais et le
quittais, pour passer les trois ou quatre lieures qui nie restaient de la
matinée à l'étude de la botani(]ue, et surtout au système de Linn;cus,
pour lequel je pris une passion dont je n'ai ])u l)ien me guérir, même
après en avoir senti le vide. Ce grand observateur est, à mon gré, le
seul, avec Luchvig, qui ait vu jusqu'ici la botanique en naturaliste et en
pbilosoj)lie; mais il l'a trop étudiée dansdes herbiers et dans des jardins,
et pas assez dans la nature elle-même, l'our moi, qui prenais pour jar-
din l'île entière, sitôt que j'avais besoin de faire ou vérifier quel-
que observation, je courais dans les bois ou dans les prés, mon livr(!
sous le bras : là, je me couchais par terre auprès de la plante eu (jnes-
tion, pour l'examiner sur pied tout à luon aise. Cette méthode m'a beau-
coup servi pour connaître les végétaux dans leur état naturel, avant
qu'ils aient été cultivés et dénaturés par la main des hommes. On dit
que Fagon, jtremier nu'deein de Louis XIV. (|ui uounuait et connaissait
|)arfaiteuu^nt toutes les piaules du Jardin Hoyal, était dune telh; igno-
rance dans la campagne, qu'il n'y connaissait plus rien. Je suis précisé-
ment le contraire : je connais quelque chose à l'ouvrage de la nature,
mais rien h celui du jardinier.
l'oiw les après-dînées, je les livrais totaleuu'ut à mou hununir oiseuse
et nonchalante, et à suivre sans règle l'impulsion du moment. Souvent,
(juarul l'air était calme, j'allais immédiatement en sortant de table me
jeter seul dans un jtetit bateau, (jue le receveur m'avait appris à mener
avec une seule rame ; je m'avançais en pleine eau. Le moment où je dé-
rivais me doimait une joie (|ui allait jus(ju"au tressaillement, et dont il
m'est im[)ossible de dire ni de bien compi'endre la cause, si ce n'était
peut-être une lélicilalion secrète détre en cet état Ihms de l'atteinlc
l'Mi I II II I i\ III \ii .►,.'.:
(les iiiiTliaiils. J'(>i'nii< iiimiiIi- m-iiI dans te lac, a|i|iiiii liant i|ii<'li|iirr<iis
lin rivage, mais n'y alMuilaiil jamais. Sniivi-iil, laissant aller inim liatc.iu
il lu merci de l'air et de l'can, je me livrais à des r<^\eries sans idijel, et
(|iii. |ioiir (^ir)> slnpido, n'en étaient pas ninins douces. Je nréoriais
[larfois axec allemirissement : (I nature! >> ma mère! me soici siins la
seule partie ; il ii'n a pinnl ici d homme adroit et lourlie (|iii s'iiiler|i(ise
entre loi et moi. Je m'éloignais ainsi jnsiin'à demi-lieue do lerre; j au-
rais voulu (|ne ce lac ci'il été rOcéan. (!e|iendant, |)oui- coni|ilaire a mon
|ianvre clnen, (|ui n'ainiait pas autant i|ue moi de si Icui^ues stations
sur ICati. je siinais (rniilmaire nu liul de |>i'i>iueii.id<' ; c'était d'aller
dcliai'(|Uer a la pi'llle ile. de m \ proilieiier une liiiiii' mi deuv, ou di;
m'elendre an sommet ilu h rire sur lega/.uii, pour m'assonvir du plaisir
d'admirer ce lac et ses eii\ irons, pour evaminer et (liss(''(|iier toutes les
lierlies (|ui se trouvaient à ma piutei'. el ptuir me liàtir. comme un antre
ItohillSOU, liu<' demeure luia^iiiau'i' dans ci'lle |ielile ile. Je lu aH'ection-
nai rorlement à celte liutte. Ouand j \ pouvais mener promener Tlierese
avec la receveuse et ses S(enrs, iMuiime j'étais lier d'être leur pilote et
leur j^ui<le ! .Nous y portâmes eu pompe des lapins ptnir la |>enpler ; au-
tre fêle |iiMir Jeau-Jac(|nes. (ietle peuplade me rendit la petite Ile encore
plus intéressante. J'\ allais plus souvent et avec plus de plaisir de|)nis ce
lemps-la, pour redierclier des traces du projj;rèsdesuouveau\ lialiilants.
A CCS amuseinenls, jeu joignais nu (pii me rap|)elait la diuice vie ili
t. s
r;^8 I.F.S (.OM LSSIONS.
(!li,iriiicll('s, (i .uKincl 1,1 siiisoii m'iinilait |>arliciilièr(M)iont. ('i'(''lail un
(li't.ul (le s(tiiis riisli(|n('s jKiiir la iicullc des l(''}>;iiines et des Iriiils, cl (jiic
nous nous l'aisioiis iiii |)laisir, Tliéroso et moi, do partager avec la roee-
vcnso et sa lamille. Je me souviens (|niin Uernois, nommé M. Kircliber-
};er, mêlant venu voir, me trouva perehé sur un grand arbre, un sac
altaclié aiiiourde ma ceinlun', el déjà si plciri d<' pommes, que je ne
pouvais plus me lemiier. Je ne lus pas ràelié de celte rencontre et de
iiltisienis autres pareilles, J'espérais (|ue les IJernois, témoins de l'em-
ploi de mes loisirs, ne songeraient plus à on troubler la tran(|uillité, et
me laisseraient en |i:ii\ dans ma solitude. J'aurais bien mieux aimé y
cire confiné jiar leur volonli' (pie par la mienne : j'aurais été plus assuré
de n'y point voir Iroublcr mon repos.
Voici encore un do ces aveux sur les(iuels je suis sûr d'avance de l'iii-
cr(''diiliti'' des bn'leurs, ol)slin(''s ;'i juger lonjours de moi par eux-mêmes,
(|noi(in'ils aient été forcés de voir dans lonl le coins de ma vie mille al'-
l'eetions internes qui ne ressemblaient point aux leurs. Ce qu'il y a de
plus bizarre est qu'en nie rcifusanl tous les sentiments bons ou indiffé-
rents qu'ils n'ont pas, ils sont toujours prêts à m'en prêter de si mau-
vais, (|u'ils ne sauraient même entrer dans un eoMir d'bommc : ils trou-
vent alors tout simple i\c me mettre en eoniradielion avec la nature, el
défaire de moi un monstre tel (|u'il n'en peu! même exister. Uicn d'ab-
surde iH' leur paraît incroyai)!o dès qu'il tend à me noircir; rien d'ex-
haordiiiaire ne leur paraît possible, dès qu'il tend à m'honorcr.
Mais (|iioi (ju ils en puissent cioire ou dire, je n'en continuerai pas
moins d'exposer fidèlement ce qiu' fui, lit et pensa J. J. Rousseau, sans
expliquer ni justifier les singularités de ses sentiments el de ses idées,
ni recberclier si d'autres ont pensé comme lui. Je pris tant de goût à
l'Ile de Saint-Pierre, et son séjour me conv(Miait si fort, qu'à force d'in-
scrire tous mes désirs dans cette île, je formai celui de n'en point sor-
tir. Les visites que j'avais à rendre au voisinage, les courses qu'il me
faudrait faire h Ncucliàtel, à Bieuno, à Vverdun, à Nidau, fatiguaient
déjà mon imagination. In jour à passer bors de l'île me paraissait re-
tranché de mon b(mbeur; et sortir de l'enceinle de ce lac était pour moi
• sortir de mon élément. D'ailleurs, l'expérience du passé m'avait rendu
craintif. 11 suffisait que quel(|ue bien llaltàl mon cœur, pour que je dusse
m'altendro à le perdre; et l'ardent désir de finir mes jours dans cette
île était inséparable de la crainte d'être forcé d'en sortir. J'avais ])ris
riiabitudc d'aller les soirs m'asseoir sur la gri-vo, surtout quaiul le lac
était agité. Je sentais un plaisir singulier à voir les Ilots se briser à rnes
pieds. Je m'en faisais l'image du tumulte du monde, et de la paix de
niiin habitation ; cl je m'attendrissais quelquefois à cette douce idée, jus-
qu'à sentir couler des l.irmes de mes yeux. Ci" repos, dont je jouissais
avec passion, n'était troublé que par rin(|uiélude de le ]ierdre; mais cette
!• vit I II II, I i\ m \ii. :,.vj
iiii|iiii'Ui(lo allait au point il'cti altérer la (Inuieui . Je -mlais ma sitiia-
tiDii >i précaire, t|iii' ji' n'osais > eoni|iler. Ali! i|iie je i hanterais volmi-
Imm'.n, nie (lisais-je, la iilieiie de sniiir tljei, ilniil je ne nie siineie iiiiint,
avec l'assuranee d'y |ionMtir rester Innjonis! An Inn d ilie sonlleil par
^ràie. i|iu; n'y siiis-je ilélenn par l'oro- ! ('.eux (|ni ne font i|ni! m'y souf-
frir peii>(>nt à elia'ine instant m'en (-liasser; et piiis-je espérer (|iie mes
peiseeutenis, m y \iiyaiil lienren\, m y laissent ((inlimier de l'elre? Ali!
c est peu i|ii un iiii' perinelle d\ \i\i'e; |e Munirais i|n un m \ emidani-
nàt, i't je voudrais être contraint d'y rester, pour ne l'i-tre pas d'en sor-
tir. Je jetais un o-il d'envie sur I lieiirenx Miclieli Dnriel, i|iii, traiM|ni!le
au cliàlean d'Arliei^;, n'axait en (|u'a vouloir être lieiireiiv, pour l'èlie.
Kniiii, a Idic I' (le un' li\ iii' .1 tes réllevions, el aiiv pi'i's-eiiliiuents iii<|nié-
lanls des nonveauv orales toujours prêts ii londia; sur moi, j'en vins à
désirer, mais avec une ardeur incrovalde, (in'au lieu de tolérer seulement
iiK^n lialiilation dans cette ile, on nie la donnai pour prison per|H'tuelli! ;
et je |iuis jurer (|ue s'il n'eut lenii qu'a moi de m v laire cdiidaiiiiier, je
l'aurais fait avec la |ilus grande joie, |>releiant mille lois la nécessité d'y
passer le reste de ma vie, au danj^er d'en élre expulsé.
Celte crainte ne demeura |)as longtemps vaine. Au momeiit oii je m'y
alleiidais le ninins. je reçus une lellre de M. le iiailii (le Nidaii. daiii le
gouvernement du(|iiel était l'ile de Saint-l'ierre : parcelle lellre. il m'in-
limait, de la part de Leurs KxcelliMices, l'ordrcî de sortir d<! lile et de leurs
Ktats. Je crus rêver en la lisant, itieii de moins naturel, di; moins raison-
iialile, de moins prévu (|ii un pareil ordre : car j'avais |diitot regardé
mes pressentiments ccunme les in(|uietu<les d'un liomrni; elTaroiiclié |>ar
fes malheurs que comme une |)révo\ance (|ui put avoir le moindre
fondement. Les mesures (|ne j'avais prises pour m'assiirer de l'agrément
tacite du souverain, la lrani|uillité avec la>|ii('lli' mi m'avait laissé faire
mon élalilissemenl. les visites de jilusieurs ISirnois et du Itailli lui-même,
<|ui m'avait comble d amitiés et de prévenances, la rigueur de la saison,
dans la(|uelle il était harhare (l'expulseï' un liomme iiilirme, tout me lit
croire avec bcaucouj) de gens (|u il \ a\ lil (|iiel(|iie malenleiulu dans cet
ordre, et (|ue les malinlenlionnes avaient pris exprès le temps des ven-
danges cl de riiilré(iueiice du sénat |»onr me jiorter l)rus(|uenient ce coup.
Si j'avais écouté nia pr<Mniére indignation , je serais parti sur-le-
cliam|). Mais on aller '.' ipii! dexeiiirà rentn'e di l'hiver, sans luit, sans
préparalif. sans coiiducleur. sans voiture? A iikhiis de laisser Imil a l'a-
bandon, mes papiers, mes elléts, toutes mes affaires, il me fallait du temps
pour y pourvoir, et il n était pas dit dans l'ordre si un m'en laissait ou
non. I.a continuité des malheurs comnieiivait d'affaisser mon courage.
Pour la première fois je sentis ma iierlé nalnielle llécliir s(uis le joug de
la nécessite; et, m.'dgri' les mnrmni'es de mou cicnr, il laliiil in'aliaisser
à demander un délai, (l'était à M. de (iraffenried, qui ni'.ivait envoyé
.'lin m:s confessions.
Toi-drc, (]!!(' je nradrcssai |)()iir li' faire inttMprélcr. Sa Icllic |)(iilail iiiic
Iri'ïï-xive iiii|ii'iiliali()n de rc iiièiiH' ordic, (|iril ne iirinliinail (luaxcc le
|diis jiiaiid ic^icl ; cl les li'iiH)ignagcs de donicni' ol d'cslliiu' doiil rllc
('■lait riMiiplic iii(> sciiiMaiciil aillant d'invilatioiis bii'ii douces de lui par-
ler à C(i;nr ouverl; je le lis. Je m; doutais j)as même que ma lettre ne lit
ouvrir les yeux à ces hommes initpies sur leur harharie, et (|ue, si l'on
ne ré\(i(|iiail pas un ordre si eriiel, on ne nraccordàl du moins nu délai
raisonnable, et peut-èlie l'iiixcr riilicr, pour me |ué|)arer à la retraite et
pour en ehoisir le lieu.
Iji altendaul la réponse, je me mis à réfléeliir sur ma silualiou, et à
délibérer sur le paili (|iie j'avais à ])rendre. Je \is tant de dil'lieullés de
toutes parts, le elia|;riu nravail si fortufi'eeté, et ma santé eu ce moment
était si n)auvaise, que je me laissai tout à l'ail abattre, et que l'efrot de
mon découraf^emeut l'ut de in'ôler le peu de ressources qui pouvaient me
rester dans l'esprit, pour tirer le meilleur parli possible de ma triste si-
tuation. V.n qiiel(|iie asile que je voulusse me n'Iugier, il élait clair que
je ne pouvais m y soiislrain^ à aiicuno des dinix manii'res ([u'ou avait
prises pour ni'expulser : lune, en soulevant contn; moi la populace par
des manœuvres souterraines; l'aulre, eu me cbassanl à l'orcc ouverte,
sans en dire aucune raison. Je ne pouvais donc compter sur aucune re-
traite assurée, à moins de l'aller cberelier plus loin que mes forces et la
saison ne semblaient me le permettre. Tout cela im^ ramenant aux idées
tlont je venais do m'occuper, j'osai désirer et proposer qu'on voulût plu-
tôt disposer de nmi dans une captivité perpétuelle, (]ue de me faire errer
incessamment sur la terre, en niV'xjuilsaul successivement de tous les
asiles (jiie j aurais choisis. Deux jours après ma j)remière lettre, j'en
écrivis une seconde à .M. de tîraffenried, pour le prier d'en faire la pro-
position à Leurs Excellences. La réponse de Berne à l'une et à l'autre fut
un ordre, conçu dans les termes les plus formels et les plus durs, de
sortir de lile et de tout le territoire médiat et immédiat de la républi-
(|ue, dans l'espace de vingt-quatre heures, et de n'y rentrer jamais, sous
les plus griéves peines.
Ce moment fut affreux. J(; im; suis trouvé depuis dans de pires an-
goisses, jamais dans iiii plus grand embarras. Mais ce qui m'affligea le
plus fut d'être lorce de renoncer au projet (|ui m'avait fait désirer de
j)asser l'hiver dans l'île. Il est temps de rapporter l'anecdote fatale (jiii a
mis le comble à mes désastres, et qui a entraîné dans ma ruine un peu-
|)li; iiiforliiiK', dont les naissantes vim'Iiis promettaient déjà d'égaler un
jour celles de SparU' et de lîcuiie. J'avais parh' des Corses, dans le Con-
(rut sucial, comme d'un peuple neuf, le seul tle l'Europe qui ne fût pas
use pour la législation ; et j'avais marqué la grande espérance qu'on de-
vait avoir diin tel peuple, s'il avait le bonheur de trouver un sage in-
sliliili'iir. Mdii iiiivraue fut lu par quelques Corses, (|ui furent sensibles
I>\|; I II II. I l\ III Ml S4I
a la niaiiiiTc liiiiioralili' ilmil jr |>arl.iis tlciix ; t'I le cas où ils si> li'dii-
\aiciil (le tiavaillrr à rctalilissciiii-iil lii- li-iir ri'|>tilili(|tic lit pciiM-t' a Inirs
rliffs (If iiic ilfiiiandcr mes idées sur cet iiii|Mirl.(iil (iiiM'a<!e. t ii M. Iliit-
Liliioen, d'iiiie des |ii'i>iiiici'<*s laiiiilles du pays, et ('a|iitaiiie en l'iuiict:
dans llosal Italien, ni'éeiiNit à ee sujet, et nie iDurnit |dnsiems |iie(es
(|ne je Ini avais demandées |I(MI|- me im-ltr(! an fait de l'Iiisloire de la na-
ti(ni et de l'état dn |ia>s. M. I'a<di m'érrivit ans!>i |iliisieui's fois ; et (|n<ii-
i|iie je sentisse nne paiedle eiilie|iiise au-dessus de nn's lorees, je crus
ne pouvoir les reiiiseï- pour eoneoutir à um' si grande et lielle leiiMe,
lorsi|ue j'aurais pris tontes les instnulions dont j'a\ais hesoin pour eela.
(!e l'ut dans ee sens (|ne je répondis à l'un et à l'autre, et cette corres-
pondance continua jusipi a mou di'pail.
l'récisémeiit dans le même leuip< j'appii;< (|m' la KiMiice en\ovait des
troupes en C(U'se, et (|u'elle axait lait un traite avec les (iénois. (!e traité,
cet envoi de troupes m'in(|uiélèrent ; et, sans m'ima^iner encore avoir
aucun rapporta tout cela, je jugeais impossilde et lidieule de travailler
à un onvra;:e qui demaiiile un aussi prcd'oiid repos (pie rinslitution d'un
peuple, au monuiit où il allait peut-être être subjugue. Je ne cachai pas
mes in(|uiétudes à M. Itutlai'uoco. (|ui me rassura par la certitude (|ue,
s'il y avait dans ce traite des choses contraires à la liherlé de sa nati(Ui,
un aussi Ixm citoven (|ue lui ne resterait pas. comme il faisait, au ser-
vice de France. Mu eUel. son zèle |)(nir la législation des (!orses, et ses
étroites liaisons avec M. l'anli, ne pouvaient me laisser aucun soupçon
sur son compte; et (|naiul j'appris (ju'il Taisait de l"ré<|ueuts voyages à
Versailles et à l'oulaiiieldeau, et ([u'il avait des relations avec M. de (!hoi-
senl, je n'en conclus autre chose, sinon {|u'il avait sur les véritables in-
(enlions de la C(uir de France des sûretés ([u'il me laissait entendre, mais
sur les(|nelles il ne Mniialt pas s'expliquer ouveilcinent par lettres.
Tout cela me rassurait en partie. Cependant, ne coiiipreiianl rien à
cet env(M de troupes liau(;aises, ne pouvant raisonnahlement penser
qu'elles fussent la jionr prolé'gcr la liherlé des Corses, qu'ils étaient très
en étal de défendre seuls contre les(îénois, je no pouvais inelran(|uilliser
parfaitement, ni me mêler tout de hou de la législation ])roposee, jiis-
«|u';i ce (|ne j'euss(; des preuves solides (|ue tout cela n Clait jias un jeu
pour me persiller. J'aurais extrèmemcul désiré une entrevue avi c M. Hiil-
lafuoco : c'était le vrai moyen d'en tirer les éclaircissemculs dont j avais
besoin. Il me la lit espérer, et je l'attendais avec la plus grande impa-
tience, l'our lui, je ne sais s'il en avait vérilaldement le projet; mais
quand il l'aurait eu, mes désastres m'auraient empêché d'en profiter.
l'Ins je méditais sur l'entreprise proposée, plus j'avançai dans l'exa-
men des pièces (jiio j'avais entre les mains, (;t plus je sentais la nécessité
d'étudier de pri-s, et le peuple a instituer, et le S(d (ju'il hahilait, et tous
les rap[>orls par les(|inds il lui fallait a|ipiiiprier cette institution. Je ('om-
:>*i Lies r.oM'i'.ssioNs.
prenais chaqui; jour davaiilage qu'il m\'tiut iiiipossible il'ii((|iHTir de loin
toiilos les lumières nécessaires pour me j^uiiler. Je l'écrivis à Bullafuoco :
il le seiilil lui-même ; el si je ne l'ormai |)as précisément la résolulion de
passer en Corse, je m'occupai beaucoup des moyens de l'aire ce vovafic
J'en parlai à M. Dasliei', (|ui, ayant anlrelViis servi dans celle île sous M. de
Mailiehois, devait la connaître. Il n'épar;;iia rien pour nie détourner de ce
dessein; el j'avoue (|ue la peinture allreuse (ju'il me lit des Corses el de
leur |ta\ s refroidit beaucoup le désirijuej 'avais d'aller vivre au milieu d'eux.
Mais quand les persécutions de .Motiers me liienl sonj^er de quitter la
Suisse, ce désir se r.minia par l'espoir de Irouver enliu cliez ces insu-
laires ce re|)os <|u'(Ui ne voulait me laisser nulle [lail. lui! chose seule-
ment m'elTarouclKiil sur ce vovai^c : c'était l'inaptitude el l'aversion que
j'eus toujours pour la vi(! active à laquelle j'allais être condamné. Fait
pour méditer à loi.-ir dans la solitude, je ne l'étais point j)our parler,
agir, traiter d'alTaires parmi les hommes. La nature, (|ui m'avait donné
le premier talent, m'avait relusé l'autre, (cependant je sentais que, saiis
prendre part direclement aux alTaires publicpies, je serais nécessité, silôl
que je serais en Corse, de me livrer à l'empresscnient du peuple, el de
conlérer très-souvent avec les chefs. L'objet même de mon vovage exi-
geait ([u'an lien dt; ebcrcher la retraite, je cherchasse, ,\u sein de la na-
tion, les lumières dont j'avais besoin. Il était clair (|ue je ne pourrais
plus disposer de moi-même; qu'entraîné malgré moi dans un lourhillon
pour lequel je n'étais point né. j'y mènerais une vie tonte coniraii'e à
mon goût, et ne m'y monlriMais (|u'a mou désavantage. Je prévoyais (jue,
soutenant mal par ma présence l'opinion d(! capacité qu'avaient pu leur
donner mes livres, je me déci'édilei'ais chez les Corses, el perdrais, au-
tant à leur préjudice qu'an mien, la conliance qu'ils m'avaient donnée,
el sans la(juelle je ne |)ouvais faire avec succès l'œuvie (piils attendaient
de moi. J'élais sûr ([u'eii sortant ainsi de ma sphère, je leur deviendrais
inutile el me rendrais malheureux.
Tourmenté, battu d'orages de toute espèce, fatigué de voyages el de
persécutions depuis plusieurs années, je sentais vivement It; besoin du
repos, dont mes barbares ennemis se faisaient nujeudeme jM'iver; je sou-
|)irais plus que jamais aj)rès cette aimable oisiveté, ajiiès cette douce
(juiétude d'esjiril el de corps que j'avais tant convoitée, et à laquelle,
revenu des chimères de l'amour et de l'amitié, mon cœur bornait sa féli-
cité suprême. Je n'envisageais (|n'avec idlVoi les travaux ([ne j'allais en-
treprendre, la vie tumultueuse a L'Ujuelle j'allais me livrer; et si la gran-
deur, la beauté, l'utilité de: Tobjet animaient mon courage, limpossibi-
lilé de payer de ma personne avec succès me l'ôtait absolument. Vingt
ans de uiedilalion priifonde, a jiart moi. m'auraient moins coûté (|ne six
mois d'une vie aciive, an niiliiii di'> liomuies el des aliaires, et cerlaiii
d'y mal réussir.
l'XIl I II II, I l\ Itl Ml >n^
J«« in'avis.n d'iiii cxiiitluiil i|iii uiv |iat ut |>ro|>ic à tout roncilitT. l'oiir-
siiivi (liiiis (lins nus n lnj^rs par les mciii-rs soiilcnaiiifs di- inrs sccnls
|n*rsiTiileiirs, ri m- Mixaiil plus (|iif la (lorsi« où je pusse csiicirr puui
mes \iiMix jours If i. pips i|u'ils ne v(Milaii-iil mi' laisser nulle pari, je ré-
solus (le m'y rendre, a\ee les direelions de llullafuoro, aussilôl une j'en
mirais la possilùlilé; mais pour\ \i\\v lram|uille, de renoncer, du moins
ni appaiTiiee. au travail de l.i législation, et île me liorner, pmir paver
en r|U(d(|ue soile à mes iiôles leur hospil.dilé, à éerire >ur les lieuv leur
liisldiii', saut à prendre sans liriiit les iiisliiielions m'eessaires pour leur
devenir plus iitde, si je voyais jour a y réussir. Kn eommemant ainsi par
no m'en{;a^er à rien, j'espérais être en état de nu'-diter en seerel el |dus à
mon aise un plan (|ui pi'il leur (■iiii\( iiii , cl eela sans reiioncei- lieaiieonp
à ma eliere solilu<le, ni me sonmeltre a un ^eiite de vie iiui m'était iu-
stippoitalile, et dont je n'avais pas le talenl.
Mais ce voyajje, dans ma situation, n'était pas une chose aisée à exô-
cnter. .\ la manière dont M. Dastier m'avait paile di- la (lorse, je n'v de-
vais trouver, des plus simples eommodilis de la vie, (|ue celles (|in' j'y
|)orterais : Ww^o, lialùts, vaisselle, liallerie de cuisine, papiers, livres, il
fallait tout p<utera\ec soi. l'uuim \ trauspoi 1er avec ma gouvernante,
il fallait franchir les Alpes, et dans un trajet du deux cents lieues Iraiiier
à ma suite tout un l)aj;aj;e ; il fallait passer à travers les Klats de plusieurs
souverains; el. sur le Ion donné par loule rKui-o|ie. je devais natiiielle-
menl m'altendre, après mes malheurs, à trouver partout des obstacles,
et à voir chacun se faire un honneur de m'aceahler de (|U(d(|nc nouvelle
dis<:ràre, et violer avec moi tous les droits des <;ens el de riiumanité.
Les frais immenses, les f.ilij;ues, les ris(|ues d'nn pareil vovaye, m'cdili-
geaicnt d'eu prévoir daNaiice el d'eu hicii peser toutes les difdcnltés.
L'idée de me trouver enlin seul, sans ressource à mon îv^e, et loin de
toutes mes connaissances, à la merci de ce peuple barbare el féroce, tel
(|ue me le pei^'iiail M. Daslier, était bien propre à me faire rêver sur une
pareille résolution avant de l'exécuter, .le désirais passionnément l'entre-
vue (jue Unltafuoco m'avait fait espérer, el j'en attendais l'effet pour
prendre tout à fait mon parti.
Tandis (pie je balançais ainsi, vinrent les persécutions de Moliers,
(|ui me forcèrent à la retraite. Je n'étais pas prêt pour mi huig voyage, et
surtout pour celui de Corse. J'attendais des nouvelles de Hultafuoco; je
me réfugiai dans l'Ile de Saint-Pierre, d'où je fus chassé à l'enln'-e de
l'hiver, comme j'ai dit ci-devant. Les Alpes couvertes de neige rendaienl
alors pour moi celle émigration impraticable, surtout avec la pré'cipila-
lion qu'on me prescrivait. Il est vrai (|ne l'extravagance d'un pareil or-
dre le rendait impossible à exécuter : car du milieu de cette solitude en-
fermée au milieu des eaux, n'ayant (|ue viugl-(|uatre heures depuis
l'inlimalion de l'ordre |iour me préparer au départ. |)our Irouver baleaux
5il LES CONFESSIONS.
cl vi)itiiros pour sortir ilc l'îlo cl do loiil le Icrriloirn ; ([iiaiid j'aurais eu
dos ailes, j'aurais eu peine à pouvoir olieir. .le l'écrivis à M. le bailli de
Nidan en rcpoudaul à sa leltrc, ul je urcniprcssai d(^ soilir de ce pays
d'iniquité. Voilà comment il i'allnt renoncera mon projet cIumI, et coui-
uient, n'ayant pu dans mou découragement obtenir (ju'on disposât de
moi. je me déterminai, sur liiivilation de milord marécbal, au voyage
de Ueilin, laissantTltérèse hiverner à l'île de Saint-Pierre avec mes effets
et mes livres, et déposant mes papiers dans les mains de du l'eyron. Je
(is une telle diligence, que dès le lendemain malin je partis de l'île, et
me rendis à IJienne encore avant midi, l'en s'en fallut que je n'y ter-
minasse mon vovaue |)ar un incident dont le récit ne doit pas être omis.
Sitôt que le bruit s'était répandu (|ue j'avais ordre de quitter mon
asile, j'eus nue alllueuce (h; visites du voisinage, et surtout de iîernois
(lui venaient avec la plus détestable fausseté me flagorner, m'adoncir, et
uu' prolester qu'on avait pris le moment des vacances et de l'infréqnence
du sénat piuir minuter et mintimer cet ordre, contre lequel, disaient-
ils, tous les deii\ cents étaient indignés. Parmi ce tas de consolateurs , il
en vint quelques-uns de la ville de Bienne, petit Etat libre, enclavé dans
celui de Berne, et entre autres un jeune bomme, appelé Wildremet,
diMil la famille tenait le premier rang et avait le principal crédit dans
cette petite ville. Wildremet me conjura vivement, au nom de ses conci-
toyens, de choisir ma retraite au milieu d'eux, ni'assuraul qu'ils dési-
raient avec empressement de m'y recevoir; qu'ils se feraient une gloire et
nu devoir de m'y faire oublier les persécutions que j'avais souffertes;
(|ue je n'avais à craindre chez eux aucune influence des Bernois; que
Bienne était une ville libre, (jui ne recevait des lois de personne, et que
tous les citoyens étaient unanimement déterminés à n'écouter aucune
sollicitation qui me fût contraire.
Wildremet, voyant (|u'il ne m'ébranlait pas, se fit appuyer de plusieurs
antres personnes, tant de Bienne et des environs que de Berne même,
et entre autres du même kirchi)erger dont j'ai parlé, qui m'avait re-
cherché depuis ma retraite en Suisse, et que ses talents et ses principes
me rendaient intéressant. Mais des sollicitations moins prévues et plus
pondérantes furent celles de M. Bartbès, secrétaire d'ambassade de
l-'rance, qui vint nu' voir avec \\ ildremet, m'exhorta fort de me rendre
à son invitation, et m'etonua pai rinterél \ if et tendre qu'il paraissait
prendre à moi. Je ne connaissais point du tout M. Bartbès; cependant
je le vovais mettre à ses discours la chaleur, le zèle de l'amitié, et je
voyais (ju'il lui tenait vérit.iblenu'ut au cœur de me persuader de méta-
blir à Bienne. Il me lit l'éloi^e le plus pompeux de cette ville et de ses
habitanis, avec lesquels il se montrait si intimement lié, (|u'il les appela
|»lusieurs fois devant moi ses patrons et ses pères.
(lellc démarche de Barllu'S me déroula dans tcuites mes conjectures.
l'MM II II, I l\ Kl Ml .«iVS
J'avais loiijdiirs son|)( niini' M. il<' (ilioiseiil d'ôlrc railleur i-arlic ilc loiilcs
li's |H>rst'Ciili()iis (|ui' j'i'-|iri>u\ais en Siiissr. La toiuliiilc du n'-siiicnt de
riaïuc à (ifiit'Vi', ti'llt; de l'aiultassadi'iir à SoliMirc. ni' coiilirmaiiiit qnu
trop Ci:! siiupvons ; ji> \ oyais la l'raiicc inlliicr en sccrcl sur Imil ci- <|iii
ni'airivail à Itcinc, à (ît-iièvc, à Ni'ufihàlcl, cl je; ne cnivais avoir en
i'ranie aiicini einieini pitissaiil (|iie le seul due de (ilioiseul. (.>iie |iiiii-
vais-je dniic penser de la visile de Harlliis, et du tendre intérêt
(|n'il paraissait prendre à mon sort? Mes malheurs iravaienl pas eiieurc
détruit ii'tte eonlianee naturelle à mou iieiir, et l'expérience ne m'avail
pas encore appris àvoii' partout des emiu'iclies sons les caresses. Je clier-
tliais avec surprise la raison tie cette liieineillancc de Itarlliès : je n'étais
pas assez sol pour croire qu'il lit cette démarclic de son cliel, j'y voyais
uni' jinldicité, et même uiu* alïectatiou (|ui mar(|uaient une intention ca-
cliee, et j'étais bien eloi^'ue d'avoir jamais trouvé dans tous ces petits
nfîcnls sulialternes cette intrépidité j;énereuse (|iii, dans un poste semhla-
ble, avait souvent fait bouillonner mon ca'ur.
J'avais autrefois nu |ieu connu le chevalier de neauteville chez M. de
l.uvemhonr;,' ; il m'a\ait temoij;ué (jnehiue hieuvcillance : depuis son
ambassade, il m'avait encore donné (|uel(|ues si;,'nes de souvenir, et m'a-
vait même fait inviter à l'aller voir à Solcurc, invitation dont, sans m'v
rendre, j'avais été touché, n'ayant pas accoutumé d'être traité si honnê-
tement par les jiens en |)Iace. Je présumai donc que M. de Ueauteville,
forcé de suivre ses instructions en ce (pii refjardait les affaires de tiencve,
me plaignant cependant dans mes malheurs, m'avait ménagé, par des
soins particuliers, cet asile de Bienne, pour y pouvoir vivre trani|uillc
sons ses auspices. Je fus sensible à cotte attention, mais sans en vouloir
profiter ; et, détermine tout à lait au voyage de Berlin, j'aspirais avec
ardeur au inouunl de rejoindre niilord maréchal, persuadé que ce
n'était plus qu'auprès de lui que je trouverais un M.ii ir|)(is et un biui-
heurduiable.
A mon départ de l'ile, Kircbberger m'accompagna jusqu'à Bienne. J"\
trouvai W iidremet et quelques antres Biennois qui m'attendaient à la des-
cente du bateau. Nous diuàmes tous ensemble à l'auberge; et en v arri-
vant, mou premier soin fut de faire chercher \ine chaise, vonl.int partir
dès le lendemain matin, l'endant le dîner, ces messieurs reprirent leurs
instances pour me retenir painii eux, et cela avec tant de chaleur et des
|)rotestations si touchantes, ipie, malgré toutes mes résolutions, mon
cœur, qui n'a jamais su résister aux caresses, se laissa émotivoir aux
leurs. Sitôt qu'ils me virent ébranlé, ils redoublèrent si bien leurs efforts,
qu'enfin je me laissai vaincre, et consentis de restera Bieune. au moins
jusqu'au printemps piochain.
Aussitôt W iidremet se pressa de me pourvoir d un logement, et me
vanta comme une trouvaille une vilaine petite chambre sur un derrière.
Mi(i I.KS COM KSSIONS.
ail tioisii'iuu t'taj^o, iluiiiiaiit sur uni; cour, uii j'a\ais pour régal rL'(ala"e
des peaux piianles d'un clianioiscur. Mon liùtc était un petit lioumie de
Lasse niint' ci passahlcinciil IVifion, ([uc j'appris 1(; lendemain être dé-
liaiiehé, joueur, et en l'orl niau\ais |iréiiieainent dans le quartier; il n'a-
xait ni leninie ni enlants, ni doniestiques ; et, tristement reclus dans ma
chambre solitaire, j'étais, dans le plus riant pays du monde, logé de ma-
nière à périr de mélancolie en peu de jours. Ce qui m'alïecla le plus,
malgré tout ce qu'on m'avait dit de rempresscmenl des habitants à me
recevoir, l'ut de n'apercevoir, en j)assant dans les rues, rien d'honnête
envers moi dans leurs manières, ni d'obligeant dans leurs regards. J'étais
pourtant tout déterminé à rester là, quand j'appris, vis et sentis, même
dès le jour suivant, qu'il y avait dans la ville une fermentation terrible
à mon égard, l'iusienrs empressés vinrent obligeamment m'avertir qu'on
d<-vait dès le lendemain me signifier, le plus durement qu'on pourrait, un
ordre de sortir sur-le-champ de l'État, c'est-à-dire de la ville. Je n'avais
personne à qui me confier; tons ceux qui m'avaient retenu s'étaient épar-
pillés. Wildreniet avait disparu, je n'entendis plus parler de Barthès, et
il ne parut pas que sa recommandation m'eût mis en grande laveur au-
près des patrons et des pères qu'il s'était donnés devant moi. Ln M. de
Van-Travers, l^ernois, qui avait une jolie maison proche la ville, m'y
olïrit cependant un asile, espérant, me dit-il, que j'y pourrais éviter d'être
lapidé. L'avantage ne me parut pas assez flatteur pour me tenter de pro-
longer uwi\ séjour chez ce piMiple hospitalier.
Cependant, ayant perdu trois jours à ce retard, j'avais déjà passé de
beaucoup les vingt-quatre heures que les Bernois m'avaient données
pour sortir de tous leurs Etats, et je ne laissais pas, connaissant leur du-
reté, d'être en quelque peine sur la manière dont ils me les laisseraient
traverser, (jiiand M. le bailli de ÎN'idau vint tout à propos me tirer d'em-
barras. Connue il avait hautement iinprouvé le violent procédé de Leurs
Jv\cellences, il crut, dans sa générosité, me devoir un témoignage public
qu'il n'v prenait aucune part, et ne craignit pas de sortir de son bailliage
j)()ur venir nie faire une visite à Bienne. Il vint la veille de mon départ,
et, loin de venir incognito, il affecta même du cérémonial, vint m pocclii
dans son carrosse avec son secrétaire, et m'apporta un passe-port en son
nom ])our traverser l'Etat de Berne à mon aise, et sans crainte d'être
in(piieté. La visite me toucha ])lus que le passe-port. Je n'y aurais guère
été moins sensible (jiiand elle aurait eu pour objet nu autre que moi. Je
ne connais rien de si i)uissant sur mon cœur qu'un acte de courage fait
à propos, en faveur du faible injustement opprimé.
Kniin, après m'être avec peine procuré une chaise, je partis le lende-
main malin dr cille tcric homicide, avant l'arrivée de la dépntalion dont
on devait m'honorer, avant même d'avoir pu revoir Thérèse, à qui j'avais
marqué de me venir joindic {|nand j'avais cru m'arrêtera Bienne, et que
l'Mt I II II , I i\ i;i \(i. ri47
j'i'tis à |)fiiii' II' triiips ili' l'iiiilii'iii.iriilci |i;ii' un nuit de lettre, en lui
iiiai'(|iiaiit iiinii ii(iii\eaii liésuslic. On Neita il.iii^ ma troisièiiie l'uiiie, si
jamais j'ai la loiee île l'i-erire, ediiimeiit, eroNaiit |iai'lir |i<)iir Ueiliii, je
[larlis en ell'el |ioiir rAn[;leterre, et ((inimenl li'S deux liâmes ipii vou-
laient ilisposer île moi, ajirès in'axitir, à l'nree irintii^ues, cliassé île la
Suisse, m'i je n'étais pas assez en leur |KinMjir, pai vinrent enlin à me li-
wvv à leur ami.
J'ajoutai et- i|ui suit ilans la leeture i|ne je lis île eet éeiit à monsieur
et mailame la comtesse il'K^moMt, à M. le juinee l'i^natelli, à madame la
inai°i|Mise de Mesiiies, et a M. !r manjuis de Juif-né.
J'ai dit la vérité : si i|iiil(|iriiii sait des elioses eonlraires à ce (|ue je
viens d'expiiser, russent-elles mille lois jirouvées, il sait des mensouj^es
et lies impostures ; et s'il refuse de les ajipndondir et de les éclaircir avec
moi tandis (|neje suis en vie, il n'aime ni la justiee ni la viiiti'. Pour
nioi, je le déclare 11 alitement et sans eiaiiite : i|iiii'oiii|iie. même sans avoir
lu mes écrits, examinera par ses propres yeux mon naturel, mon caiac-
lère, mes niieurs, mes |>oiu'li:ints, mes plaisirs, nies liahitiides, et
pourra me croire un lualliunnéte iiuiniiie, est lui-même un liomine à
élouller.
J'achevai ainsi ma lei lure, et tout le monde se lut. Madame d'Kj^'muiil
fut la seule qui me parut émue : elle tressaillit visiblement, mais elle se
reinil bien vite et },'arda le silence, ainsi que toute la compagnie. Tel lut
le fruit (|uc je tirai de cette lecture et de ma déclaration.
iJI /'
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:'tL riANTEUle
,0^'
CLASSEMENT DES VIGNETTES.
10
15
H
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21
8
17
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18
Pages.
I'roiitis|iiie par 11. Haioii en iv^;inl ilii liliv^
Uoiisscau volant (1rs poiiniu's, par lIoU'i'lil 27
Arrivée de Uuiisseaii chez iiuiilaiiie de Warciis, par T. Joliaiinot 59
Rousseau aux pieds de iiiadaiiu' Basile, par 11. ISaruii 62
Rousseau expli(iuaiit une devise, par 11. Baron 80
Seconde arrivée chez niailanie de Warens, par T. Joliannol 87
Le Passasse du Ruisseau, par 11. liarou 114
Les Cerises, par II. liaron 116
Rousseau dispulanl avec madame de Warens, par II. liaron 134
Conseils de Rousseau à madame de Warens, par I,. liallaille , 188
Les Charmelles, par K. (iirardel 190
Déjeuner de Rousseau cl de niadaine de Warens, par II. Baron 201
Rousseau et madame du Larnagc, par E. Laville 214
roud)eati de J. J. Rousseau à Ermenonville, p. K. Girardet 232
Madame Dupin recevant R(uisseau à sa toilette, par Cli. l'inot 244
Rousseau au lazaret, par U. Baron 248
Rousseau et Zulietla, par II. Barou 267
Rousseau dans les bras de Uiikrol, par 11. Barou 295
Souper sur la Icnèlie avec Thérèse, par II. Barou 297
Rousseau au café le lendemain de la représentation du Deiin du l'illuije, par II. Barou. 516
Madame d'iîpinay oH'raul à Rousseau un asile à l'Ermilage, par U. Barou 552
L"Erndlaye, par K. Cirardet 559
Visite de uiadanie d'Ilondetot, par Euy. Laville 562
Rouss<'au rôvant la Nouvelle lleloïse, par C. Nanleuil 564
Tètc-à-TOte avec madame d'Ilondetot, par Cli. l'inot 572
Adieux du maréchal de Liaeinbourg et de Rousseau par C. Nantcuil 488
Rousseau à .Motiers, par K. Girardet 522
Habitation de Rousfcan à l'ile Saint-Pierre, par C. Nanti uil 5.'1
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